I. Cf. Molinier, Sources de V histoire de Francty II
part les mentions, qu'il y trouvait de la route ni du voyage de l'empereur. Et c'est aussi celui de Guillaume de Tyr, le plus sûr peut-être des chroniqueurs du xii* siècle, qui non seulement ne mentionne pas l'expédition de Charlemagne, mais encore nous affirme, que celui-ci ne put jamais,' en raison de l'éloignement, intervenir de façon directe en Orient*. Ainsi, loin d'avoir propagé à l'infini la légende de la croisade, l'historiographie semble plutôt, au lendemain de sa naissance, en avoir entravé la diffusion. Livrée à ellemême, on peut supposer qu'elle se fût assez rapidement évanouie à l'examen et à la critique de l'histoire naissante.
Elle ne se répandit vraiment que sous le couvert de la Description et grâce à l'autorité, que sut rapidement acquérir cette histoire des reliques de Saint-Denis. La plupart des textes, que l'on cite d'ordinaire comme autant de témoins distincts de sa popularité, se réfèrent uniquement à ce récit. Le xii* siècle est, en effet, l'époque, où se décide la fortune exceptionnelle de la célèbre abbaye. Grâce à la faveur royale, elle s'assure les revenus et les privilèges, qui font d'elle la « mestre abbeie ». Et, d'autre part, le rapide développement de la fête et de la foire de l'Endit, où elle se fait une part de plus en plus large, rend ses reliques populaires entre toutes. Leur histoire fit alors ce que n'avaient pu faire des récits du même genre, écrits en l'honneur d'églises moins généralement vénérées. Elle dut faire connaître au peuple, au moins dans une certaine mesure, la légende de la croisade et celle du Voyage en Orient.
Il est, en effet, naturel de supposer, que le public, qui prit l'habitude de se réunir, chaque année, pour honorer le clou et la couronne, savait, au moins en gros, qu'ils avaient été rapportés d'Orient
I . Il insiste en effet (livre I, ch. 3) sur cette idée, que Charlemagnc entretint des relations amicales avec les princes d'Orient pour gagner leur bienveillance à regard des Chrétiens et aussi parce qu'il était trop éloigné pour leur imposer ses volontés. De même, le traducteur, en reproduisant le texte de Guillaume de Tyr, ajoute : « Einsi faisoit li haus princes Charlemaines aus seigneurs mescréans qui
estoient loing de lui car, espoir, s*il fussent si voisin, il essaiast en autre
manière à délivrer le pueple Nostrë Seigneur, si com il fist glorieusement en plusieurs leus. » Éd. Paulin Paris, I, pp. 6-7.
par Charlemagne lui-même. Cette popularité relative a dû déterminer certains chroniqueurs à surmonter les scrupules de leurs prédécesseurs, et à admettre, sur la foi de la Descriptioy la réalité de la croisade de Charlemagne.
Certains, en effet, se sont bornés à reproduire, textuellement ou en abrégé, la Descriptio. C'est le cas de l'auteur de cette Vita Karoli Magniy composée sur l'ordre de l'empereur Frédéric I", vraisemblablement peu après la canonisation de Charlemagne. Il a incorporé dans sa biographie le récit tel quel du moine de Saint-Denis, en n'en retranchant que la dernière partie concernant le transfert des reliques par Charles le Chauve*. La même particularité se retrouve dans le récit abrégé, que nous fait Martin de Troppau de l'expédition de Charlemagne', ce qui nous fait supposer, qu'il a sajis doute connu la Descriptio par l'intermédiaire de la Fiia Karoli Magni. Un résumé de la Descriptio figure dans la partie des Gesta Episcopornm Mettensium^ écrite entre 1 132 et 1142'. C'est la donnée essentielle de l'histoire imaginée à Saint-Denis, que nous retrouvons encore dans l'ouvrage anonyme du xn* siècle, qui a pour titre Esloire de Jérusalem et (TAntioche^. La plupart des chroniques, citées par Léon Gautier 5 comme attestant la diffusion de la légçnde du Voyage en Orient, se réfèrent manifestement à la Descriptio^. La chose
1 . La Fita Karoli Magtii se trouve publiée dans Touvrage, souvent cité par nous, de Rausdien, Die Légende Karls des Grossen im XI und XII JaJjrhunderf, pp. 1-94.