Cf. Riant, op. cit. y I, pp
Charlemagne, il a pu remprunter à Robert le Moine ou à tout autre chroniqueur. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne Ta pas inventée. C'est parce que la tradition est accréditée parmi les clercs, qu'il l'adopte à son tour, et renonce délibérément à la forme toute différente, que donnait au Voyage de Charlemagne la légende primitive.
On peut, dès lors, mieux apprécier les mérites de notre auteur. Ce qui nous frappe, ce n'est pas l'originalité de sa conception, et on ne doit pas faire à son invention et à sa fantaisie la large part, qu'on leur accordait dans la composition de son récit ^ Il a certainement emprunté certains détails à des récits de pèlerins ; de m?me, les miracles qu'il nous raconte sont un thème banal dans la littérature cléricale. Pour l'histoire même des reliques et^ du culte dont elles sont l'objet, il s'est, dans la mesure où le lui permettaient les intérêts de sa cause, appliqué à respecter sinon la vérité, du moins la vraisemblance historique. Enfin, pour la donnée même, sur laquelle est bâti tout son récit, il l'a empruntée à la légende du Voyage en Orient. S'il l'a modifiée en un point, c'est pour accepter une tradition plus récente, mais admise dans le monde des clercs, dont il était et auquel il s'adressait exclusivement. Ce qui nous frappe davantage, c'est son habileté à faire leur part aux prétentions des églises rivales, pour établir plus solidement celles de son abbaye; c'est surtout son effort pour rendre vraisemblable l'histoire qu'il compose aux reliques de Saint-Denis.
En ce qui concerne le développement de la légende elle-même du Voyage en Orient, la Descriptio n'a pas non plus toute l'importance qu'on lui attribuait. Elle n'est pas le plus ancien texte, qui nous parle de la croisade de Charlemagne et ce n'est pas son auteur, qui a imaginé la forme nouvelle donnée^ au Voyage. Il s'est borné à modifier la légende primitive au nom d'une autre tradition, qui
I . Cf. Rau^hen, Die Légende Karls des Grossen im XI und XII Jahrhunderi, p. loo, et Nette Utttersuchutigen, etc., p. 265. Il est vrai, qu'ailleurs, non sans quelque contradiction, M. Rauschen parlait de Tauteur comme d*un ignorant dépour\'u de toute imagination et incapable même de trouver des noms aux personnages qu'il met en scène. Cf. Die Légende Karls de^ Grossen y etc., p. 98.
s'était formée d'une façon indépendante. Il a subi en cela l'effet des idées et des événements contemporains.
Mais, par contre, le succès de la DescriptiOy la réussite des efforts de Saint-Denis, la popularité rapide de ses reliques, de son Endit et de sa foire contribuèrent, plus que toute autre chose, à la diffusion de la légende! Le fait est, que, dès le xii* siècle, malgré les scrupules que montrent à l'admettre un Guibert de Nogent ou un Guillaume de Tyr, la croisade de Charlemagne a sa place dans la plupart des chroniques. Si la chose ne va pas sans difficulté, si, comme nous le* verrons, il faut beaucoup d'ingéniosité et d'artifices pour la placer à une date déterminée, et pour masquer sa fausseté matérielle, du moins, en général, on ne songe pas à la nier. C'est en grande partie à la Descriptio que ce résultat est dû. La plupart des textes du xii*', du xiii*" et du xiv*' siècles, qui parlent soit de la Croisade, soit même du pèlerinage de Charlemagne, se réfèrent, directement ou non, à elle. Non seulement elle réussit à faire accepter sa donnée propre, mais encore les formes différentes, que put, après elle, prendre la légende, s'expliquent par son succès et par le désir de renchérir sur son récit. Elle fut vraiment pour la légende l'agent de diffusion le plus actif.
Le développement ultérieur de la légende du Voyage en Orient est, en grande partie, déterminé, de façon directe ou indirecte, par l'influence de la Descriptio. La tradition elle-même de la croisade de CharleUiagne, à l'origine complètement indépendante, lui a dû la diflFusion relative qu'elle a obtenue.
On admet sans doute trop facilement, qu'elle fut unanimement acceptée, au point de passer bientôt pour une vérité historique. Sa naissance, avons-nous vu, très tardive, n'eut rien de populaire. Elle ne fut d'abord connue que de quelques chroniqueurs, qui la rencontraient dans des récits de la première Croisade, et, comme chez certains d'entre eux s^éveillait déjà la conscience de l'historien, sa fausseté matérielle et son invraisemblance la leur rendirent suspecte. L'historiographie elle-même l'a accueillie, en effet, beaucoup moins facilement qu'on ne croit. Une difficulté se présentait, dès qu'on voulait insérer la prétendue croisade dans les annales du règne de Charlemagne. Â quel moment la placer et quelle date lui assigner ?
Certains chroniqueurs consciencieux écartèrent même délibérément de leurs récits toute allusion à l'expédition de Charlemagne en Terre Sainte. C'est évidemment le cas de Guibert de Nogent, qui, connaissant les histoires de la Croisade et notamment ces Gtsta Francorum d'où est sortie la légende*, ne relève pourtant nulle