I. Cf. Revue de Paris, 15 juin 1905, p
geste, qui nous sont parvenues, appartiennent à cette période et la plus ancienne de toutes, le Roland, est déjà une œuvre très littéraire, où se marque la personnalité d'un auteur, qui a certainement modifié, selon sa fantaisie, la légende originale.
De plus en plus, en effet, les trouvères se sont libérés de la tradition, d'autant plus aisément, que, dans l'imagination et le souvenir des générations successives, la légende primitive elle-même s'altérait et s'effaçait. De plus en plus, s'offrait aux poètes la faculté de modifier ou même d'inventer la matière de leurs récits et ils en ont certainement usé. Ce que des clercs avaient fait dans le dessein pieux, que nous avons défini, pour le poème d'Aiolci pour le Voyage en Orient, des trouvères purent et durent le faire avec la seule idée de plaire à leurs auditeurs et de les amuser. Us ne chercliaient, eux aussi, qu'à se faire écouter et le succès des premiers atteste, qu'ils pouvaient y arriver en inventant librement la matière de leurs récits.
Sans doute, un assez grand nombre des chansons, qui nous sont parvenues, reposent sur un fond réel d'événements historiques, restés reconnaissables sous les altérations de la légende et des formes successives, revêtues par elle dans une série de poèmes disparus. Mais cette fidélité à reproduire une légende d'origine historique est surtout le fait des trouvères. Elle ne prouve nullement, que le public soit resté attaché à ses légendes, au point de n'admettre et de ne comprendre qu'une poésie, qui en serait le reflet. Il n'est pas vrai, que les poèmes successifs, bâtis sur la même légende, reproduisent fidèlement les états divers de cette légende dans la conscience populaire. Il est plus naturel de penser, que, même pour ces poèmes à fond traditionnel, les variantes, qui caractérisent les divers remaniements, sont le fait de leurs auteurs. C'est donc le poète, qui, même pour eux, crée la légende, au moins en partie, et l'impose à ses auditeurs. Et la diflfusion plus ou moins grande de la forme nouvelle, qu'il lui donne, est à peu près la même que celle de son poème.
Si certaines légendes nationales ont été plus souvent exploitées par la poésie populaire, ce n'est pas, en efîet, qu'elles aient été plus
chères à la conscience nationale ni quVIle les ait plus pieusement conservées. C'est la popularité toute littéraire, créée par certains poètes autour de cenains personnages et de certaines l^endcs, c'est le succès de leurs chansons, qui a déterminé d'autres poètes à reprendre les mêmes thèmes, en les renouvebnt ou en leur donnant une suite. Ce sont les trouvères, qui, en grande partie, ont décidé du sort des légendes, comme ils ont dirigé leurs transformations. Certaines ont disparu de bonne heure, parce que, négligées par eux: ou moins fréquemment traitées, elles n'ont pas eu cette vie littéraire, qu'ils assuraient à d'autres. Ainsi s'explique, probablement, Tétat singulier, dans lequel nous est parvenue la légende de Charlemagne. la plus ancienne et la plus historique de notre poésie nationale. Comment s'expliquer l'appauvrissement, qu'elle a subi, si notre poésie héroïque ne s'est faite que du développement inconscient des légendes nationales? Au lendemain de la mort de Charlemagne, dans l'éblouissement causé par son règne, c'est toute sa vie, et sous tous ses aspects, qui dut être matière à légendes. Toutes les parties de cette légende, également glorieuses et nationales, devaient être également chères à la conscience populaire et devaient avoir le même pouvoir de se conserver, de se développer et de se transmettre. Or, dans la forme, où nous est par\*enue son histoire poétique, on ne retrouve rien de sa personnalité si complexe ni de la multiplicité de so:i œuvre. La seule partie guerrière de son œuvre y figure et celles surtout de ses guerres, qu'il dirigea contre les Sarrasins. C'est le cycle de la guerre d'Espagne, qui, dans la geste royale, est le plus largement développé et celui, qui a certainement exercé le plus d'influence sur le développement des autres gestes. Les autres aspects du règne de Charlemagne ne sont guère représentés dans les chansons, qui nous sont restées, ou ne le sont que dans des poèmes tardifs, nés plutôt de la fantaisie d'un trouvère que d'une tradition populaire réellement vivante.
Dans ces conditions, est-il légitime d'attribuer, comme on le fait encore, dans le développement de notre épopée, la plus grande part à la tradition anonyme, pour réduire d'autant celle des trouvères ? Pour Tépoque surtout, à laquelle appartiennent les chansons conservées, c'est le.contraire qui est le vrai. Li fantaisie du poète est
déjà toute puissante. Il renouvelle les légendes ou même en crée de nouvelles. A cette époque, un poème épique n'est plus nécessairement l'expression d'une tradition populaire, généralement répandue, et qui s'est imposée au poète. Il y a eu certainement des poèmes n'ayant aucun fondement historique, ne reposant sur aucune tradition, et qui, cependant, étaient bien des chansons de geste. Il ne faut pas, à notre avis, considérer tous nos anciens poèmes épiques comme l'expression de traditions contemporaines, et s'efforcer pour chacun d'eux de retrouver un ensemble de faits historiques, d'où, par l'intermédiaire des traditions populaires, il serait lui-même sorti.
L'impossibilité de concevoir autrement la nature de nos anciens poèmes a contribué,. plus que tout, à dénaturer le vrai caractère du poème et de la légende du Voyage en Orient. Comme on ne doutait pas, qu'on n'eût affaire à une chanson de geste, et que, d'autre part, une telle chanson ne pouvait être que l'expression de traditions populaires, on a affirmé l'existence de traditions populaires, que rien n'atteste, relativement à cette expédition, et l'on a méconnu le caractère clérical et savant de la légende monastique, la seule, qui ait vraiment existé et qui ait donné naissance au poème. La conclusion, à laquelle nous sommes arrivé touchant son origine, et celle aussi, à laquelle nous a conduit l'étude d'AioI importent, croyons-nous, à l'histoire de toute notre poésie héroïque. Leur nature et leur destination particulières n'enlèvent rien à la valeur de feur témoignage. Ils ne sont pas des poèmes épiques, non pas seulement parce qu'ils ne reposent pas sur des traditions populaires, mais surtout parce qu'ils sont conçus dans un esprit différent, qui est la négation même de celui de l'épopée. Par contre, ce qui constitue la parenté de tous les poèmes, d'origine et de date différentes, que nous rangeons dans la grande famille des chansons de geste, c'est la persistance de l'inspiration épique, à peine différenciée à travers plusieurs siècles successifs de développement. Peu importe que les événements racontés aient eu jadis une réalité, peu importe qu'ils vivent encore, au moment de la composition du poème, dans le souvenir et la conscience populaires. Le caractère historique, qui distingue, à l'origine, notre légende nationale et la poésie-, qui en est
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Peut-être Li vcntib-e corcl-iiion de ces êrjvîcs scr ie V^j^ dt CbarUmujgne em Orient serzfr-eîlc, c^cT'L tiut érjôicr nocre anômne poésie épiqu: dzns un esprit sîcca nouveaa, du moins défirent de celuî, avec !ccucl on l'a longtemps considcrée. \ba que Foo dr/!ve rechercher daas la plupan «ie nos chansons des préoccapadons analo^es â celles q^î cancrérisenr notre poemc, pour s'efibccer de grandir ilmportance de cette lirtératore narrative ciérîcalc. Le mmbrt des poèmes analogues certainement restreint, doit Fétre surtout par Tzppon au nombre de ceux, qui nous ont été awse i vé s et^ traasrols. Mais, peut-être, serait-on plus près de comprendre nos chansons de geste, si« au lieu de considérer notre épopée natioDale comme dominée par le respect de légendes traditionnelics, 00 Fabordait avec l'idée, que ce qui nous en est resté, malgré son caractèfe anonyme, est sunout, au moins dans une certaine mesure, la création personnelle de véritables poètes.