‹ Publications spécialesChapitre 273 sur 274 · I. Cf. supra, p · texte numérisé non relu

I. Cf. supra, p

a procédé comme les trouvères et a îmhc î'épcpée. Il a voulu blâmer Tesprit des chansoris de geste, donner à son auditoire un enseîgne-nent pieux et moral, mais pour ceia, tout comme un trouvère, il a écrit un beau récit, de nature à amuser son public, comptant même sur cet agrément, pour faire plus sûrement accepter sa leçon. Qu'importe que le sujet en soit emprunté non à des légendes vraiment populaires, mais à des chroniques et à des traditions cléricales ? Le nom seul de Charlcrmagne satSt à exciter llntérèt du public, quelles que soient les aventures racontées. Qu'importe encore que ces aventures ne soient ni des combats, ni des conquêtes, comme en racontent les chansons de «jeste ? Elles sont assez extraordinaires, assez mer\eiileuses pour forcer Tadmiration des auditeurs. Au surplus, le poète s'applique, autant qu'il est en lui, i rattacher son récit aux légendes favorites de son public. U introduit des personnages connus, rappelle des traits familiers, pour que celui-ci soit moins dépaysé au milieu des nouveautés, qu'il lui présente. Il utilise donc, pour son dessein pieux, 1 épopée et la faveur, dont, de tout temps, elle a joui parmi le peuple. Il veut combattre son esprit, lui substituer une poésie moins frivole, et, à son point de vue de clerc, plus morale, mais, pour la détruire, il se sert d'elle. Il veut la supprimer, mais comme il ne peut ni ne veut ruiner la passion de ses contemporains pour les récits héroïques, il veut, lui aussi, satisfaire ce besoin et, par là, tout en ayant un autre but, tout en plaçant plus haut son idéal, il poursuit l'œuvre des trouvères. Sa poésie érudite et morale continue leur épof)ée ignorante et indifférente du bien comme du mal. C'est une transformation de l'épopée, qui équivalait à une destruction. Malgré les apparences, il n'y avait, il ne pouvait y avoir rien de commun entre les chansons de geste et la conception de la poésie narrative, à laquelle nous devons le Voyage en Orient.

C'était quelque chose de nouveau et qui tendait, en effet, à faire disparaître la poésie des trouvères. Mais, par là, notre poème doit reprendre toute la valeur historique, que la conclusion de nos études semblait lui avoir fait perdre. 11 est le témoin d'une tentative, faite par le clergé pour réformer l'esprit de Tépopée. Pourquoi, en effet.

celui-ci n'aurait-il pas essayé de transformer, au profit de ses idées, la chanson des trouvères? C'était un dessein, qui devait le tenter, et qui, au moins une fois, s'est trouvé réalisé par un clerc de talent dans le poème du Voyage en Orient. L'œuvre ne se comprend vraiment, que si on la rattache à cette idée. Et, voilà pourquoi, même si elle était vraiment unique, même si elle était l'effet d'une tentative isolée et restée sans imitation, par cela seul qu'il serait le témoin certain de cet essai de transformation, le Foyage en Orient conserverait toute son importance, non seulement pour l'histoire de l'épopée, mais pour celle de toute noti'e littérature. Tout le prix, qu'on attachait à son témoignage, quand on croyait retrouver en lui les premières marques de l'esprit parisien et bourgeois dans notre littérature, on doit le lui conserver, car il atteste un fait au moins aussi curieux, la tentative du clergé pour mettre la main sur l'épopée populaire et l'essai d'une épopée cléricale.

Nous avons retrouvé quelques autres poèmes, qui nous paraissent animés du même esprit et conçus dans un dessein analogue. De tous le Voyage est, peut-être, celui où se marque le mieux cette hostilité à l'égard de l'épopée et des mœurs épiques, à laquelle cette littérature spéciale aurait dû sa naissance. Il est, en effet, une satire, non pas littéraire mais morale, de l'une et des autres. En même temps, il est celui, si l'on excepte le Girart de Roussillon, qui, tout en s'opposant à la poésie héroïque, née de nos légendes nationales, leur emprunte le plus. Quand Albéric de Briançon, pour rompre avec l'immorale frivolité des trouvères, imagine de démontrer la vanité des grandeurs humaines, il emprunte à l'antiquité l'exemple illustre d'Alexandre. De même, quand l'auteur à^AioJ entreprend de montrer la supériorité de son héros, véritable type du chevalier sans peur et sans reproche, sur les personnages de l'épopée, il invente de toutes pièces les aventures, où éclatera la vertu d'Aiol. L'auteur du Voyage en Orient, au contraire, emprunte à l'épopée nationale la plupart de ses héros, et le plus grand comme le plus populaire d'entre eux, Charlemagne. Il se conforme sur tel ou tel point à des traditions populaires. Mais, malgré tout, la légende, qu'il mettait en œuvre, était, pour son auditoire populaire, quelque chose d'entièrement nouveau. Il ne

s'est pas préoccupé de ne rien raconter, que ce public ne connût parfaitement. Comme Albéric de Briançon, comme l'auteur d'Aiol, il lui impose une fable absolument nouvelle et il n'y a aucune raison de penser, que cette nouveauté ait nui, en quoi que ce soit, au succès de leurs œuvres. Le peu de diffusion de VAiol et du Voyage en Orient ne prouve nullement, qu'à l'origine ils aient été moins bien accueillis que telle ou telle chanson, d'esprit et de tour plus profanes. La tendance cyclique, toujours plus tyrannique dans le développement de notre épopée, a eu pour effet de laisser de côté et de condamner à l'oubli des poèmes, qui racontaient des légendes particulières et se rapportant mal à la donnée générale des gestes. Mais l'existence de ces poèmes, celle aussi de Y Alexandre prouvent, qu'au XII* siècle, on pouvait proposer à un auditoire populaire des récits, qui, par l'extérieur, ressemblaient aux chansons de geste, et cependant ne reposaient sur aucun fond traditionnel, qui ne s'appuyaient sur aucune crovance ni sur aucune tradition. C'est là une constatation importante pour l'histoire même de notre ancienne épopée.

On a trop subi l'influence des idées de Wolff et du Romantisme sur la nature et l'origine des épopées. Si l'on a, avec raison, reconnu, que la nature et le caractère, propres à notre légende et à notre poésie héroïques, étaient d'avoir un fond historique et de n'être, à l'origine, que l'histoire transformée par l'imagination populaire, on a trop cru à leur développement inconscient et spontané. « Les considérations sur la littérature inconsciente, a dit très justement M. Michel Bréal, ont depuis cent ans failli égarer l'histoire littéraire * ». Cela est particulièrement vrai de l'histoire de notre ancienne épopée. Si l'on a pu dire, qu'à l'origine le poème était la légende même et que le poète s'est borné à fixer ce que tout le monde croyait autour de lui, si l'on a pu supposer l'existence de pareils poèmes, à une date de très peu postérieure aux événements, d'où est sortie la légende, il est certain, d'autre part, que pour notre poésie nationale, la période littéraire a commencé de bonne heure, dans laquelle l'importance des poètes a grandi et a restreint de beaucoup le pouvoir de la tradition. Toutes les chansons de

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