Cf. supra^ p
LA DESCRIPTIO DE SAINT- DENIS l8l
On peut même supposer très légitimement, qu'il a connu le récit où elle se trouvait mise en œuvre et développée. Le voisinage des deux sanctuaires ne suffit pas d'ailleurs à expliquer le fait. Il faut vraiment, qu'à la date où fut écrite la DescriptiOy la possession du Saint Suaire par Compiègne fût établie au point de ne pouvoir lui être contestée. De très bonne heure, la prétention de Saint-Denis fut de passer pour la « mestre abbeie », dont toutes les autres églises seraient plus ou moins tributaires. Elle, qui • prétendait s'égaler à Aix-la-Chapelle, devait chercher à s'élever au-dessus des sanctuaires, qui, à Torigine, avaient eu une part semblable à la sienne dans la vénération des fidèles. En fait, elle ne concéda à ses rivales que ce qu'elle ne put leur enlever. Ainsi s'explique sans doute le fait, que la Descriptio reconnaît à Compiègne la possession du Suaire, et que, pour l'ancienneté de cette possession, elle l'égale presque aux reliques de Saint-Denis ^
I . Il faut noter, en effet, que, si la Descriptio admet que le Saint Suaire a été donné à Compiègne par Charlemagne, tout comme les reliques de la Passion à Saint-Denis, elle s'efforce d'établir, que la possession de Saint-Denis est antérieure à l'acquisition du Suaire par l'abbaye de Saint-Corneille. On sait, que celle-ci fut fondée par Charles le Chauve et aux environs de 876. En adoptant la version du don du Suaire par Charlemagne, les clercs de Saint-Corneille étaient obligés de supposer, que le don avait été fait à un autre sanctuaire de Compiègne, duquel leur abbaye, dès sa fondation, et sans doute grâce à la faveur royale, avait hérité la précieuse relique. Celle-ci ne pouvait pas faire remonter l'ancienneté de sa possession au delà de sa fondation. Or, les indications données par la Descriptio pour la date de l'établissement de l'Endit de Saint-Denis, consécutif au transfert des reliques, nous reportent à l'année 862 : « Ipso itaque régnante et romane Ecclesie Nicholao
papa sedem apostolicam gubemante, luna XIII, ihdictione X » (Éd. Rauschen,
124, 17), L'année 862 est en effet la seule du pontificat de Nicolas Ie>^, qui soit d'indiction X. Cette datation, évidemment arbitraire, a probablement pour but de primer les prétentions de Compiègne, et d'établir que la présence à Saint-Denis des reliques de la Passion est antérieure à celle du Suaire à l'abbaye de Saint-Corneille. Ce qui a pu amener le clerc de Saint-Denis à attribuer à Nicolas I^r l'établissement de l'Endit, c'est que celui-ci avait toujours eu une bienveillance spéciale pour l'abbaye. Il y avait été élu pape, et, en 863, à la demande de Charles le Chauve, il avait solennellement confirmé ses privilèges. (Cf. Jaffé, 2* édition, p. 348). Peut-être est-ce d'après une bulle ou une charte conservée à Saint-Denis, que l'auteur de la Descriptio avait fixé la date donnée par lui pour l'établissement de l'Endit, sous le pontificat de Nicolas I^^. i\ faut remarquer que certaines relations du transfert des reliques par Charles le Chauve, qui se trouvaient à Saint-Denis, plaçaient le fait
i82 CHAPirmE IV
Elle agit tout autrement à l'égard de Téglise d'Orléans. Aalieo que Compitgfie lui reconnaissait b possession du bois de la Croix, la Dcscfiptio revendique expressément pour Saint-Dcnis le firagment de la Croix que Charlemagne avait rapppné d*Orient. Elle ne le faisait que parce que, sans doute, il était possible de contester les prétentions d'Orléans. La tradition en £iveur de celle-ci était-elle moins fortement enracinée dans b croyance populaire, on bien Saint-Denis jugeait-elle cette ^ise moins capable de défendre ses droits ? Ce qui est sûr, c'est qu'en réclamant pour elle b possession de b relique, elle tendait a faire passer pour ill^times les prétentions d'Orléans. Celle-ci devait ou renoncer à prétendre qu'elle tenait le précieux fragment de Charlemagne lui-même, ou admettre l'intermédiaire de Saint-Denis et qu'il provenait de b relique apportée à Aix par Charlemagne et transférée à Saint-Denis par son petit-fils.
En même temps, b revendication de cette relique était dirigée contre le clergé de Notre-Dame de Paris, qui en 1 109 avait en effet reçu une parcelle du bois de b vraie Croix. Nous verrons plus loin l'importance de ce fait, au point de vue de l'histoire des reliques de Saint-Denis, et que le célèbre Endit n'a été probablebiement que le développement au profit de l'abbaye d'une fête instituée par le clergé de Paris en l'honneur de sa relique. L'intention de l'abbaye étant telle, il était naturel, qu'elle cherchât à diminuer l'importance de la relique acquise récemment par l'église rivale, et. qu'elle prétendît posséder une relique analogue, également authentique, et qui était en France depuis le règne de Charlemagne.
Ce qui nous semble caractériser la Descriptio, c'est l'âpreté de ses prétentions. Par là s'explique sans doute son silence touchant le peri:^oniumy que Compiègne elle-même reconnaissait appartenir à Aix. C'était une relique de la Passion, et Saint-Denis eut de bonne heure l'ambition de passer pour le dépôt principal, sinon unique, des reliques de la Passion. Elle avait, par suite, intérêt à ne pas reconnaître
sous le pontificat non de Nicolas \^ mais de Jean VIII. Cest ce dernier, qui aurai^ sanctionne rdtablisscment de l'Endit par Charles le Chauve et accordé les indul. gences attachées à sa fréquentation. Cf. Doublet, Histoire de V abbaye de Saint-Denis^ p. 435 et 259.
expressément à une rivale la possession dtceperiionium. Elle pouvait au contraire- lui concéder les langes de l'enfant Jésus, la chemise de la Vierge et le bras de saint Siméon. Telle est sans doute la raison du choix que fait la Descriptio, parmi les reliques revendiquées par Aix, pour lui en certifier la légitime possession.
Ainsi, les divergences constatées, pour les reliques qu'ils citent, entre la Descriptio et le récit de la Saga^ n'intéressent que l'histoire des églises, dont ils soutiennent les prétentions, et nullement la tradition de la légende du Voyage en Orient. Elles manifestent surtout la concurrence de ces prétentions. Elles représentent les concessions et les restrictions, que chacune de ces églises croit pouvoir faire aux revendications des sanctuaires voisins ou rivaux. Elles n'ont qu'un but, fournir une autorité plus grande à la cause que chacun de ces récits a pour objet de soutenir.
Mais ce même désir a guidé l'auteur de la Descriptio dans son remaniement de la légende du Voyage en Orient, et cela doit plus particulièrement retenir notre attention. Il se marque d'abord à la forme relativement modérée, qu'il a donnée aux prétentions de Saint-Denis. Au lieu de soutenir, comme Compiègne et sans doute comme d'autres églises, que son abbaye tenait ses reliques de Charlemagne, il se borne à affirmer qu'elle n'est, et Compiègne elle-même, que l'héritière d'Aix-la-Chapelle. C'était renoncer à des prétentions trop contestables et, par là, rendre plus vraisemblable le récit qu'il voulait accréditer. Même quand il adopte la fiction du Voyage en Orient, ce qu'il recherche surtout, c'est la vraisemblance historique. Il n'emprunte qu'à l'histoire les détails et les traits, qu'il ajoute à la donnée primitive. Il s'écarte de parti pris des traditions poétiques, qui, toutes puissantes ,sur l'esprit du peuple, ne seraient pas une autorité suffisante pour le public de clercs et de lettrés, auquel s'adresse la Descriptio '. Quelque
I. Le vieillard aux cheveux blancs, qu'est Charlemagne dans la DescriptiOy (cf. Éd. Rauschen, p. 106) n*est pas forcément le héros « à la barbe chenue » des chansons de geste.
appareil guerrier que revête l'expédition de Charlemagne, il est bien évident, en effet, qu'elle n'a ritn de commun avec celles que raconte notre épopée nationale. Elle n'a qu'en apparence l'objet de délivrer la Terre Sainte. Son vrai but est de mettre Charlemagne en possession des reliques, dont il s'agit d'écrire l'histoire. Mais surtout l'esprit qui anime l'empereur diffère absolument de l'inspiration guerrière de nos chansons de geste. Il ne se propose pas des conquêtes à faire ; il se défend même d'accepter les richesses dont le roi grec veut récompenser ses services. Ni lui, ni ses barons ne veulent qu'on puisse les accuser d'avoir apporté une pensée de lucre dans cette expédition, entreprise par piété, « ,pietatis causa ». Il fait défense aux Français de toucher aux trésors que Constantin a fait exposer sur leur passage. Bien plus, il leur interdit même de les regarder avec une pensée de convoitise. C'est pour une autre récompense, non pour des biens terrestres, qu'ils ont, d'un cœur joyeux, accepté les fatigues d'un tel voyage et des combats livrés aux Infidèles '. Ce n'est pas une fois, mais à plusieurs reprises, que Charles exprime ce mépris pour les richesses. L'insistance de l'auteur à mettre cette idée en lumière atteste son désir de développer la tendance moralisante, qui caractérise dès l'origine la légende du Voyage en Orient. Elle suffit à nous montrer, combien peu le personnage de Charlemagne est conçu dans l'esprit de la légende populaire, et que cette histoire de reliques veut aussi être un récit édifiant. L'empereur y apparaît comme le roi très chrétien, défenseur et propagateur de la foi. C'est le saint que l'Église va bientôt canoniser; ce n'est pas le héros de notre épopée nationale.
La Descriptio s'oppose également aux traditions poétiques par sa feçon de nous représenter les rapports de Charlemagne et de l'empereur grec. Nos chansons de geste, nous l'avons vu, ne connaissaient Charles que comme le conquérant de l'univers, supérieur à tous les rois*. Au contraire, dans la Description il n'est en rien au- ^ dessus de l'empereur d'Orient ^ Plusieurs traits tendent même à