‹ Publicistes modernesChapitre 1 sur 32 · P. ROSSI. — M. JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

P. ROSSI. — M. JOHN STUART MILL

DIDIER ET Ci*. LIBRAIRES-ÉDITEÜRS

QOAI DBS ADOOSTlirS, 31»

Tout droiti réterrét.

INTRODUCTION

Quelques-unes de ces Études sur d’éminents publicistes voient le jour pour la première fois; d’autres ont déjà paru ; je ne les soumets à cette épreuve d’une seconde publicité qu’après des corrections et des additions qui les ont en quelque sorte renouvelées. Puissent-elles y avoir gagné en instructive solidité ! Des expositions fidèles, des appréciations consciencieuses, voilà tout ce que je promets. C’est bien peu , je le sens. Le lecteur a été rendu plus exigeant par la critique moderne et mis à un autre régime par ce qu’on nomme la critique fantaisiste. Lorsque le critique fantaisiste est une intelligence supérieure, ce qui est le plus ordinaire aujourd’hui, on le sait , le public y gagne deux œuvres originales au lieu d’une , le livre dont il s’agissait de parler, et l’article qui n’en parle pas. Obtiendrai-je mon pardon si , attaché à une méthode plus modeste , je me suis appliqué à donner avant tout une idée exacte des hommes et des théories que je cherche à faire connaître et que j’essaye de juger? Le respect pour le lecteur, superstition dont je suis loin de me sentir dégagé , m’a

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paru faire une loi de ce souci de son temps et de sa peine. Il faut être bien sûr de soi-même pour croire qu’on les ménage assez en ne faisant des noms les plus illustres, employés comme appâts, qu’un prétexte honnête à parler de soi.

Ce qui m’appartient dans ce volume , c’est l’esprit commun à ces études. Cet esprit est assez sensible partout pour que je sois dispensé de démontrer que raconter et exposer n’a pas été mon unique but. Je défends une cause. A cette cause je pourrais donner différents noms. C’est celle de la société moderne contre des penseurs révolutionnaires qui s’imaginent de bonne foi, en vertu de la théorie du progrès, que la pyramide sociale n’en sera que plus solide quand on l’aiira posée sur la pointe. C’est aussi celle de la liberté contre des écrivains absolutistes. C’est celle enfin du progrès moral et matériel contre des publicistes rétrogrades. Toutes ces causes n’en font qu’une ; car il n’y a pas de progrès sans un certain respect de la tradition , pas de liberté sans ordre, pas d’ordre durable et profond sans la faculté du développement individuel. L’esprit libéral ne laisse en dehors de lui aux nations modernes d’autre alternative que le marasme ou les convulsions, deux causes de corruption et de décadence qui traînent ou précipitent les peuples à la ruine. Toutefois la pensée qui se dégage de l’ensemble de ces études et qui en est l’àme a quelque chose de plus précis que ce que je viens de dire : c’est la solidarité des libertés unies entre elles par le lien le plus étroit. Je ne crois pas que la liberté puisse

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INTRODDCTIOM. VU

désormais sc scinder; et, selon mon opinion, c'est en grande partie parce que nous ne l’avons pas suffisamment compris, qu’une de ces libertés précieuses, la liberté politique, couronnement promis à celles dont nous jouissons du moins en partie, a succombé sous nos yeux et donne seulement quelques signes de renaissance.

Non, parmi tant de raisons par lesquelles on explique cette grande chute, aucune n’a eu plus d’influence.

Sans doute on peut dire de la liberté politique qu’elle est excellente en elle-même, utile à la grandeur des nations , indispensable à la dignité des individus , nécessaire à la garantie de tous les droits, mais elle ne saurait tirer sa force d’elle seule. La liberté politique a besoin de trouver une base suffisante dans les autres libertés privées et publiques, et elle ne l’avait pas toujours à un degré satisfaisant. Nous avons cru qu’on pouvait allier la bberté avec une centralisation excessive, négation quotidienne , étouffement pour ainsi dire ré- '

gulier de cette modeste liberté des actions qui intéressent de plus près chacun de nous , comme homme, comme citoyen, comme habitant d’une localité. Qu’on se figure un gouvernement qui, en matière d’instruction publique , ne laisserait subsister que le haut enseignement des Facultés , tout au plus quelques collèges, et supprimerait d’un trait de plume les écoles primaires. Les lumières comme la pratique de la liberté étaient de même concentrées en haut où elles brillaient du plus vif éclat. La masse restait daii^ l’ombre. Gon-

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traste affligeant et bien fait pour inquiéter! Spectacle d’autant plus alarmant qu’il n’était point une exception à l’état général du pays ! En même temps que la France se plaçait au premier rang par les grandeurs de l’esprit humain, n’était-elle pas au nombre des pays les plus mal partagés pour la moyenne de l’instruction répartie entre ses citoyens? Pendant trente-trois ans d’un développement imposant, la liberté en France a vécu sur les hauteurs. Elle n’a eu nulle part des maîtres plus éloquents, nulle part non plus moins de disciples éclairés et fervents. Et comment expliquer autrement qu’elle ait pu disparaître en un jour de tempête? Comment expliquer surtout qu’elle ait disparu sans que la société en restât aussi profondément atteinte qu’elle l’avait cru d’abord ? Le gouvernement constitutionnel est tombé en 1848. On a craint pendant assez longtemps que la société , elle aussi , ne fût soumise à une révolution radicale. Il n’en a rien été. Sous le coup d’un vent violent on croit entendre craquer jusqu’aux racines de l’arbre qui ploie et semble se briser ; mais on s’aperçoit bientôt que le faîte seul a été renversé. C’est trop, beaucoup trop : ce n’est pas assez pour avoir ébranlé le tronc vigoureux qui résistera à d’autres tempêtes non moins redoutables peut-être.

Il faut que le nouveau parti libéral conçoive bien ceci, c’est que l’extension des libertés religieuses et civiles, et, avec elle, comme cause et comme conséquence tout •Cnsei^le, la décentralisation, sont les conditions abso- 1w«b;^5ucccs de la liberté politique. Vouloir la liberté

INTRODCCTION.

générale sans la liberté particulière , la liberté publique sans la liberté locale , c’est \ouloir la patrie sans la famille, la nation sans l’individu. On ne saurait séparer l’usage de la liberté politique, qui demande un apprentissage régulier et prolongé, de l’usage de ces libertés plus élémentaires. Dans un roman socialiste, naguère célèbre, le Voijage en Icarie, l’auteur, comme s’il était las lui-même du tableau de la félicité toute faite qu’il destine à ses Icariens, s’émancipe jusqu’à déclarer qu’après avoir joui du bonheur réglementaire pendant six jours, ils seront entièrement libres de faire tout ce qu’ils voudront... le dimanche. La liberté qui consiste à aller de temps en temps porter un nom dans une urne pour élire un représentant ne ressemble-t-elle pas un peu trop à cette liberté du dimanche, que M. Gabet promettait à ses communistes? Malheureusement, l’expérience le prouve, on ne redevient pas capable de liberté à jour fixe, pas plus que de vertu. La liberté n’est pas une distraction qu’on se donne, une fête qu’on célèbre de temps en temps, la liberté est une habitude.

U s’agit pour nous non de la reprendre, quoi qu’on en ait dit, mais de la prendre enfin, cette habitude fortifiante et salutaire. Il est en effet douteux que nous l’ayons jamais eue, et je ne sais s’il n’entre pas un reste de présomption dans nos regrets. Les vraies habitudes d’un peuple ne se perdent pas en vingt-quatre heures. On a mis en avant, pour expliquer l’insuccès de la liberté, deux hypothèses également peu flatteuses. Les uns ont prétendu que la nation française était scnile , les antres qu’elle

ot-

im'KOüüCTION.

était ingouvernable. Servile ! Non, la servilité n’a jamais été le caractère de cette nation. En France^ l’esprit reste trop libre pour que les volontés y demeurent longtemps aplaties. La flatterie, même sous Louis XIV, était trop spirituelle, en même temps que trop sincère, pour être basse. Boileau, Molière, La Fontaine, respectueux avec enjouement, flattent sans s’avilir. Qu’on nous cite un seul gouvernement en France, sauf celui de la Terreur, où l’on n’ait pas ri des choses ridicules. Signe infaillible d’atfranchissement, comme le contraire en est un de servilisme sans remède. Les Homains de l’empire ne riaient pas même du cheval consul de Caligula. Les Orientaux peuvent tout voir sans avoir l’idée de se moquer. L’esprit frondeur, dont je reconnais au reste les défauts, et qui est chez nous poussé jusqu’à l’excès, n’est pas, hâtons-nous de le dire, le seul obstacle au serviUsme. Où est l’époque qui n’ait vu se déployer de fermes caractères? Ce qu’on appelle servilité, il faut le dire à l’honneur de la France, s’est bien rarement montré sans l’illusion de quelque grand motif de gloire nationale ou d’ordre public, sans quelque mélange honnête de dévouement et même de fanatisme. On dit, en revanche, que nous sommes ingouvernables. Si nous avons jamais mérité ce reproche, nous nous en sommes tellement repentis, qu’il y aurait presque un manque de générosité a nous Tadresser aujourd’hui. Mais est-il bien vrai qu’il soit ingouvernable, le peuple qui depuis si longtemps veut tant être gouverné et eu tant de choses? Lu France prise en masse

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oe doit pas être jugée sur la minorité remuante qu’elle renferme* La France a presque toujours aimé ses chefs jusqu’à la passion. Lorsqu’ils sont tombés, ç’a été soit par leurs excès, comme en 1814, et devant la force étrangère que favorisait l’épuisement des forces nationales surmenées sans aucune mesure ; soit pour s’être mis directement, comme en 1830, en opposition avec le pays et avec la foi jurée; soit, comme en 1848, par un de ces coups de surprise qui accusent eux-mêmes bien plus le vice du mécanisme centralisateur envoyant du centre aux extrémités des révolutions toutes faites, que la conspiration hostile des volontés.

Gouvernants et opposants, pendant toute la durée du gouvernement constitutionnel, nous semblent avoir commis la même erreur. Tous, ou presque tous, ont donné les mains aux gênes administratives, aux empêchements mis au libre exercice des cuites, aux entraves économiques, aux règlements excessifs et multipliés, à l’effacement de la vie communale et de tout ce qui n’était pas, dans les provinces, le pouvoir central représenté par les préfets. On semble s’être appliqué à envisager la liberté, soit pour l’étendre, soit pour la restreindre, surtout par son côté critique et négatif. On a fait d’elle le synonyme de contrôle du gouvernement.

Sens beaucoup trop restreint, et qui a le tort de la faire apparaître aux intérêts uniquement sous ses faces menaçantes pour la tranquillité publique. Surveiller et critiquer n’est pas toute la vie d’un peuple libre : ce n’est qu’une des expressions et pour ainsi dire l’aspect

INTRODDCTION.

militant de la liberté. Surveiller, critiquer, contrôler le gouvernement, ce n’est pas nécessairement limiter sa sphère d’action et l’empêcher d’empiéter sur le domaine de l’activité privée. Affaiblir le gouvernement n’est pas la même chose que fortifier l’individu , quoi que pensent là-dessus trop de gens. Ni le droit de^ suffrage, ni le gouvernement des majorités ne s’opposent à ce que l’État jouisse d’une masse de prérogatives qu’aucun peuple réellement libre ne lui a jamais concédées. Or, si la liberté politique cesse d’apparaître comme une garantie de tous ces droits individuels, de toutes ces libertés précieuses à exercer, est-il étonnant que l’élite seule qui voit en elle un noble but et un des plus grands modes de l’activité humaine y demeure fermement attachée ? C’est une des plus belles qt des plus utiles distinctions de la moderne philosophie politique que celle de la souveraineté et de la liberté La même importance s’y attache qu’à celle du spirituel et du temporel, de l’Église et de l’État. La souveraineté est si peu synonyme de la liberté , qu’on les voit souvent aller l’une sans l’autre. Prendre part au gouvernement, ce n’est pas assurer dans tous les cas la liberté de ses actions contre le gouvernement. Tout le monde est souverain et personne n’est libre dans l’État imaginé par Rousseau, ce type encore aujourd’hui de la république démocratique et sociale. La souveraineté est une très-

‘ l’eu d’écrivains, dans ces dcrnieis temps, auront plus contribué à bien formuler et à répandre celte distinction que M. Laboulnyc, uolamment dans son beau travail sur VÉtot rt s-v Hmi/fx.

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\ieille idée, fort pratiquée des anciens, la liberté civile et religieuse est une découverte moderne, comme la liberté économique, qui n’est elle-même qu’une des manifestations de la liberté civile. L’union intime de ces libertés se révèle à la théorie aussi bien qu’à la pratique. Comment, là où règne la liberté de choisir son Dieu et d’exercer son culte, contesterait-on à l’individu, avec quelque apparence de bon sens et de logique, le droit de dire son opinion sur les choses de l’ordre temporel? Comment la liberté de la pensée n’entraînerait-elle pas celle de l’action, celle d’exercer ses facultés, dès lors de suivre telle ou telle profession sans rencontrer d’autres entraves que celles que commandent impérieusement la sécurité publique et le respect d’autrui? Et quelle liberté n’exigè pas à son tour, comme complément ou comme garantie, la liberté du travail? Qui remarqué, en fait, combien les peuples fortement habitués à la pratique de la liberté religieuse sont plus façonnés à celle des autres libertés et combien ils y tiennent davantage? C’est doric l’appui mutuel des libertés qu’il faut prêcher et chercher' à établir, et pour les rendre fortes chacune individuellement, et pour empêcher chacune prise à part d’être dangereuse. Je comprends, l’avouerai-je ? qu’on ait trouvé qu’une presse aussi centralisée que la nôtre, et qui est ou était à elle seule une sorte de pouvoir pubUc, ail paru un péril en face de la désorganisation de toutes les influences intermédiaires entre l’individu et l’État. Le jour où la presse départementale existera réellement au^ ‘ '

lieu d’être un reflet de celle de Paris, la liberté de la‘>, ;

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presse aura perdu la moitié de ses inconvénieuts, que l’on exagère d’ailleurs, et dont on ne l’a que trop guérie. Mais la naissance d’une presse provinciale tient ellemême au réveil de bien d’autres libertés locales. Une liberté isolée, loin de puiser sa force dans la faiblesse des autres, participe de cette faiblesse et risque de s’affaisser sur elle-même.

11 est certain que l’erreur de l’ancien parti libéral, non pas dans tous ses groupes, mais dans ses groupes les plus nombreux et les plus influents, a été de méfonnaître cette solidarité fondamentale des libertés. L’ancien parti libéral professait , par exemple, un respect fort médiocre pour la liberté religieuse. Lorsque Béranger, dans une de ses chansons politiques, dit ce mot : Qu’il soit permis d’aller mêrne à la messe, cela sembla presque audacieux et parut une concession des plus méritoires à ceux qui n’y allaient pas. Euxmêmes, en récitant ce vers avec une sorte de componction, s’extasiaient sur leur tolérance. Si le poète populaire, ou quelque publiciste du parti avait dit : qu’il soit permis aux catholiques de se réunir, de s’associer, il eût passé pour un rêveur ou pour un transfuge. Le même parti, en revanche, eût trouvé peut-être assez naturel que ces mêmes Parisiens , qui rehvérsent et remplacent en trois jours le gouvernement de toute la France, n’eussent pas la moindre voix au chapitre quant à leurs affaires municipales , et assistassent, les bras croisés, à tout ce que veut bien faire une autorité tutélaire pour l’embellissement de leur ville.

IKTBODDCTION.

En voilà assez pour indiquer la pensée qui anime les Études comprises dans ce recueil. J’y reviens sans cesse sur les conditions modernes de la liberté, conditions morales, conditions politiques, conditions économiques. On ne s’étonnera pas sans doute de la place que j’accorde à ces dernières ; j'entends les conditions .économiques. Elles sont, à mon avis, fondamentales. L’économie politique et l’industrie, — mot qui signifie l’agriculture et le commerce aussi bien que les manufactures, — ont été parfois accusées de se montrer peu favorables à la liberté en répandant le goût des intérêts, et on a même reproché à celle-ci de tendre à l’abaissement des esprits et des caractères. C’est un reproche, selon moi, peu fondé, quand on l’examine de près. L’industrie vit de liberté et de publicité. En multipliant les intérêts, elle multiplie les besoins de garantie. Un peuple composé de propriétaires soit de terres, soit d’actions, soit de toute autre forme de biens, tient à l’ordre avant tout sans doute, mais il ne tarde pas, par cela même, à comprendre que rien ne lui est plus fatal que l’arbitraire. L’industrie veut la responsabilité dans le pouvoir. Elle est libérale par calcul comme d’autres forces sociales le sont par générosité. Quant au reproche d’abaisser les âmes, ce qui est une autre manière de déclarer qu’elle les rend incapables de liberté, peut-être il me sera permis ici de reproduire quelques-unes des réflexions et des paroles que j’y opposais naguère devant mes auditeurs du Collège de France, en réponse à de nouvelles attaques émanées parfois d’esprits éminents et libéraux.

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« On prétend, disais-je, qu’il y a de nos jours une tendance marquée, chez un grand nombre d’hommes, à s’enrichir sans travail. Ou ajoute que le goût du luxe a tout envahi, et que l’opinion, se faisant complice, accorde à la fortune une estime disproportionnée, qui classe les hommes moins en raison de ce qu’ils sont que de ce qu’ils ont. J’accorde tout ce qu’il y a de vrai, dans un pareil tableau, mais je pense aussi que la société française, prise dans sa masse, ne ressemble pas à cette peinture. Jamais, en ce qui regarde la propriété, la source n’en a été plus pure. Jamais elle n’a été autant que depuis un demi-siècle le fruit du travail honnête. Pour la propriété foncière, nos vingt millions de paysans propriétaires vous diront à quel prix la propriété s’acquiert et se maintient. Si c’est cet esprit même de travail modeste, d’humble épargne qu’on accuse comme ne donnant lieu qu’à des vertus secondaires, subalternes, intéressées, qui ne feraient qu’abaisser l’idéal moral de l’humanité et la rendre incapable de vertus publiques comme de sentiments élevés, je ne sais que répondre, tant il me paraît peu vraisemblable que ces vertus simplement estimables, dites si vous voulez médiocres, qui prennent dans la masse la place des vices qu’engendrent la misère , l’ignorance et l’irréflexion , fassent obstacle à un développement moral supérieur, au déploiement des vertus les plus délicates et les plus hautes !

tt Est-il vrai qu’il y ait eu effet moins de fermeté, de noblesse, d’élévation morale dans la société de nos

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jours? Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’en faisant même grande la part du mal, ce n’est pas l’aisance, ce n’est pas l’industrie qu’il en faut accuser; elles y sont étrangères. La cause du mal est plus profonde. Un grand \ide s’est fait dans la partie la plus divine de l’âme humaine. Ce vide, il serait insensé de l’imputer à l’industrie : il existait avant ses derniers progrès; les causes qui l’ont accru datent de loin; les unes sont purement philosophiques et tiennent à la situation même de l’esprit humain à qui manque une croyance, une foi supérieure, et qui s’agite ou s’endort faute de la trouver; les autres sont politiques et tiennent à l’état de la société. Si réellement quelque chose a fléchi, s’est ahaissé dans l’homme moral, accusez-en ces révolutions successives qui ont si profondément troublé les cœurs, accusez-en le manque de principes en toutes choses. La cause du mal est là, non ailleurs. Et la preuve, c’est que lorsque l’homme aperçoit clairement son devoir, on ne voit pas qu’il y manque plus que par le passé. Voilà pourquoi, nous l’avons constaté récemment à la gloire de nos armées, son dévouement n’a pas cessé d’être admirable à la guerre : il n’éprouve là aucune perplexité sur le devoir à remplir, il voit le but, et il s’y dévoue.

« Comm'ent contester que l’industrie ait sa grandeur propre, puisqu’elle représente les conquêtes successives de l’esprit humain sur la matière ? Mais quand, en outre, elle a pour double effet l’élévation de la moyenne du bien-être dans un même peuple et le rapprochement-

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pacifique des nations, alors elle ajoute à la puissance matérielle du fait la grandeur de l’idée. Le dix-neuvième siècle représente l’inauguration de la plus grande pensée générale qui ait jamais paru dans le monde, à s ivoir, cette pensée que l’humanité a une destinée collective à poursuivre. Jusqu’alors les nations avaient suivi leur chemin dans un isolement systématique et sur le pied d’une hostilité réciproque. L’humanité commence à s’appliquer ce que Pascal avait dit seulement de l’homme intellectuel considéré comme un seul être qui se développe continuellement. Elle s’est mise par l’organe des peuples les plus avancés à chercher en commun les moyens d’assurer ce développement de sa puissance, non plus seulement sous la forme des découvertes scientifiques transmises d’une main !l une autre et s’accroissant sans cesse, mais sous toutes les formes, non plus seulement dans le temps, mais dans l’espace. Je dis qu’il y a à cela une incontestable grandeur ; prétendra-t-on que la liberté doit en souffrir? Je répondrai que c’est le contraire qui paraît vraisemblable. L’affranchissement des grossiers besoins est ja condition première de tout affranchissement. L’aisance ne confère pas à elle seule les qualités qui font le citoyen libre ; il y faut des vertus morales ; car la liberté n’est pas un pur agrément ; elle est une tâche, un fardeau ; mais l’aisance permet ces vertus, elle y contribue ; les peuples les plus riches aujourd’hui sont aussi les plus libres; là où règne la misère, dites adieu à la

liberté! ' * > : , ^ ^

IWTRODUCnON.

« L’antiquité, le moyen âge, l’ère moderne ont eu , sans doute de grands hommes, images à jamais glorifiées du génie humain. Ils expriment la civilisation dans ce qu’elle a de plus élevé. Mais il ne faudrait pas oublier, quand on nous les montre en exemple, que, s’il y a des grands hommes qui sont comme les points culminîy:its de l’humanilé, il y a aussi des masses. Dans . les républiques anciennes, l’immense majorité, réduite à la condition d’instrument de travail, était esclave. A-t-ou le droit, quand on compare les deux civilisations, de glisser là-dessus comme sur un détail accessoire? Une les panégyristes trop exclusifs de l’antiquité osent donc s’avouer un peu plus qu’il y avait les plus grandes chances pour qu’ils ne fussent eux-mémes ni dés Théraistocle, ni des Euripide, ni des Scipion, ni des Cicéron, ni même des hommes libres , mais au nombre de ces pauvres esclaves qui grattaient la terre ou tournaient la meule. Je ne veux ôter aucun de ses mérites au moyen âge. Je consens à u’étre frappé que des vertus chevaleresques des barons et non de leurs vices, je ne m’attache qu’aux personnifications héroïques ou saintes de cette époque; mais je ne puis pas ne pas entendre comme l’écho d’un long gémissement pailant du sein des villes, et courant dans les campagnes , que l’histoire, idolâtre des grandes figures, n’a pourtant pas étouifé. Je me transporte au dix-septième siècle. J’assiste en imagination aux tragédies de Corneille, aux comédies de Molière, aux oraisons de Bossuet. J’ai soin de me placer en idée dans l’élite qui forme la cour. Mais

IMRODL'CTION.

Vauban m’apprend qu’il y a eu aussi dans cette époque glorieuse sans doute, mais qui ne fut ni heureuse ni libre, d’affreuses misères. La Bruyère décrit ces êtres abrutis répandus dans les champs, qu’il fallait regarder de près pour s’assurer qu’ils avaient une face humaine. Madame de Sévigné me parle presque en riant de ces • pauvres paysans, dont on pend un ou deux, de temps à autre, pour je ne sais quelle cause frivole. J’avouerai qu’en présence de ces tableaux Je n’ai pas la force de ne voir dans le monde que l’importance qui s’attache aux grandes personnalités, et que si l’homme me frappe en tant qu’il dépasse de la tête le niveau de ses semblables, l’homme en tant qu’homme me touche encore davantage. S’il était vrai que pour former une de ces statues sublimes qui dominent les siècles il fallût comme matière première l’esclavage, le servage, l’anéantissement moral et intellectuel du grand nombre; alors, avec regret, mais sans hésiter, je dirais ; Périssent les grands hommes, mais que l’humanité ne périsse pas !

« Heureusement cette alternative n’existe point. Le développement industriel qui ouvre une carrière à l’activité du plus grand nombre, et qui peut seul donner satisfaction à ses besoins, n’a rien qui s’oppose aux développements les plus élevés de la pensée, de l’art et de la liberté. Bien loin de là. Sparte, si peu libre, Sparte qui repoussa l’industrie et le commerce, n’a produit ni un savant, ni un artiste. C’est au contraire au moment de sa plus grande prospérité commerciale qu’Âthènes a pu enfanter Phidias et Platon. Quelle cité s’est rapprochée

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davantage chez les anciens de la vraie liberté? La libre , Angleterre , en môme temps qu’elle produisait des inventeurs et des industriels comme Watt et Ark-wright, enfantait avec Byron la poésie la plus rêveuse et des types auxquels du moins on n’a jamais reproché d’être plats. Quant à l’Italie , d’où vient donc que Venise , depuis qu’elle a cessé d’être une république dé marchands, ne nous montre plus de Titien?

« Pourquoi se complaire à exagérer le conflit entre les idées et les intérêts? Les idées et les intérêts ne sont-ils pas également indestructibles? Les idées ne peuvent pas plus périr que l’esprit humain dont elles sont la vie, les intérêts sont immortels comme la so* ciété dont ils forment la base et l’indispensable ciment. L’inconséquence est la même de la part des intérêts à se montrer dédaigneux des idées, et de la part ' des idées à mépriser les intérêts, puisque les idées prennent pour ainsi dire corps dans les intérêts, puisque les intérêts empruntent aux idées leur légitimité, leur progrès et leur conformité avec l’ordre. La vraie,science comme la bonne politique doit s’attacher à maintenir cette union féconde. »

Cette pensée n’a pas cessé de me guider dans ce recueil A'Études comme dans d’autres écrits d’une nature plus purement théorique. La politique domine dans ces études qui s’appliquent à d’illustres publicistes dont il est bien difficile de parler avec un peu d’étendue sans passer en revue quelques-uns des principaux points de vue auxquels le gouvernement et la société

xxn

mTRODÜCTION.

peuvent être envisagés. Mais, par suite des raisons que je viens d’indiquer, je fais aussi sa part à l’économie politique. Elle s’unit de plus eu plus à la politique proprement dite. De même je reste convaincu, malgré l’espèce d’ingénuité qu’on attribue à cette opinion, que l’une et l’autre se sépareront de moins en moins de la morale au sein de l’Europe chrétienne. N’est-ce pas dire assez que je crois au progrès et non à la décadence? Aux raisons que j’essaye de donner de ma foi persistante à la liberté sous toutes les formes et au perfectionnement des relations sociales de classe à classe, de peuple à peuple, le temps, je l’espère, en ajoutera d’autres. En attendant, je trouve cette foi suffisamment abritée par ces paroles d’un éminent publiciste qui ne sont que le résumé même de l’histoire de la civilisation : « Un principe, une idée, un sentiment, écrit M. Guizot dans un de ses récents ouvrages, plane depuis quinze siècles sur toutes les sociétés européennes , sur la société française en particulier, et préside à leur développement : le sentiment de la dignité et des droits de tout homme, à ce titre seul qu’il est homme, et du devoir d’étendre de plus en plus à tous les hommes les bienfaits de la justice, de la sympathie et de la liberté... L’Europe entière et notamment la France marchent, depuis quinze siècles, dans les mêmes voies d’affranchissement et de progrès général. Ces voies ont conduit les peuples qui s’y sont le plus résolùment engagés, à ce haut degré de puissance, de prospérité et de grandeur que nous appelons et que nous avons droit d’ap-

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x.xin

peler la civilisation moderne... Dieu ne trompe pas le genre humain; les peuples ne se trompent pas constamment dans le cours d’une longue destinée ; l’abîme n’est pas au bout de quinze siècles de mouvement ascendant ; ce qui a été, depuis quinze siècles, un principe de vie et de progrès, n’est pas aujourd'hui une cause de décadence et de mort. » Ces paroles, même alors que je combats avec le moins de ménagement certaines théories qui abusent de l’idée du progrès, auraient pu servir d’épigraphe au volume que je publie.

Henri BAüDRILLART.

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