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civile de l’Étal romain et négocia à Turin, à Florence, à Naples, un plan de confédération italienne ayant le souverain pontife pour fondateur et pour guide, plan analogue à celui que Napoléon III devait reprendre à la paix de Villafranca et poursuivre également avec peu de succès. Hélas ! de telles réformes et de tels projets devaient avoir contre eux à la fois les partisans entêtés des vieux abus et les fanatiques de la république unitaire. Peutêtre, pour tout dire, Rossi contribua-t-il à appeler l’impopularité sur sa tête par des airs de hauteur et dedédain trop peu dissimulés à l’égard d’adversaires qu’il méprisait. Cet homme, si fin pourtant, n’avait dans sa personne rien de cette affabilité et de cette bonhomie qui devaient après lui contribuer à la puissance et à la* popularité du comte de Cavour. 11 imposait et n’atlirait pas. 11 avait le don quelquefois de blesser à l’excès et d’ulcérer l’adversaire ; mais devant de tels ennemis toute intention généreuse et conciliante était un crime. L’Europe sait que, le 13 novembre 1848, jour où Rossi devait exposer ses projets à la Chambre des députés, il tomba sous le poignard d’un de ceux'qui avaient comploté sa perte. L’histoire mettra au nombre des grandes choses dont elle garde le témoignage la fermeté héroïque de cette victime des idées libérales et la beauté antique de sa mort. Il fut averti quatre fois, ce jour-là mênie, d’abord par une lettre anonyme , ensuite par la femme d’un de ses collègues qui lui écrivit pour lui exprimer ses inquiétudes, en troisième lieu par un camérier du pape, enfin à sa sortie du cabinet pontifical par un prêtre qui l’attendait pour l’instruire du redoutable projet. « Je n’ai pas le tenqis de vous écouter, lui
P. ROSSI
dit Rossi, il faut que j’aille sur4e^faamp au ^lais dé 14- Chancellerie. — Il s’agit de votre vie, ajoute le prêtre ^ en le retenant par le bras; si vous y allez, vous êtes mort. » Frappé de ces avis successifs, Rossi s’arrêta unj instant, réfléchit en silence, puis il continua sa marche en disant : « La cause du pape est la cause de Dieu, Dieu m’aidera. » Les conjurés l’attendaient sous le pé-^ristyle de la Chancellerie, les uns sous la colonnade qu’il., devait traverser, les autres sur les marches de l’esca- ,lier par où il devait monter dans la salle où siégeaient^ les députés déjà réunis. En le voyant, les premiers se serrent autour de lui et les seconds s’avancent à sa^ rencontre. Au moment où il cherche à se frayer un passage, un des conjurés le touche brusquement à. l’épaule; Rossi se retourne avec fierté, et le nommé Jergo [trofite de ce moment prévu pour lui plonger^, un poignard dans la gorge et le frapper mortellement*,.^ Ce crime , auquel la garde civique assista sans l’empêcher, que l’Assemblée vit lâchement commetfre^sans prendre aucune mesure, et qu'applaudit la'^populaco outrageant de son allégresse la douleur de la femme; et des enfants de l’illustre victime, ne frappa pas seu-lement un des hommes de notre temps les plus expérimentés et les plus habiles, un grand et noble esprit;., il atteignit, pour quelque temps du moins, la liberté souillée à ses débuts du sang de son plus grand servi*^ teur, et l’Italie elle-même, dont la cause devait rester^ aux yeux de bien des gens , suspecte et compromisei-
Le meurtre ile Rossi est un fait encore peu exp1ifaé«t quipeut-être restera toujours obscur. Il a même été mis en question^ > si le parti ultra-UaHen entêtait l'auteur, , vi*, .
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'Ah! errons que ce sang n’aura pas coulé en vain. Dieu seul' sait si , dans la modération qu’a déployée jusqu’à présent la révolution italienne , le sentiment de l’horreur qu’a excitée en Europe le meurtre de Rossi n’a pas eu sa part. Mais qui sait aussi pour combien le cdme / ''de sa mort a pesé dans les difficultés qui ont empêché de s’entendre la papauté et l’Italie? Si la réoonciUatÎQn doit venir, et puisse-t-elle venir tôt! la statue de Rossi devra s’élever dans la Rome nouvelle comme un symbole glorieux de cette alliance tentée par lui et dont il a été le martyr. . - ■ ' '
Revenons au publiciste libéral. Rossi a été un théoricien décidé sàns fanatisme, un observateur impartial sans indifférence, un grand esprit qu’on sent supérieur ‘ même à ses écrits. Peut-être, malgré les tendances éclectiques de son intelligence, l’écrivain a-t-il transporté quelque chose de son humeur hautaine dans la manière dont il traite les sciences morales. Des opinions même' contestables ont dans sa bouche une apparence de dog- ‘ mes inflexibles et de rigoureuse orthodoxie qui donnerait presque un air de sottise ou d’insolente révolte à ceux qui oseraient prétendre les récuser. Scientifiquement n’est-ce pas un défaut? Je le crois pour mon compte.
Dans les matières encore aussi livrées à la controverse, il faut vouloir, à moins qu’il n’y ait de sa part déloyauté évidente , éclairer l’adversaire et non l’écraser sous le poids du dédain. En ce sens le ton volontiers ironique et superbe de Rossi , s’il donne à son exposition quelque chose de relevé et de mordant, n’est peut-être pas toujours aussi ef ficace pour la persuasion qu’heureux comme • effet oratoire. Qu’importent au surplus ces ciitiques?
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Rossi réunit deux mérites qui vont rarement enscmaUe - et dont l’accord fait sa vraie originalité : le sens de l’historien et de l’observateur pratique, la vive dialectique et la logique serrée de l’écrivain spéculatif. Son livre demeurera un niodèle. 11 méritera d’influer longtemps sur la science sociale qui poursuit éternellement.^ marche entre les utopies des raisonneurs à outrance, qui ne connaissent rien de l’homme ni de la vie , et qui feraient douter du progrès à force de s’en faire des idées exagérées ou folles, et les expédients sans^frandiiæ comme sans portée des empiriques. Honneur eux prits fermes qui suivent une telle voie, dussent-Us xivre méconnus et se voir injuriés par les uns comme par les autres, dussent-ils mourir impopulaires! Leur.^nne influence s’étendra sur les intelligences d’élite, et. le bien qu’ils font leur survivra. L’ingratitude de la Ihule ’ a-t-elle jamais arrêté ceux qui croient à la vérité èt qui cherchent le règne de la justice? Aimer et servir hommes, au risque de ne rencontrer que l’injosl^, n’est-ce pas là , dans nos rapports avec la sodété de nos semblables, le vrai beau moral? Chercher. une autre récompense, du moins en faire son but principal , c’est presque avoir déjà mérité de la perdure, j i
JOHN STUART MILL
nom de M. John Sluart Mill jouit dès longtemps en Angleterre et en Europe d’une véritable autorité. Fils d’un publiciste éminent lui-même, de James Mill, auteur A' Eléments d’économie politique, encore réputés, et d’une remarquable Histoire de l’Inde, John Stuart Mill, né à Londres le 20 mai 1806, succéda à la fois aux aptitudes scientifiques de son père et à la haule , fonction qu’il occupait dans les bureaux de la Compagnie des Indes. M. John Mill, qui ne devait pas être une simple spécialité, mais un esprit plein d’étendue, porta d’abord son attention sur les objets les plus variés. Peu d’études lui demeurèrent étrangères, et il devait en pousser très-loin quelques-unes, telle que la philosophie, forte école par laquelle ont passé la plupart des intelligences élevées et vigoureuses de tous les temps, et qui serait la meilleure des gymnastiques quand même on se refuserait à y voir le principe et la synthèse la plus élevée de toutes nos connaissances. De la philoso-
‘ Dn la Liberté, traitait et précédé d’une introduction par M. Dupont-Whitc, \ vot., chez Guillaumin, Paris. — Principes d’économie politique , traduits par MM. Dussart et Courcelle-Se* neuil, 2 vol. — Du gouvernement représentatif, chez le même éditeur.
John «Tuart m!ll.
phie d’ailleurs, et ce trait peint déjà ses tendances intellectuelles, M. Mill choisit la partie qui offre la matière la moins livrée aux hypothèses, je veux dire la logique. Sous ce titre, d’ailleurs, il fait rentrer l’étude expérimentale des facultés de l’esprit humain. Le Système de logique, en deux volumes, de John Stuart Mill, fut la première révélation d’une intelligence pénétrante peu faite pour se traîner dans les sentiers battus. En philo- ’ Sophie , il appartient , par la direction générale de son esprit, à l’école française d’Auguste Comte, et, par la partie morale, à l’école anglaise de Bentham. J’aurais des réserves à faire sur cette direction. J’en indiquerai quelques-unes chemin faisant. Le publiciste original dont je ne sépare pas l’économiste chez M. Mill suffira amplement à l’étude que je veux en faire. J’examinerai d’abord son livre sur la Liberté. C’est le plus récent de ses ouvrages. C’est peut-être aussi celui dans lequel ses principes généraux se dégagent le mieux.
« Je dédie ce volume à la mémoire 'chérie et pleurée de celle qui fut l’inspiration et en partie l’auteur de ce qu’il y a de mieux dans mes ouyrages; à la mémoire de l’amie et de l’épouse dont le sens exalté du yrai et du juste fut mon plus vif encouragement et dont l’approbation fut ma principale récompense. — Comme tout ce que j’ai écrit depuis bien des années, c’est autant son œuvre que la mienne ; mais le livre, tel qu’il est , n’a eu qu’à un degré très-insuffisant l’inestimable avantage
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» d’être revu par elle, quelques-unes des parties les plus importantes ayant été réservées pour un second et plus soigneux examen, qu’elles sont destinées maintenant à
' ne jamais recevoir. Si j’étais capable d’interpréter la moitié seulement des grandes pensées, des nobles sentiments qui sont ensevelis avec elle, le monde en recueillerait plus de fruit que de tout ce que je puis écrire; sans l’inspiration et l’assistance de sa s^esse presque sans rivale. » Cette dédicace touchante, adressée a une femme aimée et supérieure, ouvre le livre de la Liberté. Elle peint aussi l’auteur du livre , et trahit ce" qu’il y a d’âme sous une enveloppe un peu froide,, chez un écrivain des plus contenus et dont l’écueil serait plutôt la sécheresse didactique que l’effusion sentimentale. Elle fait deviner l’homme qui vit dans la retraite, au sein d’une famille excellente, ne se mêlant au monde qu’autant que l’exigent ses fonctions, et partageant son existence entre les affections les plus douces et les grands travaux de la pensée. La biographie proprement dite occupe peu de place ici. Il y a peu d’événements extraordinaires dans ce que l’on connaît de cette vie vouée à la science. M. Mill est éminemment ce qu’on appelle un penseur de cabinet, un contemplateur.'* Il n’a, pas même pris part, du moins une part notable, ani dérnières agitations réformistes de son pays a II a laiésé' MM. Cobden et Bright accomplir leur œuvre de pro]^gande dans la grande affaire de la réforme des céréales, et sir Robert Peel porter un coUp décisif au vieil édifice économique de l’Angleterre, sans que l’on voie son influence marquée dans ce mouvement, sans que l’on en- ^nde sa voix retentir dans ces grands débais.
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JOHN STL’AKT MILL.
La question dont M. Mill, publiciste, se préoccupe sous toutes les formes, c’est la question de ce temps, celle des rapports de l’individu et de l’Etat. Nous le verrons, dans ses Principes d’économie politique, faire la part plus large à l’État que ne la font habituellement les économistes de son pays. Dans son livre de la Libet'té, il traite de l’individualité, de ses droits, ou mieux encore de la latitude qu’il convient de lui laisser dans une société vivante et non pétrifiée, organisée sur ses bases naturelles et durables, non factices et caduques. La liberté dont parle M. Mill n’est pas seulement ni peut-être même surtout la liberté politique. M. Mill apprécie celle-ci à sa juste valeur, son livre sur le Gouvernement représeyitatif en fait foi, mais il n’y voit qu’un développement, une application d’une liberté plus haute, d’une liberté mère de toutes les autres, la libre possession de l’individu, par lui-même. Ce qu’il offre à ses lecteurs , c’est, en un mot, la théorie de l’individualisme.
Rien n’est plus connu, dira-t-on peut-être. Nos pères avaient-ils attendu M. Mill pour écrire celte théorie? Tout le dix-huitième siècle n’en est-il pas plein? Voltaire, Montesquieu, ïurgot, Mirabeau ne sont-ils pas de grands individualistes? Oui, certes; mais la preuve qu’ils n’ont pas tout fait ni même tout dit, c’est qu’on ne voit pas, hélas ! qu’ils aient réussi à faire pénétrer la notion pratique de la liberté dans les esprits et dans les faits. — Qui ne sait , ajoute-t-on , que la liberté est le plus imprescriptible des droits? Cela se répète tous les jours. Nos hommes d’Élat l’impriment au besoin. — Cela est vrai , mais qu’importe , si ce droit nous le lais-
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JOHN STÜAKT MILL.
sons prescrire volontairemenl , et si , ballottés toujours entre l’abstention et l’abus, nous passons à l’égard de la liberté par des alternatives d’exaltation et de froideur? Les scènes àn Dépit amoureux appliquées à celte idole constituent-elles une politique ? Ce que nous traitons comme une affaire de passion, les Anglais, dès longtemps, le traitent comme une affaire de ménage. Ils n’adorent pas la liberté^ ils l’aiment et la possèdent ; ils ne la nourrissent pas d’encens, ils la consultent et s’inspirent d’elle dans tous leurs actes. Les peuples commencent, dit-on, par la poésie et continuent par lu prose. Ne serait-ce pas une preuve qu’en fait de liberté’ nous sommes au début et les Anglais au terme?
C’est une glorification de la liberté par V utile qu’a entreprise M. Mill. Est-ce à dire qu’il n’en sente pas la dignité et la grandeur? On en a rarement, au contraire, célébré la valeur morale dans un langage plus fier. Un peuple qui se composerait d’âmes rampantes, un peuple d’automales habiles à produire le coton et le fer, ce peuple, fût- il le mieux nourri, le mieux vêtu, le plus heureux de tous les peuples du monde , paraît à notre publiciste un peuple peu digne d’envie. Son idéal est si peu un troupeau bien repu et bien soigné, qu’il ne croit même pas à la durée de ce bien-être sans un grand développement moral individuel. Qu’il plaise au despotisme de changer sa verge en houlette, ce n’est pas moins sou destin de produire un amoindrissement des facultés humaines, qui mène à l’inertie de la civilisation matérielle. -Ce n’est pas une simple coïncidence qui fait de l’Angleterre et des États-Unis les plus fibres et à la fois les plus riches pays du monde. N’est-il ps naturel que l’homme
JOHN STUART BULL
déploie le plus d’efforts et les efforts les plus féconds là où il y a le moins d’entraves, et où le fruit de son travail . lui est le mieux garanti? Le despotisme empêche de faire par des mesures préventives qui glacent toute activité ; il porte en outre le désordre, par scs règlements arbitraires et ses exactions, dans ce qui a* été une fois' fait; n’est-ce pas une manière encore d’empêcher qu’on n’ose rien entreprendre ?
Liberté, dignité, travail, qui ne voit que ces trws termes ne peuvent rester longtemps séparés?
La liberté est donc autre chose encore qu’un droit qui, comme tout droit d’ailleurs, a pour complément et pour condition de durée le bon usage habituel; elle est le premier des intérêts. Thèse excellente, il faut le reconnaître, qui a l’avantage de se faire écouter par les manufacturiers, par les banquiers, par les rentiers, par les propriétaires, lestiuels se figurent volontiers la liberté sous les traits de l’émeute. Ceux qui avaient en défiance la liberté héroïque reprennent du goût pour la liberté, qui rapporte et qui rassure. Et pourtant, avec la haute idée morale qu’il se fait de la liberté, j’ai peine à comprendre que M. Mill n’admette pas la théorie du droit naturel. Ne peut-on concilier le point de vue français du droit et le point de vue anglais de l’utile? C’est ce* que, dans un livre généreux, ingénieux, fait pour frapper les esprits réfléchis, portant le même titre, M. Jules Simon a essayé de faire récemment, avec un succès éga-, lement favorable à la bonne philosophie et à la bonne politique*.
' ha Lilierté, par M- Jules Simon.
JOH^ STUART MILL
Le triomphe croissant de la démocratie ne rassure pas M. Rlill sur la liberté. Habituellement les démocrates ne font là-dessus aucun doute : ou ils sacrifient nettement la liberté à l’égalité, ou ils sgnt convaincus qu’eux seuls peuvent donner la liberté à la société. M. Mill n’a point cette confiance intrépide. Ce point de vue ne serait pas extraordinaire de la part d’un adversaire de la démocratie; il est curieux et instructif, venant d’un de ses amis les plus chauds. La démocratie lui paraît elle-même pleine d’écueils menaçants pour la liberté. Elle aime le progrès, oui; mais, pour l’obtenir, elle recourt volontiers à la force. Elle aime l’égalité, oui ; mais elle la réalise souvent par un nivellement fatal au libre déploiement des facultés et des forces individuelles. Elle écrase, en un mot, — telle est du moins sa tendance, si on n’y prend garde, — l’individu sous la masse.
C’est ici que M. Mill tient à marquer qu’il sépare des formes politiques l’essence de la liberté, laquelle gît dans l’individualité même et non ailleurs. Tous les moyens que la politique suggère n’ont Jautre but à ses yeux que de protéger cette libre personnalité humaine dont la valeur importe plus que tout le reste. Considérer la liberté, ainsi que l’ont fait plus d’une fois les peuples qui ont voulu se la procurer et les écrivains qui en traitent, comme un ensemble de précautions prises contre le pouvoir, c’est s’en faire une idée trop insuffisante. Les monarchies tempérées et les gouvernements mélangés d’éléments divers peuvent donner sans doute des satisfactions à la vraie liberté. En sont-ils pour cela l’équivalent, comme on l’a cru? En aucune sorte.
Diy-
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Oh semble maintenant avec plus d’apparénee de logique la chercher dans l’élection. L’élection a pour but d’iden-: tilier en quchiuc sorte les gouvernants et les gouvernés.^ Eli bien ! ce s/slème non plus ne laisse pas M. Mill sans crainte et sans objection. Il a le défaut, capital à ses yeux, de ne point protéger suffisamment les droits de îa minorité. Celle-ci en sera-t-elle moins opprimée, parce que la constitution lui laissera l’espérance de devenir oppressive à son tour? Allons plus, loin. L’élection ne garantit meme pas les libertés les plus essentielles de la majorité. Celle-ci sera fort capable de s’opprimer elle-même. L’histoire des gouvernements représentatifs , n’est pas faite pour démentir cette assertion de M. Mill. L’État n’y a pas toujours paru plus que sous d’autres formes politiques disposé à se désarmer d’attributions abusives. Celte excessive centralisation dont nous nous plaignons ne s’est-elle pas maintenue et développée sous des régimes qui se prétendaient libéraux et qui assurément l’étaient à beaucoup d’égards?
Si les immupités arrachées à un prince soiîs formé de charte, comme cela se passait jadis, — si les freins constitutionnels dont on entoure un pouvoir délégué, comme cela a lieu plus généralement aujourd’hui',, — ne paraissent pas à M. Mill une garantie suffisante pour la liberté, il est une autre puissance dont il craint la domination avec un effroi pour le moins égal , puissance anonyme, qui agit à toute heure, pénètre dans les détails de la vie, et enchaîne l’âme elle-même. Quelle est-elle donc cette, puissance redoutable? c’est la société, la coutume, l’opinion collective. Elle affiche, avec une sorte d’ingénuîté hautaine, la prétention, qui ne souffre
JOHN STUART MILL
ni résistance ni murmure, d’imposer à chacun ses juge> merits et ses règles de conduite. O la terrible tyrannie ! Ce qu’elle a de pire , c’est qu’elle s’exerce au nom de la conscience. On se rend despote par charité. On manquerait à la sympathie envers ses semblables comme à scs devoirs envers la vérité , envers le bien , si on ne faisait tous ses efforts pour ramener au bercail des esprits égarés. On gémit sur l’erreur de leur jugement, et bientôt (la pente est rapide) sur la perversité de leur volonté. C’est là encore le plus noble côté de la tyrannie de l’opinion. Combien n’en a-t-elle pas d’autres bien moins respectables ! Combien d’intérêts y sont liés ! Comme la servilité y trouve son compte ! Le joug de l’opinion peut être fort dur là même où le joug de la loi est plus léger qu’ailleurs. Les démocraties les plus libérales dans leur législation ne sont pas à l’abri de cette inquisition insupportable exercée sur les pensées et les croyances. Cette pression de l’opinion de tous sur chacun est une des plus grandes menaces pour l’individualité. Heureuses les âmes qu’elle n’étouffe pas ! heureuses les idées nouvelles qu’elle laisse éclore !
Inquiet et sévère pour le présent, M. John Stuart Mill ne se montre pas moins alarmé pour l’avenir. Y a-t-il des signes desquels on puisse conclure que le niveau accablant qui pèse aujourd’hui sur l’individu va disparaître? Voit-on poindre l’affranchissement? Hélas! non, à l’en croire. L’absence d’originalité dans les pensées, de force dans les caractères, tient à des causes générales ; ce qu’il y a de pis, elle tient même à quelques-uns de nos plus incontestables progrès. Le caractère commun des progrès modernes est de tendre à une certaine
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assimilation des races, des sociétés, des classes, des individus. Les communications rendues plus faciles, les chemins de fer, le télégraphe électrique, la connaissance plus générale des diiférentes langues et des diverses littératures, en élargissant la pensée humaine, en émoussant la pointe de certains préjugés invétérés, en étendant le vaste domaine de la sympathie, oht po^tir résultat de rapprocher de plus en plus les peuples dans les idées comme dans les habitudes. C’est un bienfait assurément. — Mais l’espèce ne peut-elle donc gagner sans que l’individu perde? Faut-il que celui-ci se rapetisse de tout ce qui grandit celle-là? Notre civilisation doit -elle avoir un jour pour symboles des machines desservieà par d’autres machines? Prenons garde de ressembler à la Chine ! Prenons garde de n’avancer que pour nous arrêter un de ces jours, faute d’un soùfûe moral suiBsant, faute d’individus assez forts, assez grands, qui refusent de plier la tête sous un joug abrutissant, qu’il soit ou non démocratique. Prenons garde de nous pétrifier, nous les soldats fanfarons du progrès. " ' - .
Qu’il y ait de l’exagération dans ces craintes , pour moi, j’en suis convaincu. Je crois que le christianisme a trop pénétré cette société pour que l’individualité souffre ’de ces abaissements profonds, généraux et durables. Je crois que le sentiment de la personnalité est l’indestruo tible cachet des races occidentales. Le besoin de liberté, qui ne s’est jamais plus manifesté que dans ce siècle, la propriété elle-même, devenue plus répandue, et qui est une garantie d’indé|)endance , me donnent de meilleurs augures de notre avenir. Non, malgré plus d’un fâcheux symptôme, le monde occidental n’a envie ni de s’arrêter
JOHN STUART MOX
ni de rétrograder. La personnalité humaine n'est [»s aussi malade que semble l’affirmer M. Mill. Les hautes individualités sont en déclin ; je reconnais ce qu’il y a de " triste dans ce fait en lui-même ; est-on en droit de soutenir que la force morale soit en déclin aussi dans les . rangs moyens et inférieurs de la société? y a-t-il moins d’hommes qu’autrefois capables d’énergie, d’activité soutenue, même de dévouement? Je vais, quant à moi, jusqu’à croire qu’il y en a plus, dût-on m’accuser d’optimisme. — Le lingot d’or a été brisé, — Peut-être. — Est-ce une illusion de trouver qu’il en subsiste d’assez ' beaux morceaux? Et ne circule-t-il pas eu monnaie? Quoi qu’il en soit, le cri d’alarme poussé par le publiciste anglais a ses raisons d’être. Puisse-t-il ne pas demeurer vain ! Notre mal est bien où il le dit. Les vertus économiques, la prévoyance, l’épargne, sont plus répandues qu’autrefois, et c’est un progrès auquel je suis loin d’être insensible, 11 ne faut pas oublier qu’il y a aussi des qualités plus délicates et qui valent mieux. On peutêtre riche et plat, économe et commun, âpre au travail et vulgaire de cœur.
' On ne reprochera pas à M. Mill, qui prêche l’originalité, la franchise, le mépris de toute hypocrisie, de ne pas joindre l’exemple au précepte. Sa hardiesse calme et raisonneuse scandalisera plus d’une fois peut-être nos lecteurs français. Serait-ce qu’en matière de religion M. Mill prétende attaquer où infirmer la valeur d'aucune croyance? Nullement; mais là plus qu 'ailleurs il croit à la légitimité, à l’utiliié du libre examen. Sur un sujet si rebattu sa démonstration me paraît neuve et frappante. < • '
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Aux yeux de ce juge sévère, Tutilité sociale de telle' ou telle croyance ne saurait être alléguée pour la rendre indiscutable; car cette utilité ne peut, elle aussi, être .établie aulreinent que par la discussion. Qui d’ailleurs oserait prétendre que Tulilité et la vérité peuvent être" séparées l’une de l’autre? Lorsqu’une opinion ü^ouyêlU. se produit, il est rare, j’en crois volontiers là-desrâ&ceiv arbitre impartial des opinions humaines, ou qu’elle ne soit pas vraie, ou qu’elle ne contienne pas, même fausse,^ quelque part de vérité. Or, de quel droit nierez-vous la vérité d’une opinion en invoquant la religion établie, la morale même, tout ce qui vous tient le plus à cœur? Sou-, venez-vous donc, oui, souvenez-vous; de grâce, de tous les grands martyrs de la vérité philosophique et religieuse; souvenez-vous de Socrate condamné à mort par des juges prpbablœnent fort consciencieux ; est-ce tout? Non, souvenez-vous de l’événement sans pareil qui s’accomplit, sur le Calvaire il y a plus de di.x-huit cents ans! .N’est-cc pas comme blasphémateur que le Christ fut mis en croix, et par qui? Par des hommes, sachez-le, qui possédaient à un degré éminent les sentiments religieux, moraux, patriotiques do leur temps et de leur pays ! « Lorsque lu grand prêtre, écrit M. Mill, déchira ses vêtements en entendant prononcer les paroles qui, suivant les idées reçues, constituaient le plus noir des crimes, son indi-. gnation qt son horreur étaient très-probablement aiissî sincères que le sont aujourd’hui les sentiments moraux et religieux pour la généralité des hommes pieux et raisonnables. Et beaucoup de ceux qui frémissent main.; tenant de sa conduite auraient agi exactement de même s’ils avaient vécu à cette époque et parmi les Juifs. Les
ry Googll
JOHN STCAHT MILL.
cliréliens orthodoxes , qui sont tentés de croire ceux qui lapidèrent les premiers martyrs des hommes bien pires qu’eux-mèines, devraient se rappeler que saint Paul fut au nombre de ces persécuteurs. » Enfin est-il inutile de rappeler que ce fut le meilleur et le plus éclairé des monarques, l’empereur Marc-Aurèle, qui persécuta le christianisme nais^nt? N’était-il pas aussi convaincu, ce philosophe si sage, que le christianisme était un flKncipe de dissolution sociale funeste non-seulement au ‘monde romain, mais au genre humain, qu’iin chrétien de nos jours pourrait l’être de la même accusation à l’égard de toute autre doctrine nouvelle?
Soyons donc modestes, s’écrie avec raison M. Mill, après de tels exemples ; n’oublions pas que bien des vérins anciennes ne sont plus que des erreurs abandonnées.
Quant aux opinions qui ne contiendraient qu’une part de vérité, ne convient-il pas de les traiter avec les mômes égards ? Quel piquant intérêt , quel viril accent ont les pages dans lesquelles M. Mill prend en main la cavisc des dissidents! Jamais on n’avait insisté peut-être à ce point sur le rôle utile qu’ils jouent en ce monde. Leur mérite n’est-il pas d’empêcher l’opinion dominante dc^ devenir ou de rester trop étroite et trop incomplète ? Comment ne pas leur en savoir gré, ne fissent-ils que mettre en lumière un ^ul fragment de vérité méconnu? Voyez les paradoxes tant reprochés à Rousseau. Ils firent explosion au milieu d’une société artificielle. Eh bien ! ils la ramenèrent par une exagération en sens inverse à des sentiments naturels trop mis en oubli. Fût-elle la vérité absolue, la croyance consacrée gagnerait encore à être examinée. Tout dogme qu’on ne peut discuter har-
Diq liz :;i by C^iiiiglc
JOHN STUART MiLt.
diment, complètement et souvent, dit M. Mill-, devient tôt ou tard une lettre morte. La croyance religieuse qui cesse d’être examinée 'demeure, pour ainsi dire, à l’extérieur de l’esprit pétrifiée désormais. Elle ne manifeste plus son pouvoir qu’en intéressant les scrupules de la conscience à empêcher toute conviction vivante et nou- ' velle d’y pénétrer. « Elle ne fait rien pour l’intoHigence et pour le cœur, selon l’expression énergique de l'auteur de la Ltôcr/é, que de monter la garde afin de les maintenir vides. »
C’est dans le même esprit que l’éminent publiciste examine l’importance de l’individualité dans les difiérentes sphères de l’activité sociale. Il proteste partout en faveur des droits de l’originalité, cette mère de toute découverte, de toute invention, de toute œuvre vraiment grande, contre le lourd poids dont l’accable la masse, c’est-à-dire la médiocrité collective. Quelle force vaut et remplacerait la force vivante comme élément du travail et comme condition du bien-être? quel mécanisme social en tiendrait Keu? Est- il au pouvoir de l’État de faire ‘des hommes, c’est-à-dire quelque chose qui vaut infiniment mieux, avec ses irrégularités et ses imperfections, ses vices mêmes, que les automates les plus accomplis? On impute le désordre aux emportements de la liberté. C’est la faiblesse imprévoyante, bien plus que l’énergie du ressort moral, qu’il en faut accuser. Quel progrès possible, si chacun ne se sert de l’expérience acquise comme •d’un point de départ? \
Je manquerais de franchise à l’égard de l’auteur et * des admirateurs de ce noble écrit, si je ne signalais ici qttelqws opinions singulièresv A mon sens, M. Mill,
JOHN STUART SHLL.
qui accuse avec une énergie si passionnée l’invasion des maximes qui tendent à étouffer l’individu, s’est-il tenu toujours lui-même à l’abri des séductions de cette grande idée de la civilisation qui autorise tant d’abus de pouvoir? Il excepte de sa règle générale de non-intervention de l’État les mineurs et les incapables. Rien de mieux assurément; mais a-t-on le droit de classer pai^ les incapables et les mineurs les peuples peu avancés? chez ceux-là , la sphère de l’activité privée" pourra donc être dominée par l’action publique! N’est-ce pas une concession bien redoutable faite en des termes aussi absolus? Car qui dira quels sont les peuples mineurs? Où est la limite de la majorité des nations? Quelle règle fixe pourrez-vous invoquer? Êtes-vous bien sûr que ce régime de tutelle dont vous semblez faire la théorie soit le plus favorable à l’éclosion de la liberté? Êtes-vous sûr que cette justification de la force par son emploi ne puisse servir jamais à la domination d’une classe par une autre? Il se peut que ces dominations aient été nécessaires et qu’elles n’aient pas été stériles. C’est un fait qui ne recevra jamais un complet éclaircissement, et vis-à-vis duquel nous sommes à peu près réduits à des hypothèses. Faut-il s’empresser, à cause de cela, de les ériger en droit et de donner des armes aux tuteurs officieux de l’espèce humaine? La maxime que l’intérêt général justifie la mise en tutelle des peuples peu avancés ne mène-t-elle pas à cette théorie, fort en honneur aujourd’hui, que les peuples civilisés ont un droit analogue sur les peuples barbares? On estime qu’il est juste et charitable d’aller planter son drapeau chez un peuple inoffensif, pour l’amener à ses idées et à ses mœurs. On
r by Googk
JUUN S1UAHT UILL.
trouve admirable de s’emparer de son territoire pour lui enseigner la propriété et la famille ; on lue les gens sans scrupule j)our leur apprendre à vivre. N’est-ce pas le lieu de faire observer que la doctrine du juste oppose une limite plus sûre aux usurpations même bien intentionnées? Elle se pique d’ignorer les résultats. Elle interdit de toucher au plus léger droit. Elle s’oppose à ce que le premier venu puisse, au nom de la théorie du progrès, se porter en représentant visible des desseins de la Providence sur la destinée des nations , rôle trop séduisant pour ne pas tenter l’ambition guerrière : les prétextes ne lui manquent pas; la philosophie de l’histoire ne pourrait-elle s’abstenir de lui en prêter d’aussi nobles et d’aussi beaux?
Et cette licence n’est pas la seule que prenne l’écrivain anglais à l’égard du droit individuel s’autorisant de la doctrine de l’intérêt général. S’il est au monde un droit naturel qui relève uniquement de l’initiative j)ersonnelle, n’est-ce pas celui de se marier bien ou mal? Suffira-t-il qu’un individu ne puisse justifier d’un certain avoir et de moyens assurés d’existence pour que la société mette son interdit sur un acte qu’elle juge imprudent? Le prétendre, c’est, selon moi, obéir plus qu’il ne convient à des traditions d’école, c’est se montrer plus malthusien que Malthus lui-même. Est-il vrai, d’ailleurs, que l’intérêt général s’accommode de cette usurpation? La réponse ici peut être empruntée à l’expérience. Dans plus d’un petit État, notamment en Allemagne, l’interdiction posée en règle par M. J. St. Mill a force de loi. Qu’en est-il résulté? Ce qui résulte de tout arbitraire : la loi y est éludée ; elle ne réussit qu’à multiplier le nombre
JOHN STUABT MlIX.
des unions illégitinaes et des enfants naturels. On voulait protéger le bien-être de la famille, on a détruit la famille elle-même. Laissez donc chacun poursuivre son bien comme il l’entend , du moment qu’il ne porte pas un préjudice immédiat à autrui. Alors même qu’il serait prouvé que l’individu gagne à la mesure que l’auteur recommande quant au mariage, je répéterais avec lui et contre lui ces paroles qui résument sa doctrine : « L’esprit de progrès n’est pas toujours un esprit de liberté ; car cet esprit peut vouloir imposer le progrès à des gens qui ne s’en soucient pas; mais l’unique source infaillible et permanente du progrès est la liberté. » Combien il serait à désirer que l’ouvrage de M. Mill devînt populaire en France ! L’ordre y gagnerait autant que la liberté. Quel ordre durable peut se passer d’elle? « En France, écrit l’auUmr, oïl le public, accoutumé à attendi'e que FÉlat fasse tout pour lui, ou du moins à ne rien faire de lui-même sans que l’État lui en ait non-seulement accordé la permission, mais indiqué les procédés, le public tient naturellement l’État pour responsable de tout ce qui lui arrive de fâcheux, et si la patience se lasse un jour, il se soulève contre le gouvernement et fait ce qu’on appelle une révolution sur quoi quelqu’un, avec ou sans l’aveu de la nation, s’empare du trône, donne ses ordres à la bureaucratie, et tout marche à peu près comme devant, la bureaucratie n’étant pas changée et personne n’étant capable de prendre sa place. » La théorie de M. Mill, qui n’est autre que celle du self government, est donc au fond beaucoup moins révolutionnaire qu’elle n’en a l’air. Bien loin de là , elle est autirévolutionnaire par essence.
JOHN STUAJIT WILL.
Le gouvernement tel qu’il le conçoit ne donne-t-il pas prétexte à moins de plaintes, étant chargé de moins de soins? et ne devient-il pas l’objet de moins ardentes compétitions? La liste des attributions qu’il laisse à l’État, liste qu’il a dressée dans ses Principes cï économie politique^ atteste au surplus que dans son système l’État est loin de se croiser les bras.
Le traducteur du livre sur la Liberté, M, Dupont- White, l’a fait précéder d’une longue introduction. On y trouve des vues ingénieuses et sagaces, comme dans les autres écrits de l’auteur du livre de l'Individu et l'État. Mais nous craignons que, quelque habile qu’il se montre à la discussion, M. Dupont-White ne prenne souvent des correctifs et des expédients pour des principes. La prétention de M. Dupont-White est d’opposer à la doctrine de M. Mill une théorie plus compréhensive, et de poser à titre égal le droit de l’État et celui de l’individu. Je suis loin de croire, pour mon compte, que M. Dupont-White ait réussi à démontrer cette thèse à laquelle il semble avoir consacré sa vie. L’État sert à contenir les écarts nuisibles de la liberté individuelle ; il va plus loin , selon nous aussi ; ne se bornant pas à laisser faire, il aide à faire. Seulement, nous désirons que ce soit uniquement dans les cas où l’individu et la puissance de l’association sont manifestement insuffisants. La théorie de M. Dupont-White a un grave inconvénient : l’une de ses moitiés risque de détruire l’autre. Il semble toujours que l’État s’y dispose à dévorer l’individu , dans lequel il voit un adversaire qui tantôt semble l’y convier par sa faiblesse même, tantôt l’y provoquer par sa résistance intempestive à une volonté
JOHN STUAKT MILL.
trop bien intentionnée pour ne pas être obéie. N’est-ce pas pour l’individu une sorte de crime que ^e se refuser à un bonheur qu’on lui offre d’un cœur si généreux?
M. Mill reste publiciste et publiciste éminent dans ses Principes d’économie politique. Ce n’est pas seulement en effet la richesse qu’il étudie, c’est la société. De là l’importance particulière de ce grand travail. Au point de vue purement théorique, M. Mill satisfait, par cette vue plus large et plus complète des phénomènes sociaux, au besoin de synthèse qui commence à pénétrer dans les sciences morales et politiques; au point de vue des faits et, comme on dit aujourd’hui, des signes du temps., son livre contient plus d’une indication précieuse à recueillir sur une situation nouvelle des esprits qui tend à se produire en Angleterre. Si libéral qu’il soit, M. Mill admet, il réclame même, dans une mesure qui contraste avec les idées d’abstention gouvernementale de l’école d’Adam Smith, l’intervention de l’État. Il porte aux classes ouvrières une vivacité d’intérêt à laquelle ses maîtres en science économique ne nous ont point habitués. C’est un disciple, il est vrai, de Ricardo et de Maltlius, mais qui a respiré l’air de son temps. Il est en Angleterre le moins Anglais des économistes. En règle générale, la théorie des économistes anglais est la traduction et la glorification des faits anglais. Tous, ou à peu près, se montrent partisans du droit d’aînesse, des substitutions, de la grande propriété foncière. John St. Mill atta-
JOmv STÜART MILL.
que les privilèges avec décision, et ses idées, toutes favorables à la petite propriété, eussent fort étonné Arthur Young. Que dire enfin de la prédilection marquée avec laquelle il juge les associations d’ouvriers entre eux et de patrons avec les ouvriers? N’est-il pas évident que la démocratie a soufflé sur cet esprit accessible à toutes les idées hardies?
Tout porte d’ailleurs chez M. Mill l’empreinte d’une méthode véritablement scientifique : procédés d’exposition, divisions et subdivisions qui conduisent l’esprit sans fatigue d’un sujet ou d’un point de vue à un autre, langage nét et rigoureux. Point de développements oiseux ; une accumulation pressante de faits et de preuves ; des analyses exactes, approfondies, tenaces, pour ainsi dire, qui ne lâchent point un sujet sans l’avoir épuisé. Les Principes de M. Mill sont aujourd’hui le traité le plus complet que nous ayons sur les matières économiques. Je me hâte de remarquer que dans une science dont plusieurs parties sont fixées, l’originalité a nécessairement des limites. Bien souvent l’auteur se borne à résumer les résultats acquis, et se contente de les renouveler par un commentaire qui lui est propre. Il est môme tel cas où sa fidélité aux traditions d’école me paraît excessive. Ce n’est pas non plus que cette originalité ne me semble jamais achetée au prix de l’exactitude des vues; mais, en général, elle est de bon aloi. Elle se répand particulièrement sur les portions les moins explorées de l’économie politique. Telles sont les observations très-fines et très-neuves qu’inspirent à l’écrivain anglais le crédit et surtout les effets de l’échange dans le commerce international.
JOHN STOAKT MILL.
La pensée particulière que je repousse dans l’auteur des Principes, c’est que la propriété individuelle n’est qu’un des modes, un des types possibles dé la distribution de la richesse; type n’ayant rien d’absolu, de nécessaire, et pouvant dès lors, non-seulement se modifier, mais disparaître un jour. Cette pensée se retrouve plusieurs fois sous la plume de l’illustre publiciste. Certes, si M. Mill s’était borné à remarquer que la propriété s’est transformée bien des fois, et que rien n’autorise à penser qu’elle soit arrivée au terme des combinaisons qu’elle peut revêtir, je ne songerais pas à le combattre. Personne plus que moi n’en est convaincu : l’hisloire désapprend cette superstitieuse idolâtrie pour les faits existants qui s’est de tout temps opposée aux progrès légitimes. La société a changé souvent. De quel droit se figurer qu’elle ne changera pas encore? Eæ diversité des formes sociales est-elle donc épuisée? Au train dont vont les choses, y a-t-il témérité à croire que le monde tel qu’il sera dans un millier d’années devra différer de notre monde actuel plus sensiblement encore que celui-ci ne diffère de la société du temps de Charlemagne? Mais le fond de la nature humaine change-t-il de même? Ne sont-ce point ses conditions immuables que M. Mill méconnaît en ne voyant pas que la propriété individuelle est une dérivation et comme une extension du moi humain parfaitement indestructible?
Pour moi, j’en fais le sincère aveu : il m’est impossible de concevoir comment l’auteur, après avoir posé en principe que la meilleure forme de société et de distribution de la richesse est celle qui se concilie le mieux avec la plus grande somme de liberté et de spontanéité.
JOHN STUART WILL
refuse à la fois d’admettre que Tune des plus necessaires garanties de cette liberté ne se trouve que dans la propriété individuelle. M. Mill ne saurait être dupe des illusions socialistes au point de croire que le sentiment de la fraternité ira jusqu’à faire qu’à toute heure, à toute minute, poiir les besognes les plus modestes du ménage industriel, chacun pense aux autres et non à soi. Comptc-t-il donc sur quelque transformation de la nature humaine? pense-t-il qu’un temps viendra où les progrès de l’intelligence et de la vertu changeront du tout au tout les conditions de la société ? Il faut bien le croire, lorsqu’on lit des phrases comme celle-ci : « Quant à savoir si , lorsque cet état de culture intellectuelle et morale sera atteint, ce sera la propriété individuelle, ou quelque nouvelle forme, très-éloignée de la forme actuelle, ou bien la communauté de propriété dans les instruments de production et un partage régulier des produits , qui créera les conditions les plus favorables au bonheur et les plus propres à faire arriver la nature humaine à sa plus grande perfection, c’est là une question dont la solution doit être abandonnée (et elle peut l’être impunément) à l’avenir. Les hommes qui vivent aujourd’hui ne sont pas compétents pour la résoudre. » Voilà, dira-t-on peut-être, une bien longue échéance, et dès lors assez rassurante, accordée à l’utopie. La longueur du terme n’empêche pas que cette opinion sur le principe de propriété n’influe, dès aujourd’hui, sur certains jugements de M. Mill. Faut-il le dire? notre révolution de Février a exercé une sorte de fascination que je regrette sur cette ferme intelligence. Elle n’était pas dans la première édition , cette phrase qui se
Digitizêd by Coo^Ic ........ . «
.lOllN STIIARI MILL.
détache avec éclat dans la dernière, parue à la date significative de 1848 : « S’il fallait choisir entre le communisme avec toutes ses chances et l’état actuel de la société avec toutes ses souffrances et ses injustices ; si l’institution de la propriété particulière entraînait nécessairement avec elle cette conséquence que le produit du travail fût réparti, ainsi que nous le voyons aujourd’hui, presque toujours en raison inverse du travail accompli, la meilleure part échéant à ceux qui n’ont jamais travaillé, puis à ceux dont le travail est presque purement nominal, et ainsi de suite, d’après une échelle descendante, les rémunérations diminuant à mesure que le travail devient plus pénible et plus rebutant, jusqu’au point où le travail physique le plus fatigant et le plus fait pour épuiser les forces corporelles ne peut compter avec assurance qu’il se procurera même les choses les plus nécessaires à la vie; s’il n’y avait d’alternative qu’entre cet état de choses et le communisme, toutes les difficultés du communisme, grandes ou petites, ne seraient qu’un grain de poussière dans la balance. » Comparer notre société telle qu’elle est, fondée, quoique avec trop d’exceptions encore, sur le principe de la liberté du travail et de l’égalité, avec le communisme, même le plus ingénieusement combiné, n’est-ce pas une injustice par trop grande? Il suffit d’en appeler au livre de M. Mill pour établir la part que font nos sociétés modernes aux efforts méritoires. La plaie hideuse du paupérisme n’est qu’une triste et déplorable exception , et l’exact écrivain connaît trop bien les faits pour ne pas savoir combien ont perdu de leur vérité , en ce qui regarde l’Angleterre, les tableaux qu’on a faits de la misère
JOHN STCART MILL.
des ouvriers. Elle a bien diminué, cette misère anglaise si tristement proverbiale, sous rinfluence heureuse des réformes de Robert Peel. Il n’est pas douteux que l’aisance s’est accrue chez les nations occiilentales et qu’uri plus grand nombre d’hommes y participent? Qui ne reconnaît aujourd’hui que les salaires se sont élevés au delà même du prix des subsistances, tandis que la masse de produits manufacturés s’est mise à la portée des populations peu aisées par l’abaissement des prix? La somme des misères imméritées tend à décroître. A quels systèmes de communisme pourrait-on attribuer de pareils effets? L’injustice dans nos sociétés n’est qu’un accident; accident fréquent, si vous voxilez; il n’atteindra jamais à la hauteur de la moindre des iniquités du cofnmunisme, dont une injustice immense forme la base, l’injustice qui consiste à accorder des parts égales à des efforts et à des mérites inégaux.
Un mot maintenant de la méthode appliquée à la science économique par Stuart Mill. Cette méthode est celle qui prévaut, en général, dans l’école anglaise depuis Ricardo, bien que l’auteur y ait introduit quelques heureux correctifs. Ces correctifs sont encore insufflsants, à mon gré, sur plusieurs points essentiels, parmi le^uels je citerai plus loin la question de la population. On a reproché avec raison à cette méthode l’abus de la généralisation et de l’hypothèse. On a dit qu’elle procédait, à la façon des sciences mathématiques , par axiomes et par corollaires. On l’a accusée, en un mot, de mettre souvent de pures déductions logiques à la place de l’expérience, et de formuler ainsi des lois trop iiiQexibles pour ne pas recevoir des faits de nombreux démentis.
JOHN 8TDART MILL.
L’hypothèse foodamentale sur laquelle toutes les déductions de Jlicardo et de ses disciples sont établies, quelle est-elle en etfet? c’est l’existence d’une sorte de prix courant général, en vertu de la concurrence libre dés vendeurs et des acheteurs. N’y a-t-il pas de nombreuses exceptions à cette loi? La concurrence n’est-elle pas entravée de bien des façons par les privilèges légaux, par la difficulté dé passer d’une profession à une autre lorsque éclate quelque crise industrielle , par l’insuffisance des moyens de communication , par la nationalité , par les diversités purement localesdans le même pays, par toutes sortes de préjugés même qui pèsent sur la liberté d’action du producteur? M. JVlill lui-même en a fait la remarque, et si sur de graves questions il s’est, nous le répétons, trop abandonné, selon nous, à la méthode abstraite, il l'a plus d’une fois, nous allons le voir, assouplie et modifiée par des considérations empruntées à la réalité.
Pénétrons maintenantdansl’intérieurdu livre. Voyons quelle idée l’auteur des Principes se fait de l’économie politique en elle-même et dans ses relations avec les diverses sciences sociales.
Dans les Obsei'imtions préliminaires qui servent d’introduction à ses Principes^ l’auteur anglais détermine ainsi l’objet de l’économie politique : « Rechercher la nature de la richesse et les lois de sa production < et de sa distribution , en comprenant dans cette étude celle de toutes les causes qui, relativement à cet objet
JOHN STUART MI LL
de convoitise universelle^ rendent prospère ou misérable la condition des hommes un société. » « Chacun comprend, ajoute-t-il, que les recherches sur les principes de la liberté, de la vertu, de la littérature, des arts, sont distinctes de celles qui ont pour objet les causes de la richesse. » Cependant l’auteur lait observer que ces états divers ne sont pas sans relation : ils réagissent les uns sur les autres. Quelquefois une nation est devenue libre parce qu’auparavant elle était riche ; une autre est devenue riche parce qu’auparavant elle avait conquis sa liberté. Les croyances, les lois d’un peuple agissent puissamment sur son état économique ; et cet état, à son tour, par son influence sur les relations sociales, réagit sur les lois et sur les croyances. De là cette addition faite par l’auteur à son titre général de Principes d’économie politique : avec quelques-unes de leurs applications à la philosophie sociale. C’est dans ce rapport de l’économie politique avec l’étude des faits moraux et des institutions politiques qu’il faut chercher en grande partie le caractère instructif de l’ouvrage.
Mais qu’est-ce que la richesse? Il n’est malheureusement point d’économiste qui ne résolve cette question avec des nuances diverses et des différences quelquefois sensibles d’interprétalion. Comment n’être pas frappé surtout, avec l’auteur, des fâcheuses directions qu’a imprimées à la politique de l’Europe l’erreur qui consistait à considérer l’or et l’argent comme la richesse par excellence? Une telle erreur, je le sais, ne compte plus guère parmi les théoriciens de partisans du'moins avoués ; mais elle règne encore sur une partie du public, et il faut avouer qu’elle a eu et qu’elle menace
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encore quelquefois de prendre sur les faits trop d’influence pour que les économistes ne doivent pas la combattre sans cesse. Le commerce international en portait autrefois l’empreinte [)rofoiide. Toute branche de commerce qu’on supposait devoir entraîner l’exportation de la monnaie était considérée comme onéreuse, quels que fussent d’ailleurs ses résultats d’autre sorte. Importer des marchandises semblait pour le pays qui recevait les produits une calamité. Combien de gens sont encore ici partisans de ce vieux système, qui compte pour si peu le consommateur! L’exportation des marchandises était, au contraire, encouragée par tous les moyens, même aux dépens des ressources réelles du pays, parce qu’on supposait que les retours devaient se faire en or et en argent. M. Mill a cru qu’il ne pouvait se dispenser de marquer de quelques traits saisissants ce système mercantile qu’avait combattu corps à corps Adam Smith, et qui faisait du commerce une lutte implacable entre les nations, s’éx'ertuant à attirer chacune de son côté la plus large part des métaux précieux existants. Nulle nation ne réalisait, selon celte charitable hy|>othèse qui menait les hommes à se traiter comme les loups ne se traitent pas entre eux, un profit quelconque, qu’en faisant éprouver à quelque autre une perte équivalente, tout au moins en l’empêchant de gagner elle-même.
Et d’où vient qu’une telle erreur ait pu régner dans les esprits éclairés? M. Mill explique la domination de ce grossier préjugé par un abus très-naturel de l’analogie. Il est très-vrai que la richesse d’un particulier s’évalue par le revenu en argent qu’il possède; que gagner de l’argent parait le but suprême du commer-
JOIW STDART MtLL.
çant, bien qu’il se hâte de le changer contre d’autres marchandises et que l’argent ne figure que comme une faible portion de son capital. Mais en est-il de même du genre humain? On objecte que posséder l’argent, c’est posséder la puissance de s’approprier lo4is les autres ohjetsqui constituent la richesse. Combien il s’en faut(|u’il en soit toujours ainsi pour un peuple ! La nation avec laquelle il échange peut avoir beaucoup plus besoin de fer, de houille, de blé, de laine que de monnaie. 11 peut y avoir un trop-plein monétaire onéreux pour un pays, car la monnaie conte à acquérir, et elle n’a qu’une utilité indirecte pour la production ; c’est un mécanisme qui gagne à être simplifié. Comment concevoir un trop-plein absolu des choses consommables? Aussi est^ce dans toutes les choses utiles ou agréables, gui possèdent une valeur échangeable, que l’auteur des Principes placé la véritable notion de la richesse. Ce qui ne s'échange pas peut être objet de jouissance, non de science.
Le tableau de la formation de la richesse est, à beaucoup d’égards, celui de la civilisation elle-même. Un tel tableau tracé d’une manière complète par un esprit tel que M. Mill aurait un grand prix. Peu d’écrivains seraient mieux en état que lui de refaire, avec le degré de connaissances positives acquises par notre siècle, cette histoire du développement des lumières et du bien-être que Condorcet a essayée un peu trop superficiellement au nom de la philosophie de son temps. M. Mill n’a voulu dans son introduction que nous en présenter quelques traits. Parmi les peuples civilisés, il distingue plusieurs États, depuis l’éfioque des grands gouvernements despotiques de l’Asie s’attribuant la haute main sur la pro-
JOHN STCART MILL.
priété et sur la production jusqu’aux sociétés modernes. Le caractère des sociétés qui ont succédé au monde romain, c’est qn’en dépit du partage de la population en \ainqueurs et en vaincus, les classes qui représentent le travail industriel disposent de plus en plus d’elles-mêmes; elles semblent avoir pour rôle d’introduire dans le monde des habitudes croissantes d’activité, d’épargne, d’échange, qui multiplient la richesse et la font circuler aux mains d’un nombre accru de possesseurs.
' La formation d’une liourgeoisie , l’affranchissement du travail , le dévelopjiemeut de la richesse mobilière, ne sont-ce pas là au surplus des signes peu contestables du progrès de l’espèce humaine? Et pourtant ne nous h&tons pas de triompher. Hélas ! une partie de cette planète appartient toujours aux régimes les plus arriérés. L’Amérique a encore ses peuples chasseurs. L’Arabie et les steppes du nord de l’Asie ont leurs nomades. Le vieil Orient ne s’est j)our ainsi dire pas moditié. La Russie ressemble asses à l’Europe féodale. Les Esquimaux et les Patagons reproduisent quelques-uns des plus anciens types des sociétés naissantes. Et à quelles difficiles conditions le progrès peut se maintenir dans les parties du inonde où il paraît le mieux assuré! N’y a-t-il pas lieu de trembler encore de voir les populations perdre le bénéfice d'une partie au moins de leurs longs efforts? M. Mill nous dira tout à l’heure à quel prix cette crainte dont il est frappé extrêmement peut être conjurée.
La richesse existe, elle se développe, et la civilisation sé dévelo}»pe avec elle dans un mutuel rapport de cause et d’effet; comment? par le travail. C’est le travail plus encore que la richesse qui semble le sujet, je serais
JOHN STUAKT MILL.
tenté de dire le héros du livre de M, Mill. C’est le travail qu’il va suivre dans toutes ses grandes applications, dans ses résultats essentiels. Qu’on me permette donc de m’arrêter un peu avec lui sur le travail. En critiquant la classication des industries en agricole, manufacturière et commerciale , Destutt de Tracy avait démontré avant lui que plusieurs branches de la production n’y peuvent trouver place qu’en forçant le sens des mots. Peut-on faire un agriculteur de l’homme qui extrait le minerai du sein de la terre , et suffit-il , demande de son côté M. Ch. Dunoyer, dans son ouvrage sur la Liberté du travail, que quelqu’un se livre à l’industrie des transports pour être classé parmi les commerçants? Quel rang enfin assigner à ces travaux qui n’ont point la matière pour objet, celui. du gendarme ou du garde champêtre qui prête main-forte à la loi, celui du législateur qui fixe les conditions de la sécurité? La classification proposée par M. Mill est plus savante; ne pèche-t-elle pas par un excès de subtilité? est-elle à l’abri de toute objection? Qu’on en juge, et qu’on juge aussi de la méthode scrupuleuse qu’il introduit dans l’économie politique. 11 distingue : 1“ le travail appliqué directement à la chose produite et celui qui n’y concourt qu’indirectement; 2" le travail appliqué à la production des subsistances nécessaires [jour un travail ultérieur; 3“ le travail employé à la production des matières premières; 4“ le travail affecté à la production des outils ou machines; 5® le travail employé à la protection du travail lui-même, soit contre les agents naturels destructeurs, soit contre la rapacité des hommes; 6® le travail appliqué au transport et à la dis-
JOHN SrUAIU' MILL.
iribulion des produits; 7° le travail qui s’exerce sur les êtres humains et qui leur confère, par exemple, adresse, agilité, instruction; 8° enfin, le travail d’inventions et de découvertes. L’auteur fait, en outre, une classe à part du travail qui s’exerce sur le sol, et il distingue encore le travail destiné à alimenter la consommation reproductive du travail destiné à la consommation improductive. Tout cela n’est-il pas bien compliqué, et surtout est-ce d’un grand usage? M. Mill pense qu’il existe un travail improductif par nature et par essence. N’est-ce pas là une qualification malheureuse, reprochée déjà aux économistes du dix-huitième siècle et à Smith? Il est vrai que l’auteur reconnaît l’iitililé de tout travail qui sert à la satisfaction de quelque besoin. Mais l’utilité n’est pas nécessairement la richesse. L’auteur des Principes ne voit de vraie richesse que dans ce qui est matériel ou tend à se résoudre en utilité matérielle, comme le talent, l’énergie, l’adresse, la persévérance, des travailleurs d’un pays, qualités qu’il assimile aux outils et aux machines.
Cette question pourrait être l’objet d’une discussion que je ne soulèverai pas et dans laquelle j’aurais lieu d’émettre une opinion qui ne serait précisément ni celle de l’auteur anglais, ni celle qui en est la contre-partie de tout point et qui fait entrer dans l’économie politique les arts agissant sur l’homme, comme le culte et l’enseignement.
Je dirai du moins quelque chose de l’opinion de M. Mill sur le capital. Il en marque l’origine dans le travail et l’épargne ; il y fait entrer tout l’ensemble des produits sur lesquels et par lesquels opère la production.
JOHN STUART MILL
FfTUt-ü d’ailleurs avec lui mettre ati compte du capital les avances faites aux ouvriers durant l’œuvre de la production [)Our subvenir à leur subsistance? Sous cette question de nomenclature économique, M. Rossi a fait remarquer qu’il se cache une question de morale, une question de dignité humaine. Le caractère de tout capital est, au moins par destination , de donner un revenu. Dira-t-on, par hasard, que les salaires avancés par le capitaliste entrepreneur à ses ouvriers doivent lui rapporter un revenu, un intérêt, comme on le dirait pour les machines, dont les frais d’installation et d’entretien doivent être récupérés avec un certain surplus annuel, comme on le dirait pour le cheval qui fournit de la force, pour le bœuf qui laboure ou que l’on engraisse pour le traîner à l’abattoir? La houille qui sert d’aliment à la machine à vapeur, le foin qui nourrit le cheval, c’est du capital. L’entrepreneur peut compter le recouvrer avec intérêt, mais le salaire?... N’est-il point la part afférente au travail? l’ouvrier est-il un outil, une brute qu’on exploite à son profit? Ah! sans doute, il y a une vaste classe de travailleurs qui pourraient être rangés parmi les machines de la production, et dont la nourriture peut être regardée comme un capital, car eux-mêmes font partie du capital d’exploitation; mais ces travailleurs, l’Europe ne les connaît pas : ce sont les esclaves. Un possesseur d’esclaves peut bien dire : « J’ai acheté tant de têtes de bétail ■-humain; je dois me couvrir de mes frais d’achat, d’entretien, et de mes risques. » Un maître européen, un compatriote de Say ou de Mill, un patron, comme nous disons, aura-t-il ce droit, aura-tril cette pensée?
JOFW STÜART MILL.
Pourquoi mettre la définition économique en opposition avec les faits réels, avec les faits moraux non moins qu’avec les faits matériels , et ne pas s’en tenir avec Smith, Malthus, Rossi, à celte définition du capital qui en exclut le fonds d’approvisionnement national et tout ce qui s’applique aux besoins personnels?
M. Mill n’est pas seulement éœnomiste, il est moraliste. C’est pour cela que j’ai insisté sur ce point de vue, qui risque de paraître bien subtil. C’est d’ailleurs comme moraliste qu’il met en lumière sur le capital plusieurs aspects importants du sujet. Le capital n’est pas à ses yeux le veau d’or devant lequel se prosternent de grossiers adorateurs. L’auteur des Principes y voit le fruit et la récompense de longs efforts, la rémunération de l’épargne et de la prévoyance. Il reconnaît dans son développement une sorte de thermomètre de la civilisation en voie de progrès. L’infériorité du luxe qui vit sur la richesse .formée éclate èn présence des déveloj>pements de l’industrie sans cesse occupée à régénérer ses produits. On peut dire que la notion du capital ainsi comprise est la figure de deux grandes idées morales : celle de la responsabilité, qui tient à l’individu, source de tout effort; celle de la solidarité, qui se rapporte à l’espèce, héritière de tant de résultats accumulés.
J’aime à relever chez M. Mill les parties ^e ses idées qui sont à lui et non aux maîtres qu’il suit quelquefois d’un peu trop près. Voici un de ces cas par lesquels il me paraît apporter quelque adoucissement et assouplissement à la méthode purement abstraite qui considère tous les peuples comme un seul peuple, tous les pays comme
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un même pays. Le climat, le sol, la structure des lieux, que des philosophes et des politiques tels qu’Hippocrate, Polybe, Bodin, Montesquieu, ont étudiés de leur point de vue, ne sauraient être des circonstances sans inté-' rêt pour l’économiste. Cette influence du climat, dont l’auteur multiplie les preuves pour l’agriculture, et même pour presque toutes les branches de la production, agit aussi sur les producteurs. Elle développe en eux certaines qualités physiques et morales; elle étend ou resserre la dépense nécessaire pour la satisfaction de leurs besoins. L’homme peut, sous un beau ciel et sur un sol favorisé, goûter de vives jouissances; mais combien il court le risque de s’enivrer ou de s’endormir sous les caresses amollissantes d’une nature trop propice ! L’histoire le montre, ce sont les difficultés et non les facilités qui nourrissent et entretiennent l’énergie morale et physique. La preuve citée par Mill en est frappante : quand le climat ne se charge pas de cette rude éducation, comme dans les forêts du Nord, d’où sont sorties les nations barr bares, c’est une dure discipline mihtaire qui doit se substituer alors aux souffrances naturelles, comme chez les Grecs et les Romains. Comment n’être pas aussi de l’avis de l’auteur quand il remarque que l’important, pour la production industrielle , n’est pas dans ce déploiement exceptionnel d’énergie dont presque tous les peuples sont capables et que l’Indien de l’Amérique du Nord développe par moments d’une manière inouïe, sauf à retomber dans son indolence habituelle? Ce qui importe^ c’est la courageuse et persévérante continuité du travail. Cette dernière qualité distingue éminemment les races occidentales et marque d’un trait tout particulier la race
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anglaise. L’éminent économiste signale une piquante raison de cette supériorité industrielle des Anglais que je ne puis me refuser le plaisir de citer : « Le travail seul, dit-il, s’interpose entre eux et l’ennui. Soit par tempérament, soit à cause du climat ou par défaut de développement, ils ne sentent pas assez vivement pour jouir de l’existence par le repos. Peu de plaisirs, peu d’amusements leur semblent amusements ou plaisirs... La persistance au travail, l’assiduité à une tâche donnée, est devenue le trait caractéristique du pays, son habitude; et, à part la Chine et le Japon peut-être, il n’est pas de contrée où la vie soit plus réglée par l’habitude et moins par l’inclination personnelle qu’en Angleterre. 11 en résulte que, lorsqu’il s’agit de travail opiniâtre, il n’y a pas de travailleurs qui puissent rivaliser avec les Anglais, bien qu’en intelligence et en adresse manuelle ils puissent être souvent surpassés. »
Je ne pense pas qu’aucun économiste eût encore en Angleterre autant insisté que ce libéral esprit sur la nécessité du développement intellectuel des classes laborieuses. Pour que le travail acquière toute la fécondité désirable,. il fautqu’indépcndamment des grandes applications de la science à l’industrie, l’ouvrier ait l’esprit ouvert et l’intelligence cultivée. L’ouverture d’esprit va quelquefois sans la culture. C’est ainsi que les ouvriers italiens ont une vivacité de perception qui les aide à comprendre tout ouvrage nouveau, à se mettre en rapport immédiat avec la pensée du maître; que les ouvriers français ont la même qualité à un degré moindre; que les Anglais, les Suisses, les Allemands, les Hollandais, ont la compréhension bien moins prompte. Ce qui
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conslitue la valeur de l’ouvrier anglais, c’est déjà un certain degré de culture, d’éducation, quoique trop incomplet; il ne sait faire qu’une seule chose, mais il y excelle, peu habile d’ailleurs à parer aux difficultés imprévues, à rattacher à sa besogne les branches de production qui en sont les plus voisines. J’aime à voir un hoinme tel que M. Mill combattre ainsi le préjugé hostile à l’instruction populaire. Il constate que les ouvriers les plus instruits sont presque toujours aussi les plus moraux, les plus économes, les plus dignes de confiance, les plus prévoyants. Il avoue même que nulle part autant qu’en Angleterre le défaut de culture intellectuelle. u’engendre les vices grossiers; il n’y a que la discipline de fer dans laquelle les retiennent les patrons qui puisse maintenir les ouvriers anglais dans les bornes du respect et de la discipline. Quel tenÉble aveu s’il est fondé!
Le croirait-on? il .est des contrées en Europe, et des plus avancées , où la plus grande difficulté que puisse rencontrer la fondation de grands établissements est la rareté des persoimes jugées assez honnêtes pour qu’il soit possible de leur confier de grandes recettes et de grandes dépenses. Un signe évident de cette situation générale est la hausse énorme des rétributions accordées à tout poste de confiance , même n’exigeant qu’une intelligence médiocre. Que de capitaux absorbés par les seuls frais de surveillance et de police ! Combien plus par le défaut de conscience dans l’œuvre accomplie et par la mutuelle défiance ! La sécurité, au surplus, cette condition de la fécondité des agents producteurs, ne dé>» pend pas eeuiement de la loyauté des individus ni de la
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protection joffr le gouvernement, elle dépend de la protection contre, le gouvernement. 0n sent ici les légitimes préoccupations de l’école libérale. Le gouvernement est fait pour me défendre ; (pii me défendra contre le gouvernement? — Songez cpi’il vaut mieux encore pour un jieuple, ne s’agît-il même que de richesse, être libre que paisible. En vain vous criez au paradoxe, craintifs défenseurs du despotisme, déliants amis de la liberté ! L’histoire est là pour le prouver. Est-ce que la Grèce et les colonies greapies de l’ancien monde, est-ce que la Flandre et l’Italie du moyen âge jouissaient de ce qu’on appellerait aujourd’hui de ce nom de sécurité si doux à nos oreilles? Est-ce que l’état de la société n’y était'pas turbulent et instable? Est-ce que les personnes et les propriétés n’y étaient pas exposées à mille dangers renaissants? Que de richesses pourtaiit, créées et transmises, et quels glorieux services rendus à l'industrie, au commerce, à l’esprit humain! Ah! c’est que ces contrées étaient libres, c’est qu’elles n’étaieut ni opprimées, ni déj)ouillées systémaliquernent, c’est que leurs institutions développaient l’énergie individuelle. Veuton assister à un spectacle contraire? Que l’ou regarde à ois contrées de l’Asie si all'reusement gouvernées que peu de gens peuvent s’y montrer soucieux de s’enrichir, à ces provinces mêmes de la France d’avant 89, dans lesquelles les exactions arbitraires des collecteurs d’impôts mettaient eu souffrance la culture du sol. Quelles perturbations causées par les guerres et les révolutions entreront en balance avec le mal permanent d’un mauvais gouver^ uement qui, lorsqu’il n’empèche pas l’arbre de croître, se bâte, selon le uiol de Montesquieu, d’en arracher le
JOHN STL'ART MILL
fruit? Une règle supérieure domine ici tous les faits particuliers : l’efficacilé de l’industrie est en proportion directe de la certitude pour le travailleur que les fruits de son travail lui resteront.
En reconnaissant l’admirable fécondité de la division du travail , ce sujet que semble avoir épuisé A . Smith , M. Mill y signale Tune des faces d’un phénomène plus général, la coopé'ation, c’est-à-dire la réunion des efforts individuels dirigés vers un but commun. N’est-ce qu’un mot nouveau de plus? Nous ne saurions le croire. La division du travail a été dans ces derniers temps l’objet de bien des reproches. Elle semble isoler le travailleur dans sa tâche et riscpie de tomber dans l’excès de l’individualisme; la coopération vaon\xe mieux l’union intime des différentes parties et des divers agents du monde industriel. 11 n’y a pas -loin de cette idée théorique à la pensée toute pratique qu’un travailleur, même pour bien remplir son métier, doit avoir quelque variété d’aplitudes et d’instruction. L’idée de la coopération met aussi sur la voie de celte solidarité d’intérêts tant méconnue qui unit l’industrie agricole et l’industrie manufacturière, la population des villes et celle des campagnes. Les observations de l’auteur des Principes forment au sujet de la division du travail un commentaire ingénieux des idées antérieurement exprimées par d’autres, et elle les complète à quelques égards.
Les vues pratiques se mêlent très-heureusement à la théorie dans cette première partie du livre de M. Mill. Un observateur politique ne pouvait rester indifférent à une question qui tient une grande place dans notre pays, et qui est en quelque sorte nationale en Angleterre, l’a-
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vénement de la grande manufacture. Les grands établis-^ sements manufacturiers ont toutes les sympathies de l’anteur à cause de l’économie dans les frais généraux qu’il réalisent. On ne voit pas qu’au point de vue moral il considère la grande manufacture comme plus coupable que la petite fabrique. Pourtant cette accusation de démoraliser les ouvriers, intentée à la manufacture, aurait dû être de sa part l’objet d’un examen. Peut-être aussi, à un point de vue tout économique, ne tient-il pas assez compte , dans l’opinion favorable qu’il exprime sur les fusions, du défaut de concurrence, alors même que ce délaut se concilie avec un certain bon marché, et il s’en faut qu’il en soit toujours ainsi. Ce monopole n’entraîne-t-il pas à sa suite des obstacles au progrès dans l’absence d’un aiguillon suffisant pour le tenir toujours en éveil? Quant à l’exploitation agricole, M. Mill fait passer dans le plus grand nombre des cas d’autres considérations avant l’économie des frais généraux , et il incline à la petite propriété, presqu’au scandale de ses compatriotes. Son étude sur les paysans propriétaires embrasse toute l’Europe. 11 est impossible de venger la petite propriété avec une plus ferme puissance de raison et en se montrant plus équitable à l’égard de la grande culture dans tous les cas où elle est nécessaire. Il faudrait engager nos rêveurs rétrogrades qui veulent à tout prix d’immenses domaines à lire et à relire cette étude.
Qu’est-ce donc qui tant séduit M. Mill, demande-t-on peut-être, dans la petite propriété, au point de faire de lui un dissident en révolte contre les idées partout reçues dans son pays? C’est que la petite propriété a le mérite ‘
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sans égal à ses yeux de faire des hommes. Elle met en relief les qualités personnelles, elle crée toute une population de travailleurs qui ne sont point placés, comme l’ouvrier des villes, dans la dépendance du salaire. La petite culture a, dit-on, mal tourné en Irlande. Il n’est pas vrai qu’il en ait été toujours ainsi même dans ce pays. Mais elle a été poussée aux excès les plus déplo- . râbles par la circonstance toute locale de l’absentéisme. Et ce qui est la condamnation des domaines trop vastes, du latifwidisme, c’est, que l’étendue de ces propriétés , n’a pas empêché leur morcellement en cultures petites à l’excès. En France, la petite propriété a démenti toutes les prédictions sinistres qu’ont fait entendre les détracteurs de la Révolution, ainsi que la plupart des agronomes anglais. De 1821 à 1851, la petite propriété a vu sa valeur presque quadruplée, tandis que la valeur de la grande propriété ne s’est guère accrue que de moitié ; et ce qui est plus heureux encore \ l’accroissement de la production a suivi une proportion presque analogue. Nul doute sur cette supériorité pour ce qu’on appelle le produit brut. Pour le produit net, c’est-à-dire pour l’excédant restant en sus de la subsistance des cultivateurSt la question est incertaine. L’auteur anglais la résout comme l’a fait chez nous M. Ûippolyte Passy dans son excellent livre sur les Systèmes de culture. U émet, lui , aussi , relativement au produit net , une opinion favorable aux grandes fermes pour les céréales et les fouç^j rages ; mais pour les espèces de cultures exigeant beau- coup de travail et de soins, il accorde tout avantage à la petite culture, comprenant sous cette . dénominatioq outre les vignes et les oliviers, les racines, les plantes’
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légumineuses et les végétaux qui fournissent tes matériaux de l’industrie manufacturière.
Jusqu’ici, nous avons montré dans M. .John Stuart MitI un philosophe économiste échappant à l’influence des idées de son pays par un effort plus méritoire, disonsle, en Angleterre que partout ailleurs. Dans aucun traité d’économie sociale écrit dans le Royaume-Uni, le nom, les idées, tes faits, les autorités scientifiques de la France ne sont si fréquemment invmjués. Nous allons le trou- .ver, en revanche, en parfaite conformité avec les idées régnantes dans l’école anglaise sur le principe de population. Est-ce à dire que je méconnaisse ce qu’il y a de vrai pour tous les pays et pour tous les temps dans le livre de Malthus? Bien loin de là; je rends hommage à cette ferme et sagace intelligence qui a su voir et démontrer que les encouragements donnés autrefois par les gouvernements aux accroissements de la po[)ulation étaient des mesures funestes, qu’on a grandement tort de croire qu’il est aussi facile de nourrir, d’élever des enfants que de les mettre au monde, et de s’imaginer par suite que le nombre des naissances est nécessairement en proportion avec la force et la prospérité des États; je rends hommage au sage conseiller ipii, craignant de voir la multiplication du nombre des hommes plus rapide que celle des subsistances, montre aux ouvriers dans les charges précoces ou disproportionnées d’une famille trop nombreuse une cause de misère et de ruine. Mais où je vois une inspiration essentiellement a^laise, c’est dans la peiisée qui a tiré du prolétariat aggloméré dans quelques centres de manufactures, ou de la surabondance de la misérable population irlan-
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daise, une loi générale, absolue. Pour John Stuart Mill, l’excès de population est la grande et principale cause de la misère. Nous le nions, quant à nous; nous le nierons tant qu’on ne nous aura pas démontré que cette population qui forme, dit-on, un excédant si fâcheux, ne doit pas sa misère à ses vices, à son ignorance, dont je ne prétends pas d’ailleurs la rendre seule responsable. Devenue plus productive par le bienfait d’uue instruction appropriée, elle serait pour la société non plus une charge, mais une richesse; car comment nierque l’homme soit une richesse, lui aussi, la première mme de toutes, une force productive dont il est impossible d’assigner la limite? Et de quel droit en fixer une aux subsistances , du moins avec quelque peu de précision ? Que ne nous parle-t-on aussi des pays peu peuplés, dont les misères sont cent fois plus grandes que celles des nations auxquelles on fait apparaître le fantôme de l’excès de population? La terre est à peine peuplée, elle est aux deux tiers couverte de landes et de déserts ; elle semble au début de son exploitation , elle nous frappe partout par l’imperfection des cultures que chaque progrès nouveau met lui-même en lumière, et le nombre des hommes vous effraye ! Mais que dire en voyant ici encore M. Mill désireux de changer un simple conseil de pru^ dence en une rigoureuse prescription légale entourée de pénalités, et réclamant l’interdiction du mariage pour ceux qui ne pourraient justifier de moyens assurés d’existence? Des moyens assurés d’existence! ei^Térité, ' si nous ne connaissions les sentiments philambropiques de M. Mill, l’ironie nous semblerait amère. Vous voulez que les ouvriers prouvent qu’ils possèdent de tels.
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moyens, comme s’ils se rencontraient jamais avec une certitude suffisante; comme si les maladies et les chômages pouvaient être prévus avec une rigueur mathématique; comme si l’activité, l’esprit d’ordie, l’épargne et même la chance heureuse étaient des quantités appréciables à l’avance. Des moyens assurés d’existence ! mais la plupart de ceux que nous ap[)elons des bourgeois et qui vivent de leur travail ne les ont pas. Faudra-t-il qu’ils aillent aussi faire devant le juge la preuve économique qu’ils sont en état de se marier? Un babit noir en sera-t-il une meilleure présomption qu’une blouse? Ne pourrait -on, sans paradoxe, prétendre le contraire? Le mariage va-t-il donc devenir un privilège? Lorsque M. Will s’emporte jusqu’à écrire, par réaction contre l’opinion courante favorable aux nombreuses familles, que le temps devra venir où les familles nombreuses seront un objet de mépris , n’y a-t-il pas lieu de s’étonner de l’aberration où l’esprit de système peut conduire uu esprit ferme, honnête, judicieux et libéral?
Les problèmes qui louchent à la distribution de la richesse sont d’une nature plus délicate encore que ceux qui ont pour objet la production. Ils mettent en jeu non-seulement les principes, mais les passions. Le sang des guerres civiles a coulé en leur nom. Dires et piuuper obviaverunt sibi , « le riche et le pauvre se sont rencontrés, » dit l’Ecriture. Terrible rencontre dont l’histoire porte témoignage ! Lutte sourde, ou qui dé-
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borde en explosions violentes ! On en suit la trace depuis le mont Aventin jusqu’aux jacqueries. La révolution de Février, les affreuses journées de Juin datent d’hier. Porter la lumière dans ces faits obscurs, n’est-ce pas l’œuvre infiniment périlleuse de l’économiste? Il faut le reconnaître en effet, la part des principes fixes, universels y est moindre que dans la production. Celle-ci paraît soumise à des lois physiques et morales indépendantes des arrangements et des combinaisons du législar teur. Ici la main de l’homme se fait sentir bien davantage. Le contrat de louage, les lois de succession , le prix des différents services des agents producteurs, en tant qu’il se règle par la coutume, sont des faits qui varient extrêmement suivant tes temps, suivant les peuples. Aucun économiste ne me semble avoir tenu autant de compte de ces diversités que M. Mill. C’est un de ses mérites éminents; peut-être est-ce môme un des écueils contre lesquels il ne s’est pas assez défendu. Il ne voit pas de limites aux changements possibles de ce qui a changé tant de fois; il accueille des plans chimériques de distribution de la richesse avec une complaisance visible. Le socialisme niveleur trouve en lui un juge indulgent, faut-il le dire? jusqu’à la sympathie. On a quelque droit de s’en étonner. Tout expliquer, tout comprendre, ne doit pas être tout absoudre. Comment, d’ailleurs, parler avec une sympathie presque égale de conceptions aussi différentes que le saint-simonisme, le fouriérisme, le communisme? M. Mill lui-même soumet à la critique l’institution de l’héritage, et il en veut modifier quelques dispositions habituelles. 11 admet ipie le droit de léguer, c’est-à-dire de donner après la mort , constitue
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JOHN STUART MILL
une' partie de l’idée de propriété individuelle. En est-il de même du droit d’/iériter? M. Mill le nie. Que la propriété des individus qui n’en ont pas disposé autrement pendant leur vie soit transmise d’abord à leurs enfants, et, à défaut de ceux-ci, à leurs plus proches parents, c’est là seulement un arrangement plus ou moins convenable. Faut-il y voir un droit? On ne peut arguer ici de l’exemple des sociétés primitives. L’idée pure du droit, en matière d’héritage, s’y dégage peu. " Ce sociétés ne montrent-elles pas dans la famille comme un -tout solitaire possédant et héritant en commun , du moins s’il s’agit de la ligne directe? Aujourd’hui la , propriété est attachée aux individus, non aux familles. Les enfants, parvenus à l’âge adulte, ne suivent plus la destinée paternelle, et, s’ils ont leur part de richesses, c’est parle bon plaisir du père. Faut-il en conclure que M. Mil! ne reconnaisse aucune espèce de droits chez les enfants?‘Ce serait trop dire; il se borne à penser que ces droits ne sauraient aller au delà des frais d’entretien, d’éducation dont le père a pris l’engagement de s’acquitter en leur imposant la vie, au delà d’une certaine quantité de biens qui les met à même de soutenir, autant que possible, la position dans laquelle ils ont été élevés. Tout le reste est un pur effet de l’affection paternelle Ou des convenances sociales. Quant aux collatéraux, ont-ils quelque droit réel à faire valoir, et la loi qui les favorise ne pourrait-elle les déshériter? M. Mill tire de ces vues sur l’hwitage des applications restrictives au sujet des successions, qu’il ne veut pas voir s’élever au-dessus d\ih maximum Wjnl entre les mêmes mains. A3mît-on que les raisons qu’il allègue fussent toutes fondées en
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droit, ne resle-t-il pas à savoir si ces restrictions ne sont pas plus nuisibles qu’utiles? Au delà d’un certain taux, ne risquent-elles pas d’ôter à la production un stimulant nécessaire, en même temps qu’elles portent à la liberté une atteinte fâcheuse et qui menace de s’étendre de proche en proche? Au-dessous de, ce taux, quelle en est l’utilité? Je ne puis y voir qu’une pure vexation dont il est impossible de saisir le profit appréciable poiir les masses populaires.
Je n’adresserai pas les mêmes critiques à ce que l’auteur des Principes écrit sur les substitutions. 11 «les considère avec raison, selon moi, comme peu équitables et comme contraires à l’intérêt général. Il les accuse de pousser à la concentration exagérée de la propriété foncière dans les mêmes mains, d’exercer une action presque toujours défavorable aux progrès de la culture qui, quoi qu’on en ait dit, tiennent en Angleterre à de tout autres ciiuses, de favoriser la prodigalité et les dettes des propriétaires. On peut suivre M. Milt, on peut l’applaudir dans cette critique d’une législation abusive, sans admettre les principes qu’il défend relativement à la propriété foncière. Il soutient, en effet, que le droit des propriétaires à la possession du sol est complètement subordonné à la police générale de l’État. Ainsi l’État, moyennant une compensation équivalente à leurs revenus financiers, pourrait, s’il le jugeait nécessaire, les évincer en masse. Il faut signaler ici une application dangereuse de la théorie célèbre de Ricardo, qui voit dans le sol une propriété à quelques égards gratuite, acquise du moins à titre moins onéreux que les autres, et douée de privilèges spéciaux pour le prix de ses produits dans
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, la venta qui en résulte pour son possesseur. Est-on bien fondé à citer l’Irlande comme motivant ce droit d’éviction générale? Tout n’était-il pas exceptionnel dans le régime de ce malheureux pays? La propriété, qui se manifeste ailleurs par ses bienfaits, n’y méconnaissaitelle pas tous ses devoirs? y était-elle autre chose qu’une source d’oppression et d’abus? Il suflirait, pour s’en convaincre, de lire l’excellent chapitre de M. iMill sur la tenvre cottagère des terres. Dans ce système, l’ouvrier cultivateur traite avec le propriétaire sans l’intervention d’un fermier capitaliste, et les conditions du contrat, spécialement le montant de la rente , se trouvent réglés par la concurrence et non par la coutume , meilleure sauvegarde souvent des droits et du bien-être du pauvre. Ce régime des cottages paraît à l’auteur des Principes incompatible avec l’activité, la frugalité, la contrainte morale. Comme moyen de l’abolir on Irlande, il propose de rendre le cultivateur propriétaire de la généralité des terres en friche, sous la condition de payer, à titre de redevance fixe, l’intérêt annuel du prix vénal de ces terres.
Tout est écueil dans cette question de la distribution de la richesse quand on ne se tient pas fermement attaché au respect de la liberté. Même alors, combien de problèmes ardus où se sont perdus des esprits éminents ! Les rapports du travail et du capital sont la pierre d’achoppement de l’économie sociale. M. Mill traite de ces rapports avec son talent accoutumé Les chapitres consacrés par l’auteur des Principes aux profits efaux salaires sont écrits de main de maître. M. Mill y commente les principes déjà posés et les analyses ingénieuses pré-
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scntées sur ce sujet par Adam Smith , tpii n’a guère laissé qu’à glaner après lui. L’auteur n’a pas <le peine à faire justice des divers moyens artificiels proposés par les écoles socialistes pour élever le taux des salaires. Il montre l’impuissance de ces prétendus remèdes qui, en fin de compte, n’opèrent que des déplacements de'capital plus désavantageux qu’utiles au travail lui-même." Ici encore, pourtant, je ne puis être de tout point d’accord avec l’éminent économiste. En traitant des relations des capitalistes et des travailleurs , il paraît plus frappé des points d’opposition que des points de contact et de l’accord fondamental des intérêts. Comme son maître Ricardo, il établit une sorte d’antagonisme entre le taux des profits et celui des salaires par cette déclaration trop absolue que « les profits s’élèvent quand les salaires s’abaissent, et qu’ils s’abaissent quand les salaires augmentent. » Raisonnement plus dangereux encore que spécieux , et qui mènerait les ouvriers et les maîtres à se regarder d’un œil de haine ! En fait, la tendance des salaires à s’élever, tendance qui se constate chez toutes les nations prospères, se concilie on ne peut mieux avec l’avantage des capitalistes et des entrepreneurs. On ne voit nulle part plus qu’aux États-Unis la haute paye du travail coïncider avec l’élévation des profits du capital; tant il est vrai que les deux parties prenantes, travailleurs et capitalistes, ne vivent pas aux dépens l’une de l’autre! L’objection que l’on pourrait faire qu’en Angleterre et en France la tendance des profits à décroître se combine avec l’augmentation progressive des salaires n’a pas non plus toute la portée qu’imagine l’école de Ricardo. Qu’importe que la por-
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tion de revenu afférente à chaque partie du capital décroisse, en effet, si 1 augmentation du capital est telle que la masse totale des profils qui en résultent est en définitive considérablement accrue? A soutenir la thèse contraire on s’expose à se mettre en contradiction avec la notion de ce progrès raisonnable à laquelle il faut bien faire sa part, et que M. Mill paraît reconnaître pour son compte. Trop de frottements douloureux, de malentendus pénibles existent de nos Joui‘s entre les diverses classes sociales , et surtout entre les patrons'et les ouvriers, pour que l’économie politique, elle. aussi, s’ingénie à creuser entre eux un abîme. N’est-ce pas son devoir de les rapprocher en leur montrant l’harmonie intime de leurs intérêts dans ses lois les plus hautes, sous la condition, je ne le nierai pas, dé beaucoup de sagesse et de bon vouloir mutuels de la part des intéressés, dont l’accord laborieusement établi ne peut résulter que du sentiment du droit qui fait qu’on se défend , et d’une ferme raison qui fait qu’un cède, quand cela est juste? ■
M. Mill a consacré à V échange le livre troisième de son grand ouvrage. C’est peut-être la partie la plus nouvelle et la plus approfondie de ses Principes. Je lui sais gré , quant à moi , de n’avoir pas présenté plus tôt sa théorie de la valeur. Toute théorie de la valeur est nécessairement abstraite , épineuse , et toute valeur en échange suppose en outre une production préexistante. 11 parait donc plus simple, plus logique, plus intéressant
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tout ensemble de débuter par le spectacle animé du travail. Il n’en est pas moins vrai que toute économie politique , vraiment scientifique, vient se résumer dans une théorie de la valeur. Qu’entend donc M. Mill par ce mot qui joue un si grand rôle dans sa théorie dç l’échange? Faut-il appeler valeur l’utilité que la nature a mise dans les choses? L’auteur désigne ainsi seulement leur pouvoir d’échange. De là cette thèse qui a frappé les savants qu’il ne saurait y avoir ni hausse, ni baisse générale des valeurs, toute valeur ne faisant qu’exprimer un simple rap[)ort. Quelles que soient les objections, que je n’examine pas ici, qu’on ait faites à cette théorie, elle coupe du moins par la racine l’idée dans laquelle se sont égarés certains économistes de chercher un étalon fixe de la valeur. Comment cette mesure immuable existerait -elle là où tout n’est que relations mobiles et proportions changeantes?
La théorie pure et les questions pratiques Inarchent de front ou du moins ne se séparent pas longtemps chez M. Mill. Ces dernières sont abordées ici surtout avec une connaissance des faits tout à fait remarquable. La circulation monétaire et fiduciaire et l’organisation des banques sont un de ces problèmes compliqués qui ont profondément agité la Grande-Bretagne, et qui divisent encore aujourd’hui les économistes anglais. J’indiquerai du moins cette partie curieuse des idées de M. Mill. Bien n’est moins répandu chez nous que la connaissance de ce qui touche à la circulation. Ignorance et indifférence peu justifiables devant les accroissements que le crédit prend de jour en jour. La partie du traité de M. Mill sur le crédit est éminemment
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substantielle et instructive. Il s'y montre partisan de la substitution du papier à la monnaie dans une notable proportion ; il n’en combat pas moins avec force les systèmes plus ou moins téméraires de circulation en papier non remboursable. L’influence du crédit sur les prix est indiquée surtout par l’auteur avec une rare précision et avec cette richesse de détails qui rajeunissent un sujet. « Celui qui ayant du crédit, dit Al. Alill, s’en sert pour ’acliefer des marchandises, crée une demande de marchandises aussi grande et tend à en élever le prix autant que s’il faisait les mêmes achats au comptant. » Vue qui, suivie dans toutes ses conséquences avec une grande pénétration, explique bien des malaises et des crises. Combien elle est faite pour inspirer aux peuples qu’emporte la fièvre de la spéculation la circonspection et la mesure ! Est-ce à dire que les idées de AI. Alill, en matière de crédit et de banques, manquent de hardiesse? Bien des personnes l’accuseront plutôt de témérité. Il se montre un des adversaires les plus décidés, après MAI. Wilson, Fullarlon et Gilbart, des idées restrictives qui ont inspiré à sir Robert Peel le fameux bill de 1844 sur la banque d’Angleterre et la réglementation de l’émission des billets. Je rappellerai son opinion avec quelques détails sur un acte qui partage encore ' ’ nos voisins. Cet acte présente à ses yeux plus d’inconvénients que d’avantages dans les époques de crisesV il l’accuse d’avoir aggravé notamment celle qui éclata d’une façon si redoutable en 1847. Cette crise n’avait été précédée par aucune exagération du crédit, par aucune hausse causée par la spéculation. Il n’y eut alors de spéculations, remarque AI. Alilh, celles sur les grains ''
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exceptées, que sur les actions de chemins de fer. Or celles-ci n’eurent aucune influence sur la balance des importations et des exportations, ni sur les exportations d’or, sauf quelques placements sans importance sur les actions des chemins de fer étrangers. L’exportation de l’or, toute grande qu’elle fût, avait pour seule cause la mauvaise récolte de 1846 en grains et en pommes de terre, et la hausse des colons en Amérique. Aucune de ces circonstances n’entraînait donc nécessairement après elle une baisse générale des prix ou une contraction du crédit. Une demande extraordinaire de capitaux se manifesta au même moment par l’effet des appels de fonds des compagnies de chemins de fer, et cette demande eut pour résultat immédiat une élévation du taux de l’intérêt. Si la réserve de la Banque d’Angleterre était telle qu’elle pût suffire à l’exportation sans être épuisée, quelle nécessité y avait-il, continue M. Mill, d’ajouter aux besoins et aux nécessités du moment en exigeant que ceux qui avaient de l’or à exporter le prissent sur les dépôts, c’est-à-dire sur la somme déjà insuffisante des capitaux disponibles du pays, ou qu’ils vinssent eux-mêmes ajouter leurs demandes à celles qui se pressaient autour de ces capitaux, de manière à élever davantage encore le taux de l’intérêt? Cette nécessité, poursuit-il enfin, était une création de l’acte de 1844, qui ne perineltail pas à la Banque de satisfaire, en prêtant ses billets, à cette demande extraordinaire, pas même par la réémission des billets dont elle venait de payer le montant. La crise de 1847 était une de celles que les dispositions de l’acte ne tendaient nullement à éviter ; .et , lorsque la crise fut déclarée ,
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les dispositions de l’acte en doublèrent probablement la violence.
llelàlivement à un des autres objets qu’a eu pour but de réglementer le bill de 1844, la pluralité des banques, M. Mill paraît se décider pour une sorte d’éclectisme. Il pense que malgré la faculté qu’ont les banques d’augmenter le chiffre des billets, le mal qu’elles peuvent produire par cette augmentation est infiniment moindre qu’on ne se le figure ordinairement. Selon lui, la concurrence que se sont faite les banques par actions n’a pu augmenter la somme des billets en circulation, et cette somme, au contraire, a constamment diminué. D’une autre part, il regarde comme désirable qu’il y ait toujours un grand établissement , tel que la Banque d’Angleterre, difiérant des autres banques en ceci que lui seul serait tenu de payer ses billets en or, taudis que les autres banques pourraient payer les leurs avec ceux de la banque centrale. Le but de cette disposition serait d’avoir une corporation responsable chargée de garder une réserve suffisante pour répondre à toutes les demandes que l’on peut raisonnablement prévoir. En disséminant cette responsabilité sur toutes les banques, on arrive à ce qu’aucune ne se considère comme responsable, ou si les effets de la responsabilité se tout sentir à l’une d’elles, les réserves métalliques des autres sont un capital dormant gardé eii pure perte, inconvénient qu’on peut éviter en donnant à ces banques la faculté de payer en billets de la Banque d’Angleterre. Quant aux porteurs de billets, M. Mill ne pense pas que, sous ce régime de pluralité des banques, il y ait aucune mesure spéciale à prendre en leur faveur. A chacun ses risques et périls.
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L’Écosse, célèbre par la liberté de ses banques, s’est bien trouvée de cette inspii’ation : elle n’a pas craint les billets de petite coupure de une à deux livres dont le parlement a interdit l’émission pour l’Angleterre, où tout billet ne saurait être de moins de cinq livres, et, bien loin d’avoir à en souffrir, les classes laborieuses y ont beaucoup gagné. La véritable mesure à prendre en faveur de tous les créanciers serait une bonne loi des faillites, et, quant aux sociétés par actions, la publicité de leurs comptes. On voit donc que M. Mill incline, dans une assez forte mesure, vers un système de banques libres.
Nous n’insisterons pas sur la partie du livre qui traite do commerce international et des valeurs entre nations; non qu’elle ne méritât d’être analysée, mais elle s’y prêterait difficilement. Il y a là une cinquantaine de pages constituant comme une partie presque neuve de l’économie politique, et qui suffiraient à placer très-haut comme économiste celui qui les a conçues , mais dont la sobriété et la finesse défient tout résumé. Il nous suffira de dire qu’une des propositions fondamentales de M. Mill est qu’il existe tels objets qu’une nation tire du dehors, bien qu’elle pût les produire directement chez elle à des conditions aussi avantageuses que dans les pays où elle se pourvoit; mais il pourrait arriver qu’à ces conditions mêmes leur prix de revient fût supérieur à celui des articles qu’elle livre en échange. Dans ce cas , ne lui conviendrait-il pas de continuer à produire ces derniers objets en masse suffisante pour acquérir toute la quantité qu’il lui faut des produits exotiques qu’on lui livre en retour, et de s’abstenir de créer directement ceux-ci?
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C’est là un argument ingénieux, fécond, et qui ne figurait point, que nous sachions, avant M. Mili, dans l’arsenal de la polémique du libre échange.
Nous touchons à la conclusion de cette étude sur les principes d’économie sociale. Ou nous nous trompons, ou l’on s’est demandé plus d’une fois, après tant de propositions, les unes rassurantes, les autres alarmantes, que contient l’ouvrage du célèbre publiciste, quelle solution il apporte à cette question, qu’on peut appeler la question du dix-neuvième siècle, celle du progrès. En fin de compte, M. Mill la résout affirmativement, mais avec un tel mélange de réserve et de défiance qu’elle ôte à son affirmation beaucoup de sa portée. Il élève peu de doutes sur la réalité de ce progrès en ce qui concerne les classes supérieures et moyennes, témoin les forces naturelles de plus en plus maîtrisées, la science, elle-même sans terme assignable, amenant à sa suite des applications industrielles dont le nombre et la fécondité semblent indéfinis; témoin l’accroissement continu de la sûreté des personnes et des propriétés, l’éducation qui se rectifie et s’étend , les habitudes d’épargne et les aptitudes pratiques qui vont croissant; de telle sorte que nul ne pourrait dire où s’arrêteront la puissance de la j)roduction et la formation des capitaux. Mais n’y aura-t-il pas toujours un prolétariat, mwq plèbe, un paupérisme, résultant de la tendance de la population à déborder les moyens d’exis-
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tence?.. . Question d’un suprême intérêt, problème plein d’angoisse, crainte qui suffit pour tout obscurcir, et que l’auteur laisse percer partout. Est-elle le dernier mol des sciences sociales? Je ne puis le croire, je l'avoue, et ce n’est pas sur le seul désir qu’en' conçoit mon cœur que je me fonde pour concevoir un meilleur espoir, c’est sur de puissantes analogies empruntées à 1,’histoire du passé. Les classes moyennes ne sè sont-elles pas accrues en absorbant de plus en plus la plèbe misérable et en resserrant la misère dans de plus faibles proportions? Quelle raison de penser qu’un tel mouvement ne continuera point et que le niveau général ne doit pas s’élever encore? L’expression bien vulgaiire et bien triviale par laquelle ort a voulu formuler ce mouvement, en disant que la civilisation tend « à allonger les vestes sans raccourcir les habits, w ne se rapproche-t-elle pas de la vérité? L’auteur, après avoir affirmé le progrès social, nous le fait voir sans cesse près de s’arrêter pour aboutir à ce qu’il appelle Vétat stationnaire, état qui ne lui paraît point d’ailleurs redoutable par lui-même. M. Mill est même porté à croire qu’en somme cette situation serait bien préférable à notre condition actuelle. « J’avoue, dit-il avec'sa façon originale et'un peu chagrine de juger les choses de son temps, que je ne suis pas enchanté de l’idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l’état normal de l’homme est de lutter sans fin pour se tirer d’affaire ; que cette mêlée oii l’on Se foule aux pieds, où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se marche sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l’humanité , au lieu d’être
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simplement urie des phases désagréables du progrès industriel. Les États du nord et du centre de l’Amérique sont un spécimen de cette période de civilisation dans les circonstances les plus favorables. En effet, ces pays se trouvent dégagés en apparence de toutes les injustices, de toutes les inégalités sociales qui gênent la partie masculine de la race caucasienne, tandis que la proportion dans laquelle se trouvent la population, les capitaux et la terre assure l’abondance à tout homme valide qui jie s’en rend pas indigne par sa mauvaise conduite. Ils ont les six articles réclamés par le chartisme et point de misère; et cependant, bien qu’il y ait des signes d’une tendance meilleure, le résultat de tant d’avantages, c’est que la vie de tout un sexe est employée à courir après les dollars, et la vie de l’autre à élever des chasseurs de dollars. Ce n’est pas une perfection sociale dont la réalisation puisse devenir le but des philanthropes à venir. » A merveille, et cette course au clocher de la vie américaine ne me séduit pas plus que M. Mill;mais il faut avouer que nous sommes loin encore de cette situation dans laquelle tous les besoins raisonnables trouveraient à se satisfaire par un travail modéré, exempt d’inquiétudes; et cette situation qui vous paraît désirable, cette situation même stationnaire, qui ne saurait être atteinte sans bien des efforts et sans mettre fortement en jeu le ressort de la concurrence, serait-elle, je vous prie, de nature, une fois atteinte, à satisfaire l’humanité? L’état stationnaire est souhaitable , dites-vous ; je demande s’il est possible. Est-ce que l’humanité s’arrête jamais? Non, elle avance ou elle rétrograde. Du jour où il serait convenu qu’elle
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se trouve bien comme elle est et qu’elle veut rester en place, de ce jour-là même, sachons-le, elle commencerait à reculer. Cette inquiète agitation des races occidentales, en dépit de ses côtés mesquins, que signale avec raison John Stuart JMill, ne tient-elle pas de bien près à la faculté de développement qui semble être en elle comme par privilège ? Les en corriger, ne serait-ce pas les corriger de leur génie même? J’admets que par goût on préfère être un Turc opulent jouissant de la vie, un savant mandarin arrivé au bout de ses examens. Mais il ne me paraît pas moins vrai que l’humanité s’éloigne moins de sa destinée véritable lorsqu’elle travaille, s’ingénie, cherche et gagne le pain de la vérité et de la science à la sueur de son front, fallùt-il l’acheter au prix de bien des erreurs et de bien des déceptions. Hors de là je ne vois qu’engourdissement et sommeil.
avenir probable des classes laborieuses est, au surplus , l’objet de toute une partie et d’une des plus curieuses du livre de M. Mill. Il y fait à Y association des travailleurs une part beaucoup plus large que celle qu’il est permis d’espérer et même de désirer. Dans les conclusions qu’il tire de quelques exemples empruntés à l’Angleterre et particulièrement à la France, je ne reconnais pas toujours son esprit sévère et scientifique. Les associations d’ouvriers, que M. Mill décrit fort au long , ont échoué , à quelques exceptions près , trèsdignes de sympathie, et que je souhaite, quant à moi, voir se multiplier autant qu’on peut raisonnablement le désirer. Elles ont échoué, disons-nous, après avoir traîné une existence misérable pendant quelques mois ou quelques années. A quoi ont servi les trois millions
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que leur a fournis, à litre d’expérimentation, le gouvernement issu des barricades de 1848, sinon à leur procurer une prolongation d’existence des plus éphémères? Et comment pourrait-il en être autrement avec un mode d’association qui trouve dans les conditions mêmes de toute entreprise des difficultés souvent infranchissables, dont le célèbre économiste, évidemment préoccupé, ne paraît tenir que très-peu de compte? L’idée que loitte entreprise veut un chef, une tête, une direction responsable, peut-elle être méconnue par un si judicieux observateur? Toute association qui confie des pouvoirs illimités et des prérogatives de rétribution à un gérant responsable unique abdique et passe de république en monarchie; elle se redonne un patron. Si elle ne dépose eu ses mains qu’une autorité temporaire, discutée, contrôlée, elle tombe dans l’anarchie et aboutit à une ruine inévitable. Ce n’est pas, je le répète, que j’entende porter la condamnation absolue de l’association d'ouvriers-entrepreneurs mettant en commun leur industrie et leurs capitaux, sous la réserve expresse que le partage du bénéfice total aura lieu en tenant compte de l’inégalité des efforts et des mérites, ftlais l’association ainsi comprise restera toujours d’une application difficile et en outre assez restreinte. Comment ne pas voir que l’extension indéfinie qu’on a rêvée pour l’association ouvrière rencontre d’invincibles obstables? L’un est dans la nature des choses, car il est telles industries, celles, par exemple, qui s’organisent en grande manufacture, qui s’y refusent absolument; l’autre est dans la nature humaine, car tout homme n’est pas, on l’oublie trop, d’humeur ou d’étoffe à faire un associé. L’association
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suppose des. risques et implique un perpétuel exercice de la responsabilité dont tout le monde ne saurait s’accommoder. Vous sembléz, vous, calme observateur, vous, économiste sérieux, voir, comme Lamennais, comme Chateaubriand , dans le salariat une dernière forme de servitude. Je crois que vous vous trompez. Le salaire , celte forme fixe , assurée de la rémunération, soumise certainement à de moindres incertitudes que les bénéfices problématiques d’associations sans capital suffisant et sans habileté de direction, le salaire est dans une foule de cas la forme de rémunération qui s’accorde le mieux avec l’indépendance. Elle laisse du moins l’esprit en repos. Si le travail n’est pas trop absorbant, elle permet quelque loisir à l’intelligence en dehors des préoccupations du lucre. Cette absence de soucis, ce penchaut pour la sécurité n’est- ce point là la cause ordinaire du goût si commun pour les fonctions publiques, si mal rétribuées pourtant? Tout plan d’amélioration du sort des ouvriers qui veut atteindre son but doit tenir compte de la diversité des facultés et des goûts. Le salariat, dont on prédit la ruine, fera sans doute une place croissante à l’association, mais il subsistera par la complicité de ses prétendues victimes, parce qu’il répond non-seulement à l’inégalité des facultés et des capitaux, mais à un des plus impérieux instincts de la nature humaine, celui de la sécurité, dégagée des embarras d’une responsabilité excessive et des calculs hasardeux de laîpéculation.
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La question des limites de l’intervention de l’Éfat est la dernière qui ait occupé John Stuart Mill. On sait comment elle a été agitée et résolue par la plupart des économistes qui l’ont précédé. Presque tous ont renfermé l’action de l’État dans la protection à assurer aux propriétés et aux personnes, se fiant pour le reste au Inisser faire et à la maxime que chacun ‘doit être réputé le meilleur juge de ses intérêts. Presque tous aussi ont dérogé plus ou moins à la rigueur de cette maxime : Turgot pour l’instruction publique et quelques établissements de charité, Smith pour plusieurs grands travaux essentiels d’utilité générale et pour l’éducation populaire, etc., etc. M. Mill adopte, lui aussi, le principe de la liberté et de l’initiative individuelles, mais il y in- 'troduit des exceptions plus nombreuses. Il se montre, en définitive, partisan de l’intervention de l’État bien plus qu’il n’est ordinaire aux économistes anglais et même continentaux. Son mérite original est de rédiger la théorie de ces exceptions ; de là l’examen des diverses objections opposées à toute intervention gouvernementale, et deux sortes d’intervention proclamées par lui nécessaires : celle qui s’applique avec autorité en employant la contrainte, et celle qui, laissant les particuliers libres de conduire avec leurs ressources et comme ils l’entendent telle entreprise d’intérêt général, établit et dirige , au moyen des ressources de l’État, des entreprises semblables. Parmi les exemples de ces exceptions
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au principe du laisser faire, il faut placer l’éducation . Le gouvernement sort-il de l’exercice de ses droits légitimes en imposant aux parents l’obligation légale de donner à leurs enfants l’instruction élémentaire? Ne lui appartient-il pas de prendre des mesures pour assurer que l'instruction leur sera toujours accessible, soit gratuitement, soit au prix d’une légère dépense? L’instruction obligatoire se justifie aux yeux du publiciste anglais. Il pense que les parents ne peuvent être libres de manquer à leurs devoirs envers leurs enfants, qu’ils privent de l’aliment intellectuel non moins nécessaire à l’âme que la nourriture au corps, et d’un gagne-pain sans lequel ils connaîtront les tentations et les souffrances de la misère. Un pareil oubli des devoirs paternels n’estil pas une sorte de délit envers les autres membres de la société , qui sont tous exposés à souffrir des conséquences de l'ignorance et du défaut d’éduciUion de leurs concitoyens? M . Mill ne s’arrête pas au principe de l’obligation, auquel un autre économiste éminent, Rossi ^ semble lui-inêine incliner. Il va plus loin, il va au delà de ce qui nous paraît soutenable quant à nous. 11 veut la gratuité de l’instruction primaire, et fait d’une exemption de frais, très-naturelle et très-légitime en cas d’indigence, le privilège de toute la classe salariée. Il part de celte proposition, à mes yeux très-contestable, que les ressources des salariés ne sont presque jamais suffisantes pour couvrir la dépense qu’entraine l’instruction primaire. M. Mill ne présente pas celte gratuité comme un droit, mais comme une forme de l’assistance. N’estce pas un des cas dans lesquels celle assistance se justifie le mieux? Peut-on ici lui reprocher de perpétuer
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l’état de choses qui la rend nécessaire, effet que produit trop souvent l’assistance? « L’instruction, dit-il, lorsqu’elle est réellement digne de ce nom, n’énerve pas, elle fortifie les facultés actives en même temps qu’elle les agrandit. De quelque manière qu’elle soit acquise, elle développe l’esprit d’indépendance; dans les cas où elle ne serait pas donnée si elle n’était gratuite, l’assistance sous cette forme produit un effet contraire à ceux qui la rendent fâcheuse sous des formes • différentes : c’est une assistance qui met les gens en état de se passer d’être assistés. »
Comment ne pas reconnaître à ces signes la vérité du jugement que je portais sur M. Mill au commencement de cette étude, en l’appelant un disciple de Malthus ayant respiré l’air de notre temps? N’est-il pas un dissident au sein de l’école anglaise, lorsqu’il admet l’intervention légale pour la protection spéciale. des enfants, des jeunes personnes, pour limiter la durée de certains contrats, pour imposer aux grandes entreprises de routes, de canaux,. de chemins de fer, les conditions les plus avantageuses au public; pour assurer enfin aux indigents un minimum d’assistance? L’assistance légale, si redoutée par les économistes, trouve M. Mill un juge moins rigide. Il n’ignore, il ne nie aucun de ses inconvénients, mais il la juge nécessaire, en l’entourant autant que possible de certaines conditions qui l’empêchent d’être nuisible. Il croit qu’elle aussi, comme la bonté divine, doit luire même pour les pécheurs. A la charité privée la délicate distinction du mérite et du démérite ; à la bienfaisance publique sagement restreinte le soin d’empêcher que la
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misère ne devienne la famine et ne tombe dans le désespoir.
Tel est l’ensemble des vues exprimées par le savant publiciste sur l’intervention de l’Etat ; il y a joint des idées remarquables sur la colonisation et les encouragements qu’elle peut, qu’elle doit même recevoir de gouvernements vraiment intelligents et à la hauteur de leur tâche. Par là se termine la vaste recherche entreprise par M. Mill sur les problèmes sociaux qui passionnent et partagent si profondément l’esprit de nos contemporains. Nous l’avons suivi dans cette étude avec l’intérêt qui s’attache à l’importance des sujets, ainsi qu’à la sincérité, à la vigueur, à l’exactitude ingénieuse de ses analyses, mais sans chercher à dissimuler que les principes philosophiques qui inspirent l’auteur anglais ne nous paraissent pas être ceux qui donnent leur base véritable aux droits, aux devoirs, aux intérêts même de la société. John Stuart Mill est utilitaire. Dieu nous garde de vouloir accabler. un loyal penseur sous un mot d’école et d’en prendre prétexte pour contester ce qu’il y a de généreux dans ses opinions! La doctrine de l’intérêt bien entendu étant admise, il est difficile de lui donner plus d’étendue, de l’appliquer avec une largeur qui tienne un plus grand compte de tous les instincts légitimes et de tous les besoins de la nature humaine. Mais cette négation du droit naturel , peu justifiable en théorie, présente en pratique des inconvénients et des périls. L’intérêt, quelque généralité qu’on lui prête, est un fondement trop mobile pour ne pas risquer d'être ébranlé par l’esprit d’utopie et l’esprit de révolte. Trèsconforme quant aux résultats généraux avec la doctrine
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de la liberté, il ne peut lui servir de fondement légitime.
La dignité , l’inviolabilité ‘de la personne humaine précèdent et dominent les combinaisons les plus heureuses de l’intérêt. On n’est pas loin, avec John Stuart Mill, de voir dans la société une œuvre factice, purement contingente, qui n’offre par sa nature aucune résistance nécessaire et durable aux vains projets de ces réformateurs qui ont rêvé d’en changer radicalement les conditions. Là est, selon nous, la tendance fâcheuse du livre, tendance qui se traduit par endroits, mais qui est loin d’en affecter, on l’a vu, toutes les parties. Ce qui est excellent l’emporte chez lui de beaucoup sur ce qui est défectueux; et l’on ne court point de risque à affirmer que l’illustre penseur gardera sa place parmi les plus éminents publicistes de notre temps.
Au moment où nous terminons cette étude, paraît la traduction française de l’ouvrage de M. Mill sur le Gouverncment représentatif , par M. Dupont White. Cet ouvrage arrive bien. La pensée se reporte de nouveau en France sur les théories constitutionnelles. On ne s’en est jamais plus inquiété en Angleterre. Le livre de M. Mill répond à cette préoccupation, qui tend à < gagner toute l’Europe , d’une manière conforme à l’exacte nature d’éSprit de son auteur. Sa recherche n’a presque rien d’abstrait et de métaphysique. Elle s’attaque aux conditions pratiques de. viabilité et de sincérité du gouvernement représentatif. La forme de
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l’ouvrage offre les mêmes qualités de précision, de ri-' gueur. Ne demandez pas à l’austère écrivain cette sorte de charme et d’agrément auxquels nous ont accoutumés les Montesquieu et même les Benjamin Constant en traitant quelques-uns des mêmes sujets. M. Mill écrit comme le ferait un physicien ou un chimiste, transportant sa méthode habituelle d’investigation aux matières gouvernementales. Ce n’est ni un orateur ni un critique brillant et disert à la façon, par exemple, de lord Macaulay, Il ne prétend ni à entraîner ni à éblouir en instruisant. Il vise aux résultats; plus il en accumule, plus on sent percer chez lui la satisfaction du penseur. Son raisonnement est lumineux et serré ; le fond sur lequel il argumente présente une constante solidité. Son analyse est un crible. Il ne fuit pas, il recherche, au contraire, les points délicats, difficiles, non résolus. A un pareil signe on reconnaît les esprits féconds et les livres utiles. Notre temps ne s’y trompe pas. C’est vers ce genre d’écrits, fussent-ils un peu dépourvus de grâce, mais allant au vif des questions et les abordant avec netteté et avec force, que se portent chaque jour davantage les esprits sérieux.
Il est surprenant qu’un ouvrage traitant du gouvernement représentatif d’une manière dogmatique et suivie manquât aux deux pays qui ont cherché avant tons les autres à s’assimiler les conditions de ce gouvernement, et cela peut étonner, surtout chez nous, qui aimons en général à formuler nos idées d’une façon théorique. La politique, après tant d’ouvrages généraux , de brochures et de discours, ne possède pas encore un bon traité élémentaire. On méprise peut-être trop ce genre de livres.
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L’éducation des esprits ne se fait guère sans eux. Je sais combien l’on a abusé, au dernier siècle, des catéchismes philosophiques, genre- ennuyeux et aride‘, en outre peu efficace, lorsqu’il n’exprirne que d’éphémères systèmes. Mais comment ne pas voir aussi que, dans toutes les sciences ayant acquis un certain degré de certitude et d’avancement, ces traités substantiels et méthodiques sont les véhicules les plus puissants de la diffusion des connaissances acquises? On dit que la vie politique est la meilleure école de la politique; je le crois aisément; en est-il moins vrai qu’en rien la pratique ne se suffit à elle-même? Chez les peuples où la pratique manque, n’est-ce pas une nécessité d’autant plus impérieuse d’y suppléer par la théorie? Peu importe que la politique ne soit point un dogme qu’on formule avec la dernière précision. Peu importe qu’on dise qu’il ne saurait y avoir ni catéchisme ni hérétiques là où il n’y a point d’église. Au moins faudrait -il que les questions fussent clairement posées. L’obscurité ne profite qu’aux malentendus. L’ignorance des principes fait un mal incalculable. Elle atteint dans notre pays des proportions effrayantes. Trente années de discussion à la tribune ont passé sur la tête des jeunes générations sans, je le crains, y rien faire entrer. Connaissent-elles les règles les plus élémentaires de 1a politique? savent-elles seulement que ces règles existent? Si l’on croit y suppléer par la discussion éphémère des journaux, on se trompe beaucoup. Il faut un enseignement régulier aux intelligences ignorantes et distraites. Il faut commencer par épeler pour apprendre à lire.
Jusqu’à quel point les formes de gouvernement sont-
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elles tine affaire de choix? Cette question, qui doit préoccuper avant tout une intelligence sévère et un esprit pratique, n’a guère été, que je sache, traitée directement avant M. Mill, qui en fait le premier objet de sa recherche méthodique. N’est-il pas facile toutefois de reconnaître dans les solutions qu’elle a reçues avant lui la trace des deux systèmes dont la philosophie du droit a été de notre temps le champ de bataille? L’un, purement historique, considère les institutions comme une sorte de végétation naturelle; l’autre, exclusivement théorique, y voit une pure affaire d’invention et de combinaison. L'un met tout dans la tradition, l’autre dans l’innovation. L’un incline au fatalisme, l’autre exagère la liberté. A celte dernière école appartenaient en général nos réformateurs et nos révolutionnaires. Loin de moi de leur reprocher, comme c’est aujourd’hui de mode, d’avoir cru aux droits de l’homme ! Quoi qu’on en ait dit, le droit n’est pas une résultante, le fruit artificiel des arrangements sociaux, il est un principe. On ne l’invente pas , on le trouve. Mais je tiens à ajouter qu’on le trouve peu à peu. Le droit ne se développe pas plus en un jour que la géométrie n’est sortie complète de la tête du premier mathématicien. Les formes du droit sont changeantes et progressives. Par bonheur pour la civilisation, nous y avons fait depuis un siècle et nous y ferons encore des découvertes. Dieu n’a pas voulu que cette mine féconde sur laquelle vit l’humanité pût jamais être épuisée. La croyance au droit naturel n’exige donc pas, selon moi, le sacrifice de la croyance au droit perfectible. Elle n’autorise pas à nier le passé et à le fouler aux pieds. L’école philosophique et l’école historique ne sont séparées que
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par l’excps de leurs prétentions. L’une ne voit que l’immuable, l’autre que la mobilité; le progrès est le trait d’uniop des deux idées. Rien ne peut nous obliger, grâce au ciel , à adopter ni une théorie qui inspirait à Hérault de Séchelles l’ingénieuse idée de demander un exemplaire des lois de Minos pour que leur prétendue perfection idéale inspirât lé législateur d’une nation vieille de plusieurs siècles de monarchie et de christianisme; ni un système qui a pour conséquence, avec les disciples de M. de Maistre ou même avec l’école de M. de Savigny, la dangereuse pensée que le présent sort aussi nécessairement du passé que l’enfant du sein de la mère après la période marquée de gestation. A chaque instant de son développement l’homme intervient. Il n’y a pas d’interrègne du libre arbitre. Une constitution n’est pas seulement le résumé d’un état social. Toute constitution libérale ouvre une issue aux réformes. Si le présent n’était que le fruit nécessaire du passé, rien ne serait plus inutile que les recherches des publicistes sur le gouvernement. A quoi bon proposer aux sociétés des règles idéales, qui seraient d’avance déclarées vaincs? M. Mill pense avec beaucoup de raison que les sociétés comme les individus se tracent des règles de. conduite par lesquelles elles s’engagent sans absolument s’enchaîner. Il n’admet point qu’un législateur puisse aujourd’hui, comme Lycurgue à l’égard des Spartiates, faire faire à tout un peuple le vœu perpétuel de garder une constitution sans changement. Un peuple qui prêterait ce serment ne le tiendrait pas. Comment ignorer que la tendance des peuples modernes, de la France du moins, a été plutôt de violer leurs vœux politiques même pure-
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ment temporaires? Si le libre arbitre intervient dans le choix des constitutions, M. Mill remarque et surtout demande qu’il se déploie aussi d’une manière ininterrompue dans leur maniement quotidien. Outre l’acquiescement, ne faut-il pas de la part de la société une coopération active, sans quoi l’œuvre est une œuvre morte en naissant. Une constitution subie, acceptée même, mais que ne vivifieraient pas une participation directe et un attachement profond (l’auteur du Gouvernement représentatif insiste là-dessus) ne durerait pas plus que la nécessité ou que le concours de circonstances accidentelles qui l’a fait naître. Selon IM. Mill, trois conditions sont impliquées par tout gouvernement qui n’est point l’œuvre éphémère de quelque accident fortuit ; 1” le peuple auquel on destine une forme de gouvernement doit consentir à l’accepter, ou du moins il ne doit pas s’y refuser, de façon à opposer un obstacle insurmontable à son établissement; il doit avoir la volonté et la capacité de faire ce qui est nécessaire pour en maintenir l’existence ; 3" il doit avoir la volonté et la capacité de faire ce que cette forme de gouvernement exige de lui , et sans quoi elle ne pourrait atteindre son but.
Combien ne sommes-nous pas déjà loin de cette école qui semble croire qu’il suffit de tracer le portrait purement idéal d’un gouvernement achevé pour que tous les peuples soient en état de le pratiquer! Les maximesdes écrivains politiques du dernier siècle avaient ce tort. Dans leur généralité extrême, elles paraissaient s’appliquer aussi bien aux Malais et aux Hottentots qu’aux nations civilisées. Je ne crois pas que ce soit
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aux sauvagÈs Indiens que M. John Mill ait eu l’intention d’appliquer cette phrase : « Si un peuple, dans un moment de découragement, ou dans une panique temporaire, ou dans un accès d’enthousiasme pour un individu , peut être amené à déposer sa liberté aux pieds d’un grand homme, ou bien à lui confier des pouvoirs qui le rendent capable de renverser les institutions, ce peuple est plus ou moins impropre à la liberté ; et quoique de l’avoir possédée, même pour quelque temps, puisse lui avoir fait du bien, il tardera extraordinairement à en jouir. »
Triste pronostic ! Faut-il en concevoir du découragement? Si une nation fait plus aisément ce à quoi elle est accoutumée, est-elle donc à jamais incapable de faire des choses qui lui sont nouvelles? Celte dose d’aptitude à faire de nouvelles choses est, au contraire, un des éléments importants de la question. Qu’elle existe à un degré suffisant, que les conditions indiquées par le publiciste se trouvent réalisées, il ne sera point chimérique de rechercher quelle est la. meilleure forme de gouvernement. Et voilà encore pourquoi il faut compter sur la puissance de l’enseignement. Le politique qui écrit agit à sa manière. Il agit sur la constitution du gouvernement en agissant sur l’opinion. Quelle force est plus grande que celle-là? « Une personne avec une croyance, dit M. Mill, est une force sociale égale à quatre-vingtdix-neuf autres personnes qui n’ont que des intérêts. » Est-ce là un simple lieu commun, le développement plus ou moins vague du mot de l'économiste Quesnay, répondant à ce courtisan qui disait que la hallebarde mène le monde, tjue « c’est l'opinion qui mène la hal-
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lebarde ?» Il y a longtemps qu’on a appelé l’opinion la reine du monde. Mais combien celte royauté n’est-elle pas nouvelle en politique ! Les faiseurs de projets s’adressaient autrefois aux gouvernements, peu aux peuples. La puissance des idées sur les faits de l’ordre social et politique s’est accrue aujourd’hui. Ce n’est pas, quoi qu’on en ait dit, non,“ ce n’est pas surtout par des considérations empruntées aux intérêts matériels, mais bien par la propagande des idées morales et chrétiennes, que l’esclavage des nègres a pris fin dans l’empire britannique et ailleurs. Et n’est-ce pas à la naissance d’une opinion plus éclairée que les serfs de Russie doivent en ce moment leur émancipation?
Je recommande dans le livre de M. Mill le chapitre ou il se demande à quel critérium on peut reconnaître une bonne forme de gouvernement. Pour l’auteur du livre sur la Liberté, l’individu, on l’a vu précédemment, est la substance même dont est faite la société. Fidèle à son principe, il insiste sur cette pensée fécondé que c’est par la valeur développée chez les individus que la valeur des institutions se détermine. On a fait consister le but des gouvernements tour à tour dans l’ordre et dans le progrès. Cette dernière formule est-elle satisfaisante et complète? Ou le croirait, parce qu’elle contient l’ordre, tandis qu’il n’est pas vrai au même degré que l’ordre contienne le progrès; n’esl-elle pas encore insuffisante pourtant? M. Mill place ici une remarque qui n’est pas sans imporlanccr 11 ne suffit pas de se préoccuper du progrèsdes institutions, mais de pourvoir avant tout à ce qu’elles ne rétrogradent pas. JNe croyez pas que ce soit une all'aire si simple, ni qui suppose un emploi médiocre
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de forces morales, sociales et de faibles combinaisons politiques. Les anciens allaient jusqu'à penser, à tort sans doute, que toute la tâche du gouvernement consistait à maintenir l’institution primitive dans sa pureté pendant un temps indétini. Il y a ceci de vrai dans la conception antique, qu’alors même qu’il n’y aurait aucune amélioration à espérer, la vie des Etats, comme celle des indb vidus, n’en serait pas moins une lutte incessante contre les causes de détérioration. Ne voyez-vous pas que les folies, les vices, les négligences, la nonchalance de tous ou d’une seule classe importante constituent une force qui sans cesse entraîne à mal les affaires humaines? L’unique contre-poids de cette force, où est-il, sinon dans des efforts énergiques, éclairés, répétés sans cesse? Une légère diminution de ces efforts non-seulement arrêterait net le progrès, mais tendrait, songeons-y bien, à une détérioration rapide et croissante, de plus en plus difficile à empêcher. Il faut donc toujours en revenir à l’établissement d’une forme de gouvernement qui modifie d’une façon favorable les qualités morales, intellectuelles et actives des êtres humains qui composent la communauté, de manière à offrir à la fois les éléments de résistance et les mobiles de progrès nécessaires. Je mets, pour ma part , une telle conception du gouvernement bien au-dessus de la définition commune qui assigne pour essence et pour but au gouvernement à' assurer le bienêtre des administrés, comme si ce bien-être ne les regardait pas directement eux-mêmes, comme si le gouvernement était une providence qui prévoirait et agirait à leur place ! Les freins politique, quoique fort utiles, n’agissent pusd’eia-mêmes. Pour que la bride dirige uu cheval, il
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est évident qu’il faut le cavalier. Si les fonctionnaires qui doivent empêcher le mal sont aussi corrompus, aussi négligents que ceux qu’ils devraient réprimer; si le public, ressort principal de tout le mécanisme réprimant, est trop ignorant, trop passif, trop insouciant et inattenlif pour jouer son rôle, n’attendez que peu de profit du meilleur appareil administratif.
Un gouvernement est un grand agent d’éducation nationale. Sa forme doit s’adapter à ce but. Elle varie beaucoup selon les différents pays et les différents degrés de civilisation. Le mérite indispensable qu’elle doit présenter, et en faveur duquel on peut lui pardonner beaucoup, c’est qu’elle se prête ou qu’elle ne s’oppose pas à ce que la nation franchisse le pas qui la sépare d’un progrès supérieur. L’auteur du Goxœcrnement représentatif suit cette vue jusqu’au bout. Il ne craint pas de légitimer le despotisme lui-même dans le passé, en l’appelant le gouvernement des lisières. Selon lui, l’amélioration des peuples sauvages ou barbares ne peut venir d’eux-mêmes : elle doit être apportée du dehors. J’ai déjà fait quehiues réserves sur cette façon d’envisager le progrès social. M. Mill avoue lui-même que le despotisme paternel, comme on l’appelle, s’est trop souvent employé à prolonger l’enfance des êtres incomplets dont il avait à faire des hommes. 11 avoue que les lisières ne sont admissibles que comme un moyen d’habituer graduellement un peuple à marcher seul.
C’est ainsi que M. Mill concilie la théorie et la pratique. Il y a un idéal : mais tous ne sont pas également mûrs pour y atteindre. Le gouvernement représentatif est cet idéal, pourquoi? par la raison décisive que," sous
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ce régime, le gouvernant ne peut pas laisser de côté l’esprit des individus et améliorer pour eux leurs affaires sans les améliorer eux-mêmes. Quoi dé plus concluant contre l’infirmité radicale de ce qu’on appelle un bon despotisme? Si un peuple pouvait être bien gouverné malgré lui, son bon gouvernement ne durerait pas plus, remarque l’auteur, que ne dure ordinairement l’indépendance d’un peuple qui la doit uniquement à des armes étrangères. Est-ce un pur paradoxe de soutenir avec M. Mill qu’un bon despotisme chez un peuple quelque peu avancé est plus nuisible qu’un mauvais? Ne détend-il pas, n’énerve-t-il pas bien plus qu’un despotisme odieux contre lequel on réagit, les pensées, les sentiments, les facultés d’un peuple? C’est le despotisme d’Auguste qui prépara les Romains à celui de Tibère. Un esclavage tempéré leur ôta peut-être l’énergie nécessaire pour se révolter contre un esclavage plus dur.
La participation de to^^s au gouvernement, tel est pour le hardi publiciste le but auquel il faut tendre. (Comment ne pas convenir avec lui que les communautés libres, donnant une certaine part de droits politiques à la masse des citoyens, ont été plus exemptes de grandes injustices sociales, plus prospères, plus brillantes à tous égards que les autres communautés soumises à des lois étroites de privilège? Indépendamment delà meilleure direction imprimée aux affaires de la génération existante, n’exercent-elles pas une influence plus favorable sur les caractères , influence qui forme le titre le plus recommandable du gouvernement représentatif? Elle se résume en ceci, selon l’auleur,quele gouvernement représentatif développe les caractères actifs préférablement
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aux caractères passifs. Le parallèle de ces deux sortes de caractères a inspiré à M. Stuart Mill des pages originales que je n’hésite pas à mettre au nombre des meilleures qu’il ait écrites comme moraliste. Il y a là des observations très-neuves sur l’alliance'possible et même fréquente de l’esprit de révolte, et surtout de l’envie avec la passivité de caractère qui semblerait devoir les exclure, et dans laquelle les gouvernements seraient tentés de placer leur spcurité. La soumission et là résignation , quoique formant le caractère ordinaire des peuples chez lesquels domine le type passif., n’empêchent point les sentiments haineux de se produire. Les êtres les plus envieux de la terre sont les Orientaux. Chez les moralistes orientaux, dans les contes orientaux , l’homme envieux apparaît à chaque pas. La vraie résignation suppose l’activité courageuse, la renonciation volontaire, l’acceptation réfléchie du mal inévitable. Elle ne saurait se confondre avec la brutale inertie. Le carattère actif s’aidant lui-même peut s’assimiler ce qu’il y a de bon dans le type opposé, tandis que la réciproque n’est pas vraie. Nulle ressource là où manquent le désir et l’énprgie. Or, les gouvernements libres sont pour les facultés actives une excellente école. Ils excitent par l’habitude de l’action à s’enquérir des raisons qui font qu’on agit. Ils poussent les hommes à réfléchir et à s’instruire. M. Mill cite ici les anciens, pour lesquels il ne professe pas un culte bien superstitieux. Assurément leur système social était fort défectueux; pourtant jusqu’à quel niveau intellectuel la pratique des affaires judiciaires et politiques n’élevait-eüo pas un simple citoyen d’Athènes ! A cette école l’àme se forme comme l’intelligeuci'. Être appelé à pesep des inté-
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rets qui ne sont pas les siens, sortir de la sphère étroite de l’égoïsme, chose immense, pas décisif dans la voie de la moralité, pour s’élever à la notion du bien public, quoi de plus fécond et de plus fortifiant? S’il en est ainsi , comment songer à des exclusions systématiques - des droits politiques? La participation au gouvernement ne doit-elle pas être aussi grande que le permet le degré de civilisation ? Ce n’est pas à dire pourtant que tous puissent gouverner. Les démocrates partisans du gouvernement direct du peuple par le peuple se trompent de pays et de date. Ils prennent les grands États modernes pour les petites républiques de l’antiquité. Il n’est point jusqu’à Rousseau , moins insensé que beaucoup d’entre eux, qui ne se moque du représentatif. Tl faut savoir nous en contenter, La participation de tous au gouvernement, pour n'etre pas immédiate et continuelle, n’en est pas moins réelle. Nommer des représentants, juger les actes , )es pouvoirs publics par la presse et par les autres moyens à l’usage des pays libres , suivre cbaque ' jour ce grand mouvement sur lequel on est appelé à prononcer en dernier ressort, n’est-ce pas véritablement vivre de la vie politiqhie? ^ ^
Nous en avons dit assez pour qu’on ne soit pas tenté de voir dans M. Mill un de ces théoriciens qui ne font autre chose que d’élever à la hauteur d’un système les faits purement nationaux. En le jugeant comme économiste, j’ai montré chez lui la tendance plutôt contraire. Il réagit contre les faits plutôt qu’il ne les subit. Écrivant en Angleterre , il pense en cosmopolite. Son ouvrage politique n’est pas une apologie indirecte de la constitution britannique. La façon dont il la juge et lès
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réformes très-hardies qu’il propose attestent, ici comme ailleurs, sa liberté d’esprit. M. Mill n’est pas un pur parlementaire. Il ne concentre pas tout pouvoir dans la Chambre des communes, ni même dans les deux chambres. Partisan d’une certaine pondéKation des pouvoirs, il ne se dissimule ni la possibilité, ni les dangers des conflits qui peuvent éclater entre eux. Pourtant il trouve bon que la prépondérance de celui auquel appartient le contrôle final ne soit point écrite dans la loi. Pour prévenir et atténuer les chocs, il se fie sur ce qu’il nomme la moralité politique du pays. Grande et juste pensée ! Elle réfute mieux que tous les arguments les objections faites par les adversaires des théories d’équilibre en matière gouvernementale. Qui doute que l’équilibre absolu ne soit ni possible ni désirable? Equilibrer des pouvoirs d’origines diverses, qu’entendre par là, sinon constituer des tempéraments qui empêchent la tyrannie soit du pouvoir exécutif, soit d’une assemblée? C’est la sagesse de ceux qui les pratiquent qui fait en grande partie la bonté des institutions , et les meilleures par le mécanisme ne peuvent se passer de cette sagesse. Tout partisan décidé qu’il est de la prépondéraî^ d^jfelément populaire et de la Chambre des communes, m. Mill prend un soin presque minutieux à renfermer les assemblées délibératives dans un cercle rigoureux d’attributions. Il prend gÜÊàe surtout à ce que l’administration n’empiète sur la politique. Certaines choses, dit-il, ne peuvent être faites que par des assemblées , d’autres ne peuvent être bien faites par elles. Il y a une différence radicale entre contrôler les opérations du gouvernement et les accomplir soi-même. Nulle collection d’hommes nest propre à
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l’action. Veiller à ce que ceux qui pouvernent s’ac- »i|uillenl bien de celte difficile bcsopne, n’csl-ce donc pas une tâche qui peut suffire à l’ambition des assemblées? Impropres à gouvemier dans le sens le plus élevé du mol, combien ne le sont-elles pas plus encore lorsqu’elles entreprennent de prononcer sur des mesures spéciales ! On a rarement caractérisé celte prétention trop habituelle d’une façon plus juste et plus sévère : « A mettre lescboses au mieux, dit l’auteur, c’est l’inexpérience siégeant pour juger l’expérience, c’est l’ignorance siégeant pour juger le savoir; l’ignorance qui, ne soupçonnant jamais l’existence de ce qu’elle ne sait pas, est également insouciante et hautaine, traitant avec légèreté, ^i ce n’est avec colère, toute prétention à émettre un jugement plus digne de considération que le sien. » Ajoutez que la responsabilité se perd en s’éparpillant. Les mauvaises mesures et les mauvais choix peuvent être contrôlés par le Parlement, mais « fjiiis castodiet custodes? » qui contrôlera le Parlement? Les assemblées se laissent facilement entraîner. Llles subissent la pression de l’ojunion; elles font elles-mêmes partie du public. Leurs voiles se gonflent à tous les souffles qui le poussent. Le gouvernail exige de celui qui le tient plus de calme, et il faut qii’au besoin il sache gouverner contre le vent. Où a-t-on jamais
vu des corps nombreux s’inquiéterjamais dans leurs choix
des aptitudes spéciales? « Un homme, à moins qu’il ne soit bon à pendre., est regardé comme tout aussi capable que tout autre de tout emploi qu’il lui plaît de solliciter.» Si les pires nominations sont cellesqu’on fait pour gagner un appui ou pour désarmer l’opposition dans le corps représentatif, à quoi donc faudrait-il s’attendre
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si les nominations étaient faites par le corps lui-même?
M. Mill va plus loin; il émet une proposition qui* choquera peut-être plus d’un partisan du gouvernement parlementaire ; il ne pense pae qu’une assemblée nombreuse soit propre au travail direct de la législation. Rien ne peut suppléer à des études longues et laborieuses, et ne demande autant d’ensemble et d’harmonie que la confection des lois. Les comités choisis dans le sein de l’assemblée lui paraissent même un moyen insuffisant pour remédier à cette confusion, et il en donne des raisons détiillées. Il chargerait volontiers un corps spécial de la préparation des lois, et ce corps, si je ne me trompe, ne serait pas fort éloigné de ressembler à ce qu’est aujourd’hui notre conseil d’État. L’assemblée délibérative, telle que la conçoit l’auteur du Gouvernement représentatif, que fera-t-elle donc? — Elle délibérera.— Quoi! est-ce là tout? Ne retombons-nous pas dans le reproche adressé si souvent aux chambres représentatives d’être le séjour triomphant du bavardage? J’aime voir le sincère écrivain faire justice de ce reproche dont on a pour le moins «abusé, lui si sévère pour les défauts du gouvernement parlementaire. Il ne comprend pas qu’une assemblée puisse employer son temps plus utilement qu’à parler, lorsque les sujets de ses discours sont les grands intérêts publics, et lorsque chacune de ses p«Troles représente l’opinion d’une classe importante de la nation ou d’un individu éminent.
Il faudrait transcrire tant de réflexions pleines de portée sur les infirmités et les dîingers auxquels le gouvernement représentatif est sujet! On se dit que ces institutions doivent avoir bien de la valeur, pour qu’un
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esprit aussi clairvoyant sur leurs inconvénients, leurs difficultés, leurs maladies, se montre attaché avec tant de ferveur au gouvernement représentatif. Oh ! si ce sentiment viril qui anime un des plus puissants penseurs de . l’Angleterre, et qui le pousse à épouser si passionnément une cause dont il a sondé plus que personne les côtés attaquables, était plus commun chez nous, quel chemin aurait fait la France dans la carrière de la liberté politique ! Que de pas en arrière elle se serait épargnés ! Que de repentirs elle n’eût point eus ! Grand et heureux pays, quoi qu’on en dise, que celui où toutes les plaies, soit des institutions , soit de la société, peuvent être étalées à tous les regards sans exciter une autre pensée et une autre passion que le désir de l’amélioration ! C’est ce désir énergique qui inspire M. Mill. Le mal qu’il , semble redouter pour les institutions représentatives et pour la société , c’est avant tout la tyrannie des majorités. Le monde, qui en doute? est en marche vers la démocratie. Jusqu’à présent, le caractère de la démocratie a-t-il donc été tel que les minorités aient eu beaucoup à s’en louer? N’est-il pas possible que le pouvoir dominant soit sous l’influence d’intérêts de classes ou de coteries, qui lui imposent une tout autre conduite que ne le voudrait la considération impartiale de tous les intérêts? « Supposons une majorité de blancs cf une minorité, do nègres, ou vice versâ, est-il croyable que la majorité va se montrer équitable envers la minorité? Supposons une majorité de catholiques et une minorité de protestants, ou le contraire, n’y aura-t-il pas même danger? Ou bien, supposons une majorité d’Anglais et une minorité d’Irlandais, ou l’opposé, est-ce qu’un pareil mal n’est pas
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infiniment probable? En tous pays, il y a une majorité de pauvres et une minorité qui, par opposition, peut être appelée riche. Entre ces deux classes il y a, sur beaucoup de points, opposition complète d’intérêts apparents. Nous supposerons la majorité suffisamment intelligente pour comprendre qu’il n’est pas de son intérêt d’allaiblir la propriété, et qu’elle serait aflaiblie }>ar.tout acte de spoliation arbitraire. Mais n’est-il pas fort à craindre qu’elle ne rejette sur les détenteurs de la propriété foncière et sur les revenus les plus gros une jKirt excessive du fardeau de l’impôt, ou même ce fardeau tout entier, et qu’ensuite elle n’augmente les im- |)ôts sans scrupule, sous prétexte qu’elle les dépense au profit de la classe ouvrière, etc.? » C’est mettre le doigt sur la plaie, au risque de faire crier le patient. Mais il faut indiquer le remède. M. Mill pense que, sans ôter à la minorité son caractère d’infériorité inévitable , ou peut atténuer ce caractère en la faisant entrer au sein des assemblées dans une pro{>ortion plus considérable. Le plan qu’il développe à ce sujet avec de grand détails est extrêmement curieux. Il l’emprunte en grande partie à un publiciste dont il loue beaucoup le mérite et la |)énétration , M. Thomas Ilare. 11 s’agirait, à côté de l’élection des députés qui présente un caractère purement local , de faire nommer par une masse de voix recueillies dans tout le pays les hommes marquants ne réunissant |K)inl assez de suffrages dans un seul collège électoral pris à part. Je n'expose ni ne juge ce très-ingénieux mécanisme, rendu au moins fort spécieux par M. Mill, qui le proclame à l’abri de toute objection solide et discute une à une les raisons qu’on y oppose. J’en
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apprécie seulement l’esprit, et je ne puis refuser ma vive et sympathique approbation à la pensée qui en est l’âme. Il n’y aurait pas seulement là pour les minorités une garantie très-désirable. La nomination d’un certain nombre de représentants par des voix prises dans la totalité du pays aurait un avantage qu’on ne saurait priser tro[> haut, celui d’introduire au sein du Parlement les hommes distingués auxquels manque une influence locale suffisante pour contre-balancer tel candidat plus obscur, mais mieux appuyé, soit par le gouvernenient, soit par les partis. M. Alill fait entendre qu’en Angleterre même il s’en faut beaucoup, malgré le préjugé contraire, (|ue tontes les supériorités puissent avoir l’accès du Parlement. Que dirai-je donc de la France? Il est tels hommes dont le nom se présente à tous, gloire de leur pays, de leur siècle même qu’ils éclairent et qu’ils dominent par leurs écrits, et qui ne pourraient trouver aujourd’hui une circonscription électorale qui les envoyât siégera la Chanàbre. Est-ce conforme au sens libéral de ce grand mot de gouvernement représentatif ? Les services éclatants , la supériorité d’intelligence, populaires dans tout un pays, pourront-ils être tenus à la porte d’une asseiAblée sans y entrer, par le défaut des combinaisons étec- . torales? Suffit-il de fixer quelques-unes de ces supériorités, quand arrive l’âge du repos, dans une Chambre des lords ou dans un Sénat? Cette exclusion de la vie politique d’hommes qui sont certes la représentation la plus éclatante de leur temps ^st une injustice, un contresens, un mal qui tend à rapetisser le gouvernement représentatif, à assurer le règne de la médiocrité, à matérialiser à l'exoès le gouvernement, en ne rendant
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guère son accès possible qu’à la propriété et à l’argent.
Je n’insisterai pas sur un autre procédé de votation recommandé par l’auteur, et qui prouve combien ce publiciste, démocrate pourtant, se défie du nombre. Ce procédé ne consiste ni dans le suffrage restreint qu’il combat, ni dans le suffrage à deux degrés, contre lequel il s’élève avec beaucoup de répugnance. Il voudrait que tout homme sachant lire, écrire et compter votât, mais que les voix n’eussent pas toutes la même valeur, celles que recommande la supériorité non de fortune, mais de savoir et de mérite, comptant pour plusieurs. Je crains que M. Mill ne se fasse illusion, en croyant que cette idée, en elle-même d’une application peu facile, se ferait aisément accepter par les masses. A tout prendre, l’élection à deux degrés, ou le suffrage très-élendu, très-accessible , sans être universel , ne me paraissent point des combinaisons plus impopulaires que celle qu’il propose. L’auteur du Gouvernement représentatif va jusqu’à plaider pour l’admission des femmes au droit de suffrage. C’est une idée sur laquelle je demanderai à ne pas suivre l’éminent publiciste. Qu’il me permette de ne pas me croire pour cela un philosophe routinier ou un politique réU’ograde. Si les femmes doivent voter comme leurs maris, à quoi bon? Si elles doivent voter dans un sens opposé, les rapports de la famille n’en souffrirontils pas plus que la vie publique n’en profitera? Les femmes se mêlent par leurs sentiments aux grands courants de la vie publique. Elles y apportent leur contingent de passion et d’enthousiasme. Elles ont créé une auréole à la vieille monarchie française. Leur antipathie n’a pas porté bonheur en France à la république.
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Combien de moyens d’influer sur l’opinion n’ont-elles pas ! « Cet enfant gouverne la république, car il conduit ma femme, et ma femme me mène, » disait un ancien. Un vote déposé dans rurne du scrutin, quelle misère au prix de cet empire ! Franchement le rôle de lu femme est-il celui-là? JNous avons, bêlas! beaucoup de peine en France à avoir des citoyens, qu’esl-ce que ce sera, grand Dieu ! quand il s’agira de créer des citoyennes ? Ce serait d’autant plus nécessaire dans cette situation nouvelle, que je ne comprends pas la femme électeur sans la femme éligible. La femme électeur implique la femme députée et pairesse. N’insistons pas. La femme politique est une exception dont je ne veux pas dire de mal. J’avoue seulement que je l’admire plus, même là, sous la forme du sentiment que de l’esprit, et que je l'aime mieux héroïne du dévouement que premier ministre. J’aurais peu de goût pour madame Roland si elle eût réussi. Son succès ne m’eût montré que son génie, sa défaite et son supplice font éclater sa grandeur d’âme. Je cherche en vain ce que gagnerait la société à ce que cette exception , trop souvent mal venue, de la femme politique, se généralisât; je vois encore moins ce qu’y gagneraient les femmes; voilà ce qui me décide à prendre parti contre l’idée de la femme citoyenne que M. xMill expose ici, sans que je sois bien convaincu qu’il en ait aperçu lui-même toutes les conséquences.
Je m’arrête. 11 serait superflu d’analyser les chapitres dans lestjuels l’auteur entre dans des détails plus précis encore d’organisation, qui tous présentent quelque chose de’neuf et de piquant, d’instructif et, je n’ai pas besoin de le dire, de hardi. On a le sens et l’esprii
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de ce livre. Le retentissement en est grand ; il est mérité; son succès s’accroîtra encore, il s’accroîtra à mesure que s’étendra cet auditoire sérieux qui pense qu’après avoir fait trop souvent de la politique une passion et un jeu, il est temps d’en faire une étude. La liberté, fille un peu trop ignorante, un peu étourdie, j’en ai peur, de l’enthousiasme d’un peuple, est morte sous nos yeux. Tâchons qu’un avenir meilleur attende la liberté fille de la réflexion, et que l’histoire de France finisse comme les contes de fées, par un légitime et heureux mariage avec l’héroïne romanesque assez longtemps l’objet de poursuites vaines et rassasiée d’un stérile encens.