‹ Publicistes modernesChapitre 7 sur 32 · I»ES PROGRÈS DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

I»ES PROGRÈS DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE

croirait volontiers, sur la foi de citations isolées, que c*est le pur amour de la démocratie qui l’inspire. Détrompez-vous et arrivez vite à cette conclusion : a In lege C'/iristi, reges debent sacerdolibus esse subjecti; » arrivez vile au développement de cette pensée : « Les princes méchants ou infidèles peuvent être privés du pouvoir par l’autorité de l'Église, la puissance temporelle étant soumise à la puissance spirituelle, comme le corps à l’âme. C’est dans le Pape que l’une et l’autre ont leur plus haute expression. » Voilà le fond de cette démocratie anticipée du moyen âge!

Celle du seizième siècle est-elle de meilleur aloi? N’en croyons rien. Un des publicistes vraiment éminents de cette forte époque, le grand jurisconsulte Hotman, écrit, pour prouver la supérioritti de l’élection sur I’Iict redité, de l’aristocratie sur le pouvoir royal, un livre remarquable par vigueur de la pensée, par la promulgation éclatante du dogme de la souveraineté nationale, par le choix ingénieux des preuves, par sa science historique enfin, malgré des paradoxes qui n’ont pas supporté l’épreuve d’une connaissance plus sûre de nos origines nationales. C’est bien; mais il reste à voir l’auteur du Franco-Galiia placé dans des circonstances différentes. Ce n’est plus l’ennemi des huguenots, Henri 111, qui est l’héritier du trône, c’est leur ami , c’est le Béarnais. — Ilotman fait volte-face; il criait : Vive la noblesse et l’élection ! il crie : Vive la monarchie et l’hérédité ! Il oublie alors le Franco-Galiia pour écrire le Droit du nepeu (Henri IV) sur l'oncle (le cardinal de Bourbon) ; il y soutient que nulle combinaison n’est plus sage pour la stabilité des États que l’ordre de suc-

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cession sur le trône. Ainsi la politique du temps invoque le suffrage populaire , civium imiversitatem , comme dit Hotman , quand elle croit l’avoir pour soi. Craint-elle de ne pas l’avoir? elle déserte avec armes et bagages dMjus hœreditarium.

L’histoire tout entière de ces temps, où les théories les plus audacieuses et les plus savantes furent si souvent mises en avant, ne conclurait que trop dans le même sens. Les mêmes systèmes passent d’un parti à l’autre avec une . incroyable facilité, suivant les besoins du moment. Le pour et le contre sur les droits de la liberté religieuse et politique se trouve par exemple tour à tour chez les réformés et chez les ligueurs. Si Théodore de Bèze avait appelé la liberté de conscience un dogme diabo- 'ilique, ce sera demain le langage des prédicateurs de la Ligue. Si Ilotman avait mis l’élection au-dessus de l’hérédité, c’est aussi la thèse soutenue dans le traité .de Guillaume Rose. On rencontre dans \c.% Mémoires de la Ligue cette maxime, a Le peuple fait les rois; U peut les défaire comme il les a créés. » Le Dialogue du maheustre et du manant dira de même : « La couronne dç France n’est point héréditaire, mais élective; nous (hissons aux rois et non aux tyrans. » Si enfin Iluberl Languet, dans son fameux livre Vindiciœ contra tyranwo^àvaitdpprouvé le régicide, le régicide n’est pas moins . piôché par Boucher et par la plupart de ses confrères, ^il^nsi de suite. « Les révolutions de France, dit Bayle ^ admirablement, changèrent de telle sorte la scène que les maximes des deux partis passèrent réciproquement du blanc au noir. Tant que le monde sera monde, il y aura partout des doctrines ambulatoires et dépendantes

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des temps et des lieux, vrais oiseaux de passage qui sont en un pays pendant l’été et en un autre pendant l’hiver ; lumières errantes, qui, comme les comètes des cartésiens, éclairent tour à tour divers tourbillons. Quiconque voudra là-dessus faire le censeur ne passera que pour un critique chagrin natif de la république platonique. »

Le résultat d’un pareil examen, c’est que trop rarement la politique a été traitée comme' elle doit l’être, c’est-à-dire comme une science d’observation. Aristote, Bodin à un rang inférieur, Montestpiieu enfin sont peutêtre les seuls qui l’aient envisagée avec toute la largeur désirable et avec un souci dominant de la méthode expérimentale. Qu’on ne m’accuse pas d’oublier Machiavel. C’est par l’étude profonde de \'ort et non de la science politique que le nom de Machiavel deoieure grand; les ressources d’analyse et de finesse qu’il déploie ne doivent pas plus nous cacher ce que son point de vue a d’étroit qu’elles ne dissimulent ce que ce même point de vue a d’immoral et de peu exact, présenté comme l’équivalent de toute la politique. La supériorité scientifique des trois grands publicistes que j’ai nommés, c’est d’avoir mêlé un idéal raisonnable à l’observation la plus désintéressée, la recherche des lois à celle des faits, celle des moyens de perfectionnement du gouvernement à l’étude désintéressée et à la comparaison la plus étendue qui ait été faite des constitutions passées ou existantes. Ils n’inventent pas la politique, comme Thomas Morus ou Harrington; ils n’en tirent ni des pamphlets comme Sidney ou Milton, ni des preuves à l’appui d’un système de philosophie ou d’histoire, comme on' l’a vu

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si souvent depuis le dix-huitième siècle. Ils l’étudient, ils l’expliquent , ils la comrnentent comme de hardis et sensés esprits. Avec moins de grandeur, l’école hollandaise, par l’organe d’Althusius et de Boxhorn, se place aussi dans la môme voie expérimentale, la seule voie de salut pour la science politique. Je me refuse à mettre Sieyès dans cette grande famille de publicistes. Sieyès, esprit vigoureux, original, appartient visiblement à l’école purement abstraite. C’est le docteur subtil d’une politique dont le génie pratique du premier consul n’a pu tirer j>arti qu'en l’altérant profondément. Ce qui’ dans l’œuvre de Sieyès appartient aux idées du temps frappe par le bon sens et par le plus solide enchaînement ; ce qui lui est propre et personnel inspire moins encore d’admiration pour l’habileté logique que présentent ces constructions ingénieuses que d’éloignement pour tant d’arrangements laborieux qui ne se tiennent debout que sur le papier. .

Il y a bien plus de philosophie véritable et plus d’idées applicables dans les publicistes constitutionnels de la - Restauration. Assurément leurs théories compliquées que différencient entre elles bien des nuances ne sont pas ' inattaquable»^ ,]^êu sait si on leur épargne aujourd’hui - * sles attaques les plus vives ! mais, malgré les prises que ces publicistes laissent à la critique, on peut dire d’eux qu’ils ch^ avec le moins d’esprit systématique possible ^^^^»,condilions d’un bon gouvernement, soit idéalement, dans son application à l’état de la France. Ils ont em- Y 'H ployé dans cette recherche une méthode sans comparai-:son plus scrupuleuse et plus sévère d’investigation que leurs prédécesseurs. Le gouvernement représentatif a

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trouvé des preuves à l’appui dans une étude de l’histoire plus sincère qu’elle ne l’avait jamais été, en même temps qu’il était scruté dans scs conditions organiques avec une recherche d’impartialité qui n’était pas seulement d’apparat. Les Royer-Collard, les Guizot, les (Chateaubriand, les Benjamin Constant n’ont pas été, quoi qu’il plaise de dire, de purs hommes de parti , ni de serviles commentateurs de la théorie du gouvernement anglais. En admettant même qu’ils aient fait à cette théorie la part trop grande dans leur conception de la science politique, jamais le mécanisme des gouvernements libres n’avait été compris, expliqué avec ce soin et cette pénétration. Dans toutes les constitutions européennes, aujourd’hui en voie de se réformer, figurent les principes qui furent alors si soigneusement élaborés au nom de la philosophie, de l’histoire et de l’expérience contemporaine. N’y vît-on qu’une œuvre de l’esprit, on ne peut que placer très -haut dans l’ordre de la théorie cette philosophie politique qui'réunit, plus que ne l’avait fait aucune autre, l’élévation dans les idées et dans le but, la précision dans la recherche des moyens.

Dans le livre intéressant qu’il a consacré à l’étude des théories politiques, M. Edmond de Beauverger a su faire ressortir plus d’une leçon utile. L’esprit général de son ouvrage est spiritualiste et à beaucoup d’égards libéral. M. E. de Beauverger ne réduit pas la politique aux surprises de la force et aux expédients de l’habileté. 11 lui assigne un plus noble but dans le perfectionnement de l’espèce humaine. Si son livre, écrit avec une élégante précisior, présente des lacunes; si quelques jugements, celui par exemple qu’il porte sur Sieyès, pèchent

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par un excès de partialité favorable, s’il est d’autres écrivains auxquels il n’a pas, selon moi, rendu suffisanmient justice, il n’cn est pas moins une source le plus souvent exacte d’informations, une sage et instructive étude. L’auteur a eu raison d’insister sur le caractère expérimental que doit présenter de plus en plus la science politique , je voudrais même qu’il l’eût marqué davantage encore. une analyse d’utopies parfaitement vaines j’aurais préféré une étude substantielle des problèmes qui forment le champ de la politique proprement dite. Je tiens peu à des détails, curieux d’ailleurs, sur VOceana et sur la Cité du soleil. Que nous aj>prennent-ils sur l’état présent, sur l’avenir probable de la société, sur les conditions normales auxquelles doit satisfaire toute politique rationnelle? car, je tiens à le répéter, il y a une politique rationnelle comme il y a une mécanique pure. La notion de l’Étiit ne se suffit pas moins à elle-même que la notion du beau ou la notion de la ligne droite. Il y a quelque chose de permanent dans la nature des combinaisons qui forment la machine gouvernementale ; le degré et la mesure dans lesquels ces éléments s’associent varient seuls. C’est ce qu’on oublie ou feint d’oublier beaucoup trop aujourd’hui, par suite d’une réaction à son tour exagérée contre les constitutions abstraites. On commente servilement, dans l'ordre politûjue, un mot célèbre de M. de Maistre : on veut bien qu’il existe des Chinois, des Persans, des Anglais, des Espagnols, des Allemands, des Français, c’est-à-dire hommes, maisl’Ao^nnîe, on soutient qu’il ne se rencontre nulle part. Autant vaut dire qu’on ne voit jamais le genre, mais seulement les individus : grande

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