Tarifs douaniers plus ou moins libéraux. 1? Cultes
La puissance cVun Etat repose sur des bases matérielles et des bases morales.
Les bases matérielles sont:
Le Territoire. Le territoire est le lien le plus visible des sociétés; c'est ce qui constitue à proprement parler la patrie. Sans territoire il n'y a que des tribus, mais jamais un Etat. La terre est aussi la mère nourricière de ses habitants. Labourage et pâturage sont les deux mamelles de CEtat, disait déjà Sully. Ses produits procurent le vêtement et l'abri contre les intempéries des saisons; ses profondeurs recèlent des richesses de toute nature ; sa situation influe sur la santé et sur la prospérité du peuple ; sa configuration peut faciliter ou entraver la défense contre des ennemis extérieurs. Kst-il nécessaire d'ajouter de quelle importance est l'étendue du territoire?
La Population. Quel que soit le but ou la mission qu'on puisse attribuer à l'Etat, que l'on considère l'organisation politique comme établie dans l'intérêt de la société ou de l'individu, c'est toujours de l'homme qu'il s'agit. C'est pour l'homme que tout est créé. Mais s'il en est le but, il est aussi le plus puissant des moyens. A quoi servent les dons les plus précieux de la nature, si personne n'en jouit? Quelle utilité ont les machines les plus énergiques, quand personne ne les dirige ? Que signifient les lois les plus sages lorsqu'elles ne
Bhick, l'uignanre c.nnp. 1
protègent personne? L'homme étant ainsi à la fois but et moyen, la puissance ou l'importance d'un Etat civilisé est à beaucoup d'égards proportionnelle au nombre de ses habitants. De ce nombre dépend notamment la force de son armée, et par suite l'influence qu'il peut exercer sur les autres pays.
Or la troisième base matérielle c'est
L'Armée. Elle se divise en troupes de terre (l'armée proprement dite) et marine. Tant que le canon sera Pultima ratio, le droit du plus fort continuera d'être le plus fort droit. Il est dans la nature humaine que celui qui se sent puissant soit disposé à faire prévaloir ses vues sur ce qu'il faut tenir pour juste et équitable. On n'arrivera à l'unanimité sur les principes de justice, ou plutôt sur leur application, que lorsque la brebis pourra paître à côté du loup sans avoir à craindre qu'on l'accuse de troubler l'eau. Tant que cette heureuse époque ne sera pas inaugurée, il sera prudent de rayer des canons, et d'exercer des hommes à les bien servir. Mais pour se procurer les uns et entretenir les autres il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Par conséquent, la quatrième base matérielle de la puissance politique, consiste dans
Les Finances. Si l'or est une chimère, ce ne peutêtre que dans l'île à' Utopie. Du moins n'avons-nous pas pu découvrir d'autre pays où ce dicton puisse s'appliquer avec quelque apparence de raison. Partout ailleurs il est un moyen énergique pour faciliter les progrès moraux et intellectuels d'un pays. Il est surtout le nerf de la guerre. L'étude de la puissance financière d'un Etat est donc aussi nécessaire que celle de sa puissance militaire. Seulement, elle est beaucoup plus difficile, parce que son objet est bien plus compliqué. D'un autre côté, si les sources qui alimentent les finances sont connues, leur abondance ne saurait être facilement évaluée. Or ces sources sont:
Les Forces productives du pays ou de sa population. Nous venons de désigner la cinquième base matérielle de la puissance politique. Une fontaine à laquelle on puise coustamment, sans que l'eau consommée soit remplacée à mesure par des affluents, sera bientôt tarie. Il en sera de même d'un Trésor, qui n'a pas, pour l'alimenter, une agriculture avancée, une florissante industrie, un commerce étendu. En d'autres termes, pour qu'un Etat soit riche, pour qu'il puisse à tout moment trouver les fonds dont il a besoin, il faut que sa population soit dans l'aisance et sache l'entretenir par une production active et non interrompue.
Voilà donc les bases matérielles de la puissance; mais en quoi consistent ses bases morales?
Leur énumération complète n'est pas sans difficulté. Il est inutile de dire que la diffusion de l'instruction, la moralité, la légalité, une administration bien organisée, devraient être placées en tête de la liste. Ces points sont incontestables et incontestés, nous n'avons donc pas à nous y arrêter; il ne nous reste donc qu'à faire ressortir les suivants.
Un but politique poursuivi avec persévérance. Lorsqu'un gouvernement est inspiré par une idée politique, il y fait converger toutes ses forces, toutes ses ressources; il profite de toutes les circonstances, et sans cesse à la recherche de moyens de réaliser son idée, il en découvre constamment de nouveaux. L'histoire nous apprend que lorsqu'on poursuit un but avec persévérance, on réussit généralement à l'atteindre.
Le succès est d'autant plus probable, d'autant plus certain même, que le peuple s'associe plus cordialement aux efforts du gouvernement. Une politique purement gouvernementale peut choquer les sentiments de toute ou partie de la population, peut léser des intérêts plus ou
moins légitimes, et susciter ainsi des résistances intérieures qui affaiblissent nécessairement l'Etat. De plus, une politique partagée, approuvée par la nation, outre qu'elle est généralement plus conforme h la morale, donne au gouvernement une sécurité et une décision dont la valeur ne saurait être exagérée.
La puissance d'un Etat s'accroît aussi, mais seulement pour un temps limité, par l'effet de l'enthousiasme et malheureusement aussi par le fanatisme, et par les passions. Les passions sont des alliés formidables, mais dangereux; il est difficile de les diriger, plus difficile encore de les modérer, de les empêcher de dépasser le but.
Il est encore un auxiliaire politique dont le pouvoir est immense, c'est l'opinion publique. C'est une chose mys- térieuse que l'opinion publique! En quoi consiste - 1 - elle ? Comment se forme-t-elle? Comment agit-elle? Personne ne le sait. Néanmoins devant elle il faut que tout se plie ou se brise. L'opinion publique a cela de particulier, qu' elle ne se renferme pas dans les limites politiques ou géographiques d'un Etat, de sorte que le gouvernement qui est porté par elle trouve des appuis et des ressources même à l'étranger.
Il nous reste encore à mentionner un élément de puissance politique, c'est le génie, le talent de l'homme qui dirige, qui est l'âme du gouvernement. Celui qui veut mesurer toute l'importance de cet élément, n'a pas besoin d'étudier l'histoire. Il n'a qu' à s'adresser aux hommes les plus illettrés et à leur demander de nommer quelques princes, empereurs ou rois, et l'on verra combien la tradition et l'histoire sont d'accord.
Toutefois, il n'est nullement nécessaire d'être un génie politique hors ligne, pour exercer une grande influence sur une nation ou sur un siècle. Des hommes de talents ont plus d'une fois réussi à dominer les événements et à changer, pour ainsi dire, le cours de l'histoire.
Il semble superflu de faire ressortir la profonde différence qui distingue les bases morales des bases matérielles de la puissance politique. Si l'on est parvenu à mesurer l'intensité de la lumière et de la chaleur, de l'électricité et du magnétisme, si l'on divise en degrés les manifestations de ces imjwndérables, si l'on détermine la rapidité du rayon qui part du soleil, on n'en est pas encore venu à peser ou à mesurer les rapports moraux entre les hommes et entre les sociétés.
Nous devrons donc nous abstenir de dresser une échelle de la puissance des divers Etats. Même si les éléments moraux de l'influence politique pouvaient être mesurés, une pareille échelle serait à peine exacte pendant un moment, car la composition et la force de ces éléments se modifient . sans cesse et souvent d'une manière inattendue. Nous nous proposons donc de comparer seulement les bases matérielles de la puissance des Etats de l'Europe, le lecteur saura bien compléter notre exposition en tenant compte de l'influence que peuvent avoir les éléments moraux à un moment donné.