‹ Puissance comparée des divers états de l'EuropeChapitre 2 sur 27 · L.E TERRITOIRE · texte numérisé non relu

L.E TERRITOIRE

La première impression qu'on éprouve en jetant les yeux sur la carte de l'Europe, c'est celle de l'étendue inégale du territoire des divers Etats. Il n'appartient qu'à l'histoire de faire connaître les causes de cette inégalité, de raconter les vicissitudes, les changements tantôt lents, tantôt brusques ou soudains qu'elle a eu à subir. Notre tache se borne à examiner le résultat actuel de ces transformations, à exposer la situation présente. Toutefois, bien que la carte de l'Europe soit le point de départ des réflexions que nous allons présenter au lecteur, nous éviterons d'empiéter sur le domaine de la géographie. Nous nous proposons simplement d'analyser brièvement l'impression dont nous venons de parler, et de rechercher l'influence que peuvent exercer non seulement l'étendue des territoires, mais encore leur situation géographique, leur groupement et la nature de leur frontières.

Notre tableau II donne la superficie de chaque Etat en milles carrés de 15 au degré et en kilom. carrés. Mais sans se reporter à ces colonnes de chiffres, un simple coup d'oeil sur la carte fera connaître que la Russie est plus grande que la Suède et la Norwége, que la presqu'île Scandinave est plus étendue que celle de l'Italie, que la superficie de la Grande-Bretagne dépasse celle de la Belgique, Mais on se

tromperait en accordant à la superficie seule une importance par trop exclusive. La puissance d'un pays n'est pas uniquement déterminée par le nombre de kilomètres carrés qu'il couvre. Ce serait dire que le Brésil est plus puissant que la France, ou que la Grande-Bretagne, ou que l'Allemagne et même que ces trois pays ensemble. Le chiffre de la population est un critérium plus sûr de la force que le territoire, car, toutes choses égales d'ailleurs, un Etat qui compte 10 millions d'habitants jouera toujours un rôle plus considérable dans le monde qu'un pays qui n'en renferme que 5 millions. Nous insistons pourtant sur l'égalité des circonstances, car une civilisation morale, politique, matérielle, supérieure compense en une très -grande mesure l'infériorité numérique de la population. Qu'on compare, pour s'en convaincre, le vaste empire de la Chine avec l'un des Etats grands ou même seulement moyens de l'Europe.

Néanmoins, l'étendue du territoire n'est pas une chose indifférente.

Un vaste pays d'une fertilité médiocre et peu peuplé est facilement défendu et difficilement conquis. Si la contrée est grande et fertile, si elle renferme encore de bons terrains à défricher, l'aisance s'y acquiert sans trop de peine, la population s'accroît dans une progression rapide, de sorte que sa puissance relative augmente presque d'année en année et modifie l'équilibre international. En moins d'un siècle l'empire du Czar renfermera dans ses limites actuelles ou moins 100, peut-être 120 millions d'habitants, tandis que les huit provinces de la Prusse en compteront à peine 25 millions, et les 89 départements de la France 40 à 45 millions tout ou plus.

D'un autre côté, et nous trouvons ici une compensation pour le peu d'étendue du territoire , les petits Etats sont en

général très-peuplés et presque partout le niveau de la civilisation s'élève avec la densité de la population. Plus les rapports entre les hommes se multiplient, plus aussi deviennent nombreux les rayons qui vont former le foyer du progrès. €'est là une des causes de la supériorité des grandes villes sur les petites.

Après l'étendue d'un pays, c'est sa situation géographique qu'il importe de considérer. Tout a été dit sur l'influence des latitudes ou du climat, il ne nous reste qu'à ajouter quelques mots sur les avantages relatifs que procure la mer aux Etats de l'Europe.

Si l'on considère l'Allemagne comme une unité, il n'y a que la Suisse qui ne participe pas à ces avantages. Tous les autres Etats possèdent des rivages maritimes plus ou moins étendus.

Mais, pour employer une expression vulgaire, il y a mer et mer. Des centaines de kilomètres de côte sur les bords de la mer Blanche et même de la mer Noire ne valent pas un bon port dans la Baltique, et comment comparer une rade dans cette Méditerranée septentrionale avec un havre sur l'Atlantique ! Aucun effort de l'art ne saurait faire disparaître entièrement les désavantages de la situation géographique. Il ne reste qu'à chercher à les compenser par des avantages équivalents d'une autre nature.

Si l'on voulait classer les Etats européens d'après leur situation maritime plus ou moins favorable, il faudrait cer-

tainement donner le premier rang à la France. Elle a sa part de la mer du Nord (ou d'Allemagne), de la Manche, de l'Atlantique et de la Méditerranée. L'Espagne seule a une position à peu près semblable. Néanmoins, les îles Britanniques pourraient bien réclamer la supériorité sur la presqu'île Ibérique, parce que la mer du Nord est peut-être

— bd by Guu^ Ic

actuellement plus importante que la Méditerranée. En classant les autres Etats, non d'après l'étendue des côtes, mais d'après leur situation maritime plus ou moins avantageuse pour le commerce international, voici l'ordre qu'on devrait leur donner: Portugal, Zollverein, Norwége, Belgique, Pays- Bas, Italie, Grèce, Turquie, Danemark, Autriche, Russie, Suède, Prusse seule.

Ajoutous que des cours d'eaux navigables, des canaux, des chemins de fer, ainsi que l'activité et l'esprit d'entreprise des populations, et bien d'autres circonstances encore, peuvent tellement atténuer la défaveur de la situation que, si nous avions pu tenir compte de cet élément dans notre classement, la série eût été composée différemment.

Le groupement des Etats offre de l'intérêt au point de vue de la multiplicité des rapports que le voisinage fait naître entre leurs habitants respectifs. Les relations commerciales ne sont pas les seules créées par le voisinage.

Le groupement des Etats emprunte encore une importance politique majeure aux obstacles qu'il peut opposer soit ii la guerre, soit à l'alliance entre certaines contrées.

Les rapports de voisinage entre les nations sont facilités ou entravés par la nature des frontières. Les frontières préférées sont celles que forment la mer, des fleuves ou de hautes montagnes.

La mer sépare et unit: elle creuse un abîme entre les ennemis et porte des ponts qui marchent pour rapprocher les amis. A ce point de vue l'empire Britannique a une situation enviable. D'ailleurs, s'il est une contrée qui ait des frontières ^naturelles", c'est la Grande-Bretagne. La terre et l'eau se distinguent l'une de l'autre d'une manière si tranchée qu'elles sont considérées par le peuple comme deux éléments opposés. De là vient qu'on préfère les fleuves comme frontières, bien

que les montagnes inaccessibles ou sans routes constituent des séparations plus réelles.

Les péninsules possèdent également des limites assez tranchées. L'Espagne et le Portugal, l'Italie, la Suède et la Norwége, le Danemark, la Grèce, la Turquie sont des péninsules. On pourrait comprendre la Russie dans, cette énumération , car l'empire moscovite ne tient que d'un côté au continent de la civilisation, à l'Europe, tandis que partout ailleurs il est limité par la mer ou environné de déserts ou territoires habités par des peuplades barbares.

Parmi les autres Etats de l'Europe, c'est la France qui ressemble le plus à une péninsule. Au nord, à l'ouest, au sud elle confine à la mer; au sud -ouest s'élève la chaîne abrupte des Pyrénées. C'est presque seulement à l'est qu'elle a des voisins. L'Allemagne, la Prusse et l'Autriche, ainsi que la Suisse, et même la Belgique et les Pays-Bas sont des contrées centrales avec des frontières presque privées d'obstacles naturels. L'Allemagne surtout forme, géographique ment et politiquement, le coeur de l'Europe. C'est pourquoi elle ressent le contre-coup de toutes les convulsions qui en bouleversent les extrémités. L'honnête Michel a d'ailleurs une surabondance de sentiment qui lui fait prendre cordialement part aux maux de tout le monde; il est vrai que de méchantes langues prétendent qu'ayant dépensé tous ses sentiments en faveur des autres, il est devenu parfois trop indifférent sur ce qui se passe chez lui. Mais c'est de la médisance.

Le territoire » et la population ont entre eux le même rapport que le corps et l'âme. La psychologie n'est pas encore parvenue à faire, dans les actions de l'homme, la part de chacun d'eux; de même, en politique, il est souvent difficile

de séparer les effets dus aux circonstances territoriales de ceux qu'on doit attribuer aux circonstances sociales ou économiques. Nous devons donc renvoyer au chapitre suivant certains détails quele lecteur s'attendait peut-être à trouver dans celui-ci.

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