CHAPITRE Ier
idées générales. ,— Situation de la France au mois de septembre i8i6\.
'|J>r4es syiftptôraaes les phxs effrayâns dune révolution politique, c'est' le défaut d'unité daus les désirs et dans les actions. En 1789, la, itéritable cause des malheurs qui se préparaient , et qui devaient affliger la France et l'Europe pendant un long avenir, fut sans doute cette opposition qui naît de volontés Contraires. Le peuple > éclairé par les lumières -fite laphilospphie, aliquel des voix imprudentes ^peut-rëtre avaie&t fait entendre le nom toujours séduisant de liberté , la desirait sans modération. Haine aux privilèges , amour de
l'égalité ! telles étaient les clameurs populaîresw Le^-nebles , placés depuis le commencement tîeîa monarchierhms tm état d'hostîtité constante avec le peuple et d'hostilité passagère avec le souverain , ne soupiraient qu'après le retour de l'ancien ordre de choses. Loin de consentir à des concessions demandées impérieusement, ils ne songeaient qu'à ressaisir ce pouvoir féodal qui plus d'une fois mit en péril l'autorité du souverain, mais auquel Charles VII , Louis-le-Gros , Louis XI et Louis XIV avaient porté le coup dé mort. Le clergé réclamait aussi ses privilèges ; il lançait d'impuissantes foudres contre des principes qui tôt bu tard devaient réduire et tnênïe effacer sa puissance temporelle. Enfita le Roi de îVance voulant le bien , mais ne pouvant 4e forire , circonvenu par la noblesse, qui darns le è^mmun danger sféfeit réunie a» ttàroe, forcé de? faire des coricés&dns h tin {pebple devenu exigeant, fcreé délies 'rétracter petr respect pour le ctergé , offiteit le déplorable contras** dfe l'amour 4ht bien et1 dte^rliWpwdsance d'empêcher le mal, des Vertus privées et des faiblesses politiques.
Cette réunion tfétémeris contraires et pour
ainsi dire hétérogènes , dut occasionner un choc violent , une explosion terrible. Le peuple, dans lequel réside la nation, dut rem* porter la victoire; mais il la paya cher , et les avantages en furent perdus par son inexpérience. Il sut défendre sa liberté à l'extérieur, mais il ne connut point le secret de la conserver au-dedatls. La révolution d'Angleterre, dont l'exemple était si réceut , ne put l'instruire ; l'histoire fut encore une fois inutile , et un Cromwel nouveau vint s'asseoir sur les tombeaux réunis de la liberté et du pouvoir royal. Le despotisme militaire pesa sur la France et sur l'Europe, et cette nation, qui avait fait , pour conquérir son indépendance , tant et de si nombreux sacrifices; cette nation qui , seule et soutenue par l'unique pouvoir de la liberté , avait remporté des triomphes si honorables, se laissa éblouir par une gloire meurtrière, se méconnut assez pour apporter sous les drapeaux de la tyrannie le même courage que sous l'étendard de la patrie et du civisme.
Le despotisme tomba enfin sous le poids de sa propre grandeur , et pour que la leçon fût conduite jusqu'où elle pouvait s'étendre , Tan-
cientie monarchie devint en triomphe dominé? la vieille France. Le peuple là reçut à braà ouverts comme sa libératrice ; il lui demanda de réparer les crimes du gouvernement quelle remplaçait , et compta assez sur Ses lumière^ pour espérer d'elle TaccotiiplisseiHent de ses désirs.
La tyrannie militaire abattue , d'antiques idées se réveillèrent. La France se ressouvînt de ce qu elle avait été dans les premiers jours de sa révolution , et de ce qu'elle était devenue pour prix de ses fautes et de ses égaremens. Elle remonta à leur Source , et reconnut dans tous lés malheurs qui avaient pèse sur elle non le crime de la liberté , mais là conséquence forcée de son inexpérience. Elfe revenait d'une longue tourmente; elle avait acquis dans la traversée lèâ connaissances et la maturité d'un habile pilote. La France demeura donc ferme dans sa volonté ; elle ne songea qu'à ramener ses institutions à ce quelles étaient au commencement de sa révolution , qu'à les fonder sur une liberté sage, dont elle choisit un gardien danà la personne d'un Roi éprouvé par le malheur , et éclairé parla cutture des arts.
Tfels étaient les désirs du peuple, et ce notait pas en vain qu'il en attendait l'accomplissement de la sagesse royale. Si le Roi fût re-« venu seul de son exil , il n'est pas douteux que la France n'eût aussitôt joui de la liberté aussi étendue qu'elle peut lêtre* La Charte, premier bienfait de son règne, des ordonnances sages çt libérales x la manifestation souvent renouvelée de sentimens vraiment français, tout concourt. à justifier une opinion qui ho* nore notre monarque, et qui lui assure lattar çhement sincère des amis de la liberté.
Mais Louis XVIH amenait k sa suite une foule de nobles, des prêtres dont la mémoire était fidèle ? et (jui, par défaut de lumière autant que par intérêt particulier, ne consentirent point à ratifier les concessions du monarque. Revenant à leur, ancienne tactique, ils s'interposèrent entre le Roi et lç peuple; aigris par desjnfortunes peut- être méritées, ils. renouèrent cette coalition qu'ils firent de tout temps contre ce qiv ils appellent la- roture i et comme $i ml Roi de France n'avait point le droit de modifier son autorité , ils voulurent mettre une opposition dangereuse à ses plt*& Jouables ypjontés* Si la sagesse de. celui-ci
(6) n'eût prévenu les suites de ces prétentions , s'il n'eût soutenu d'une main ferme les institutions qu'il avait fondées , les symptômes qui annoncèrent la révolution se seraient reproduits avec un caractère plus effrayant.
En effet , ces dissidences d'opinion et de conduite dans les grands et dans le peuple se remontraient avec une nouvelle énergie, alimentées par d'anciennes rivalités et par des haines récentes. La noblesse , fidèle à son antique principe de tout mettre en usage pour dominer , recourut cette fois à un moyen nouveau. Les institutions accordées par la Charte pour assurer l'indépendance française furent détournées de leur but et de leur direction. Les grands , pour opprimer le peuple , tournèrent contre lui-même les moyens de liberté qu'il avait conquis. La Chambre des Députes., instituée pour défendre les droits de la nation , fut tout-à-coup remplie des adversaires de ces droits, et par une bizarrerie funeste, les plus ardens partisans de l'inégalité se firent tribuns du peuple; ils briguèrent et reçurent un mandat dont ils méconnurent publiquement, la nature. Lés députés de i8i5 déclarèrent à la tribune qu'ils ne représentaient
(7) personne , mais qu'ils étaient envoyés pour soutenir leur opinion particulière (i).
On doit croire que cette Chambre ainsi composée ne vota jamais dans l'intérêt du peuple* Déclarant qu elle n'était point manda* taire de la nation , elle dut naturellement opiner selon son intérêt personnel. Plusieurs des lois qu'elle rendît sont le modèle des lois antipopulaires, et souvent l'autorité, plus populaire que les représentai, fut obligée de repousser les dons funestesque ceux-ci voulaient lui faire.
Si la Chambre des Députés eut eu le pouvoir -de constituer la France ; si la sagesse de la Charte n'eût opposé une digue puissante aux usurpations et aux souvenirs; si elle n'eût placé un contre-poids dans la Chambre des Pairs , il n'est pas douteux que notre patrie n'eut été agitée d'une violente tempête. Mais , il faut le dire, la Chambre des Pairs la sauva par sa prudente résistance. Elle eut pu lui épargner de grandes peines si eUe eût repoussé une autre loi avec le même courage qu'elle re-
(i) Voyez le Moniteur, séance du &4 juillet i8i5, discours de M. Royei*-CoUaxd.
( 8 > poussa celle des élections ; maïs du moins sera-ce une belle portion de gloire pour ella de nous avoir garantis du malheur de conserver cinq ans une assemblée à laquelle six mois avaient suffi pour jeter 1 épouvante dans, les cœurs vraiment français.
Telle avait été la conduite des députés de i8i5; institués, pour défendre la Charte de toute atteinte , ils avaient d'abord modifié ses plus importantes dispositions, puis manifesté l'intention de la saper dans sa base. Nommés pour garantir les citoyens du pouvoir arbitraire , ils avaient fourni au pouvoir arbitraire tous les moyens d'esclavage ; destinés à pré-? server le peuple des persécutions de l'autorité, ils avaient grossi le nombre des persécutés ; enfin , gardiens naturels de toutes nos libertés, de la liberté des cultes principalement, on les avait vu dabord nier l'existence des trour bles religieux dont le Roi consacrait la réalité, en les réprimant publiquement , puis réclamer la faveur de l'amnistie pour les siçaires. qui s'en étaient rendus coupables.
Les députés de i8i5 étant arrivés au terme de leurs travaux , ils retournèrent dans leurs $epartemens recueillir les éloges de leurs créa-
(9) Jures. Une réaction est toujours le signal d'une réaction nouvelle en sens contraire , mais ellq peut amener des décbiremens terribles. Lu conduite des membres de la Chambre avaient; laissé de longues traces , des traces destructives et ineffaçables. Leurs délibérations, dans lesquelles une voix généreuse ne pouvait im-? punément $e faire, entendre , avaient retenti jusqu'aux extrémités de la France ; des larmes avaient coulé des yeux de tous les hommes sensibles. Mais rien n'approchait de la douleur de ces Français purs de toute erreur, dont l'âme libérale et vertueuse voyait se flétrir les espérances données par un Roi législa? •leur,. qui lui-même ne pouvait apprendre sans une profonde affliction là destruction presque entière de cette Charte que la France avait reçue avec reconnaissance , cette Charte qu'il avait jurée , cette Charte > son plus beau titrée aux yeuœ de la postérité' (i).
Jaloux de maintenir son ouvrage , et plus encore de rassurée les bons citoyens justement alarmés, ta Roi rendit alors l'ordonnance du
(i) Propres paroles du Roi , dans spn discours à 1% Chambre | le \8 mars i§i5*
( »o) 5 septembre 1816. Lès mois sont impuissant pour exprimer le mouvement unanime qui se manifesta spontanément de la Méditerranée à la Manche , du Rhin à l'Océan , à la nouvelle de cette loi salutaire. Il n'est point de ville , de bourg > de chaumière où parviennent les feuilles publiques , qui ne retentit d acclamations. Il sembla que la liberté , long-temps voilée d'un nuage funèbre , reprenait tout-àf coup un nouvel éclat. Mais tel est le caractère des Français; quand les maux ne sont plus, ils oublient leurs auteurs. A peine quelques voix s'élevèrent pour accuser les députés de x8i5. Il suffisait d'être délivré de leur tyrannie et qu'ils fussent abattus : leurs erreurs reçurent le nom modéré de zèle imprudent; et tandis que des journaux qui leur étaient Tendus se laissaient à peine arréterpar un prétendu respect pour l'autorité royale, les Feuilles" de l'opposition se contentaient de dire avec réserve , que Y opinion était favorable à la mesure qui cassait ia Chambre des Députés. Les constitutionnels victorieux se trouvaient assez payés de leurs efforts par la conquête de la liberté publique.
Mais les vaincus ne pardonnèrent pas leur
défaite; ils tournèrent soudain leurs regards vers les élections nouvelles, et recoururent à d'autres intrigues pour ressaisir, dans la Chambre convoquée aux termes de la Charte, l'autorité qu'ils possédaient dans la Chambre dissoute» On a répelé jusqu'à satiété •que le Gouvernement avait exercé une influence inconstitutionnelle sur les nominations des membres de la Chambre de 1816; mais on n'a rien dit des intrigues sans nombre , des menées so&rdéè qui furent conduites par la noblesse ultra* royaliste. On n'a pas dit que lès riches seigneurs des paroisses avaient' tbut mis en &uVt<è pour s'emparer de l'esprit des habitans dés campagnes , sur lesquels as avaient l'autorité d'un vieux respect et celle de la richesse. Les uns ont fait intervenir le ministère des prêtres? les autres ont cherché à épouvanter leurs nombreux fermiers en les menaçant de lés chasser de leurs domaines , et en les plaçant ainsi entre la perte de leur liberté ou celle de leUr fortune, fl en est un grand nombre dont le courage n'a point résisté à la crainte de manq^r de pain.
Ces réflexions atitictpées sur les-élections de 1816 trouveront des developpéménsplus
étendus dans le chapitre suivant. Dans Tintention où nous sommes de considérer la Chambre dernière squs tous ses rapports différons , il est de notre plan de discuter la validité des pouvoirs attribués à ses membres.. Cette assemblée réunie pendant cinq mois a fondé des institutions desquelles dépendent HOtre tranquillité, , notre grandeur, notre gloire futures. La loi des élections, le sys-* tème de crédit doivent avoir des conséquences si importantes qqe peut-être aucune session xie mérite autant d'être connue que la session de i8i6. L'équitable, postérité qui bientôt commencera pou* elle , suivant l'expression d'un orateur (i), lui assignera un rang distingué , sinon dans ses affections , du moins dans ses souvenirs,
: On trouvera peut- être dans ces réflexions sur les députés de 1816 certains éclaircissement i de Téuigme politique offerte par la conduite de l'opposition de cette année, qu'il faut bien $e garder de confondre avec l'opposition de Tannée i8i5. C'est une étude très-utile dans, les circonstances actuelles que celle du earac^
(1) B|. <fc 9<wld..
1ère tfurf r,gi*and tiôrnbre cKuHra-foyâlistéSi Elle' pôuVra mettre la nation à même de se fbrhierune juste oprriion-, et de se 'garant* delà sétludion des apparences. ' ,!t
'" Et* corifiant quelques doutes sur'i'teiïtiète frafïthîse1 des opposans ,' nous ne; ^ôrarne^ point cohdtiits par te vâm* plaisir dë^ dogmatiser dés hommes d'ailleurs" dignes' d'égards. Notfô' 'usons seulement de la liberté de la presse qui nous est enfin âfrcordéè ,*et qui rife sera pas détournée dé son ]but tant qu'ëHb ' sera consacrée à* proclamer des vérités utiles au bien de tous. ■•/••>'■
Nous avons conçu de grands projets datte m petit ouvrage. Ne serons*nous point accusés de témérité d'avoir assez espéré d'un talent si faible pour entreprendre de caractériser les principaux membres d'une assemblée impo- # santé et respectable dans son ensemble ? Cette tâche , qui demande une grande sûreté d'opinion, est bien délicate; nous le savons, et cependant nous l'avons entreprise. Son utilité réelle, puisqu'il s'agit de faire connaître des hommes destinés à nous représenter pendant cinq ans , nous a décidés.
Si Ton ne laissait à ceux qui font des ou-
(>4) vrages une certaine liberté de pensée , ik ne pourraient jamais atteindre à la hauteur des vérités utiles et courageuses» Nous userons de celte liberté dans toute son étendue. Nous chercherons à apprécier les orateurs de chaque parti , sous le double point de vue du talent et des principes politiques; mais.si nous combattons sévèrement les opinions , nous Respecterons toujours le$ hommes. Nqus dirpusau lecteur, cgmme le philosophe Diderot : («Partout où, vous croirez apercevoir n quelque chose de contraire à ce principe > » soyez persuadé que vous ne nçus avez pas .» compris (i) ».
( i)î Pmêé* sur finicrprUaiien de h NçuUn.