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Puissances de Pascal

Est-ce la grande paix, qui tombe d'un coup et qui écrase, comme si le ciel se laissait choir, d'un bloc, sur

la terre? Ou bien, est-ce rapaisement et les derniers frissons du combat, qu'une main toute-puissante maîtrise, endort et nivelle, comme une mère fait le lit de sa fille souffrante, tire les draps et la chemise pour qu'elle ne fasse pas un pli ?

A mes yeux, dans Tantichambre du sépulcre, Pascal lutte encore contre luimême et contre le monde, dans Tespoir ineffable d'être vaincu : c'est Jacob mieux instruit, qui veut laisser sa chair, sa vie et tout son être aux mains de Jésus-Christ. Le masque de Pascal, c'est toujours la tragédie.

Je veux être plus confident de ce mystère, que de sa vie même. Je veux voir de plus près ce grand mort, et connaître d'où lui vient une si ardente lueur de tristesse. Peut-être, est-ce un reflet de l'extrême amour, qui est toujours nourri d'extrême douleur. Ha, je voudrais que

ce ne fût point la lumière cruelle de la défaite.

LA grandeur de Pascal n'est pas dans rintelligence, si grande soit la sienne; mais d'avoir Tâme si intense et si nue. J'y touche ce qui le sépare de ceux même qui l'admirent le plus : ils le saisissent mal n'étant pas à l'échelle. C'est pour eux qu'il estsceptique. Ils le voient toujours comme il eût été, s'il vivait parmi eux. Pascal a eu tant d'avenir dans la pensée, qu'en effet nous l'avons encore au milieu de nous.

Spinosaesttout de même, à l'autre pôle de la sphère. Pascal vous semble douter dans le trouble et les tourments : il n'est que brûlant à l'excès ; et vous ne pouvez souffrir le brasier de cette âme. Et Spinosa, qui vous paraît si calme vous ne sentez pas comme il est impassible et glacial, mortellement.

Pascal est notre Dante. Mais Paris est un monde près de Florence. Plus d'art, chez Dante; et dans Pascal, plus d'infini. Tous les deux d'égale passion, également intense.

Le vieux Toscan est le prophète d'une époque déjà morte. Pascal est Thomme de tous les temps : parce qu'il fait la place nette. Selon qu'on se plaît ou non à Pascal, on pense etTon crée, en pensant : car il est le poète des idées; il les tire de l'argile, il les anime pour les tuer; et il les tue pour les tailler dans la pierre. Le Toscan purge la cité de tous ses ennemis : il met au ciel tous ceux qu'il aime. Son enfer est un parti, que le vainqueur déchire de supplices dans un puits; son paradis, une église dans une clairière. Mais Pascal a une autre portée. Pascal renverse Tordre entier des puissances. Il ruine l'empire des hommes au dehors et au dedans. En tout sens, il promène la torche et la charrue. Il

n'y tâche même pas : il vient, il voit et il détruit. L'enfer est ici, et il n'a point égard à ses plus fermes établissements. Où il n'y a point de certitude, pour Pascal, il n'y a rien. Et où il n'est que de la pensée, il ne peut y avoir de certitude. Le ciel que Pascal veut dire, c'est Dieu même, et non pas un Dieu de raison, mais un Dieu révélé. Dante est rtiomme d'une ville, tout au plus d'un pays. Pascal est l'homme de l'espèce en quête de la vie éternelle, qui seule est la vie, qui est notre cité, et notre patrie unique. Tout ce qui semble être est fonction de ce qui est uniquement : et s'il n'est rien, de tout ce qui paraît, rien ne peut être .

JE suis seul avec lui, dans l'ombre. Le soir va venir.

Le ciel est rouge, comme un étang à l'heure d'or, dans la campagne. Tout le

jour, la lumière et la pluie se sont combattues. A présent, les braises du crépuscule sortenttour à tour des cendres et y rentrent. Comme les élancements de la passion traversent ce calme mortel du néant, où notre vie se démène, le sang du soleil couchant frappe les branches nues et filtre, en longs cris étouffés, à travers les fenêtres.

Pascal est là; un rayon pourpre ranime son visage et colore sa joue creuse. Les ténèbres lui font un cadre. Il n'en sort point pour venir à moi; mais une clarté douloureuse Tillumine et me le désigne.

Je vis dans le même quartier de France où il a vécu; mais où fut la maison solitaire, c'est le tumulte du siècle, et la Ville au lieu des champs. Les mêmes arbres le virent, peut-être, qui me voient. C'est le même soleil qui brûle, comme pour ne se jamais rallumer, dans le même ciel que les brouillards obscurcissent, et latristesse du même

hiver à la même heure. Le feu et la nuit tête à tête, c'est le plus bel entretien.

Qu'il a souffert, ce Pascal! Quels orages a soulevés en lui la puissance contrainte, et le courroux de la volonté réduite au silence! Quels transports de colère et de remords! Se sentir la tête et le droit du maître, et se voir dans les fers! Il a couché dans la prison de Tinjustice. Il s'est effacé devant les soldats du prince. Je me rappelle son portrait déjeune homme, le crayon que fit de lui le vieux Domat, ce magistrat admirable, ce Romain, comme Lebret, le grand juriste, tout trempé dans Fhumanité de la coutume. Alors, que de vie et de bonheur, peut-être, en ce jeune Pascal ! Il découvrait le monde et sa propre force. L'avidité de vaincre fut impériale dans son âme. Il n'est savant, il n'est

docteur qu'il n'ait prétendu se soumettre. Toute sa politesse n'était qu'un fourreau de soie au plus dur mépris. Il n'avait pas d'égal et entendait n'en pas avoir.

Or, aussitôt, le voici malade; et il n'aplus un seul jour de vraie santé. Il a fait, comme peu d'hommes à son âge, l'épreuve capitale de la maladie. Je crois que les malades de cette sorte sont seuls des hommes : il manquera toujours de l'âme à ceux qui se sont toujours bien portés : ils abondent en eux-mêmes ; ils encensent la nature à leur propos; les plus beaux n'ont pas assez de vie intérieure; et de quel nez béat ils bontifient sur l'Olympe ! Il faut avoir été tenté : on ne l'est à fond que dans ces maladies continuelles qui n'ôtent point la force, mais qui l'entravent et la replient; qui ne nous séparent du monde que pour nous livrer entièrement au démon intérieur.

Visité de toutes convoitises, Pascal a vécu

COLLOQUE AVEC PASCAL ii

sévère, humble et pur. Il était trop de chair aussi, pour être indulgent à la chair.

NON. Vous n'êtes plus celui que vous paraissez être. Vous voici en deçà et au delà. Une grandeur nouvelle passe en vous toutes les autres et en efface quelques-unes. Vous n'êtes plus ce que vous fûtes : mais celui qui voulait être en vous, qui était vous plus que vous et que vous-même n'y connaissiez pas.

Vous étiez dans la douleur et Tinquiétude, comme un chêne dans la forêt venteuse : ce climat passionné fut le vôtre. Vous en êtes sorti, désormais.

Votre figure est celle de la souffrance qui se connaît pour telle et qui, pour mieux s'étreindre, patiemment se mesure. Ainsi elle a ce calme triste que vous n'eûtes jamais, homme de fièvre. Elle contemple,

et se presse sur son objet : elle boit sa contemplation. Elle est bien au-dessus, maintenant, de toute éloquence. Certes, vous ne voulez plus convaincre.

Voilà ce beau front en forme de miroir, dune mesure si exacte, d'une modulation si fine et si forte, qu'il passe du tourment à Textase, sans un pli, sans une ride, et qu'il est, par-dessus tout, suave. Des sourcils au menton, deux grandes rides font sillon, une vallée où l'œil est enchâssé; et là, entre le nez frémissant et les pommettes, quel profond chemin de larmes. Et cette ride encore, cette parenthèse d'ironie sans péché qui ferme vos lèvres ardentes, et modèle votre petit menton d'enfant.

Moins d'amertume que d'excès. Et quelle que soit la douleur, elle ne passe pas la force. Vous vous gardez contre votre propre violence : cette bouche, ces yeux se ferment sur les traits mortels qu'ils

pourraient lancer. Je lis dans le secret de votre silence Taveu des plus hautes passions, et par là de toutes les peines. Vous n'êtes pas celui qui donne des lois au feu sur un morne désert de rhétorique et de glace. Pour moi, vous n'êtes pas une ombre. Vous êtes un des hommes vivants qui m'importent le plus.

LES beaux morts sont graves : c'est qu'ils nous pèsent. Ils sont partis nous laissant, comme une statue de plomb entre les mains, l'ombre très dure de ce qu'ils furent, qui ne nous répond pas, et qui n'est plus eux que pour nous.

Vous, Pascal, votre air est d'un sérieux terrible. Sous le masque, on dirait que vous y êtes encore. Une curiosité profonde, qui se repaît enfin, vous rend attentif. Vous savez tout, l'embrassant

d une vue mystérieuse; et vous cherchez à savoir davantage. Vous écoutez la parfaite harmonie ; et dans Taccord vous vous apprêtez à reconnaître toutes les notes et chacune. Peut-être, vous êtes en train de ruinerla mort, aprèsavoirpénétréla mort.

Et même une sorte d'étonnement, immense et confus, éclaire par le dedans votre pâleur souterraine au delà de la vie. Vous rêvez, certes; vous rêvez. Et vous êtes pour jamais dans le rêve, ô grande âme sombre, qui avez ravi la lumière, pour avoir la lumière.

CE profil de grand juge et de grand moine s'est totalement fermé aux bruits du monde, qu'il perçut avec tant de délicatesse. C'est une porte de granit qui ne s'ouvrira plus. L'éloquence est scellée par la redoutable réserve de la mort. La force

persévère, et la pensée la plus opiniâtre. Ce héros n'ira plus à la bataille; mais rien n'a pu sans doute entamer son énergie nilacitadelle où il se retranche. Tant de passion! tant de dédain! On se demande sur quel empire cette ardeur exerçait son autorité royale. Où est le couvent, quel est l'ordre régi par cet homme souffrant? Son nez a presque de la ruse : il flaire les doutes et il perce les mensonges. Rien n'échappe à cette force subtile. On voudrait relever ces paupières, et découvrir le feu triste de ces yeux. Là était Taire aux éclairs; et la politesse, l'ironie, la soumission même au train du monde n'ont pu cacherla violence intérieure. S'il avait vécu trente ans encore, en Pascal le roi lui-même eût trouvé à qui parler.

Or, nous, à présent, nous trouvons ici qui nous parle.

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