‹ Puissances de PascalChapitre 2 sur 7 · COLLOQUE · texte numérisé non relu

COLLOQUE

AVEC Pascal, je suis tout à Pascal. Je ne me dispute pas à sa folie, qui est la sagesse que j'ai perdue, pour être sage. Que ma sagesse n'est-elle folle ainsi?

J'écoute en moi les mélodies de la foi dans cette âme profonde, et pour un moment je me retrouve en lui.

— J'aime et je veux, dit-il. Comme je veux, je suis. Je suis donc parce que j'aime. Je ne détruis que pour laisser faire le cœur. Qu'il ait tout pouvoir, pour être toute volonté. Et là même où il faut que je sache, si c'est contre lui. je ne veux pas savoir : je ne veux que vouloir et aimer : Credo, Domine l adjuva incredulitatem meafn !

Entre Dieu et la vie, il y a un rapport d'amour, dont le signe est l'homme.

— Que de ruines puissantes vous étiez capable de faire, mais en ne vous plaisant dans aucune. Cependant, vous ne les réparez pas : et telle est votre séduction sur nous. C'estpourquoi vous fûtes si peu compris dans votre siècle et vous Têtes si mal des autres. Vous avez plu, d'abord, parce que vous affirmiez; et Ton n'a pas vu le reste. Il vous faut plaire, à présent, par vos négations; et Ton ne sait pas que vous les détestez. La force pour exercer la force, ne vous contente pas. Vous êtes homme d'objet. Quelle douleur c'eût été pour vous, peut-être intolérable, si vous aviez dû promener votre tente de feu sur les déserts de la négation universelle . Au fond, vous ne doutez jamais. Vous êtes la force vivante, qui entasse les décombres, et qui affirme au milieu des décombres. Vous

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étiez né pour voir : c'est pour détruire. Mais bien plus encore pour être : c'est pour vouloir.

En vous, je trouve le terme de la pensée : rien ne lui résiste, que la volonté du cœur même. Or pour vous, grâce au siècle où vous fûtes vivant, c'était la foi; car la foi est objet. L'espérance du chrétien est parfaite; mais elle n'est si parfaite que parce qu'elle est sensible. J'admire toujours cette vertu matérielle dans la foi catholique. Pour le vrai catholique la matière est très solide : infiniment plus que pour nous, qui ne pouvons espérer qu'en esprit. Vous n'avez pas vu le jour dans le temps où la pensée n'a plus connu qu'elle-même; elle s'épuise, elle s'use, elle se déchire comme un oiseau de feu à sortir d'une prison aux paroisde flamme etdefumée,dansle réseau des apparences. Et l'antique phénix qui ne peutni vivre ni mourirtoutà fait, c'est elle.

— La pensée détruit tout ce qu'elle touche.

— Si du moins elle s'épargnait! Nous savons ce que vous ne saviez pas, et qu'au tremblement de votre voix on dirait que vous avez pressenti. Ou si nous ne savons rien que vous n'ayez su, le sens du mystère n'est plus le même ; et pour nous, quel qu'en soit le fond, il faut le craindre. Le seul objet que vous eussiez préservé de la destruction, notre analyse Ta détruit. Ce qui vous rassure est ce qui nous désespère. La misère de l'esprit n'a point de borne : l'objet que la pensée ruine, ne devait la vie qu'à la pensée; et de le savoir, c'est notre peine la plus amère. Tout est rêve pour nous : même ce qui faisait le seul point fixe du monde, et son noyau solide, le seul qui vous rendît cœur, dans l'universelle fiction. Et qui rêve le rêveur?

— J'avais discerné l'abîme dans Des-

cartes. J'ai été au delà; car il s'arrête, s'il ne feint par prudence. Voilà pourquoi je ne puis pardonner à Descartes. J'ai fini par croire qu'il ment. Pourquoi feint-il de penser que le monde n'est pas aussi de la pensée, puisque l'esprit crée tout ce qui est, et qu'enfin Dieu même est créé par Tesprit qui le conçoit et qui le prouve? Je hais ce blasphème mortel ; je hais ce double jeu et j'ai horreur surtout d'en considérer la tranquillité.

— Vous, du moins, vous n'avez pas fait pour la science ce que Descartes ose faire pour la philosophie : elle est sa foi, où il soumet la science et la foi même. Mais, pour vous, comme vous avez soumis la philosophie à la science, vous soumettez encore la science à la foi, qui est du cœur et la charité tout active : en un mot, la vie.

Pourvu qu'il accorde ses théorèmes avec

ses principes, et ses preuves entre elles, Descartes se promène en paix dans le monde des systèmes; ce Père la Pensée ne vise que la vérité géométrique.

— Nous n'avons que faire d'apparente vérité. Les vérités des philosophes ne sont que des mots, et peut-être aussi celles des savants : car le langage domine souverainement lesidées qu'il exprime. Il nous faut la vie. Ce n'est pas de vérité que Thomme a besoin, surtout Thomme qui pense : c'est de réalité. Ce qui se sent passe infiniment ce qui sepense, et quid'ailleurs enestsorti. Il ne nous faut pas une méthode : mais une présence. Les théorèmes sont bons dans un système qui se tient, au fond du cabinet. Mais il est un système qui nous tient : la vie. Nous ne vivons que pour atteindre le point substantiel où le cœur justifie le fait, où la vie enfin se justifie.

— Quel est cet accord de la vie avec

elle-même, sinon de la pensée encore?

Tout est rêve ; tout est vain.

— Moins la volonté du cœur, et la plénitude que Tamour trouve enfin à la mesure quil la désire. Je n'ai pointcru atout ce que j'ai effacé d'un doigt, ni à tout ce que j'ai fui.

Il n'y a point de système. La plus humble prière vaut tous les systèmes. Elle appelle, et elle attend une réponse. Le système se répond, comme un ridicule écho de prison, un écho de l'esprit à l'esprit. Et la conscience, qui est toute douleur, s'en moque; elle pénètre cette éternelle tautologie. Comme dit saint Bernard, les ténèbres ne sont point cachées à ellesmêmes : elles se voient, quoiqu'elles ne voient point autre chose.

Il n'y a point de systèmes : ce ne sont que des semblants. Les systèmes ne sont point des miroirs à rendre l'objet ; ils ne

réfléchissent le monde que déformé selon la courbe du bonheur : et à chacun la sienne. Toutes les théories tombent ; pour elles, il y a la mort, comme pour ceux qui théorisent. 11 faudrait que Thomme ne fût pas éphémère : le système de l'homme immortel serait le vrai et le bon. L'infiniment grand nous fait envie; etTinfiniment petit nous dévore. Tout nous ramène au terme: nous sommes réduits à rien par rinfiniment petit, dans la durée et dans l'espace, dans Tacte et dans la puissance. Tant elle est vraie, votre âme est bien cruelle. On ne peut rien accepter du monde et de la pensée qu'en attendant, quand on croit, comme vous, au delà de la pensée et du monde. Venant du plat pays, que Ton quitte chassé par l'ennui et la déception, heureux sur le quai des jours qui attend le fatal navire, assuré de prendre enfin passage, par- dessus la planche

affreuse qui sera retirée et l'eau qui fait horreur, pour la navigation bénie et le divin rivage.

Nul mieux que vous n'a saisi comment toute philosophie et toute religion, moins une seule, fondée sur un miracle contraire à la nature et à l'homme, est un système du plaisir, et rien de plus. Or, il n'est système qu'un autre système ne ruine à la longue.

Pour moi. j'appelle Dieu ce grand amour qui peut seul me suffire, et à qui rien ici ne suffit. Je l'appelle, et il ne vient pas. J'appelle Dieu cet appétit de la vie éternelle, où la raison trébuche, et cette certitude où l'entendement se noie dans un abîme de néant et de nuit. Mais, je le sais, tout espoir est une vaine rêverie.

— La pensée et l'action, la morale, les passions et les lois, tout n'est qu'images.

Mais la douleur est là, et l'anéantissement qu'elle recouvre, qui est la douleur

unique. Nîerai-je ce que je sens? Me vaisje payer de raisons qui n'adhèrent pas plus à mon être qu'une poussière d'emprunt, sur une route poudreuse? Vais-je ne me fixer jamais, l'âme toujours vagabonde, comme un Israélite ou un Breton ?

Cependant, il ne faut pas se résigner à la douleur. Il la faut posséder. Il faut la vaincre et s'en faire un saint échelon. La douleur possédée est la voie qu'il nous faut prendre, et aussi salutaire qu'est funeste la douleur qui nous possède. J'ai donc corps dans le corps de Jésus-Christ. J'ai salut dans le sang de Jésus-Christ. J'ai nourriture et vie en lui. J'ai Dieu.

— Un Dieu qui a nom, qui a date, et qui n'est pas, s'il n'est mille fois plus certain, au sens de l'homme, que pas un homme ne peut être, un tel Dieu se prouve. C'est ici, Pascal, qu'il vous faut avancer des preuves. Votre acte de foi ne suffit point.

Il n'a la vertu de convaincre que pour vous.

Et pourtant, c'est dans Tusage de la preuve que votre pensée marque sa puissance et qu'elle s'est trempé des armes, qu'elle nous a léguées contre elle-même. Vous avez fait crédit à la raison, largement. Et tant que la raison vous a paru complice de la foi, vous avez beaucoup fondé sur elle.

Vous avez cru qu'on dût croire sur des preuves. L'histoire de Dieu vous a paru la plus probable de toutes. Elle vous a engagédansle dédain de touteslessciences:

il vous semblait que la preuve de Dieu fût la seule science digne de l'esprit humain. Vous n'entendez pas parler de la logique, ni des systèmes, mais des faits et des témoins. Vous voulez que Jésus-Christ soit reconnu par Fathée, comme le voyageur qui se dirige sur le soleil couchant, au delà

de rOcéan, doit découvrir TAmérique.

Et comme les témoins de Jésus-Christ sont sanglants, qu'ils ont signé de leur sang Pacte de la découverte, à vos yeux, ils sont les seuls témoins à qui l'on ne puisse pas refuser la créance.

Telle était votre certitude, que vous n'avez point prévu que l'histoire aussi dût un jour se tourner contre la foi, et qu'elle fût le champ de toute négation, ou, pour le moins, de tous les doutes. Vous dénichiez l'intérêt, la passion et l'imaginaire dans tous les ordres de l'action et de la connaissance. Mais l'histoire, selon vous, portait sur des fondements solides; et, entre toutes les histoires, celle de Dieu, avec trente siècles de chroniques et de serments, avec les Juifs, témoins éternels, et leur Bible : ce livre était sacré pour vous comme pour eux, et vous en fîtes le trésor des preuves pour tout le genre humain.

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Quelle audace d'homme, et bien digne de vousl

Vous avez donc voulu que Dieu fût de fait. Vous ne pouviez savoir que le fait allait s'inscrire contre vous, aucorps même de vos raisons et de vos assises. Mais Teussiez-vous prévu, la science du fait auraitelle jamais pu vous parler contre Dieu même, et prévaloir sur lui? Qu'eussiezvous fait si, ayant lu Spinosa, il vous eût appris à voir dans la Bible un livre comme un autre?

— Je ne Teusse pas vu. Je n"ai cru à Thistoire que parce que je croyais qu'elle fît croire. Je n'ai fait le pari de Dieu qu'avec un libertin géomètre, deux rois esprit de peu, étant douteur et étant géomètre.

— Vous étiez l'homme du fait, pourtant.

— J'étais l'homme de Dieu. Qu'est-ce qu'un fait, sinon celui qui l'explique ?Tout dépend du principe, et tout est dans le

principe. « Seigneur, ma face vous a cherché, et je chercherai votre face. » Vivre pour ce qui est, et qui est seulement, fait seulement vivre.

J'ai eu de Dieu ce qu'il fallait que j'en eusse. J'ai su, parce que j'ai voulu. Gomme Ton croit à soi, j'ai cru : parce qu'il le faut absolument. Quoi qu'on pense ou quoi qu'on sache, on est pour soi-même. La volonté de vivre produit des titres qui sont des preuves.

J'ai cherché mes témoins crucifiés pour le Dieu qu'ils témoignent, dans mon désir de la même croix. Et je les ai trouvés : je les eusse inventés. Car je devais croire ou ne plus être; et il fallait que ce Dieu sur la croix fût le seul fait du monde, pour que j'en fusse un, et réel, à moi-même.

— Vous n'avez donc été l'homme du fait que sûr, d'abord, que le fait dût être ce que vous vouliez qu'il fût?

— Mais quoi ? Rien n'est de fait, absolument, que ce qui contente notre âme et qui nous comble. Etquoique j'aie tout mis dansThistoire, si elle m'avait contrarié et donné le démenti, j'eusse quitté le fait de rhistoire avec le même mépris que tous les autres.

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