PAROLES
CES paupières baissées filtrent toujours une ardente lumière; et ces lèvres fermées laissent passer un chant intérieur qui m/est familier, dès longtemps, et que je sais entendre. Il me dit encore :
— J'ai beaucoup vécu dans la mort.
C 'est le destin de celui qui aime la vieaussi passionnément que j'ai fait. Dans l'amour de la vie, Famour de la gloire, d'abord, remporte. Je m'y livrai avec ivresse. Là, on tente d'être éternel, selon la chair. Vanité, ensuite, qui fait rire. Pour découvrir la mort, il faut avoir eu la passion de la gloire et s'en être dépris.
— Et pour demeurer dans l'agonie, il
faut avoir aimé et perdre ce qu'on aime. Tout être m'est sacré, depuis. Et dans chaque atome, je vois un être. En tout ce qui est. je sens une vie qui veut se passer elle-même. Et dans Thomme, enfin, elle veut être divine.
— Qu'est-ce qu'un dieu qui passe ? un dieu qui fiente et que tue un grain de sable dans les reins?
— Je n'ai pas votre secours. Je suis condamné ; mais vousl'êtes. Il fautprendre son parti. Je regrette ma vie comme vous, quand vous cessez d'être en Dieu.
— J'y suis.
— Je ne sais. En tout cas, vous y avez été. On ne peut faire tout ce qu'on veut, sans faire aussi ce que veulent les autres. Vous fûtes dans l'Eglise, comme je suis dans la Cité. Le théâtre de Bacchus m'est fermé. Vous êtes né pour la vie sainte, et moi pour la vie tragique.
Je ne me plains pas : je crie. Je veux être entendu de ce silence éternel qui nous épie, decetinfiniquinousenregistre. Nous sommes des hommes pour nous confronter à un objet éternel. Je ne puis, je ne puis supporter la pensée du néant. Elle me vide, elle me défait de moi ; elle me dénature; et toute la nature en est confondue. La nature ne peut plus jouer sa partie; elle, qui est tout organe, Tidée du néant la désorganise ignominieusement.
— Il nous faut Dieu pour consoler la nature.
— Donnez-le-moi. Vous ne sauriez même plus dire ce que c'est.
— Consoler en nous la nature, c'est le vœu de l'amour. Mais d'un amour qui dure. Or, rien ne dure, à moins d'une éternité.
— O ! ne me faites pas dire que je me contente dépasser. Non, pas plusque vous.
Mais vous avez gardé un pont par-dessus les abîmes, je Tai rompu. Avant moi, il avait été miné.
Cependant.jenemeplaindrai pas. Vous, vous mesurez; etmoi.jepèse. Vousdétruisez pour prouver. Et moi, je vois.
Mes réflexions sont toujours plus sombres et plus amères; mais plus sûres aussi, et plus saines à mesure. J'espère qu'une pensée parfaitement calme et sereine plane au-dessus de ces tempêtes, où nos jours sont plongés, et sur ces eaux remplies d'épaves.
Je prends mon destin contre moi : pour l'accomplir et pour TétoufFer. Je ne m'humilie point, ne m 'étant pas enorgueilli. Je n'ai point de résignation, comme vous; car votre résignation est une victoire qui reçoit sa couronne. Mais mon âme accepte inaltérablement ce qui fait saigner mon cœur et le déchire.
Il y a tant de sang dans ce cœur que je puis le laisser longtemps couler avant d'en être à la dernière goutte. Alors, il faudra bien que je sois sauvé. Car nos crimes et nos erreurs ne sont rien : notre volonté d'amour est tout : comme elle est notre vie, elle est notre certitude. Et comme elle nous crée, heure à heure, elle saura bien nous recréer à la fin. Il est une grâce : ceux qui ont reçu le don de ne pas mourir. Et il y a un abîme : ceux qui meurent à jamais. O mystère terrible! la faiblesse est un péché qui n'est pas pardonné.
— Les voies sont mystérieuses aussi qui conduisent à ce terme. Mais celles qui nous coûtent le plus, dans l'obscurité, sont les plus sûres.
Je veux m'humilierpour être. Mon plus grand orgueil a été dans l'humiliation. Et c'est d'abord cet orgueil qui s'humilie devant les étoiles. La pensée peut alors
cueillir les astres, et les tous jeter, comme cailloux, sur la route du divin.
Mais il est une autre humiliation auprès de quoi tout Tunivers humilié n'est rien. C'est le cœur qui s'humilie, et qui se retranche de tout l'amour qui le brûle et dont il est plein.
— Tout n'est pas fini avec nous. Il faudrait que j y consente. Mais, au contraire, toute matière suit son cours dans Tesprit. Tout reprend avec l'homme. Tout reste en lui. Car tout commence, en vérité, avec l'esprit.
— Accorde-toi avec toi-même : la vue de Dieu est le sens du destin.
— Je veux être, je veux être ! Il y a telle puissance qui vient de moi, comme je suis venu d'elle, qui fait enfin que je sois.
Je serai, si je veux. Si tu veux, tu seras. Voilà un mot d'homme. Mon salut viendra de ma force. Toute ma force se va
mettre dans mon amour. Il nous faut naître de notre amour.
Je pleure des larmes si ardentes que ma moralité s'y consume. Il me semble que je pleure aussi sur vous. Car vous voilà sans Jésus-Christ. C'est avec moi que vous êtes. Je suis environné de mort. La mort me bourre et j'ai faim de dévorer la mort.
Je ne me hais plus ; mais je me souffre. Dans ce mystère du cœur, je ne m'aime enfin que de tant souffrir. Sans la douleur, je n'aurais pas su tout ce qu'il me fallait perdre, et que le sort de la vie est le mien. A toute heure, j'oubliais et j'oublie que je suis tout conscience. Mais afin que je me sauve, désormais, il m'en souvient. Je porte les pieds et les mains sur la vigne de cette misère qui m'enivre; je la foule, je la presse de toute ma force; et j'écrase toute cette lie des sens, qui est le fumier
d'une autre passion, incorruptible. Que le cœur reste seul!
Je suis tout péché, puisque je suis ce qui meurt à tout instant. Mais je suis toute ardeur à me laver dans une eau si pure et si innocente, qu'elle est comme un œil d'enfant pour elle-même et pour toute pensée. Vous et moi, c'est à Dieu que nous voulons tout donner. Mais vous avez trouvé la main où tout remettre; et moi, je ne Tai point. Pour être tout cœur, et que ce cœur fût tout à l'être unique, vous l'avez dû tuer au monde.
Tu dis que je me retire. Ne vois-tu pas que je fais semblant?
J'ai fui Faction, pour fuir l'occasion de tous nos crimes. Le crime est plein d'un immortel ennui. Je n'étais pas homme à me toujours vaincre, comme dame Nice et
frèreNicole. J'auraispu résisteràplusieurs plus qu'à moi-même. Le Jésuite le sait, et aussi le Jacobin. J'ai craint mes passions : je les ai toutes confondues en une.
Pour les saints, l'amour est toute la vie. Il jettent tout dans ce feu unique. Nous nous ferons brasier dans le silence, et l'on nous croira de glace. On ne peut nous rendre justice : on sent trop que nous n'y tenons pas. Aussi, on nous moque, et on nous plaint de peu vivre. Au fond, l'honneur du monde et la gloire même ne sont que des échanges : ceux qu'on loue ont toujours payé, plus ou moins, pour qu'on les louât. J'y sens toujours leur odeur de théâtre, et dans les plus graves, je vois une double entrée de comédie.
La vie des saints n'est point une farce. Tout l'univers tourne autour de la sainteté. L'homme n'est homme que pour rêver
d'être saint, ou pour l'être. Le héros est le saint de Taction.
Tel est Tappétit de la sainteté que, seul, il nous reste; il survit aux autres en nous. C'est lui qui nous dégoûte de toutes les voluptés, peut-être. Et c'est à cause de cette convoitise éternelle, qu'en tout plaisir nous touchons bientôt un fond de peine et la vase de la satiété.
— Dans les autres amours, rien n'est si fort que le désir du bonheur ; et comme on le veut pour soi, on le souhaite encore plus pour ce qu'on aime. Sans doute, on se flatte que le même bonheur doit combler celui qui donne et celui qui reçoit ; ou plutôt, on s'imagine que le don est égal, et que la suprême joie est dans le partage. Mais, trop tôt, on sait qu'il n'en est pas ainsi. Ni ce qu'on donne, ni ce qu'on reçoit ne suffit. Nos cœurs ne peuvent être comblés. Et ce qui comble la chair est aussi ce
qui la lasse. On rêve alors de donner un bonheur qu'on n'a pas. Voilà la délicieuse torture des amants, quand Tun des deux veille sur le sommeil de l'autre, et que l'amour leplusprofond parle danslesilence où l'amour le plus ardent est à la fin réduit. Là est l'épreuve de la passion qui persévère; et Faurore d'une ardeur plus pure. Je lis l'adieu au visage endormi. Même dans un contentement sans mélange, je sais qu'il pressent une chute et quelque manque. S'il rêve, il faudra bien qu'il s'éveille. Une ombre passe sur ces paupières lourdes d'ivresse, et sur ces lèvres chéries. C'est l'invisible regret, qui vole d'abord dans les espaces de la chair, qui n'a pas encore pris sa place taciturne entre les amants, mais qui doit venir. Et quand rien ne le ferait naître, ce regret, il naît du temps : il est l'ombre de l'heure qui fuit.
— Alors, tourne la page, et lis sur le visage de la vie. Le bonheur, on ne le donne qu'à ceux qui Tont. On le leur révèle, et c'est tout ce qu'on peut. Or, ils ne l'avaient que par ignorance puérile. Et ils ne Tont plus, sitôt qu'ils savent qu'ils Font.
L'homme va à la sainteté comme au seul bonheur qui ne mente pas, qui ne s'évanouisse pas se connaissant, et qui dure. L'homme tourne autour de la sainteté, parce que la joie est une fumée, ou lourde, ou légère, toujours fumée. Et rhomme croit à la sainteté, parce qu'il ne peut se passer de bonheur, qu'il ne peut croire au bonheur, qu'il y veut croire, et que le bonheur n'est pas.
MAIS on peut vivre sans croire et sans rien attendre, disent-ils. Et ces beaux docteurs font mieux que de nous
railler : immobiles et sans désir, comme des poissons dans le sommeil d'hiver, ils narguent notre trouble; ils bafouent la pensée au supplice. Ils sont trop fins pour qu'on les trompe là-dessus : parce que leur pensée ne les torture point, ils ne croient point aux tortures de la pensée. Ils n'y voient qu'affectation; elle répugne à l'excellence de leur goût. Toute ardeur passe, à leurs yeux, pour une imposture. On peutvivre sans croire! O cœurs bas, et plus bas infiniment que leur esprit ne s'abaisse. Oui, on peut vivre sans croire. On peut vivre aussi sans aimer, et sans être, ou à peu près. On peut vivre sans estomac : il y a des chirurgiens qui le résèquent. Et on peut vivre, même, sans cerveau, quand on est grenouille.
— Ils ne savent pas qu'il s'agit de la joie. Et qu'importe, du reste? Je me suis fait une telle idée de l'éternité que tout souci
de moi-même s'efface. Jadis, j'ai haï; et je ne hais plus. Je ne hais rien, pas même ceux qui me haïssent.
— L'homme est puni, quand il s'isole.
— Mais le monde est puni, quand il isole tel homme qu'il devait appeler à lui.
— La solitude, c'est Forgueil.
— J'ai grandement péché par là, jusqu'au jour où mon orgueil s'est mis à ne se déprendre de rien tant que de moi. L'orgueil est un encens qu'on brûle; mais, comme le pur encens d'Arabie, à la fin, il se consume entièrement.
— Vous, Pascal, vous avez fait à votre cœur moins que cendres du monde. Pour moi, le monde est trop beau. Je ne tue mon cœur qu'à moi-même. Plus j'ai été, plus j'ai donné ce cœur à toute vie. La plus déchirante beauté du monde est, à mon sens, d'être éphémère, et toujours condamnée. J'aime la vie, comme une
amante qu'on va mener à Téchafaud.
— Aime donc, et attends. Tout vient du cœur et tout y retourne. C'est là que l'éternel se révèle, et qu'il veut qu'on le trouve. Quand tout le dépossède, c'est là que Dieu réside.
— L'examen, c'est le doute. Le doute c'est la négation. Je ne suis pas libre de penser à ma guise. Je ne suis pas si fatalement ce que je suis, que je ne suis ce que je pense. Et je le sais, puisque je déteste cette fatalité inexpiablement.
— Libre, qui ne l'est pas? ou qui peut l'être? On est toujours assez libre pour se livrer, et se tout mettre en ce qu'on aime. L'amour est une grâce; mais en elle, le vouloir ardent a tous les effets de la liberté.
Celui-là est sauvé qui, aimant, persévère. Le désir de toute vie s'épanouit en une flamme qui ne peut plus s'éteindre. Elle sort du monde : elle cherche son soleil
et sa source, comme Tépi qui se dresse en forme de glaive. Il en est de cet amour, en sa passion volontaire, comme du mort qui se réveille dans les tombeaux de la chaîne Libyque ; et il peut s'implorer de la même prière, qui est si belle et qu'on frémit de recueillir sur la bouche antique :
(.< O cœur, mon cœur, qui me viens de ma mère! mon cœur du temps que je fus sur la terre, ne te dresse pas comme témoin! Ne lutte pas contre moi en chef divin qui accuse et qui requiert. O cœur, mon cœur, devant le Dieu grand qui juge, ne me charge point! »
Janvier IÇOQ.
Ls SONT bien imprudents de tant invoquer Pascal, pour soutenir leur philosophie de l'Église. Ils feraient mieux de s'en tenir à saint Thomas. Pascal dans son fond est de nature à leur nuire : il ne peut venir en aide à Tordre établi :
quel qu'il soit, cet ordre, Pascal nous porte à le juger; après quoi, il n'y a plus qu'à le subir. Mais je dirai qu'on ne subit rien que Tesprit ne le rejette. La force parle seule et réduit Thomme au silence : elle peut le vaincre, elle ne le convainc pas.
Pascal ne serait pas chrétien, aujourd'hui. Et sans doute il serait nihiliste : Voilà ce que je trouve de plus clair dans les Peîîsées. Son Apologie est vaine, désormais : la science chrétienne, elle-même, a dû prendre d'autres armes. Je doute que Pascal eût daigné s'en servir. En tant qu'elle prouve la divinité de la religion, l'apologie de Pascal est morte, à présent, faute de preuves. On ne trompe point Pascal sur les preuves, et il n'est pas homme à s'abuser lui-même.
LE ton si ardent de Pascal et si sombre est celui de son âme : tout ou rien.
Dieu ou Tuniversel néant. Dieu réel ou personne.
Il est incroyable qu'on ait tant disputé de Pascal, sans toucher le lieu de toutes ses passions, de ses pensées, de ses mœurs et de toute sa conduite. La tragédie de Pascal est qu'// rêve de la sainteté et ne peut pas être un saint.
Il y a des savants qui sont catholiques; et si Ton veut, quelques-uns des plus grands ont été chrétiens. Mais il n'est pas de saint géomètre. Même si la mathématique mène à Dieu, elle ne conduit que sur le seuil du paradis : là, le géomètre prend des mesures, etils'arrêted'avoirsesvisions pour se remettre à ses calculs.
La relation directe et continuelle de Thomme avec Dieu constitue la sainteté : un colloque sans fin du cœur humain avec
Tâme divine. Quand il s'interrompt, le saint n'est plus qu'un homme et souffre tous les tourments de l'abandon, de la mort, du vide infini, des ténèbres étouffantes et de la nuit obscure. Pascal a eu sa minute de sainteté, le jour, où perçant le mystère de Jésus, il a reçu sur la face telle goutte de sang versé pour lui, où il Ta bue, où elle Ta brûlé jusqu'au fin fond de l'âme. Et son tourment, depuis, a donc été d'attendre le retour de cette minute divine, deFimploreret de ne Favoir jamais plus obtenue. Une autre de ces gouttes, une autre encore, encore une !
Pascal en fait bien plus qu'il ne faut pour être un saint; et il n'a pas la sainteté : rinaltérable raison du géomètre le sépare de la région sainte. Ne se vide pas de raison qui veut. Il n'arrive pas à la dépouiller tout à fait, ni à laisser derrière lui cette armure aussi lourde que puissante. Il ne
fera jamais de miracles, parce qu'il ne peut obtenir celui-là de lui-même.
M. de Saint-Gyran, ce grand homme si méconnu de tous et si bien connu du seul Sainte-Beuve, est un saint. S'il n'eût été de Port-Royal, il serait sur les autels. Saint-Gyran n'est pas séparé de Dieu : il dialogue avec Jésus; il en sent les touches dans toutes ses idées et tous ses actes. Il ne fait rien sans prendre conseil. Il n'est pas déçu. De là, sa tranquille certitude, sa fermeté invincible et son inébranlable mesure. Pascal eût donné tout son génie pour le don unique de Saint-Gyran.
Aujourd'hui, comme il y a trois cents ans, Saint-Gyran serait chrétien, et même catholique. Il n'eût pas été plus sensible àla critique de la Bible qu'il ne le fut au doute de Montaigne et à la pensée des Anciens. Il vit en Dieu. Il pense en saint Augustin, et par saint Augustin en Jésus-Ghrist. Il ne
lui faut pas plus. Ainsi, tout Port-Royal est fondé sur Saint-Cyran. Tout saint Cyran est fondé sur saint Augustin; et saint Augustin sur l'autorité des Ecritures. Pascal, lui, fonde toute son apologie sur les miracles et sur les textes des livres saints : il ne les prend pas, comme saint Augustin, par le biais de la philosophie et de la morale; mais par le côté de l'histoire. En ce qu'il croit, il dépend donc de la critique. Il n'en a pas l'usage; mais il l'aurait présentement. Textes et miracles, s'il met en doute Tauthenticité des uns ou des autres, il doute de tout; car il ne croit pas sanspreuves, il ne croit pas facilement. Or, il saurait aujourd'hui Taventure de la Vulgate. Il serait forcé de prendre les livres saints pour ce qu'ils sont : des poèmes, naturels et humains, au même titre que Ylliade et VOdyssée d'Homère, Là contre, Pascal géomètre et historien ne
pourrait rien dire et ne trouverait rien : parce qu'il n'est pas matière de foi que les deux angles égalent un droit et demi ou trois droits.
L'idée de la mort fait toute la différence entre les hommes : selon qu'ils l'acceptent ou ne l'acceptent pas; ou sans l'accepter, qu'ils s'y résignent : tout le reste s'en suit.
Si l'on pouvait élever tous les hommes à ne tenir aucun compte de la mort, et à prendre leur propre vie pour un fait de nature aussi simple et d'aussi peu de prix que tous les autres, le genre humain changerait totalement de figure. Loin de l'art et de la poésie, délivré de la morale, il toucherait bientôt à l'ordre et à la mécanique fatale des fourmis. Et encore que sais-je des fourmis?
Comme on est avec la mort, tel on est dans la pensée et dans la vie. L'immense foule des hommes subit également la vie et la mort, et ne pense pas à Tune plus qu'à l'autre : c'est pourquoi ils sont si aisément automates. En presque tous. Têtre ne s'altère d'aucune conscience. Pour les religionsetles lois, il s'agittoujours d'anéantir le moi. La conscience croît partout aux dépens de l'être commun et de la règle.
Les plus pessimistes souvent aiment le plus la vie; et l'on s'en étonne. Ils s'en font ridée la plus pleine, la plus riche, la plus grande; et parce qu'ils doivent plus perdre en la perdant, ils désespèrent plus que les autres. A L égard de ce qu'ils doivent perdre comme de ce qu'ils possèdent, les hommes sont optimistes faute d'imagination.
Plus grand est le moi. et plus il désespère; car il a plus à perdre. Le rêve seul
peut nous sauver du désespoir : il est la religion de ceux qui n'en ont pas. Pascal ne rêverait pas, sans doute. Dans l'illusion infinie du monde, s'il l'eût saisie, il était trop géomètre pour se payer d'une autre illusion, fût-ce la suprême poésie. Elle seule efface le désespoir en l'ornant. La beauté est une autre vie et plus réelle. Elle seule, en suscitant l'amour de ce monde fait d'une ombre, lui rend la lumière et la douceur du sourire. Pascal goûte peu la poésie ; Fart lui paraît un jeu ; et jamais ilnesourit. Pascal esttoujours en présence de la mort : Dieu seul le rassure et Jésus le console.
IL faudra pourtant cesser de donner la logique de l'esprit humain pour le miroir de la nature, et le miroir pour la loi des formes réelles.
Changer ios en ïoîî, voilà le triomphe de la science, siècle, après siècle, quand elle passe de l'outil et de Tinvention à la théorie, et qu'elle conclut de la découverte pratique au système du monde. Une lettre de plus ou de moins, ios ou ion, et tout est changé. Mais on ne change que d'hypothèse. Et ces superbes conclusions ne touchent pas le fond : il n'échappe pas moins à Maxwell qu'à Epicure, et à la Sorbonne du XX^ siècle qu'à la Sorbonne du XIIP : elles n'atteignent que les modes? c'est la substance qui importe ; et : « je suis moi-même une substance ». dit Descartes. Le bonnet pointu rit du bonnet carré, parce qu'il a conclu en ios. Mais il fera rire de lui, et de son ioti^ parce qu'il se permet de conclure.
Que la science affirme donc ses méthodes, qu'elle soit superbe de ses conquêtes dans l'ordre de la pratique. Mais qu'elle
soit modeste en esprit : la réalité du monde lui échappe ; comme la cause, la substance lui est soustraite, où toute la broderie de Fillusion déroule son arabesque.
La science n'est pas la morale ; le savoir n'est pas le bien; la logique n'est pas la vertu. Les Anciens Font cru, faute de profondeur. La science est une voie au souverain bien; mais fût-elle la mieux frayée, la plus égale et la plus solide, elle n'est pas la plus sûre ni la seule.
La vraie raison se moque de la raison. La vraie raison ne prend pas la machine pour le mouvement, ni la mécanique de Tordre pour Tordre même.
La toute-puissance de Descartes, quelle que soit la conclusion de Descartes luimême, consiste à ouvrir la voie à toutes façons de douter, de chercher, de savoir et non pas de conclure. A cet égard, Pascal seul a compris Descartes en son temps.
6o PUISSANCES DE PASCAL
Les autres, en se fondant sur Descartes, appuyaient leur certitude à la force qui devait en faire la ruine. En Descartes, je vois la vraie science, la science libre, celle qui, pour aller de Tavant, doit toujours détruire : la révolution contre Terreur qui ne finit jamais. La raison est toujours rebelle à toute autorité, et à Tabus de la raison même, comme à la contrainte du dogme.
Il ne faut pas conclure.
LA raison, dit Pascal, nous commande bien plus impérieusement qu'un maître; car en désobéissant à un maître, on est malheureux, et en désobéissant à la raison, on est un sot\
Mais la raison est un empêchement à la sainteté.