REMARQUES GÉNÉRALES
Tels sont les puits funéraires du Bernard, et tel est leur mobilier.
Avant de passer outre, je crois que le moment est venu de déduire des faits que je viens d'exposer, la façon probable dont on procédait à ces enfouissements.
D'abord, si les fosses cylindriques de 10 à 14" n'étaient pas creusées à l'avance (il y a quelques raisons de penser qu'elles ne l'étaient pas), le nombre de neuf jours attribué à la durée des funérailles de cette époque, n'était pas trop considérable pour se préparer à la cérémonie suprême et dernière, car, au dire de mes puisatiers, il ne fallait pas moins de six jours pour les creuser, en travaillant la nuit comme le jour. Ceci dit, il est évident pour moi qu'au moment donné pour recueillir les cendres et les esquilles d'os, quelquefois dans un cercueil ou dans une cassolette, le plus souvent dans l'urne ou le doliolvmy un homme descendait au fond du puits, soit au moyen des cavités pratiquées dans les parois que nous avons signalées dans
— iqS — plusieurs, soit plutôt par le treuil en bois dont on se servait pour extraire les matériaux, et cela pour coordonner toute chose. Les vases non brisés que je trouve à ces profondeurs, ainsi que les cachettes ordinairement faites exprès avec trois pierres, ne me laissent aucun doute à cet égard. Il en fut de même pour les vases à anses, échelonnés de bas en haut, et renfermant soit le viatique funèbre, soit des objets symboliques. La chaînette en fer emmanchée dans Tanse, le bout de corde noué au crochet en fer que je rencontre parfois, indiquent le mode dont on usait pour faire arriver sans encombre ces objets précieux à la place que l'organisateur leur avait préparée dans le milieu occupé par les cendres refroidies et mêlées au charbon du bûcher.
Mais ici surgit une question que je vais poser et pour laquelle j'apporterai quelques éléments de solution :
Les doubles enfouissements dans les puits funéraires furent-ils simultanés ou successifs? Ces doubles enfouissements existent au moins neuf fois au Bernard, comme le prouvent et des noms propres, et des ossements de sexe diflférent, et des objets, attribut exclusif ou de Thomme ou de la femme. Il s'agit de savoir si le personnage qui, dans ce cas, agença le premier, lui adjoignit, ou lui superposa le second dans le même moment.
Deux faits porteraient à croire, au premier abord, que le double enfouissement fut successif : les pièces de monnaies du huitième puits posées dans les couches en raison directe de leur ancienneté, et, dans les autres, un ou deux pavés qui semblaient attendre l'arrêt de mort qui amènerait au-dessus un autre membre de la famille.
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De son côté^ Topinion contraire se fonde sur des motifis sérieux, et aussi sur des faits dont il est permis de tenir compte.
D'abord, l'échelonnement des pièces, en raison de leur ancienneté, n'aurait de valeur qu'autant qu'elles eussent toutes un degré égal de conservation. Il n'en est rien. Ainsi, dans le huitième puits, les bronzes de Domitien, de Trajan, de Marc-Àurèle qui gisaient dans les dépôts inférieurs étaient frustes, tandis que celui de Septime-Sévère, qui était plus près de l'orifice, avait été fort peu de temps dans la circulation.
Quant à la preuve tirée des pavés d'attente, elle n'est pas non plus péremptoire, principalement si elle est détruite par les arguments qui militent pour le double enfouissement simultané.
Le premier est fourni par le dixième puits. Une coupe historiée fut brisée à l'occasion de la sépulture d'un homme, et placée avec neuf vases entiers en terre commune, à 9 ou tô" de profondeur. Un pavé épais de 2" (cW bien là un pavé d'attente dans l'hypothèse de l'enfouissement successif) s'éleva par dessus. Mais voilà qu'à 3 ou 4"* plus haut, ae trouvait un second fragment de la coupe sigillée qui a penms ée la restituer en entier, le même fait s'est reproduit dans le vingtième puits. Dira-t-on que la chose fut feitt à dessein, comme symbole de deux cœurs appelés à se réunir un jour? Nous savons que la tessère, dite d'amitié y qu'on brisait en deux, et au moyen de laquelle on se reconnaissak en en réunissant les morceaux, était connue de l'antiquité; mais cette tessère était en os ou en ivœre, et nous n'avons vu nulle part qu'on employât à cet usage des tests 4e vaisselle.
Le deu^àme argument se trouve dans l'agencement des couches. Qu'il y ait trois pavés^ qu'il y en ait deux, qu'il n'y en ait qu'un, et même, qu'il n'y en ait pas du tout, comme dans le quatrième puits, il y a toujours en bas des cruches, des urnes et autres objets posés dans d'excellentes conditions de conservation; agencement qui se renouvelle si Tenfouissement est double ou multiple, même sans pavé intermédiaire, comme dans celui du huitième puits, qui avait en puissance 2"66, sur l'^SS de diamètre, avec seize cachettes, abritant chacune \m ou trois vases, et des pièces de toilette et autres, indiquant la présence des deux sexes.
La partie supérieure, au contraire, ne donne guère asile qu'à des ossements d'animaux, à des tessons de tuiles et de poteries. Puis, par dessus, est posée une calotte en pierres qui scelle le tout comme d'un cachet impérissable.
Dans le cas d'un enfouissement successif, comblait-on, le premier étant achevé, la fosse dans toute sa hauteur? Si on ne la comblait pas, elle se remplissait d'eau et devenait un cloaque. Il devait s'en suivre des éboulements, particulière* ment là où la roche avait le long des parois \me solution de continuité. Il est constant, cependant, qu'aucun éboulement n'a eu lieu au Bernard, pas même dans le douzième puits.
D'un autre côté, ou on bouchait le trou à moitié, en mettant dessus ime couverture en bois (ce qui est peu jHt)bable) ? Ou on le comblait en entier ? En admettant la seconde hypothèse, quel travail à l'occasion d'une seconde mort, pour renverser la toiture qui atteignait quelquefois des proportions considérables ! Dans la première conmie dans la seconde, il y avait une difficulté à vaincre, c'est qu'il foUait chercher un peu au hasard, le premier
pavé, ou, à défaut de pavé, la dernière cachette, au risque de briser les vases qu'elle recelait, et de violer la sépulture. La violation aurait été complète pour le premier puits, puisque les ossements incinérés de la femme se trouvaient au fond, mêlés, on peut dire, aux cendres de l'homme, ce qui semble contraire au respect que les anciens avaient pour les morts.
Il en est de même pour le vingt-et-unième puits. Là^ des ossements d'une femme et d'un homme, dans la partie supérieure, et, dans la partie inférieure, sous un tas de pierres d'une puissance de 5"*, deux urnes contenant de la cendre d'os, avec la sandale d'une femme et 25o pièces de monnaies. Les urnes juxtaposées en bas, les os échappés à une complète incinération en haut, ne disent-ils pas que les deux sexes reçurent en même temps les honneurs des funérailles.
Ajoutons en faveur des enfouissements simultanés, qu'ils peuvent s'expliquer par l'usage où étaient les Gaulois (Pomponius Mêla en parle comme d'une coutume en vogue encore de son temps, c'est-à-dire au i"' siècle) « de se précipiter gaiement dans le bûcher de leurs proches, pour commencer avec eux une nouvelle existence. » Cet usage s'était-il perpétué jusqu'au commencement du m* siècle? On peut répondre que la chose est possible. Disons enfin, que si un seul des arguments précités est bon, il n'y a rien à arguer contre un fait.
Cependant les enfouissements simultanés, quoique paraissant plus rationnels au Bernard, ne doivent être admis comme certitude qu'autant qu'ils seront démontrés par un ensemble de faits qui ne laisse prise à aucun doute. La
question ne sera donc résolue que par des fouilles exécutées sur d'autres points de l'ancienne Gaule.
Cette première question une fois élucidée, il me reste, avant d'aborder la seconde division, à en discuter une autre qui est également importante. La voici :
A quel âge appartiennent les puits funéraires du Bernard"^ Si l'on trouve en Italie des puits funéraires bien des siècles avant Jésus-Christ, il n'en est pas de même en Gaule. Quant à l'époque où nos ancêtres adoptèrent cette coutume, « je pense, dit M. Jules Quicherat, qu'on peut la rapporter au déclin du i"' siècle de notre ère. Nous avons, en effet, pour les deux sortes de sépultures celtiques, sépultures apparentes et sépultures enfouies, des exemples qui se rapportent évidemment au règne des premiers Césars : ainsi les tumulus d'Alsace, au fond desquels M. de Ring a rencontré des vases en terre rouge à reliefs ou de la vaisselle de bronze; ainsi la fosse parementée de briques, et dont le contenu, cependant, n'était que d'objets gaulois découverts au mont de Hermès (Oise). Ces faits ne témoignent-ils pas que l'élément romain ne s'introduisit que graduellement dans la sépulture gauloise ? Notre nation a toujours été ce qu'on la voit aujourd'hui, prompte à recueillir les idées nouvelles, lente à se défaire de ses habitudes. La transformation n'aurait peut-être jamais été ce qu'elle fut, sans la proscription du culte druidique. On sait que c'est l'empereur Claude qui prit ce parti violent, j'en regarde comme une des conséquences l'adoption des puits funéraires (i). »
(0 Revue des Sociétés savantes^ octobre 1866, p. Byi.
J^aî exprimé la même pensée dans V Annuaire de la Société d'Emulation de la Vendée, à Foccasion de mes premières découvertes.
Mais laissant de côté les puits funéraires en dehors du Bernard, les faits m'autorisent à dire que les nôtres leur sont postérieurs de plus d'un siècle. Cette différence peut venir de ce que les premiers étaient plus proches de la Péninsule qui semble avoir été leur berceau, tandis que les seconds appartiennent à des peuplades acculées au fond de Tempire, qui ne subirent que fort tard Finfluence d'un rite qui détruisait en partie le rite ancien. Pour opérer ce revirement, il ne fallut rien moins qu'une période de 97 années, à laquelle les Antonins ont donné leur nom, période qui, comme un soleil incomparable, se leva à l'horizon pleine de lumière, de grandeur, de majesté et de force ! Période représentée par des hommes tels que Trajan, Adrien, Antonin-le-Pieux et Marc-Aurèle, dont le but constant fut de couvrir la Gaule de monuments impérissables. De là un changement devenu comme nécessaire dans la religion primitive, et auquel n'échappèrent pas les riverains de l'Océan. De là la fusion chez eux, comme ailleurs, des usages gaulois et romains dans les cérémonies des funérailles; de là l'introduction, au sein de leurs bois, des puits funéraires, dernier asile ouvert aux objets symboliques qui rappelaient le passé. Ces puits ne datent, au Bemard,'que de cette époque d'apaisement, ou pour mieux dire, d'efBacement de la patrie expirante.
Commencés vers le milieu du n* siècle, ils finirent avant le dernier quart du ni*. Les dernières monnaies qu'ils renferment furent frappées aux effigies de Philippe et de
Dèce. A la fin du second empire gaulois qui s'éteignit avec Trécicus (272), la Gaule était tellement imprégnée de la civilisation de Rome, que, même après sa chute (deux siècles après), elle devait en conserver encore longtemps les lois et les mœurs.
Aux grandes fosses, creusées généralement en cylindres, succèdent des fosses oi&ant le même caractère, mais plus petites, dont j'ai maintenant à parler.