RÈGNE ANIMAL
Je commence par l'homme. Le cadavre enfoui dans la fosse à inhumation dont j'ai parlé précédemment, était d'une dimension plus qu'ordinaire ; c'est un beau type de la race japétique. Son crâne qui figure aujourd'hui au musée national de Saint-Germain, sous le numéro 8,719 pour 8,711, fut mesuré en i863, par feu le docteur Priouzeau. Il est, d'après son rapport, plus volumineux que ceux qui sortent de nos cimetières modernes. Les saillies osseuses qui servaient de point d'appui aux sections musculaires, prouvent que le crâne est celui d'un homme.
Cet homme était jeune, car les deux maxillaires sont encore garnis de leurs dents (quelques-unes sont tombées depuis par accident). Les dents sont blanches et bien rangées et nullement endommagées par la carie; c'est à peine si les incisives antérieures du maxillaire inférieur offrent la trace de quelque concrétion tartreuse. La hauteur du maxillaire inférieur n'a pas moins de o™o3, de la racine des dents à Tapophyse mentonnière. Le diamètre antéro-postérieur, ou occipito-frontal , mesure o"^i8; le diamètre bi-pariétal, o"i3 centimètres et demi; le diamètre bi-temporal o"i22. L'angle facial se rapproche beaucoup de celui attribué à certaines statues antiques, il est presque droit (fig. I).
Fig. I.
Quant aux ossements incinérés renfermés dans les fosses cylindriques , ils étaient généralement si mutilés , qu'il est assez difficile de se prononcer sur le développement plus ou moins grand des sujets auxquels ils appartenaient. Malgré
cela, le docteur Gouraud a pu affirmer que « le fragment moyen de Thumérus de la femme âgée d'environ 35 ansj qui gisait dans le cinquième puits, annonçait une femme fortement constituée; » que la femme enfouie dans le vingt-et-unième puits avait in™66 de hauteur; tandis que rhomme qui l'accompagnait était de taille ordinaire.
Je passe aux carnassiers. Je mentionnerai : la belette, le chien, peut-être le loup, la musaraigne, le putois, le renard. Le renard, dont on trouve le masque sur les coupes à glaçure rouge, était un des animaux que les gallo-romains du Talmondais aimaient à capturer dans leurs chasses, et qu'ils emportaient quelquefois avec eux dans leurs tombeaux.
Les chiens y sont en bien plus grand nombre, soit dans le compartiment des bœufs, des brebis et des chèvres, c'est le chien de garde ; soit dans celui du renard, du sanglier, du lièvre et du cerf, c'est le chien de chasse (chien courant et chien couchant) ; soit, enfin, dans le milieu occupé par les débris humains, c'est le tout petit chien de luxe, aieul, sans doute, de ce chien mignon auquel certaines dames font encore de nos jours, les honneurs de leur salon pour tempérer leurs ennuis.
La gamelle en bois du troisième puits nous a montré trois belettes, au squelette effilé, aux mâchoires larges et courtes, armées de trois sortes de dents, et au museau pointu.
La musaraigne s'est souvent présentée à nous avec ses dents molaires hérissées de pointes coniques.
Aux carnassiers succèdent les rongeurs, tels que la souris et le rat, aux incisives taillées en biseau; le lièvre et le
lapin que la nature a condamnés, non à déchirer, mais à Umer et à réduire, par un travail continu, en particules très-déliées, les serpolets et les choux de nos bocages.
On a distingué parmi les ruminants, le bouc et la chèvre, le chevreuil, le cerf, le bélier et la brebis, le bœuf, la vache, le veau ou la génisse. Ces derniers avaient fourni principalement des côtes sternales et asternales, sciées souvent de la longueur des côtelettes que Ton sert sur nos tables.
Notons en passant, que la trace de la scie se montre dans nos puits funéraires non-seulement sur les vertèbres de certains animaux, mais encore à la base des bois de cerf, sur des andouillers, sur des maxillaires de sanglier et même de chiens, etc.. Cette particularité avait été remarquée en Vendée dès 1847. Une sépulture gallo-romaine trouvée à Saint-Médard-des-Prés, près Fontenay-le- Comte, par M. Ritter, actuellement ingénieur en chef à Niort,, renfermait deux cornes d'isard que la scie avait séparées de la tête.
Dans les pachydermes nous avons : le sanglier avec ses défenses remplaçant les canines ; le cheval reconnaissable à son crâne, à son calcanéum et à son paturon.
N'ayant pas rencontré de cétacés, des mammifères nous arrivons aux oiseaux.
Plusieurs, dont on ne peut guère assigner l'espèce, avaient la grosseur du merle, du pinson et du moineau.
Ont été reconnus, parmi les oiseaux rapaces nocturnes : le hibou et le chat-huant dédiés à Pallas ; parmi les passereaux conirostres : le corbeau, l'oiseau d'Apollon; parmi les
gallinacées : le pigeon, la poule et le coq, ce dernier consacré à Esculape ; parmi les échassiers palmipèdes : le canard ; parmi les poissons : le maigre FeragOy ou Taigle de mer, sciœna aquila (Cuvier) ; le gardon ; le merlu (merlatius vulgaris) ; la raie. Le maigre est de tous ces poissons le plus rare. Nous lisons dans le Dictionnaire des Sciences naturelles, que « le maigre fréquente la mer Méditerranée et le golfe de Gascogne, et qu'il s'égare parfois sur les côtes de la Manche. » Poursuivi par les marsouins qui en sont très-friands, il tombe assez souvent dans les filets de nos pêcheurs vendéens, surtout dans le Pertuis-Breton. Les deux vertèbres, armées chacune de deux aiguilles latérales, déposées dans le doliolum du seizième puits , avaient la dureté et la patine jaune-brun de rivoire antique. Le maigre d'où elles furent détachées dut peser de i5 à 20 kil. (docteur Fillaudeau) (i).
Après les oiseaux, les reptiles. Nous ne pouvons citer que les reptiles squameux qui sont les batraciens, grenouilles et crapauds. A la prière de M. Viaud-Grandmarais , docteur en médecine à Nantes, à qui je les avais confiés, les batraciens qui étaient dans le seau en cuivre du sixième puits, furent définis ainsi par M. Arthur de Lisle :
I® Grenouilles : Rana fusca^ rana agilis, rana viridis, rana esculenta. 2® Crapauds, mâle et femelle : Bufo vulgaris.
Aux animaux vertébrés viennent se joindre les annelés. Les insectes ramassés dans nos vases gallo-romains appartenaient, quelques-uns aux insectes d'eau et le plus
(i) Les maigres qu'on prend à la Tranche, sont parfois du poids de 3o kilog. Leur longueur varie entre i^SS et 2».
grand nombre aux insectes terrestres. Je signalerai parmi ces derniers : le grillon stridule, vulgairement cri-cri (grillus campestris) ; un grand nombre de coléoptères, au nombre desquels se sont rencontrés : la- calandre des grains qui dévore le blé (calandra granaria), les scarabées de nuances diverses.
Ces insectes qui sont souvent d'un vert au reflet d'or , ont ou un corps bleu avec corselet cuivré, ou un corps noir à duvet cendré. Quant aux élytres, elles sont tantôt unies, tantôt ridées et tantôt légèrement striées et ponctuées, suivant les variétés.
Les malacozoaires arrivent au troisième rang dans l'échelle des animaux. Les mollusques proprement dits qui en forment la principale famille, étaient dans nos fosses sépulcrales au nombre de sept espèces différentes qui sont :
La bucarde-sourdon (cardium edule} ; L'escargot ou l'hélice (hélix pomatica) ; L'huître commune (ostrea edulis) ; La moule commune (mytilus edulis] ; La mye, appelée avignon ou lavignon (lustraria compressa) ;
La patelle vulgaire, dite jamble et
bernicle (patella vulgata) ; Le sabot-vignot ou bigourneau (turbo
littoreus) ; La venus- palourde (venus decussata
venus verrucosa).
Les escargots figuraient avec avantage dans les repas à l'époque romaine; Fulvius Hispinus, au dire de Pline l'Ancien, en nourrissait de quatre espèces dans ses parcs qui étaient ceux de Réate, ceux d'Illyrie, ceux d'Afrique et les Solitans (i).
Pline le Jeune en parle à son tour, comme d'un mets qm, sans avoir la réputation des huîtres, était cependant
(i) Pline H. N. ix-82.
servi sur les meilleures tables. Ecrivant à Septius Clams, il lui disait : ■ Hé quoi ! Vous me promettez de venir souper et vous ne venez pas ! Cependant j'avais préparé à chacun trois escargots, etc.. Vous avez préféré chez je ne sais qui des huîtres (i) »
Il n'est pas étonnant, après cela, de les trouver à la même époque au Bernard, dans des sépultures où Ton donnait à manger aux morts, alors que nous savons qu'ils y sont encore abondants et recherchés pour leur qualité.
Le sabot-vignot ou bigourneau se ramasse encore sur le littoral du Talmondais.
On y vend journellement, pendant une certaine saison, de pleins paniers de myes ou de lavignons dans un rayon de seize à vingt kilomètres.
Il en est de même des moules, dont les naissains se multiplient à Tinfini à l'extrémité de la pointe de l'embouchure du Lay (rive droite).
Les rochers de la Tranche, de Longeville, de Saint-Vincentsur-Jard, de Saint-Hilaire-de-Talmont, du Château-d'Olonne, etc., fournissent aux amateurs, comme au temps du Haut-Empire, la patelle, qui se renouvelle sans cesse avec ime merveilleuse fécondité.
La bucarde-sourdon, aujourd'hui comme alors, se pêche et sur le rivage et dans les branches des marais qu'alimente l'eau de la mer.
(i] Heu tUy promittîs ad cœnam, nec venis! parataeerant cochleœ temoe... At tu, apud nescio quem ostrea,,, Maluisti! (Ep. l. i. xv).
Deux sortes de venus- palourdes sont sorties de nos sépultures, la venus decussata et la venus verrucosa de Linnée.
La première est la palourde ordinaire, dont la coquille ovale, à bord supérieur droit, anguleux en arrière, est marquée de petites stries verticales, croisées par des stries d'accroissement assez prononcées. La seconde, dont nous n'avons vu que de rares exemplaires sur notre côte, a la coquille cerclée de raies longitudinales concentriques, submembraneuses, crénelées, un peu tuberculeuses, surtout en arrière, sans stries verticales sur le disque, elles ne sont sensibles que sur les nactères (i).
Les huîtres sont avec raison les plus estimées de tous les mollusques. Le poitevin riverain de la mer, faisait de rhuître l'objet d'une grande industrie au siècle d'Ausonne, poète bordelais (né en 3o9 et mort en 394), et les gourmets de l'Armorique, sans en excepter assurément ceux de sa ville natale, n'avaient pas assez d'expression pour en louer la qualité (2). Il a écrit dans l'une de ses épîtres :
Sunt et Aremorici qui laudant ostrea ponti, Et quae pictonici legit accola littoris
(Auson Ep. XIII. V. 35.)
(i) Voir : Dictionnaire des sciences naturelles et Recherches sur VJle de Noir^ moutier, par J. Piet.
(2( Le mot Armorique signifiant maritime, Pline, pour cette raison appelait le pays de la Guyenne moderne, dont Bordeaux était la capitale, aremorica.
(Bulletin de la Société polymatique du Morbihan, année 1870, p. 32).
Comme témoin de l'abondance inouie de ce précieux mollusque sur notre littoral, outre les puits funéraires et cinquante autres fosses qui en étaient tapissées, nous en avons à Saint-Michel-en-l'Herm (rive gauche du Lay) des dépôts énormes qui ondulent au sein des marais desséchés, comme de fortes collines, sur une étendue d'environ deux kilomètres.
D'où vient maintenant qu'à une profusion phénoménale a succédé une disette presque complète ? Nous en trouvons . la raison dans le changement du lit de la mer. Aujourd'hui, elle ne roule plus ses ondes que sur du sable, ce qui est très-funeste à la propagation de l'huître. Au n' et au ni* siècle, au contraire, pénétrant dans l'intérieur des terres par mille bras plus ou moins resserrés entre des coteaux, elle coulait sur un fond limoneux qui permettait à des myriades de naissains de se multiplier chaque année d'une façon prodigieuse.
Il me reste, avant de clore cet article, à comparer quelques-uns des animaux que je viens de signaler, avec ceux de même genre qui peuplent aujourd'hui le Talmondais.
Si je commence par les malacozoaires, je dirai que pour les huîtres il n'y a pas de différence sensible. L'huître romaine, comme celle d'à présent, avait la coquille ronde-ovale, sub-atténuée vers les sommets, les lames d'accroissement imbriquées, ondulées, et la valve supérieure plane. J'ai mesuré l'une des valves inférieures qui n'avait pas moins de o™io centimètres et demi.
Il en est ainsi des autres mollusques, les espèces sont les mêmes ; seulement, elles paraissent plus développées, ce qui tient, sans doute, à leur âge. Les patelles de o^oô
d'ouverture étaient fréquentes dans nos puits, tandis qu'aujourd'hui, elles ont à peine o"™02 lorsqu'on les présente sur nos tables.
Si, laissant de côté les animaux annelés, qui ont été les mêmes dans tous les temps, nous passons aux vertébrés, nous trouverons sous les Antonins des races qui, généralement, pourraient soutenir avec avantage la concurrence avec les races modernes.
Dans la famille des gallinacées, il y avait deux espèces de coqs, l'un petit, et l'autre au tarse plus allongé, et à l'éperon plus fortement armé.
Une sève vigoureuse coulait dans les membres des carnassiers et des rongeurs ; témoins, plusieurs crânes et le squelette du chien ou du loup sorti du vingtième puits ; . l'artiste vétérinaire a attribué à quelques-uns des lièvres le poids de 5 kilogrammes à en juger par le développement de leurs os.
Il en était de même des ruminants, tels que les cerfs, les chèvres, les béliers et les bœufs comme l'attestent leurs bois, leurs cornes, et leurs supports de cornes.
Le bois de l'un des cerfs du vingtième puits était fortement accusé et indiquait, pour le fier animal qui le portait, l'âge de dix ou douze ans. Les bois enfouis dans le vingt-el-xinième avaient 0*92 de longueur.
Il a été reconnu aussi que deux béliers des mêmes enfouissements appartenaient à une grande espèce , ainsi qu'un bœuf, comme le prouve son support de corne, ses canons et ses fémurs. La cheville de corne du vingt-deuxième puits ayant o"34 de long, sur 0^24 de circonférence, tandis
que celles des plus grands bœufs de la Vendée, n'ont en longueur que o"i 5 avec un diamètre de o"i2, M. Alasonière, artiste vétérinaire à la Roche-sur- Yen , en conclut que ranimai qui la portait était bien supérieur en taille aux bœufs modernes de notre pays. M. le docteur Gouraud ajoute qu'il peut avoir appartenu à Tespèce portant le nom d'aurochs qu'on retrouve à la période quartenaire et dont il existe encore des spécimens dans les forêts de la Pologne.
Les pachydermes ne le cédaient point aux autres races. Quelques porcs ou sangliers avaient des défenses trèslongues, dont l'usure annonçait un long frottement. Strabon nous donne la raison de leur force : « Les Gaulois, dit-il, couchent sur la dure et prennent leurs repas assis sur de la paille. Ils se nourissent de lait, de viandes de diverses sortes, mais surtout de viande de porc fraîche ou salée; les porcs n'étant jamais rentrés, acquièrent une taille, une vigueur et une vitesse si grande, qu'il y a danger à s'en approcher quand on n'est pas connu, et qu'un loup luimême courrait de grands risques à le faire (T. I. 1. iv. p. 327). »
La cavité articulaire cotiloïdienne d'un cheval du vingtième puits était si développée (les autres os étaient en proportion), que la tête de fémur qui s'emboîtait dedans, marquait un sujet d'ime taille au-dessus de l'ordinaire (Boisson, artiste vétérinaire). Disons, cependant, que les races de taille moyenne et trapues l'emportaient sur les autres*
OBJETS APPARTENANT A l'iNDUSTRIE HUMAINE.
Je les mentionnerai dans le même ordre que les précédents.
Pierres travaillées. — Au nombre des pierres travaillées sont celles taillées en biseau, dont la face a la forme, ou ronde, ou rhomboïdale, ou carrée, ayant pour ornementation, ou de simples lignes en creux, ou des lignes chevronnées^ ou une rosace à dessin corrompu. Viennent ensuite : les pierres à aiguiser appelées aquarias cotes par Pline (1. xvni) parce qu'on les employait avec de Teau pour rafiler les instruments en fer, et dont les analogues se sont trouvées dans les sépultures de Pouzauges (Vendée) et de la Normandie ; — la perle ou le coulant, rencontrée aussi, et dans le cimetière gallo-romain du Langon (Vendée), et dans Tun des galgals du Bernard ; — ■ la meule à bras qui est fréquente dans les nécropoles (rappelons pour mémoire celles des puits funéraires de Chassey, de Gien et de Gourgé).
Les vases sont plus rares, trois des nôtres sont, je crois, de petits mortiers destinés à réduire en poussière, à Taide d'un pilon, des substances aromatiques; Tun d'eux, en marbre blanc, à veines bleuâtres, muni de deux oreilles, et de la capacité d'un litre, a la plus grande ressemblance avec Vacratophorum des Grecs et des Romains dont parlent Varron (R-R-i-85) et Cicéron (Fin, 111-4), vase dans lequel on plaçait sur la table du vin pur, différent en cela du
cratery récipient plus grand, employé au même usage, mais contenant du vin et de Teau déjà mêlés {Ant. Rich, p. 8).
Aux objets en pierres se rattachent les statuettes mutilées des premier et vingt-et-unième puits funéraires, représentant probablement des déesses-mères (le type de ces femmes assises ou dans un fauteuil ou sur un escabeau est propre à la Gaule), et le fût de colonne du quinzième, dont le chapiteau mérite d'être décrit. Il est carré et d'un seul morceau, y compris son abaque ou tailloir A. L'abaque est suivi d'un quart de rond B, d'un premier filet G, ayant o^oi de saillie ; d'un premier chanfrain D, dont la saillie est aussi de o™oi ; d'un deuxième filet G, couronnant un second chanfrain D, dont la partie inférieure sert de lit de pose au chapiteau. Ge chapiteau est dorique, car il est employé sans base, ce qui forme l'un des caractères de cet ordre, le plus simple de tous et celui qui exprime surtout la force et la stabilité (fig. I).
Fig. I.
Nous avons trois intailles en jaspe, dont Tune bleuâtre, Tautre verdâtre et la troisième sanguine. Elles appartiennent par leurs sujets à la sigillographie. Dans l'antiquité, la plupart des sceaux étaient gravés sur des pierres. « Les pierres ovales et de petite dimension, pouvant former le chaton d'une bague, étaient choisies de préférence par les Grecs et les Romains, dit M. Charvet; l'essentiel était d'avoir un creux pouvant donner des empreintes (i). » Deux de nos empreintes représentent un quadrige ; je ferai observer, à cette occasion, que celle du cachet de Pline le Jeune était aussi un chariot à quatre chevaux (2).
Objets en terre cuite. — Ces objets sont principalement la brique, la figurine, le moule à médailles romaines, le pain d'ocre, la tuile, le tuyau et le vase.
Brique. — Il y en a de circulaires qui n'ont que o"o8 de diamètre. Ces sortes de palets, perforés quelquefois au milieu d'un trou régulier, se sont rencontrés en Bretagne dans le dolmen de Crubelz (3).
Le diamètre des briques carrées varie entre o"25 et 63, sur une épaisseur de o"04, 5 et 6. Leur pâte est rougeâtre et mêlée souvent à de petits cailloux comme celle des tuiles. Quelques-unes sont percées aussi au milieu d'un trou qui varie entre 0^04 et 1 5 de diamètre, particularité remarquée par M. Fortuné Parenteau dans l'une des sépultures de Pouzauges (Vendée).
(i) Description des collections de sceaux^matrices de M. Dongé, xin.
(2) Signata est annulo meo eu jus aposphragisma quadriga (Plinius Trajano, xvi}.
(3} Bulletin de la Soc. polymatique du Morbihan^ 1864, p. 9.
L'une des briques du Bernard est historiée. Deux serpents y sont circonscrits dans un encadrement formé de filets avec des disques en creux, et glissent sur les rives opposées d'un ruisseau, ce qui nous rappelle ce vers de Perse :
Pinge duos Angues ; pueri, sacer est locus, extra Megite [Sat. i. i3).
Si deux serpents peints sur une muraille indiquaient aux gamins de Rome que l'édifice était religieux, ce même animal était symbolique aussi chez les Gaulois car il figurait sur leurs pièces de monnaies. Longtemps après l'introduction du christianisme dans le monde, les poètes gallois chantaient encore le serpent des grottes et des dolmens.
Figurine. — Son origine est étrangère à la Gaule, ses habitants, en effet, au témoignage de Lucain, firent de lexirs forêts, pendant longtemps, les temples de leurs dieux, ayant pour prêtres les druides (i). Mais notre patrie devait subir peu à peu, à cet égard, l'influence de la civilisation plus avancée des nations avec lesquelles elle était en contact, particulièrement celle de Rome.
Non loin de Vargoritum capitale des Arvdens, cité détruite à la fin du m* siècle, et dont les ruines ont été retrouvées près de Saulges (Mayenne), un fermier de la commune de Thorigné-en-Charnie (Sarthe) souleva de terre il y a quelques années, avec le soc de la charrue, cinq idoles coulées, en bronze, et d'un grossier module,
(i) Druidœ....
Nemora alta remotis
IncoUtis lucis (Pharsal.)
savoir : deux bœufs et trois statuettes qui furent données par M. Fretté, le maître du champ, à M. le marquis de la Roche-Lambert, propriétaire au château de ThévoUes (i). Ces idoles qui sont inédites et que je suis autorisé à publier, montrent Fart dans son enfance, et sont, à n'en pas douter, antérieures à celles de nos puits. La première (fig. I)
(i) Nfi^ de Boxberg, antiquaire de Saxe et amie de la famille, a bien voulu m'en donner le moulage. Elle me permettra de la remercier de ce cadeau, ainsi que des autres moulages dont son rare talent a enrichi mon musée.
— 26o — mesure o™io de hauteur, les deux autres (fi g. I, II) o'^oS.
Fig. I.
Fig. IL
Les figurines en terre cuite sont, au Bernard, au nombre de trois : une tête de bélier en terre rouge, le buste d'une femme que nous supposons être celui d'une impératrice (elle a son analogue dans celle que M. Tudot a dessinée sur la planche 52* de son ouvrage), et une venus en pied (ces deux dernières, en terre blanche). Les figurines du bélier et de Vénus nous paraissent de beaucoup les plus dignes d'intérêt. A l'époque gallo-romaine, on fabriquait des têtes de béliers en terre cuite, et même des béliers entiers. On en a trouvé à Rezé, à Blain et dans la rivière de l'Erdre (Loire-Inférieure), aux Crasnières près Bressuîre (Deux-Sèvres), à Tours (Indre), à la Forêt commune de
Toulon (Allier), à Gien (Loiret) dans l'un des puits funéraires, à Angers dans un cercueil en plomb, etc.
La figurine de Vénus fut moulée au moyen de deux demi-bosses réunies ensemble au moment de la cuisson, on voit encore, à la jonction du cou avec la tête, Tévent pratiqué avec une broche pour donner issue à Tair intérieur, lorsqu'elles furent soumises à l'action du feu. Le cou est orné d'un cercle de perles. La main gauche est pendante. La déesse tient de la droite un rouleau entre les seins qu'un plastron, noué par derrière au moyen d'une bandelette à cercles pointillés, voile légèrement. Une série de cercles à quadruple ligne concentrique, allant en diminuant de diamètre, remplit les vides qui existent de chaque côté de la partie inférieure du corps. Le cercle du milieu est remplacé quelquefois par une croix radiée. On y voit aussi des cercles en grénetis, ou en perles, alternant avec les simples lignes concentriques, ou avec des roues, ou avec des globules placés en rond, entourés d'un ou de plusieurs cercles.
Ces diverses ornementations, comme on le sait, sont plus gauloises que romaines. Les fouilles récentes faites par M. BuUiot à l'antique oppidum de Bibracte, ont mis au jour de beaux échantillons d'émaillerie, dont les cercles et les dents de scie forment l'élément principal (i).
Le globule entouré d'un cercle était, d'après M. Fillioux, conservateur du musée de Guéret, un symbole astronomique (2).
(i) Journal officiel du 21 avril 1870.
(2) Descript. des méd. gauL de Bridiers, p. 34.
Quant à la roue, « les anciens en avaient fait, dit M. Tudot, Temblème de la vie. » Monter, descendre et toujours avancer, telle est la destinée de Thomme en ce monde ; il ne se repose que dans le cercueil. Une mare près Limoges contenait, avec des figurines, une roue en terre cuite (i).
Une fois admis dans la Gaule, le culte de Vénus s'y propagea avec une étonnante rapidité. La preuve, c'est qu'on trouve ses figurines partout. Vouloir les citer toutes, ce serait rinfini. Parmi celles que je crois inédites, je mentionnerai les suivantes : deux que M. Pécard, avant sa mort, m'avait signalées à Tours ; une à Vargoritum (2) ; cinq à Poitiers (Vienne), dont trois font partie de la riche collection de M. Bonsergent ; deux à Challans et une au Langon (Vendée). La Vénus avec un enfant représentait la maternité dans le polythéisme gallo-romain ; la Vénus anadyomène sortie vierge du sein des flots était le symbole de la pureté. Au foyer domestique elle occupait la place d'honneur, comme nous l'apprend saint Augustin dans sa Cité de Dieu. Dans les mares et les rivières, où on la rencontre fréquemment, elle exprimait un ex-voto qu'on y jetait pour se rendre propice la divinité qui présidait aux eaux ; dans la tombe (les puits funéraires du Bernard et de Gourgé, les nécropoles du Langon, de Poitiers, de Lisieux, de Clugnat, de Cologne en ont fourni des exemplaires) elle faisait l'office de déesse secourable : « Son image avait pour but, dit M. Tudot, d'appeler la protection sxir des êtres chéris. »
(i) Figurines gauloises^ pi. 67.
(2} Fouilles inédites d'Ida de Eoxberg.
Notons avec ce savant, que la couleur blanche de ces figurines atteste leur origine gauloise, origine prouvée du reste par les fours où elles se fabriquaient, découverts en grand nombre depuis i85o, principalement dans TAllier.
cMoule à médailles romaines. — Avant iSSg on enseignait que l'origine des moules à médailles datait du Bas-Empire. « Ces procédés expéditifs de monnayage, dit à ce sujet M. Fortuné Parenteau, répondaient au besoin d'une époque agitée, où Ton n'avait pas le temps de graver les coins et de frapper les monnaies. On les surmoulait en les altérant (i). » Les faits semblaient donner raison à cette doctrine. En effet, quinze cents des moules trouvés en 1829 par M. Hiver, dans le parc de l'ancien château de Domery, étaient à l'effigie de Posthume. Les moules ramassés à pleines brouettes dans la forêt d'Ardaines (Orne) renfermaient des deniers de Maximin.
Le Haut-Empire n'avait pas le même besoin. Pendant cette période, au contraire, les empereurs étaient aussi fiers de laisser à la postérité leurs images noblement gravées sur l'or, l'argent et le bronze, que les trophées de leurs victoires sur le marbre et l'airain. De là l'absence de moules en terre cuite sous leurs règnes, d'après l'opinion reçue. Les moules du Bernard, où apparaissent leurs effigies, semblent avoir fait faire à cet égard un pas à la science numismatique, c'était du moins l'opinion exprimée par M. Poëy-Davant, en iSSg (2).
(1) Catalogue du musée arch. de Nantes.
(2) Lettre manuscrite — janvier iSSq.
Pain (focre. — Les prêtres du temple de Diane, dans rîle de Lemnos, faisaient de petits pains d'ocre à forme conique qui portaient leur cachet et qu'ils débitaient comme médicament (i). J'en ai recueilli un exemplaire en 1859, dans Tun des établissements de la villa aux abords du quatrième puits. Comme il était accompagné de pierres ocreuses à Tétat brut, et d'une large cuvette remplie aux trois quarts d'ocre délayée, humide et pulvérulente, il est à croire que ces spécifiques et objets sacrés se fabriquaient sur place. Celui qui nous occupe a o"o5 de hauteur et pèse 225 grammes. Il porte en creux l'empreinte d'un cachet circulaire. Malheureusement, un lavage intempestif fait à mon insu a détruit la marque différentielle qui devait s'y trouver; malgré cela sa rareté lui donne de la valeur f^g. IJ.
Fig. i.
Tuile. — Les tuiles dites romaines sont de deux sortes, la tuile plate à bords relevés qui portait le nom de tegula et servait d'égout, et la tuile demi-cylindrique appelée
(i) Nouveau dict d'Hist. naturelle appliquée aux Arts, t. xxi, p. 201 —art. minium des anciens.
itnbrex destinée à couvrir la jonction de deux tuiles. Cette dernière qui est la tuile faitière, ressemble à la nôtre. Elle a comme elle une de ses extrémités plus étroite que l'autre (la différence est d'environ o"o5), de manière que plusieurs tuiles se recouvrant les unes les autres formaient ime crête continue. Elle est im peu moins longue que la tuile française ; mais en revanche^ son épaisseur est plus considérable, et elle pèse 780 grammes de plus que la tuile moderne du Talmondais. Elle était par suite, moins exposée à être emportée par le vent.
Les tuiles plates s'adaptaient comme les précédentes^ les unes dans les autres, ayant leur grand et leur petit bout, ce qui leur donne la forme d'un trapèze. Leur volume n'est pas toujours le même ; les plus grandes mesurent o™3o de haut, sur o"40 de large. Leur pâte revêt aussi des couleurs différentes ; elle est tantôt d'un rouge vif, sans mélange de substances étrangères à l'argile, tantôt pailletée de petites lamelles brillantes et d'un rouge plus clair, et tantôt d'une teinte d'un blanc grisâtre. Ces dernières sont les mieux conditionnées et les plus solides.
Les gallo-romains apportaient le plus grand soin à la fabrication de leurs tuiles. Vitruve voulait que leur dessiccation eut lieu à l'ombre pendant deux ans s'il était possible, et qu'ensuite leur cuisson dura de quinze à vingt jours, avec un feu vif très-soutenu sur la fin. Aussi sont-elles inaltérables et infiniment supérieures aux nôtres qui n'ont malheureusement que quelques semaines de dessiccation et que quelques jours de cuisson.
Tuyau. — Le drainage, dont la découverte a fait tant de bruit dans le monde moderne, était-il pratiqué chez les
gallo-romains ? Je laisse à d'autres à répondre à cette question. Ce qui est constant, c'est qu'ils avaient des tuyaux d'écoulement parfaitement conditionnés que nous retrouvons, et dans les ruines de leurs établissements et de leurs bains, et jusqu'au sein de leurs puits funéraires. Ce sont de petits tubes cylindriques, hauts d'environ 0^09, dont le sommet qui est un peu plus étroit que la base, est couronné par un rebord perpendiculaire au cylindre, qui permet aux tuyaux de s'accoler les uns aux autres et de donner à l'eau la facilité de continuer son chemin. La pâte en est rougeâtre et à grains serrés.
Vase. — M. Benjamin Fillon a écrit dans son Art de terre (p. 19): « Jusqu'ici les produits céramiques de la période romaine n'ont été l'objet d'aucune tentative sérieuse de classement par ordre de date, ce qui leur enlève l'intérêt le plus réel comme document. Introduire une bonne chronologie dans les faits n'est-ce pas ouvrir une grande route à l'histoire? *. Les puits funéraires du Bernard me permettent de commencer ce travail. Ils contenaient une riche moisson de vases appartenant à une époque certaine qui est celle des Antonins et de leurs premiers successexirs. Leur pâte, leur teinte, leur vernis, leur capacité, leur galbe intéressent l'art céramique.
La matière de ces vases est tantôt grossière, dure et siliceuse, pailletée de petits cailloux, tantôt* plus déliée, plus compacte, semée d'une poussière dite d'or ou d'argent^ tantôt, enfin, d'une finesse extrême.
La teinte de la pâte est ou blanche, ou grisâtre, ou bleuâtre, ou noirâtre, ou rosée, ou d'un rouge sanguinolent.
La couleur du vernis ou de Vengobe atteint tous les degrés qui séparent le blanc de céruse du noir d'ébène, en passant par le gris de cendre, le gris plombagine, le gris de fer, le bleu pâle, le jaune terreux, le jaune d'or et le rouge à glaçure et à reflets métalliques.
La capacité qui est à peu près nulle dans les bols de o™o3 à 4 de hauteur, est de dix à douze litres pour le doliolum.
Les vases ont comme forme leurs marques différentielles, soit qu'on les considère sous le rapport de la panse, de Tanse, du goulot, du bec, du déversoir, ou sous le rapport des guillochis, des rinceaux, des médaillons et des masques dont plusieurs sont ornementés.
L'accouplement des rites gaulois et romains qui se trouve dans nos puits funéraires et caractérise leur époque, eidste aussi pour les vases. Les uns ont été fabriqués d'après le type simple et primitif perpétué ; les autres, au contraire, ont toute l'élégance et le fini de la période inaugurée par Adrien qui fut lui-même im artiste distingué.
Pour les faire mieux connaître, et pour plus de clarté, je les classerai en quatre catégories qui sont : les vases en terre commune, les vases sigillés en terre blanche, ou en terre rouge, les vases à noms de potier et les vases à inscriptions.
Vases en terre commune. — Ils renferment les deux types gaulois et romains et comprennent : l'amphore, l'ampoule, l'assiette et le plat, le couvercle, la cruche et le cruchon, la cuvette, le doliolum^ l'écuelle, la lampe, la passoire, le pichet ou pot à boire, le pot-au-feu et l'urne, le vase-trépied.
Au Bernard, toutes les amphores sont à l'état de débris. Les ampoules, les burettes, les flacons, les petites lagènes.
les couvercles ayant leurs analogues ailleurs, je me contenterai de signaler, comme particulièrement bien conditionnée, la lagène du dix-septième puits à pâte siliceuse très-fine, revêtue d'un engobe blanc (p. i5i,^g. 2).
Si Tassiette et le plat, que les auteurs latins appelaient : discus, catinunij patella^ (Apulée, Horace, Martial) servaient à Rome au repas des funérailles, comme nous le voyons dans Juvénal (i), il en était de même en Gaule. Les assiettes de nos puits sont des disques creux à pâte siliceuse, ou simplement argileuse, au bord relevé comme nos assiettes à cailloux, ou rabattu, et au vernis généralement noir.
La cruche et le cruchon (urtia fictilis, urceus, urnula^ urceolusj sont pour les vases à liquide, les plus nombreux dans les puits funéraires. lisse divisent en rouges et en noirs. Les cruches rouges, qu'elles aient deux anses ou qu'elles n'en aient qu'une, sont au type romain que tout le monde connaît. C'est à une cruche rouge à l'anse recourbée, remplie d'eau froide, que se désaltérait le stoïcien Fronton. (2). Elégantes par leur panse qui est en raison inverse de leur base ; par leur col qui est tantôt droit et tantôt marqué au milieu par une boursouflure ; par leur goulot qui, cerclé, ou à bec d'oiseau, ou tréflé, pose sur le cou, souvent comme xm entonnoir, avec filets et viroles en relief; par leurs anses qui sont ou plates et cannelées, ou rondes, ou en torsade, nos cruches accusent la bonne époque romaine.
(i) .... Eziguâ/?râ/t5cœnâj7afe//a(sat. V.)
(2] Hic tibi donatur panda ruber urceus^ ansâ,
Stoicus hoc gelidam Fronto petebat aquam (Mart. L. xiv • io6.)
— aôg — Nous avons deux exemplaires de cuvette et de terrine, au col formant bourrelet; Tun d'eux a un large déversoir à rebord, sur plan incliné, pour l'écoulement du liquide. L'épaisseur est de plus de o™oi et la dessiccation ne laisse rien à désirer (p. 34, fig. 1).
Si au Bernard toutes les amphores sont à l'état de débris, il n'en est pas de même du doliolum du premier puits et de celui du seizième (je dis doliolum, car le doliurrij d'une capacité de dix-huit amphores ne se rencontre pas chez nous), qui ne sont fracturés que par accident. Le premier, haut de o"33 avait pour ornementation des renflements concentriques et horizontaux qui cerclaient sa panse de la base au sommet ; le deuxième, haut de o"3o sur 0^27 d'ouverture, était lisse et dépour\'U d'ornements. A Rome, les cendres de Varron furent déposées dans un dolium, et, en cela, il eut beaucoup d'imitateurs (i). En Gaule après la conquête, le doUunZy et plus souvent le doliolum^ son diminutif, figurent dans plusieurs sépultures, particulièrement dans la -Seine-Inférieure. Il en est sorti un de l'une des ponnes à incinération de Pouzauges (Vendée). Comme notre doliolum du seizième puits contenait entre autres objets, des vertèbres de poisson et des huîtres non ouvertes, j'ai lieu de supposer que ce vase dans le tombeau pouvait servir à deux fins : à recevoir les cendres du mort et une portion du viatique offert à son ombre. Comme époque d'enfouisse» ment, il indique les deux premiers siècles et les deux tiers du troisième. Le dolium d'une sépulture de Laceslangue
(i) Quin et defunctos se se multi fictilibus doliis condi maluére, sicut Varro. (PUn. H.N.L.xxxv-4).
(Seine-Inférieure) était accompagné d'une petite monnaie de Victorin ; c'est, avec Tetricus, la dernière date connue.
L'écuelle (scutellaj distinguée par ses deux oreillons remonte, il paraît, à Tépoque gauloise. C'est une écuelle qui renfermait les esquilles d'os incinérés de la Boissière-des- Landes que nous attribuons au i*"" siècle de notre ère.
La lampe du dixième puits (lucernaj est un type perpétué des lampes pré-historiques draguées par M. le comte Costa de Beauregard dans les habitations lacustres de la Suisse, seulement elle est plus cuite.
La passoire, dite co/t/m par Martial (ép. io3) est assez rare dans les tombeaux, surtout celle en terre ; à part la nôtre, nous n'en connaissons que deux exemplaires (i), àPouzauges (Vendée) et à Epernay (Seine-Inférieure). C'est un vase qui a traversé les siècles ainsi que l'écuelle; on le rencontre dans presque tous nos hameaux.
Le pichet ou le pot à boîre fcapis, capulaj n'est pas le vase le moins curieux de nos découvertes ; il a un cachet particulier que je ne retrouve nulle part ailleurs ; il semble propre à la contrée de l'ouest. Le pichet au type ancien a la pâte siliceuse, le vernis gris de fer, et l'anse arquée et à boudin (p. 117,^^. 2). Le pichet au type nouveau des n* et ni* siècle, offre une grande variété. Plusieurs méritent d'être décrits. Deux, en terre grisâtre, sont revêtus d'un engobe noir et ont le bec en tricorne (p. 1 20, fig. 5) ? un autre, à pâte siliceuse, a une couverte blanche, le cou et la panse sont omés d'un astragale et de filets concentriques^
(i] Fouilles de MM. Parenteau et Cochet.
le bec est fortement pincé, il est très-élégant de forme (p. i3g j /ig. 2). Trois sont en grès et n'ont point de vernis ; le premier est sans ornement ; le second a le goulot cerclé d'une cravate en relief; il en est de même du troisième qui se fait remarquer, en plus, par son anse cannelée et son bec artistement tréflé (p. iSg, /ig. 2). Quatre sont en terre rouge; ils sont remarquables, le premier, par son galbe et par son anse (p. 71,^^. S), le deuxième, par les petites hachures irrégulières qui couvrent sa panse (p. 75, fig. J), le troisième, par Tétroitesse de sa base qui semble braver les lois de l'équilibre (p. 77,^^. 5), et le quatrième, par son genre pjrriforme qui est encore celui des pichets modernes de nos villageois (p. jSjfig. 2).
A Rome, Martial attribuait à Mentor ( i3oo ans avant J-C. ) l'invention des premiers pots à boire munis d'une anse (i).
. Sous Varron, ils ne figuraient plus que dans les temples (2), tandis que le pichet-aiguière, à l'anse au cou de cygne, de forme grecque, surmoulé sur un type en bronze (nous en avons un exemplaire) servait uniquement aux funérailles, au témoignage de M. Longperrier (p. i3gy/ig. 3).
Le pot-au-feu foUaJ^ l'urne cinéraire (olla ossuariaj appartiennent à toutes les nécropoles gallo-romaines. Quelques-unes des nôtres sont simples et unies, mais la
(i) Non est ita recens, nec nostri gloria cœlî.
Primus in his Mentor, dum fecit îlla bibit. (LXIV. epig. gS).
(2} Hanim (capidum) figuras in vasis sacris ac fictiles antiquas etiam nunc ▼idemus(L. v- 122).
plupart ont la panse ornementée, ou d^une simple bande de bâtons faits à l'estampille, ou de guillochures losangées, avec ou sans accompagnement de bâtons.
Le petit vase-trépied du dix-septième puits (chytropus), qui doit son nom aux trois petites piles qui se rattachent à sa base et sur lesquelles il pose, a ses analogues dans les sépultures de la Normandie (rapports de MM. Charma et Cochet) ; le vase-réchaud du deuxième a plus de rapport avec le chytropedes du lévitique qu'on brisait après Toblation de rhostie (lev. xi-35).
Les vases, à pâte noirâtre et à couverte, ou gris de fer, ou noir d'ébène sont, les uns modelés au type romain, les autres au type gaulois perpétué. Laissant de côté les premiers qui n'apprendraient rien au lecteur, je dirai un mot des seconds, dont je n'ai trouvé les analogues ni dans les ouvrages de MM. de Caumont et Cochet, ni au musée de Sèvres. Ils ont le galbe lourd, l'anse rugueuse, proéminente, très-accentuée, soit qu'elle soit ronde, ou à dos d'âne, ou aplatie; le trou ovoïde qu'elle forme, en se contournant, est propre à ce type. Cependant, je dois dire qu'ils diffèrent du vase des tumulus, principalement pour la dessiccation et la cuisson. Leur pâte, semée d'une poussière brillante et de petits cailloux, au lieu d'être incohérente, friable, mal séchée et mal cuite, a une force de cohésion qui lui donne une grande dureté; épaisse de près de o"02, séchée longtemps à l'ombre et durcie à la flamme continue et ardente d'un four, elle peut encore, après dix-sept siècles, braver, dans un musée, l'action délétère du temps. Quelques-uns de ces vases pèsent jusqu'à 4 et 5 kîlog. (P-70,./îé'--2;p. loSy Jig. /).
J'ai lieu de penser qu'ils furent fabriqués au Bernard ou aux environs. Sans parler des fours gallo-romains de Saint-Vincent-sur-Graon, éteints depuis des siècles, il est reconnu par nos chaufourniers que la chaîne de collines qui court de Test à Touest, de Saint-Cyr-en-Talmondais à Saint-Hilaire-la-F'orét (elle coupe en deux la commune du Bernard ) , contient de Targile apte à la fabrication des pots et des tuiles. Celle de notre village du Plessis a été déclarée supérieure en qualité à celle de Nesmy, l'expérience en a été faite au four achalandé de cette localité (à 20 kilomètres nord de nos fouilles). J'ajouterai que dans le champ de l'Essermilière (n** 86 du cadastre) où sont nos trois premiers puits, j'ai trouvé : une maçonnerie grossière, avec revêtement d'argile ; des débris de voûte ; des colonnes creuses ou des tuyaux ; de grands carreaux percés au milieu (sans parler des tuiles et des briques), en un mot, tout ce qui peut constituer un four gallo-romain. Ce qui donnerait du poids à cette opinion, c'est qu'il est sorti du vingt-et-unième puits funéraire un échantillon de matière vitreuse, tels qu'en fournissent les fours à tuiles et à pots.
D'après cela, le Talmondais (et en particulier le Bernard) se serait suffi à lui-même pour la poterie commune, avant et après la conquête. Il n'en fut pas ainsi pour les vases de luxe.
Vases sigillés en terre blanche et en terre rouge. — La poterie de la première espèce a cela de particulier que la matière en est très-blanche, très-fine et très-mince. C'est à peine si, pour certaines coupes, elle a l'épaisseur de nos bouteilles champenoises en verre. Elle a pour couverte,
tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, une forte couche de vernis. Quand ce vernis est rouge et sans glaçure, il ternit et s'efface assez facilement ; au contraire, il résiste parfaitement à l'action du temps, quand il est à glaçure bronzée ou à glaçure noire. Les bols et les coupes à glaçure bronzée portent sur leur panse des ornements pratiqués au moyen de la roulette et formant plusieurs bandes. Lorsque le vase est sillonné de cannelures, ce sont les cannelures seules qui sont bronzées. On ne pouvait verser que des liquides froids dans ces vases, ainsi que dans ceux à glaçure noire.
Nous avons de cette dernière espèce deux échantillons qui sont d'une rare pureté de forme et d'un travail fort soigné. L'un fait l'effet d'un verre à patte, et l'autre d'une coupe aussi à patte, moins haute et plus large d'ouverture, munie de deux petits oreillons. L'artiste dessina habilement sur ces calices, des courants de plantes et des filets en relief, limités par des cercles guillochés et exécutés à la Barbotine, c'est-à-dire par ce procédé des plus remarquables et tout-à-fait propre aux poteries romaines « qui consistait, dit M. Brongniart (i), à placer et à étendre sur les pièces, avec un pinceau, une pipette ou une spatule en forme de cuiller, la pâte dont on les avait chargées à l'état de cette liquidité visqueuse qu'on nomme BarboHne, et qui ressemble à de la boue ; à figurer avec cette bouillie épaisse, les contours, à modeler les épaisseurs diverses qu'on devait donner à cette application. » Cette opération Mte, le
[i] Arts céramiques^ 1. 1. p. 41 5.
-^ 275 -^ plasticien plongea les calices dans un bain de lustre noir qui est celui qu'on donne aux vases étrusques, et passa légèrement son doigt, avant que ce bain fut tout-à-fait sec, sur les parties saillantes, pour leur laisser cette teinte d'un blanc rosé qu'elles ont encore aujourd'hui. Quant à leur provenance, on pourrait les croire italiens, si l'ornement qui les décore n'appartenait pas à la Gaule. Ils ont dû sortir de quelque manufacture voisine de la Méditerranée. MM. Jules Quicherat et Benjamin Fillon, hommes compétents dans la matière, ne seraient pas éloignés de cette opinion (p. 218 et 219, fig. /).
Les vases sigillés en terre rouge et à glaçure rouge sont, dans nos sépultures, en plus grande quantité que les précédents. Outre l'avantage du nombre, ils ont sur eux celui de l'épaisseur, de la solidité et aussi de la variété. Comme on les rencontre dans tous les cimetières gallo-romains, nous n'en dirons qu'un mot.
Les uns sont simples et unis, d'autres incisés, tailladés dans l'épaisseur de leur surface, ornementation incuse, circonscrite entre des dessins en creux : losanges et rinceaux. Des guirlandes de feuillage et de fleurs aquatiques serpentent sur le bord évasé de plusieurs. Parmi ces vases, nous distinguons l'ampoule (ampuUaJ^ la patère des sacrifices (paterajj le bol et le plateau (patina) et les coupes ou gobelets pour boire, ce sont les plus intéressants parce qu'ils sont à reliefs, formant des cercles, des demicercles, des médaillons carrés, avec des lignes qui sont 6u pleines, bu en torsades, ou en perles; le tout rehaussé par des courants de vigne, par des rinceaux, par des fleurs de fantaisie, ou par des dessins historiés
et couronnés par une frise. Les vases historiés nous représentent des animaux, des hommes, des héros et des dieux. Ici c'est un coq et une colombe; là, un lièvre au gîte ou poursuivi de près par un chien ; ailleurs , un renard allant gaillardement se faire prendre à un hameçon perfide ; plus loin , des masques de lions , des masques de femmes et d'hommes, des hommes en pied avec des lions encore sauvages et des panthères apprivoisées. Les génies y jouent aussi leur rôle; le génie bacchique ailé qui orne avec grâce Tun de nos gobelets a son pareil dans le musée britannique (i). Les demi-dieux et les dieux n'y sont pas oubliés ; le vieux Silène monté sur un âne l'écrase de son poids ; le torse de Bacchus se montre au milieu de feuilles de pampre ; Hercule tient d'une main sa peau de lion et de l'autre sa massue; Plutus aveugle, sortant du temple de la Fortune, s'achemine par le monde le bâton et la bourse à la main; un barde gallo-romain touche la lyre d'Apollon et semble lui disputer le prix ; Neptxine se soulève du sein des flots, comme pour commander aux poissons et aux monstres marins qui l'entourent ; Vénus est appuyée sur un cîppe ; deux fragments d'une coupe nous donnent un premier personnage portant une chlamyde et un second coiffé du bonnet phrygien, comme Mithra (le culte de ce dieu de la Perse avait pénétré en Gaule au ni* siècle) ; ce qui lui donne du prix à nos yeux, c'est qu'il est revêtu de notre ancien costume national, savoir : de la braie collante, de la tunique
(i) Charles Roach Smith. — Of the muséum of London antiquitiei (pi. vn].
courte à manches courtes, de la saîe ou du manteau à franges.
D'où provenaient ces beaux échantillons en terre rouge sigillée dont je viens de dire un mot ? On les a attribué longtemps à Tîle de Samos (de là le nom de Samiens qu'on leur donne dans beaucoup de livres) ; or, c'est là une erreur qu'il importe de détruire à tout jamais. Pline, dans son histoire naturelle, vante la poterie de Samos « comme une vaisselle en honneur sur les tables romaines (i) », mais cette poterie n'était pas rouge ; il nous apprend lui-même qu'elle était blanche (candidaj\ il la met pour cela en parallèle avec celle d'Etrurie, dont la pâte était également ou blanche, ou cendrée (2). L'inventeur des vases rouges, il le trouve à Corinthe, dans Tibutade de Sicyone qui communiqua son secret à l'Italie. Qu'il fût l'inventeur de la plastique elle-même, ou qu'elle fût due à Rhœcus et à Théodore de Samos, puis transmise plus tard à l'Italie par Démarate de Corinthe, père de Tarquin l'Ancien, qui se fit accompagner dans sa nouvelle patrie par les modeleurs Eucher, Diopus et Eugramme, c'est ce qu'il ne décide pas, mais ce qu'il aflSrme, c'est que Tibutade fut au moins « l'inventeur de la vaisselle rouge (3), » vaisselle qui bientôt rivalisa avec celle de Samos. « La vogue dont jouit la vaisselle de Samos, dit-il, appartient à Arrentium, etc.. Les fabriques à roues qui ont du renom expédient leurs ouvrages de tous côtés par mer et par terre. Ces
(i) Samniœ etiamnum in esculentis laudantur. 1. xxy-46.
(2) Etniria totidem differentias habet, namque est Ma et cinerosa.
(3) Tibutadis inventum est, rubricam addere^ aut ex rubrd<retd fingere.
^ 278 — ouvrages procurent de la célébrité à des villes, par exemple, à Rhegium et à Cumes. » Pline, il est vrai, ne répète pas dans ce second passage l'expression de terre rouge \ mais, d'une part, nous savons par Martial qu'on la travaillait à Cumes (i), et de l'autre, les fouilles pratiquées dans ce siècle, à Arrézo {VArrentium romain), ont mis au jour de nombreux spécimens en terre rouge sigillée.
Les Gaulois ne demeurèrent pas étrangers à ce mouvement artistique. Trouvant la terre rouge ferrugineuse, principalement sur la rive droite de l'Allier, ils firent concurrence aux plasticiens de la péninsule dans les n* et ni* siècle, comme le prouvent leurs fours découverts par centaines à Vichy et dans les environs. Le mérite de nos artistes fut d'avoir obtenu avec des poinçons en bois (le seul département de l'Allier en a fourni plus de 3oo) le résultat auquel on n'arrivait en Italie qu'au moyen d'instruments en métal (on les retrouve à Arrézo). Gaulois d'origine et de mœurs, ils adoptèrent assez souvent des motifs de décoration propres à la Gaule, tels que l'étoile et le double cercle avec globule au milieu.
Comme il est à peu près certain que notre région de l'ouest était privée de cette industrie, je suppose avec raison qu'embarquée sur l'Allier, cette vaisselle fabriquée dans la zone du centre, arrivait à la Loire et descendait par la
(i) L'un des personnages que fait parler Martial, s'exprime ainsi : La chaste sybille de Cumes vous fait présent de cette jatte de terre rouge, sa compatriote :
Hanc tibi cumeno rubicundam pulvere testam Municipem misit casta sybiUa suam (Mart. iv-ii4l.
— 279 "^ grande voie d'eau sur notre littoral. Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que plusieurs des noms inscrits sur nos vases sigillés se rencontrent dans les fours de TAUier sur les exemplaires de même espèce qui en sortent, comme nous le verrons tout-à-l'heure.
Telle est la poterie gallo-romaine enfouie dans nos puits funéraires. Elle atteste d'une part, le maintien dans la Gaule, au n* et au ni* siècle, des types anciens perpétués surtout pour les funérailles ; de l'autre , l'introduction dans le commerce de la vie des types nouveaux façonnés dans le style le plus net et le plus irréprochable. Si le Gaulois, dès cette époque, était le premier soldat du monde sur le champ de bataille, dans son atelier il rivalisait avec les Italiens les plus habiles et comme modeleur et comme mouleur.
Vases avec nom de potiers. — Les lois romaines obligeaient les potiers à mettre leur cachet sur leurs produits ; c'était un moyen d'obtenir pour eux les qualités requises pour un bon usage (i). Ceux qui appartenaient à la Gaule ne s'y conformèrent pas toujours, même pour la poterie de luxe.
Voici par ordre alphabétique, la liste des plasticiens fournis à l'histoire par les fouilles du Bernard, avec l'indication des localités parvenues à ma connaissance où ces mêmes noms se sont révélés (2).
(i) Gori, Recueil d'inscriptions.
(2) Pour le Poitou, voir VArt de terre chex les Poitevins p. de 28 à 3 1. En dehors du Poitou, la Normandie souterraine, p. 282. Lettre manuscrite de M. Harold de Fontenay.