‹ Puits funéraires gallo-romains du Bernard, VendéeChapitre 44 sur 45 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Avant d'élever une vérité à la hauteur d'un dogme , la science procède lentement. Pour se prononcer, elle a besoin de faits irrécusables. Ainsi a agi le Comité des travaux historiques sur la question des puits funéraires. M. Jules Quicherat, son organe autorisé, se contentait de dire, en rendant compte de mes premières découvertes : « Il n'est pas encore temps de généraliser les faits qui se rapportent au mode d'inhumation dans des fosses en forme de puits. Attendons pour cela que les faits se soient produits en plus grand nombre ». Quelques années plus tard, les faits s'étant renouvelés au Bernard et ailleurs , il résolut la question en ces termes : « On est en droit d'affirmer, à l'heure qu'il est, que cet usage fut général dans la Gaule (i) ». Cette parole, approuvée à la Sorbonne par la majorité de ses doctes confrères , était l'expression de la vérité. Je vais , pour ce qui me concerne, le prouver d'une manière, j'oserai dire péremptoire.

Les puits du Bernard sont funéraires. S'ils ne sont pas funéraires, ce sont des puits à eau qu'on a comblés

(i) Revue des Sociétés savantes, octobre 1866.

postérieurement. Or, il est évident que telle ne fut pas leur destination, comme l'attestent leur nombre, leur situation, le changement d'axe de l'un d'entre eux , l'agencement des couches, les calottes, les pavés et le mobilier.

/. — Nombre des puits, leur situation j changement et axe.

D'abord , pourquoi tant de puits sur un même point et dans un espace si restreint ? Entre plusieurs d'entre eux, il n'y a que quelques mètres de distance. En second lieu, quel motif pouvaient avoir les gallo-romains de les avoir creusés au sommet ou sur le flanc d'un gisement géologique dépourvu d'eau , alors qu'ils pouvaient les pratiquer avec bien plus de raison dans la vallée ? En troisième lieu , pourquoi le changement d'axe dans l'un des puits? Il est évident que là le puisage était impossible , la corde ou la chaîne ne pouvant suivre le chemin commandé par la déviation de l'axe, pour aller trouver la source.

Ce n'est pas tout. Ces puits ont été comblés. Dans quelles conditions l'ont-ils été ? Est-ce avec le pêle-mêle qui préside à toute opération de ce genre, quand il s'agit de boucher un trou devenu inutile ? Ou bien , est-ce avec précaution et symétrie ? Il suffit de porter sur chacun d'eux un coup d'œil rétrospectif pour se convaincre que tout s'est passé ici d'après les règles d'un agencement parfait.

//. — Agencement des coucheSy calottes et pavés.

Le vide de ces fosses a été rempli par des couches successives, séparées, le plus souvent, par un ou pdr

plusieurs pavés. Les couches sont horizontales ; les pavés ont aussi cette horizontalité , Tattribuera-t-on au hasard ? C'est comme si Ton disait que des moellons jetés par des maçons sur une muraille se superposent d'eux-mêmes en assises pour former, comme par enchantement, une maison. N'est-il pas plus rationnel de dire que des matériaux si bien coordonnés (l'un des pavés est en béton) furent descendus avec un soin intelligent en les diverses couches, dans des baquets ou dans des paniers.

C'est le moment de rappeler que le monument ainsi agencé est scellé d'un amas de pierres disposées encore, quand elles n'ont pas été dérangées par la charrue, en toiture et en calotte, comme pour en assurer l'inviolabilité. Ajoutons que la plupart des échantillons qui les composent, étrangers à la colline, sont sortis de six à sept carrières de bancs calcaires de grain différent, qui existent, quelques-unes dans la commune , les autres dans les communes environnantes, sans parler des blocs de quartz, de schiste, de poudingue et de granit qui appartiennent à la zone montagneuse du Bernard et aux communes situées au nord de la nécropole. Nous lisons au premier livre des Rois (c. i3) que chaque soldat de David jeta sa pierre sur la fosse d'Absalon. Il n'y a pas longtemps non plus que les montagnards d'Ecosse terminaient leur supplique par ces mots : « Et le suppliant , si tu l'exauces, ajoutera une pierre à ton caim ou carn ». C'est-à-dire à ton tumulus, à ton mausolée, à ton tombeau. Ne serait-il pas permis de voir, dans la nature des pierres formant la calotte des puits et aussi des pavés , une réminiscence de cet usage antique ? Le fait est d'autant plus significatif qu'il se répète vingt-trois fois.

Mais revenons aux couches de nos puits. Presque toujours il y a deux parties bien distinctes, la partie haute et la partie basse. Qu'y trouvons-nous ? en haut , « terre rougeâtre et ferrugineuse, en bas, argile plus fine et plus violacée, quantité notable de cendres et de charbon de bois (Berthault, pharmacien). » Pourquoi cette argile à teinte violette et ce dépôt considérable de cendres , de charbon, de plantes herbacées et ligneuses brûlées par un bout , dans la partie inférieure? Quand on voulait combler un puits à eau, allumait-on un bûcher tout exprès en plein air, ou au foyer domestique^ pour feire de ses débris le remblai du fond? Quel est le savant qui le croira? Une fois, passe, mais vingt-trois fois!

///. — Mobilier.

Maintenant, fouillons ces débris. Dans cette même partie inférieure, la première chose qu'on rencontre, sont des vases intacts , depuis le fond jusque vers le quart, le tiers, et même le milieu du puits. Comment ne se sont-ils pas brisés sous le poids énorme qui pesait sur eux? Ah! c'est qu'ils étaient logés dans des niches faites de deux pierres de champ et d'une pierre qui les recouvrait, ou de deux pierres et d'une tuile à rebords, ou bien de deux tuiles à rebords seulement. Est-ce encore là l'effet du hasard ? N'est-il pas plus naturel d'y voir la main de l'homme qui disposa tout avec ordre.

Ces vases, du reste, sont-ils des vases à eau ? Je ne dis rien des cruches; mais que penser des vases sans anse? de ces vases, quelquefois si petits, qu'ils ont à peine quelques

centimètres de hauteur? Quelle figure pouvait faire, dans un puits à eau^ la belle poterie rouge sigillée, les gobelets à pâte blanche et mince, et à glaçure noire ou bronzée, les plateaux et les coupes historiées ? Qui eût osé porter la main sur cette vaisselle de luxe pour la faire entrer comme un moellon vulgaire, dans un remblai! Si Ton admet que les puits sont funéraires, leur présence dans ces fosses n'a rien qui étonne, car un bon nombre de vases appartiennent à la catégorie de ceux que Tantiquité plaçait avec les morts dans la tombe. Tels sont, le doliolum, la patère, la burette à parfum, l'aiguière à poudre d'or, en terre surmoulée sur une aiguière en bronze, l'urne, la fiole lacrymatoire en verre, le gobelet en hêtre et aussi la lampe en terre et en bronze. Cette lampe, chez les payens comme chez les chrétiens, remplaçait le cierge des funérailles, ce gracieux symbole d'une vie qui s'éteint pour se rallumer dans un monde meilleur, au flambeau d'une vie qui dure toujours.

Il est vrai que ces vases, qui sont généralement intacts en bas, furent placés presque toujours au haut des fosses, à l'état de fi*agments, et que, dans ce compartiment supérieur, il règne un certain désordre. La même particularité s'est reproduite à Gien (Loiret). M. Bréan ne s'en rendant pas compte autrement que par une violation, afi&rme dans son premier rapport « que tous ses puits ont été vidés à une époque inconnue par des profanateurs qui se seront lassés de fouiller sans profit. » Quelques-uns, oui, il en fournit la preuve pour l'un d'eux, tous, non (i). J'ai toujours été pour

(i) Voir, pour les puits de Gien, la Rame des Soc. sa»., octobre 1866, p. 3761 dtnt laquelle M. Jules Quicherat juge le fait comme nous.

les miens d'un avis contraire, vu leur calotte de scellement, et aujourd'hui, comme en i863, je pense que t si les vases qui sont entiers au fond des pxiits sont, à Torifice, à Fétat de débris, il faut en chercher la raison dans le rite funéraire de l'époque, par exemple dans la cérémonie des dernières libations (Annuaire de la Soc. ctÉmul. de la Vendée) ».

Avant d'en finir avec les vases , je dirai un mot de leur contenu. Parmi les cruches, sept au moins étaient bouchées avec des tampons en bois , xme avec un tampon en terre cuite. Plusieurs, au lieu d'être fermées hermétiquement, étaient largement frangées comme pour servir de récipient à des objets relativement volumineux. Qu'y avons-nous recueilli ? Dans les uns, de l'eau probablement lustrale, avec laquelle on aspergeait les morts (i) ; du vin ou des raisins, à en juger par les pépins collés aux parois des goulots ; dans les autres, des restes de veau^ de mouton, de lièvre, d'oiseau, de canard, de volaille, et jusqu'à des œufs (2), des poissons d'eau douce et d'eau salée , des mollusques, entre autres des huîtres non ouvertes, des escargots, des barbes et des glumelles de blé , des châtaignes, des noix , des noisettes et des noyaux d'autres fruits, de la résine de pin, des parfums odoriférants, tels que celui de Judée, de la cendre, du charbon (je parlerai plus loin du phosphate de chaux et des os incinérés). Se figure-t-on des puisatiers chargés de combler

(1) Ossaque lecta cado texit Chorinœus aheno Idem ter socios purfl circumtulit undâ, Spargens rore levi et ramo felicis olivœ. (Œn. 6). (a)Dea sépultures des enyirons de Limogea en ont donné de moulés en terre cuite (Figurines gaitloisu)*

des citernes vides, se donnant la peine de boucher certaines cruches qu'ils ont remplies de liqxiide, et déposant dans d'autres, ou des mets, ou du charbon, ou de la cendre d'os, ou des esquilles d'os, et cela uniquement par fantaisie ! Une pareille hypothèse ne frise-t-elle pas l'absurde ? Mais comme tout cela s'explique bien si nos puits sont funéraires ! Dans l'antiquité, on donnait à manger et à boire au mort, comme si son ombre eut conservé l'usage de ses sens et qu'il lui fut donné d'en satisfaire les appétits. Cet usage était tellement enraciné dans les mœurs , qu'il était encore en vigueur au V* siècle, au grand étonnement de saint Augustin (i). Au reste, c'est un fait constaté par l'archéologie. Écoutons M. l'abbé Cochet. Parlant du contenu des vases qu'il avait rencontrés dans ses cimetières gallo-romains , il s'exprime ainsi : « On est naturellement amené à penser qu'ils renfermaient des viandes et des nourritures chères au défiint. Mais à quoi pouvaient servir ces parfums, ce lait et ce miel, ces viandes et ces boissons ? Ces parfums sont l'emblème du souvenir qui embaume l'absent ; le lait et le miel , c'étaient les libations faites à l'ombre des morts. Le vin et la viande, c'étaient le viatique et les provisions du voyage ; car il ne faut pas oublier que, dans l'opinion des anciens, les ombres mangeaient et qu'elles aimaient encore à se nourrir, à se vêtir, à s'entourer des choses qu'elles avaient recherchées sur la terre. Voilà pourquoi, à Mouville, nous avons trouvé des pèlerines, des huîtres et des moules qui étaient encore

(i) Miror cur apud quosdam infidèles hodiè tam perniciotut error increverit, ut super tumulot defunctorum ci^ot et pina conférant, quasi egretss de corporibus anims camales dbos nquirant« (3. Aug. Stmu i5^ D€ umcUs),

fermées (i). » Je puis tenir le même langage en présence des vases de nos puits.

Notons que nos vases sont presque toujours en nombre impair, nombre sacramentel qui rappelle ce mot de Virgile :

Numéro Deus impari gaudet.

Dans les vases ou à côté des vases, que rencontrons-nous encore ? Des objets dont la présence a été souvent constatée, et dans les tumulus de l'ancienne Gaule, et dans les sépultures à incinération, et dans les tombeaux à inhumation de l'époque romaine. Je citerai Tarbre et l'animal symbolique, le cercueil, la clef, la coquille percée, la figurine, le galet roulé, la meule à bras et le mortier, la monnaie, le poids, le sifflet, la tuile, l'ustensile auquel je joindrai la pièce d'ameublement.

Que penser des diverses essences d'arbres plantés debout dans quelques-uns de nos pxiits ? Je n'en dirais rien si Pline et Phèdre ne m'apprenaient pas que beaucoup d'entre eux étaient consacrés à des divinités particulières (2) , et si je ne voyais pas leur culte sacrilège encore en honneur dans les premiers temps du christianisme, culte défendu par saint Eloi au vn* siècle (3) et condamné par le Concile d'Autun (4). Sans parler du cyprès, qui a été de tout temps l'arbre

[i)La Norm. souterr., p. 196.

2) Plin. H. N.

Quercus Jovi Et m3rrtu8 Veneri placuit, Phœbo laurea, Pinus Cybelet, populus celsa Herculi. (Ph. L. m, fab. 17].

(3) Ch. Barthélémy. — Vie de saint ÉloL Arbores quos sacrativos Yocuit, succidite.

(4) Non licet tnter sentes et arbores sacratipos vota exsolvere. (Can. in}«

funéraire par excellence, « Varron fut enterré à Rome, à la Pythagoricienne, avec des feuilles de myrte, d'olivier et de peuplier noir ( i ) » • Certains fruits qui font partie du mobilier de nos puits, étaient symboliques comme les arbres. Tels sont: la pomme de pin, que Monfaucon avait trouvé figurée sur des cippes gallo-romains, et qui, au dire de quelques savants, était Temblême du Mercure infernal, du Tentâtes gaulois {2); la noix qui, d'après Virgile et Catulle, se rattachait aux cérémonies du mariage (3), on Ta trouvé moulée dans un tombeau payen des environs de Bourbon- Lancy, et jusque dans les sarcophages chrétiens de& catacombes de Rome (4) ; le raisin qui chez les Grecs était offert à la divinité dans les sacrifices non sanglants (5). D'autres firuits moulés en terre cuite ont été rencontrés dans une sépulture des environs de Limoges.

Il est important de noter ici que quelques-uns de ces symboles se sont perpétués dans notre Talmondais jusqu'au siècle dernier. C'est ainsi qu'à l'Assemblée tenue le 24 juin sur la butte celtique de Saint-Jean, à six kilomètres nord de nos fouilles, chaque fiancé oflBrait une pomme de pin à sa fiancée qui, en échange, attachait à son épaule ime feuille de houx ou de chêne (6).

(i) In myrthi et oXom, ttque popult nigne foliii, (Plin. H. N. L. XXV- 46}.

(a) L'Antiquité expliquée, t. m, pi. cxxx. — Marioni Philologie celtique. — JUime de» eoc. soif., tout i863| p. i58.

(3) Nucet spti^ mante (Virg.).

(4] Tudoti Figurines gauloises. — Boldelti, p. ao5.

(5) EniMtGulhetVUheiiiKoner, ViedesGrees €tdaRmains,Ui,^$i%.

(6) Benjamin FiUon. Poitou et Vendée.

Certains animaux étaient symboliques comme les arbres. Nous ne devons pas être supris de voir dans nos fosses Tandouiller de cerf, la dent de cheval, la défense de sanglier, le rongeur et , parmi les oiseaux , le hibou et le corbeau, puisque ces objets se trouvent , ou dans les tumulus , ou dans les cimetières gallo-romains (i), et même, pour la défense de sanglier et pour le corbeau, dans des sépultures chrétiennes (2). Pourquoi le dernier vase du troisième puits du Bernard, scellé avec une pierre, contenait-il, avec une noix , ime noisette et une châtaigne , trois belettes ^ si ces animaux n'étaient pas symboliques?

Le cercueil pratiqué dans un tronc de chêne, avec son fragment de tibia incinéré, suflSt pour attester que le cinquième puits, qui le recelait, est funéraire.

La clef s'étant rencontrée en maints endroits dans les tombeaux de Tépoque romaine, nous comprenons comment

(i) Collection de M. Beauchet-Filleau. — Bulletin de la Soc. polymatlL du Morbihan, iS63, p. 38; i865y p. a5. — L'tbbé Cochet, 5^ii/f. gauloises, romaines, etc., p. 20.

(a) Une dent de sanglier était suspendue au cou de la femme chrétienne de Saint* Médard-des-Prés (près Fontenay-le-Comte], inhumée au rf siècle (elle était aussi munie du chrisme).

Pour le corbeau, voir : Discours sur l'ordonnance que les anciens ont accoutumé tenir en leurs convoys funéraires, par Octavian de la Tour, publié à Lyon, par G. Rouillé, en x53o, ïnS; avec figure en bois dans le texte. Ce discours étant presque introuvable, on me permettra de citer dans cette note le passage qui a trait au corbeau et qui prouve que sa présence dans les sépultures s'était maintenue jusqu'au xvi* siècle : « Et est à remarquer qu'ung tombeau qui a esté appert cestuy an à Lyon, maçonné en forme de chambre, où il y avait cinq pots de terre et ung aultre de verre, et des cendres plein le plus grand, estait Vanatomye d^un corbeau, eparce que tel oiseau le consacrait aux divinités des enfers ainsi qu'encor présentement se pratique en maints lieux de ce pays de Franee et d'ailleurs, ce dit-on. •'

nous avons pu en inventorier xine dizaine dans nos puits, alors qu'il n'en est sorti qu'une entrée de serrure et pas une seule serrure.

Je ne mentionne les coquilles percées que parce qu'il est constaté aujourd'hui que leur enfouissement dans les tumulus et les dolmens leur donne un caractère de talisman ou de symbole (i).

Les figurines appartenant à l'époque romaine sont fréquentes dans les cimetières de cette période; on y rencontre, comme dans nos fosses, celles du bélier, et plus spécialement celle de Vénus et des Déesses-mères dont les gallo-romains sollicitaient la protection (2).

Que nos rognons de quartz, polis comme les coins en silex et nos galets roulés aient servi de pilons de mortier pour frotter et écraser le blé, ou d'armes contondantes, fixées à une corde ou au bout d'un bâton ; ou bien qu'on les ait considérés simplement comme une amulette, peu importe ; le fait capital est qu'ils apparaissent non-seulement dans nos fosses cylindriques, mais encore, d'une part, dans les cryptes funéraires des dolmens (3), et de l'autre , dans des sarcophages de l'ère chrétienne (4).

Il en est des meules concaves et convexes , des moulins à bras et des mortiers servant d'égrugeoirs pour les grains.

(i) Bulletin de la soc. des Antiq, de Vouest, 3* trim.de 1869. — Dolmens de la Corrèze.

(2) Je citerai Angers (Maine-et-Loire), Clugnat (Creuse), Lisieux (Seine-Inférieure), Poitiers (Vienne), Courge (Deux-Sèvres), Le Langon (Vendée).

(3) Bulletin delà soc. arch, de Nantes, 3* trim. de 1868, p. xia-ii5.

4] Le quartz roulé de la sépulture de St-Médard était brillant comme du cristal.

— 34Ô — comme des cailloux roulés, on les rencontre presque toujours à Tétat de fragments dans les sépultures antiques. On peut, à ce titre, les invoquer comme pièces funéraires (i).

Il est difficile de voir dans les monnaies autre chose que le naulus des anciens , affecté au pilote pour prix du transport de Tâme sur la rive étemelle. Cette pièce nous a échappé quelquefois, probablement par la faute des puisatiers qui ne savaient pas la distinguer dans le compost boueiLx qu'ils avaient à remuer. Dans tous les cas, il est permis de se rappeler qu'en Grèce, Tobole, pour le passage du Styx, était souvent une pierre polie ou un morceau de verre de couleur (2}, ce qui nous ramène à nos cailloiix roulés.

Bien qu'il puisse y avoir une différence énorme entre la reli^on ég}rptienne et la religion gallo-romaine, je crois utile de dire que le poids était symbolique dans cette contrée (3). Il en était de même dans tout TOrient, au témoignage d'Hérodote (4). Il s'est rencontré au moins quinze fois dans nos puits. Il y a plus, c'est que dans l'unique fosse à inhumation ordinaire que j'ai fouillée (ici le doute n'est plus possible, c'est bien un tombeau), le poids

(i) Remte arch., 1864, t. ix, p. 396.

Annales des sciences naturelles, août 1867, p. 90.

Bulletin de la soc. arch, de Nantes, 3« trim. de 1868, p. 1 12.

(1) La m*e des Grecs et des Romains.

(3) On y voit, dans les hjrpogées, des peintures où l'un des juges de Tâme poié dans la balance le poids fatal.

Fréd. Cailltaudy Voyagea Méroêf, t. n, p. tSç.

(4) Ferd. 4e la Noyé, Ramsès'4e-4}rànd ; Mofurs et CouimM eu JégypHens. ^Extraits d'Hérodote.

s'y trouvait concurremment avec la fiole lacrymatoire en verre, la tuile et des monnaies de Tetricus.

Si le nom de sifflet des morts doit être maintenu, comme je le pense, au fragment d'os poli, percé ordinairement sur le flanc d'un petit trou rond , comme celui des flageolets, cet instrument imprime aux enfouissements où il se trouve (et nous Tavons rencontré plus de quinze fois) un cachet essentiellement funéraire. Aurait-il servi de charnière à de$ coffrets, comme le prétend M. Fiorelli de Pompéi , on arriverait à la même conclusion, car des coffi^ets au milieu de cendre et de charbon, à des profondeurs de 8 à lo* ne pourraient être que des caisses funèbres.

Nous avons droit d'appeler funéraire la tuile à rebords» quand nous entendons Ovide nous dire, pour prouver la commisération des dieux infernaux, « qu'ils se contentaient de l'offrande d'une tuile couverte de guirlandes tressées en couronne (i). »

Les ustensiles auxquels il feut joindre les pièces d'ameublement, tels que l'épée, le fer de lance, l'andouiUer de cerf percé au gros bout , le peigne, la broche à vêtement et à cheveux, la fibule, le bouton, le seau, le soulier, la bague, l'anneau sigillaire, le style pour écrire, la trompette, prouvent en faveur de l'attribution funéraire donnée à nos puits, car les tumulus et surtout les cimetières gallo-romains en fournissent de pareils. Comment supposer, du reste, que des puisatiers comblant des puits à eau, eussent eu toujours ces

(i) Non avidos Styx htbet ima Oeos,

Tegula projectif tatis ett vtku coroftît.

objets sous la main ! et comment les croire assez dépourvus de bon sens pour prétendre qu'ils eussent ajouté à leur remblai des objets de prix comme sont les intailles sur jaspe et les bagues sigillaires en or !

Outre les preuves que je viens d'alléguer, et dont la valeur n'échappe à personne, le mobilier exhumé de nos fosses en fournit encore deux autres qui achèvent de dissiper tous les doutes et résolvent victorieusement la question des puits funéraires. Il s'agit du phosphate de chaux et des ossements humains incinérés.

Phosphate de chaux, ou cendre dos. — Les analyses sérieuses de la cendre d'os ou du phosphate de chaux renfermé dans nos enfouissements ne commencèrent guère qu'en 1866. J'envoyai à cette époque à M. Grimaud, agrégé à la faculté de médecine de Paris , quelques portions des matières contenues : i* dans une cruche rouge, à une anse, deon^Sô de hauteur; 2* dans un pot-au-feu; 3" dans une urne au vernis noir lustré, haute seulement de 0^07 à 8. Voici sa réponse :

« i« Dans la cruche rouge : brindilles de bois non carbonisées, osselets d'un mulot, débris noirs d'insectes provenant probablement de grillons, morceaux de charbon, le tout noyé dans de la cendre de foyer ;

« 2« Dans le pot-au-feu ; brindilles de bois, des morceaux de charbon, des barbes de blé, des glumelles de blé, la mâchoire inférieure d'un petit rongeur, du bois à moitié carbonisé et trois morceaux d'une résine noire fondant facilement par la chaleur, et qui paraît être identique avec les résines que produit la combustion des pins ;

« 3« Dans l'urne : mélange d'une substance minérale , calcaire, ferrugineuse avec du sable siliceux et une matière organique, animale, qui se carbonise par la calcination en répandant l'odeur caractéristique de la viande brûlée ».

Cette viande brûlée, dans une urne de la grandeur d'un verre à boire, ne pouvait être que de la viande humaine.

En 1867, M. Berthault, aussi bon chimiste qu'excellent pharmacien, étant venu se fixer à la Roche-sur-Yon (il fait partie du Bureau de la Société d'Émulation), je lui expédiai une partie du résidu renfermé dans la partie inférieure d'une urne brisée du dixième ])uits ; il me répondit par le rapport suivant :

Résultat de l'analyse chimique:

Phosphate de chaux 10 00

Carbonate de chaux et de magnésie. i 20

Oxide de fer, silice i 00

Sable et terre 87 80

Total 100 00

« Trois hypothèses se présentent en présence de ce résultat.

« Ou la matière de l'analyse est simplement de la terre végétale, première hypothèse ;

« Ou c'est un mélange de terre et de cendre végétale, seconde hypothèse ;

« Ou c'est un mélange de terre et de cendre animale, troisième hypothèse ;

« Mais : i" la terre végétale seule ne contient que très-peu de phosphate de chaux ; donc, la première hypothèse est nulle;

« 2*^ Les cendres végétales vierges contiennent de 12 à 5o 7o àe carbonate de potasse. Si elles ont été soumises à Faction prolongée de Teau, ce sel disparaît par le lavage ; mais il reste toujours Ténorme proportion de carbonate de chaux et de magnésie , 20 à 40 7» 9 ^^ 9 dans la cendre analysée, il n'y en a que de légères traces. — Des cendres de végétaux, principalement de fruits, de graminées et de légumineuses peuvent contenir jusqu'à 5o 7o de phosphate de chaux, ce qui pourrait, tout d'abord, induire en erreur sur leur provenance ; mais la provenance, dans tous les cas, d'une quantité de carbonate de chaux et aussi de potasse, si elle n'a pas été lavée, en décèle sûrement l'origine. Donc , la seconde hypothèse doit être rejetée ;

M 3* La troisième hypothèse est seule admissible. Elle indique un mélange de cendre d'os et de terre. Je me suis assuré que le phosphate de chaux ne pouvait provenir des petits os mêlés à la matière analysée. Parmi ces os, j'en ai trouvé un qui ne peut appartenir qu'à un homme ou à un grand animal.

« Donc, la matière prise dans l'un des vases gallo-romains du dixième puits du Bernard est un mélange de terre et de cendre d'os ».

Dans toutes les analyses faites depuis, M. Berthault a trouvé constamment le phosphate de chaux dans la proportion de 10 à 12 ^oy ce qui le porterait à environ 90 7o9 si l'on faisait abstraction de la terre à laquelle le dépôt se trouve mêlé.

Ossements humains incinérés. — Les urnes de nos puits recelaient de la cendre d'os, c'est une chose certaine.

Mais les ossements, rencontrés dans plusieurs d'entre elles, portaient-ils des traces de Faction du feu, et leur crémation, quoique incomplète, pouvait -elle être prouvée? Pour résoudre cet important problème, je m'adressai à M. C. Gouraud, docteur en médecine à la Roche-sur-Yon ; il examina et analysa avec soin les débris de fémurs, d'humérus et de tibias que je lui envoyai au nombre de cinq, en 1869. Sa réponse fut celle-ci :

• Les fragments humains que vous m'avez confiés ont subi une incinération prolongée que leur mode de cassure et leur absolue friabilité dénotent, de même que leurs autres propriétés organoleptiques. »

Encouragé par ce premier succès, et pour arriver à une démonstration scientifique complète, je remis entre ses mains tous les ossements que les fouilles avaient mis en ma possession. Il me répondit par la lettre suivante :

• La Roche-tur-Yon, i6 mat 187a.

« Monsieur l'abbé.

« Vos divers rapports sur les fosses sépulcrales en forme de puits que vous avez découvertes au Bernard, ont révélé au public bien des particularités des rites funèbres à l'époque gallo-romaine, mais ils laissaient couverte d'un voile impénétrable la question capitale de l'état où se trouvaient les os du mort dont on voulait honorer la mémoire. C'est à peine si, au milieu des nombreux objets intacts du mobilier funéraire, vous signaliez quelques rares fitigments d'os humains, déclarés non incinérés à la simple vue, par tes

hommes de l'art que vous aviez consultés primitivement. Qu'était devenu le reste du corps ? Comment avait-il pu disparaître presque en totalité, quand les os des ruminants et des solipèdes, les squelettes entiers des rongeurs les plus petits étaient intégralement conservés, de même que des insectes ? C'était un problème sans solution pour qui connaît le culte que Ton vouait aux morts dans l'antiquité. La connaissance de l'usage, en Gaule, d'incinérer les morts dans les premiers siècles de notre ère, et l'existence de nombreux débris de charbon dans la terre où vous aviez recueilli ces ossements humains, m'engagèrent à vous communiquer mes impressions et ma crainte d'erreurs commises par un examen sans doute rapide et superficiel. Vous m'avez alors prié de vouloir bien me charger de cette étude, et je viens vous apporter le résultat de mes recherches.

« Les fi'agments d'os humains que vous m'avez envoyés sont des portions de maxillaires, de fémurs, de tibias, etc., parfaitement reconnaissables , que j'ai pu comparer aux ossements entiers d'animaux enfouis dans les mêmes puits, et qui, soumis aux mêmes conditions de conservation, devraient présenter les mêmes caractères s'ils n'avaient pas été incinérés. Les os d'animaux trouvés au Bernard sont en tout point identiques à ceux de boucherie un peu secs et dépourvus de leur périoste, ainsi que vous l'aviez constaté. L'aspect des ossements humains est tout différent. La surface supérieure, complètement blanche, recouvre une couche légèrement grisâtre, comme dans les os qui ont été soumis à une incinération avancée. Ils happent fortement au doigt mouillé, contrairement à ceux des animaux des mêmes puits. Ils sont d'une grande friabilité, se taillent et se

pulvérisent presque à Tégal de la craie, quand les autres résistent au tranchant du scalpel qui les entame à peine. Traités par Teau étendue d'acide nitrique, qui dissout leurs sels, les ossements humains fournissent rapidement une petite quantité de gélatine amorphe, tandis que les os d'animaux donnent une masse gélatineuse, conservant la forme intégrale de Tos d'où elle est sortie. Les ossements humains du Bernard , présentés à la flamme , blanchissent davantage et ne dégagent qu'une faible odeur de corne brûlée, tandis que les os d'animaux en ont une très-forte lorsqu'ils noircissent au feu.

« La dureté des os humains du Bernard comparée à celle des os des animaux du même puits, est comme 60: 100; ils avaient dpnc perdu 3 •/• de leur poids avant l'enfouissement. L'analyse chimique des os va nous révéler quelles sont les substances qui peuvent être détruites ; elle donne, pour 100 parties:

« !• Partie organisée des os, destructible par une incinération complète:

Matière animale, réductible en gélatine

par décoction 32 17

Matière animale insoluble i i3

« 2* Partie inorganique j destructible en certaine quantité par une incinération complète :

Phosphate de chaux 5 1 04

Carbonate de chaux 1 1 3o

Fluate de chaux 2 00

Phosphate de magnésie i 16

Phosphate de soude et hydrochlorate de

soude I 20

Total. 100 00

« Les ossements humains du Bernard , légers, friables, d'un blanc grisâtre ou d'un blanc crayeux , contiennent un reste de gélatine, en un mot, ressemblent absolument aux os fortement, mais incomplètement incinérés. Ils ont donc été brûlés, la conclusion est directe.

« En effet, on peut considérer que la combustion complète enlève 40 •/• du poids des os. La crémation n^eut donc été parfaite pour eux que s'ils eussent perdu 5 •/• de plus des matériaux entrant dans leur composition, c'est-à-dire le reste de la gélatine, de l'acide carbonique uni à la chaux, etc., tous éléments qui conservent aux ossements leur consistance et expliquent leur conservation, car si la crémation eut atteint ses dernières limites, les os, complètement désagrégés, fussent tombés en poussière.

« Ces expériences, faites et reprises avec le plus grand soin, l'ont été parallèlement avec des os frais et des os récemment brûlés. Les résultats , dans les deux cas, ont été identiques et ont démontré la parfaite similitude des os humains de vos fosses et de ceux dont on conduit très-loin la crémation.

« On pourra objecter, peut-être, que les ossements du Bernard sont analogues à ceux de nos cimetières , qui se décomposent en quelques années. Les choses se passent de la sorte, il est vrai, dans les inhumations où les corps sont exposés sous une couche de terre perméable de quelques pieds seulement, à la double influence désorganisatrice de l'air et de l'eau, mais il n^en est pas de même à la profondeur de 8, 10^ et 14"^ des puits voûtéo du Bernard, J'en prends à témoin ces têtes de

solipèdeSy de ruminants et de petits animaux dont les os les plus délicats se sont intégralement conservés à côté des os humains incinérés. Au reste, les ossements des cimetières ne présentent pas la teinte blanc-grisâtre, ou d'un blanc crayeux des os incinérés. Ils répandent au feu, quel que soit leur degré de décomposition, une forte odeur de corne brûlée, et noircissent complètement au lieu de blanchir davantage; leur friabilité est inégale dans répaisseur de la diaphyse, elle est granuleuse au lieu d'avoir la fine pulvérulence de la craie.

« Mais, dira-t-on encore, si les dépouilles hxmiaines du Bernard ont été réellement brûlées, on devrait trouver dans les cendres les éléments constitutifs des os. Or, voilà précisément ce que démontre l'analyse des boules de terre mêlées de charbon que vous m'avez adressées. Elles contiennent, d'après l'analyse que nous en avons faite, M. Berthault et moi, sur loo parties:

Sable, argile, oxide de fer, etc 86 oo

Carbonate de chaux i 5o

Phosphate de chaux 12 5o

Carbonate de potasse, traces 00 00

Total 100 00

« A l'époque gallo-romaine, quand la crémation était terminée, à défaut du vin des sacrifices et du festin des funérailles, on répandait de l'eau sur les cendres chaudes au milieu du bûcher où avait reposé le corps, pour en faire une pâte dont on remplissait les vases consacrés à recueillir les cendres des morts. Cette sorte de lavage de cendres chaudes eiqplique aussi parfaitement

comment il ne reste plus que des traces de sels de potasse dans vos urnes. Telle est Torigine de ces masses globuleuses des vases du Bernard qui, avec du charbon, des débris de coquilles, de la terre et de la cendre, contiennent des parcelles notables d'os humains à demi incinérés.

« La crémation, si loin qu'elle fût conduite, pouvait et devait laisser quelques portions d'ossements incomplètement incinérés. On recueillait alors ces parties échappées au feu; on les réunissait aux cendres et aux débris du bûcher. C'est la raison, et de l'absence, dans vos puits, du squelette entier, et de la présence des os les plus volumineux du corps humain et les plus résistants à l'action du feu, à cette époque où la combustion était la règle observée dans les sépultures.

« Il ne saurait donc plus y avoir de doute , les puits gallo-romains du Bernard sont certainement des puits de sépulture à incinération.

« Agréez, Monsieur l'abbé, l'expression de mes meilleurs sentiments.

Page 1