PU/OL
— Tiens, femme!
— A moi un rosaire ! dit la mère.
— Je n'en ai pas, dit Pujol.
Ah ! vous élevez des potences pour les femmes ! poursuivît-il en frémissant, pour des femmes comme ma mère et Beppa. Eh bien» misérables, moi, je change la destinatipn de ces potences; mais elles devaient porter deux cadavres, elles les auront. Qu'on m'amène l'alcade de Besalu qui a laissé outrager ma femme et ma mère, qu'on me le livre et qu'il soit mis à mort.
L'alcade livré A Pujol fut pendu, et quand le bourreau voulut descendre de l'échelle pour saisir la seconde victime.
— Reste là, lui dit Pujol irrité, fais ton office pour toimême, ou je l'expédie un des miens.
Le bourreau eut beau demander grâce, il fut pendu à côté de l'alcade, et, cette double vengeance obtenue, Pujol, à demi satisfait, s*écria : a Que les riches de l'endroit m'apportent à l'instant même quatre mille piastres, ou pas un de vous ne se relèvera ! quatre mille piastres seulement pour récompenser mes braves guérilleros que vous voyez là debout prêts à faire rouler vos cadavres dans la poussière, et qui me demandent par leurs regards cette parole d'extermination! quatre mille piastres seulement pour vous punir d'avoir osé toucher les vêtements de ma mère et de ma femme sans vous être mis à genoux comme vous le faites en présence d'une de vos reliques ! quatre mille piastres seulement, n'est-ce pas que Piyol est un bandit bien clément et bien généreux? n'est-ce pas que vous l'estimez aujourd'hui ce qu'il vaut, et que vous lui rendez tous justice? Allons, allons, que l'on s'exécute sans retard ; j'ai hâte de vous dire adieu, et de saluer de la main cette ville maudite qui devrait déjà s'écrouler dans les flammes. Allez, je suis pressé, mes gens attendent
celle noble paye dont ils se sont montrés si dignes, et si je n'étais pas né parmi vous, vous n*en seriez pas quittes à si bon compte. Je vous donne une heure pour l'exécution de mes ordres, et, pour chaque minute de retard, une poitrine sera percée. Vous savez si je tiens parole. »
Gomme les envoyés ne furent pas très-exacts, les cadavres de trois victimes avaient été déjà traînés dans un fossé, et la quatrième allait recevoir le coup fatal quand la rançon fut apportée.
— Et maintenant, qui t'a frappée, Beppa? dit Pujol.
— Il est mort.
— Et toi, ma mére^ qui a osé porter sur toi une main impie ?
— Peflutene, mon fils.
— Au nom du ciel ! nomme-le-moi.
— Au nom du ciel ! je lui pardonne.
— Eh bien ! puisque tu le veux, je pardonne aussi, dit Pujol en courbant dévotement la tête.
— Merci, ô mon Dieu ! je ramène mon fils à la clémence.
Sanglantes exécutions achevées, justice une fois accomplie, Pujol se jeta de nouveau dans les bras de sa mère et de sa femme, et les couvrit de larmes de tendresse. Son grade, ses crimes, ses soldats qui Tentouraient^ le souvenir de ses brillants faits d'armes» la honte de s'être vendu aux Français, il oubliait tout dans ses transports, dans son ivresse, il ne voyait là auprès de lui qu'une mère adorée^
une femme, un fils son espérance; el il pleurait au milieu de sa juie, et il riait au milieu de ses larmes, et il racontait tour à tour ses craintes, sa rage, son désespoir, son délire en apprenant d*abord Tarrestalion de Beppa, et plus tard les supplices qu'on réservait à elle et à sa mère.
— Ily sera!.., n'est-ce pas, ma femme, que tu as dit ces paroles à ton bourreau? Il y sera .. Oui, oui, j'y serai, partout où il y aura péril pour toi ou pour ma mère. Que les hommes vous menacent, que le ciel et l'enfer vous poursuivent, Pujol sera toujours là pour combattre et vaincre les hommes, Tenfer et le ciel. Mais, dis-moi encore, as-tu cru un instant aux paroles de mort dont on abreuvait ta dernière heure?
— Pas un instant, Pujol, ces malheurs-là se prédisent par la voix du cœur. A Tiieure de la mort d'un objet si tendrement aimé, il doit se passer dans l'âme une de ces commotions qui tuent, le corps doit frissonner, Jes yeux se voiler de ténèbres. Je te le jure, Pujol, j'ai souri aux paroles de mon bourreau, et le lâche a pris pour de la joie ce qui n'était qu'un démenti à son funeste augure, une certitude de ton rcloiir.
Et Pujol, à ces paroles de tendresse échappées d'une bouche adorée, répondait par de grosses larmes sillonnant ses joues, et par un de ces sourires de joie et d'ivresse où l'amertume occupe aussi sa place. C'était un délire, mais un délire qui tenait des joies du ciel et des tortures de l'enfer; et vous n'auriez pas pu dire en ce moment si Pujol était un ange de lumière ou un ange des ténèbres. C'est ({ue chez cet jionime, aux passions si ardentes, les extrêmes étaient toujours cote à côte, et la violence et là douceur devenaient intraduisibles tant elles étaient fugitives et changeantes.
— Moi, mon fils, poursuivait la vieille encore tremblante, je n'avais de pleurs que pour loi seul ; qu'ai-je fait
HOSPITALITÉ. Sn
au ciel, moi, pauvre infortunée qui te vois maudit en tout lieu, qui entends de tous côtés les terribles analhémes dont on poursuit ta tète? Hélas 1 je t*ai fait naître, Joseph, et Dieu sait si je me suis jamais couchée, si je me suis jamais levée sans appeler sur toi sa sainte bénédiction. Tiens, vois Mathias, le bon Mathias, qui creuse là-bas une fosse pour ceux que tu viens de tuer, pourquoi n'es-tu pas indulgent comme lui, ô mon Joseph! il faut plaindre et pardonner pour que Dieu nous pardonne un jour.
Je dois au Seigneur bien des pardons pour l'avoir négligé dans mes prières. Combien de fois, en me jetant au pied de la croix sainte pour implorer en faveur de Mathias la clémence divine, ton nom n'est-il pas venu remplacer le sien dans mes pieuses oraisons ! Combien de fois, en cherchant à devenir mère équitable, ne me suis-je pas frappé la poitrine pour me punir des préférences involontaires que je t'accordais à toi, fougueux Joseph, qui as si souvent fait trembler la pauvre vieille mère ! Est-ce une punition que le ciel m'inflige aujourd'hui? Hélas ! que le calice ne passe que sur mes lèvres, et que moi seule je sois châtiée de mon amour !
— Allons, ma mère, allons, je tâcherai de suivre vos conseils ; je suis jeune encore, j'ai du temps pour la pénitence, et, en attendant, je m'absous de la mort de ces coquins pendus aux potences qu'on vous réservait, et de ces drôles sur qui Malhias plante en ce moment une croix de bois. Vous avez beau dire, Dieu ne peut garder rancune a qui venge Toutrage fait û sa mère. S'il me punissait pour vous avoir s-^uvce d'une mort infamante, s'il me frappait pour avoir arraché ma Beppa bien-aimée au gibet préparé par ces misérables, que m'aurait-il donc réservé dans sa justice, alors que, vaincu par la peur, je me serais sauvé comme un lâche à l'approche de ces loups affamés, et que j'aurais permis qu'on vous eût lancées dans l'éternité 1
VOUS, femmes généreuses qui priez pour vos bourreaux? Non, non, ma mère, le Dieu que vous invoquez a compris que j*avais une tÂche à accomplir, il m'a donné la force de surmonter ma douleur, il a béni mes armes, et il ne serait plus digne de vos adorations s'il ne m'avait pas permis de vous presser encore sur mon cœur.
Après ces premiers moments donnés à la tendresse, le commandant appela ses bandits toujours haletants.
— Vous vous êtes conduits comme vous-mêmes, leur dit-il avec l'accent de la plus vive reconnaissance, je veux en agir avec vous mieux que de coutume. Voici quatre mille piastres fortes, elles vous appartiennent, vous allez vous partager toute la somme, et, pour peu que les officiers et les sous-officiers y consentent, je désire que cet argent soit donné par portions égales.
— C'est cela, à parts égales, s'écrièrent les officiers. '
— Â parts égales, dirent aussi les soldats, et vive Pujolt
— Vous voyez, ma mère, que tout le monde ne veut pas i que je meure. Ce sont de braves gens !
— Il faut bien que quelqu'un le dise, reprit la mère en ' souriant avec tristesse.
-^ Oh ! je ne suis pas le seul. Tout bandits qu'ils paraissent, tout méprisables que le publient les Français et les Es* pagnols, mes soldats et moi avons souvent partagé notre ' é
ration avec le piéton de la route, et il m'est parfois arrivé l
d'entrer sans être connu dans une cabane ou dans une (
grange et d'entendre des paroles de bénédiction adressées à Pujol. Allez, allez, ma mère, votre Dieu, qui doit me ju- '
ger selon ce que vous dites, aura une balance égale pour tous, et, s'il est aussi grand et aussi puissant que vous le croyez, il sait ce que je vaux et il fera une juste part des vertus qui me distinguent et pe sont qu'à moi, et des vices que l'enfer m'a donnés. Mais partons, éloignons-nous de
ce maudit village où voUs avez tant soufTert, et retournons â Barcelone : décidément je ne vous quitterai plus.
— As-tu vu la sainte sœur avant ton départ?
— Oui, de loin ; elle portait des secoui^ aux pauvres ainsi qu'elle le fait tous les jours. Moi, j'envoie en secret de l'argent à ceux qu'elle ne peut secourir selon ses vœux. Partout où elle passe, c'est une bénédiction, c'est un cri d'admiration et de tendresse. Sous sa longue robe de bure, sous le grand rosaire qui pend à ses côtés, on sent, on devine la piété qui l'accompagne, on comprend la charité qui lui sert d'escorte. Ses grands yeux bleus ne se reposent que sur les misères, et sa main gauche ignore les bienfaits que sa droite répand. On l'appelle la sainte dans tous les quartiers qu'elle parcourt, les mères s'arrêtent et prient, les jeunes tilles plient le genou et se signent, et il n'est pas jusqu'aux moines et aux capucins qui ne baissent leurs regards devant ce regard austère et divin de notre Agatha, qui pourtant a été sans puissance sur l'infâme Marcelino Ferez. Quant à moi, ma mère, je m'éloigne d'elle, je la vénère, je l'admire, je pleure en la sentant si prés de mon cœur, et je n'ose laisser tomber son nom de ma bouche, de crainte qu'on ne devine qu'elle est la sœur de Pujol et que ce nom fatal ne souille les vêtements qui voilent la pureté d'un ange.
— Le ciel est ouvert pour elle, mon fils, ses prières obtiendront peut-être de Dieu ce que les miennes n*ont pu obtenir.
— Quoi donc, mère?
— Ta conversion.
— Espérez.
Le brancard qu'on avait dressé par ordre de Pujol s'était achevé pendant ces pieux entretiens, on y plaça doucement la vieille femme, et Saletas, Francisco, Marini, Mathias et Ri poil voulurent les premiers le charger sur leurs é^iaules.
fieppa marchait d*uD c6té, le capitaine de Taatre, et la bande satisfaite prit le chemin qu'elle avait déjà parcouru, mais moins rapidement cette fois.
Cependant la secousse avait été si rude, que la mère de Pujol eut bientôt besoin de repos; ses forces épuisées ne lui permirent plus de se tenir assise sur le brancard doucement balance, elle laissa tomber sa tête, et sa voix tremblante dit alors : Mon Dieu ! ayez pitié de mon fils Joseph I
Celui-ci alarmé ordonne une halte et recommande le silence pour mieux recueillir dans son âme les faibles accents d'une mère adorée. Le chirurgien de la troupe sV vance et dit tout bas quelques paroles à l'oreille du capitaine qui, pour la première fois de sa vie, tombe à genoux et s'écrie : Mon Dieu ! sauve ma mère et je jure de ne plus toucher ni poignard ni escopette! Mon Dieu, sauve ma mère et je jure de faire rebâtir le couvent de la Merced que j'ai incendié ! Je te jure, ô mon Dieu, que si tu me gardes les jours de ma mère, je me jetterai à genoux devant les images de tes saints et devant les prêtres de tes églises. mon Dieu, sauve ma mère, et je cesse d*être le chef de la redoutable guérilla.
Mathias et Marini, un rosaire d la main, chantaient pieusement quelques versets ; Saletas, étouffé par les sanglots, menaçait du poing et du regard Besalu dont on voyait encore le clocher, Beppa mordait convulsivement ses lèvres, et les soldats de la formidable guérilla retenaient leurs jurons et leurs blasphèmes à la gorge.
L'agonie de la vieillesse est un spectacles! lamentable! un corps douloureux poussé dans la tombe par une main fatale! la faiblesse aux prises avec la souffrance, le râle avec le souffle dévorant de la mort^a prière avec l'appel inexorable du destin, et point d'espérance! L'énergie est épuisée, et plus la. torture sera longue, plus le doute s'effacera; la vieillesse compte par minutes, compte par heures, mais
HOSPITALITÉ. 22i
ne compte plus par jours, et quand a sonné la dernière de ces heures, il n'y a plus à attendre que le dernier regard et la dernière sensalion.
La mère de Pujol tenait dans sa main ridée la forte main de son fils baignée de larmes; elle parlait encore, mais par instinct, parce qu'elle voyait peut-être un ange qui lui apportait la palme du martyre. Elle est martyre en effet la mère qui entend tous les jours la malédiction des hommes sur Tenfant de son cœur.
Pujol pleurait toujours et menaçait.
— Et point de secours à espérer, point de ville voisine! < Besalu seule dans le lointain, Besalu la maudite, elle qui donne la mort à ma mère î Voilà donc l'enfer qui m'est promis depuis si longtemps!
— 11 y a là-i)as une petite maison blanche sous de beaux arbres, dit un miquelet revenant en toute hftte de l'avantgarde où l'on était inquiet du retard de la colonne. La mère du capitaine y sera bien reçue sans doute, et, si on lui refuse un bon lit, nous saurons le lui procurer.
— Non, pas de violence aujourd'hui, seulement des prières, dit Pujol d'une voix entrecoupée de sanglots; mais allons vers celte maison bénie, que nos soldats campent à peu de distance pour n'effrayer personne, et que Saletas, Marini, Mathias et moi nous nous présentions seuls pour demander l'hospitalité. Je donnerai plus tard de nouveaux ordres.
Les bandits suivirent quelque temps encore la grande route pour aller camper dans une charmante vallée voisine des bois où se dessinait la maison blanche, tandis que le brancard prenait un chemin de traverse pour arriver plus vite ù l'asile protecteur. Les quatre amis avaient quitté leurs escopettes et leurs couvertures de laine, ils avaient aussi caché leurs poignards, afin de n'épouvanter personne, et ils arrivèrent accablés de fatigue, mais prêts à poursui-
vre leur route si la vieille mère ne trouvait pas là les secours qui lui étaient si nécessaires. On frappa tout doucement à la porte barricadée, une jeune servante mit la tête à la croisée :
— Que demandez-vous, messeigneurs?
— Un asile et des secours pour une vieille femme qui souffre et qui se meurt.
— Qui êtes-vous?
— Des voyageurs se, rendant à Barcelone.
— Venez- vous de Besalu?
— Non, de Figueras.
— Mon maître n'est pas ici et je ne sais si je dois vous recevoir.
— Votre maître est humain, sans doute, et nous payerons généreusement les soins qu'il aura de notre vieille mère.
— Oh ! mon maître, le senor Rodriguez, est trop riche pour rien accepter; et, comme j>i aussi une vieille mère, Je vais ouvrir la porte, si vous me jurez par saint Jacquesde-Gompostelle que vous ne me ferez aucun mal.
— Par saint Jacques et la Vierge des douleurs, vous serez respectée comme une sœur est respectée par ses frères î s'écria Pujol.
La porte s'ouvrit en effet après une assez longue attente; les voyageurs entrèrent, un lit fut offert à la mère de Pujol qui ne voyait et n'entendait déjà plus rien, tandis que son fils, l'œil sans cesse attaché sur elle, semblait la couver de son regard d'amour.
— Je suis seule en ce moment, dit la servante, je ne peux vous accueillir comme je le voudrais; mais le scnor Rodrîguez va revenir bientôt sans doute avec ses deux autres domestiques, et rien alors ne vous manquera.
— 11 n'y a pas de médecin dans le voisinage?
— Si, si, mais c'ejst un secret; un des domestiques dç
mon maître est un docteur, un docteur fort habile puisqu'il guérit tout le monde dans le pays. Mais il paraît qu'il a des raisons pour se cacher.
— Y a-l-il longtemps que vous hahitez celte maison et que vous servez le senor Rodriguez?
— Deux mois seulement. Il voyage beaucoup, il est de Barcelone qu'il a quittée parce qu'il n'aime pas les Français; puis il a été je ne sais où, et il a acheté cette campagne il y a deux semaines. Voilà un brave maître, messeigneurs, et qui paye richement ses domestiques. Je suis sûre qu'il ne vous demandera rien pour tous ses soins.
— Où croyez- vous qu'il est en ce moment, ne pourrionsnous pas aller à sa recherche?
— Je ne vous le conseille pas, j'ai entendu dire des choses si tristes depuis hier I
— Quoi donc?
— Qu'on allait pendre plusieurs personnes à Besalu, que deux ou trois cents brigands de la bande de Pujol se sont jetés dans les montagnes voisines, et qu'on les avait vus, le diable à leur tête, piller et assassiner tous ceux qui tombaient entre leurs mains.
— On ne savait rien de tout cela à Figueras.
— Oh ! alors je vous apprendrai aussi que Piyol luimême a été avant-hier pendu et brûlé à Barcelone.
— Est-ce bien vrai ?
— Si vrai que les cloches de toutes les villes de la Catalogne en ont sonné d'elles seules toute la journée, et qu'il y a eu des danses publiques dans chaque village.
— Vous avez à coup sur entendu parler de Pujol.
— Oh ! plus d'une fois. On dit qu'il est grand, grand, qu'il a sept pieds et qu'il ne se nourrit que de chair humaine.
— On vous a dit vrai, répondit le capitaine qui, tout entier aux soins pieux qu'il prodiguait n sa mère, n'avais
prête que fort peu d'attention aux propos de la jeune fille. Mais le docteur tarde bien à rentrer, poursuivit-il avec inquiétude.
— Peut-être a-t-il poussé jusqu'à Besalu?
— Et ma mère qui est sans secours !
— Ah ! vous êtes son fils.
— Oui.
— Vous devez avoir bien du tourment, car la pauvrette me semble souffrir beaucoup. TeneZ; faites-lui respirer encore ces llacons, et puis brûlez un peu de laurier bénit et mettez-lui-en une pincée de cendres aux tempes, on assure que ça fait ressusciter les morts.
En ce monient, on frappa à la porte.
— Ce sont eux peut-être ! s*écria Pujol...
— Non, c'est un mendiant, dit la servante.
— La charité, 8*il vous plaît.
~ Passez votre chemin.
— Du pain, au nom du ciel!
— Attendez, je vais vous en jeter un morceau.
Pujol avait reconnu la voix d'un de ses officiers et prit le pain des mains de la servante en lui disant : a C'est un péché de jeter Taumône aux pauvres ; je vais descendre et donner aussi quelques piécettes à ce malheureux.
— Oui, mais ne le laissez pas entrer.
— Soyez tranquille, les mendiants sont dan{,^ereux en EsjKjgnc, je le s.iis, et je me tiendrai sur mes gardes.»
Pnjol descendit et ouvrit la porte.
— Encore un nouveau malheur? demanda-t-ii à Tofficier d'une voix altérée.
— Non, capitaine. Seulement, nous avons pris trois hommes et nous ne savons qu'en fah-e.
— Qu'ont:ils dit?
— Qu'ils allaient voir la double exécution de Besalu.
— Et vous ne les avez pas achevés! !
— Ils nous ont demandé si nou& n'y allions pas aussi. Nous avons répondu que oui, que nous savions que c*élait la femme de Pujol qu'on allait pendre, et que nous voulions être à la fête; nous avons ajouté que nous faisions partie de la guérilla de Pueblo, et que nous nous étions embusqués pour traquer les hommes de la bande du diable Pujol qui ne tarderait pas sans doute à se présenter dans le pays.
— Ils n'ont rien répondu?
— Si fait; qu'ils nous fourniraient tous les secours nécessaires, et que, lorsque nous aurions besoin de repos, nous pourrions nous présenter ici, parce que cette maisou appartient à l'un d'eux.
— A l'un d'eux I A l'un d'eux ! dit Pujol avec anxiété. Va vite, mon brave, hâte-toi, l'un de ces hommes est médecin, ma mère va mal, trés-mal, et j'attends des secours.
— Je vous quitte donc.
— Ne leur apprends pas qu'il y a des étrangers chez eux. La porte s'était refermée, Pujol allait remonter, une
femme l'arrêle, c'est la servante charitable.
— Pitié, senor, pitié I
— De quoi?
— J'ai tout entendu, partez, partez, vous êtes Pujol. Ave, Maria.
— Mais Pujol a sept pieds au moins.
— Ou m'avait trompée, c'est vous...
— Tu le trompes à ton tour, enfant, dit Pujol en adoucissant les éclats de sa voix.
— Oh ! je ne me trompe pas cette fois, c'est vous.
— Allons, allons, calme-toi, jeune fille, je ne suis pas le Pujol que tu redoutes tant, et le serais-je, tu n'aurais rien à craindre de celui dont tu as reçu la mère mourante. Viens, viens, et tu seras récompensée de ta charité.
— Mais avant , voyons si vous ne me trompez pas.
— Que veux-tu?
— Que vous prononciez le nom de Dieu et que vous vous signiez.
— Gela est facile : écoute et regarde...
— Allons, voilà qui me rassure tout à fait; le diable ne vous a pas emporté quand vous avez tracé le signe saint sur votre front; n'y songeons plus, il a d'ailleurs été pendu à Barcelone.
— Les morts reviennent parfois, dit Pujol.
— Espérons que le -ciel ne permettra pas à celui-ci de quitter la marmite de Satan.
Pujol et la servante se rendirent auprès de la malade
dont le pouls battait avec plus de calme et dont les yeux
ouverts semblaient regarder et voir. Un léger serrement
L de main apprit au fils que sa vieille mère l'avait reconnu,
! et il appuya ses lèvres sur cette main défaillante, atten-
\ dant une parole de consolation comme la poitrine altérée
attend une goutte d*eau. La bouche de la mère s'entr'ou-
vrit faiblement, et Pujol crut entendre ces mots :
— Je te bénis pour ton amour, ô mon Joseph 1
\ — Cet adieu te portera bonheur, mon frère, dit Maihias
toujours en prière auprès du bon Marini.
— Âh ! mon bonheur est dans la vie de ma mère, il mourra avec elle.
— Espérons, mon frère et prions.
Deux hommes entrèrent : l'un, jeune, frais, alerte^ jurant encore de l'impuissance où il s'était trouvé de se défendre , contre ceux qui l'avaient arrêté, mais se promettant bien
de prendre sa revanche et demandant déjà son fusil à deux coups et son couteau de chasse dont il avait plus d'une fois fait usage; l'autre, calme, réfléchi, avait une quarantaine d'années et paraissait fort inquiet de l'absence d'un autre
compagnon de course, retenu plus longtemps par les bandits de la route.
— Le seigneur Rodriguez n*est pas de retour? dit-il en apercevant Ritta la servante.
— Non, senor Mendez ; je le croyais avec vous.
— Il y était en effet ; mais nous avons été arrêtés et je pensais que les brigands ue l'auraient pas plus maltraité que nous-mêmes.
— En attendant qu'il rentre, voici dans ce lit de la besogne pour vous, docteur, une pauvre vieille femme qui se meurt et dont la famille et Us amis sont fort inquiets.
— Oh î oh ! des étrangers ici ?
— Je n'ai pas cru devoir fermer la porte à leurs prières, ils pleuraient tant.
— Vous avez bien fait; mais ces hommes, quels sontils?
— Nous sommes, répondit Salelas avec un accent pénétré, guérilleros de la bande de Pueblo, à la recherche de ceux de Pujol échappés au massacre de Rarcelone.
— Alors, soyez les bienvenus. Le senor Pedro est-il là ?
— Me voici, répondit le fougueux jeune homme, occupé à mettre en ordre ses armes ; j'ai tout entendu ; Ritta a été bien inspirée, et pendant que vous donnerez vos soins à la vieille, si ces guérilleros ont du cœur, ils feront avec moi une battue dans le voisinage, et nous ne reviendrons pas sans avoir rougi nos lames.
— Nous sommes à vos ordres, répondit Mathias qui voulut arrêter la parole sur les lèvres de son frère, mais nous attendrons quelques instants l'avis du docteur sur l'état de notre mère mourante.
Le médecin s'approcha de la vieille femme, l'interrogea sans pouvoir en obtenir une seule réponse, se recueillit un instant et laissa tomber tristement sa tète sur sa poitrine^
— £h bien ? dit en tremblant le plus petit des étrangers.
— C'est votre mère, seiîor?
— C'est ma mère.
— Elle est bien faible et bien vieille.
— Ainsi donc... plus d'espoir?
— Dieu est grand el puissant.
— Ma mère est moi le! dit Pujol en se frappant la poitrine.
Il se laissa tomber de tout son poids; et, tandis que Matliias et Marini récitaient les prières des agonisants^ on porlii le capitaine sur un balcon où l'air frais le frappant au visage, devait le rappeler au sentiment de la douleur et de la vie.
Sur ces entrefaites, le maître de la maison entra les vêtements en lambeaux et le corps meurtri.
— Mes amis, s'écria-l-il d'un air effaré, c'étaient les bandits de Pujol; heureusement aucun d'eux ne m'a reconnu. Ils m'ont insulté, ils m*ont outragé, et je ne leur ai échappé que par miracle.
— A ce soir la revanche ! répondit le jeune homme ; nous donnerons avis à Besalu.
— Et ces braves guérilleros dePueblo nous seconderont comme ils nous Font promis, poursuivit le médecin. La vieille femme qui se meurt est la mère de leur chef que la douleur accable en ce moment.
— Que les soins les plus empressés leur soient prodigués, docteur, non-seulement comme à des ennemis de la bande infernale, mais encore comme à des chrétiens. Celte femme est' elle en péril?
— Elle va rendre le dernier soupir.
— Ainsi est morte ma mère il y a deux mois à peine, dît le nouveau venu... Ahl le ciel a des vengeances bien terribles. . Mais voyez encore, docteur ; la pauvre femme s'agite. «
— C'est Tagonie.
— Elle ouvre les yeijx,
— C'est le dernier regard.
— Elle veut parler...
— Ce sera sa dernière parole.
— Ecoulez, écoutez...
Matbias et Marini avaient quitté le lieu saint. Penches sur le lit, ils attendaient dans un morne silence et cherchaient à ranimer de leur souffle pieux le souflle qui allait s'éteindre, lorsque la mère parla :
— Dieu! Dieu! pitié! Joseph, Mathias, vos baisers!... Miséricorde, ô mon bon Dieu! Tu le maudis, toi... et moi... je le bénis... Pujol! Pujoli...
Le lit resta silencieux, et la bouche de tous les témoins de cette scène de deuil se posa dévotement sur les mains qui venaient de retomber sans vie.
— Encore une victime de Pujol, dit Rodriguez les yeux baignés de larmes.
— Où n'y en a-t-ii pas? reprit le docteur en jetant le drap blanc sur le visage de la morte.
Pujol revenu à lui entra en ce moment soutenu par son Gdéle Saletas.
— Tout est fini, dit tristement le docteur.
— Ciel! Marcelino Perez! s'écria Pujol en bondissant comme un tigre.
— Joseph Pujol ! dit en frémissant le faux Rodriguez.
— Apprends enfin ce que vaut mon poignard!... Pujol s'clançait... Matbias l'arrête et le contient dans ses
bras.
— Que fais-tu, Joseph?
— Il a flétri notre sœur!
— Il a secouru notre mère!...
La chambre redevint silencieuse comme le lit.
— Matbias, reprit Pujol, dont les lèvres violettes trera-
blaient de rage, viens, emportons sur nos épaules les restes adorés de notre mère; respectons Rodriguez qui lui a prêté asile à son dernier jour, mais que Marceliuo Ferez se cache mieux une autre fois, car je n*ai plus de mèi'e i lui conduire !
— A moi seul d'abord les restes sacrés de ma mère, dit Piijol d'une voix sourde s'échappant de sa poitrine oppressée. Que mon manteau soit son linceul, que les fronts se courbent à son approche et que nul cri de guerre ne soit poussé aujourd'hui par mes miquelets !
On rejoignit tristement le bataillon infernal où Ton était déjà fort inquiet de la longue absence du capitaine et des principaux officiers, et plus d*un cœur se serra à Taspect de Pujol dont les yeux ternes et les joues creuses disaient la profonde douleur. Un brancard fut formé d'escopettes et de manteaux; chaque soldat tint à honneur d'offrir sa couverture de laine, et la guérilla se mit en route pour Bar> celone. Pujol marchait seul derrière le cadavre, puis venaient Saletas, Andreu et Mathias, et en avant, dans un ordre parfait cette fois, cheminaient les redoutables guérilleros sans cigarette â la bouche, sans blasphème aux lèvres, sans menace aux regards. Les stylets dormaient oubliés aux ceintures de cuir, ks escopettes ouvraient au sol leur gueule béante et silencieuse, et l'on n'entendait que le bruit mesuré des espardillas faisant à peine crier le sable. Le désespoir de Pujoj avait pénétré dans toutes les âmes de sa bande maudite, ou plu loi il avait donné une âme à tous ces scélérats.
Jamais cortège ne fut plus lugubre. Marini et Mathias priaient â voix basse, et l'on eût dit que chaque soldat cherchait à recueillir les saintes paroles pour les répéter à son tour. On n'osa point rire ce jour-là de la piété des deux courageux officiers si souvent en butte aux sarcasmes, et Ton regrettait au contraire d'avoir oublié les dévotes oraisons de Tenfance, car on aurait fait chorus avec eux.
Le chemin se parcourait lentement; une pluie rapide fouettait la guérilla façonnée à ces caprices de Tatmosphère, le vent soufflait ses bruyantes rafales, le feuillage frémissait, et toute la nature était en harmonie avec le deuil de l'armée dont le chef semblait avoir oublié toutes ses douleurs passées pour ne sentir que sa douleur présente.
Ce ne fut que le troisième jour que le cortège arriva aux portes de Barcelone où le bruit du malheur de Pujol était déjà parvenu. Il entra en ordre, taciturne, le fusil baissé, le regard sombre mais non menaçant; et cette fois du moins la population entière encombrait les rues sans colère et sans anathème. C'est qu'il y a des malheurs particuliers qui frappent les masses comme si la catastrophe avait été générale; c'est qu'on se sent involontairement ému quand on voit des yeux qui ont si souvent été sans pitié laisser tomber des larmes venant du cœur, des larmes attestant une plaie profonde.
Pujol pleurait au milieu de ses intrépides miquelets qui pleuraient comme lui; il avait craint d'abord que ses tortures ne fussent point comprises; il quêtait en quelque sorte la compassion publique, et cette humilité, que chacun devinait dans sa démarche pieuse, lui avait acquis les sympathies de toute la population.
Une vieille et sainte personne était morte, morte en bénissant son fils qui l'aimait jusqu'à l'adoration, une mère dévote, dont toute la vie avait été une vie d'expiation et de larmes. Barcelone savait le désespoir dont son âme avait été •
brisée par une lâche séduction ; elle savait «ussi les angoisses mortelles qui devaient la torturer alors que, passant la tête baissée daus les rues ou sur les places publiques, elle entendait les sanglants anathémes qui poursuivaient son fils Pujol. Oh! le ciel devait s'être ouvert à celle âme si pure qui demandait jour et nuit pardon au Très-Haut du mat involontaire qu'elle avait fait aux hommes. Jose[)h Pujol était le fléau de la Catalogne, et les redoutables colères que les ministres de Dieu faisaient tomber des chaires évangéliques contre l'implacable guérillero pesaient de tout leur poids sur le cœur de la pauvre vieille mère qui ne trouvait plus de refuge, hélas! dans la tendresse de sa fille Agatha.
Pujol, tout entier à son désespoir, marchait derrière le cadavre, abattu, sans forces, soutenu par un frère pieux et par une femme courageuse et résignée. Aussi les citoyens se pressaient-ils autour de la milice redoutable et la protégeaient-ils de leurs regards d'affection et de pitié. On arriva ainsi, au travers d'une baie de gens de tout âge, à la demeure du capitaine, qui s'agenouilla avant d'entrer et qui, là, comme en partant de la petite maison où sa mère avait rendu le dernier soupir, voulut porter seul le précieux fardeau sur ses épaules.
La troupe fît halte et attendit de nouveaux ordres. Saietas vint lui enjoindre de se retirer dans son quartier, et pas un de ces bandits si indisciplinés ne murmura ou ne songea à désobéir. Tous au contraire, mornes, désolés, se regardaient avec une douleur amère, tous se serraient la main sans prononcer une seule parole; ils cheminaient vers le lieu où s'étaient poussés tant de blasphèmes, et celte fois du moins il y eut du calme, et quelques prières montèrent au ciel pour la vieille femme et pour Pujol, leur malheureux capitaine. Les démons aussi ont leurs heures de recueillement et de résignation.
Quelques instants après, un aide de camp du général arriva et invita Pujol à se rendre à l'élat-major. Pujol se leva, prit la main de sa mère, y déposa un long baiser et sortit.
— Eh bien ! Pujol, je sais le malheur qui vous a frappé.
— Non, général, vous ne le savez pas; car vous ne connaissiez pas ma mère.
— Oui, une brave et digne femme, m*a-t-on dit. -— Plus que cela.
— Il faut se soumettre aux décrets d'en haut.
— Ils sont bien cruels, et votre Dieu est un dieu barbare.
— Je croyais que le malheur ne blasphémait point.
•— Mais le désespoir blasphème, général, dit Pujol en se frappant violemment la poitrine; la plainte est permise au cœur déchiré par les tortures. Tenez, si je n'étais pas né à Besalu, Besalu serait en cendres; si ma mère ne m'avait pas dit : Pardonne! j'aurais fauché deux cents têtes de cette ville de honte et de malheur. Savez- vous bien, général, que cela est lâche et méprisable? savez- vous bien que cela est digne de Tenfer? Les infâmes ont osé souftteter ma belle et glorieuse Beppa ! Savez-vous bien, général, qu'ils ont craché sur le visage ridé de ma mère? Oh! oui, j'ai été bien vil ; je ne devais pas me montrer si clément, si miséricordieux. S'ils reprenaient ma Beppa, ils lui dresseraient encore une potence; ils en dresseraient peut-être une aussi pour le cadavre de ma mère. Oh ! j'ai été aussi infâme qu'eux en ne les clouant pas tous à ces potences fatales ! Une jeune femme comme ma jeune Beppa! une vieille femme comme ma vieille mère ! Mais la foudre n'a donc aucune inlelligence, et je dis donc vrai quand j'afGrme qu'il n'y a point de Dieu?
Et Pujol se déchirait le front et la poitrine. Ses prunelles de sang lançaient des regards terribles, ses muscles
bondissaient et ses lèvres violacées, pressées Tune contre l*autre, indiquaient une effrayante menace. Maurice-Mathieu le regardait avec une pitié généreuse, et il ne comprenait pas la double nature de cet homme si extraordinaire qu*il aimait et méprisait à la fois.-^Tenez I s*ccria le miquelet en serrant frénétiquement le manche de son poignard, j'ai tue des hommes qui me demandaient grâce, des femmes sans défense, des prêtres agenouillés qui me refusaient de Tor ; j'ai mené mes brigands â la bataille et je les ai poussés moi-même à la cruauté; eh bien! je n'ai rien fait d'aussi méprisable que ce que j'ai fait il y a trois jours. Gomment! on a souffleté ma femme! on a craché sur le visage de ma mère! et j'ai épargné les poitrines qui étaient à la portée de mon stylet ! J'ai compris le mot pardon ! Gomment! ils ont tué ma mère, la mère de Pujol, et Pujol n'a pas incendié cette ville infernale, éventré les enfants dans les bras de leurs mères! Oh! je suis un grand misérable! mais on ne me le dira plus demain. Général, je retourne vers mes braves qui étaient si bien disposés, dont les poignards se trouvaient si efQlés, les escopettes si luisantes et les colères si chaudes; je retourne vers eux, et dans deux jours vous apprendrez que Besalu est un monceau de ruines.
— Pujol!...
^ Oh ! général ! la discipline est pour les agneaux et non pour les tigres. Je suis un tigre à qui il faut des victimes, une hyène â qui il faut du sang n boire, et il y a du sang â Besalu... G*est que vous ne savez pas tout peutêtre... J'ai trouvé en route Marcelino Perez; il était prés de moi, â deux pas de mon stylet, et il vit encore! J'allais fouiller dans sa poitrine, mon frère a arrêté mon bras. Le lâche) il a changé de nom ; il court en vagabond et se cache; mais je le retrouverai, général, et ma sœur sera ven-
nrPAÎ
— Quelle vie que la vôtre, Pujoll lui dit le général en lui pressant amicalement la main et en cherchant à le calmer.
— Oh ! elle a été trop longue de quelques heures ! On a soufilelé Beppa et Ton a craché au visage de ma mère, qui est morte, qui ne m'appellera plus son fils bien-aimé, de qui je ne recevrai plus une caresse... Général, vous apprendrez dans trois jours que Besalu est en cendres*
Pujol s*en allait.
— Major... et les funérailles de votre mère, n'y assisterez*vous pas? ira-t-elle sans vous à sa dernière demeure? Savez-vous ce qu'on dirait, Pujol ? que vous avez un cœur et un bras pour la venger, mais que vous n'avez pas d*Ame pour la pleurer.
-— Et qu'est-ce donc que ces larmes de feu qui brûlent mes yeux et creusent mes joues?... qu'est-ce donc que cette pftleur livide qui me glace, cette fièvre qui me torture ? qu'est-ce donc que" cette pensée de damné qui me fait désirer de voir l'Espagne en cendres et ses lâches habitants sur un brasier? Je n'aime point ma mère! je n'aime point ma mère I et Marcelino Perez, le séducteur de ma sœur Agatba, vit encore ! Il vit... parce qu'il a voulu secourir ma mère à l'agonie. Ah ! tenez, général, il y a des douleurs qui nous privent de la raison; je sens que ma tête s'égare, que mes genoux fléchissent, que mon sang bouillonne; tout se confond dans ma pensée, tout devant moi me rappelle ma mère, ma vertueuse mère, que des infâmes viennent d'assassiner. Je vous en prie, général, ne me dites point qu'on m'accuse de ne pas nimer ma mère, car vous êtes à mes côtés, et je touche de ma main le manche de mon poignard.
Pujol s'était arrêté à la voix de Maurice-Mathieu, qui lui parlait de sa mère; il avait laissé tomber sa tête sur sa main, et sa poitrine se brisait à sel sanglots.
Un miquelet entra. Dés que Pujol l'eut aperçu, il lui tendit la main : c'était Beppa.
— Comme il souffre ! dit-elle en sanglotant au général, qui venait de lui présenter un siège. Gomme il souffre ! cet intrépide guérillero, qui a donné tant d'or à la France, qui a tant épargné de poitrines françaises ! Voyez, général, il n'a pas on regard ami pour sa Beppa si dévouée; voyez, toutes ses pensées, tous ses souvenirs sont pour sa mère au cercueil ; et Beppa ia bohémienne, qui s'est faite guerillera pour ne pas le quitter, n'a plus maintenant qu'à jeter de côté son escopelte et son poignard, et Beppa, la femme légitime de Pujol, n'a plus qu'à courir après sa famille errante, et à cherclier un abri dans les forêts et dans les grottes des montagnes. Oh ! comme il souffre, mon Pujol!
Le bandit alla vers sa femme, s'assit à ses côtés, la re* garda d'un œil douloureux, et pressa sa belle tête sur sa poitrine.— C'en est fait, Beppa, désormais il y aura de l'amertume dans notre amour.
— Je le sens comme toi, dit la jeune femme avec des sanglots ; mais qu'ordonnes-tu pour ta mère ?
— Qu'elle soit ensevelie selon sa religion, que la cathédrale soit tendue de noir» que deux mille cierges brûlent pendant trois jours, que mes coffres soient vidés, et que de larges aumônes soient distribuées aux pauvres.
— Et il y a anathèmepour cet homme! s'écria Beppa en le couvrant des plus tendres caresses. Et on l'appelle le bandit ! le brigand ! et on l'accuse de n'avoir pas une âme ouverte à la tendresse ! Oh ! l'infamie a beau chercher à le flétrir, Pujol, mon Pujol à moi sera toujours le plus noble, le plus magnanime, le plus intrépide guérillero que les orages politiques aient jeté au milieu des mêlées.
— Ne ferez-vous rien pour ma mère? dit Pujol au général d'une voix humble et soumise.
— Mes ordres sont donnes. Il y aura à son convoi un détachement de tous les régiments en garnison à Barcelone. Je dois quelque chose aussi à la mère de Pujol.
— Vous êtes un cœur noble et loyal, et, quoi qu'en dise Beppa, ma douleur profonde a laissé dans mon âme un peu de place pour Tamour et la reconnaissance.
Le lendemain, avant le jour, la maison du commandant des miquelets était voilée de tentures funèbres ; quatre de ses gens, l'escopette é Tépaule, la tète découverte, gar-^ daient la porte sous laquelle reposait le cadavre sacré; vingt-quatre cierges brûlaient auprès, et deux chanoines, i genoux, récitaient les prières des morts. Chaque passant s'arrêtait dévotement, fléchissait le genou devant la croix sainte, prenait dans un bénitier une branche de buis et aspergeait la bière.
A neuf heures, les cloches de la cathédrale commencé* rent d sonner, et Ton vit arriver, précédés par les tambours roulant sourdement sur le drap noir et par une musique militaire jouant des airs funèbres, les détachements de la garnison qu'avait promis Maurice-Mathieu.
La bière fut placée sur les épaules de quatre miquelets. Pujol la suivait étouffé par ses larmes et soutenu par Mathias et Marini. Beppa marchait seule devant le cercueil, dans son costume de guérillero et comme absorbée dans la plus poignante méditation. Cette femme avait une si grande puissance de volonté, que Pujol seul aurait deviné sa pensée s'il avait pu songer ce jour-là d autre chose qu*â la perte qui venait de le frapper. Beppa souffrait autant que son mari, elle souffrait plus peut-être; prévoyante comme tous ceux auprès de qui elle avait passé ses premières années, elle présageait un terme d la douleur de Pujol, et elle savait qu'une âme fortement trempée pouvait le rapprocher. L'église était encombrée de monde. La cérémonie fut grave, imposante, les quêtes abondantes, et
les soldats de Pujol ne fureat pas les moins magnifiques des donateurs, car ils savaient que le capitaine leur tiendrait compte de celte libéralité. Pour ces gens peu propres i cctmprendre une action généreuse, c*était déjà beaucoup qu'une avance dont ils prévoyaient les intérêts dans l'avenir.
Le général Lamarque, dont Taffection pour le chef miquélet prenait chaque jour une nouvelle force, assista à cette cérémonie religieuse, et il n'eut pas besoin de donner l'ordre à son état-major d'accompagner le cercueil jusqu'à sa dernièrç demeure.
Le cortège, au sortir de l'église, se remit en marche d'un pas lent, les tambours résonnèrent, la musique joua ses airs les plus sombres, et quand la bière, pour arriver au champ du repos, passa devant la maison de Pujol, celui-ci ordonna une halte, et voulut adresser à ses soldats quelques paroles de remercîment et ;\ sa mère un dernier adieu.
— Enfants de la plus redoutable guérilla qui ait jamais parcouru la Catalogne, leur dit-il avec effort, vous voyez que les Catalans ont tué ma mère ; vous les avez vus, lâches et cruels, insulter à sa vieillesse et à ses larmes. Il m'a fallu tout votre courage, toute votre énergie pour arracher celte sainte créature à la potence qu'on avait dressée pour elle; à cela, compagnons, comment devonsnous répondre ? par le fer, par le sang et par la flamme ! Ceux d'entre vous qui croient en Dieu recevront de lui la récompense qu'ils méritent, car Dieu veut sans doute que les cheveux blancs trouvent partout respect et adoration. A ceux qui ne croient pas, c'est moi qui promets la récompense de leur dévouement, et je ne serai pas avare. Jurezmoi donc tous, ô mes braves guérilleros ! que vous regarderez dés ce jour tout Espagnol armé comme un ennemi personnel, et que vous n'accorderez ni grâce ni merci n lui ni ù sa mcre.
— Nous le jurons ! s*écriérent à la fois six cents bouches menaçantes.
— Merci, mes miquelets! Et maintenant, ne nous arrêtons plus qu*au cimetière ; mais permettez-moi d'abofd de dire aux braves Français, qui ont rendu à ma mère des honneurs auxquels je n'aurais pas osé aspirer, que mon amitié leur est acquise à tout jamais, et que ma vie leur appartient dés à présent et dans l'avenir.
Arrivé à la porte du lieu saint, le cortège s'arrêta de nouveau, une double haie se forma, et les soldats de Pujoi pénétrèrent seuls dans le cimetière; car le capitaine ne voulait pas que la tombe de sa mère fût violée un jour, et pour cela il devait cacher la place où elle avait été creusée.
Mais, pendant que se faisaient ces dispositions pieuses, un cortège s'avançait d'un autre côté, précédé par un grand concours de moines, suivi d'un nombre considérable de jeunes filles de plusieurs communautés, toutes versant des larmes sur un cercueil découvert où se voyait, amaigrie par les veilles et la prière, une tête glacée portant sur son front l'empreinte des pins horribles douleurs. Plus de deux mille pauvres fermaient la marche.
Il y eut un moment de confusion, mais une voix reten* tissante de moine s'écria : — Place à la jeune martyre ! place au cercueil d'une vierge Iplace à la sœur de Pujol!
— Place au cercueil de sa mère ! s'écria Saletas d'une voix formidable.
Pujol ne respirait plus. Il suivit sans rien voir les deux cortèges qui s'acheminèrent lentement, bien lentement, vers le lieu sacré; les deux victimes, ensevelies Tune à côté de l'autre, ne reposèrent sous aucune croix; les soldats de la guérilla nivelèrent le sol, et nulle trace ne signala, dans l'avenir, à la haine espagnole, la dernière demeure d'une sainte et vieille femme, la dernière demeure d'une sainte et jeune fille, mère et sœur d'un bandit
Le lendemain matin, Pujol, encore toul entier sous le poids de son désespoir, était dans la chambre muette de sa mère entre son frère etSaletas, qui cherchaient vainement â le consoler, quand un sergent entra brusquement et lui dit:
— - Capitaine, votre présence est nécessaire au quartier.
— Pourquoi? demanda Saletas.
— C'est qu'il y a grande désertion ; les deux tiers de vos gens manquent à Tappel.
— Qu'est-ce à dire? reculeraient-ils devant la tâche qu'ils se sont imposée?
— Ils ont franchi de grand matin la muraille du jardin, sans doute pour ne pas donner de soupçons à la sentinelle, et nulle patrouille de nuit n'en a vu dans les rues de Barcelone.
— Y aurait-il trahison ?
— Je le crois, commandant.
— Allons, Salelas, allons, Mathias, encore un devoir à accomplir. U clémence ne m'a pas porté bonheur ; plaignez ceux de ces lâches qui auront trop compté sur elle.
Les trois amis se dirigèrent d'un pas rapide vers le quartier des miquelets. La sentinelle placée à la porte présenta son arme , les verrous se tirèrent avec fracas , on battit le rappel^ et Pujol ne vit en effet dans les rangs qu'une faible partie de son armée.
Il s'arrêta au front de ses soldats, et chercha par ses promesses et ses menaces à savoir le vrai motif de cette désertion, d'autant plus funeste que les événements militaires se pressaient autour d'eux; nul ne voulut l'en instruire.
— Où est Beppa? dit-il enfin.
— Elle est venue ce malin, répondit Ripoll ; elle est resiée parmi nous une heure au plus, et elle s'est éloignée seule.
— A-t-elle parlé à l'un de vous?
— Elle a parlé d quelques soldats, aux sous-ofOciers Angell, Galmetas et Iriarte, mais ils ne sont plus au quartier.
— Elle ne nous a rien confié, dit tout bas Pujol à ses deux amis, elle n'est pas ici, nos plus braves miquelets sont absents, ils ont reçu ses ordres.
— Tu n*as aucun pressen liment?
— Qu'ai-je à craindre de Beppa?... Ne sais-je pas que loin ou prés de moi sa vie est toujours une vie de dévouement et d'amour ?
Le lendemain Beppa ne reparut point, et le général ayant témoigné à Pujol quelque in [uiélude sur la désertion de tant de àoldats de sa bande, celui-ci lui répondit :
— Soyez tranquille, général, Beppa est avec eux.
— Et si elle-même vous eût trahi?
— Général, toute autre poitrine que la vôtre serait frappée à rinstant. Mais vous ne connaissez point Beppa, et je vous pardonne.
Le général fit un mouvement.
— Oui, général, je vous pardonne, car outrager Beppa, c'est presque outrager ma mère.
A peine ces mots furent-ils prononcés, que les pas d'un cheval lancé à toute bride retentirent à la grille de Thôtel. Le cavalier qui le montait se présenta au général et à Pujoi.
— Parle, Luis, dit le commandant en reconnaissant un de ses miquelets, parle, d'où viens-tu?
— De Besalu.
— Qui te l'avait ordonné ?
— Beppa.
— Qu'avez-vous fait à Besalu?
— Nous l'avons briilé.
— Eh bien ! général, ne vous ai-je pas dit que Beppa est la plus noble comme la plus généreuse des femmes?
— Cependant Topprobre qu'on lui réservait...
— Eh ! ce n*est pas son opprobre qu'elle a voulu venger, c'est l'opprobre de ma mère, de la mère de Pujol.
^ Âvez-vous perdu bien du monde ? continua le commandant en s'adressant au soldat.
— Six hommes, Beppa est blessée an bras, mais ce ne sera rien, elle arrivera ici dans quelques heures.
— Vous me l'enverrez, Pujol, dit Maurice-Mathieu.
— Je vous l'enverrai.
Toute profonde douleur est silencieuse. L'isolement, la nuit, vont bien à l'âme qui souffre, et l'on s'irrite à toute parole d'ami, à toute fraîche brise, à tout rayon de soleil.
Ce que veut le désespoir, c'est le courroux des éléments, ce sont les flagellations de la tempête, les gémissements des vagues, les sifflements delà rafale, les cris des volcans en combustion, les éclats de la foudre.
Le désespoir et la tristesse n'ont rien de commun. Le premier a besoin de turbulence, l'autre de quiétude. Celuici précède toujours celle-là, et ce n'est qu'alors qu'il s'est épuisé en violences que l'amertume arrive avec tout son cortège endolori.
Rarement le désespoir arrache des larmes à vous qui Tétudiez; la tristesse, au contraire, est contagieuse, et votre cœur se brise aux angoisses qui tordent sans éclat.
La colère de Pujol est, vous le savez, l'avalanche qui s'échappe de la cime des monts, roule, embrasse, étreint, ent-
porte et engloutit. Après ce désordre mouvant vient le chaos immobile, on devine que le désastre a passé par là, on voit encore les traces de la blessure ; mais toule résistance semble épuisée, et c*est alors que le découragement, premier symptôme de la tristesse, s'empare de vous et vous prive de l'énergie nécessaire à la douleur.
Dans la tristesse on va jusqu'à accuser le ciel de sa tiède colère; on l'aurait voulu plus irrité, plus rigoureux, et chez les âmes bien trempées surtout l'afTaissement est d'autant plus grand, que le malheur a été plus faible. La tristesse et la nostalgie sont sœurs et filles du découragement. Dans les deux maladies on souffre de partout et de nulle part : on est brisé, anéanti, et l'on ne sait d'où vient la puissance qui vous presse dans ses étaux de fer. Ce n'est point la tète qui se crevasse, ce n'est point le cœur qui saigne, ce n'est ni une piqûre d'épingle ni un coup de massue; c'est une chose insaisissable, c'est la torpeur avec frisson et délire, c'est une agonie lente, boiteuse, qui vous énerve et vous para* lyse jusqu'à ce que la commotion électrique, jusqu'à ce que la pile de Volta vienne redonner à vos nerfs racornis cette sève, cette vie que la tristesse seule avait engourdies.
Pujol venait de se coucher tout habillé, et encore s'étaitil étendu parce qu'il avait trouvé là sous ses yeux un lit qu'il n'avait peut-être pas vu ; s'il s'y fût rencontré un gouffre, Pujol s'y serait précipité, et au milieu de ses tourbillons il n'aurait pas même cherché un point d'appui. Dans son abattement, il n'est pas bien sur qu'il se rappelât avoir perdu sa mère et sa sœur; il se taisait sans penser, il regardait sans voir, et, si vous étiez venu jeter à son oreille le nom de Marceline Ferez, ses mains sans nerf n'auraient point pressé le manche du stylet aigu qui donnait à sa ceinture. Oh ! c'est une terrible douleur que celle qui vous ronge sans que vous la sentiez ! oh ! c'est une terrible chose que la tristesse !
Pajol ne dormit point ; il se roula sur sa couche, il souffla le flambeau qui Téclairait, il le ralluma, chemina, écouta le silence qui Tassourdit, regarda les ténèbres qui Tcblouirent, chanta, rit, pleura ; et si quelqu'un était venu lui demander pourquoi toutes ces choses, il lui aurait semblé entendre le tintement d*une cloche ou le hennissement des chevaux ou les hurlements de la tourmente. Peut-être même n'eût*il rien entendu.
C'est que la douleur de perdre une mère adorée est un bien terrible châtiment de Dieu ! C'est que voir disparaître là devant ses yeux , sous sa main , contre son cœur, une mère qu'on vient d'arracher à la mort, h un supplice ignominieux, est une de ces tortures que Pujol seul pouvait ressentir, et que le Tout-Puissant n'inflige qu'aux réprouvés. Pourquoi ne plaindriez-vous pas Pujol en proie à cette brûlante tristesse, vous qui recevez encore chaque matin et chaque soir une tendre caresse de voire mère ?
Le jour était loin de paraître, et déjà le commandant de la terrible guérilla avait quitté sa demeure. 11 s'achemina vers la Rambla, jeta un regard sur celle Méditerranée rageuse dont les flots venaient mourir avec un soupir sur la grève; il s'assit à terre, puis regarda la lune qui fuyait à l'horizon, se releva, parcourut les rues silencieuses sans répondre au cri de la sentinelle vigilante ; et , soit instinct , soit que Dieu dans sa clémence eût enfin pris pilié de lui, il se trouva bientôt en face de la caserne où ses soldats s'étaient retirés à leur retour du cimetière.
A son aspect la sentinelle de la grille présenta son arme et il entra. Nul de ses guérilleros ne dormait, nul n'était ivre, nul ne s'armait du poignard pour soutenir une querelle. Il y avait du silence et du recueillement parmi les damnés ; et lorsque Pujol parut au milieu de la grande salle, tous se levèrent, ôtèrent respectueusement leur gorra ou leur chapeau et ouvrirent passage au chef qui ne leur
adressa pas la parole. Il s'assit, se frappa le front, et une grosse larme tomba sur ses genoux tremblotants.
— Tu souffres, capitaine, lui dit timidement un de ses plus obscurs bandits en s'approchant de lui ; tu souffres, Pujol, et ta douleur nous fait bien mal.
— Quelle heure est-il ? demanda le capitaine qui n'avait pas entendu les paroles qu'on venait de lui adresser.
— Quatre heures.
— Ah ! tant mieux ! J'aime qu'on s'amuse quand on a fait son devoir, et vous avez fait le vôtre, mes braves amis ; moi seul je n'ai pas rempli le mien; aussi, voyez, je ne ris pas.
— Un cœur comme celui de Pujol, poursuivit le même guérillero, doit savoir supporter la douleur quand la vengeance est au bout.
— Qui parle de vengeance ? dît Pujol en jetant un regard de feu sur tout ce qui l'entourait; qui parle de vengeance parmi vous?
— Moi.
— Qui es-tu, loi?
— Bep Garrigou, un de tes fidèles.
— Oui, oui, je me souviens. C'était une potence, n'estce pas, qu*on avait dressée? Une ou deux? Voyous, y en avait-il deux?
— Il y en avait deux, Pujol.
— C'est vrai au moins; une pour ma femme, l'autre pour ma mère. Et je suis arrivé là, et j'ai vu ces terribles apprêts, et deux cadavres ont flotté dans les airs aux deux potences dressées pour ma mère et pour ma femme ; et puis il y a eu du silence et puis des tètes fauchées. Mais tout cela est bien peu pour un crime aussi horrible! Oh ! je suis Lien lâche 1— Tu y étais, toi, Bep, dit-il après un instant de réflexion, lu étais à Besalu, sans doute, quand ces horribles choses ont eu lieu. Coute-moi, je le prie, comment cela
s'est passé. Le bourreau s*y trouvait aussi, et le peuple qui hurlait, et les femmes qui auraient voulu un troisième cadavre et une troisième potence. Et point de prêtre , point de consolation à Tlieure suprême de ma vieille mère et de ma jeune Beppa!... Conte-moi tout, Garrigou, n'oublie rien, et je te promets, moi, un beau calice d'or à lattaque prochaine que je médite contre le couvent de la Trinidad. Il ne faut rien me cacher dans ton récit, mon brave guérillero; dis-moi surtout les choses qui doivent le plus profondément entrer dans mon éme. J'ai besoin de bon. heur aujourd'hui, et j'en attends de toi. Voyons, conte-moi fidèlement l'aventure de Besalu.
Pour calmer la sombre tristesse du capitaine et peut-être aussi pour l'arracher à cette poignante torpeur qui l'étouffait, le bandit lui fit un récit exact des scènes de deuil que je vous ai esquissées, et Pujol recueilli semblait sourire de temps à autre au souvenir de sang qui lui était offert.
Dés que Bep eut cessé de parler, le front et les joues de Pujol se couvrirent d'une pâleur livide.
— Vous êtes de braves gens, vous, poursuivit-il après un moment de repos; ce que vous avez fait est bien, trèsbien. Il a fallu niveler la place où dorment ma mère et ma sœur, sans cela les Espagnols auraient déterré leurs cada« vres pour les pendre aux potences de Besalu la maudite. Enfants, je vous aime pour votre piété; vous avez rendu hommage aux cendres de ma mère, vous en serez récompensés pendant toute l'éternité 1... Je souffre, guérilleros, le sang m'étouffe; je vous en prie, conduisez-moi dans ma demeure, Beppa y est sans doute, il faut que je voie Beppa.
Pujol se leva, descendit le grand escalier de la caserne sans dire un iimt, sans pousser un soupir; deux de ses miquelets le portèrent plutôt qu'ils ne le soutinrent jusque chez lui; mais, arrivé dans la rue, le capitaine changea d'à-
vig et ordonna & ses deux gardes de le conduire au cimetière.
— Je veux m*agenoUilIer sur la tombe de ma mère, leur dit-il avec un profond soupir; je veux ensuite creuser le sol, briser la bière qui renferme ses restes adorés et baiser une dernière fois ce front pieux arraché à ma tendresse. Ceci n*est point une profanation, ceci n'est point un sacrilège, et ma douleur a besoin d*un aliment qui m'ouvre aussi une tombe. Venez, je veux encore embrasser ma mère. Quant à ma sainte sœur, poursuivit-il avec un calme ef-
•frayant, il faut respecter sa demeure. Les restes d'une fille morte dans le Seigneur et dans la pénitence ne doivent point être souillés par des regards profanes. L'àme d'Agatha est aux pieds de son Dieu ; que ses cendres reposent en paix dans l'asile qui leur a été donné! Guérilleros, vous ne toucherez point à la tombe de ma sœur et vous m'aiderez â fouiller dans la tombe de ma mère.
Les deux soldats de Pnjol n'osèrent point s'opposer aux volontés de leur capitaine : ils le bénirent en silence et prirent avec lui le chemin du cimetière; mais, arrivé devant la porte sainle, Pujol s'arrêta, pressa vigoureusement les mains de ses miquelets et leur dit avec un accent courroucé :
— Où m'avez-vous conduit, misérables?
^ Où tu nous as dit de te mener, Pujol.
— Je vous ai ordonné de me guider jusqu'à la fosse de ma mère.
— Nous y voici bientôt.
^ Assez! assez! Je ^urai trouver la place que j'ai nivelée. Venez.
Il dit, et sans paraître se souvenir de ses paroles et de la résolution qu'il avait prise, il retourna sur ses pas, et sans ajouter un seul mot il regagna sa maison.
Les deux guérilleros le forcèrent avec de douces paroles
348 PUJÛL.
à ge coucher, A prendre un peu de repos. Pajol obéit comme un enfant tremblapt devant une menace de son père et s'assoupit. Une demi-heure après il 8*assit, vit ies miquelets qui lui servaient de garde, leur serra affectueusement la main, et ramené insensiblement vers Thorrible malheur qui venait de le frapper, il poussa un cri terrible, se tordit sur sa couche, invoqua le ciel, Tenfer, jura, frappa, blasphéma et finit par répandre un torrent de larmes.
Ge fut la fln de la crise. L'ouragan avait passé, la foudre s*ôtait éteinte sur le chêne en débris, la mer frappait inutilement le rocher du rivage, tout se tut. Un sommeU paisible, profond, s*empara de Pnjol; sa tête retomba mollement sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent, et la nature reprit ses droits.
Pujol était redevenu Pujol.
Un point noir, mais presque imperceptible, se montre lâbas, Ifi-bas, du côté des Baléares, il se lève d'abord lentement comme s'il avait à lutter contre une puissance opposée, il grandit, se développe, étend ses flancs chargés de vapeurs vésiculaires, déploie au loin ses bras gigantesques, assombrit Tatmosphére, s'empare de l'espace et vomit sur son passage l'épouvante et la dévastation. A son approche les populations effrayées se barricadent dans leurs demeures, les piétons gagnent à pas pressés les abris les plus sûrs, les embarcations de la côte se lancent sur la grève, et les marins, habiles à mesurer la valeur de ces menaces et de ces colères célestes, quittent la plage et demandent un
asile aux rochers voisins. C'est que la rafale du sud-est qui souffle sur Barcelone craintive charrie avec elle les tonnerres, les éclairs, des torrents d'une pluie rapide et envahissante et des zones épaisses de grêlons capables de pulvériser les plus solides toitures et d'écraser les quadrupèdes dans les campagnes. C'est aussi que les orages qui posent sur la chaude Catalogne, alors qu'ils viennent courroucés des côtes africaines, ouvrent les maisons, ébréchent les clochers, inondent les bourgs et les villes, s'emparent des plaines désolées, creusent de larges et profondes ravines et roulent avec eux des débris de cailloux, des ponts renversés, des meubles arrachés aux plus hauls étages, des arbres avec leurs rameaux épais et des cadavres d'hommes et de bestiaux trop faibles pour lutter contre ce déluge improvisé devant lequel toute résistance est inutile. Ces météores dont la haute Espagne est périodiquement sillonnée dans la saison des fortes chaleurs, et que la science explique de manière à satisfaire la raison, sont regardés par les Catalans comme des signes précurseurs de quelque grande calamité publique; et, comme en ce pays de superstition et de préjugés ridicules tout effet a une cause surnaturelle, il s'ensuit que Dieu ou les saints sont pour beaucoup dans ces désastres, et que le devoir de tout bon catholique est de prier afin d'apaiser le courroux du ciel. Vous comprenez que les moines, les prêtres et les religieux de tous ordres ne sont pas assez inhabiles pour combattre de telles habitudes, et que leur intérêt moral et pécuniaire leur dicte au contraire une conduite tout oppoF'^e.
Si maintenant, au milieu du choc des éléments irrités, vous jetez de quelque haut édiflce un regard sur la ville silencieuse, vous voyez sortir de presque toutes les cheminées de légers rubans d'une fumée blanchâtre que les vents anéantissent à l'instant même, et qui disent du moins que tout n'est pas enseveli dans la catastrophe. Ces
fumées sont nées des grands rameaux d'olivier, des palmes bénites que Ta peur et la religion jettent à la ilamme afln de conjurer la puissance infernale qui menace le monde. Dans presque toutes les maisons de Barcelone, qui est pourtant une des villes les moins dévotes d*Ëspagne, â presque tous les étages des branches saintes couronnent les prie-Dieu, les petites chapelles de famille, les ex-voto du ménage, et au moment d'une irritation céleste la fumée protectrice échappée de la feuille sacrée purifie l'air et rend au ciel son brillant manteau d*azur. 11 y a peu d'Espagnols capables de douter de l'efficacité du précieux talisman, et si la foudre tombe sur un édifice, c'est que le rameau saint n'a pas été allumé, ou bien c'est qu'on ne l'a pas allumé assez vite, ou bien encore qu'on en a trop ou trop peu consumé. La peur est mère de toutes les religions.
Dans la caserne des soldats de Pujol, d'autres soins occupaient les héros de la redoutable bande. Au moment où l'orage grondait avec tant de fureur, et à chaque éclair qui perçait ce chaos, à chaque roulement du tonnerre ébranlant le sol, c'étaient des jurons de vingt syllabes propres à réjouir les démons dans leur éternelle marmite; c'étaient des refrains impies et provocateurs ; et le vin coulait à flots pressés, et la fumée des cigarettes montait â la vaste voûte où l'orgie faisait entendre de fétides hoquets et des chants sauvages cherchant a étouffer les éclats de la foudre.
Mais je vous ai dit, je croîs, que parmi tous ces scélérats promis à l'enfer, et dont je ne veux pas vous conter en ce moment les hideuses saturnales, deux miquelets seuls avaient résisté à la tentation du mauvais exemple et conservé les pieuses traditions de leur enfance. Ces deux hommes, c'étaient Mathias, le jeune frère de Pujol, et Francisco Marini, dévot par principe, par tempérament, et ne tuant jamais son ennemi qu'en faisant le sign« de la
croix et en priant pour lui. Aux premières lueurs des éclairs zigzaguant les nues, Mathias et Francisco avaient quitté leurs sacrilèges camarades, et étaient allés se blottir, chacun de son côté, derrière un énorme monceau de pains de munition, de ceintures de cuir et de brocs de vin. Là, inaperçus et tremblants, ils récitaient dévotement leurs prières à sainte Barbe et à saint Roch, et se lézardaient de signes de croix imperceptiblement figurés, car la crainte du ridicule étouffe parfois la pureté des pratiques religieo'^es au moment du péril. Si les impies guérilleros avaient surpris nos deux poltrons à demi agenouillés et pâles de terreur, ceux-ci auraient couru grand risque, malgré la protection du capitaine, de se voir suspendus par les épaules aux fenêtres de la caserne pour qu'ils pussent s'habituer aux menaces de la foudre; mais les vapeurs de Torgievoilaient déjà les yeux des bandits, et leur instinct seul leur faisait trouver encore les timbales bosselées et vineuses.
L'orage sévissait toujours avec fracas, et tout devenait silencieux dans la vaste salle aux vastes libations, où râ* lait le délire. Petit à petit les langues empâtées se turent, les bouches s'entr'ouvrirent traditionnellement sillonnées par le pouce faisant un signe de croix, les paupières appesanties se joignirent, les lèvres écumèrent une bave rougeâtre, les poitrines velues battirent plus fort et plus vite, et les têtes alourdies se heuilèrent contre les tables raboteuses où étaient plantées les lames des poignards. Les démons n'ont pas d'autre sommeil, et les soldats de Pujol, sobres pour l'ordinaire, avaient voulu d'ailleurs célébrer d'une manière digne d'eux la veille d'un départ qu*on leur avait fait pressentir pour le lendemain.
Les deux dévots miquelets levèrent alors la tête presque en même temps, et clignotant un peu afin d'être moins éblouis par les éclairs, ils allèrent l'un vers Tautrci
— C'est loi, bon Francisco, je le croyais avec eux.
— Que le ciel m'en préserve, Malbias, l'orage est si violent ! comme Dieu doit être en colère !
— Je le crois bien, mon brave ! Figure4oi que tout à rheure j*allais me lever quand je me suis senti frapper sur l'épaule par une main invisible. J'ai ouvert les yeux.
— Tu as du courage la nuit? interrompit Tautre d'une voix inquiète.
— Pas toujours, pas souvent, mais quelquefois.
— Poursuis.
•— Figure-loi que j'ai cru entendre une bouche céleste qui me disait : « Mathias, mon fils, l'enfer s'ouvre sous tes « pieds, l'élernité va commencer pour toi; songes-y, ou Sa- « tan s'emparera de ton âme. »
— Signons-nous, ami.
— « Tes crimes ont révolté le Père céleste; renonce « pour toujours à celte vie de bandit qui souille ton frère, a écoute les prières de ta mère qui te coujure du haut du «c ciel, et pars pour la terre sainte, ou tous tes péchés te « seront remis. » Là-dessus, je me suis jeté à genoux et j'ai promis.
— C'est drôle, répondit Francisco, il y a longtemps que j'ai pris une résolution pareille. Toucher seulement le lombeau du Christ, c'est se sanctifier : allons nous sanctifier a Jérusalem.
— Allons-y en pèlerins, le bâton et la gourde sur l'épaule.
— Oui, la gourde vide.
— C'est entendu. Couvrons-nous d'un chapeau et d'un grand collet de toile cirée orné de coquillages; marchons pieds nus, et gagnons le ciel en bons apôtres.
— 11 y a dans le port deux belles tartanes qui font voile demain pour l'Egypte. Embarquons-nopS; et que Dieu nous accompagne.
— Mais pour entreprendre ce voyage, mon ami, il faut d*abord se purifier : qu*au moins nos péchés véniels nous soient remis avant le départ. La besace serait trop lourde avec le bagage de toutes nos méchantes actions. Allégeonsnous.
— C'est juste, et nous pouvons nous donner un mérite auprès de Dieu.
— Allons nous confesser.
— Allons-y. Ce n'est pas de la lâcheté, ça, c'est de la foi.
— Gomme tu dis ; et puis, du courage contre les hommes à la bonne heure, mais contre les éclairs, le tonnerre, les sorciers et l'enfer, qu'est-ce que cela peut rapporter, je te le demande ? Des belles, des boulets, des baïonnettes, ce n'est rien, on ne tremble pas en face de ces choses de la terre, mais des paroles mystérieuses, des voix qui sortent on ne sait d'où, des têtes sans corps, des corps sans masse, voilé ce qui glace le sang dans les veines.
— Viens à l'église de San Paulo, voilà la pluie qui cesse, prenons-nous fraternellement par le bras et eu chemin.
Nos deux nouveaux pèlerins sortaient déjà de la salle endormie, quand Pujol se montra à eux :
— Vous quittez votre poste? dit-il d'une voix brève, et en remarquant leur grande émotion.
— Oui, capitaine ; on assure que les afTaires vont mal, que notre départ pour la France est arrêté, et nous avons résolu tous les deux d'aller effacer nos crimes en terre sainte.
— Par Lucifer! c'est bien vu, et une pareille idée ne pouvait naître que dans de fortes cervelles comme les vôtres. Mais, là-bas du moins, vous n'oublierez pas de prier pour moi ?
— Oh ! de tout notre cœur, tu peux y compter.
— Je vous en remercie d'avance.. Cependant, pour par-
tir, il vous faut des piastres, et je ne crois pas que votre ceinture soit bien garnie. Je vous en donnerai, mes intrépides. On allez-vous à cette heure ?
— A confesse.
— Dans quelle église ?
— A San Paulo.
— Parfaitement choisi ; il y a là-bas de bons prêtres qui ne vous feront pas payer trop cher la rémission de ce que vous appelez vos crimes. Bonsoir, amis.
— Bonsoir, capitaine.
Pujol jeta un coup d*œil sur la salle, vit ses fidèles étendus sur la table et sous les banquettes, et se retira pour ne pas troubler leur sommeil.
Une demi-heure après la conversation rapide échangée entre les subordonnés et le chef, on voyait agenouillés à la droite et à la gauche d'un confessionnal, au fond d'une sombre chapelle aux gothiques ornements, deux soldats repentants de la redoutable guérilla de Pujol. Si, près de là, vous aviez prêté une oreille attentive à ce qui se disait, vous auriez alternativement entendu des paroles de componction, des exhortations saintes et des consolations évangéliques. Les deux pénitents se frappaient la poitrine aux reproches tout paternels de Thomme de Dieu ; et Ton dit même que les cœurs endurcis qui étaient venus s'humilier, dans leur repentir versèrent d'abondantes larmes tombant sur les manches des poignards dont nul soldat de Pujol n'avait le droit de se dessaisir. La pénitence infligée aux deux nouveaux convertis fut peu sévère, car après une station de vingt minutes aux pieds d'un saint Jean-Baptiste, ils se levèrent gaillardement, se dirigèrent vers l'immense bénitier placé à l'entrée de l'église, se signèrent, baisèrent dévotement la terre, et se remirent en route pour la caserne, plus décidés que jamais à exécuter leur pèlerinage au tombeau du Rédempteur des hommes.
Ub entraient dans le lieu de l*orgie bachique quand Pujol, qui frappait du manche de sou stylet sur la table pour réveiller les plus assoupis de ses soldats, se retourna et leur dit:
— Diable! mes chérubins, vous avez déjà fini? c*est beaucoup moins long que je ne croyais. Je crains bien que TOUS ne soyez de francs hypocrites, et que vous n'ayez pas tout dit à votre confesseur. Voyons, mon bon frère Mathias, as-tu été franc? T'es-tu loyalement déboutonné? Âs-tu avoué à Toreille du calotin que dans notre affaire du couvent de la Merced tu avais gentiment escofié un moine qui demandait merci armé d'un crucifix et d'un tromblon? Vois-tu, mon pauvre cadet, il faut tout dire au prêtre lorsqu'une fois on y est, et voilà pourquoi je ne lui dis rien, moi. La confession, c'est comme un chapelet, quand on en a touché un grain, il faut qu'ils passent tous sous les doigts, ou la prière est sans efficacité. Et toi, vieux sacristain, plutôt fait pour verser à boire à des paresseux de prêtres qu'à toi-même, réponds-moi avec franchise, ange bouffi du troisième ciel, as-tu gardé quelque chose dans ta conscience? N'os-tu pas frappé les dalles de l'église avec ton front impie pour avoir sauvé des prisons un de mes nleilleurs lieutenants, qui a tué plus de bons catholiques sans confession, à lui seul, qu'il n'y a de moines dans toutes les Espagnes ? Dis, dis, je n'irai pas te dénoncer à l'archevêque, je suis tolérant sur ces matières ; et il n'y a que dans les escarmouches que je frappe fort et longtemps. Eh bien ! mes agneaux du bon Pasteur, vous ne me regardez pas? Dois-je parler en chef plutôt qu'en ami? déliez vos langues, j'écoute.
— Ah ! répondirent les deux convertis en s'entr'aidant mutuellement dans leur éloquence sentimentale, ah ! mon brave capitaine, si la grâce pouvait te frapper, nous n'aurions plus rien à demander au ciel. Viens avec nous en
Egypte, à Jérusalem ; la guerre touche à son terme, fais aussi ta paix avec Dieu, imite-nous. Si tu savais combien on gagne à se mettre en joie avec soi-même! Tiens, depuis une demi-heure nous respirons plus à notre aise; nous nageons dans un océan de délices, nous ne vivons que de la manne du Trés-flaut. Oui, Pujol, la sainte parole du prêtre nous a soulagés de tous nos péchés, elle a purifié chez nous toute souillure, et si nous mourrions en ce moment, les portes du ciel s'ouvriraient pour nous à deux battants. Nous venons de recevoir l'absolution.
— A qui le dites-vous ? c'est moi qui vous Tai donnée.
Chaque soir le rappel se battait tristement dans la ville, attentive, et Theure de la rentrée des troupes dans les divers quartiers avait été avancée, car le prudent gouverneur de Barcelone ne voulait pas exposer ses soldats aux violences d'une réaction qui se faisait déjà sentir par de sourdes menaces.
Intrépide capitaine, sage et habile administrateur, le général Maurice-Mathieu avait déployé, ainsi que Duhesme et quelques autres officiers supérieurs dans celte pénible guerre d'occupation, toute l'activité, toute l'adresse d'un jeune soldat; et pourtant leurs campagnes dataient des beaux jours de notre République; ils s'étaient façonnés aux difficultés de la guerre à une époque glorieuse et sous des hommes a l'épreuve de tous les dangers et de toules les commotions populaires. Probe, intégre, économe des deniers de l'Etat et du sang des soldats, n'ayant en vue que
la gloire de son pays et l'honneur du drapeau qui lui avait été conflé, Maurice-Mathieu se voyait adoré de ses troupes et révéré par les populations qu'il avait soumises par droit de conquête. Son zèle et son activité furent tels que jamais les garnisons de la Catalogne ne manquèrent de vivres, alors même que les guérillas infestaient les routes publiques ; et il avait pour habitude, quand il manquait d'argent, de dire aux miquelets, aux compagnies franches commandées par le célèbre capitaine Palégry, dont je vous parlerai bientôt, et aux redoutés guérilleros de Pujol : — Enfants, la caisse du payeur est vide.
Ecrivez donc l'histoire de ces hommew de fer et de bronze qui ont porté si haut l'honneur de leur pays, vous qui sentez votre cœur battre au souvenir des noms illustres, vous qui savez tenir une plume.
Hélas ! les tambours avaient beau résonner dans les rues, les carrefours et les places publiques, la liste des absents était grande, et les chefs cependant n'avaient aucune punition à infliger. Les vastes salles d'hôpitaux se trouvaient encombrées, un climat brûlant et les fatigues des marches forcées avaient clair-semé les rangs de nos braves; et au moment du départ, le cœur de Maurice-Mathieu saignait de se voir condamné à traîner dans de lourds chariots les soldats qui avaient déjà si bien payé leur dette à la patrie.
Les petits détachements cantonnés dans les environs de Barcelone venaient les uns après les autres grossir le noyau général, et les moins intelligents des soldats virent bien que tout était fini pour eux dans cette Catalogne, où s'étaient faites tant de belles actions, où s'étaient commis tant de brigandages.
Pujol avait rassemblé ses guérilleros épars ; tous • itaient consignés dans leur caserne, prêts à se rendre, l'escopelte sur l'épaule, au poste qui leur serait assigné, et demeuraient convaincus qu'ils ne pouvaient plus rester, sous
peine de la polence, sur une terre qu'ils avaient arrosée de tant de sang.
L'intrépide chef de cette bande infernale souffrait phis que tous de cette retraite inattendue , il laissait là les testes vénérés de sa mère et de sa sœur, et il partait avec la certitude que l'infâme Marceline Ferez jouirait désormais paisiblement du fruit, de ses bassesses et de son crime. Vingt fois déjà il avait pris la résolution de se cacher dans «ne retraite obscure, d'aller toutes les nuits à la recherche de son ennemi dés que les Français auraient traversé la frontière, et de châtier le misérable en fouillant dans sa poitrine avec la pointe du poignard, et de livrer ensuite sa propre tête au bourreau.
Mais Beppa, qui le trouvait souvent plongé dans ces amères réflexions, prenait doucement la figure du guérillero dans ses mains caressantes et lui disait :
— Tu es fou, Pujol, de te désespérer ainsi. Vis, mon ami, pour la vengeance, mais ne t'immole point à elle. Le cœur de Marcelino Ferez et le cœur de Pujol ne doivent pas être pesés dans la même balance, l'or ne s'oppose point à la boue; tu es noble et généreux, toi, mon brave Pujol, et celui pour qui tu voudrais perdre la vie est vil et méprisable. 11 faut de la raison, même dans le malheur, et je ne veux pas qu'on t'accuse de faiblesse. Allons, mon mii[uelet, songe à ta femme qui t'aime d'une passion si ardente, songe à ton enfant dont tu seras l'orgueil, songe à les guérilleros, qu'il serait flétrissant d'abandonner.
Mais ces heures passaient vite, et Pujol s'apercevait aisément que la feinte joie de Beppa n'était mise en œuvre que pour désombrir un front où la douleur commençait à tracer de profondes rides.
— Que le présent ravive l'avenir et le colore, disait Pujol, cela est dans l'ordre de la nature; mais il est sans in-
fluence snr le passé, et rien n'efTace les plaies de Tâme qui ont résisté aux remèdes des premiers jours.
Beppa venait de s*nsseoir comme un enfant sur les genoux de Pujol, et jouait avec ses cheveux noirs bouclés quand le guérillero, honteux qu'on osAt le prendre pour dupe d'un stratagème dont le succès Taurait humilié à ses propres yeux :
— Que tu es folle! dit-il d'une voix sévèrement caressante, que tu es folle, mon enfant ! Peux-tu sourire avec tant de grâce et d'abandon au milieu du deuil qui nous cercle de toutes parts? La guerre touche à sa fin, et nous vivons de la guerre : en exécration aux Espagnols, lu sais si les Français nous aiment. Nous voici sans patrie, sans asile, sans amis, sans protecteurs.
— Et notre poignard ! et notre escopette ! s'écria Beppa en se redressant comme une lionne ; n'as-tu plus aucune foi en eux, et ne comptes-tu plus sur leur secours au moment du péril?
— Toi et moi contre tout un peuple ! dit Pujol avec amertume.
— Eh bien! répliqua Beppa en se rapprochant du guérillero, n'y a-t-il pas encore de la gloire à succomber en face de tant d'ennemis? Allons, allons^ Pujol, ne te laisse point abattre. Ce n'est pas toi qui es vaincu, ce sont les Français en masse. Tes miquelets, si tu veux toujours les commander, ne t'abandonneront pas, et feront encore trembler l'Espagne. Dis à Saletas de brûler Barcelone, et demain Barcelone sera en cendres. Ordonne à- Mathias, s'il n'est pas encore parti comme il t'en a menacé, de dévaliser les églises, et les autels seront renversés. Qui veux-tu que je perce de monslylet? Parle, Pujol, parle, et tu seras obéi. Ton rôle est-il donc si méprisable que tu veuilles y renoncer, Pujol? Quand on a commencé comme toi, il ne faut pas finir en capucin. Le chef de la formidable guérilla.
iS
devant laquelle Français et Espagnols ont si souvent pris la fuite, doit mourir chef de guérilleros, n'eût-il que Saletas et Beppa sous ses ordres.
— Va, ce n'est pas la résolution qui me manque, ce n*est pas mon âme de bandit qui me fait défaut, c'est autre chose qui me brise et me brûle. Je quitte l'Espagne, et je ne suis pas vengé, je passe les Pyrénées, et je laisse tranquille dans son crime un lâche qui m'a tué ma mère et ma sœur. Je vois d'ici Na^xelino Ferez se riant de mon désespoir et insultant à mes hrmes. Je le vois cherchant au cimetière les derniers restes de ma mère et de ma sœur, et jetant au vent leurs cendres vénérées. Beppa, nous quittons Barcelone, et Marcelino Ferez va y rentrer en fier hidalgo pour, insulter à d'autres jeunes filles, pour outrager d'autres vieilles mères. Beppa, nous quittons Barcelone, moi comme un fugitif, toi frappée de l'anathéme qui me poursuit et comme une parjure, car tu m'avais promis Marcelino Ferez, que tu as deux fois arraché de mes mains. Essayeras-tu de me consoler avec le présent* et avec le passé?
— L'avenir est à nous, Pujol, et Dieu sait ce qu'il nous réserve.
— Il n'y avait d'avenir pour nous qu'en Espagne ; et demain, ce soir peut-être, nous quittons l'Espagne.
— Nous y rentrerons quand tu voudras, Pujol. Le monde est la patrie des braves. Nous saurons bien nous tailler une place quelque part que nous poussent nos désirs.
— Tu es une noble fille, Beppa, mais l'infortune a tué mes espérances. Il me semble que je n'aurai plus d'énergie que pour le meurtre.
— Tu en auras toujours pour la piété, Pujol, et je veux le retremper sur la tombe de la mère. Nous quittons l'Espagne, m'as-lu dit; eh bien ! ta dernière visite doit être à
la place qui couvre les cendres de ta mère, ton dernier adieu doit être à la terre qui couvre les restes de ta mère et de ta sœur. Pujol, veux-tu que je t'accompagne? Le culte de la vieillesse et du malheur est aussi une religion sainte. Viens, Fujol, viens t*agenouiller sur la tombe qui s*est ouverte et fermée depuis si peu de jours. Crois-moi, les larmes ont aussi leur douceur, et il y a des amertumes qui consolent et ravivent.
Les deux miquelets allaient sortir, quand un planton, envoyé de Tétat-major par le brave général Ordonneau , dont le nom se rattache à tant de glorieux faits d*armes, entra dans la chambre de Pujol.
— Commandant, une dépêche du gouverneur.
— Est-ce Tordre du départ?
— Je rignore.
Pujol ouvrit la missive et lut ce qui suit :
« Commandant, que vos troupes se tiennent prêtes dans leur quartier. Elles formeront Pavant-garde des régiments qui vont se mettre' en route pour la France. En attendant, je vous donne avis que trois cadavres de Français assassinés ont été trouvés ce matin dans un fossé, â quelques pas de distance de la petite chapelle de Saint-Cyrille, prés de Saria, et que la voix publique accuse les religieux de ce presbytère du meurtre de nos camarades. Je vous abandonne le soin de notre vengeance; que les coupables soient punis . »
— Il suffit, dit Pujol d'un ton bref au planton. Je vais chercher mes guérilleros, me mettre â leur tète, et mon adieu â Barcelone aura du retentissement.
La réponse de Pujol était ainsi conçue :
« Général, les capucins qui desservent la chapelle de Saint-Cyrille sont capables de tout, et le meurtre des trois Français doit leur être imputé. Dans deux heures j'aurai
MS PUJOU
oblenn satisfaction de ces drôles que vos bontés ont rendus incorrigibles. »
Pujol courut à la caserne de ses bandits, et en leur annonçant Texpédition projetée :
— Je n*ai besoin, leur dit-il, qw d'une cinquantaine de braves : que ceux qui veulent m'accompagner passent de ce côté de la salle.
Toute la bande changea de place.
— £h bien ! soit, leur cria Pujol, ce sera une promenade, un délassement. On assure que la cave des capucins est bien pourvue : enfants, je vous abandonne la cave. Quant aux vases et aux images d'or de la chapelle, que nul n'y touche, j'en ferai des parts égales qui vous seront distribuées, et qui vous aideront peut-être à vivre désormais en honnêtes gens. Vous le savez, mes braves, nous quittons TEspagne avec les Français, et c'est aujourd'hui noire dernier triomphe.
La bande de guérilleros se mit en marche avant le coucher du soleil, ayant en tête Pujol, qui donnait le bras à Beppa et à Saletas, dont le morne silence attestait la profonde douleur.
— Tant de sacrifices inutiles, tant de sang inulilemeut versé, dit enfin Saletas à son ami ! Tu voulais, toi, Pujol, une vengeance particulière et l'indépendance de la guérilla. Moi j'avais rêvé la liberté de mon pays, et le voilà retombé sous le joug des moines. Pujol, nul de nous n'a accompli sa mission.
— Lulteraîs-tu contre les flots de l'Océan? répondit froidement le chef des bandits ; ta main est-elle assez puissante pour arracher le Ganigou de sa base? Crois-moi, Saletas, un peuple qui veut vivre dans l'abrutissement est plus difficile à dompter que celui qui lutte pour son indépendance. De la Catalogne seule pouvaient partir les rayons qui auraient dû éclairer l'Espagne dans les ténèbres ; vois ce que
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la guerre a fait de la Catalogne : la peste avait commencé Tœuvre de deslruction, elle s*était entretenue par la paresse ; les dissensions politiques ont gangrené la plaie, les couvents vont achever la putréfaction. Saletas, les combats et les escarmouches de chaque jour nous ont laissé quelques intervalles pour la méditation, et je me suis dit qu'il y avait folie à se battre pour les masses. Tiens, mon brave, noire devoir est d'accompagner les Français jusqu'au delà des Pyrénées ; mais cette tAche accomplie, si tu y consens, si Beppa n'est point fatiguée du terrible métier que je lui fais faire, nous rentrerons en Catalogne avec quelques-uns de mes meilleurs miquelets, et nous vivrons de nous et pour nous; Tair est pur et libre sur les montagnes.
— C'est cela, dit Saletas avec exaltation, vivons et mourons en guérilleros !
— Dans les montagnes et aux dépens des grandes villes, poursuivit Beppa en pressant vigoureusement la main de ses deux amis.
~ En attendant, dit Pujol, voici la chapelle de Saint- Cyrille : demain on en indiquera la place: notre dernier jour en Catalogne doit être un coup de tonnerre.
Les moines, les capucins et les religieux qui s'étaient enfermés dans le presbytère ne s*atlendaient guère à la visite qui leur fut annoncée par quelques coups de carabine des soldats de Pujol, qui semblaient les inviter à capituler sans résistance. La nuit précédente, une vingtaine des leurs s'étaient détachés de la chapelle, avaient pris par divers sentiers le chemin de Barcelone, et on les avait vus quelques heures après se réunir en une sorte de c-onciliabule, charger leurs épaules de deux lourds fardeaux, et reprendre la route de la chapelle qui servait d'asile à leur vie mystérieuse»
Quand Pujol arriva, tout y était caU&e, tout y paraissait
endormi, et cependant un horrible sacrilège y mettait en émoi tonte la communauté.
Aux premières décharges des mousquets, plusieurs moines parurent aux fenêtres grillées, et demandèrent à haute voix le motif de ces menaces.
— Nous vous le dirons quand nous serons entrés, répondit Iriarte, l'un des bandits; ouvrez-nous les portes on elles vont tomber.
— Par ordre de qui venez- vous nous troubler dans nos prières ?
— Gela ne vous regarde pas; nous venons parce que c*est notre bon plaisir ; et puis trois cadavres ont été trouvés à quelques pas de cette chapelle, et nous voulons faire des perquisitions.
— Mais ce sont trois cadavres français, et vous êtes Espagnols.
—Les cadavres n*ont point de patrie, répliqua le miquelet, qui, pour la première fois de sa vie, faisait de la morale. Allons, allons, poursuivit-il en prenant son escopelte par le canon et en s'élançant vers la porte, qu'il fit mine de vouloir briser, ouvrez, ou nous cooimençons la sérénade.
— A qui appartenez-vous?
— A Pujol.
— Miséricorde! s'écrièrent les moines en se signant. Et où est voire capitaine?
— Ici ! s'écria le chef des guérilleros en sortant de derrière un pan de muraille où il se tenait caché. Je suis ici, et je viens vous imposer mes lois. Miquelels ! dit-il en s'adressant à ses braves, plus de paroles, plus de menaces; en action, et dans le presbytère !
La bande fougueuse s'élança, brisa les portes, envahit les corridors, pénétra dans la chapelle sans s'y arrêter, monta dans les réfectoires où les religieux étaient assem-
blés, et à peine eut-elle franchi le seuil qu'elle s'arrêta saisie d'un horrible spectacle.
Deux cadavres étaient là sur une table noire : le cadavre d'une vieille femme, le cadavre d'une jeune fille. Auprès d'eux, sous la table, deux bières ouvertes, d'où se détachnient, traînant sur le parquet, des linceuls, des voiles et des rosaires. Les moines tremblants, debout ou agenouillés devant le mur, attendaient que la bande infernale eût jeté* son premier regard d'observation, et frémissaient à l'aspect d'un homme petit, maigre, pâle, qui s'était arrêté comme devant une parole de Dieu, et dont les yeux caves disaient la profonde douleur. C'était Pujol... Pujol â côté de Beppa et de Saletas, qui le retenaient par la main comme dans deuxétaux: car, eux aussi, avaient tout compris, tout vu en entrant dans la salle sacrilège.
— Enfer et damnation! s'écria Pujol avec une voix terrible.
Et il tomba anéanti... Les guérilleros étaient immobiles comme les cadavres de la mère et de la sœur de Pujol, les moines récitaient â voix basse leur in manus, et quelquesuns même, voulant profiter de ce premier moment de stupéfaction et de terreur, essayèrent de prendre la fuite.
Beppa et Saletas s'étaient armés de leurs poignards, et les moines avaient reculé attendant l'arrêt fatal.
Il y eut un moment de silence.
Tout effort pour consoler Pujol eût été inutile, car il est des douleurs contre lesquelles le ciel même est sans puissance.
Pujol reprit ses sens, et calme comme un homme qui sort d'un paisible sommeil, résigné comme celui qui meurt sans appui au milieu de l'Océan, il laissa tomber d'une voix solennelle ces paroles ;
— Ainsi, les tombes de ma sœur et de ma mère ont été violées* leurs cadavres sont là, devant vos yeux, les
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infâmes profanateurs là aussi, sous vos mains. Faites un cercueil de vos couvertures de laine, enveloppez dévotement ces restes sacrés, agenouillez-vous avant de porter vos mains sur ces deux saintes créatures ; que douze d'entre vous sortent de cette chapelle, qu'ils choisissent un lieu solitaire non loin d'ici; qu'ils creusent le sol, et qu'enfin ma mère el ma sœur reposent en paix loin de 'toute profanation.
Douze guérilleros s'avancèrent d'un pas mesuré vers la table noire, les ordres de Pujol reçurent leur exécution, les rangs s'ouvrirent, les fronts se courbèrent une seconde fois, les yeux se mouillèrent de larmes, et une demiheure après les guérilleros rentrèrent éb disant à leur capitaine :
— Tout est fait.
— Non, pas tout! s'écria Pujol d'une voix de tonnerre; non, t)as tout encore, et Tœuvre est d peine commencée. Là sont deux cercueils; qu'on les place sur celte table. Les bières ne doivent point rester vides, il faut des vivres à la mort, il faut des habitants aux cimetières : à moi les deux supérieurs de la chapelle ! à moi les infâmes qui violent la sainteté des tombeaux 1 Les voici : qu'on s'en empare, qu^ils restent revêtus de leurs insignes, qu'on les plonge dans ces deux bières vides, qu'on les y cloue pour Téternité, et que les tombes de ma mère et de ma sœur se repeuplent.
Les deux moines furent saisis ; ils entendirent les coups de marteau des guérilleros qui les séparaient pour toujours du reste des vivants. Les douze bandits qui venaient d'enterrer la mère et la sœur de Pujol chargèrent leurs épaules de ce nouveau fardeau. On se remit en route après avoir tout pillé dans le monastère ; on l'incendia et l'on égorgea les religieux ; avant le jour on regagna le cimeière de Barcelone, on lança les deux bières dans les fosses
eDCore ouvertes, et quand la terre ne tombait pas, on entendait monter de profonds et sourds gémissements qui s'effacèrent petit à petit sous les couches épaisses amon^ celées par les fossoyeurs miquelets.
Pujol venait de passer par là.
Le lendemain matin, Maurice-Mathieu écrivit au chef de bandits :
ce Je vous avais demandé une réparation, vous exercez une vengeance. Pujol, il est temps que vous quittiez l'Espagne. Partez : nous nous mettons en route. »
La réponse de Pujol fut courte aussi :
« Général, si j'avais été humain, le ciel m*en aurait puni. J*ai trouvé dans la chapelle fatale les cadavres déterrés de ma mcre et de ma sœur ; et parmi les papiers arrachés aux flammes, la lettre que je vous envoie, et que je vous prie de conserver comme justiflcation de ma conduite. 2>
a Révérends pères, la mère et la sœur du bandit Pujol ont été enterréesenlieu saint, dans le cimetière duMont-Carmel, à Barcelone, à deux pas de la fosse de Leone Cabrai, et à six pas au-dessous de celle de Viliafranca. Si demain ces cadavres ont été arrachés à leur demeure, vous irez toucher trois mille piastres chez mon banquier Lopez y Dias ; vous brûlerez quatre cents cierges bénits, â mes frais, dans votre chapelle sainte pendant un mois et chaque jour, et je vous ferai confectionner un service en venneil par le plus habile orfèvre de Murcie.
a Mahgelino Perez. »
« Eh bien ! général, me blâmerez-vous encore ? ce que vous appelez vengeance est justice. Pas un moine de la chapelle de Saint-Cyrille n'est vivant, le presbytère n'existe
plus, et les deux tombes de ma mère et de ma sœur ne sont plus vides.
c Joseph Pcjol,
s Gooimandant de la terrible gaerilla. i
MORT DE SALBTA8.
Beppa entra chez le gouverneur avec cet air d'indépendance et de fierté que vous lui connaissez, et plutôt en soldat qui venait d'accomplir bravement et loyalement un devoir rigoureux qu'en coupable prêt à subir les reproches de son juge. Maurice-Mathieu ne put s'empêcher d*admirer cet air martial et noble de la femme du bandit ; ses regards la parcouraient avec une sorte de curiosité où se retrouvaient le respect et la vénération, et Beppa, qui s'en aperçut, laissa se poser sur ses lèvres orgueilleuses un sourire de satisfaction imperceptible.
— Vous venez de Besalu, sergent?
— Oui, général.
— Et vous avez mis ce village à feu et à sang?
— Oui, général.
— En aviez- vous reçu Tordre d'un de vos chefs?
— Non, général.
— Qui vous a portée à cet acte de vengeance et de cruauté?
— Pardon, général, je n*ai pas compris votre question. Maurice-Mathieu la répéta.
— Mon action est un acte de sévère vengeance, j'en conviens ; mais cette vengeance était une réponse à une bassesse et A une cruauté qu'il eût été lâche de laisser impunies.
MORT DE SALETAS. 209
— Mais la discipline militaire, dit le général avec sévérité.
— Mais le cœur! répondit Beppa avec un noble orgueil. — • Pujol vous avait vengée.
— Je n'avais pas vengé sa mère au cercueil, Je devais le faire.
— C'est par de semb)ables expéditions que vous vivez, que nous vivons tous en haine et en horreur aux Espagnols.
— Oh ! je leur rends ces deux sentiments, général, et j'espère bien le leur prouver encore dans mainte occasion.
— Oui, mais à Tavenir attendez mes ordres.
— Je les attendrai à Tavenir, général, car Pujol, inon mari, n'a plus une sœur, une mère à défendre.
— Vous garderez les arrêts forcés pendant huit jours. " Si j'ai commis un crime, ce n'est pas assez, et ma
vengeance est un crime ou une noble action.
— C'est une question que je n'examinerai pas. Mais votre désobéissance...
— Personne ne m'avait défendu d'aller à Besalu, général, et, me l'eùt-on défendu, j'avoue que j'aurais désobéi.
— Ces sanglantes réactions rendent cependant notre position plus critique, d'horribles représailles sont exercées, on assassine nos soldats sur les grandes routes, et c'est principalement la guérilla dont vous faites partie qu'on rend responsable de tant de cruautés.
— Essayez de la dissoudre, et vous verrez ce qui arrivera.
— Qu'arrivcra-t-il ?
— Que sais-je ?
— Vous le savez, dites.
— Me permettez-vous, général, de vous parler a V3C la même franchise?
— Parlez.
— Eh bien ! sans nous, monsieur le gouverneur, sans
la salutaire frayeur que nous inspirons, vos troupes mourraient de faim dans cette province, une des plus riches d'Espagne, tant les moines et les religieux de tous ordres vous feraient une guerre sourde, infernale, qui vous priverait de vos meilleurs soldats ; il n'y aurait pour vous ni sécurité sur les routes, ni repos ni calme dans les rues et dans vos demeures. Le poison viendrait en aide au fer, et vos hommes succomberaient à d'horribles tortures. Jeune encore, je connais l'Espagne que j'ai parcourue en vagabonde, mais ijuej'ai étudiée par instinct; vous la foulez, mais vous ne la possédez pas. Le malheur a secondé mon intelligence, j'ai cherché à comprendre à un âge où à peine on se laisse aller à la vie, et mes compagnons, gilauos comme moi, me traitaient de folle et d'idiote, eux, les plus avancés des hommes, moi qui les devançais tous. A leur école de paresse et d'insouciance, j'ai pourtant appris le travail et l'activité, mon cœur et mon amour pour Pujol ont fait le reste. Fatale exception, je me suis lancée dans la carrière périlleuse que le ciel a ouverte devant moi, et je suis devenue homme fort et énergique, de femme obéissante et timide que j'aurais dû être. Ma tendresse pour Pujol m'a grandie aux yeux de tous et surtout aux miens. J'ai de la vanité, de l'orgueil, parce que je sais ce que je vaux, et je vaux beaucoup par mon âme. Il y a chez moi une telle exaltation, un tel dévouement pour mon mari, que, s'il m'ordonnait de vous trahir, de le trahir lui-même, je crois que je lui obéirais. Je serai bientôt mère, général, j'ignore le sort que Dieu destine â mon enfant (je crois en Dieu, moi ) ; eh bien ! mes prières de tous les jours sont pour qu'il lui fasse un cœur et une âme semblables en tout i mon âme et â mon cœur. Il aura sans doute des jours de malheur, des nuits d'angoisse ; mais le sentiment qui me fait vivre ennoblit tout, et je vous jure qu'il y a du bonheur dans cette infortune.
MORT DE SALETAS. 271
— Continuez, continuez, je vous écoute avec tant de plaisir !
— C'est bien cela, je vous amuse.
— Non, vous m'intéressez, dit le général avec bonté.
— A la bonne heure. Je savais, général, que vous désiriez connaître les mille aventures de ma jeunesse errante, les mille misères de mon existence de gitana, à laquelle j'ai longtemps été condamnée, et si je ne vous ai encore parlé que de mes sentiments, ah ! c'est que mes sentiments sont tout mon être, et que je mourrais s'ils perdaient jamais de leur violence et de leur sainteté. J'ai vécu jadis dans les cavernes, dans les bois, sur les grandes routes, dans les creux des rochers, le plus souvent sans pain et sans nourriture, traquée par les hommes et les bêtes fauves ; vous voyez que ma vie n'a pas trop changé, et que mon corps a résisté à toutes les fatigues, à toutes les douleurs C'est qu*il m*a fallu deux âmes au lieu d'une, et que je les ai trouvées. Le coup qui frappera Pujol me frappera, et il est écrit là-haut qi:e je mourrai quand il mourra.
— Superstition !
— Religion, voilà tout. Je ne juge la politique que par les événements. Tout ce que des soldats peuvent faire pour pacifler une province, vous et vos généraux Tavez fait; tout ce que des bandits peuvent faire pour la soumettre, Pujol et ses officiers l'ont fait aussi. Nous n'avons réussi ni les uns ni les autres, et la guerre est ici dans tons les cœurs, dans tous les yeux, dans les villes, dans les campagnes, dans les airs ; s'il ne se trouvait plus d'Espagnols pour vous combattre, vous auriez le climat pour ennemi, et si le climat était sans puissance, la peste viendrait se ruer sur vous et vous briser les membres. Croyez-moi, général, l'Espagne ne peut être vaincue que par l'Espagne.
— Mais c'est un cours complet de politique que vous me déroulez là.
— Politique ou morale, ce n*est pas l la question. Elle est dans le mensonge ou dans la vérité. Ai-je dit vrai ou faux? c'est à vous de décider. Ce que je vous confie en ce moment, je Tai caché à Pujol, car lui, général, il vous haïssait quand vous êtes entré dans son pays, et il vous hait peut-être encore, mais il vous a juré dévouement et fidélité, et les tortures ne lui feraient pas trahir sa parole. Si je lui ai caché ce que je vous dis, c'est que je ne veax pas qu'il se laisse aller au découragement, et qu'il n'y a de repos à espérer pour lui que dans la vengeance. Marceline Ferez une fois dans la tombe, la carrière de mon mari sera remplie, et une balle ou un stylet fera le reste. Moi, je me trouverai lé pour le suivre où il ira... Maintenant, j'ai dit. Je vous obéis, général, et je me rends aux arrêts.
— Attendez...
— Une porte s'ouvrit. Pujol se montra, il avait tout entendu, et il s'avança en tendant la main à Beppa.
— Tu m'écoutais; était-ce une épreuve?
— Je te voyais triste, ma femme, et j'étais alarmé. —Je vaux mieux que toi, Pujol ; je l'aurais deviné, moi.
— Au reste, la leçon ne sera pas plus perdue pour moi que pour le général, et, de mon côté, je vais tâcher de faire mentir tes prévisions.
— Vos arrêts sont levés, sergent, je vous nomme adjudant sous-officier.
— Il parait qu'on gagne plus à parler qu'à se battre, dit Beppa en souriant.
— J'avais déjà signé votre nomination.
A peine cette conversation avait-elle eu lieu, qu'un courrier extraordinaire^ venant de Paris, demanda à être introduit. Il avait échappé comme par miracle aux petites et audacieuses guérillas postées sur les hauteurs de la route pour dévaliser les voyageurs et les militaires isolés; ses
MORT DE SALETAS. 273
vêtements, ainsi que son chapeau, percés de balles, altestaient les périls qu'il avait courus.
Le général ouvrit les dépêches d*une main prompte et s'écria en se frappant le front : — Allons, il faut quitter l'Espagne, il faut battre en retraite; la Catalogne ne nous appartient plus, tout est fini.
— Mauvaises nouvelles î dit Pujol en jeUnt çà et là son regard scrutateur.
— Détestables. Russes, Autrichiens, Prussiens, Bavarois, menacent le nord de la France. Quand des hommes toujours vaincus font entendre des cris d'envahissement, c'est que la victoire est à eux.
— Que ferez-vous, général?
— J'obéirai ; mais nous sommes dans une fausse position.
— Disposez de mes coquins.
— Les vivres manquent.
— Disposez de mes coquins.
— Nos caissons sont à sec.
— Disposez de mes coquins.
— Quelle sera potre avant-garde?
— Mes coquins.
—■ Etl'arriére-garde?
— Je serai partout.
^ Ce ne sont pas les balles ennemies qui me font peur, j'ai des soldats; mais perdre d'un mot et en fin seul jour le fruit de tant de dangers, voilà ce qui me brise l'Ame.
— Enfin qn'ordonnez-vons?
— Rendez-vous à votre quartier, commandant; tenez vos gens sous la main et soyez prêts au premier signal.
— Les arrêts de ce drôle sont donc levés? dit Pujol en souriant et en louchant le menton de Beppa.
•» Ils le sont, quoique sa conduite à Besalu...
— Pardon si je vous interromps, général, mais je ne
paîs oublier ma mère, et tôt ou tard Besalu aurait été incendié.
Le bruit du prochain départ de l'armée pour le RoussiU Ion vola bientôt de bouche en bouche; le coeur des vrais Espagnols, de ceux qui regardent pour quelque chose rhonneur national, se gonQa de vanité, et de sanglantes représailles se préparèrent dans les ténèbres.
Les rues de Barcelone furent teintes de sang; les poignards longtemps assoupis se réveillèrent, les ardentes passions comprimées par la terreur se jetèrent au dehoi^s, les menaces des premiers jours d'envahissement eurent un écho aux jours d*adieu, et chaque piéton, en passant auprès d'un autre piéton, cachait sa main droite dans sa poitrine pour y chercher la poignée de son stylet.
Mais un homme était là, debout au milieu des convulsions de tous les partis, pour faire payer cher aux Espagnols réveillés le sang qu'il avait juré d'épargner. Cet homme, c'était Pujol. Il avait dit à sa bande :
— Deux poitrines contre une, c'est un taux légal. Et les .soldats lui avaient répondu :
— Nous t'en donnerons trois, et pour peu que tu le veuilles tu en auras quatre.
I/h crêpe funèbre planait sur toute la Catalogne, et quand les armées françaises se mirent en route pour le retour, on laissa couché sur le sol le cadavre à demi consumé d'un homme de cœur, de l'ami le plus dévoué du célèbre bandit. Oh! que son agonie fut horrible!
L'incendie, le meurtre et l'assassinat signalaient eu tous lieux le passage de la redoutable guérilla, de laquelle deux chefs seulement s'étaient volontairement éloignés. Mathias et Francisco Marini, montés sur une tartane légère, voguaient vers la terre sainte.
Les populations en délire fuyaient à l'approche des bandits, et les pelotons français traversaient un désert troublé
MORT DE SALETAS. 275
seulemeût de temps à autre par le bruit lointain des escopettes et des tambours.
Pujol fuyait aussi : il fuyait le sol maudit sans avoir pu frapper Marcelin© Ferez; il laissait là, derrière lui, les ossements de sa mère el de sa sœur, et sa rage poussée encore par l'amour et la vengeance valait les plus horribles supplices à ceux qui tombaient entre ses mains. De quel poids eût été la parole de Maurice-Mathieu ou celle de Lamarque? Pujol cherchait des hommes à tuer, des mères à frapper sur le cadavre de leurs enfants, et il fallait à Pujol les cadavres des enfants, des hommes et des mères. 11 y avait joie et fête parmi la milice, et Beppa el Saletas jouaient du poignard en miquelets qui n'avaient jamais compris la pitié ou le remords. Pujol avait dit : « Tues ! » et sa bande tuait.
Dans une de ses chasses à travers les bois de sapins qui bordent un passage difficile, non loin de Figueras, Tintrépide et généreux Saletas avait été surpris par une vingtaine de guérilleros de la bande redoutée de Pueblo. Reconnu, il fut à rinslant condamné à être brûlé vif, et avant Texécution chacun lui Crachait au visage et Toutrageait de la façon la plus cruelle.
— Laissez-lui toutes ses forces, dit aux plus acharnés le chef de la horde, laissez toutes ses forces à ce tigre, afin qu'il sente mieux la douleur. Vite, qu'on le lie vigoureusement à un pin et qu'on mette le feu à l'arbre. Que ne tenons-nous avec lui son brigand de capitaine et sa gitana de malheur I
— Vous n'aurez ni la gitana ni mon capitaine, lâches que vous êtes! répondait fièrement Saletas; mais quand je trouvais quelqu'un des vôtres, je le tuais et je ne l'insultais pas ainsi, canailles ! Montrez-vous donc vrais guérilleros, puisque vous en portez le nom.
— Non pas, non pas, chien, loi réponditK)n en le flagel*
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lant, tu seras d'abord insulté comme ta le mérites, et tu mourras ensuite comme un bon petit saint Laurent. De quoi te plains-tu? Ne gagnes-tu pas la palme du martyre? Et, tandis qu'à ces brutales paroles le brave Saletas répliquait par le silence et le sourire du mépris, on amassait des feuilles sèches et Ton entourait de branches résineuses les jambes de Fami le plus dévoué de Pujol.
— Chante donc, lui dit un des brigands, chante un cantique dévot.
— Non, j*aime mieux le cracher à la face, tiens!
— Oh ! cela n'éteindra pas le feu, mon garçon, et tu dois sentir qu'il commence à piquer. Est-ce vrai, courageux Saletas?
Une fumée noire tourbillonnait déjà et s'élevait en lugubre spirale au-dessus des arbres de la forêt; à son aspect, Pujol, alarmé de l'absence de son fidèle, dit tout bas à Beppa et à deux ou trois autres miquelets qui l'entouraient :
— Par ici, mes compagnons, suivez-moi en silence, Saletas n'est pas loin.
La flamme pétillait, les membres de Saletas se tordaient sous la douleur; mais pas une plainte, pas un soupir ne s'échappait de son âme. Un vent violent poussait des langues de feu sur sa mâle figure, sa peau dure commençait à se crevasser, son sang tombait eu caillots, encore quelques minutes et il poussait le dernier râle, quand un grand cri retentit au moment où, épiant l'agonie, un bandit répétait à Saletas :
— Mais crache donc encore I
— Crache ton âme, dit Pujol en s'élançant comme un lion et en lui perçant la gorge de son poignard.
Aussitôt lui et les siens délient l'infortuné et l'éloignent de la flamme; son corps n'est qu'une plaie; chacun de ses camarades se choisit deux victimes, et ils restent bientôt seuls prés du fatal bûcher.
— Mon brave ami, dit Pujol en se jetant à genoux auprès de Saletiis et en répandant des larmes, quelle mort horrible!
— Oui, cela fait mal, bien mal, répondit celui-ci d'une voix mourante; celte flamme brûle plus qu'une balle. Bon Andreu, poursuivit-il encore, des prières, n'est-ce pas? Oui, prie, prie, mon camarade, il y a des consolations dans toutes tes paroles; mais la torture est si horrible que j'entends à peine les tambours qui s'élo'.gnent; fuyez, amis, laissez-moi, n'essayez pas de m'emporter, le sol tient â mes chairs ouvertes. Andreu, Andreu! Adieu, mes amis, adieu, capitaine, adieu, mon fidèle compagnon! Encore un service, Pujol! achéve-moi, je t'en prie; les souffrances me feraient peut-être maudire le métier que lu m'as appris.
— Oui, tu as raison, mon ami, dit Pujol d'une voix creuse; je te serai utile et dévoué jusqu'au dernier moment. Adieu.
Une détonation se fit entendre, une cervelle sauta en l'air, et les guérilleros au désespoir rejoignirent le gros de l'armée qui venait de franchir le défilé.
La terrible bande pleura Saletas presque autant qu'elle aurait pleuré Pujol. Le major jura de le venger et il tint parole, car la route de là au Perthus ne fut qu'une large traînée de sang.
Il leur fallait en effet du sang et des larmes â ces hommes de fer qui se voyaient ainsi brisés dans leurs espérances et se trouvaient forcés d'abandonner un pays où ils pouvaient vivre impunément de ranines et de meurtres.
D'un autre côté, il y avait uue sorie de découragement chez cette horde infernale, et rien ne se posait devant elle pour la ramener à l'amour de sa première vocation. Mathias était parti, Marin! avait pris avec lui le chemin de Jérusalem (1); quelques-uns des chefs bandits nourrissaient encore dans leur âme cette mâle énergie, ce courage indompté qui les avait faits si forts et si redoutables; mais, je l'ai dit, le départ des Français ne leur laissait que la possibilité d'une vie honnête et laborieuse, et le travail et la probité étaient à peine compris par l'armée de Pujol. Ne pas voler, ne pas mendier et ne pas tirer le poignard oul escopette contre tout piéton, riche ou pauvre, égaré dans sa route, c'était ne pas vivre. Les scélérats sous les ordres de Pujol n'auraient pas balancé entre une courte existence de périls accompagnés de meurtres et une longue série de jours de calme et d'honnêtes plaisirs. Il y avait vanité chez eux à se dire bandits; ils se glorifiaient du titre de bri* gands, et, après une expédition dans un bourg ou en rase campagne, vous les entendiez se vanter hautement de lâchetés et de forfaits qu'ils n'avaient point commis. L'odeur du crime reste longtemps sur les habits de l'assassin, et l'âme des scélérats de cette bande infernale ne se plaisait qu'au parfum des cadavres.
Quant au chef de la bande, il ne changeait pas; c'était toujours Pujol, le hardi guérillero, l'incendiaire sans pitié, le Catalan fanatique sans cesse occupé de sa vengeance personnelle. Les catastrophes avaient beau s'amonceler sur
(1) Par un dos plus singuliers hasards du monde, l'auteur de ce livre a trouvé à Yahoo, une des lies Sandwich, le Marini dont i! est ici question. Il vivait là bas en parfait honnête homme, fort considéré de Tamahamah, roi de cet archipel, et apprenait la culture des terres et quelque peu de morale aux sauvages habitants dont il était entouré. Plusieurs pages des Souvenirs d'un Aveugle sont consacrées à Marini.
son front de bandit, il luttait avec l'ardeur d*un jeune taureau contre le courroux des hommes et du ciel; il défiait les événements les plus sinistres, et, le bras au bras de fieppa, il se croyait au-dessus de toutes les calamités humaines.
C*est elle surtout, la noble gitana, qu'il fallait voir à la tête de la guérilla bondissant comme une biche, indépen* dante comme une lionne au désert, appelant à elle par son activité martiale les balles ennemies et ne pouvant pas croire à la possibilité d'une chute. Elle s'apercevait que de temps â autre la constance de Pujol était à bout, que son énergie lui faisait défaut; mais alors, plus grande encore par le malheur de celui qu'elle aimait d'une passion si vraie, elle trouvait dans sa tendresse alarmée de ces mois de consolation et d'ivresse, de ces regards de douloureuse quiétude comme en doivent laisser tomber les anges aux pieds de l'Eternel.
— Allons, allons, mon ami, lui disait-elle en lui frappant familièrement sur l'épaule, il faut des nuages au ciel pour que son azur nous semble plus doux quancl l'orage a passé. Allons, allons, mon guérillero, sois digne de ton passé pour te consoler de ce triste présent et te donner des forces pour l'avenir. Il n'y a que les âmes faibles qui se laissent abattre; que dis-je? il n'y a que les corps sans âme qui succombent. Et puis, que dirait la guérilla si elle te voyait ainsi anéanti? sais-tu qu'elle rougirait de t'avoir si . longtemps obéi? sais-tu qu'elle n'oserait plus prononce»* à haute voix le nom formidable de Pujol?... Courage donc, mon brave, ne courbe que devant moi ta tête sur ta poitrine; car je sais que lu n'éprouves de vrais chagrins que pour ta Beppa ; mais devant le% intrépides, en plein jour, en face de l'armée française qui l'admire, tu dois toujours être Pujol, toujours le chef des plus hardis bandits de toutes les Ëspagnes.
Pujol prenait avec une sain te ferveur la main de sa femme; un long et douloureux soupir s'échappait de sa poitrine; son sang attiédi circulait avec plus de liberté.
Hélas ! il avait perdu soh cher et intrépide Saletas, son ami le plus dévoué, le compagnon de tous ses périls, et se sSntait mortellement frappé au cœur.
— Pour que je retrouve mon courage énervé, répondit* il à Beppa, il faut que Saletas soit vengé, il faut que la vie de cent Espagnols me paye une vie si chère; et le puis-je, quand demain, sans doute, j'aurai dit adieu à celte Catalogne maudite, où je hisse les restes sacrés de Saletas, de ma sœur et de ma mère, et où Marcelino Perez va de nouveau jeter impunément le deuil dans les familles?
— En une nuit on fait de grandes choses; Pujol, veux-tu l'essayer ?
— Que ta voix soit donc entendue, Beppa ! je ne veux pas que Saletas, en l'autre monde, ait un seul reproche à jeter à la face de Pujol. Voici la grande route que suit l'armée française; là est un sentier qui mène à Gastillo, suivons ce sentier, et que l'enfer nous accompagne.
C'était à la pâle lueur de quelques étoiles à demi voilées; une longue traînée noire zigzaguait sur les routes déchirées par le passage des troupes et les roues des chariots portant les malades et les blessés.
C'était aussi un silence solennel, un saint recueillement ainsi qu'on le garderait au dernier râle d'un ami ; et de toutes ces poitrines de guérilleros en combustion ne s'é- . chappait aucune plainte, ne s'exhalait aucun soupir.
Hélas! l'agonie des meurtres, des incendies , des brigandages, avait entendu sonner sa dernière heure, et la vie du bandit qui avait si longtemps obéi à Pujol ne voyait devant elle qu'un avenir de quelques pas. Ils allaient, ils allaient tous, parce qu'on leur avait dit d'aller ; ils ne regardaient plus à l'horizon qu'ils trouvaient trop éloigné, et leurs yeux
ternes et farouches, attachés au sol sur lequel ils posaient un pied débile , semblaient y mesurer la profondeur de la tombe qu*ils croyaient sentir se refermer sur eux.
Quand les âmes fortes, quand les corps robustes sont saisis par une commotion inattendue, la réaction est terrible. Ils ont trop de vigueur pour succomber à une tiède attaque, et les puissantes douleurs ont seules le pouvoir de les arrêter.
L*armée de Pujol était donc abattue, mais les tortures et la mort ne Tauraient point épouvantée, et elle souriait avec mépris aux éclairs qui, non loin du village vers lequel elle se dirigeait, ouvraient les nuages taillés en fantômes et aux éclats de la foudre dont les échos des collines répétaient sourdement les murmures.
La nouvelle de la mort de leur magnanime capitaine Saletas les avait frappés au cœur; ils aimaient ce brave, et, sans le comprendre, ils l'entouraient de respect et de vénération ; ils plaignaient et admiraient tout d la fois Pujol de lui avoir brisé le crâne pour lui épargner une torture.
— Quel homme que cet homme ! disait-on dans les rangs en se serrant la main. 11 était au niveau de Pujol au moins, et une armée ne lui aurait pas fait rebrousser chemin, pour peu qu'il eût reçu Tordre d'aller en avant.
^ Par Satan ! disait un autre, je donnerais les cent piastres que je garde dans ma ceinture pour une de ses chemises ou une de ses espardillas.
— Pour deux fois cette somme tu n'aurais pas deux chemises de Saletas, répliquait un troisième ; car il n'en possédait qu'une seule, puisqu'il nous vêtissait de ses hardes, chacun à tour de rôle, et qu'il envoyait presque toutes les nuits des provisions et du linge aux malheureux habitants des granges ou des villages incendiés.
— Et puis, quelle amitié sainte pour le commandant? quelle vénération pour sa femme!
— Saletas était plus qu'un homme.
— C*est vrai; c'était deux hommes.
— Si j'avais été là J'aurais brigué l'honneur de lui lirûier la cervelle, à la place de Pujol. Je ne l'aurais pasmnmiué, va.
^ Ni moi non plus.
— Ni moi.
— Ni moi.
— Ils l'ont lâchement garrotté à un arhre et ils l'ont rôti, les misérables !
— Il n'a pas poussé un cri devant eux, au moins, et pourtant c'est chaud le feu....
Kn ce moment un éclair brille, le tonnerre fait trembler le sol et une partie de la bande des guérilleros se trouve renversée dans la boue. La foudre avait tué six hommes; Beppa serrait dans ses bras Pujol, ébranlé par le choc, et de son manteau semblait le protéger contre la colère céleste.
En quelques instants, la bande fut sur pied; une douzaine de blessés restèrent sur la route, et la colonne, un peu appauvrie, s'avança vers le village sur lequel elle avait projeté de se ruer pour venger la mort de Saletas.
— Camarades, leur avait dit le commandant de la guérilla, vous venez de perdre votre plus bravç offlcier, et moi mon ami le plus dévoué. Il se tordait sous les douleurfl| il se crevassait sous les atteintes du feu ; je suis arrivé prés de lui, il m'a tendu la main, il m'a demandé grâce.... Je l'ai achevé. Camarades, Saletas est mort; il c«t mort de la mort des vrais miquelels ; ne ferez-vous rien pour votre chef, pour le compagnon de vos fatigues? Répondez, guérilleros; ne devez- vous rien â la mémoire de Saletas?
— Ordonne, Pujol, s'était écriée la bande formidable, ordonne, et nous allons t' obéir. Faut-il aller brûler Barcelone ou Séville , Grenade ou Madrid? Parle, commande, marche à notre tête, et nous te suivons. Nous n'avons pas
besoin de la France, nous ne voulons pas de la France ; TEspagne nous suffit : vive FËspagne ! puisque nous y laissons les restes de notre ami Saletas I
— Ce que vous me proposez est impossible, mes braves; mais auprès de nous, presque sur la route que nous avons à parcourir, sont des villages et des Espagnols ; ce sont des Espagnols qui ont brûlé Saletas, mort aux Espagnols !
— Mort aux Espagnols 1 cria frénétiquement la horde sauvage.
Maurice-Mathieu, Decaen, Lamarqne, qui savaient le désespoir de Pujol, et qui prévoyaient que la vengeance du bandit serait terrible, lui avaient confié la défense des passages les plus difficiles ; mais Tinsoumis guérillero s'était cru en droit de désobéir aux ordres qu'il avait reçus , et il venait de faire une trouée vers Castillo, dont le clocher blanc s*était dessiné dans les nuages à la lueur d'un éclair.
Une pluie rapide et glacée inondait le sol, la route parcourue par les guérilleros devenait impraticable ; les fusils, les tremblons, les escopettes n'étaient plus bons qu'à servir d'appui ; les forces épuisées des miquelets n'ôtaient rien à leur énergie; ils tombaient dans des ravines profondes, se relevaient pleins d'ardeur, et le nom sacré de Saletas qui sortait de leur bouche les ravivait au milieu de la tempête qui les embrassait.
Pujol et Beppa, forts comme deux rocs, intrépides , infatigables, indomptés, ouvraient la marche, jetaient des paroles d'énergie à leurs camarades épuisés, et montraient à quelques pas d'eux le village où ils devaient exercer de justes représailles et réparer leurs forces.
Le tonnerre grondait avec une majesté imposante et terrible, les éclairs se succédaient si vifs, si rapides, que les yeux s'en trouvaient blessés, et que la nature entière était là, pétillante comme au sein d un vaste incendie. Les {gouttes d'eau tombaient maintenant larges et rares, une
odeur de soufre gênait la respiration et pesuit sur les poitrines haletantes ; les arbres qui bordaient la route gémissaient sous une brise é Tair, et les guérilleros au milieu de ce chaos, éclatant et ténébreux à la fois, juraient au lieu de prier, et serraient avec rage le manche de leur stylet, comme s'ils avaient voulu lutter contre la tempête.
— Nous allons enfin nous reposer, cria Pujol d*une voix retentissante, dans le court intervalle d*un coup de tonnerre à Tautre; courage, mes enfants, nous touchons au port : amorcez vos escopettes, frottez vos poignards et songez à votre ami Saletas que vous avez juré de venger.
Puis se ravisant, pour la première fois de sa vie, au moment d'une attaque :
— Que ceux qui voudront faire grâce ne craignent pas ma colère, poursuivit-il, ce jour peut être aussi un jour de clémence et de pitié.
— Cela est bien, Pujol, lui dit avec affection Beppa, cela est bien, Pujol. Vois, le ciel semble avoir voulu garder le silence pour l'entendre parler, la foudre est restée muette. Je te bénis, mon Pujol, pour ces douces et généreuses paroles sorties de ton cœur.
La bande infernale s'arrêta stupéfaite. Jamais Pujol ne s'était montré à eux si faible, ou plutôt si magnanime; jamais ils ne lui avaient entendu prononcer des paroles de pardon, et ils se demandaient, à voix basse, si le tonnerre et les éclairs, zébrant et mitraillant les deux, ne venaient pas de lui jeter un peu de frayeur à l'âme. Pour la première fois, il y eut irrésolution dans l'obéissance, et les guérilleros se promirent bien de ne céder qu*à moitié aux molles invitations de leur commandant.
Beppa et Pujol étaient à une cinquantaine de pas des bandits; ils se soutenaient mutuellement dans leur marche si pénible, et ils se trouvèrent bientôt à côté des premières maisons du village endormi. Tout, en dépit de l'ouragan.
y respirait un air de fêle qui surprit d'abord les deux miquelets; à la lueur des éclairs, ils virent les portes des maisons couronnées de guirland3s de buis, de lauriers roses et de genêts; des couronnes de fleurs naturelles pendaient aux croisées et aux balcons, des drapeaux jaunes et blancs . pavoisaient plusieurs édifices, et le portail gothique de Tégliso était frais et paré comme en un jour patronal. On devinait que la joie avait naguère passé par là, et que les heureux habitants ne s'étaient assmipis qu'après les chants et les danses.
— C'est grand dommage de les réveiller dans leur bonheur, dit tristement Pujol à Beppa : tuer qui dort si paisiblement est peu digne de gens de cœur comme nous. Je voudrais avoir perdu mon poignard.
— Et moi mon escopette, répondit vivement Beppa toujours prête (i donner de la force aux élans d'humanité de son mari. Je gagerais que les habitants de ce village ont célébré hier l'anniversaire de quelque grand bienfait céleste.
— Je suis de ton avis , dit Pujol , demeurons calmes et laissons faire nos intrépides, car enfin il faut une vengeance à notre ami Saletas.
A peine le chef des bandits avait-il achevé ces paroles qu'il se sentit rudement frappé au front par un objet tourbillonnant au vent et que les ténèbres l'avaient tout d'abord empêché de distinguer.
— Qu'est-ce? dit Beppa à son mari qui venait de s'arrêter.
— Je ne sais, répondit le guérillero, attendons qu'un éclair nous serve de lampion.
L'éclair traversa l'espace.
— Ciel ! un cadavre pendu ! s'écria Pujol.
— Il faut couper la corde, dit vivement Beppa, qui sait? on a vu revenir d'aussi loin.
— Ne le donne pas la peine d'escalader cette potence ,
poursuivit le niiquelet en souriant, c*est un mannequin. Les joies des habitants de ce bourg sont des jeux bien cruels, à ce qu'il me parait.
— Meurtre et dévastation ! enfer et châtiment ! s'écria Beppa en retirant le poignard de sa gaine. Pujol, c'est ton image qui est pendue à cette potence, c'est ton nom qui ' est écrit sur sa poitrine, c'est la fête de ta mort qui les a enivrés ! Pujol ! il me faut du sang maintenant, il m'en faut beaucoup; une part pour Salelas et Vautre pour loi, mon noble ami.
£t elle se frappait violemment la poitrine, et ses yeux lançaient des regards de flamme pareils aux éclairs rouges qui embrasaient au loin l'atmosphère.
— Alerte! guérilleros! alerte, mes bandits! s*écria-t-elle enfin furieuse comme une ourse blessée. Alerte, guérilleros ! on a pendu par le cou l'image de Pujol votre capitaine. Alerte! que les portes des maisons soient brisées! que les habitants soient égorgés, qu'ils passent d'un sommeil dans un autre. Point de lente agonie, mes camarades, l'agonie est encore une espérance; il ne faut pas d'espérance aux scélérats. Tuez, tuez tout , hommes , femmes , enfants, vieillards ; on a tué Saletas, on a pendu Pujol ; point de grâce, point de pitié, mes braves, prenez des flambeaux pour mieux assurer vos coups. Alerte. , miquelels ! et que les poignards fassent leur oflice, car ou a tué Saletas et pendu Pujol, vos deux meilleurs amis, les plus intrépides hommes du monde.
Les portes des maisons tombèrent sous les crosses cuivrées des tromblons et des escopettes ; les habitants saisis dans leur sommeil furent impitoyablement frappés par les stylets. 11 y eut un massacre général, une boucherie sans merci, quelques-uns sautèrent par les croisées et se sauvèrent dans la campagne comme des spectres échappés des tombeaux.
Après les premiers sacrifices, les miquelets altérés sans être assouvis parlèrent d'un immense bûcher qui devait consumer en masse tout ce qu'on n*égorgeait point assez vite ; mais les torrents de pluie qui vinrent au même instant inonder le sol s'opposèrent à Texécution de ce terrible arrêt; les bras lassés se reposèrent, les maisons devinrent silencieuses, le ciel se calma, la foudre alla plus loin porter ses ravages , et le lendemain quand les fuyards nus, tremblants et à demi mort rentrèrent dans la ville, ils marchèrent sur des .cadavres et ils trouvèrent à la place du mannequin de Pujol le corps privé de vie de l'ulcade qui avait présidé à la fête de la veille
Dans cette nuit sanglante Pujol ne tira point son poignard de la gaine. Il laissa faire ses guérilleros : il fut vengé.
BAPTÊMB.
Inquiet de l'absence de Pujol qui avait quitté sou poste pendant la nuit pour Texpédilion dont je viens de vous dire le terrible dénoùment, Maurice-Mathieu retourna sur ses pas avec un de ses aides de camp, monsieur Renaud de Villebach, officier d'un mérite supérieur et dont les bulletins dé Tarmée de Catalogne ont fait souvent de glorieuses mentions.
Le chef des guérilleros que nulle route longue ou difficile ne pouvait lasser ne tarda point à arriver au poste qu'il devait occuper à l'arrière-garde de la division.
— D*où venez-vous, commandant ? lui dit le général d'une voix sévère.
— De lil-bas.
un PUJOL.
'-' Jo vioin (In vlNitoi' un villngo. où J'ai (ué bien du motido.
— Aliiii donc volro dornler adiou en Kffpngno Mcra un adieu deNttnfç?
— LoM tniNÔrabli^R oui NaUl hier mon noble ami SaletaH, Un l'ont lAchomonl altacbé à un Napln et 11m ont brûlé le jiluii bra>e Noldaldu monde.
— - Il oHl mort?
— Je l'ai aolievé en lui falHanl itautor la cervelle. *- Comment ! voum?
— 11 faut bien Kervlr Hi*n amiii.
— O'eMt donc pour vcuf^er la mort do Saloloii que voun avex attnf|uiW;o villa|ro?
— Oui, général.
— Voui ftvex eu tort.
•- J« no le NaiN (|U0 trop; J'aurniH dix en atlai|ucr, brûler et détruire dix autroM. Tenox, général, Joquilte ce payti avec la rage au eoMir, et mI J'y rentre JnmaU...
— Prenex garde, rujol, vouNy ialNsex bien doH eitiiemiii.
— K( leff c(Midr(*N do mu mère et de ma Humr?
— Totijourn la vengtmnce !
— DileN toujours la leudreHKe. Une mûre, une H(eur ! deux atigi'Nl Tune morin do douleur, l'aulro do lunile. Oh! l*on me l'a dit Houvent, Je huIm damné.
^ Et votre femme (|ui eut lil, prÙH do vouit et qui peut voui» enlendro, dit lo général avoc un peu plus de douceur dam lu voix» a-t-olle coNHé do vous couiiolor dans von tourment»?
•* Ma femme! répondit PuJol on Jotant un regard d'amour Nur la belle gitana marchant d*un pni intrépide ((uob|u*elle (ûl Itlen préM d'ûiro méro; ma femme! main Ni Jo ne rovali pat lé, louvent, toujoum devant moM yeux, Il me Nemblo que Je HeraU houI, Uolé danu cc monde au
milieu de mei bandiu et do vo.s soldoti. Ha femme) oli I générBl, elle va mo rmàre père, et ce bonlieur qu'elle me réiervo mo fait presque croire en Dieu.
— L'impiélô, Pujol» pouise au meurtre, A rincnndio, A la dévailation. Avec un pou do foi et de cliarilé votii auriez épargna ce villago : c*cst une vengeance inutile.
" Inutile t dltos-vouB? mais voua ne aavcz donc pas do quoi sont capnblea dos Eapagnola? Tenox, j'aurais peut- Atre fait grdce. En route Je m'étais senti touché au cœur, lo mort cruello do Siilctns, son dernier adieu si douloureux il mon Ame, si solennel, m'avaient Jeté dans une sorte d'engourdissement et de torpeur qui m'arracliaiont toute mon énergie: il mo semblait que l'enfer parlait au milieu des nuages et que ses regards sillonnant les doux me disnicnt de laisser dornUr mon poignard. Je voulnlM faire grAce.
^ Eh bien?
— Eh bion! l'enfer ne l'a pas voulu , l'enfer et Hoppn , d*accord pour la première fois, ont organiHÛ le deuil et le massacre.
-^ Comment 1 Beppa !
^ Oh! c*CHt qu'elle m'aime la noble fllle! c*est que son sein bondit A un outrage fait A Pujol. Vienn, viens, gilana de bonheur, poursuivit lo mi(|uelet en appelant sa femme qui le prit par lo brr.s et salua de la main Mnuricc-Mathicu. N'est-ce pas, Bcppn, que tu m'as constnllô lo meurtre?
— Gela est vrai. Hais dis ou général pourquoi jo l'ai fait! Lui as-tu dit pourquoi jo devais le faire?
— Non.
— Va, va, tu peux tout lui conter.
— Eh bien 1 poursuivit Pujol en colère, flgurec-vous qu'en entrant dans ce maudit villago tout pavoisé comme en un Jour do fête, je me suis Kontl frappé nu front por un objet pendu A une potence. C'était moi, mon image,
990 PUJUL.
Timage de Pujol pendu par une corde qui lui serrait le cou et qui portait sur* la poitrine le nom du bandit. Beppa ma femme a parlé, la parole qui s'échappait de son Ame ulcérée a jeté l'indignation au milieu de mes miquelets; ils se sont mis à l'œuvre, et ils y allaient de bon cœur, je vous jure.
— Je m'en rapporte à eux.
— On avait pendu Pujol en effigie, j'ai pendu l'alcade a ma place.
— En effigie aussi?
— Général, je ne fais pas la guerre pour rire, moi.
Le général sourit tristement et se félicita tout bas de la dissolution prochaine de cette bande formidable qui laissait derrière elle tant de misères, tant de larmes et de déses* poir.
 peine Pujol venait- il de dire les derniers mots de cette conversation qu'un aide de camp de Maurice-Mathieu arriva et lui donna avis qu'un courrier extraordinaire venu d toute bride lui apportait des dépêches de Paris.
D'après les nouveaux ordres reçus qui laissaient encore l'espoir que l'aigle impérial allait bientôt reprendre son vol dominateur, l'armée de Catalogne fit halte, les régiments se cantonnèrent et les soldats de Pujol recommencèrent leurs courses dans les environs, c'est-à-dire leur vie de vagabondage et de rapine.
Cependant, la grossesse de Beppa touchait à son terme, el Pujol, dans sa tendre sollicitude, laissait à ses officiers le soin des expéditions périlleuses et ne quittait presque plus sa courageuse femme. Une souffrance personnelle ir* rite souvent comme le destin et vous pousse au blasphème; la souffrance de ceux que vous aimez ne vous arrache que des prières. L'amour de Pujol pour Beppa le faisait quelquefois monter jus([u'au doute; son incrédulité, en ma* tiére de religion, était chez lui le résultat d'un vouloir
plutôt que celui de la réflexion ; et pourtant si Beppa n'avait pas été la femme la plus héroïque du monde, si elle avait poussé des cris de douleur au ciel, Pujol aurait cru au ciel» Pujol aurait adoré un Dieu.
— Tu ne saurais te faire une idée de mes terreurs et de mes angoisses, dit-il un soir à Beppa.
— Qu*as-tu, mon ami? lui répondit la gitana avec une vive inquiétude.
— Cette halte me tue. La France est là devant nous, à deux pas de nous, je laisserais mon stylet pour être en France.
— Quel motif, dis-tu ?
— Oh ! je ne voudrais pas que notre enfant fût né en Espagne ; je ne te voudrais pas un fils compatriote de Marce» lino Perez. Il me semble depuis son crime que tout enfant, né en Espagne, est marqué du doigt fatal de ton Dieu, et je vois dans ce ciel rouge de Thorizon une longue traînée de sang qui m'étouffe.
Le lendemain Beppa devint mère et Pujol ne voulut pas que ce jour-là ses bandits s'éloignassent de leurs quartiers. Il ordonna pour eux des réjouissances, des jeux, des joutes; il distribua aux plus misérables de ses compagnons presque toutes ses économies pour célébrer dignement la joie de leur capitaine et donna aux Français le spectacle des délassements cruels auxquels ils se livraient dans leur repos de tigres. Il y eut du sang versé et Pujol se vit contraint d'user de toute son autorité pour que le désordre ne dégénérât pas en carnage.
Cependant la jeune fille que Beppa venait de mettre au monde était faible et chétive. Les courses, les fatigues de la mère l'avaient privée d'une vie forte, et les deux guérilleros n'étaient pas sans alarmes sur une existence si précieuse; ils craignaient que le ciel ne vînt leur ravir cette
consolation, et leurs entretiens avaient toujours quelque chose de triste et d*amer.
— Te rappelles-tu ce que tu m'as dit un jour, Pujol; en allant attaquer le couvent de la Trinidad?
— Quoi, femme?
• --Si c'est un garçon, tu n'en feras pas un capucin ; si c'est une fille...
— Je m'en souviens, Beppa. Eh bien 1 parle maintenant, aujourd'hui comme toujours tu es la maîtresse, aujourd'hui comme toujours tes désirs sont des ordres, tes vœux des arrêts immuables; aujourd'hui, comme toujours, Pujolse courbe devant ta volonté sacrée.
Parle, fieppa, tu es obéie.
— Je veux baptiser mon enfant, Pujol ; je veux que dés demain il soit chrétien.
— Il le sera-
— J'ai pris des informations, mon ami; Ton m'a assuré que le curé de Liers, où Maurice-Mathieu a établi son quartier général, venu de Barcelone depuis quelques jours, était un pieux . ecclésiastique, et que l'on yantait partout ses vertus et sa charité.
— Je vais trouver le curé
— Merci, Pujol.
— Et le parrain? Et la marraine?
— Il y a dans l'armée française une cantinière brave et chérie des soldats que j'ai fait appeler ce matin et qui a accepté avec reconnaissance. Quant au parrain, tu le choisiras toi-même.
— Un de mes guérilleros.
— Prend Sarlo : il croit en Dieu.
— Sarlo sera le parrain.
La cérémonie se fit sans éclat, mais avec dignité, avec recueillement. Presque tous les guérilleros y assistèrent, et, par respect pour Beppa, par amitié pour Pujol qui entrait
dévotement dans une église pour la première fois de sa vie, la bande redoutable ne fit entendre aucune parole de damné.
La sainte cérémonie venait de s'achever ; Beppa, debout, avait passé son bras autour du cou de son mari, et tous deux, tandis que leur enfant reposait là-haut sur une couverture moelleuse, causaient assis sur un banc de pierre devant la porte de la petitemaison qui leur servait d'asile. Ils se félicitaient du bonheur que le ciel leur avait envoyé, et ils jetaient un regard de satisfaction et d'orgueil ver? l'avenir. La fille des deux miquelets devait un jour effacei en grâces et en beauté toutes ses compagnes ; elle enivrait sa mère de vanité ; elle était l'objet do tous les hommages, de toutes les adorations, et sa vie déjeune fille se déroulait joyeuse et magnifique.
Un guérillero se présente :
— Pujol , une lettre !
— Du général ?
— Non ; d'un moine qui me Ta remise là-bas sur la grande route; il montait une superbe mule, et il a repris à l'instant même la route de Figueras 11 m'a jeté ime piastre, en me recommandant toute diligence,
— Donne.
Pujol , dans une terreur qu'il ne pouvait s'expliquer, prit la lettre d'une main tremblante, et regarda Beppa qui venait de plonger involontairement ses regards de mère dans ceux de Pujol. Celui-ci se disposait à ouvrir la missive, quand sa femme l'arrêta par un mouvement rapide.
Ne décachette pas cette lettre, mon ami. Il y a là quelque malheur imprévu. Qui peut t'écrire? De qui attends-tu des nouvelles? Ta mère est morte, ta sœur est morte, la patrie, ta famille, c'est moi. Pourquoi un moine? Pourquoi ce mystère? Déchire ce papier. Toute missive arrivant d'Espagne m'est suspecte. Tout envoi de moine, de capucin, chaussé ou non, m'épouvante. Tu n'as jamais fraternisé
2d4 PUJOL.
avec les gens d*Eglise, tu les as regardés au contraire comme tes ennemis personnels, puisque tu n*as pas de religion et qu'ils feignent d*en avoir une. Pujol, il y a là un terrible mystère qu'il est imprudent de sonder. D'ailleurs tu le sais, le misérable Marcelino vit encore, et de lui, oui de lui seul peut nous venir cette lettre qui troublerait notre joie. Déchire-la, il y a des mots écrits qui brûlent les yeux
— Tu as rison, femme.
*- Non, lis, lis, ajouta vivement Beppa, qui déjà était mère, et qui rapportait tout à son enfant. Oui, c'est sans^ doute une consolation de plus qui nous arrive. Le ciel est généreux et juste ; il nous en doit quelques-unes, nous avons tant pleuré! Souffrir est une colère de Dieu, avoir souffert est un de ses bienfaits.
Pajol décacheta la lettre et en lut les premiers mots d'une voix entrecoupée :
a Pujol, te voilà père, et je viens de donner un nom à ton enfant.»
— Dieu soit loué ! s'écria Beppa en joignant les mains; c'est du digne et saint prêtre qui a baptisé ma fille. Poursuis.
Pujol était blême. Il baissa les yeux et poursuivit .
« Te rappelles-tu la visite impie que tu fis il y a deux mois à notre chapelle de Saint-Cyrille, à Saria? »
fieppa et Piyol frémirent.
« Tu y trouvas deux cadavres que tu fis ensevelir et dont nous avons depuis lors jeté les ossements au vent* »
^ Implacable destin !
Pujol dévora le reste de la lettre d'un seul regard.
« Une croix sainte protège la tombe des deux martyrs que tu enterras vivants au cimetière de Barcelone. Dieu a fait justice. Tu croyais avoir égorgé tout le monde de la communauté ! un seul s'échappa, c'est moi. Marcelino Perez, que tu dois connaître, me manda que si je le ven-
geatsde toi, tlassurerait ma fortune : jesuis riche, Pujol !..«:» Les yeux du miquelet se remplirent de larmes, Beppa respirait à peine. Pujol ne vit plus rien et laissa tomber le papier. Bcppa frémissante s*en saisit.
« Avant que tu achèves la lecture de cette leltre, ton en* « faut aura vécu. Je Tai baptisé, c'est un ange au ciel. » Dlin bond la gitana fut auprès de sa fille un cadavre!
Le crâne de Tenfant de Beppa et de Pujol était calcine^ Les deux chefs des guérilleros rentrèrent seuls en France.
DN MOIS APRft«.
Vous ne savez pas ce que c'est qu'une joyeuse fête de village, vous qui n'avez pas visité le Roussiilon au mois des fleurs, à cette époque jeune et riaute où tout est vert dans la plaine, vert sur le coteau et le flanc des montagnes primitives, et où le CanigoUy seul géant énorme, étale à l'air et au-dessus des nuages son triple front couronné de neiges.
Oh ! c'est une saison active et bruyante, je vous jure, et cette saison dure six mois dans cet heureux pays isolé au milieu de tant de pays. Les jeunes gens des bonnes maisons se jettent alors dans les bourgs endimanchés, pour danser en pleine place publique sous des guirlandes naturelles de buis, de laurier-rose, de jasmin et de myrte mariés avec coquetterie. Le bail si tumultueux, le con trépas si monotone, et où les hommes, dans leur sauvage galanterie des montagnes, passent leur jambe droite à l'aide d'une camade ronde au-dessus de la tête de leurs voisines, tour-
nant avec eux au son d*UQ tambourin, d*un flageolet aigu tenu d*UDe seule main, d'une cornemuse et de deux sortes de hautbois nasillards donnant de la vie aux corps et de la souplesse aux jarrets.
Dans les bailêj vous voyez lestes, infatigables,. les castagnettes aux doigts, la veste blanche ou de nankin au dos, les jeunes gens se faire suivre, pendant quelques mesures, par leurs agiles danseuses, puis tout à coup se retourner vers elles, les forcer à reculer en faisant claquer leurs doigts ou rébcne retentissante, s'arrêter pour faire aller les pie«is fébrilement l'un après l'autre, et, après cette espar dagnettay saisir de la main droite la danseuse par la mnin gauche, prendre de l'élan à reculons, placer l'autre main sous l'aisselle, appuyer la première au ventre, enle« ver sa partner et la tenir ainsi courbée en deux au-dessus de la tête pendant une demi-minute.
Oh! ce sont, je le répète, de brillantes réunions où jeunes et vieux, riches et pauvres, paysans et nobles se mêlent, se croisent, se serrent la main, s'embrassent en l'air dans les sauts à quatre et à huit et reprennent leur place, insatiables de cette danse nationale que je crains bien qu'on ne me gâte un jour.
Je m'étais rendu avec quelques-uns de mes amis à une de ces fêtes majeures^ ainsi qu'on les nomme dans le pays ; j'avais joui à Vinça du spectacle si attrayant delà joie publique et j'attendais l'heure du repos quand un de mes anciens camarades de collège, Pallarcs, tout juste assez dévot pour savoir qu'il y avait une église à Vinça, me dit :
— Veux-tu venir entendre un sermon à Saint- Jacques? II est prêché en catalan, selon l'usage, mais je t'assure que le langage du prêtre a quelque chose d'étrange et de prophétique qui surprend et touche à la fois.
— C'est ton curé? demandai-je.
— Non, c'est un capucin déchaussé, nouvellement ar-
rivé dans le pays avec les religieux d*uû couvent dévalisé par la bande infernale de Pujol; et, malgré la présence, à Perpignan et dans presque tout le Roussillon, de la plus grande partie des coquins de ce satané commandant, il lance contre eux, et chaque jour, du haut de la chaire, des paroles foudroyantes, de terribles analhémes, et il les condamne audacieusement aux flammes éternelles. Je t'affirme, poursuivit mon ami, qu'il y a chez cet homme pieux des moments d'une véritable éloquence digne de Bourdaloue et de Bossuet. Il faut que sa haine contre Pujol et les siens soit bien vivace pour qu'elle lui inspire tant de véhémence et d'indignation. Hier un des soldats du terrible guérillero a été forcé de quitter l'église à une menace du capucin qui l'avait reconnu agenouillé parmi la foule, et peu s'en fallut qu'on ne fit un nouveau Saint-Etienne du malheureux bandit contraint de se sauver à toutes jambes dans les montagnes.
— Allons entendre ton Bossuet moderne.
C'était une remarquable tête de capucin aux cheveux longs, plats, onctueux, mais se hérissant comme les flèches d'un porc-épic à chaque irritation de sa poitrine, à chaque vocifération de ses lèvres violacées. Ses yeux ardents, pareils à deux comètes voyageuses, embrassaient l'auditoire avec la rapidité de la pensée, et les regards de la jeune femme sur qui s'arrêtaient ses prunelles fauves tombaient épouvantés. Son front jaune était sillonné de profondes rides attestant sans doute les austérités du cloître ou les rigueurs des abstinences; ses joues étaient creuses, ses mains décharnées et ses bras étiques. Son corps grêle s'agitait convulsivement comme s'il avait été soumis à l'action de la pile voltaîque, et sa barbe aiguë et rousse, suivant en esclave les mouvements de sa mâchoire anguleuse, achevait de prêter au fougueux prédicateur un caractère si méphistophélique qu'on ne pouvait le regarder sans une vive
sus PUJOL.
émotion. Donnant un téméraire démenti aux habiludes des apôtres de tous les temps et de tous les pays, don Manoël ne divisait pas ses sermons en trois points et traitait de plus d'une matière. Tantôt sur Thypocrisie et la rapine, tantôt contre l'athéisme ou le libertinage, il faisait retentir la voûte du temple saint de paroles sévères, menaçantes, propres à maintenir les cœurs dans la voie du salut. Ses sermons quotidiens avaient pour auditoire les fidèles de Vinça et ceux des villages environnants, lesquels, dans leur ardeur de dévotion, attendaient le père capucin au sortir de réglise, se signaient en recevant sa bénédiction et baisaient les pans à demi déchirés de sa robe brune et crasseuse.
J'écoutai aussi les anathèmes de don Manoël, et je déclare que jamais habile comédien ne produisit sur moi une plus vive impression, tant il fallait à celui-ld d'art et de talent pour se travestir ainsi qu'il l'avait fait.
Je le reconnus, c'était RipoU, Ripoll, un des plus infâmes ofticiers delà compagnie de Taumareillas, échappé d'abord à la potence et plus tard, malgré sa bouillante adresse, aux balles françaises et espagnoles.
Dés leur arrivée à Perpignan, les soldats de la milice diabolique, campés sur le glacis et prés de la fontaine del Gil, à une cinquantaine de pas du Gastillet, s'étaient concertés dans un nocturne conciliabule pour savoir quel parti ils avaient à prendre dans la position difficile que leur avaient faite les événements militaires.
Gomme on avait refusé de les incorporer dans les régiments français, et que, d'ailleurs, ils étaient trop bien façonnés aux habitudes aventureuses de la vie de vagabonds, ils se décidèrent à continuer le genre de commerce qu'ils avaient ado}flé sans répugnance, à se répandre par petites bandes dans les campagnes voisines des bourgs et des villes du Roussillon et à mendier le poignard à la main.
UN MOIS APHÊS. 299
Ce fut alors une épouvante générale.
Nul propriétaire de celle partie des Pyrénées ne se coucha désormais qu'au milieu d'un arsenal d'armes choisies ; les porles des granges furent bardées de fer; les mères au désespoir se réfugièrent dans les grandes cités avec leurs enfanls, et le deuil qui avait pesé sur la Catalogne ne tarda pas à étendre son voile funèbre sur notre territoire, pur jusque-là de vols et de massacres.
Ripoll, déguisé en capucin, s'était fait reconnaître chef de cette horde de scélérats, et pour mieux seconder leurs sanguinaires expéditions, il allait partout prêchant une chaude croisade contre les bandits de Pujol , trouvait pour lui seul un refiige tranquille dans les fermes isolées; de telle sorte que la nuit, quand tout dormait autour de lui, il donnait avis à ses aflidés : les portes étaient ouvertes, les trésors pillés, les habitanls égorgés, et Ton publiait le lendemain que le brave, le pieux, le béat capucin Manoel n*avait échappé au massacre que parce que Dieu, ne voulait pas que son plus fervent apôtre tombât sous le poignard des démons.
Ainsi se font toutes les histoires chez les peuples hostiles aux progrès des lumières et de la raison, et le département des Pyrénées-Orientales est, sans contredit, un de ceux où la civilisation a eu le plus de peine à s'impatroniser.
Cependant Ripoll, reconnu par moi, je dis à Pallarés, assez à voix basse pour être entendu d'un voisin, la décou* verte que j'avais faite.
Celui-ci la répéta »i son frère, cet autre à son oncle, l'oncle à ses nièces, les nièces à leurs amies, et le soir on ne parla dans Vinça stupéfait de Tapôtre de Dieu qu'en se signant avec de l'eau bénite aux doigts.
Le lendemain, don Manoêl avait disparu, et l'on ne put frémir et pleurer le soir au sermon qui avait été promis la veille*
A Perpignan, les généraux français et leur étal-major attendaient avec impatience les nouvelles de Paris.
lis ne s'occupaient presque plus de leurs désastres particuliers, tant les malheurs de la patrie les frappaient vivement au cœur ; et ils laissaient passer, sans presque y ajouter foi, les bruits de pillage et d'assassinats qui couraient du Ganigou à l'Albcra et de TAlbera à Salses sur le bord de la mer.
Quelques paroles sévères étaient bien adressées de temps à autre à Pujol, afin qu'il pût arrêter le brigandage dont le Gastillet surtout renfermait les principaux coupables :
— Mais, général, répondait le commandant miquelet avec sa franchise de guérillero., ordonnez des chasses contre mes loups affamés et nous verrons ce qu'il y a à faire de cette bande de canailles. A votre place, poursuivait-il au brave général Lamarque, je dresserais des potences sur toutes les routes publiques, et tout soldat isolé de mon armée, trouvé en rase campagne, y serait suspendu au bout d'un quart d'heure sans autre forme de procès.
— La justice ne se fait pas ainsi en France, Pujol, et vos hommes arrêtés par la force armée seront tenus de comparaître devant leurs juges.
— Sottise, général. Qui vous assure que mes coquins ne se déferont pas en peu de jours de tous vos juges eux-mêmes et n'iront pas incendier vos tribunaux ? Je les en crois capables.
— Alors, à quel parti s'arrêter?
•— Je vous l'ai dit : les pendre tous, ils ne sont pas même bons à engraisser les terres.
— Les pendi'e sans exception?
— Si : deux ou trois seulement que je vous signalerai au besoin. Au surplus, continua Pujol, en serrant son poing, j'ai entendu dire que ce bandit de Ripoll s'était fait capucin pour mieux voler : je vais m'en assurer, et si le
-fatt est vrai, je vous réponds, général, que ce damné scélérat mourra dans Thabit d*un saint personnage.
-> Prenez garde, commandant, on qualifie chez nous ces actions de meurtre et d'assassinat.
— J'ignorais qu'on fût coupable et assassin en tuant un chien enragé.
Le lendemain, il y eut inspection générale des troupes françaises et espagnoles sur la belle promenade de Perpignan ; mais Pujol, sans qu'on pût soupçonner sa retraite, manqua à l'appel.
Beppa, sa fidèle compagne., commanda à sa place, et là, comme en Catalogne, la belle, la noble, la généreuse gilana sut conquérir l'afTection de tous ceux qui connaissaient sa vie de sacrifices et de dévouement.
La bande redoutable s'était considérablement amoindrie, ceux qui n'avaient mérité que les galères étaient seuls à leur poste; mais les autres, les âmes de boue et de sang erraient çà et là dans les montagnes où ils trouvaient des vivres eu abondance et des poitrines à frapper.
Le jour suivant, Pujol, le front calme, l'air serein, l'œil assuré, rentra dans la ville. Sa première visite fut pour fieppa qui lui adressa de tendres reproches; puis il se rendit avec elle chez le général.
— D'où venez-vous? lui dit celui-ci d'une voix amicale et sévère à la fois.
— De Force-Ual.
— Qui vous y appelait?
— Le désir de la promenade, le besoin d'un air pur et libre.
— N'avez-vous rien à me dire?
— Rien, général, absolument rien.
«» Pourtant vous n'êtes pas dans l'habitude de vous absenter sans motif.
— C'est cependant comme cela aujourd'hui , c'était comme cela hier; j'ai voulu déroger.
— Pujol! Pujol! vous ne me dites pas tous vos secrets, et cela n'est pas bien, car vous savez que je vous aime.
— • Ce n'est pas assez, général, je veux aussi que l'on m'estime, et j'attendais ce mot de vous. Il viendra plus Urd.
Une heure après, des cris tumultueux partis de la rue attirèrent aux croisées de son hôtel le général, son étatmajor, Beppa et Pujol.
— Oh 1 oh I un cadavre, dit Lamarque, celui d'un capucin !
— Tiens, c'est vrai, dit Pujol d'une voix tranquille. Je crois le reconnaître; oui, je le reconnais, c'est Ripollsous le froc d'un déchaussé.
— Il a une profonde blessure sur la poitrine, continua le général.
— Diable, ajouta Pujol en regardant Beppa avec un sourire imperceptible, le bras qui a frappé mon ancien camarade sait son métier et la lame de son poignard était effilée.
— Est-ce que tu avais oublié le tien pendant la course? dit Beppa à voix basse.
— Allons donc, je ne me promène jamais sans lui. Après toi, ma Beppa bien -aimée, c'est mon plus fidèle compagnon de périls. A propos, tu n'oublieras pas de le laver ce soir.
On enterra le capucin Ripoll en lieu saint.
On planta une croix noire toute pavée de larmes blan<> cbes sur sa tombe, et, pendant quelque temps, on put y lire cette inscription devant laquelle les dévotes âmes de Perpi* gnan et des environs venaient s'agenouiller :
Ici repose le bienheureux capucin don Manoël, lâche»
ment (issassiné au milieu de ses saintes prédications. Priez et adorez.
Un matin que Pujol tenant Beppa sous son bras se promenait hors des remparts delà ville et traversait le chemin qui borde le cimetière Saint-Jacques , ses yeux se jetèrent sur la croix et Finscription qui devaient protéger la tombe.
— Que les hommes sont stupides! s*écria-t-il. Ce signe des bigots pèse trop fort sur la poitrine de mon an* cien ami.
Et la croix fut abattue d'un coup de pied.
Le calme régnait en France, mais c'était le calme né de rimpétuosîté même de la tempête, le calme qui fait monter la mer aux nues alors que le ciel est sans nuages et Tàtmosphère sans ouragan.
La crise avait été violente, les cœurs battaient vite et fort, pleins et gonflés des riches souvenirs du passé et des tristes désespérances de Tavenir.
On entendait encore dans le lointain les longs roulements du tonnerre, on voyait encore à l'horizon les pâles zig-zag de Téclair, et Ton devinait qu'il n'aurait fallu qu'une rafale opposée pour ramener sur cette France tant épuisée, tant déchirée, les orages dont elle demeurait assourdie.
Un pavillon blanc cinglait vers une tle délaissée, comme si on eût voulu montrer que Napoléon, que Ton y condui-
304 PUiOL.
sait captif, put voir à sa dernière heure et debout sur sa tombe le berceau de ses premiers jeux.
Mais les arrêts du destin sont impénétrables, et l'Atlantique devait plus tard étreindre de ses flots turbulents le rocher de bitume où le vainqueur de FEurope irait expier dans risoleroent et le deuil son immense gloire et son éternelle grandeur.
Des princes dont on avait oublié les noms se virent élever sur le trône impérial et régnèrent par le droit divin.
Il y eut alors de sanglantes réactions, de nobles victimes immolées à des préjugés vermoulus. On voulut raviver des cadavres en putréfaction, on refit une langue bâtarde et insolente au lieu de celle qu'avait apprise notre ardente jeunesse et que Tenfance répétait déjà avec amour.
Les mots gloire, patrie, dignité, honneur national, furent remplacés par ceux de trahison, félonie, honte et bassesse. Le soldat fidèle au malheur fut appelé brigand, sa cocarde tricolore qu'il avait promenée dans toutes les capitales vaincues ne devint plus qu'un signe de rébellion, on osa faire au vétéran un crime de ses blessures sur la poitrine, on ne voulut plus que l'image de son grand empereur figurât sur l'étoile dont il avait été décoré à Wagram, à Moscou, à Âusterlitz ou à Friedland.
Il se vit traqué ainsi qu'un malfaiteur dans les villes et sur les routes publiques ; l'active police du royaume sembla protéger ou dédaigner les vagabonds et les voleurs pour courir sur lei brigands de la Loire mendiant leur pain de porte en porte après avoir répandu leur sang le plus chaud pour la défense de la patrie.
Les débris du terrible bataillon de Pujol sur lesquels la puissante action du chef se faisait encore sentir, rôdaient çà et là dans la ville de Perpignan qui avait l'air d'un bi-
vac, tandis que lui, Pujol, logé dans une petite chambre de la rue Saint-Malhieu à quelques mètres de Téglise, cherchait dans les tendres caresses de Beppa dont nulle catastrophe ne pouvait affaiblir Tamour, à oublier ses rêves d'ambition et à se créer une nouvelle et tranquille existence au sein des émotions de famille.
De tant de quadruples prises aux Espagnols, de tant de napoléons conservés* à la France, il ne lui restait rien ou presque rien, à peine quelques centaines de francs coropusaient-elles ses économies, et il n'était pas sans une vive inquiétude sur son avenir.
Un petit arriéré lui était dû encore : il le réclama et on lui répondit que les coffres de l'armée étaient vides.
Trop fier pour emprunter, surtout avec la ferme conyiction qu'il ne pourrait pas rendre, il se résigna à vivre de privations, tandis que la généreuse Beppa souriait douloureusement au sort cruel qu'elle prévoyait leur être réservé.
Plusieurs maréchaux et généraux de l'est, du nord et de l'ouest de l'Espagne se rendirent à Toulouse. Pujol y alla, présenta ses titres à un solde complet de ses appointements; on lui répondit encore par une impossibilité, et le chef guérillero, afin de pouvoir arriver auprès de Beppa, fut contraint de vendre à un brocanteur ses pistolets de bataille, son pantalon et sa veste de velours brodés, ainsi que son sabre et ses épauletles.
Vêtu en nankin, il se mit en route à pied et tâcha de vivre oublié jusqu'à ce que de nouveaux événements lui missent leaiarmes à la main, bien résolu â travailler alors un peu pour lui, puisque de tant de combats et de sacrifices il n'avait recueilli que du mépris et de l'ingratitude.
Les princes nouvellement refoulés une seconde fois et rentrés après les cent jours de la plus cruelle et de la
plus glorieuse agonie d*un empire, parcoururenl les proyinces.
Le duc d*Angoulême arriva de Perpignan, où de fastueux arcs de triomphe furent érigés en son honneur, sans doute pour des conquêtes à venir. On lui parla de Pujol dont Tarmée française avait eu tant d se louer ; il se fit raconter sa vie aventureuse, ses audacieuses entreprises, son amour pour Beppa, son culte pour sa mère, et il partit pour Toulouse afin de continuer sa tournée triomphale au milieu des populations ivres de joie.
Cependant la misère de Pujol était à son comble ; ses soldats, presque aussi gueux que lui, mendiaient dans les rues, et Ton en voyait quelques-uns des plus dévoués , après une quête assez productive, aller à la rencontre de leur jeune capitaine, Taccoster timidement et lui tendre la main.
— Tiens, Pujol, lui disait Tun, prends, ce sont des marrons que m'a donnés une bonne et généreuse marchande.
— Je t'apporte une demi-piécette, lui disait un autre. Une jeune fille m'a fait cette aumône sur la place de la Loge où, couché au soleil, j'attendais que la faim disparût dans mon sommeil qui ne venait pas. Prends, capitaine, prends sans y regarder, je n'ai que cela; si j'avais plus, je te donnerais davantage. Tu dois te rappeler d'ailleurs que dans une de nos dernières affaires prés de Girone tu m'as prêté six piastres, très-convaincu que tu étais qu'elles ne te seraient jamais rendues.
Et Pujol acceptait ces faibles secours de ses compagnons de péril sans oser leur en faire de reproches; car il était bien sûr d'apprendre plus tard que ces marrorif et ces piécettes avaient été volés sur les marchés publics et dans les poches des citoyens.
Perpignan, à moitié espagnol et à moitié français, avait
aussi ses courses de taureaux, parodie véritable de celles des Gaslilles, de TÂndalousie et de la Catalogne. Elles avaient lieu dans la caserne de Saint-Martin, à côté de la porte d'Espagne, et dans ces jeux du moins il était rare qu'un homme succombât â la lutte.
Toutefois on lançait souvent dans l'arène des bêtes furieuses contre lesquelles il fallait déployer une grande adresse et une vigueur peu commune. Sur le front du plus redoutable des taureaux était placée une^cocarde rouge, et vingt francs devenaient la récompense du jouteur assez audacieux pour la lui enlever.
Ëh bien ! Tappât de cette faible somme jetait les soldats de Pujol dans Tenelos, et là, luttant d'abord entre eux pour diminuer le nombre des prétendants, ils s'élançaient ensuite au-devant de la bête en fureur et ne craignaient pas de la combattre corps à corps sans lance ni poignard.
La foule des curieux placés sous les galeries du premier et du second étage du quartier ne demandait pas mieux que les bandits de Pujol, comme on les appelait à haute voix, exposassent leur vie à ces jeux cruels, tant on désirait leur extinction totale.
Mais, je le répèle, le quadrupède qu'on opposait à leur audace n'était point assez redoutable pour de semblables combattants, et dès que la course avait eu lieu on voyait s'acheminer vers le jardin de Mamet ces terribles faucheurs d'hommes, oubliant bientôt, dans les libations d'un vin capiteux, leurs malheurs présents et leurs crimes passés.
Pujol souffrait aussi, mais sa douleur avait quelque chose d'austère et de grand. Si on lui parlait de l'ingratitude des gouvernements, il répondait d'un ton de voix qu'il s'efforçait de rendre calme, que nul gouvernement ne lui devait rien, qu'il ne s'était battu ni pour l'Ëspngne ni pour la France, qu'il avait tué parce qu'il avait jugé nécessaire qu'il tuât, que sans son amour pour Beppa, pour sa mère
et sa sœur, peut-être eùt-il fini par se faire moine, et que d'ailleurs il ne redoutait la misère que parce que sa femme, sa Beppa tant aimée, souffrait sans Tavoir mérité.
— Si je voulais, poursuivait-il quelquefois dans un moment de colère ou d'impatience, je ferais trembler ce pays où on ne me donne que rarement un morceau de pain ; oui, si je le voulais, ce département serait sous mon œil et ma main ce que naguère était. la Catalogne sous mon stylet et mon regard. Si je le voulais, j'aurais, à l'aide des lurons qui me restent et de ceux que je recruterais, de gré ou de force, de la nourriture, des vêtements, de l'or. Mais je ferais de nouveaux ingrats, et j'aime mieux mourir de faim. Oh! les hommes! les hommes, ils ont bien raison de m'appeler mUéràble, car je les laisse vivre !
Et la poitrine de Pujol poussait de profonds soupirs, et ses yeux, devenus ternes et caves par la souffrance, se voilaient de larmes, et il courait embrasser Beppa et son fils qui souriaient en le retrouvant.
Un ordre de Paris arriva à Perpignan. Le général commandant la place annonça au chef de la formidable guérilla qu'on allait enfin s'occuper de son sort, et qu'en attendant on lui donnait un logement commode dans la citadelle, parce qu'on avait entendu de terribles menaces contre lui sortir de la bouche même de ses anciens miquelets.
— Contre eux une citadelle! dit Pujol en souriant avec dédain. Allons donc, général, vous leur faites trop d'honneur. Prêtez-moi seulement une épée ou un sabre, un pistolet ou un poignard, et vous verrez à quelle distance ces coquins se tiendront de moi.
— Je ne veux pas que vous exposiez davantage une vie si orageuse, répondit le général; vous vous devez d'ailleurs à votre femme. Ainsi, obéissez aux ordres que j'ai reçus^
et attendez dans la citadelle le nouveau message que le duc d'Angoulême m'a fait annoncer.
— Ah ! c'est de la part du duc d'Angoulême, dit Pujol d'une voix résignée, il suffit, j'obéis, je me rends au poste qui m'est assigné. Général, poursuivit-il un instant après, je ne mourrai pas de faim.
Depuis plusieurs semaines, Pujol couchait en effet dans la citadelle de Perpignan et y occupait une chambrette toute modeste meublée seulement d'une table grossière, d'un lit en noyer et de quatre chaises.
Chaque soir après la retraite il franchissait la pente rapide de la Real ainsi que le premier glacis de la citadelle qui conduit au pont-levis s'ouvrant sur une porte ou sont encore sculptés les corps privés de têtes de quatre rois dont on ignore les noms, et passait la nuit loin de Beppa désolée et en proie à de sombres pressentiments.
Les cœurs aimants devinent les catastrophes, et le ciel peu miséricordieux semble vouloir les frapper d'un double malheur. Mais elle, cette femme forte et puissante, que nulle colère de Dieu ou des hommes ne pouvait jamais trouver en défaut, refoulait dans son âme les terreurs dont elle était accablée et tendait en souriant une main amie à Pujol dès qu'il lui disait l'adieu de la soirée ou le bonjour du lendemain.
Sa résolution était d'ailleurs irrévocablement prise, elle s'était livrée à Pujol par tendresse, elle voulait mourir à ses côtés et à la même heure que lui, et elle disait parfois avec amertume :
— Gomment ne me connais-tu pas encore, mon brave et noble mari? Pourquoi t'épuises-tu en efforts inutiles afin de me cacher tes inquiétudes? Est-ce que j'ai désappris ù les deviner? Est-ce que mon cœur n'est pas un écho du tien? Allons, allons, Pujol, notre vie d'amour et de dévouement est finie; nous avons vaincu les hommes, mais
aïo pujoL.
Dieu veut nous prouver qu*il est plus fort que nous. Je crois à ce Dieu auquel tu ne crois pas, et je courbe la télc sous la foudre qui va nous atteindre
— Redressons-la» répliquait Pujol, et, par la force de notre volonté, si nous ne pouvons prévenir le coup qui nous menace, faisons du moins repentir ce Dieu que tu invoques de son injustice à notre égard.
Il était une heure du malin.
Pnjol à moitié nu jouait une partie de manilles avec trois sous-officiers de la garnison de Perpignan détenus à la ci* tadelle pour cause d'indiscipline. Tout à coup on frappe vivement à la porte.
— Pujol, alerte! mon brave! debout et viens, tes coquins se sont armés cette nuit et ils mettent la ville à feu et à sang.
— Me voici, répondit Pujol bondissant comme un chacal et courant rapidement au seuil de sa chambre. Âvez-vons un pistolet à me donner? un -sabre? un poignard?
— Tu auras tout cela et des soldats pour escorte aussi. •— Il ne m*en faut pas beaucoup.
— Vite donc, habille-toi et en route.
— - Ne voici. Des armes, et vous allez voir comme je manœuvre.
— Et nous, voici comme nous agissons, s'écrièrent à la fois quatre hommes en lui sautant à la gorge et en le garrottant.
Pujol lié de fortes cordes voit alors à qui il a affaire, et, reconnaissant des gendarmes de la ville déguisés en bourgeois, il leur hnce un regard de mépris, et, crachant sur la figure de Belmas, Vun d'eux :
— Tiens, dit-il, voilà une décoration pour ta franchise et ton courage. Ohl je le savais bien, poursuivit-il avec une douloureuse amertume, que je ne mourrais pas de faim! Et ma femme! ma Beppa! ajouta-t-il avec un mou-
LA TÊTt: ET LE PIED DU GIBET. 3H
vement convulsif, arrêtée sans doute aussi! Oh! que la main qui a osé la toucher se sèche au bras du misérable qui lui fera la moindre violence !
— Ta femme ! lui répondit l'un des gendarmes en ricanant, que veux-tu qu'on en fasse? Elle mendiera et nous lui donnerons quelques pièces de deux liards en attendant qu'elle apprenne ce qu'on aura fait de toi.
— Les lâches, dit Pujol avec une expression de rage qui contracta tous ses nerfs, les lâches !
Et de grosses larmes tombèrent sur ses joues.
— Me direz-vous du moins, ajouta-t-îl encore quelques instants après d'une voix calme et résignée, me direz-vous par ordre de qui je suis arrêté?
— Par ordre de monseigneur le duc d'Angoulême.
— Je l'avais prévu.
Pujol n'était pas encore sorti de Perpignan qu'un homme entrait chez Beppa, qui demeurait toujours à la rue Saint- Mathieu.
— Voici, senora, une somme d'argent que je suis chargé de vous remettre de la part du gouvernement français.
— Vous vous trompez sans doute.
— Je ne me trompe pas, senora, c'est bien à vous que je dois remettre la somme de cent francs.
— Une aumône?
— Je vous l'ai dit, une gratilicatioii princière. C'est le duc d'Angoulême qui vous envoie cet argent.
— Assez, assez; mon mari est arrêté. Donnez-moi celte somme, monsieur, et, puisqu'elle m'appartient, que les pauvres en profitent.
fieppa descendit avec rapidité, vit deux mendiants adossés à une borne, leur donna les cent francs et leur dit :
— Prenez, mes amis, et dites un Pater et un Ave pour le noble PujoL
312 PUJOU
•— Nous allons en dire trois, répondirent les mendiants; et ils allèrent s*agnouiller dans l'église Saint-Mathieu.
Une large berline, emportée par quatre vigoureux chevaux de poste, roulait lentement vers le Perihus, dernier village de France sur le col qui porte ce nom.
Dans la voilure six hommes : cinq étaient armés de sabres et de pistolets, libres et les yeux ouverts sur le sixième, dont les mains et les pieds étaient fortement liés par des courroies qui ne lui permettaient presque aucun mouvement.
Sa tête nue était droite, son front calme, ses yeux sans colère, et sa bouche, dont les deux coins se baissaient imperceptiblement, exprimait le dégoût et le mépris.
Les autres personnages Tinlerrogeaient souvent comme pour abréger la longueur de la route; mais ils n'en obtenaient aucune réponse, tandis que plusieurs gendarmes à cheval caracolaient autour de l'équipage criant presque toutes les cinq minutes : Veille! veille!
Pujol allait revoir l'Espagne, la Catalogne, cette Catalogne qu'il avait longtemps ensanglantée, et où son nom seul était encore l'effroi des populations décimées par son stylet et les escopetles de ses bandits.
De sourdes rumeurs de l'arrestation à Perpignan du commandant guérillero s'y propageaient depuis quelques jours, les habitants des villes et des bourgs se donnaient rendezvous sur le bord des routes royales, et Ton eût fait un mauvais parti à celui qui se serait permis de combattre ou de désapprouver la possibilité d'un guet-apens qu'on regardait là-bas comme un acte de bonne et loyale justice.
On arriva euOn au Perthus.
Là, équipages et gendarmes firent halte et déjeunèrent.
On demanda à Pujol s'il voulait qu'on lui fit manger un morceau de pain et boire un peu d'eau. H ne répondit pas
et on le laissa dans la voiture, autour de laquelle on ne cessa de veiller.
Cependant de temps à autre Tintrépide prisonnier semblant se ranimer passait sa tête à la portière de la berline et plongeait un regard avide vers la route qu'il devait parcourir.
— Oh ! lu as beau regarder, lui disait alors un de ses gardiens, tes compagnons ne viendront pas te délivrer, on A Tœil sur eux aussi à Perpignan, tu es seul, bien seul ici en attendant que tes anciens compatriotes arrivent pour te iîiire bon accueil. Tu n'as pas longtemps à languir, Pujol ; un des nôtres est parti pour aller prévenir les vieux amis de la Catalogne, ceux dont lu ns égorgé lesifemmes et violé les filles; sois sans inquiétude, mon brave, la fêle sera complète et il n'y manquera ni peuple, ni juges, ni bourreau, ni potence.
— Tiens, misérable, voici ma réponse, disait Pujol, et il crachait à la face de son lâche interlocuteur.
Les gardes avaient diné et ils jouaient au truc à qui solderait les frais de la ripaille, quand une caravane de douze ou quinze mendiants, escorte habituelle de tout piéton ou cavalier qui monte ou descend le col, s'approcha humblement de la venda avec ses haillons, ses plaies, sa vermine et ses cantiques dévols. Elle s'agenouille ou s'accroupit, entonnant nasillardement ses refrains pieux, elle chante les louanges des saints du paradis, des saints gendarmes français, du saint carrosse portant les saints voyageurs, et demande de l'ail, des oignons et quelques maravédis en échange des éternelles joies que les bienfaiteurs gagneront par la charité.
L'aubergiste répond par un morceau de lard salé qu'il jette au milieu du groupe ruisselant, les chevaux du relais hennissent comme pour faire chorus, les garçons du cabaret poussent du pied les petits enfants trop importuns, et
les gendarmes ordonnent avec jarons et menaces à cette canaille sans pain d'aller mendier ailleurs.
— Tiens, dit avec une sorte de fierté une femme plus audacieuse que ses compagnons eiïrayés, si nous demandons, c'est notre mélier; le vôtre, je crois, est de nous donner. Dieu lâ-liaut vous tiendra compte de votre charité; vous savez que les mauvais riches sont chassés du ciel.
^ Est-ce que tu sais, toi, répliqua un gendarme aviné, ce que c'est que le ciel ou l'enfer?
— Oui, je le sais^ et mieux que vous encore. Le ciel, c'est la pitié pour le malheur; l'enfer, c'est l'avarice et la cruauté envers ceux qui souffrent; le ciel, c'est une espérance, une consolation, une joie; l'enfer une menace, une douleur, un désespoir. Vous escortez sans doute un grand seigneur, et je suis bien certaine qu'il ne nous refuserait pas quelque chose, si nous osions lui adresser nos prières.
«— Pourquoi n'y vas-tu pas?
— Parce qu'une altesse est trop haut placée pour voir les larmes des infortunés, dés lors nous avons recours aux saints, car nous autres, humbles et délaissés, nous craignons de nous élever jusqu'à Dieu.
— Va, va, nous le permettons de parler à l'altesse enfermée dans sa berline; qui sait? peut-être vous viendrat-elle en aide. Essayez, elle est riche et généreuse.
— Ma foi, j'y vais.
La mendiante s'approcha de la berline dont les stores étaient baissés, et, se plaçant à un pied de distance, elle dit ces mots :
— Ave Maria.
Pujol avança la tète avec un mouvement frénétique, jeta Un regard de feu sur l'infortunée et dit tout bas :
— J'en étais sur.
Deux gendarmes accoururent.
^ Il m'a fait peur, balbutia la femme tremblante, il a
des yeux de loup affamé, et j'ai tiré ce couteau de ma poche pour me défendre, car je craignais qu'il ne me sautât à la gorge.
— Oh ! tu n'as rien à redouter de ce loup affamé, comme tu dis si bien ; il est muselé et nous ne le perdons pas de vue.
— C'est donc un bandit, un scélérat de la guérilla de Pnjol qui nous a tant fait de mal à nous pauvres gens de la Catalogne?
— C'est Pujol lui-même.
— Jésus, 5laria, Joseph! dit la mendiante en tombant à genoux et en se signant.
Le gendarme avait rejoint ses camarades, la malheureuse femme récitait ses Pater et ses Ave à demi-voix et mêlait souvent à sa prière des mots que le guérillero seul pouvait entendre :
— Me voici près de loi, mon brave Pujol !... que votre très-sainte volonté... Oh! mon Dieu, ne pourrais-tu couper les liens avec un couteau?... soit faite sur la terre comme au ciel... Réponds-moi, mon ami... donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. ^ comme tu dois souffrir!... Pardonnez-nous nos offenses... Eh bien! n'as-tu plus de voix pour Beppa?
Et Pujol essayait en. vain de rompre ses solides courroies, sentait tomber sur ses joues des larmes de plomb et disait de manière à ce que ses paroles n'arrivassent qu'à sa femme.
— Va-t'en, va-l'en, ils le tueraient, je ne peux pas me dégager. Va-t'en, Beppa, et prie l'enfer de châtier les traîtres et les lâches.
— Je vais prier le ciel pour loi, mon ami, je vais le prier et te venger peut-être.
— A la bonne heure, je ne souffre plus.
— Ainsi soiuil, répondit Beppa en voyant venir à elle un des gardes du bandit.
— Eh bien ! l'a-t-il donné quelque chose? dit celui-ci en ricanant à la mendiante.
— Rien, il paraît qu'il est aussi avare que vous. Cependant au loin, et à Tune des pentes rapides du col,
de larges flocons de poussière usurpaient les airs.
— Les voici enfin, cria d'une voix retentissante le chef de Tescorte, les voici, notre tâche est remplie.
C'étaient eux en effet, des soldats, des hommes du peuple, des juges, des corrégidors, des femmes, des enfants, des vieiHards, tous criant, gambadant, jurant, hurlant des hosannah! et suivant des gens armés comme pour l'attaque d'une redoute.
Ce hideux cortège arriva à la pierre servant de limite aux deux royaumes, fit halte sans vouloir dépasser la ligne de démarcation, se coucha sur le sol et attendit, la bouche béante et les yeux hagards, que les deux chefs espagnol et français se fussent communiqué leurs mutuels pouvoirs.
On n'attendit pas longtemps.
Les papiers visités, la troupe espagnole s'avança vers la voiture, elle en fît descendre à coups de crosse de fusil le prisonnier qui tomba à genoux et se releva fièrement, de crainte qu'on ne supposât qu'il demandait grâce.
 son aspect, un cri pareil à un hurlement poussé par mille loups surpris autour d'une grange fît retentir les échos de la montagne, tout le monde fut debout, tous les yeux fixés vers le même point, et Pujol, entre une quadruple haie de soldats, se mit en marche pour Figueras après avoir été en butte aux plus grossières injures, aux plus terribles analhèmes.
Les mendiants arrivés au Perthus se mêlèrent à la foule venue de Girone, d'Olot, de Figueras, de Rosas, de Palamos et des villag^es environnants, et Pujol, qui n'avait m
bu ni maogé depuis son départ de Perpignan, sollicita alors^ Fans pouvoir Tobtenir, un peu d*eau du ruisseau qui courait rapide et frais le long de la route sinueuse.
Il y avait une heure que Ton cheminait.
Rendus à Manceza, les soldats firent halte et Ton vit sortir d'une écurie dont la porte était ornée de guirlandes de myrte et de bouquets de genêt et de romarin un mulet vigoureux que huit bras robustes pouvaient a peine maîtriser.
Ou s*approcha de Pujol, on lui arracha avec brutalité ses vêtements en ne lui laissant que sa chemise et le vieux pantalon de nankin qu*il avait acheté à Toulouse. On cousit sur chaque épaule du guérillero un chou-fleur en guise d*épaulette, on lui ceignit les flancs d'une corde attachant un manche à balai, on posa sur sa tête un chapeau blanc surmonté de deux grandes plumes de coq, et, ainsi accoutré, ainsi dégradé au milieu des sarcasmes d'une meute de bêtes féroces, on le hissa sur le mulet, on l'y garrotta avec de forts liens et Ton se remit en marche vers Figueras.
Derrière la mule harcelée par des bourrades perpétuelles et par des flagellations d*orties, venaient des gens armés aussi de fouets, frappant avec une gaieté sauvage sur les épaule» et le dos du miquelet martyr en lui demandant ironiquement pardon du mal qu'ils lui faisaient sans le vouloir.
Oh ! c'était une noble et belle fête pour les Catalans, que cette entrée triomphale de Pujol dans une des villes les mieux fortifiées d'Espagne, et servant de risée sans dire un mot, sans pousser un soupir, peut-être aussi sans un regret dans le cœur, à une population ivre de vengeance et accusant la lenteur de l'heure qui devait lui montrer le cadavre du bandit suspendu à une potence.
Il y eut des juges, un simulacre d'équité, des paroles mielleuses avant de condamner Pujol.
Oo ne voulut pas laisser croire à ceux qui de loin entendraient parler de cette inique affaire qu'il s'agissait d'une représaille envers un homme désarmé et honteusement livré à ses ennemis au mépris du droit des gens et des nations.
Le corrégidor qui l'interrogea n'obtint du patient aucune réponse.
Pujol se vit accuser personnellement de tous les meurtres qui avaient ensanglanté la Catalogne, de tous les incendies qui l'avaient dévastée; on lui reprocha des repas de membres d'enfants et de jeunes femmes mises à la torture. Et Pujol, inébranlable dans sa résolution de mutisme, n'essaya aucune justification.
Il savait bien qu'il n'avait été rendu aux Espagnols que pour subir toutes les épreuves des martyrs, et il demandait à Lucifer qu'il lui fût permis de n'exhaler aucune plainte au milieu des tortures dont on devait prolonger sa longue agonie.
De temps à autre, on remarquait que sa poitrine oppressée se soulevait comme une montagne soumise à une colère souterraine.
G est qu'alors il pensait à Beppa, c'est qu'alors il tremblait pour cette forte et généreuse femme à laquelle il devait les seuls instants de bonheur qu'il eût goûtés sur la terre; c'est qu'alors il était prés de tomber aux genoux de ses juges et de leur dire avec des sanglots et des larmes :
— Oui, je suis coupable de tous les crimes que vous me reprochez ; oui, j'ai égorgé vos mères et bu le sang de vos enfants; oui, j'ai incendié vos couvents et vos églises; oui, j'ai blasphémé votre Dieu, j'ai brisé sou saint tabernacle et mutilé les vases sacrés quand mon stylet a pu les atteindre ; je suis coupable de toutes ces abominations, mais je le suis seul, parce que seul je commandais et que mes soldats ne savaient qu'obéir. Ma femme surtout, ma femme
LA TÊTE ET LE PIED DU GIBET. 3i«
qui est maintenant sur le territoire hospitalier de la France, oh! si vous saviez par combien d'ardentes prières elle a souvent cherché à me détourner de mes sacrilèges, si vous saviez combien elle est dévote à saint Jacques, à saint Chris* tophe et à la Vierge des douleurs ! G*est une sainte femme, ô mes juges, c*est un ange à qui Lucifer a arraché mon âme. Eh bien ! si ma Beppa rentre jamais en Espagne, ô mes juges, qu*elle soit libre d*y vivre dans la pénitence et le deuil ! On ne doit point frapper les saintes du paradis ; n'est-ce pas que vous ne frapperez point ma femme? n'estce pas que vous ne la punirez point de mes crimes?
Mais Pujol gardait pour lui les vœux de son cœur dans la crainte que, par une nouvelle et odieuse machination, la compagne de ses périls ne fût découverte et qu'on n'écrivit de Perpignan que l'on ne savait plus ce qu'elle était devenue.
Nul défenseur ne fut donné au guérillero, et un jour, à midi, la voix grave et solennelle du corrégidor lui fit entendre ces terribles paroles :
— Pujol, vos crimes vous ont mis en exécration parmi les Espagnols et les Français, vous avez mérité la mort et les tortures réservées aux parricides, aux sacrilèges et aux blasphémateurs; mais nous, indulgents dans notre juste sévérité, nous ne voulons pas que votre agonie se prolonge et qu'elle épuise vos forces. Voici donc ce que nous avons arrêté et ce qui sera fait : Demain à pareille heure vous serez conduit sur la place Mayor où Ton vous enterrera dans un trou jusqu'à la poitrine, le peuple passera processionnellement devant vous et vous frappera selon sa volonté. Une heure après, vous serez conduit au lieu de votre dernier supplice, escorté d'un prêtre à qui vous demanderez pardon de votre passé, et lé, au son des cloches de toutes les églises, vous serez lancé dans l'éternité. Dieu vous fasse miséricorde!
Pujol se leva et marcha d'un pas ferme vers la porte du vaste local où se passait cette ignoble scène, et là, malgré les gardes, commença son horrible torture.
Un monde entier s*agilait dans Figueras, mais un monde de loups, d*ours en haleine, de tigres à la gueule béante, d*hyènes à la langue rouge, glapissant, hurlant, rugissant, rauquant des menaces et vomissant d'infernales vociférations contre les dernières heures d'un homme qui n'appar* tenait plus aux hommes, d'un malheureux déjà dans les mains de TElernel.
Les triples portes du fétide cachot de Pujol s'ouvrirent à l'heure indiquée. Au même instant, comme une éruption de flots irrités, comme une cataracte envahissante, les vingt mille âmes, accourues pour jouir du séduisant spectacle d'un corps noué au gibet et flottant à l'air, s'agitèrent convulsivement et remplirent l'espace de cris frénétiques.
La milice armée, les gardes royaux, les troupes de la garnison, ne pouvaient plus contenir la horde farouche qui se ruait sur ce débris d'homme dont l'âme seule était calme et puissante au milieu de tant d'irritation.
Le martyr enchaîné seulement des mains marchait lentement d'un pas assuré à côté d'un moine qui lui présentait inutilement un crucifix à baiser et qui criait à haule voix :
« Ânathéme ! anathéme à l'impiété ! »
On arriva sur la place May or.
Là un trou avait été pratiqué la veille; Pujol y sauta plutôt qu'il n'y descendit, des pénitents vêtus de noir et armés de pelles y jetèrent du sable, et le guérillero se trouva emprisonné jusqu'à la poitrine. Le peuple défila devant lui, et, comme si Dieu du haut du ciel avait fait parler sa clémence, peu d'outrages furent prodigués à l'intrépide bandit.
Une femme cependant s'était placée en face de Pujol.
•— Misérable! tu as causé la mort de mon enfant, lui ditelle. Tiens, brigand, voilà le châtiment que je t'inflige en attendant que le bourreau fasse le reste.
Et, après lui avoir craché à la figure, elle lui appliqua un vigoureux soufQet.
Le peuple avait cependant répondu à cet outrage par un cri général d'admiration comprimé néanmoins par la pitié, et Pujol, après un rapide regard jeté sur la fanatique femme, s'était contenté de lui dire :
— Ce que tu dis et ce que tu fais là est beau sans doute, mais je ne te devine pas encore.
Il y eut un silence, une longue anxiété, et les yeux ardents de la jeune femme se promenaient sur la foule émue de terreur, rien ne bougeait.
Âpres celte première et longue agonie, Pujol fut déterré, et il eut assez de force pour marcher sans appui jusqu'au lieu du supplice.
Mais en route, cette même femme qui l'avait si cruellement insulté sur la place Mayor s*élança de nouveau sur lui, l'accabla de violentes injures, le frappa à diverses reprises, le saisit par les cheveux, le foula sous ses pieds, et Pujol lui dit enûn d*une voix mourante :
— Femme, je con^mence à te comprendre.
On était rendu au lieu fatal ou plutôt au calvaire de délivrance.
Pujol montait l'échelle précédé par le bourreau, suivi par le prêtre, horrible chapelet sur lequel la foule fixait des yeux immobiles.
Tout à coup un jeune homme se précipite, saisit violemment la femme par le bras :
— Viens, viens, dit-il d'une voix retentissante, viens, épouse et mère infortunée, je me charge de toi, car tu parais pauvre; je suis riche, et comme tu es l'ennemie de
Pujol, viens, te dis-je, lu auras de l'or et un bel hôtel pour toi et ta famille.
Pujol tressaillit à celte voix comme à celle de Satan, et la femme bondissant ainsi qu'une lionne :
— Ah ! te voilà donc enfin ! s*ccria-t-elle avec un accent frénétique, je te tiens sous ma main vigoureuse. J'étais sûre que tu viendrais jouir des tortures de Pujol. J'étais sûre que j 'attirerais tes regards et que tu assisterais à celto fête de la potence. Te voilà donc, Marceline Perez, pars avant Pujol et Beppa l'épouse de Pujol !
Un cadavre élait immobile sur le sol labouré, car une lame d'acier venait de fouiller dans son cœur.
On lança Pujol dans l'éternité, Beppa tomba expirante au pied du gibet.
Pujol abaissa son dernier regard vers la terre, Beppa fit monlcr le sien vers le ciel, et les âmes des deux miquelets s'envolèrent ensemble.
La guerre avait achevé ses ravages, le canon se taisait sur les citadelles, les soldats épuisés ])ar les fatigues des marches, des con Ire-marches et des escarmouches, voyaient déjà dans un horizon peu éloigné leur patrie absente, et l'escopelte béante du guérillero restait immobile sur l'épaule de celui qui l'avait si longtemps et si souvent dirigée contre une poitrine ennemie...
Le stylet silencieux avait remplacé le tromblon. En signe d'adieu et comme dernier râle d'une colère prés de s'éteindre, il sortait encore à de courts intervalles de la
POST-FACE. 3â3
gaine de Guir et y renlriiit rouge de sang; mais, je vous Fai dit, la guerre de la Catalogne était achevée, le drapeau tricolore, à demi enroulé, dominait tristement les défilés, les ruisseaux torrentueux , les cimes neigeuses où naguère il avait flotté avec tant d'orgueil et de majesté, et les Français, rappelés vers la patrie en deuil, disaient un dernier adieu à ces campagnes dévastées, à ces villages déserts, à ces couvents sans religion où ils avaient campé au milieu de leurs triomphes.
C'était de la misère si vous voulez; mais une de ces misères honorables qui vous laissent le front haut, la dé« marche altière, le verbe fort, une de ces misères que le malheur a créées et non la bassesse, et qu'on n'a pas besoin d'expliquer au monde pour les faire comprendre et pardonner.
Quand les hommes de courage tombent, on les devine à Tinspection de leurs cadavres, et l'on n'a pas besoin de chercher si la blessure qui les a tués les a frappés en face ou sur le dos.
Ainsi venaient, vers le Roussillon, les intrépides soldats de la Catalogne, alors que tous les peuples émeutes de l'Europe se . ruaient comme de rapaces vautours sur la France aux abois.
Je vous ai dit la physionomie noblement résignée des généraux, des officiers et des soldats venant d'accomplir leur tâche si laborieuse.
Je vous ai dit aussi comment Pujol et sa redoutable bande s'étaient vus contraints de suivre le torrent et de fuir leur pays qu'ils avaient inondé de tant de sang.
Je vous ai fait connaître quelques-uns de ses braves mi« quelets, cœurs ciselés pour les grandes choses, mais gan* grcnés par le vice, esprits turbulents, cruels, indomptables, vivant au sein du désordre, de la corruption et de l'abrutissement.
Ne m'accusez point si, dans de trop rares exceptions, j*ai fait passer sous vos yeux cette femme si énergique, si belle, si généreuse, et qui a si tristement expié son attachement au bandit.
Ne m*en veuillez pas non plus de vous avoir si faiblement esquissé les traits de ce noble et dévoué Saletas, ami sincère, cœur chaud, passionné, que j*ai dû voiler pour ne pas nuire à la grande figure de mon héros,,.
Eh bien! j'ai une nouvelle lacune à remplir; il me reste encore une large feuille de ces sanglantes annales à dérouler, et si je parle de cet intrépide itiiquelet que j'ai dû isoler de mon histoire, c'est que lui aussi est un homme exceptionnel ayant droit à un cadre et ne voulant pas d'une foule importune qui puisse nuire à ses mouveoients ou ôler quelque chose à son activité, à sa bravoure, à son énergie de chaque heure.
Cet homme, c'est Palégry. Vous savez : une de ces graves figures antiques sur la charpente desquelles se dessinent visibles à tous les mâles vertus du citoyen et du soldat.
Palégry était un homme d'une autre époque, nwiis d'une épo(|ue de gloire et de grandeur. Fils et frère d'un cafetier de Perpignan, il s'asseyait le matin sur le vieux banc de bois adossé nu mur de son établissement, et y lisait les bulletins de la grande armée sans qu'on pût deviner dans son âme les émotions qui s'y logeaient.
Sous le porche de son honnête maison se reposaient aussi les soldats qui allaient en Espagne et ceux qui de retour portaient sur leur front cicatrisé ou sur leur poitrine ouverte les plus honorables témoignages de leur bravoure.
Palégry, surnommé Titotis, versait à boire, aux uns quelques petits verres d'eau-de-vie, et offrait aux autres la demi-tasse dont il oubliait de demander le prix dés qu'il supposait la bourse vide ,et qu'il forçait d'accepter quand il ne voyait pas un chaud empressement à passer au comptoir.
Ainsi se font dans les villes de garnison les plus fervenesl amiliés, ainsi l'on devient frère alors que la veille Ton ignorait le nom de celui avec qui Ton avait trinqué.
Sans avoir une fortune bien assise, Titotis était riciie assez pour venir en aide sans se gêner au pauvre fantassin qui s'abritait sous le porche de son café, et son regard scrutateur devinait aisément celui avec lequel il pouvait entamer une conversation familière au coin d'une table d'abord vide et encombrée plus tard de bouteilles de bière et de petits verres pittoresquement groupés.
— Eh bien ! dit-il un jour à un conscrit qu'une balle au bras avait renvoyé de l'armée trois mois après son arrivée au cadre, eh bien! il paraît que ça chauffe au delà des Pyrénées?
— Je ne sais pas trop ce que vous appelez PuyrénéeSy répliqua celui-ci d'un air maussade; mais, ce que j'ai appris par expérience, c'est que ces gredins de miquelets espagnols visent avec une adresse qui ferait honte à nos chasseurs du Périgord.
— Ah ! vous êtes du Périgord ?
— Non, monsieur, je suis Périgourdin de père en fils.
— Boirez-vous un petit verre de rhum?
— Pas un , mais deux, si ça vous est loisible.
— Tout à fait. Je suis du pays, moi ; cette maison appartient à un de mes amis, et je puis en faire les honneurs.
— Vous êtes plus qu'honnête, vous êtes poli.
— J'aime les braves, voilà tout.
— Dame ! je n'ai pas eu le temps de m'apercevoir si je l'étais et même si je pourrais le devenir. A peine arrivé, vlan! mordu!
— Par qui?
— Est-ce qu'on sait jamais par qui l'on est mordu dans cette maudite guerre? On vous dit gare devant et l'on vous
pique par derrière. Si vous tournez la télé, pouf! vous recevez Teslafilade du côté où vous ne l'attendiez pas.
— Vous êtes blessé au coude?
— Oui, j*étais en sentinelle sur une petite redoute, j*entends une voix qui crie : A la poitrine I un éclair brille, un coup part, et voilà.
— 11 parait que les miquelets ne tiraient pas aussi juste que vous le disiez tout à l'heure.
— Mais si, puisqu'en ce moment j*avais Tarme au bras. Titotis sourit de la naïveté du pauvre conscrit et continua :
— Un troisième petit verre ne vous incommodera pas ?
— Je croîs que oui; mais j'aime assez à être incommodé.
— Va pour un autre petit verre. Et maintenant, poursuivit Til(»lis, vous avez votre congé de réforme, vous retournez au Périgotd?
— Auprès de ma mère à qui je vais raconter les belles choses que j*ai vues.
— Vous n*avez pas eu le temps de voir grandes merveilles?
— Que trop, mille poulardes! Et Pujol que j*ai entr'aperçu avec ses guérilleros, c'est ça un terrible coup d'œil ! Et le célèbre Palégry qui a Tair de se ficher des balles comme vous vous fichez des petits verres que vous ne buvez pas et que vous me veinez si bien?
— Ah ! vous avez connu Pujol et Palégry?
— J'ai connu Pujol ; mais je dirai à ma mère que j'ai vu aussi Palégry. Quel homme! quel luron! quel chef de miquelets ! Et il n'a jamais bu que de Teau ainsi que vous! Il n'y a pas moyen que l'ennemi lui résiste : il se jette au milieu des dangers aussi tranquillement que je me jetterai ce soir sur mon lit. Si vous saviez ce qu'on en dit à l'armée, comme en parlent les ofliciers. les généraux. Us l'ap-
pellent le brave des braves, ainsi qu'on nommait le maréchal Ney. Lorsqu'un de ses soldats tombe blessé, il court à lui, le relève, le charge sur ses épaules et le conduit en lieu de sûreté pour aller le venger plus lard. Bref, c'est une bénédiction dans toute Tarmée, et avant-hier, quand lui et sa compagnie passèrent en tête de notre colonne, chacun de nos soldats marchait sur la pointe des pieds pour voir tant seulement un poil de sa moustache.
— Il n'en a qu'une imperceptible.
— C'est impossible ; il doit en avoir une de six pouces de longueur au moins qui mangerait la vôtre comme un petit pâté, puisqu'on dit que c'est un homme à poil.
— Peut-être le vante-t-on beaucoup trop.
— On le vante, dites- vous? On le vante, sacrebleu ! pour ce mot seul il me prend envie de vous restituer votre enude-vie et votre rhum et de vous prouver, le briquet à la main, que ce que je dis est vrai. Palégry ! Palégry ! respect à Palégry ou je vous manque de respect !
Un ami de Titotis arriva en ce moment et salua le commandant Palégry par son nom.
Le soldat se dressa d'un seul bond, posa sa main droite â la hauteur de Tœil et dit :
— Vous vous êtes gaussé de moi , brave d^s braves. N'imporie, je ne vous en veux pas puisque' votre eau-devie est délicieuse et que je pourrai maintenant, sans mentir, dire â ma mère que j'ai vu Titotis Palégry, que j'ai trinqué avec lui et qu'il ma serré amicalement la main.
— Dis-lui aussi que je t'ai prêté trente-six francs pour faire ta route et que nous avons bu à sa santé et à la liberté de notre pays.
Jamais général, jamais Napoléon n*a parlé à ses soldats un langage plus propre à se les attacher, à leur donner du cœur au cœur. Jamais personne n'a prêché d'exemple mieux que Palégry» jamais personne A*a montré plus de sanj|;-firoid
avant l'attaque, plus de vigueur au milieu de la mêlée, plus d'humanité après le combat.
— Alerte, enfants ! disait-il aux siens, alerte 1 souvenezvous que les balles ne courent qu'après les fuyards. Souvenez-vous qu'il y a honte et lâcheté à frnpper un ennemi désarmé ou qui demande grâce. Faire grâce vaut mieux que tuer. Enfants, imitez-moi en tout, et l'affaire sera bonne. Si l'un de vous est en péril, qu'il m'appelle et je serai bientôt prés de lui, comme un frère dévoué. Allons, mes amis, allons, me^ enfants, à votre devoir.
Et Titotis, intrépide comme Pujol, mais humain, noble, généreux, se jetait au milieu des ennemis sans que le réseau de balles dont il était souvent entouré fit naitre en lui la plus légère émotion.
Les Espagnols avaient tellement appris combien il était à redouter qu'ils disaient presque toujours à l'approche de la guérilla de Titotis :
— Tuons ou blessons le commandant : lui tué ou blessé, quelles que soient nos pertes, nous aurons remporté la victoire.
Ce qui surtout distinguait Palégry, c'est son admirable sang-froid dans les occasions difûciles et imprévues. Son coup d'oeil était rapide, décisif, sa résolution soudainement arrêtée, et le bras exécutait sans retard ce que la tête venait de méditer.
Un jour que, fatigué d'une longue course au travers des ravins qui entourent Barcelone, il s'était adossé contre un mur blanc d'une bâtisse appelée Maison-Carrée qu'il croyait sans habitants, une croisée basse s'ouvrit derrière lui et une main armée d'un poignard allait lui percer la tête lorsqu'un sergent, qui vit Je danger du commandant, poussa un cri .
— Palégry, sur votre tête...
Palégry s'était baissé en s*nrmant de son épée qui se
trouva plongée â moitié dans la poitrine de l'Espagnol. Une autre fois, s*étant aventureusement jeté en avant de son bataillon accompagné de trois de ses voltigeurs avec lesquels il causait en mangeant des pralines selon son habitude de chaque jour, un laboureur se dressa tout à coup devant eux, s'arma d'un fusil de chasse qu'il avait caché dans le tronc d'un olivier et lit mine de décharger son arme sur lui.
— Doucement, dit Palégry â ses voltigeurs qui apprêtaient leurs armes, quatre contre un, la partie n'est pas égale.
Et s'adressnnt au paysan :
— A qui en veux-lu ? lui dit-il d'une voix sévère.
— A toi, répliqua celui-ci avec brutalité.
— A la bonne heure, tu es franc ; mais si tu ne jettes pas sur-le-champ ton fusil à tes pieds, je te tue.
— Pare toi-même cette balle.
Le coup partit en eiïet.
Palégry eut le cou légèrement effleuré, et, s'élançant de toute la rapidité des jarrets de son beau cheval noir, il franchit le fossé derrière lequel le paysan s'était bien retranciié et il abattit au vol le bras droit du coquin qui venait de le blesser.
D'abord comme capitaine d'une admirable compagnie de partisans, et plus tard comme chef de bataillon du 18^ léger, Palégry n'a jamais fait, comme on le disait haute-, ment dans le pays, qu'une guerre de protecteur.
Dés que ses troupes étaient désignées pour une expédition on voyait les fermiers et les propriétaires aller à lui et lui demnnder comme une grâce de faire respecter leurs terres, et Palégry, qui comprenait à merveille que la guerre était un fléau assez terrible pour les populations, ordonnait souvent des marches forcées afin d'épargner un cliamp de blé ou de luzerne que les pieds des soldats auraient mu-
tilé. Aussi recevait-il presque chaque jour des témoignages d'eslime et de reconnaissance des Catalans et des Roussitlonuais; mais ses soldats seuls protitaient de tant de libéralités.
Quant à lui, les offres d'argent le trouvaient inaccessible, intraitable même, et on Ta vu menacer des propriétaires de changer de route et de passer dans leurs champs, leurs oliviers et leurs vignes s'ils ne cessaient de lui otTrir des récompenses qu'il se serait cru déshonoré d'accepter.
— Donnez quelques bouteilles de vin à mes braves, disait-il parfois, grisez-les puisque tel est votre bon plaisir; mais qu*il ne soit pas question d'autre chose, et surtout qu'on ne me présente aucune piastre. J'ai ma solde et mon épée, cela me suffit.
Ecoutez encore quelques traits de sa vie.
C'était aux alentours de Mataro, petite ville sans fortifications, ouverte à toute attaque et servant de i*etranchement tantôt aux Français qui la frappaient de rudes contributions, tantôt aux Catalans en armes qui la pillaient et la dévastaient.
Palégry et une partie de son bataillon, expédié en avantgarde, avaient attendu la nuit pour faire main basse sur la ville endormie.
— Vous arrivez trop tard, commandant, lui dit un es- <pion que ses gardes venaient d'arrêter.
— Comment cela?
— Mataro est occupé.
— Par qui ?
— Par un colonel anglais au service d'Bjpagne , commandant à plus de deux mille hommes de troupes régulières.
— Tu es sûr qu'il n'a avec lui que deux & ille hommes?
— J'en suis sûr.
POST-FACP, '331
— 11 suflil, va te faire pendre uu tu voudras et laissemoi d ma besogne.
Palégry appliqua un vigoureux coup de pied aux relus de TEspaguol, et le renvoya sans autre forme de procès.
— Enfants, dit-il aux siens, un colonel anglais nous a soufflé Mataro et s'y est installé celle nuit. Ëtes-vous d'avis de lui laisser le champ libre ou de l'attaquer?
— Commandant, c'est à vous de décider.
— 3Ioii avis, à moi, est de nous élancer sur la ville, de surprendre nos ennemis et d'y bivaquer. C'est ce qui arrivera pour peu que vous remplissiez votre devoir comme vous en avez l'habitude. Puis-je compter sur vous?
— En avant !
— En avant donc, soldais, et silence!
L*espion à qui Titotis avait si généreusement donné la liberté s'était traîtreusement dirigé vers Mataro et venait à peine d'annoncer au colonel anglais l'approche du chef de bataillon Titotis quand nos troupes entrèrent dans la ville.
Les Espagnols surpris se mirent à la débandade; et là commença dans les rues une de ces fusillades vives que les ricochets des balles sur les murs des maisons rendent si meurtrières.
Les Espagnols fuyaient dans la campagne, et Palégry, mailre de la ville, ordonnait à ses braves soldats d'amortir le feu, lorsqu'au détour d'une petite place il se trouve face à face avec le colonel anglais.
— Ah I parbleu ! je vous tiens, lui crie Palégry eu le saisissant de la main gauche et en lui présentant de la droite la bouche de son pistolet. Savez-vous, colonel, que vous exercez là un métier qui mène droit à la potence ?
— Je combats pour l'indépendance d'une nation.
— Eh ! cette nation ne veut pas de l'indépendance que vous voulez lui donner ; elle aime mieux ses moines et sou
abrutissement, et d'ailleurs il y a toujours péril à s'immiscer dans les affaires des autres.
— Je le vois surtout en ce moment.
— Colonel, il ne vous sera fait aucun mal si vous me donnez voire parole d'honneur de ne plus porter en Espagne les armes contre nous.
— Je vous la donne.
— Il suffit, vous êtes libre. Cependant, comme vous avez là un cheval magnifuiue et que je n'enfourche qu'une rosse, nous allons faire échange.
— Vous êtes trop courtois pour que je refuse.
— Et moi trop franc pour ne pas accepter.
Uéchange conclu, le colonel s'en retournait à pied et
cherchait un refuge dans une maison ouverte lorsque Palégry rappela encore.
— Colonel, lui dit-il, vous ne voulez pas de ma monture, libre à vous, mais moi je ne veux pas non plus de votre or; j'ai senti là quelque chose de sonnant sur le devant de votre selle , et je n'ai pas l'habitude de dépouiller mes ennemis.
— Dés ce jour je suis votre ami, major.
— A la bonne heure! mais tâchons de nous trouver autre part que sur un champ de bataille de la (iatalogne.
Dans une promenade militaire commandée par Maurice- Mathieu lui-même, aux environs de Barcelone, Palégry, selon son habitude, avait pris les devants, et, un fusil sur l'épaule, il grignotait ses pralines à plus d'un quart de lieue de son détachement.
Arrivé prés d'un ravin bordé de grenadiers en fleurs, il entend un bruit de voix, il se glisse doucement derrière la haie et voit , à travers les branches en tr'ou vertes , une douzaine d'Espagnols armés, délibérant sans doute sur quelque coup de main à entreprendre contre les Français.
POST-FACE. S3r,
Une sentinelle, placée en avant et à quelques pas de Palégry, voit notre hardi chef de partisans qui n*était encore que capitaine quoiqQ*il commandât deux compagnies, lui ordonne de s'arrêter et le met en joue.
Palégry s'élance et le perce de sa baïonnette.
Gela fait, il se précipite sur les douze hommes assis à l'ombre d'un figuier, frappe celui-ci du pied, celui-là du poing, saisit son fusil par le canon, brise les épaules, ouvre les crânes à coups de crosse, tire son épée, menace de tuer celui d'entre eux qui fera mine de résister; puis il feint d'appeler quelques-uns de ses camarades cachés non loin de là et ordonne aux Espagnols de marcher devant lui en laissant là leurs armes. Tous obéissent, et, arrivé sur la route, il voit à peu de dislance le général Maurice- Mathieu hâtant sa marche, inquiet qu'il était de son brave capitaine.
— D'où venez-vous? lui crie le gouverneur heureux de le revoir.
— Du figuier qui s'élève dans ce champ, lui répond Palégry ^]ai trouvé ces gaillards en embuscade ; je suis tombé sur eux, j'en ai tué trois, j'ai un peu éclaboussé les autres et les voilà mes prisonniers.
— Vous étiez seul?
— Absolument seul.
— Et comment avez-vous fait pour vous en emparer? demanda le général plein d'admiration.
— Je les ai cernés.
Le mot fit fortune.
Un seul homme qui en cerne douze !
Les régiments en ont ri souvent, la garnison de Barcelone s'en amusa longtemps par des plaisanteries à la louange de Palégry ; et celui-ci, au café, suçait ses pralines et buvait son grand verre d'eau, ne comprenant pas pour-
quoi on étail tant émerveillé qu'il eut à lui seul cerné douze coquins.
Palégry était grand, bien taillé, souple, robuste, nerveux.
C'était une organisation toute pyrénéenne, il y avait en lui du Catalan et du chamois, du Catalan pour Taudace, du chamois pour la légèreté.
Sa physionomie avait une suavité ravissante et ses yeux une expression de douceur et de mélancolie qui lui allaient à merveille. Il parlait peu et n'écoutait guère les grands parleurs.
Dans le calme des passions, il vous aurait apparu comme un de ces patriarches de l'Eglise qui vivaient dans le jeune et la méditation.
Mais dès que la colère animait ses traits, les yeux de Titotis lançaient de brûlantes étincelles, ses muscles faciaux se contractaient, ses lèvres fines se pressaient convulsivement Tune conlre Taulre, et tout son corps» fébrilement agité, accusait les mouvements de son âute.
Ami chaud, dévoué, il n'accordait son affection qu'après mûr examen ; mais alors il ne fallait pas qu'on vint devant lui insulter à celui qu'il avait une fois appelé son ami : c'était le volcan qui se réveillait, c'était la foudre qui éclatait et brisait tout sur son passage.
Avant l'époque dont nous avons déroulé quelques feuillets, on voyait à Perpignan une douzaine de jeunes gens à qui une éducation manquée et un point d'honneur mal compris mettaient souvent les armes à la main.
Dans tous les bastions de la ville et de la citadelle, cette société redoutable et redoutée avait des armes cachées, et il ne se passait pas de jour qu'il n'y eût de rencontre entre un étranger ou un oflicier de la garnison et l'un de ces jeunes écervelés qu'on appelait alors des crânes.
On les voyait souvent sans témoins vider une querelle où le bon droit était rarement de leur côlé.
En tête de cette dangereuse iroupe se distinguaient Lajeune et Marrol.
Quand les occasions de querelles manquaient, on voyait fréquemment les membres de cette association s'attaquer entre eux et jouer une bouteille de bière ou un carafon d'orgeat au premier sang. .
Le café Palégry a été plus d'une fois témoin des jeux cruels où vainqueur et vaincu, après une bataille, s'asseyaient à la même table et discutaient froidement sur le mérite de la botte qui venait d'ouvrir une épaule ou une poitrine.
Palégry, de VEcole de Mars, s'était toujours montré l'ennemi de ces combats singuliers, et telle était TalTection qu'on lui portait dans le pays, que nul des crânes n'aurait osé lui demander raison de ses blâmes ou de sa colère.
Le sang lui faisait mal à voir, et il ne se s^dit pas pardonné la mort d'un adversaire tué en duel.
Palégry n'a jamais bu de vin, il ne sait pas ce que c'est que de l'eau-de-vie, du rhum, ou du kirsch.
Sa boisson favorite est l'eau pure d'un ruisseau glissant sur une pelouse ou une régalade d'eau de puits avec une cruche catalane. Il vivrait quinze jours avec de l'orgeat et des échaudés ; et vous le voyiez toujours au moment d'une attaque générale, en présence de l'ennemi, fouiller dans sa poche et tirer des pistaches qu'il grignotait avec le plus grand plaisir et dont il n'oubliait jamais de se pourvoir avant d'entrer en campagne.
Appelez Palégry brave, intiéj.ide, humain, généreux, noble, il vous sourira peut-être. Appelez-le bon enfant, et il vous serrera la main avec affection.
Lisez les fastes de la gloire française et vous verrez que
Palégry, chef de bataillon au 18* léger, mérita d'être mentionoé dans Ions les bulletins de rnrniée d'Espagne.
Sa vie militaire est une série de faits mémorables.
A TafTaire de la Birdetta et de Palisa, il acquit des titres à la reconnaissance de Tarmée.
Le général Duhesmc, après le combat de Monlalègre, demanda pour lui seul, sans pouvoir l'obtenir, la croix de lu Légion d'honneur.
Dans celui de Saint-Vincent, à la tête de cinr(uan!e chasseurs seulement , il mit en déroute une compagnie espagnole, en tua le plus grand nombre et lit le capitaine et le lieutenant prisonniers de sa propre main.
En 1810, à la tête de sa compagnie, il résista à deux cents hommes d'un régiment suisse soutenus par quatrevingts cavaliers et les força à la retraite après leur avoir fait éprouver des perles considérables.
A Villa-de-Lanz, il attaqua à la tête de deux cents soldats une colonne de dix-huit cents Espagnols, et les poursuivit pendant quelques heures l'épée dans les reins.
Dans la belle affaire de la Paleja, il tourna, avec deux compagnies, un corps de huit cents fantassins et de (rois cents cavaliers ennemis, l'attaqua à la baïonnette et iit trente prisonniers dont deux officiers.
Le 20 novembre 1810, à Saint-André, les deux compagnies sous ses ordres furent attaquées par la division du général Saarsfleld, forte de trois mille six cents hommes.
Un colonel de cavalerie, à la tête de huit cents chevaux, après avoir tenté inutilement d'entourer nos troupes, se décida à s'emparer du seul point de retraite qui leur restait et somma le capitaine Palégry de mettre bas les armes.
Ce brave oflîcier répondit à la sommation en chargeant l'ennemi qui, effrayé d'une semblable intrépidité, se relira dans le plus grand désordre avec une perte considérable.
Pét) de jours après cette action, le capitaine Palégry, envoyé dans Nataro avec soixante hommes, surprit un poste après avoir égorgé lui-même la première sentinelle, entra dans la ville à la pointe du jour, y rencontra un général avec trois cents hommes, les attaqua et les fit tous prisonniers.
Le 21 janvier 1811, cet intrépide capitaine occupait le village de Badalone; il apprit qu*un corps d'Espagnols considérable Tattendait à Saint-Ândria pour lui couper la retraite.
Il marcha sur eux de manière à leur faire croire qu'il n'était pas instruit de leui*s manœuvres; mais, avant d'ar* river à l'endroit où l'ennemi était embusqué, il prit une direction à gauche et se jeta sur le bord de la mer.
Déconcertés par cette disposition, les Espagnols ne purent l'attaquer qu'avec leur cavalerie, qu'il repoussa vigoureusement par un feu de peloton.
Dans ce combat il ne perdit que dix braves.
Nous ne poursuivrons pas le cours de nos investigations sur les beaux faits d'armes du commandant Palégry; les soldats et les capitaines de l'armée de Catalogne s'en souviennent autant que les Espagnols.
Les uns et les autres parlent de ce brave chef de partisans avec non moins d'estime que d'admiration.
Notre tâche est à peu prés finie, et cependant quelques lignes encore pour compléter le tableau que nous avons fait passer devant les yeux de nos lecteurs.
C'est Palégry lui-même qui donne les derniers coups de pinceau.
Voici ce qu'il m'écrivait il y a quelques jours :
c Vous me demandez des détails sur le bandit Pajol ; je n'ai pas beaucoup suivi cet homme dans ses brigandages, il me faisait horreur. Cependant il a rendu d'assez grands services à l'armée pour que je ne sois pas resté tout à fait
indifTéreot à ses actions comme homme de guerre. Voici tout ce que je puis me rappeler en ce moment.
c En 1810, à l'affaire d'Olot, sous les ordres du général Clément, il attaqua Tennemi, lui enleva une position importante et le força à la retraite.
« La brigade se dirigea sur Ripoll : il reçut Tordre d'entrer dans la ville et fut le premier qui y pénétra malgré une trés-vigoureuse résistance.
« il est inutile de vous dire le sort qu'éprouvércAt les malheureux habitants dans cette circonstance.
«Ma suite de pareilles affaires il revenait toujours couvert de sang.
c A la journée de la Garrigue, en 1810» sous les ordres du général fieurmann, il enleva à la course deux fortes redoutes vigoureusement défendues, fit beaucoup de prisonniers, reçut en récompense l'autorisation de porter les épauleltes de chef de bataillon. (Ordre du général Lamar* que.)
« En 1811, à Saint-Feliu-del-Pignou, il attaqua hardiment l'ennemi qui cherchait à couper la retraite à la brigade Beurmann, s'empara de la position la plus importante, et nous épargna des pertes graves que nous aurions éprouvées indubitablement.
« À la malheureuse affaire de la Salut, en 1812, sous les ordres du général Lamarque, Pujol, avec sa bande, appuyé par deux vigoureuses compagnies de voltigeurs du 67* de ligne, soutint la retraite contre toute l'armée espagnole pendant plus de quinze heures.
c Le général Lamarque fut malade au point de laisser craindre pour sa raison, et le sort de la division se trouva un instant soumis aux dispositions que pouvait prendre le capitaine du 67«, ainsi qu'au dévouement et au courage de Pigol.
€ Ce chef de guérilleros donnait partout des preuves d'une grande inirépidité et d'une férocité peu commune.
(( En un mot, c'était un bandit tout à fait digne de commander aux scélérats qu'il avait sous ses ordres. 11 m'est arrivé plus d'.une fois, poursuit Palégry, de faire tirer sur sa bande comme sur des bêtes féroces. x>
Vous voyez que je n'ai dessiné Pujol ni plus grand ni plus petit, ni plus beau ni plus hideux que ne le sont les hommes qui se ruaient avec lui sur le champ de bataille. Je vous l'ai dit, mon livre est un portrait.
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir parlé de Palégry au milieu d'un récit que je n'ai pas dû interrompre; mais mon pays m'en aurait voulu d'avoir oublié cette belle et grande figure de chef de partisans à qui les deux Catalogues doivent tant de reconnaissance et d'affection.
La Restauration se passa volontiers de ses services ; toutefois, en 1822, quand Moncey entra en Espagne, il alla voir Palégry dans sa petite chambrette à Perpignan, et il puisa auprès de lui les plus utiles renseignements sur la nouvelle expédition qu'il allait entreprendre contre la Péninsule.
Nommé commandant de la place de Navarins, Palégry reçut dans ce nouveau poste son congé de retraite.
Et maintenant retiré à Saint-Paul, petite ville du département des Pyrénées-Orientales, il vit un peu du présent et beaucoup de ce passé glorieux dans le sein duquel sa vieillesse peut se reposer avec amour*