UNE RÉVOLTE
veau sifflet du chef retentit , le carnage cessa , les bras se reposèrent, les cœurs battirent moins fort, et Ton se regarda de part et d'autre sans que nul osât faire un pas pour châtier ou se venger.
Pujol debout, irrité, promenant sur celte scène une prunelle furieuse, dit avec un accent à faire trembler les coupables : «Assis! tout le monde assis!...» Et Ton obéit. « Toi, mon brave Saletas, à mes côtés: toi, volontaire Andreu, tout près aussi; toi, Marini, derrière moi; nous formons le conseil qui va juger et punir. Et vous, canaille incorrigible, vous qui n'êtes bons qu'à piller et qui n'avez de cœur que pour la révolte, voyons si vous vous jouerez encore de ma clémence. Je veux savoir comment a commencé celte révolte, et malheur à qui ne dira pas la vérité ! » Saletas instruisit Pujol de la conduite insolente des soldats de Taumareillas et de la bravoure d'Andreu. , — Andreu est caporal, dit Pujol; à la première affaire il sera sergent.
Puis, s'adressant à Taumareillas qu'il appela d'une voix brève et sévère :
— N'est-ce pas, lui dil*îl en le serrant à la gorge, que tu ne m'attendais pas sitôt? N'est-ce pas, brigand, que la vie te pèse? Eh bien! misérable, je veux t'en laisser écraser encore; ton sang ne doit pas plus souiller mon poignard que ton front ne doit arrêter une de mes balles. A moi, dix soldats de sa compagnie! poursuivil-iL Les dix soldats se présentèrent.
-- A genoux! dit alors Pujol à Taumareillas> à gendux et lève la tête; si tu la baisses, ta dose sera double. Allons, enfants, que chacun de vous passe devant lui^ que cbacuu de vous lui crache à la face et lui applique un vigoureux soufflet sur la joue. Gare à celui qui fera mine de ne pas frapper de toute la vigueur^le son bras.
La sentence fui exécutée, et Pujol, poussant ensuite Tau-
mareillas du pied, ]e fil tomber face à terre et le pressa de son talon en lui disant :
— Maintenant, vis encore, chien. Te voild baptisé indi- ^Mie. Mais, ce n*est pas tout, il y a ici d*autres coupables qui, sans avoir mérité ton châtiment, doivent servir d*exempie à ceux qui seraient tentés de les imiter un jour. Qu'on ' me les nomme.
Trois soldats furent désignés par leurs camarades mêmes, et Pujol, saisissant son pistolet, fit sauter la cervelle au premier. Il allait percer de son stylet la poitrine du second, quand Ândreu s'élança et lui dit :
.— Grâce, capitaine; il s'est battu contre moi, et il s'est battu en brave.
— Qu'il en soit fait ainsi, répondit le capitaine, je n*ai rien à te refuser aujourd'hui.
— Toi, qui m'es aussi désigné, dit-il encore à celui qui croyait réciter déjà ses dernières oraisons, tu t'absoudras de ton crime à la première affaire. Puis-je y compter?
— - Je te le jure, Pujol.
— Gela suffit. Maintenant, qu'on enterre les cadavres et que les capitaines de chaque compagnie, hormis Taumareillas qui est dégradé, me suivent à mon poste.
Andreu prit le bras de Saletas et lui dit à voix basse :
— Laissons-les s'éloigner, j'ai un secret à l'apprendre.
— Les voilà loin, que veux- lu?
— Je suis blessé, peut-être à mort.
— Et tu ne l'as pas dit?
— Je ne le savais pas... Soutiens-moi, je faiblis, la blessure est sur la poitrine, elle saigne peu, mais elle est profonde.
— Veux- tu que j'appelle?
-Non
— Pourquoi?
.— Tu vas le savoir.
Ândreu tomba. Saletas le prit dans ses bras, appuya sa tête sur ses genoux, déchira sa chemise, et s'écria :
— Ciel! une femme!
— Tais-toi, dit la gitana Beppa d'une voix affaiblie, taist ji, et qu'il l'ignore jusqu'après ma mort.
Saletas chargea la jeune fille sur ses épaules, se relira sous sa lente, fit appeler le chirurgien qui rassura le brave lieutenant après avoir examiné la plaie et attiré le sang au dehors. Beppa s'évanouit, doucement posée sur d'épaisses couvertures qu'on lui avait préparées, et le lendemain, en ouvrant les yeux, elle vit à côté d'elle Pujol attendri qui lui pressait la maiu.
— Tu sais donc tout maintenant, lui dit la jeune fille. Veux-tu que je te parle encore de ma sœur?
— Oui, parle-moi de loi.
— Je me nomme Beppa, Pujol.
— Eh bien! Beppa, je suis ton frère.
— Mon frère I... J'attendrai.
La révolte était apaisée, mais non les colères ; et celle bande redoutable de scélérats, qui ne fraternisaient que pour le crime, vécurent désonnais dans la haine les uns des aulres. S'ils avaient pu deviner une terre où leur tête eût pu reposer tranquille, peut-être auraient-ils dit uu adieu étemel à celte vie de fatigues, d'embûches, de combats et de meurtres dans laquelle ils se vautraient depuis si longtemps.
Mais, si le cœur des hommes de Pujol se taisait vile au
souvenir du passé, en revanche parlait-il haut dès qu'il s'agissait dans l'avenir d'une vengeance, d'un assassinat. Aussi, nul enrôlé dans la milice redoutable ne s*éloigDait-il du camp sans avoir bien fouillé â sa ceinture pour y sentir le manche de son poignard.
Comme la vie devait glisser belle et joyeuse au milieu de tant et de si douces émotions !
Taumareillas, on le devine bien, n'était pas le moins irrité de ceux à qui l'émeute avait été funeste, et il s'était bien promis de laver avec du sang les honteuses flétrissures gravées sur sa face. Il lui fallait, â lui, plus d'une victime : Saletas, Àndreu et surtout Pujol ne devaient, selon ses espérances, mourir que de sa main; et, pour l'accomplissement de ses projets, il aurait vendu à Satan l'âme de sa mère.
Taumareillas était un de ces êtres incomplets, difformes, qui ne comprennent guère que la bassesse et l'abrutissement; nés pour le meurtre, destinés au gibet, et qu'où devine du premier coup devoir appartenir au bourreau et à l'enfer. Expliquez cet anathème de Dieu. Toute la famille de Taumareillas, honnête et pauvre dans le Roussillon, était considérée et bénie au village qu'elle habitait, et les crimes de celui dont nous parlons n'avaient rien fait perdre aux honnêtes parents de l'estime dont on les entourait.
Cependant Pujol, auprès de la couche de Beppa qui s'emparait de ses affections sans qu'il cherchât désormais à les lui disputer, se sentait quelquefois rappelé vers le projet qu'il avait si longtemps médité, et alors ses traits, ordinairement calmes et graves, s'assombrissaient, et ses yeux d'aigle se voilaient de larmes.
— Ce n'est pas moi, au moins, qui t'attriste? lui disait Beppa en lui prenant la main et d'une voix caressante.
^ Toi, belle fille! Non, non, tu es au contraire un
LE DJIÂME. 75
baume au mal qui me ronge, tu me consoles même dans l'avenir !
— Il est donc bien triste ton avenir?
— Oui, Beppa.
— Ne peux-tu le changer ? faire mentir le destin ?
— Non, il faut obéir à la fatalité qui commande.
— Pourquoi refuses-tu de me confier tes peines?
— Tu en souffrirais la première et j'aurais une affliction de plus, car il en sera ce que j'ai arrêté.
— Pujol, crains-tu un poignard?
— J'ai le mien ; et puis, qu'est-ce que la mort pour qui la regarde en face et de si prés chaque jour ?
— Tu as raison.
— Tiens, Beppa, cesse de m*interroger, je serai muet jusqu'à l'événement ; dés qu'il sera accompli, dés qu'il n'y aura plus possibilité de retour, alors seulement loi et Saletas en serez les premiers instruits ; le reste obéira parce que j'aurai commandé.
— Tu te flattes, ami : ton armée te redoute plus qu'elle ne t'aime; elle cède encore à la puissance de ta volonté; mais il y a ici bien des stylets qui frappent dans l'ombre et par derrière.
— C'est vrai ; et j'ai bien souvent envie d'épargner à un bras ennemi la peine qu'il voudrait bien prendre.
— Pujol, ce soir je redeviens gitana, ce soir je vais à la recherche de ceux que j'ai quittés.
— Toi, Beppa?
— Oui, moi ; tu flétris mon âme, tu ne me comprends pas, tu ne me comprendras jamais. ^
— Pardon, Beppa ; mais si tu savais quelles tortures me déchirent !
— Donne-m'en la moftié si tu ne peux me les donner toutes; est-ce qu'on souffre à deux?
— Eh bien ! encore trois jours.
76 PDJOL.
Les rapports que ]e chef de la bande si fatale aux Français recevait de tous côtés lui étaient donnés, tantôt par des moines fanatiques, tantôt par des muletiers, tantôt aussi par des femmes vêtues en mendiantes, et voyageant souvent avec les convois ennemis qu'elles abandonnaient dans un défilé ou au passage difficile de quelque torrent.
La guerre devenait plus désastreuse que jamais ; Figueras, Rosas, Gerone, Barcelone, hérissées de canons, flanquées de soldats, protégeaient, il est vrai, par d'audacieuses sorties, les convois de recrues et d'argent exigés par les nécessités d'une campagne désastreuse; mais, hélas! que d'assassinats loin des villes, que de cadavres dans les grandes routes et jetés aux vents sur les branches des oliviers ou des fîgtiiers des campagnes ! Les loups et les oiseaux de proie ne manquaient pas de vivres dans la Catalogne à l'époque dont nous déroulons quelques sanglantes pages, et le deuil des familles se portait sans qu'on sût presque jamais de quel côté était parti le coup qui avait frappé la victime. Oh l bien des larmes ont coulé avec le sang qui engraissait alors les plaines et les montagnes de cette malheureuse province.
Revenons au camp.
La jeunesse, la sérénité d'âme et la force de caractère avaient hâté la guérison deBeppa, qui faisait souvent d'assez longues promenades appuyée sur les bras amis de Saletas et de Pujol, à qui elle racontait les mille incidents de sa vie passée, les mille déchirements de son cœur, avec ce dramatique langage qu'elle seule savait trouver, et que comprenaient à merveille ses deux nouveaux camarades. Le costume de miquelet qu'elle portait toujours lui donnait une physionomie tout à fait ravissante, et plus d'un soldat de l'armée se disait en la voyant passer : Gare à la fiére , Catalane à qui ce drôle déclarera son amour.
Ces promenades in limes, ces conversations familières,
où trois cœurs se trouvaient si bien à Taise, n'avaient pourtant pas assez de puissance sur Pujol pour dérider son front où passaient de sombres et rapides nuages ; et ni Beppa, que nous appellerons toujours Andreu, ni Saletas, si chaud dans son amitié, ne pouvaient rien lui arracher du secret qu'il s'obstinait à garder.
— Il aura son exécution, leur disait-il souvent, je l'ai résolu, irrévocablement résolu, et si je vous le confiais j'aurais à coup sûr à vous combattre.
— Puisqu'il en est ainsi, nous te promettons une obéissance aveugle, répondait Saletas.
— Et puis il n'est pas juste que lu souffres de tes combats, poursuivait Andreu.
— Vous me connaissez, amis ; je vous ai résisté jusqu'à ce jour, je résisterai encore, et vos prières hâteraient mon départ.
— Ton départ, Pujol! s'écria Beppa, comme frappée d'un malheur imprévu.
•— Une absence de trois jours seulement.
-Seul?
— Seul.
— Pas un camarade avec toi ?
— Si, mon poignard. Je vous ai dit maintenant tout ce que je voulais vous dire ; je défends toute autre question.
— J'obéirai, dit tristement Andreu; mais je devine.
— Si tu devines, j'avouerai ; parle.
— Tu aimes, Pujol, et tu vas voir celle que tu aimes.
— Enfant!
— Jure-moi que je me trompe.
— Par l'affection c(lie tu m'as inspirée, Beppa, tu te trompes.
— Me voici donc tranquille et heureuse.
— Ma tendresse, ajouta Saletas, aurait pourtant voulu
78 PpjOL.
davantage ; mais, puisqu'elle est si méconnue, je tâcherai d'en modérer la violence.
— Toi, lui répondit Pujol, tu ferais mieux de te taire, et si je savais qu'il se trouvât au monde un homme qui eût pour un autre homme une tendresse égale à celle que je te porte, j'irais lui en demander raison le stylet à la main.
— A la bonne heure ! voilà de bonnes paroles dont je serais un ingrat de ne pas être lier et louché.
— Je ne dirai à personne l'absence que je médite, poursuivit Pujol plus à* voix basse en voyant venir à lui deux de ses officiers ; vous, mes amis, tâchez qu'elle demeure secrète ; je craindrais pour vous la mutinerie des coquins.
Les deux nouveaux venus se mêlèrent à la conversation intime que nous venons de rapporter ; mais elle changea aussitôt d'objet.
— Eh bien ! mes braves, leur dit Pujol, est-ce qu'il y a du nouveau?
— Oui, du nouveau ancien, comme ils ont l'habitude de nous en donner.
-Qui?
— Eux, les Français, ces pourchasseurs de moulins à vent !
— Ah ! ah ! ils ont la qualité des tambours, plus on les batf plus ils font de hruil. Mais qu'est-ce donc?
— Des nouvelles du quartier général des Français.
— Que disent-elles? Chantent-elles toujours des triomphes? assurent-elles que tout leur argent est arrivé à Barcelone? que pas un de leurs soldats n'a été tué ? qu'un seul de leurs hommes a eu une mèche de cheveux brûlée? Sur mes mille braves, en ont-ils égorgé six mille?
— Lis, tu le sauras.
Pujol prit l'ordre du jour du général apporté par un espion, et lut à demi- voix, en s'interrompant de temps à autre par quelque rapide réflexion.
« Le général Maurice-Mathieu, commandant en chef... « etc., etc., etc.
« L'armée vient de se couvrir de gloire. »
— Oui, la nôtre.
« Un convoi de vivres et d'argent a été attaqué dans le ce défilé de Puerta par six mille brigands. »
— La peur grossit les objets. Quant à brigands, j*avoue que nous ne sommes pas de petits Jésus.
« Qui, des hauteurs où ils s'étaient lâchement postés, « ont fait un feu nourri sur nos braves. »
— C'est vrai, ça.
« Il en est d'abord résulté un peu de désordre. »
— Quel peu !
« Mais on s'est bien vite rallié ; nos voltigeurs ont gravi, « l'arnje au bras, les côtes élevées, en ont débusqué les « bandits, et les ont poursuivis la baïonnette aux reins « jusque dans les montagnes, d'où la nuit nous a chassés, ce Si nous avons à regretter la perte de quelques-uns de ff nos meilleurs soldats et tle notre caisse, du moins la « terrible guérilla est-elle à jamais détruite ; et l'on ajoute « même, ce qu'on a su par des prisonniers, que Pujol « avait perdu la vie dans cette sanglante affaire. Vingt « mille francs sont promis à qui apportera au général la « nouvelle certaine de la mort de ce scélérat. »
Pujol ôta son chapeau. Merci, général, merci. Vingt mille francs ! je vaux mieux que cela. . . Ah ! j'ai été tué ! ah ! on met ma tête à prix!... Savez-vous bien que vous mérilerlez que je vous punisse de votre ingratitude?
— Que dis-tu, Pujol? s'écria Saletas avec un regard scrutateur.
— Rien, rien.
— CepencTanl, tas paroles...
— Je te défends de les interpréter.
— Il suffit.
Andreu nourrissait aussi des projets qu*il gardait au fond de Tàme. Il avait étudié les démarches et ]es regards de Taumareillas, et il ne doutait pas que ce scélérat ne méditât de sinistres résolutions contre Pujol. D'un autre côté, il ne perdait guère de vue celui à qui il avait voué son existence, et il eût été difficile au chef de la bande de lui cacher ses démarches les plus secrètes.
Le temps était froid, l'hiver, si redoutable sur ces montagnes, déployait à l'air ses larges nuages chargés de neige, et les rapides bouffées du Nord soufflaient avec une violence à déraciner les pins robustes, les bouleaux et les chAtaigniers qui avaient bravé tant de colères.
L*armée s'abritait de son mieux dans les maisonnettes éparses et sous ses couvertures ; mais l'hivernage était impossible sur les hauteurs et l'on demandait à haute voix à descendre dans la plaine.
Nul ordre n'arrivait cependant. C'est que Pujol avait quitté le camp.
Il était dix heures à peine; la porte de sa chétive retraite s'ouvrait doucement, et le capitaine glissait dans les ténèbres. Mais la tendresse alarmée dort peu. Andreu avait vu son ami et s'était avancé furtivement sur ses traces, armé d'un pistolet et d'un poignard. Pour abréger le chemin qu'il devait franchir, Pujol s'était dirigé vers les hautes crêtes des montagnes dont il connaissait si bien les difficiles sentiers, et Andreu le suivait de loin pour ne pas en être aperçu. Le premier, d'ailleurs, dans la parfaite conviction d'avoir bien caché sa fuite, ne songeait pas à regarder derrière lui et hâtait sa marche en homme impatient d'arriver.
A minuit, pourtant, Pujol fit halte et se reposa quelques instants au pied d'un chêne noir qui se dessinait dans l'ombre comme un gigantesque fantôme. Andreu se blottit sous une roche nue que le givre commençait à blanchir,
et le pauvre piéton ne se réchauffait qu'au feu de sa tendresse. Pujol reprit sa route en fredonnant un chant d'indépendance, et Andreu s'était levé pour le suivre, quand du côté opposé le sourd retentissement de quelques pas le^ force à l'immohililé. Ses yeux inquiets fouillent à travers les roches et les hroussailles, il se penche, se couche, se redresse pour mieux voir et entendre, et il aperçoit enfin, debout sur un monticule, la silhouette d'un homme qui semble chercher sa route ou délibérer sur un parti à prendre. C'est à lui désormais que va s'attacher Andreu ; c'est lui surtout qu'il ne quittera plus du regard : car, qui donc peut se jeter ainsi, seul, dans ces terribles solitudes, sous une neige glacée, pendant une nuit sombre, si ce n'est le dévouement où le crime?...
L'homme était descendu de son observatoire et avait poursuivi sa marche dans la direction même d'Andreu qu'il venait de dépasser en le frôlant presque de son manteau. Cet homme, c'était Taumareillas â la piste de Pujol.
Mais les flocons de neige commençaient à tomber avec une violence extrême, et, s'il fallait à l'un des piétons toute son adresse de montagnard pour ne pas rouler dans les précipices qui bordaient le route, il fallait â l'autre toute sa haine pour le guider à travers les ravins; il fallait surtout au troisième toute la passion qui le brûlait pour ne pas laisser fuir trop loin de lui le scélérat dont il voulait faire justice, puisque le ciel ne daignait pas s'en charger. Pujol avait hardiment pris son élan vers les sommets les plus aigus; et lui, intrépide contre les hommes et contre les éléments, secouait souvent ses vêtements épais pour se dégager du réseau qui l'emprisonnait et- se contentait de dire, en modulant sa phrase comme un désœuvré poursuivi par l'ennui : a Quel chien de temps! quel chien de temps ! »
La nuit devenait sombre et ténébreuse par la blancheur
même des éclatantes zones neigeuses poussées en tous sens selon la direction des vents et des roches; le chaos était là avec toute son obscurité et son vacarme; Touragan soufflait avec toute sa fureur et faisait crier les roches aiguës, Tavalanche menaçait de chaque côté : rester, c'était mourir; avancer, c'était courir à une mort inévitable; et Pujol chantait toujours : o Quel chien de temps ! quel chien de temps ! )i> sur l'air d'une romance catalane, comme refrain d'une gaie ségadilla. Ainsi font les grands courages qui se retrempent aux obstacles et aux dangers. Pujol avait pris une détermination; il s'était jeté dans les montagnes pour arriver plus tôt au but : il fallait que les montagnes fussent franchies, et le ciel même n'était pas de force à lui faire rel)rousser chemin. Mais les deux autres voyageurs, où les chercher au sein de ces tourbillons, gravitant sans cesse décime en cime, d'aspérité en aspérité, et se déchirant avec fracas contre un pin noir ou un chêne noueux qu'ils entraînaient dans leur naufrage? Peut-être les retrouveronsnous, peut-être la tempête céleste leur aura-t-elle fait grâce. Pujol, plus fort que l'obstacle, avait atteint la crête la plus élevée de la montagne et commençait à descendre; le long et solide bâton qu'il avait ramassé dans la route lui servait en même temps de guide et d'appui, et cependant il s'aidait encore de ses mains vigoureuses et de la pointe de son poignard pour s'ouvrir un sentier où son pied put sûrement reposer. Il avait bien là-bas, là-bas, devant lui, une plaine immense que l'étincelle électrique lui montrait à de longs intervalles; mais le péril et la mort étaient sur sa tête, à ses côtés, et la neige tombait avec plus de violence que jamais.
Tout à coup, pareil au retentissement de mille tonnerres, un craquement épouvantable se fait entendre. La redoutable avalanche se déchaîne pour tout usurper, l'ouragan la saisit par les épaules et la pousse en avant; elle se
blottit comme pour résister, s*engouffre, se redresse, grandit, étend ses bras, attire avec elle tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle heurte, tout ce qu'elle aspirej elle devient colosse immense ; elle fait encore un pas, elle se rue avec des mugissements à ébranler le monde, elle roule, elle envahit, elle pulvérise; et Pujol, cramponné à une masse de granit, est saisi dans le courant et roule avec les mille débris de branches d'arbres, de troncs déracinés qui vont combler la profonde vallée. « Adieu, mes bons ! » s'écrie notre intrépide. Et ses mains se déchirent, et ses épaules se meurtrissent , et son corps se crevasse Dieu !
il trouve un appui, ses doigts le saisissent, c'est une puissante racine horizontale, née dans les anfractuosités d'une roche vieille comme la création ; le voilà suspendu sur l'abîme; il appelle, la tempête seule lui répond; ses pieds cherchent un soutien et trouvent une faible saillie où ils s'éiayent à peine. Mais pourquoi relarder ainsi une mort qui, s'il le veut, sera si prompte? Pourquoi lutter contre le ciel et l'enfer ligués ensemble? Et cependant il tient ferme, et il espère encore donner un démenti au ciel et à l'enfer.
L'âme de Pujol n'a jamais compris l'impossible, et son corps est au niveau de son âme. Mais ses forces l'abandonnent, il n'ose pas regarder sous lui ; car si l'on n'aime point à voir le fer brûlant qui va vous percer le cœur, on détourne aussi les yeux des rochers contre lesquels va se briser votre crâne. Il ne prie pas, lui« il a depuis son enfance oublié toute pieuse oraison, mais il jure et vomit avec fureur mille horribles blasphèmes, et de temps à autre son éternel : «îQuel chien de temps! quel chien de temps! » revient à sa bouche écumeuse.
Depuis un quart d'heure il était là, solidement cram ponné à la branche robuste; mais il fallait en finir avec h douleur, et, après une épouvantable invocation à Satan,
un éclair brise la nue, Pujol dit adieu au monde ; il ose enfin regarder le gouffre qui doit à jamais Tengloulir...
11 était à deux pieds du sol, d'un sol tranquille, à vingt pas d'une cabane respectée par l'ouragan et 1 avalanche.
— Qu'on ne me dise plus qu'il n'y a pas de diable, s'écria-t-il, il y en a, j'en suis sûr maintenant, et mon projet s'accomplira.
En un instant il arriva â la cabane. Elle était habitée par un brave homme et une brave femme qui priaient en ce moment au pied du crucifix d'ivoire pour les malheureux voyageurs égarés sur la montagne.
— L'hospitalité! dit brusquement Pujol en poussant du pied la petite- porte mal jointe.
— Entrez, répondit le patron, et remerciez Dieu de vous avoir conduit jusqu'ici.
— Est-ce qu'il y aurait un Dieu comme il y a un diable? se dit tout bas le bandit.
— Vous éles bien meurtri, poursuivit le vieillard, avezvous besoin de secours?
— D'un peu de repos seulement.
— Vous pouvez en prendre tant que vous voudrez. Aussi bien, étes-vous le second que nous avons eu le bonheur de recueillir cette nuit.
— Ah! on est déjà venu vous visiter?
— Oui, un rude miquelet; guère dévot, celui-là.
— Il vous a dît qu'il était miquelet?
— Il nous l'a dit, et nous avons compris à ses manières brutales, à ses regards de loup, qu'il devait être de l'armée de Pujol ; aussi avons-nous tremblé qu'il ne nous assassinât.
— C'est donc une armée de brigands que l'armée de ce chef de guérilleros?
— Une armée de démons, et leur capitaine!... Signetoi, ma femme; signez-vous aussi, vous.
Pujol lit le signe de la croix ei\ souriant, jeta quatre piastres sur une table délabrée et se leva.
— Voilà pour payer votre charité, leur dit-il ; le temps me presse, je suis forcé de partir. Adieu, mes braves gens, je suis Pujol !
— Ave Maria !
— C'est cela, priez, priez ; qui sait? peut-être que vos paroles arriveront quelque part.
— C'est l'antechrist, murmura le vieil homme en approchant du feu quelques feuilles de laurier bénit le jour des rameaux.
— C'est Tantéchrist ! répondit la femme agenouillée. Le miquelet qui avait passé une partie de la nuit dans
la cabane des bonnes gens était Taumareilias, poussé là par la tempête. Dés que le ciel se fut un peu remis au beuu, il reprit son chemin, et, dans son ardeur de vengeance, il brava quelque temps encore le danger qui se présentait à chaque pas. Il avait pris, lui, un chemin de traverse dédaigné par Pujol, et il savait bien que celui-ci ne pouvait Fa^ voir dépassé, pour peu que Tavalanche, dont le fracas s'était fait entendre au loin, Teùt retenu en route.
Ainsi placé en embuscade derrière une haie naturelle de noisetiers sauvages, comme un loup qui attend sa proie, sa poitrine bondissait d'impatience et une écume jaunâtre globulait sur les deux coins de sa grande bouche. Au plus léger mouvement des branches qui gémissaient encore sous la brise, il plaçait le doigt sur la détente de sa carabine, et il avançait traîtreusement la tête pour jouir plus tôt de la présence de celui dont il voulait la vie. Mais, Beppa, la généreuse fille, avait aussi, elle, suivi à la piste, ainsi qu'une lionne qui guette une hyène, le bandit Taumareilias, et Dieu seul aurait été capable de le lui faire perdre un seul instant de vue. Les cris de l'ouragan, les voiles épais de la neige tourbillonnante, les aspérités des rocs, les crevasses
dans lesquelles on roulait tour à tour, y avaient perdu leur puissance, et Beppa était l'ombre qui 8*attache au corps. "Beppa, guidée par son amour, ne voyait qu'une seule chose sur ces montagnes» la silhouette d'up assassin.
Cependant, dans le lointain, pointe une tache noire qui se meut et grandit. Elle disparait, se montre et s'efface de nouveau, et la haine de Taumareillas et la tendresse de Beppa ont reconnu Pujol. Taumareilks écarte de sa main gauche quelques petites branches qui peuvent le gêner, il se place à genoux à deux pas du sentier que doit bientôt franchir son capitaine, il ôte son chapeau pour plus de liberté, il écoute encore, il appuie la redoutable escopelte sur son épaule; Pujol bondit toujours en sifflotant; il est là, toiit*prés...
. Un coup part, un homme tombe c'est Taumareillas.
L'intrépide Pujol s'élance le poignard à la main.
— Toi, Beppa ! s'écrie-t-U d'une voix terrible en la voyant debout et calme sur une roche.
-— Moi! oui, moi et un cadavre, regarde!
— Viens ! viens, et pardonne-moi, ma sœur, je t'accusais. Oh! je suis bien infâme! j'-osais t'accuser, ma Beppa, ma sœur bien-aimée !
— Ta sœur? Je vois que tu- ne-me comprends pas encore.
— Si , si , dès ce moment , et je t'aime , Beppa ! dit Pujol avec un enthousiasme frénétique.
La gitana lui serra fortement 'la main et ils poursuivirent leur route jusqu'à une petite chapelle abandonnée et en ruines, auprès de laquelle s'élevait la maison de l'ancien prieur.
—Reposons-nous ici, dît Puj^l; et raconte-moi la course de celte nuit.
— Et tes projets, me les diras^tu, maintenant ?
-Non!
— Tu ne m'aimes pas.
— C'est parce que je t*aime.
Après Une heure de repos, la gitana et le guérillero sortirent de la chapelle silencieuse.
— Toi, par là; moi, par ici; dit ce dernier; au revoir, femme de Pujol.
— Sans adieu, mari de Beppa ; songe que je t'attends dans trois jours.
— Quatre, au plus.
— Si tu n'es pas auprès de moi dans trois jours, je me tue.
— Je serai près de toi.
C'était un jour de fête pour tout le monde : il y avait foule à la Rarabla, où se passait une brillante revue des troupes françaises, il y avait foule aussi dans les églises, où l'on célébrait la fête de je ne sais plus quel martyr, connu seulement de la dévole Espagne. Du mont Jouy venait de descendre la musique militaire de la garnison, et belles dames et brillants cavaliers de Barcelone oubliaient, dans leur promenade favorite, que leur ville appartenait aux étrangers, que les canons de la citadelle étaient constamment braqués sur leurs maisons menacées et que le soir même il y aurait peut-être des rixes sanglantes entre deux peuples que rien n'a jamais pu faire amis l'un de l'autre, tant leur caractère est opposé, tant les événements présents les rendaient ennemis irréconciliables.
Les soies, les Yelours el les mantilles à larges franges de riches dentelles paraient la Rambla; les peignes d*or et d'écaillé ciselés tenaient captifs les cheveux noirs et lisses des Catalanes pleines de coquetterie; les éventails au langage si bien compris de tout amoureux espagnol, se jouaient gracieusement entre les doigts agiles des petites mains exercées à les faire manœuvrer. Les lèvres roses des jeunes filles laissaient tomber par intervalles, en s*adressant à leurs mères inattentives, quelques-unes de ces syllabes innocentes qui portent le trouble ou la joie dans les cœurs avides; à les saisir à la volée, tandis que, discrets et timides, des yeux noirs et veloutés échangeaient furtivement de loin et à travers la foule, ces regards de feu qui brûlent le jour et font si doucement rêver la nuit. Gomme le ciel était limpide, comme les flots méditerranéens venaient doucement mourir sur la jetée, Ton eût dit un jour de fête patronale pareil à ceux que Ton célébrait au temps où nul uniforme français ne se montrait insolemment dans la capitale de la Catalogne. Barcelone était là, cnlme et joyeuse, parée de sa fraîche verdure, comme pour assister à une de ces courses de taureaux qui font courir les heureux désœuvrés de toutes les provinces, et où vainqueurs et vaincus se heurtaient, se frôlaient sans colère, ainsi que des voisins inattentifs habitués à se voir sans se regarder.
De toutes les cités espagnoles , Barcelone est sans contredit celle qui tient le plus à se montrer distincte des autres. Grenade , Valence , Murcie , Séville , gardent encore dans leurs jeux et leurs repos cette couleur triste et fatiguée dont les Maures les ont appauvries au milieu de leurs suaves ceintures de grenadiers et d'orangers. Mais Barcelone a secoué depuis longtemps son manteau râpé d*esclave et s'est donné une allure de vigueur et d'indépendance qui lui va à ravir et subjugue les étrangers. Si l'Espagne s'affranchit jamais du joug monacal et de celui d'une royauté
bâtarde, soyez surs que le premier cri de liberté partira de la Catalogne et qu'il retentira puissant jusqu'à Malaga et à Cadix, dont les remparts se mirent, ternes et chauds, dans les flots africains.
Cependant la fraîcheur de la soirée , en portant atteinte au vif incarnat des frivoles désœuvrés , rendait plus libres les allées de la Rambla. Les intrépides continuaient toujours leur promenade d'un pas régulier et grave, tandis que, moins empressés de regagner leurs cellules et leurs couvents, moines, capucins, religieux gris, blancs, bruns, chaussés et déchaussés, voltigeaient comme des oiseaux de nuit, et semblaient chercher clandestinement pâture à leur ardente soif de libertinage. Parmi ces derniers, un surtout s'était fait distinguer dans la soirée par la suavité de ses traits réguliers, par sa démarche austère, par la vivacité de son regard à affronter ceux des hommes, par son empressement à se baisser dés qu'il se portait involontairement sur une croix d'or battant contre une gorge amoureuse ou sous une mantille voilant à demi un front plein de sève et de désirs.
Le religieux dont nous parlons avait fait aussi ses charités à la canaille mendiante; mais ce n'étaient point seulement des maravédis qui tombaient de ses mains généreuses , il distribuait des piastres avec une prodigalité toute princiére, et il mettait tint de réserve dans ses bienfaits qu'on eût dit que sa main gauche ignorait les secours donnés par sa main droite. Lui, aussi, quitta enfin la promenade, mais alors seulement qu'il n'y eut plus de pauvres à secourir, plus de misères à soubger. V Angélus pourtant l'y retint encore quelques moments, et les curieux, qui l'avaient en quelque sorte suivi avec vénération , le virent ôler son chapeau gris , s'arrêter pieusement , se signer, et dire à voix basse la prière du soir et du matin , à laquelle tout bon Espagnol ne fait jamais défaut.
La nuit étail venue; nuit espagnole avec ses amours, ses jalousies et ses mystères ; une porte s'ouvrait et se fermait silencieusement , deux hommes passaient à côté Tun de l'autre et se lançaient un de ces regards étincelants comme la pointe du stylet caché dans leurs manteaux couleur des ténèbres. Le mendiant, sans cesse occupé du soin d'entretenir la plaie à l'aide de laquelle il émeut la pitié publique, ronflait au coin des bornes ; l'haleine parfumée des campagnes voisines se promenait sur tout ccla^ et à la place Mayor on entendait les pas mesurés de la sentinelle veillant auprès de la vaste demeure du général Maurice-Mathieu.
— Qui vive ? cria-t-elle en apprêtant son arme.
— Moi, Francisco Paulo.
— Au large !
— Francisco Paulo, moine de la Merced.
— Au large! vous dis-je.
— Je désire parler au général gouverneur.
— Vous lui parlerez demain ; au large I
— Je tiens à lui parler aujourd'hui, à l'instant même.
— Au large, ou je fais feu I
Ne tenant nul compte de l'avertissement trois fois renouvelé, le moine avance d'un pas, un coup part, une balle lui perce sa large coiffure et il avance toujours. A la déto- [
nation, la garde est sur pied; on accourt, on s'empresse, |
on entoure le moine, on l'arrête, on le fouille et on le conduit dans une salle basse où il est interrogé par le commandant du poste.
— Je n'ai rien à vous dire, répond le moine, c'est à votre général que je veux parler.
— Attendez donc son réveil.
— Il serait peut-être trop tard demain; c'est à l'instant même qu'il faut que je lui parle, il y va de ses intérêts les plus pressants. Qu'on le prévienne donc ou je me retire.
— Oh! maintenant, tu es notre prisonnier et tu ne sortiras d'ici que sous bonne escorte.
— Frères, mon chapeau est percé d'une balle; en approchant de cet hôtel, je pouvais en recevoir une dans la poitrine, et pourtant je n'ai pas fui, c'est vous dire que j'ai une importante mission à remplir. Votre refus de prévenir le général entraînera des conséquences si graves, que le salut de son armée dépend à coup sûr de votre empressement à faire ce que je dis. Pour la dernière fois, veut-on prévenir le gouverneur?
Maurice-Mathieu en Ira, réveillé à la détonation de la sentinelle. Selon le vœu exprimé par le moine, ils restèrent seuls dans la grande salle où ils se trouvaient, les officiers de garde veillèrent autour, et le général assis dans un fauteuil, le moine debout devant lui et les bras croisés sur In poitrine, une rapide conversation s'engagea entre les deux personnages.
— Qui êtes-vous? D'où venez-vous?
— Général, je répondrai à toutes vos questions; mais nous avons besoin 1 un et l'autre de beaucoup de calme. Ma démarche vous prouve déjà que je désire fort vous être utile.
— J'ai trouvé jusqu'ici parmi les gens vêtus comme vous tant d'hostilité, tant de mauvais vouloir, qu'il m'est permis de suspecter vos intentions.
— Il est vrai que mes confrères sont des coquins qui ne vous aiment pas et qui voudraient vous voir tous au fond des enfers; mais, puisque je vous offre une exception, profitez, croyez-moi, de ma bonne volonté et de mon pouvoir, vous vous en trouverez bien. Je m'appelle Francisco Paulo, je suis grand prieur du couvent de la Merced, que vous avez déjà si fort rançonné, fè viens en mon nom seul, vous offrir un immense service; c'est à vous, général gouverneur, de vous décider.
— Si ce que vuns me proposez est acceptable.
— Veuillez me répondre d*abord, général, votre convoi d'avant-hier est-il arrivé intact?
— Je n'ai pas reçu une piastre, ce coquin de Pujol a tout volé.
— Le brigand!
— Si je peux jamais le saisir!...
— Oh ! vous ne le saisirez pas, je vous en réponds, général; Pujol est un bandit déterminé de sac et de corde quia toujours à sa ceinture un bon poignard, et, avant que de . tomber dans vos mains, il se percerait le cœur. Et puis, voyez-vous, quand vous le cherchez au midi, il est au nord, et il glissera dans la main de vos soldats comme une anguille dans la main du pécheur. On dit, général, que vous avez mis sa tête à prix? I
— C'est vrai, et je compte sur plus de succès que vous ne l'espérez vous-même. Sa bande le redoute plus qu'elle ne Taime, et j'ai, parmi ces vauriens, quelques affidés qui veillent pour moi sur ce misérable.
— Je connais vos aflidés, général, et je crains fort que vos soins, vos démarches, ne soient perdus. Les coquins de Pujol accepteront votre argent, ils vous berceront de belles promesses; mais nul bras n'osera s'approcher assez de là poitrine de Pujol pour la trouer.
— Taumareillas, cependant...
— Âh! il en était aussi, lui? Eh bien! général ne comptez plus sur le secours de ce misérable, car il sert en ce moment de pAture aux loups et aux oiseaux de proie.
— Tu crois cela? et Pedrillo?
— Des Ames de boue ; cela n'a de mains que pour le pillage, cela ne sait frapper que par derrière et dans l'ombre. Or, Pujol les connaît et il se préseote toujours de face à ses adversaires. Tenez, général, repoussez cette pensée; Pujol ne vous sera livré mort ou vif p.ir aucun des siens;
LE moine:. 95
s'il a des ennemis dans sa bande, il y compte aussi des amis chauds et dévoués qui se feraient hacher sur un seul mot de lui et qui viendraient brûler Barcelone pour peu qu'il leur en donnât l'ordre. Or, maintenant que je vous ai prouvé que je connaissais ce scélérat qui vous tue tant de monde et qui s*emparè si cavalièrement de votre argent, je viens vous faire une proposition que je vous engage fort à accepter et qui mettra votre or et vos soldats à Tabri des stylets et des escopeltes de Pujol.
— Au nom de qui vous présentez- vous?
— Au nom de Pujol lui-même.
— Vous lui avez parlé? Vous l'avez vu?
— Je l'ai vu, je lui ai parlé.
— Et si je vous forçais à me dire sa retraite!...
— Vous n'y réussiriez pas ; je suis également inaccessible à la crainte et à la douleur; c'est pour cela que Pujol m'a chargé de cette mission.
— Vous êtes son ami?
— Pas toujours; mais enfln je viens en son nom ; la nuit est avancée, il me faut une réponse, je l'attends, et, si je ne la lui apporte pas deux heures après le lever du soleil, le nouveau convoi qui vous est annoncé n'arrivera pas.
— Formulez donc les prétentions de ce bandit.
— 11 vous propose son concours et celui de ses braves.
— Ah! il veut se vendre!
— Oui, ou plutôt se donner; un caprice, une idée, qui sait? peut-être autre chose aussi.
— Combien demande-t-il?
— Je vois que vous ne le connaissez pas. il a de l'or plus que vous, et, s'il en manquait, il viendrait en puiser dans vos coffres. Ce qu'il attend de vous, ce qu'il désire, ce qu'il veut, c'est autre chose.
— Quoi donc?
— Je recule autant que je peux, car il vous sait homme à préjugés ; il craint votre refus, vos scrupules.
— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même me faire ses pro-
— Parce que vous l'auriez fait fusiller.
— Fusiller! lui ! il se flatte ; je l'aurais fait pendre, voilà tout.
— Vous voyez donc bien qu'il s'est montré fort sage de m'envoyer à sa place. Cependant, général, je crois en effet que vous traiteriez mieux cette affaire avec lui qu'avec moi; et, si vous le voulez, je lui donnerai avis de vos intentions à son égard.
— Où peut-on voir cet homme si redoutable? je veux lui parler; qu'il vienne, allez le chercher.
— Votre parole, général, que, si vous n'êtes pas d'accord, il pourra s'en retourner librement.
— Croira- t-il à ma parole, ce bandit?
— Quand il la donne, lui, c'est une chose sacrée ; mille tortures ne la lui feraient pas trahir. La parole d'honneur de Pujol, c'est l'arrêt de votre Dieu, c'est l'analhéme de son sang; la parole d'honneur de Pujol, c'est le plomb de son escopette, c'est la pointe de son stylet: rien n'est plus sur que la parole d'honneur de ce bandit.
— En ce cas, je lui donne la mienne. .
— En ce cas aussi, général, permettez-moi de m'asseoir à votre côté et d'entamer la conversation.
— Que dites- vous?
— Je suis Pujol.
Il y eut un moment de silence entre les deux interlocuteurs. Le gouverneur plongeait ses regards surpris dans les regards altiers de l'intrépide miquelet ; puis, avec un mouvement rapide : — Pujol! s'écria-t-il, vous êtes Pujol !
— Moi-même, dit celui-ci d'un ton calme et d'une voix tranquille ; veuillez vous asseoir, général.
— Je vous tiens donc enfin !
— Moins que jamais,
— A moi, quelqu'un!
— Pardon, général, notre conversation doit être particulière, et ces deux messieurs qui viennent d'entrer sont de trop ici.
— Le général a appelé? dit un des deux officiers en tirant son épée du fourreau.
— Oui, répondit froidement Pujol; mais seulement des valets pour quelques rafraîchissements qu'il veut bien m'offrir.
Les officiers sortirent.
— Savez-vous, reprit Maurice-Mathieu, que vous êtes un efl'ronté coquin?
— J'ai trente ans et il y en a seize que je sais cela ; mais je suis aussi que je suis dans la demeure d'un brave général, d'un soldat du grand empereur; que je me suis fait connaître après avoir reçu sa parole d'honneur qu'il ne m'arriverait rien de fâcheux par ses ordres; que si je lui avais donné, moi, ma parole de bandit, dans une occasion analogue, nulle puissance au monde ne m'y ferait manquer, et qu'ainsi je suis tranquille dans ce salon comme dans mes montagnes entouré de mes miquelets. Continuons donc, monsieur le gouverneur, notre conversation interrompue, et tâchons de conclure un marché profitable à nos deux ar-' raées.
— Votre bande une armée î
— Eh! eh! général, cette bande fait d'assez belles cho* ses pour qu'on ne la dédaigne pas. Voulez vous tenir une gageure que votre prochain convoi ne passera point?
— Non. Mais enfin, voyons; vous désirez vous vendre?
— Oui, me vendre, c'est le mot, corps et âme.
— Quelle foi peut-on accorder à qui se laisse marchander?
— Quelle foi? Celui qui croit à la parole d^aulrui a aussi une parole sacrée; et tout à Theure, général, si j'avais occupé voire fauteuil et vous ma chaise, si vous aviez été le bandit Pujol et moi le général gouverneur de Barcelone, deux ofBciers n'auraient pas franchi à ma voix le seuil de cette porte. El puis encore, esl-ce réellement un marché que je vous propose? C'est un échange, et voilà tout. Vous y gagnerez plus que moi, j'en suis certain.
— Stipulez donc le prix; quelle somme demandez-vous?
— Pas un écu, pas un maravédis; quand je veux de l'or, j'en ai. Est-ce que vos caisses ne passent pas prés des postes que j'occupe? C'est moi, au contraire, qui viens vous offrir de belles quadruples d'Espagne si eslimées dans tous les pays.
— Et que vous donnerai-je en retour ?
— Des épauletles.
— Des épauleltes ! des épauletles !
— C'est peu, mais je m'en contente ; des é[)aulelles simples, à pelits bouillons, semblables à celles que portent vos capitaines; l'ambition me viendra plus tard, et alors, général, je vous demanderai, et vous me donnerez la graine d'épinards.
— Allez, Pujol, quittez Barcelone, dit Maurice-Mathieu en se levant, vous avez reçu ma parole d'honneur, il ne vous sera rien fait.
— Cela ne me suffit pas, répondit froidement le bandit, je pourrais être reconnu, et je demande une escorle.
— Esl-ce encore une de nos conventions?
— C'est une courtoisie à laquelle je n'aurais pas manqué s'il m'était arrivé un parlementaire de votre part.
— Toujours des parallèles qui me blessent.
— Ce n'est pas mon intention, monsieur le gouverneur, et cependant, pour vous prouver que je ne suis pas tant à dédaigner que vous voulez bien le dire et le croire, j'ai
rhoDneur de vous donner avis, général, que le 17 de ce mois doit partir de Figueras un convoi de vivres, de munitions et d'argent; qu'il y a quinze cent mille francs dans les coffres, que les délachements qui l'accompagnent formeront en tout huit cents hommes, et que vous ne recevrez pas une piastre qui ne soit tachée de sang français, si je permets à un des vôtres de vous apporter des nouvelles de noire attaque. Adieu, général.
— Restez encore, Pujol, je n'ai pas tout dit.
— A la bonne heure, vous commencez à comprendre ce que je vaux. Ai -je les épaulettes ?
— Il faut d'abord les avoir méritées.
— Mais ma démarche seule me les a acquises, et nul de vos braves n'oserait venir déguisé dans mon camp comme je suis venu auprès de vous, moi.
— C'est qu'on assure que vous brûlez la cervelle à de malheureux piétons égarés avec une férocité qui vous rend l'effroi de tout le pays.
— Je brûle la cervelle aux espions, aux traîtres et aux lâches. Je tends la main aux pauvres, et jusqu'à présent je n'ai point enlevé de jeune fille à sa mère.
Les yeux de Pujol se remplirent de larmes, ses joues devinrent pâles, son front se rida, ses lèvres violettes frémirent, et tout son corps trembla d'un mouvement convulsif.
— Je vous comprends, Pujol, je sais quel deuil a été porfé dans votre famille; mais vous êtes si redouté des Espagnols , que nul Catalan ne vous plaint à Barcelone, et que le corrégidor lui-même n'oserait point punir le coupable sll était arrêté.
— Les infâmes ! Ce n'est pas le corrégidor qui punira Marcelino Perez ! ce n'est pas le bourreau qui lui serrera le cou; ce n'est pas une balle qui lui percera la poitrine ! Je mourrais damné si je ne châtiais pas moi-même ce misérable ravisseur... Oh! tenez, achevons cette conversation
qui fait bondir mon cœur dans ma poitrine!... Mes lieures sont comptées, on m^attend là-haut, je dois être de retour au milieu de mon armée demain malin, et il faut que je fasse diligence. A moi les épauleltes, à vous vos convois : à moi le titre de capitaine, à vous vos munitions et votre or. Est-ce dit ?
— Pujol, un nouveau convoi m'est annoncé, escortez-le, rculrez avec lui à Barcelone, et le grade que vous demandez vous est acquis.
— J'accepte votre parole, général, et d'avance je vous donne la mienne que mes coquins n'arracheront pas un centime à vos caisses. Je ne tente pas là une chose aisée, j'ai affaire à des vauriens qui frappent fort avec des lames bien trempées ; ma poitrine n'est pas plus dure à trouer que celle d'un honnête homme ; mais j'ai dans mon camp des amis qui sont prêts à se disputer l'honneur de mourir pour moi, et, plus puissante que ces amis avec tout leur attachement, j'ai ma parole de feu qui embrase les âmes de mes bandils, et les forcerait, si je voulais, à devenir aussi pieux que les desservants de Saint-Jacques de Gompostelle.
— Pujol, vous avez manqué votre vocation.
— Général, je l'accomplis.
L*escorte demandée par le chef miquelet lui fut accor^» dée. Trente soldats de l'armée française commandés par un sous-lieutenant l'accompagnèrent jusqu'aux premières hauteurs qu'il avait à franchir. Le moine ouvrait la marche, et se plaisait, pour abréger la longueur de la route» à raconter les mille traits de courage et d'impiété qui avaient signalé la vie de Pujol depuis l'entrée des Français en Espagne. — Ici, leur disait-il, ce brigand a surpris un de vos détachements, il y a un mois à peine, et deux hommes seulement se sont sauvés pour en porter la nouvelle à Barcelone. Là, on a trouvé une femme égorgée, et
personne n*a douté que ce ne fut le célèbre bandit qui l*eût percée de son poignard toujours rouge de sang. Vous voyez bien, poursuivait-il, ce couvent de saints religieux qui pare le bord de cette vallée? Eh bien ! Pujol le dévalisa on jour de fond en comble, et mit en se retirant le feu à la chapelle de la Vierge afin d'éclairer sa retraite, car la nuit était sombre et menaçante alors que fut commis cet horrible sacrilège. Tenez, vous apercevez bien encore là-haut , lâ-haut, sur ce mamelon isolé, un petit presbytère à côté d'un cloître en ruines? Croiriez-vous que, sans crainte de la foudre, Tantechrist que nous nommons Pujol, et qui n'est peut-être que Satan lui-même fait homme, a osé épouser, sans prêtre, sans témoins et au pied des autels, une jeune gitana qui l'aimait avec passion!... Oh! le ciel fera vengeance de tout cela^ mes frères, et le jour n'est pas loin peut-être où l'enfer s'ouvrira au damné et se refermera sur lui pour l'éternité tout entière. Selon moi, mes braves, le meilleur moyen de vaincre Pujol n'est pas de lui expédier des balles et des boulets : ces armes n'ont pas assez de puissance, croyez en mes paroles; à votre place, quand on m'enverrait contre lui, je ferais faire force signes de croix aux soldats, et je leur donnerais un goupillon à la main et un petit vase d'eau bénite à la ceinture. C'est alors qu'il ferait d'horribles grimaces de possédé et tomberait à la renverse.
— Nous avons plus foi en nos fusils et en nos sabres, lui répondait le commandant de l'escorte; et, si jamais il se trouve à portée de mon sabre, je vous jure bien de m 'assurer s'il y a une Ame dans le corps de ce scélérat.
— Soins inutiles ! Pujol passera cent fois à vos côtés, il vous serrera la main comme je le fais en ce moment, que vous ne le reconnaîtrez pas. Et, tenez encore, voulezvous que je vous apprenne un secret que vous saurez sans doute plus tard?
iOO PBJOL.
— Qu'est-ce?
— Je sais positivement que Pujol, cette nuit même, s'est promené dans les rues de Barcelone, qu*il s*est montré la veille à la Rambla, et qu'il a eu une longue conversation avec votre général, sans que celui-ci se doutât d'abord de la mystification du chef miquelet.
— Sornettes que tout cela.
— Je vous dis la vérité, frères, et Pujol est capable de vous jouer d'autres tours plus merveilleux encore. Au surplus, à votre arrivée à Barcelone, parlez-en au gouverneur, et étudiez son sourire quand il vous répondra.
On s'arrêta au sommet d'une colline escarpée, et là le révérend frère Francisco Paulo, toujours en tête du déta* chement, se retourna dévotement vers les braves, ôta son large chapeau gris à gouttières de l'arriére et de l'avant, prononça quelques paroles à voix basse, leva la main et envoya sa bénédiction aux voltigeurs de Maurice-Mathieu ; puis, serrant avec cordialité la main du sous-lieutenant :
— Retournez-vous-en vite, lui dit-il; la terrible guérilla de Pujol rôde peut-être par ici, et malheur â vous si elle vous donnait chasse.
— Pujol! dit l'officier d'un ton de menace, qu'il vienne, et il verra si nos fusils portent droit, et si nos balles percent les poitrines.
— 11 ne viendra pas aujourd'hui, dit le moine, c'est moi qui vous l'assure ; et la preuve, c'est que je m'en vais, et que je m'en vais seul.
Si le départ avait été tourmenté par les colères du ciel , le retour le fut bien davantage par les orages de la conscience ; car, on a beau dire, le scélérat aussi entend cette voix intérieure, terrible et solennelle, consolation ou torture de la vie, à laquelle nul homme ne peut échapper. Mais dans la poitrine de Pujol bouillonnait , ainsi que la lave dans les profondeurs du cratère , une de ces haines puissantes qui font taire toutes les autres passions et jusqu*au souvenir des premières caresses d'une mère. La haine de Pujol était la lumière de ses yeux , Tair de ses poumons, le sang de ses artères; la haine de Pujol ne pouvait se comparer qua son amour pour Beppa; car tout ee qu'éprouvait Pujol devenait une violence, une secousse galvanique; le calme de Pujol était au niveau de la fureur, et au bout de tout cela, le meurtre, le sang! Le chef de bandits , en revenant de Barcelone , ne trouva plus ni cabane du pauvre, ni précipice dangereux, ni avalanche, ni brigand aposté pour Tassassiner, ni femme généreuse pour le sauver; il passa devant la chapelle déserte où une jeune iille lui avait livré son eoôur dans des baisers incom-' pris jusque-là par le chef miquelet, et il soupira profondément.
Ce soupir, c'était de la reconnaissance.
Au camp, l'agitation des esprits était extrême; la plupart des coquins, irrités des fatales conséquences de Témeute, ne parlaient rien moins que de gue^apens tendus à Pujol, et nul bras ne se levait pour punir les mutins, dans
h crainte de les irriter davantage et de réveiller un nouveau désastre avant Tarrivée du capitaine.
Beppa et Saletas se confiaient eu secret leurs mortelles alarmes; le frère de Pujol, tout a fait convalescent, se joignait presque chaque jour aux entreliens intimes des amis dévoués, et tous trois, poursuivis par de sinistres pressentiments, ne parlaient que parce que le silence aurait rendu leur promenade plus douloureuse encore.
— Tu dis donc, Andreu, que tu Tas suivi dans les montagnes?
— Oui, en dépit de Tavalanche qui a failli m*entraîner.
— Et puis?
— Et puis j'ai tué un homme qui s'était posté là pour le frapper.
— Tu es sur au moins que c'était Taumareilias? dit le* frère de Pujol.
— Mon amour et ma haine l'avaient reconnu.
— Ta haine, pour qui ?
— Pour le bandit.
— Et ton amour?
— Pour ton frère.
— Toi, Andreu?
— Moi, Beppa.
— Tu es une fille! s'écria Mathias effrayé.
— Non, je suis la femme de ton frère. Une chapelle a été témoin de notre bonheur et de nos serments.
— Tu me l'avais caché, reprit Mathias en s'adresgant à Saletas d'un ton de reproche.
— Ton frère m'avait ordonné de garder le silence; je devais obéir.
— Et, maintenant que tu safs la moitié de mon secret, poursuivit Beppa, apprends comment j*ai commencé à aimer Pujol.
— Et moi, continua Saletas, je le dirai comment elle a aussi conquis mon ardente amitié.
— C'est donc un homme de cœur que cette fille-là ? Beppa raconta alors sa course avec sa famille de gitanos,
leur entrevue avec Pujol, la générosité de celui-ci et les dangers qu'elle avait bravés pour arriver au camp. Saletas à son tour dit à Mathias le duel de Beppa avec Ripoll, le commencement de l'émeufee et la part glorieuse que la jeune fille avait prise dans cette sanglante. affaire.
— Ainsi donc, s'écria Mathias, unis à tout jamais par l'amitié, la reconnaissance et l'amour à mon frère Pujol !
— Unis à tout jamais, répondirent Saletas et Andreu eu lui serrant affectueusement la main.
Et ils rentrèrent au camp.
Cependant Pujol devait arriver dans la journée; Saletas et Mathias l'attendaient dans la petite maison; et Andreu, plus impatient que les deux amis, venait de s'avancer vers le sentier étroit que Pujol avait pris en quittant son armée, lorsque, tournant les regards vers un champ voisin bordé par une haute cloison de roseaux serrés^ il aperçut quelque chose de noir et de mobile qu'il prit d'abord pour une béte fauve. Aus^tôt il s'arme de son pistolet, marche lentement vers cet objet inconnu et se prépare à une attaque ou d une défense.
— Comment! loi ici, Francisco? et à genoux! que faistu donc?
— Je prie le bon Dieu.
— Que lui demandes-lu, mon pauvre guérillero?
— Qu'il me guérisse.
— Tu es blessé?
— Oui, Andreu, blessé mortellement.
— Où?
— Au cœur. Tu ne sais pas, mon ami, comme l'on souffre quand on souffre en silence.
— Si fait, si fait, je sais cela aussi, moi, et je te plains.
— Plaindre, quand on peut consoler, ce n*est pas assez.
— S*il est vrai que je puisse être pour toi de quelque secours, parle, Marini, parle, je suis d*excellent conseil.
— £b bien ! alors ne m'en veuille pas, si je te confie des choses que tu aurais voulu ne pas entendre.
— Va, va, dit Andreu en souriant, je puis tout écouter, surtout de braves gens comme toi. Cependant je le préviens, pour abréger ton récit, que je sais qui tu es et comment tu es venu ici. Maintenant continue.
— Oh! alors je serai bref. Figure-loi, Andreu, que j'ai découvert un secret que tout le monde ignore au camp, j'en suis sûr, et qui, s*il était connu, surtout de Pujol, deviendrait fatal à qui le lui a caché. Oui, mon ami, mon bon Andreu, ici, dans le camp, au milieu de tant de bandits (car nous sommes des bandits au moins), jurant, se battant et couchant avec nous, vit une jeune fille...
— Mensonge.
— Une jeune fille, te dis-je, jeune et belle; et cette fille, qui a changé tout mon être, qui me ferait tigre ou mouton à son gré puisqu'elle m'a maintenu dévot et qu'elle peut me faire moine, celte jeune fille, Andreu, c'est toi.
— Moi, Francisco? Tu rêves.
— Je ne rêve pas : c'est toi, mon ami, et je t'aime.
— Francisco, je ne sais où lu as pris cette pensée, mais elle est absurde, et je te prie de ne pas la communiquer à tes camarades, qui seraient capables de trop s'amuser â tes
— Sois tranquille, je ne leur dirai rien, non point parce que tu m'en pries, mais bien parce que je craindrais trop de rivaux ; car je t'aime, poursuivit avec emportement Francisco, je l'aime comme j'aimais à neuf ans la Vierge del Garmel; je t'aime comme Taumareillas aime le sang,
comme ses soldats aiment Venfer, comme les anges aiment le ciel.
— Le soleil est bien chaud, dit Andreu feignant de n'avoir rien entendu.
— Pas plus que mon cœur, poursuivit ardemment Francisco en se jetant à ses genoux.
— Tu vas salir tes culottes de velours, Marini; la terre est humide.
— Pas plus que mes yeux qui versent des larme»?
— Quelle heure est-il?
— L'heure de t'aimer et de te le dire,
— Je rentre au poste, Francisco, reste, je veux être seul, ou seule si cela te fait plaisir.
— Non, tu ne me quitteras pas ainsi, je ne le veux pas.
— Je te quitterai ainsi, parce que je le veux, moi.
— Mais j'ai une volonté aussi, une volonté que Tamour rend puissante; prends garde, je peux user de violence, et tes prières alors ne me toucheront plus, continua Francisco Marini avec une sorte de frénésie.
— Je ne prie jamais, s'écria Beppa en se levant comme une lionne, je ne prie jamais lorsque j*ai un poignard à mon côté.
— Un duel avec une fille I Non, non; mais le secret que j'ai découvert, un autre le saura, et cet autre, c'est Pujol.
— Il le sait, dit Pujol lui-même, qui, caché depuis un instant derrière les roseaux, avait écouté cette conversation rapide.
— Toi, mon ami? s'écria Beppa en lui jetant les bras autour du cou.
— Moi, Beppa, ma femme bien-aimée; et toi maintenant, Francisco Marini, si tu dis un mot, un seul mot de tout ceci, tu sais comme /envoie ceux dont j*ai à me plaindre.
Francisco fit un signe de croix, baissa la tête et s'éloigna
en tremblant. Les deux fiancés s'acheminèrent vers le camp, bras dessus, bras dessous.
— Gela est bien à toi, dit tendrement Beppa à Pujol, dV voir été fidèle à ta parole ; si tu l'avais trahie, je n'aurais pas trahi la mienne, moi.
— Quand Pujol dit : Gela sera, cela est, et ce n'est pas à toi, Beppa, que j'aurais menti pour la première fois de ma vie. Mais hâtons nos pas et sachons ce qui se passe chez nous.
—On murmure, on te menace sourdement, on conspire contre tes jours.
, — Je percerai bien des poitrines avant qu'on ait effleuré la mienne. Que veulent donc ces canailles? Leur métier est de tuer et de mourir de faim ; je leur permets leur métier, je l'appuie, je le protège, et je leur donne en plus des vivres et de l'or ; où seront-ils mieux? Est-ce sur une potence? Eh bien ! de par le diable ! j'en dresserai, s'il le faut, et nous verrons où s'arrêtera la danse des cadavres... Tiens, voici mon frère et Saletas qui accourent. A la bonne heure des hommes de la sorte! on se sent un cœur auprès de tels amis.
— Et auprès de moi ? dit Beppa en le regardant avec amour.
— Auprès de toi, on s'en croit deux.
Les intimes se serrèrent cordialement la main, et, comme le bruit de l'arrivée de Pujol venait de se répandre, les plus scélérats de la bande redoutable se virent obligés de garder le silence pendant quelque temps encore, sous peine d'être forcés de le garder pour toujours. Il y eut inspectitm générale le lendemain, et Pujol, fidèle à son habitude de sévérité, brûla la cervelle à deux sous-ofliciers de la compagnie de Taumareillas, lesquels avaient publié tout haut que, si leur capitaine était absent, c'est que Pujol l'avait assassiné.
— Vous avez tenu ces infâmes propos, dit-il aux coupables avant de décharger ses armes sur leurs fronts; eh bien ! vous en avez menti, car celui qui a frappé Taumareillas, c'est Andreu, et il l'a frappé, parce que ce coquin s'était aposté sur ma route pour me tuer. Justice a été faite sur lui, justice doit être faite sur vous. Allez I qu'on enterre ces deux cadavres.. .•
Le calme fut rétabli ; mais ce calme, c'était celui d'une bande de loups affamés pris dans des pièges ou réduits au silence et à la peur par la présence du tigre qui les guette de sa prunelle et de ses griffes.
Quand la nuit fut venue, Pujol se retira dans la petite maison de son frère, et y appela Salelas et Beppa. On devine que4e chef avait bien des choses à dire, et l'impatience des amis était d'autant plus grande, que leur capitaine semblait vouloir ne laisser tomber ses paroles qu'avec regret. Enfin, faisant un violent effort sur lui-même :
— Que pensez-vous de mon absence? leur dit-il.
— - Tu nous as défendu de penser, répondit Saletas.
— Eh bien ! je vous le permets maintenant, et, quelque extravagante que soit cette pensée, je vous parie mille contre un qu'elle l'est moins que ne le paraîtra tout d'à* bord à vos yeux ce que j'ai à vous confier.
— Pourquoi ne pas nous le dire tout de suite?
— C'est que je voudrais savoir si je peux être compris.
— Tu viens d*embrasser ta mère au milieu de tes enne* mis ?,dit Beppa.
— Si cela m'eùl été permis, j'aurais Cru en Dieu ; mais on l'entoure de tant d'espions !
— Tu viens de te venger de quelqu*un? continua Mathias.
— D'un homme?
•^D'un homme? de quinze millions d'homineft! s'écria Pujol avec un mouvement frénétique et en pressant de sa
main droite le manche de son poignard ; oui, je viens de me venger de quinze millions de lâches^ à qui je voudrais ouvrir les entrailles, et dont j'aspire à boire, le sang. Si vous saviez, mes amis, tout ce que j'ai souiïert depuis huit jours; si tu savais, toi surtout, Mathias, quel épouvantable malheur est venu nous frapper ! Tais-toi, tu vas tout savoir. Oh ! cela est affreux d'avoir l'âme déchirée, d'être torturé par toutes les fureurs de l'enfer, de ne pas oser se plaindre, de ne pas oser dire à un ami : Tâche de me consoler, trouve un remède à la plaie qu'on m'a faite, brûle le cancer qui me ronge. N'est-ce pas, Beppa, que cela est horrible ?
— Je le sais comme toi, Pujol.
— Mais toi du moins, jeune fille (car Mathias doit savoir qui. tu es maintenant), toi du moins, ma femme, tu ne souffrais que par toi, pour toi, et tu pouvais espérer un secours. Mais Pujol, mais le frère de Pujol, mais la mère de Pujol, n'ont plus désormais que des larmes et du sang à répandre, et Satan même n'est pas assez puissant pour leur donner une heure de joie.
— Parle donc, mon frère, car tu me fais mourir.
— Ecoute :
Te rappelles-tu le senor Marcelino Perez, jeune insolent de vingt-cinq ans au plus, qui, à la Rambla, étalait aux regards le luxe de ses bijoux, la honte de ses nobles maitresses, et dont tant d'autres Catalanes de haut rang se disputaient les regards?
— Oui, certes.
— Te rappelles-tu qu'i'n jour, en descendant la Calla- Real, il mt heurta rudement du coude, moi, plus jeune que lui de cinq ans, et que, sur une de mes justes observations, il me lézarda la figure d'un coup de cravache?
— Oui, frère, et je me souviens que lu appliquas sur
sa juiie un vigoureux soufflet qui le renversa dans le ruisseau.
— Je n'avais pas de poignard, il fallut bien le frapper de la main.
— Je me souviens encore que, dés qu'il fut à terre, tu l'èlanças sur lui et lui Ijroyas Tépaule avec ton talon.
— C'est bien, c'est bien cela, Mathias, tu n'as rien oublié. Un jour, un de mes amis, brave, généreux et dévoué comme un vra4 Catalan, se présenta de ma part cbez le scnor Ferez, et lui demanda raison, les armes à la main, de l'outrage que j'avais reçu. Ferez le fit saisir par ses valets, conduire devant le corrégidor, où le misérable dit que mon ami l'avait insulté, meurtri, et on envoya le plus noble des jeunes gens aux présides d'Afrique pour cinq années.
— Eh bien 1 tu viens de tuer Ferez ?
— Non, et je ne t'ai dit encore qu'une de ses lâchetés, une de ses bassesses ; son crime, le voici. La semaine dernière, un de mes gens les plus surs et les plus dévoués m'a apporté une lettre de ma vieille mère. Celte lettre m'a brisé l'âme; cette lettre, mes amis, coûtera bien des larmes et du sang à l'Espagne. Ecoutez tous : a Cher et malheureux enfant, toi flétri par la vocation, ta s<cur flétrie par le crime ! Le soufflet que tu as donné au scnor Ferez a porté le deuil dans la maison, et pourtant je te félicite de ton courage. Il y a un mois à peu prés qu'un jeune homme, se disant Alvarez Nina, se présenta chez nous avec un autre homme qu'il appelait son père. Leur langage fut grave ; le plus jeune dit qu'il avait souvent vu Agatha à l'église ; que, touché de ses grâces et de sa piété, il en était devenu éperdument amoureux, et qu'il me la demandait en mariage, s'il avait le bonheur de lui plaire. Il ajouta que sa fortune était grande, et qu'on pouvait, qu'on devait même prendre des renseignements dans toute
ii)
la ville, persuadé qu'on étail que ces renseignements lourneraient tous à son avantage.
«c Àgalha entra en ce moment. Le cavalier était beau, un reçut son aveu en rougissant, et moi, heureuse de donner un appui à notre enfant chérie, j'allai aux enquêtes. Partout on me faisait le plus bel éloge de Nina, et j*e«ts confiance
« Hélas ! j*ai été trompée, Licheroent trompée. Mina était en effet un noble jeune homme, mais Marcelino Ferez avait usurpé ce nom pour nous séduire et se faire recevoir chez nous.
c Un soir, oh ! mon fils, que de tourments I Un soir, Agatha disparut de chez sa mère ; il y a eu violence pour nous Tenlever, car tout, dans son appartement, atteste la brutalité des ravisseurs. Je pleurai, je priai Dieu, je me jetai aux pieds des juges; mais Marcelino était riche et noble, son or avait acheté toutes les consciences; on me renvoya comme une mère qui aurait vendu sa fille, son enfant, et Agatha déshonorée n'a plus reparu dans le monde. Oh! mon cher Pujol, n'est-ce pas que tu auras des i
poignards pour la vengeance? N'est-ce pas que lu fouilleras i
dans bien des cœurs espagnols? Ce n'est plus noire fille I
qu*il nous faut, c'est le sang des misérables qui l'ont souil- |
lée! Je bénis Ion stylet, mon enfant, et je te bénis, loi, si i
lu venges Agatha, si tu venges sa mère. » '
— Pau\Te sœur ! dit Nalhias avec une grosse larme dans j les yeux. I
— Oui, pauvre sœur! répéta Pujol avec un grincement [ de dents. |
Et Saletas leur serrait affectueusement la main à tous deux.
— Où demeure Ce Marcelino PereE? poursuivit Beppa d'une voix Calme. Que fait*il ? Quelle tournure? Quel âge?
VOLTE-FACE. Ht
A-t-ii une mère, une sœur aussi? Je suis curieuse d'ap* prendre tout cela.
— Brave iille, noble femme, qui a lié son sort au mien et qui veut également être de moitié dans mes vengeances ! Si je t'aime, Beppa, ce n*est point pour ton dévouement, et je ne veux pas que tu coures des dangers que je ne partagerais pas avec toi. Plus que jamais le camp a besoin de ma présence et par conséquent de celle de mes amis; tu resteras : plus tard peut-être nous prendrons une revanche.
— Nous la prendrons à coup sûr, ami ; mais réponds à mes questions de tout à Theure. Je te jure de ne pas m*éloigner.
Pujol ne se fit point prier davantage; Beppa recueillit pieusement dans son âme les détails qui lui furent donnés, et, le soir même, des agents pleins de courage et d'adresse furent expédiés sur les montagnes de toute la Catalogne jusqu'aux frontières de l'Espagne, avec des ordres émanés du chef de la principale guérilla dont on ne parlait qu'avec effroi.
— Tu nous as conté le paseé, dit Salelas qui voulait à toute force savoir le secret de Pujol ; pourquoi t'obstiner à nous cacher le présent? Le présent aussi nous intéresse. Où as- tu passé ces trois jours d'absence?
— A Barcelone.
— A Barcelone! s'écrièrent à la fois les trois amis effrayés.
— Oui , à Barcelone , au milieu des Français, sous des vêtements de moine, empruntés de force à un religieux que j'avais rencontré sur la route de Saria.
— Et lu n'as pas trouvé Pereï?
— Ce n'est pas lui que je cherchais là-bas.
— Pujol, ta longue discrétion est un outrage à notre amitié : tu devrais tout nous dire.
— Vous saurez tout aujourd'hui même, dit Pujol avec
nn mouvement d^'exaltltion fébrile. Etes-voiismes amis dôvouég?
— A la vie, à la mort.
— A ce soîr donc, et moi à votre tête.
— Nous aurons une affaire?
— Une affaire chaude, je vous en réponds.
— Eh bien donc, vive Pujol ! et vive l'Espagne !
— Taisez-vous, impies, dit Pujol d'une voix retentissante, taisez-vous, et que nul cri ne s'échappe de vos poitrines avant que je Taie permis.
L'ordre fut donné aux troupes pour une inspection sévère des armes et pour une revue générale, et Tintrépide et bouillant chef de guérilla, avec sa prudence habituelle, expédia des courriers dans toutes les directions aGn d'assurer l'accomplissement de ses hardis projets.
A une heure arriva un envoyé de Tétat-major de Maurice-Mathieu.
— Qu'on me l'amène les yeux bandés, dit Pujol.
Puis, jetant un regard vers le lieu par où l'envoyé entrait au camp, il vit une centaine de ses coquins entourant l'aide de camp du général, lui vomissant à la face les injures les plus grossières et le menaçant de leurs poignards. Pujol et Beppa s'élancèrent comme la foudre, et les scélérats se dérobèrent par la fuite au châtiment qui les attendait.
— Vous n'avez plus rien à craindre maintenant, dit Pujol à l'officier français; si je n'avais redouté pour vous la balle de mon pistolet, je l'aurais envoyée au milieu de ces misérables auxquels je commande. Mais il y aura chAtiment, et vos ordres à ce sujet seront exécutés.
— Je demande leur grâce, répondit avec calme l'envoyé.
— Il sera fait comme vous dites. Mais que voulez-vous de moi?
— Un entretien particulier.
-- Seul à seul ?
— Oui.
— Qui vous envoie?
— Le général commandant de Barcelone.
— Qu'on nous laisse, cria Pujol à ses principaux officiers accourus sur ses pas.
Le chef des bandits et l'envoyé se mirent à l'abri du soleil sous une tente au milieu du camp ; quelques sentinelles veillèrent autour, et rien ne transpira au dehors de la conversation intime qui eut lieu entre le parlementaire et le capitaine miquelet.
. Après une heure ils sortirent en se tenant par le bras, et Pujol , pour se relever aux yeux des siens , dit à haute voix :
— Je vous remercie, commandant, de l'honneur que vous me faites; c'est la première fois que votre général me traite avec tant d'égards, et je répondrai dignement à l'opinion qu'il a de moi.
— Est-ce un armistice? demanda Saletas qui s'était joint aux deux officiers avec la permission de son commandant.
— Un armistice! répondit Pujol ; non, non, autre chose.
— Toujours du mystère avec tes amis.
— C'est que je viens de traiter une affaire en diplomate. Le silence est le succès des négociations.
— Tu entends comme tes soldats murmurent?
— Je les bâillonnerai assez bien pour qu'on ne puisse plus les entendre. Tenez, voyez mes hommes, poursuivit Pujol en s'adressant à l'envoyé, ne diriez-vous pas des bandits sans feu ni lieu, des gredins de sac et de corde, des gibiers de potence?
— C'est vrai.
— Eh bien ! vous auriez raison ; mais ils font de gran-
des choses quand je me mels à leur tète. Je gage une demipiécette que, sur un sifQet de moi, ils accourent et vous brûlent la cervelle ou vous percent la poitrine de leurs stylets.
— Je ne tiens pas le pari, répondit l'ofQcier en souriant ; mais, à votre place, Pujol , je craindrais pour moi la catnstrophc dont vous me menaciez tout à l'heure.
— Oh ! je n*ai rien à redouter, répliqua le héros avec un sentiment de vanité qui se peignit sur tous ses traits ; je régne sur ces coquins comme l'aigle aux airs ; je suis maître ici cent fois plus qu'un roi au milieu de ses sujets. Sur un mot de ma bouche , sur un geste de ma main, sur un regard de mes yeux , le plus hardi chenapan de mes compagnies vient en tremblant, s'agenouille, baisse la tête et tombe. En voulez- vous une preuve?
— Je vous crois sur parole.
-r Eh ! bon Dieu ! c'est peut-être un mauvais service que vous rendez à quelqu'un ; il vaut toujours mieux mourir d'une balle que par une corde.
— Oui, d'une balle, quand on meurt pour son pays.
— Et si on n'a pas de pays ?
— On s'en donne un par le travail et d'utiles services.
— Commandant, nous allons cesser de nous comprendre.
— Quel malheur, capitaine, que ce langage ne puisse vous toucher !
— Ce serait un malheur, en effet, si depuis mon enfance je ne m'étais trouvé dans la position que l'enfer m'a faite.
— L'enfer ne doit jamais être invoqué, et ce n'est pas lui qui est le maître de nos destinées.
— Si vous pouvez me prouver cela, vous ferez de Pujol le plus pieux capucin de toutes les Castilles.
— J'ai envie d'essayer de la conversion;
— Vous y perdriez vos soins, monsieur, et je n'ai pas
trop de temps à moi pour accepter Tépreuve. Restons comme nous sommes et faisons notre métier.
Les interlocuteurs étaient arrivés à une des extrémités du camp où ils se dirent adieu en se serrant la main.
— Voici des guides, monsieur, des guides et des défenseurs en cas de guet-apens. Vous pouvez maintenant partir sans crainte. Ces scélérats que je vous donne se feraient hacher plutôt que de vous laisser insulter. Au surplus, si vous n'êtes pas content d'eux , vous pouvez leur brûler la cervelle. Les heures passent vite au milieu de ces délassements.
— Pujol, vous êtes un fanfaron.
— Je crois du moins avoir appris aux Français que ce fanfaron savait assez bien tenir un sabre , un stylet et une escopette.
— Cela est vrai.
Le soir était venu , et Pujol , sous sa tente , recevait les avis de ses fidèles envoyés.
— Capitaine, lui dit Tun d'eux, des compagnies d'indépendants viennent de se montrer sur les hauteurs ; ils ont fait feu sur nous, et Jeronimo Pueblo a été tué.
— Us me payeront cher' la mort de ce brave.
Un second miquelet arriva essoufflé et dit avoir entendu, caché derrière une roche de la route, où par bonheur il n'avait pas été découvert, qu'onvoulait attaquer le premier convoi qui passerait , et que, si Pujol se réservait pour lui et les siens tout le butin , on se ruerait sur Pujol luimême.
— Ils sont fous, en vérité, répondit Pujol en haussant les épaules. Que de canaille en Espagne !
— Tes ordres, capitaine?
— Je les donnerai ce soir.
A l'exemple de Pujol, que l'on disait possesseur de richesses immenses, les hommes de cœur que nourris!?ail la
Catalogne se levaient encouragés par les moines que rançonnaient sans cesse les Français, et de tous côtés de nombreuses guérillas sillonnèrent les hauteurs qui dominent les routes.
Il y avait bien entr« elles, par-ci par-là, quelque échange de coups de fusil et de poignards, mais, en général, elles mettaient assez d'accord au moins pour les attaques , le pillage et le meurtre, et nulle sécurité n'était acquise aux voyageurs, pas plus qu'aux convois et aux détachements de troupes appelés au quartier général. L'argent et les vivres manquaient à Tarmée, et cependant, de tous les soldats du Portugal ou de la Péninsule , ceux de l'armée de Maurice- Mathieu étaient le plus exactement soldés, grâce à l'habitude administrative du chef, grâce aussi à la richesse des couvents frappés d'impôts à la nouvelle de chaque prise de convoi.
Il fallait en bonne justice que les frais de la guerre fussent payés par ceux qui l'allumaient et la rendaient si sanglante.
Dés que Pujol fut parfaitement instruit de la position des miqueleLs, contrebandiers et guérillas organisées s'échelonnant sur le chemin à parcourir parles Français ; dés qu'il sut par ses affidés et par quelques déserteurs accourus sur sa réputation de cruauté, le nombre de ces redoutables défenseurs du pays envahi, il jugea nécessaire de les laisser agir à leur guise et de ne pas les inquiéter dans leurs projets sur le convoi qui lui avait été prochainement annoncé. Mathias, Saletas et les autres officiers, jaloux pourtant de leurs succès passés et peu désireux de voir augmenter le nombre des partisans armés pour l'indépendance de la Catalogne , voulaient qu'on attaquât les nouveaux venus aCn qu'il se trouvât moins de petites parts au butin. Mais ces considérations n'étaient pas assez fortes pour vaincre la résistance de Pujol ; on lui parla alors de sa gloire compro-
VOLTE-FACE. iit
mise, de rivaux jaloux qui ne manqueraient pas de s'attribuer les massacres dont lui seul devait tirer vanité et du danger probable de les voir tous se liguer enfin pour écraser et piller celui qu'ils redoutaient à si juste titre.
— Puisqu'ils me redoutent, répondait Pujol, ils ne m'attaqueront pas.
— Et pourtant ils ont déjà tiré sur les tiens.
— Soyez tranquilles; ils en sont peut-être déjà aux remords.
La nuit qui suivit la visite extraordinaire de l'envoyé du général Maurice-Mathieu fut une nuit d'alerte sur toute la ligne dominant le défilé de la route royale, par où les convois étaient contraints de passer. Toutes les guérillas, nouvellement formées et indépendantes de Pujol, avaient été aussi bien instruites que ce chef redouté, et des feux échelonnés répandant au loin des clartés blafardes indiquaient la position précise des divers partis.
Le chef de Vinvineible armée, comme était alors appelée en Espagne la bande de Pujol, avait bien envie de faire irruption sur ces vagabonds qui semblaient vouloir achever seuls la besogne; mais il se contint pourtant et convia au coucher du soleil ses principaux officiers à un splendide festin. Pour la première fois alors, depuis l'ouverture de la campagne, il leur tint un langage amical et modéré ; il parla avec une apparence de douleur qui fît sourire bien des bouches des massacres qui avaient eu lieu, des cruautés inutiles dont on les accusait avec tant de raison, et il déclara enOn qu'il était résolu à faire des prisonniers qu'on échangerait plus tard contre des piastres.
Saletas, Mathias et Andreu, que Pujol avait fait reconnaître comme sous-officier dans la journée, furent de l'avis de leur capitaine, mais eux seuls , parmi les convives , comprirent Ja nouvelle morale qu'on leur prêchait. C'était, d'après l'avis du plus grand nombre, tuer le passé glorieux
de l'armée; c'était accepter tacitement les anathémes dont on les frappait et montrer aux ennemis qu'on redoutait de sanglantes représailles. Ils ajoutaient avec orgueil que leur cœur était également incapable de crainte et de pitié, que le plomb avait été fabriqué pour tuer de loin, le poignard pour frapper de prés, et ils assuraient qu'ils ne donneraient de démenti ni a la mission du poignard, ni à celle de l'escopette.
— Au surplus, ajouta Toreillas, le plus mutin et le plus féroce des lieutenants de Pujol depuis la mort de Taumareillas son ami, en de pareilles circonstances chacun peut agir comme il l'entend; si vous voulez faire des prisonniers, je n'y trouverai point à redire; si Pujol lui-même veut en faire aussi, je suis prêt à l'approuver; mais, pour moi, je déclare d'avance que je n'aurai pitié d'aucun Français à portée de mes balles ou de mon fer, et, quoi qu'en dise Pujol, je gage qu'il est content d'entendre ce langage sortir de ma bouche.
— Je le suis si peu, répliqua le bouillant capitaine, que peu s'en faut que je ne t'en punisse d l'instant même. Il y a huit jours à peine, je t'aurais embrassé pour ce que tu viens de dire; maintenant je veux, entends-tu, Toreillas? je veux qu'il en soit ainsi que je l'ai ordonné. Eh I qui sait? peut-être en agirai-je mieux encore? Il faudra bien se soumettre de gré ou de force à ma volonté!
Pujol lançait en même temps des regards de colère sur Toreillas; celui-ci garda le silence, et le repas s'acheva sans autre incident.
Pour ceux qui connaissaient le hardi chef de guérillas, il était aisé de s'apercevoir que son cœur était bourrelé, que de terribles combats se livraient dans son âme, et que l'exécution des projets que ses amis avaient vainement cherché à découvrir dépendrait seule des circonstances; où il allait se trouver. 0"<^lq"<^ détermination que prenne un grand
courage, il est mille petits événements dans la vie qui la font souvent succomber sans qu'on ait le droit d-accuser de faiblesse ou de mensonge celui qui change de résolution. Le lion aussi s^éloigne parfois delà bête tremblante qui doit assouvir sa faim, et nul ne peut affirmer que c'est la générosité qui ordonne la retraite. Pujol cependant était un homme de' parole, et il avait fallu de bien impérieuses circonstances pour le forcer à se parjurer. Le vol, l'incendie^ le meurtre, l'assassinat, étaient pour lui des mots simples exprimant des choses futiles. Mais un manque de parole lui aurait pesé au cœur comme un cancer dévorant, et il se le serait reproché toute sa vie comme un crime.
Vous voyez que Pujol valait beaucoup mieux que les neuf dixièmes de ses officiers.
Mais la nuit était avancée, et Pujol, qui avait promis une confidence à son frère, à Saletas et à Beppa, la retardait encore. Ceux-ci, loin de le presser comme ils avaient osé le faire d'abord, le plaignaient sincèrement des efforts violents qu'il s'imposait, sans doute dans la crainte de l'aflliger davantage, et cependant avant de le quitter ils lui serrèrent affectueusement la main en lui jurant de nouveau une fidélité à l'épreuve de toutes les catastrophes.
— Je vous comprends, mes amis, leur dit-il avec un sourire plein d'une tendre amertume, je vous devine et je suis touché de tant de dévouement. J'en ai plus besoin que jamais, mes camarades, car cette nuit est sans doute la der* niére de mes nuits en ce monde.
Beppa éperdue se jeta sur son cœur et serra convulsiv^ ment dans ses bras son capitaine et sou mari.
— Pujol, lui dit-elle, songe que lu nous as dit le déses»poir de ta mère; il faut donc que ce désespoir te condamne à vivre. Ne le lui as-tu pas promis? Ne le lui as-tu pas juré? Est-ce que tu mentiras à ta mère, quand tu n'as pas voulu mentir à Beppa, quand tu n'as jamais menti â pei?-
sonne? Pujol ! Pujol ! je t'en supplie, attends, il y a au fond de tout ceci une vengeance sanglante de Toulrage qu'a reçu ta sœur; et tu parles de mourir I Va, tu n*aimes pas plus la sœur que Beppa; tu n*as de courage et d'énergie que dans la bataille; ton cœur ne bondit avec force qu'au choc des armes, au bruit du Iromblon, au cliquetis du stylet. Pujol Je croyais que lu valais mieux que cela, et je ne t'aurais pas aimé si je t*avais connu si faible.
— De la faiblesse ! Beppa, s'écria Pujol en frémissant ; moi faible! moi tiède pour la vengeance! Non, Beppa, tu ne m'as pas compris encore; et à mon tour je te dirai que j'avais mieux pensé de ton âme. Ma mère, ma sœur et toi, vous êtes mes plus douces affections. J'aime aussi avec ardeur mon frère Matliias et Salelas mon dévoué. J'aime Marini quoique bigot. Pour vous, mes amisje jure qu'il n'est point de sacrifice que je ne fusse prêt à accepter, point de dangers auxquels je ne voulusse courir, point de' mort affreuse au-devant de laquelle je refusasse de me précipiter. Ëh bien! ma mère, toi Beppa, vous mes intimes, vous me supplieriez en larmes de vous sacrifier ma^CBgeance, que je vous frapperais d'un poignard plutôt que de vous céder.
— A la bonne heure, Pujol, voilà comme nous t'aimons ! s'écria Beppa.
— A la bonne heure donc, mes fidèles, et dans quelques instants cette vengeance pour laquelle je tiens à la vie aura commencé.
L'horizon se colorait, les bizarres et grandioses silhouetnes des montagnes se dessinaient petit à petit sur un ciel moins bleu, les brillantes étoiles se décoloraient et la brise du matin réveillait les émanations balsamiques des genêts et des romarins endormies sous la rosée. Le camp de* Pujol était calme comme une retraite de pieux cénobites; ses soldats, faisant mentir les orages ténébreux de leur journée, rêvaient peut-être d'amour et de paisible foyer maternel,
VO,LTE-FACE. 121
-car le mensonge esl l'enfant des ténèbres; les oiseaux gazouillants secouaient leurs petites ailes et commençaient leur concert matinal en s'échappant de leur asile protecteur, et les frais ruisseaux qui enclavaient le redoutable camp semblaient murmurer avec plus de bonheur et bondir sur les cailloux avec plus de joie.
Deux êtres seuls, au milieu de ce silence et de cette douce harmonie, étaient torturés par de sinistres pensées : Pujol etBeppa. Celle-ci, succombant sous le poids de Tamourqui la brisait, n\ivait pas voulu gagner la tente voisine de Pujol, qui lui servait d'abri ainsi qu'à Sale'.as; et seule, pensive, triste, elle s'était assise sur un rocher d'où, pour la première fois, elle avait entrevu le camp de la guérilla.
Pujol inquiet l'aperçut et vint la rejoindre.
— Pourquoi ne prends-tu pas de repos, ma belle amie?
— En prends-tu, loi?
— Oh ! moi, je suis maudit des hommes et de Dieu.
— Qu'importe si tu m'aimes, puisque je veux être maudite avec toi ?
— Tu as raison, femme; tu vaux mieux que Pujol.
— Oui, je vaux mieux, car, si j'avais un secret dans l'àme, m'eùt-il été confié sur la tombe de ma mère, je le le dirais à toi, ingrat, qui ne me veux de moitié que dans tes plaisirs.
— Encore quelques instants, Beppa. Mais, dis-moi d'abord : hais-tu les Français? les aimes-lu?
— J'aime qui tu aimes, je hais qui tu hais.
— C'est bien, mais silence! Ecoute. N'entends-tu pas du bruit, un bruit sourd et lointain?
— Oui, Pujol, comme un roulement de tambours.
-— C'est possible; écoute encore... N'est-ce pas la tempête de ma poitrine qui mugit?
— J'avais bien entendu.
m PUJOL.
— Hegarde toujours. Là-bas, là-bas, sur les hauteurs, personne ne vient-il? Regarde bien, Beppa.
— Si, si, des gens qui t'appartiennent, je crois.
— Tu as bien vu, amie. Ceux-ci sont à nous ; ceux du défilé ce sont des Français, à nous aussi!
— Â nous des Français ! à nous, capitaine !
— Femme de Pujol, voici le moment terrible et fatal
Aux armes 1 aux armes! s*écria le chef de la bande formidable. Et le cri aux armes s'étendit en soubresauts répétés par les sentinelles vigilantes.
En un instant tout fut debout à côté de Tescopette, du poignard, du sabre et du tromblon.
— Les Français ! le convoi ! se disait-on de toutes parts à voix basse. Alerte, companeros 1 11 y aura de Tor et du sang : la journée sera belle.
Pujol, actif comme la tempête, rapide comme Touragan, eut bientôt passé en revue sa bande déterminée, et, après une courte allocution dans laquelle il ne parla guère que de Tobéissance passive du soldat aux ordres de son chef, il ordonna une marche silencieuse vers les plateaux qui dominaient le défilé prés duquel se trouvait déjà la tête de la colonne française.
Là encore il harangua ses troupes, et il acheva sa terrible allocution par la phrase que ses coquins entendaient le mieux : « Si l'un de vous refuse d'obéir aux ordres que je vais donner, Je le tue comme un chien. »
Lorsque de semblables paroles étaient sorties de sa ho\i* che, il y avait malheur pour quiconque aurait cherché à les combattre.
Le convoi avait pénétré dans l'étroit défilé. Apres à la pâture, les troupes postées sur les hauteurs brûlaient de Commencer l'attaque et de se ruer sur le butin; les principaux chefs de l'armée, étdnnés du calme et de l'inaction de leur capitaine, s'interrogeaient du regard, et Saletas et
VOLTE-FACE. lâS
Andreu surtout lie poûYaîent -s'expliquer une conduite à laquelle toutes les actions de Pujol donnaient un énergique démenti.
— Mais, commandant, lui dit enfin son frère» si les Français passent notre colonne, les guérillas nos ennemies vont avoir tout le butin et toute la gloire de Taffaire.
— Elles n*en auront pas un maravédis, répondit Pujol. •—Voilà un orage qui nous menace; le ciel est noir
comme Tétait l'âme de Taumareillas ; les éclairs déchirent la nue, la pluie nous inonde; permets-nous de nous réchauffer au feu de nos mousquets.
— Bientôt, bientôt.
— Les Français ne nous croient pas si prés d'eux.
— Tu te trompes, ils nous savent ici.
— Que dis-tu, Pujol?
— Silence!
^ On murmure, on se plaint, on te menace.
— Silence, te dis-je, et en avant!
Arrivés au coude aigu formé dans les gorges où s'était passée depuis peu de temps la sanglante attaque dont nous avons déjà parlé, les troupes de Pujol firent halte derrière un bois épais de sapins noirs et s'accroupirent sous des haies touffues de romarin. Leur colère débordait; mais l'extrême agitation qui se peignait depuis un instant sur les traits de Pujol leur donna à comprendre que l'action ne tarderait pas à commencer.
Des coups de fusil se Urent entendre à quelques centaines de pas de la terrible guérilla, comme pour répondre au roulement de la foudre, et le convoi cheminait toujours
— Trahison ! trahison ! s'écrièrent alors cent bouches à la fois. En avant, camarades!
— Oui, en avant, répondit Pujol d'une voix retentissante on mettant ses deux pistolets nu poing, en avant ! et faisons
comme le tonnerre qui éclale. Soldats de Pujo], en avant sur les guérillas qui nous ont devancés !
Toreiilas et Iluerta se précipitent en désespérés contre leur chef qu'ils veulent abattre; le poing du premier tombe sous le sabre d'Ândreu toujours à côté du vaillant capitaine, et le second meurt d'une balle de Saletas, aveuglément dévoué à son ami. Il y eut un moment d'irrésolution; mais Pujol déployant à l'air un drapeau tricolore qu'un des siens avait jusque-1«à caché dans sa couverture en sautoir sans songer qii'il portait le signe de ralliement des Français : — Saletas, s*écria-t-il, nous changeons de patrie ! nous escortons des amis ! Nos ennemis les voilà, ce sont les Espagnols qui devant nous attaquent le convoi : sauvons le convoi des Français! je le veux, je l'ordonne^ et qui m'aime me suive !
De toutes parts les guérillas qui s'étaient déclarées indé- ])endantes furent poursuivies, harcelées, écrasées, et les soldats de Pujol, qui avaient d'abord mal interprété les paroles de leur chef, comptaient toujours sur le pillage après celle première victoire. L'escorte française, au milieu du tumulte qui retentissait autour d'elle, était précédée du plénipotentiaire que nous avons vu au camp des miquelets et qui avait dit à ses braves : « Soldats, ne bougez pas, c'est notre ami Pujol qui s'est chargé de nous mener à bon port.»
Dociles à la terrible voix du chef, les bandits obéissaient comme des loups tremblants sou»vla griffe du lion. Leur ardeur belliqueuse croissait à la bataille; chaque homme qui tombait sous leur stylet leur donnait un avant-goiU d'une autre victime. Les bras des soldats de Pujol ne se lassaient jamais à la besogne ; ils ne se reposaient que lorsqu'il n'y avait plus ni poitrine à trouer, ni tête à faucher, Pi le moment le plus douloureux à leur âme était la fin du carnage.
Etonnés, subjugués, les hommes de la formidable guérilla, sur un mot de Pujol, descendaient d*un pas léger les aspérités de la route aux yeux ébahis des Français, et le capitaine guérillero, tantôt en avant, tantôt sur les côtés, lançait à Tair de ces paroles énergiques qui faisaient rentrer aux cœurs des siens toute soif de Tor ou du sang. Le pistolet au poing, la colère au regard, la menace à la bouche, il voltigeait, actif comme la pensée, surtout autour des coffres solides qui renfermaient la solde de Tarmée, et celui de ses miquelets qui eût osé jeter dessus un œil d'ardente convoitise aurait servi de pâture le lendemain aux bêtes fauves et aux aigles de la montagne.
Mathias, Salelas et Beppa, fatigués de leur chasse aux guérillas indépendantes, rentrèrent bientôt en ligne, et ce fut alors seulement qu'ils comprirent tout ce qu'avait dû souffrir rame de Pujol.
Le convoi cheminait pour la première fois ainsi qu'il l'eût fait pour une promenade militaire, et les soldats de Pujol, qui, la veille encore, auraient bu le sang des Français, aujourd'hui côte à côte avec eux, les escortaient sans témoigner la moindre haine, sans faire entendre le plus léger murmure. C'est que Pujol l'avait voulu, et que tout ce que Youlait Pujol devait s'accomplir.
Bien sûr du succès, maître absoki de l'esclave volonté de ces coquins, Pujol, sans forfanterie, mais avec ce sentiment d'orgueil et de dignité qui va si bien à tout grand courage, prit la tête de la colonne et se plaça à côté du commandant qu'il avait si cordialement reçu au camf •
— C'est bien cela, Pujol, lui dit tout bas l'aide de camp de Maurice-Mathieu.
— Non, commandant, cela est mal, cela est infâme; mais cela était difficile, périlleux.
— Pujol, si vous rayiez voulu, vous seriez un grand homme.
^ Youg méjugerez un jour; maintenant vous êtes inhabile n me comprendre.
— Nos caisses renferment quinze cent mille francs. Sa* vez-vous ce qui vous revient pour votre part?
— Je vous jure que je n'accepterai pas un réal. Quant à mes braves, c*est différent, il leur faut des piastres : il leur en faut pour le jeu, pour l'orgie et pour la débauche. J*ai là, voyez-vous, des lui^ns insatiables!
— Je ne croyais pas à un succès si complet.
— J'en doutais un peu aussi, moi, dit Pujol en baissant la voix.
— Et pourtant vous aviez donné votre parole au général.
— Eh bien ! si j'avais clé vaincu, je me sei*ais fait sauter la cervelle.
— Que de grandes choses dans votre Ame ! que de contre-sens!
— Gela est vrai; il y a plus de turbulence dans mon sein qu'il n'y en a sur les flots aux jours de la tempête, qu*il n'y en a dans le cratère au moment de l'éruption. Pujol, en une heure, peut souffrir plus qu'un martyr en dix années.
— Et pour la joie, Pujol?
— La joie chez moi, c'est comme la douleur, et depuis que je suis homme je ne me rappelle pas avoir éprouvé un seul jour de calme.
La route était devenue large et dégagée, les renforts envoyés de Barcelone se montrèrent au loin et rejoignirent bientôt le convoi; on fraternisa; quelques cris de Vive Pujol! retentirent dans les rangs mêmes des Français; fieppa s'en émut d'orgueil, Saletas et Mathias se sentirent )>lus grands, et Pujol, l'œil terne et baissé, le front soucieux, les lèvres vibrantes, laissa tomber ces mots :
— Ma vengeance a commencé !
Piijol et Beppa logeaient ensemble d Barcelone, et leur amour, loin de s'affaiblir, devenait plus fort et plus puissant cliaque jour. La belle gitana était pleine d'entbousiasme pour l'homme dont. l'entrée triomphale dans la capitale de la Catalogne avait été saluée par les plus vives acclamations, et chaque jour aussi Pujol se sentait grandir A la violence d'une haine qu'il avait fait naître dans un cœur vierge et sauvage. Le général Maurice-Mathieu appelait souvent le chef miquelet dans son hôtel ; à celui-ci les armes étaient portées et les ofQciers de l'armée française regardaient le noble bandit, sinon comme un héros digne de la vénération publique, du moins comme un de ces êtres extraordinaires nés pour les grandes choses et toujours prêts i se jeter au-devant des irritations humaines, des menaces célestes et de la mort» pour prouver qu'ils sont au-dessus de ce qui épouvante et fait reculer les autres hommes.
Lorsque, à la Rambla et sous son costume coquet de velours chamarré de dorures, il se montrait paré de sa réputation de bravoure et de cruauté, les dames se retournaient pour expliquer le contraste de cette mesquine charpente à laquelle l'enfer et le ciel avaient également coopéré; quelques-unes souriaient, d'autres laissaient arriver sur leurs traits une légère teinte de tristesse et d'effroi; et ce n'étaient pas celles-ci que Pujol aurait eu le ])lus de peine n vaincre si son cœur et son âme n'avaient appartenu tout entiers à la gitana.
Quant aux hommes, ils s'arrêtaient aussi, eux, pour le suivre dans sa démarche indépendante, «t, tout en regrettant que le bandit eût changé de drapeau, ils se félicitaient en eux-mêmes de voir les Français contraints d*admirer un ennemi qu'ils n'avaient pu vaincre; d'autres se flattaient encore que la récente détermination du chef si redouté cachait un nouveau piège où se prendraient bientôt les envahisseurs de leur patrie.
Et puis tous se demandaient quelle était cette femme mystérieuse, si alerte dans sa démarche, si brave dans les combats et pour laquelle soldats et officiers de la terrible guérilla montraient l'attachement le plus respectueux.
Elle, Beppa, tantôt vêtue en miquelet, tantôt en Catalane avec ses jupons courts, ses petits souliers à boucles d'or, son ret plein d'élégance, emprisonnant une immense et soyeuse chevelure noire, lançait çà et là des regards presque insolents sur la foule empressée, et semblait dire aux jeunes filles qui poursuivaient son mari : «Celui-ci est mien, celui-ci est l'homme de Beppa qui s'est donnée à lui, qui n'appartiendra jamais qu'à lui. »
Cependant les jours glissaient assez uniformes dans la cité plus tranquille, les chants nocturnes avaient repris leur cours, les mandolines vibraient sous la plume aiguë, les romances montaient jusqu'au balcon doré et forçaient les rideaux de salin à s*enlr'ouvrir; les courses de taureaux étaient annoncées à son de trompe, quoique le gouverneur les défendit encore, et les Catalans, oublieux des malheurs passés, se livraient avec confiance aux joies premières de leurs paisibles années.
Au milieu de cette sérénité générale Pujol seul était souvent triste et pensif. Parfois aus« il se montrait dans les rues, inquiet, recueilli, et ne retrouvait un peu de calme i|u'auprés de Beppa, si habituée à le consoler.
Beppa n'était point jalouse des absences de Pujol, et,
quoique chez elle ce sentiment Teût portée au suicide et à l'assassinat, elle avait compris que le silence et réloignement de son mari tenaient à des causes qu'elle n'avait pas de peine à s'expliquer.
Elle aussi, la femme ardente et dévouée, faisait des courses mystérieuses dont le but n'était deviné par personne, et lorsqu'elle rentrait, et que Pujol, à son balcon, la voyait arriver, ils échangeaient entre eux des regards inquisiteurs qui disaient : <( Rien ! rien encore ! »
Il était minuit, Pujol se trouvait seul dans la rue de Santa-Martha, en face d'une grande et belle maison dont les stores étaient fermés. Assis sur un banc, il poussait de profonds soupirs, et, comme le ciel était en feu par un épouvantable orage né sur les côtes des Raléares, Reppa inquiète sortit aussi de sa demeure malgré le tonnerre et les éclairs. Elle savait bien où elle trouverait Pujol, et elle chemina vers la rue Santa-Martha.
— J'étais bien sûre de te rencontrer ici, mon ami.
— Et moi bien sûr aussi que tu viendrais m y chercher.
— Rien, n'est-ce pas?
— Rien.
— Et pas une voix sortant de cette solitude?
— Pas une voix ! Ohl que j'y aimerais mieux une fêle, de la joie, du délire et cent mille hommes armés.
— Je te jure, Pujol, que lu ne porterais pas le premier coup à celte poitrine, dit Reppa en saisissant d'une main frénétique le manche de son poignard.
— Je te jure, Reppa, que, si lu me ravissais ce bonheur, je serais capable de te maudire.
— Tu feras donc, Pujol, tu feras seul. Mais, dis-moi, tu n*as pas vu de lumière dans celte maison ?
— Je te l'ai dit.
— Et pourtant dans une heure celte maison éclairera la rue.
— Va donc, nobîe fille.
— C'est une menace plutôt qu'une vengeance.
— La vengeance viendra plus tard, j'ai pris mes mesures.
Le chef de guérilla s'éloigna, Beppa resta seule, et une heure après la superbe maison de Marcelino Ferez était la proie des flammes. On appela, pour combattre l'incendie, les troupes de Pujol cantonnées dans le quartier; et, quoique pour les exciter au travail on leur eût fait entrevoir la possibilité d'un riche pillage, nul soldat ne quitta la caserne; car Pujol, en passant, leur avait dit : « Quoi qu*il arrive, ne bougez pas. »
Le lendemain, les journaux de la ville portaient ces mots : « Le magnifique hôtel du noble Marcelino Ferez, dont on ignore encore la retraite, a été entièrement consumé par les flammes.
« Deux malfaiteurs qu'on a vus rôder la nuit dans la me Santa-Martha, et dont on n*a pu suivre les traces, permettent de supposer que cet incendie est le résultat d'un crime. Quelques personnes assurent même qu'on a vu, au premier moment d'alerte, une jeune femme, une torche à la main, s'échappant par les hautes murailles du jardin situé derrière l'hôtel. Les agents du corrégidor sont sur ses traces. »
•— Qu'ils viennent te chercher, qu'ils viennent, dit Pujol en serrant Beppa sur son cœur, qu'ils osent te punir de ton courage d'homme et de ton amour de femme ! Ils ap • pellent cela un crime ! poursuivit-il en se frappant le front avec violence. Un crime cela!... Et, sans savoir pourquoi j'ai déserté ma première vocation, ils me glorifient de ma félonie, ils m'appellent le converti; voiM bien la justice des hommes !
— Combien y a-t-il de jours que nous sommes à Bar-
UNE KflYANCUE. 131
celoue? dil fieppa à sou ami, comme pour adoucir l'amertume de ses pensées.
— Dix.
— Demain» nous quitterons Barcelone : il le faut.
— Mais j*ai écrit à ma mère, qui s'est réfugiée à Ninorque, et je l'attends î
— Pujol, lu ne dois embrasser ta mère qu'après l'avoir vengée ; demain nous partirons.
— Demain, où irons-nous ?
— Au camp que nous avons quitté.
— Du mystère avec moi?
— Laisse-moi faire, ami, ce n'est pas loujouis la violence qui renverse, ce n'est pas toujours la force qui triomphe; la prudence et la ruse ont souvent plus de pouvoir, et je veux te venger, Pujol, car je te l'ai promis.
Selon les vœux, ou plutôt selon les ordres de Beppa, Pujol, la nuit même, alla prendre congé du général, et partit avant le lever du jour avec sa troupe de bandils renforcée d'une centaine de vagabonds que la misère et la débauche faisaient soldats.
En peu de temps les défilés furent franchis, et le vaillant capitaine, toujours escorté de sa fidèle Beppa, de Sa* letas et de son frère, revit le camp où s'étaient passées les scènes assez dramatiques que nous avons racontées.
Un nouveau convoi devait arriver de Figueras sous queU ques jours, et la guérilla l'attendait pour avoir part à la ré-^ compense accordée aux éclaireurs de la ligne de passage. Les lois de Pujol étaient si rigoureusement observées, que l'or des Français ne trouvait pas de plus sûre sauvegarde que ces mêmes hommes qui naguère le regardaient comme une conquête naturelle achevée à leur profit.
On jouait et on dansait sur la haute montagne d'où la neige avait tout à fait disparu. Par intervalles quelques alertes de miquelets et de contrebandistes rivaux donnaient .
réveil aux Iroupes redoutées de Pnjol; mais, à part ces incidents passagers, les guérilleros dormaient tranquilles la nuit, faisaient paisiblement aussi leur sieste le jour, et se plaisaient à celle vie de paresse et de sommeil qui ne les laissait manquer ni de yivres ni de repos.
fieppa seule, tourmentée par une pensée amére et profonde, rôdait sans cesse autour du camp, interrogeait les divers sentiers tortueux qui y conduisaient, et rentrait sous sa tente sans oser s'approcher de Pujol, dont le cœur blessé à mort semblait perdre de sa force et de son énergie. Tous deux s'étaient devinés, et c'est pour cela qu'ils échangeaient des regards de douleur, et qu'ils passaient silencieux Tun à côté de l'autre en se serrant fortement la main.
— J'étouffe ici, dit un soir d'une voix sombre le capitaine à sa femme; laisse-moi seul errer sur les montagnes; je t'en prie, Beppa, ne me suis point, ajouta-t-il avec un abattement mortel.
— Et si l'on t'attaque?
— Eh bien ! une balle finira mes lortures.
— Va, Pujol, va, n'ai-je pas aussi mon poignard pour achever les miennes?
— Cela est trop long et trop lourd : quand l'enfer bouillonne dans une poitrine, celte poitrine devrait éclater. Nour mourrons demain, Beppa; mais celle nuit, je veux la passer seul, à penser à ma mère, à pleurer ma sœur.
— Va, Pujol, je t'attendrai.
Il élait deux heures du matin à peine, quand un agile coureur se précipita dans la lente de Pujol et s'écria:
— Desespions î
— Où donc? demanda Beppa, qui commandait dans cet asile en l'absence du chef.
— Là bas, on les amène. Ce sont des gitanos.
— Des gitanos 1 des gitanos ! s'écria-t-elle avec un mou-
vement d'enthousiasme ; qu'on les respecte, qu'on ne leur parl« que chapeau bas !
— Ils ont volé une jeune fille.
— Grand Dieu I grand Dieu !... vite, vite, par là un piéton à la recherche du commandant ; cent piastres à lui s'il est de retour dans une heure.
Et dix hommes s'élancèrent à la fois. Les gitanos arrivèrent. Ce furent des cris de joie, des hurlements de tendresse, des vociférations de plaisir. La bande de Beppa était au grand complet : les émissaires de la femme de Pujol l'avaient trouvée en France, dans une grotte prés du petit village d'Estagel, d'où elle allait partir pour le Nord. Les prières de Beppa l'avaient fait rentrer en Espagne où elle s'était dispersée pour la conquête qu'elle méditait. Elle apprit qu'à dix lieues de Barcelone, dans une retraite isolée, Marcelino Ferez, sous un nom supposé, fuyant le courroux de Pujol, se tenait caché avec sa famille; que la sœur du miquelet s'était volontairement tuée, quoiqu'on n'eût pas trouvé son cadavre, et qu'une jeune fille de seize ans, d'une beauté ravissante, sœur de Ferez, attendait là aussi que la guerre éclatât avec moins de fureur pour donner sa main à un grand de première classe. Le soir même, la sœur de Ferez fut enlevée, et c'était elle que les gitanos amenaient prisonnière au camp. Le récit était à peine achevé, que la voix de Fujol se fit entendre. Beppa s'élança au-devant de lui.
— Embrasse-moi, étouffe-moi dans tes bras, lui criat-elle, tu seras vengé, Pujol.
— Qui te l'a dit?
— Mes gitanos qui viennent d'arriver. Us te conduisent une fille.
— Ma sœur?
— Non, la sœur de Marcelino Ferez.
— Tais-toi, Beppa, car je te tuerai si tu ments.
— Viens, la voilà, regarde.
— Qu*elle est belle I qu'elle est belle ! dit Pujol en la parcourant de ses grandes prunelles fauves. Oh ! Beppa I qu'on ne me dise plus qu'il n'y a pas de Dieu ; il y a un Dieu, Beppa, un Dieu tout-puissant, éternel, qui veut que les hommes de cœur puissent punir les lâches. Beppa, je reconnais un Dieu, je m'incline, je me prosterne, je l'adore, ou plutôt toi, toi, femme, c'est loi qui es mon Dieu, mon sauveur.
Oh! mon Dieu 1 mon Dieul je deviens fou, mes veines se gonflent, le sang m'étouffe, mes nerfs se brisent, ayez pitié de moi ! Qu'elle est belle en effet ! plus belle que ma sœur encore, et plus riche et plus noble... Ohl je serai bien vengé, car il l'aimdit sans doute, l'infâme ! Et ma sœur ! ma pauvre sœur I
— Morte, dit Beppa.
— Morte 1 s'écria Pujol en souriant avec frénésie ; morte! Oui, Beppa, il y a un Dieu, car ma sœur est morte, et j'ai là, là, devant mes yeux, sous ma main, la sœur de Ferez, la sœur du misérable qui a déshonoré ma sœur et brisé l'âme de ma mère.
— Calme-toi, Pujol, calme-toi, je t'en supplie!
— Tu peux maintenant ordonner, Beppa, l'Espagne t'appartient, si tu veux l'Espagne, Pujol se fait fort de la conquérir et d^ le la donner.
— Ce que je veux, répondit Beppa, c'est ton amour; ce que je veux, c'est que lu ne souffres plus.
— Que parles-lu de souffrances, ô ma femme adorée ! est-ce qu'on souffre quand une belle vengeance s'offre à vous pour effacer la douleur passée ? Oh ! maintenant, c'est du délire à pleins bords ! Oh ! maintenant, c'est Une vie d'extase et de grandes choses. Et d'abord, ne pleure pas^ jeune fille, poursuivit-il en regardant la vierge tremblante; écoute-moi bien. Je ne veux pas te prendre en traître^
vois-lu. Tu as affaire à un homme loyal, qui ne te tendra pas de pièges, qui ne te gardera pas pour ses baisers de chaque nuit ! A Pnjol, noble héritière, il fallait un corps et non pas une âme; tu seras traitée comme ton frère a traité ma sœur ; tu seras avilie comme ton frère a avili ma sœur; mais toi, sœur de Ferez, tu n'auras pas le courage de te tuer après Teffrayanle revanche que je vais prendre. Eh bien ! tu iras dire à ton frère que j'ai manqué de courtoisie à ton égard.
Holà ! quelqu'un !
Bigorre se présenta.
— Tu es trop jeune et trop beau. Va-t'en ; qu'on appelle Galmettas le bossu, le difforme.
Calmettas arriva.
— Approche, Calmettas, prends cette jeune fille, je te la donne, elle l'appartient, dit Pujol en jetant la noble victime aux bras du hideux miquelet; je te la donne, ou plutôt je te la prête ; tu la rendras ensuite à Cadena qui la fera passer à Garrigue,
Allez, mes enfants, et, maintenant que j'ai accompli ce premier devoir, ce devoir sacré, ce vœu de mon âme, qu'on me laisse à la reconnaissance. Je puis porter à la fois la joie et la douleur.
— Te rappelles-tu, dit Beppa d'une voix prophétique à Pujol dont le cœur brisait la poitrine, dont les yeux ardents étaient remplis de larmes ; te rappelles-tu les gitanos à qui tu donnas quelques piastres la première fois que tu les vis?
— Oui, oui.
— Ce sont ceux qui, sur ma voix, ont été à la recherche de la famille de Marceline Ferez : tu sais le reste.
— Tes amis sont les miens, Beppa, ta famille est la mienne, et ils pourront désormais se reposer ici, car il pst des services que l'on payerait de son bonheur éternel
Les gitanos sous la tente de Pujol se livrèrent à une orgie que le vin de Catalogne ne permit pas de prolonger longtemps; ils tombèrent tous assoupis sous les couvertures de laine, et les soldats de Pujol veillèrent sur ces voleurs de jeune fille comme les saints prêtres veillent sur les vases sacrés du tabernacle.
Le jour venait de naître.
-— Qu'on m'amène la sœur de Perez, dit Pujol, je ne l'ai pas assez vue, pas assez admirée; elle a été bien heureuse sans doute; je veux entendre sortir cette assurance de sa bouche pure et rosée : mais je ne suis point avare, elle goûtera ce bonheur quelques nuits encore, et puis elle reverra sa famille consolée.
Trois jours après, en effet, l'infortunée reprit â pied la roule de Barcelone. Par ordre de Pujol, elle voyagea sous bonne escorte, et, par un raffinement de cruauté, le chef des bandits voulut sans doute qu'on la prît pour une vierge conduite à l'autel, car il orna son front et son corset de fleurs blanches et parfumées , et c'est ainsi parée qu'elle fit son entrée à Barcelone où elle ne trouva plus d'asile, et où, pourtant, elle fut recueillie au couvent de Sainle-Thérèse.
— Et maintenant que j'ai la joie au cœur, dit Pujol à Beppa, maintenant que ma vengeance est satisfaite, songeons à la reconnaissance. Je donnai un jour quelques piastres à les gitanos, je veux leur donner ce soir assez d'or pour les faire renoncer à leur vie de vagabonds. Le général, d'ailleurs, est mécontent des moines de la Merced : allons les visiter et recevoir leur sainte bénédiction. Cent bandits prirent gaiement l'escopette, et, guidés par Beppa et Pujol , ils arrivèrent en trois heures devant la maison sacrée où l'on chantait vêpres.
— Cela sera nouveau, dit Pujol à ses gens : allons nous agenouiller à côté des robes grises, et frappons-nous vive-
ment la poitrine en expiation de nos peccadilles. Si quelques-uns de vous désirent se cloîtrer, je jure de ne pas m*y opposçr et de les protéger auprès du révérend prieur dont je connais le zèle apostolique.
Les portes du couvent furent franchies, les soldats de la milice infernale pénétrèrent silencieusement dans Téglise et se prosternèrent avec dévotion, au grand étonnement des religieux qui croyaient avoir donné de nouveaux apôtres au ciel. Mais, quand Toffice divin fut achevé, quand rOrdre se retirait dans la sacristie :
[ — Halte-là I s'écria Pujol ei^ sVmant du stylet, halte-la ! mes frères, la charité chrétienne vous ordonne de secourir les malheureux. Eh bien ! j*ai dans mon camp appauvri une vingtaine de gitanos qui meurent de faim : il me faut pour eux des onces, de belles et bonnes onces d'or ; il m'en faut beaucoup; ne vous faites pas tirer Toreille, et comptez dans Ta venir sur ma protection, pour peu que je sois en humeur de ne pas vous rançonner une seconde fois.
— Pujol, prenez garde à la colère du ciel ! répondit le prieur. Elle peut vous écraser sous ces voûtes.
— Bah! bah! elle ne m'atteindra pas ici puisque vous y êtes, les innocents doivent être épargnés. Au surplus, comme je n*aime pas les criailleries , je vous préviens que je n'ai pas de temps à perdre et que chaque minute de retard vous coûtera dix onces et vous vaudra dix coups de crosses de fusil de plus sur les reins ; c'est ma manière de procéder.
Les moines savaient à merveille à qui ils avaient affaire ; ils demandèrent à Pujol quel était le montant de la rétribution exigée, et Pujol la fixa à cinquante mille francs. La communauté n'osa pas murmurer, la somme fut comptée exactement, et le chef de la guérilla, s'avançant alors vers le maître-autel, dit, en frappant le tabernacle de son poignard : « l\ me faut à moi aussi un vase d'or pour boire à la
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santé de mes bienfaiteurs. Je prends celui-ci que vous avez souvent porté à vos lèvres sacrées, le vin doit y être délicieux. »
Francisco Marini qui était de la partie faisait force signes de croix et se frappait la poitrine avec une componction tout angélique, prêt à frapper du stylet ou à bénir, selon les dispositions de son ennemi.
— Anathéme ! anathéme ! dirent les moines effrayés.
— Oui , anathéme , s*écria Pujol d'une voix terrible comme celle de la trompette du jugement dernier, anathéme sur le lâche ravisseur de toute jeune vierge !
Ne déshéritez pas le peuple vaincu de ses mœurs et de ses usages, laissez-lui le souvenir de ce qu'il a été pour ne pas trop le rapetisser à ses propres yeux en lui montrant ce qu'il est. Ce que l'on garde des temps passés, c'est le débris de la fortune perdue, et mieux vaut encore une demi-aisance qui vous permet de vivre, qu'une misère qui vous laisserait mourir de faim. Quand la soumission est complète, il n'y a pas seulement de la brutalité au vainqueur à faire entendre le retentissement des chaînes qu'il a forgées, il y a encore de la folie, je dis plus, il y a de la bassesse et de la lâcheté à la fois.
Le conquérant qui détruit doit être regardé comme un vagabond à qui le ciel a donné la puissance dans ses décrets immuables et sacrés. Fouler le monde n'est point le posséder. Dites-moi ce qui reste de l'incendie quand la flamme dévorante a achevé son office?
Celui qui veut humilier, alors même que la force le lui permet, ne comprend pas tout ce qu^il perd à son insolent protectorat ; Torgueil est souvent un ridicule, car il est presque toujours le résultat du hasard ou des circonstances qui se sont tournées de votre côté pour vous servir d*appui, pour votis donner la main. Aussi Torgueil at-il réveillé dans un grand nombre d'âmes prêtes à l'obéissance un sentiment de grandeur et de dignité qui a changé bien des fortunes.
La générosité n'est â vrai dire que l'amour de la justice, et il est toujours et en tout temps équitable de tendre la main à l'ennemi qui ne peut pins vous combattre. Après avoir lutté avec vaillance, quand la menace se tait, quand la sédition est morte, quand le glaive est rentré dans le fourreau et que la colère s'est élancée du cœur, quand le canon n'éclate plus et que les cadavres des champs de bataille ont reçu la sépulture, le vainqueur doit tout oser pour rétablir l'harmonie détruite par la tempête qui vient de passer; et s'il fait défaut â ce principe de tous les temps, soyez sûr que l'avenir se déroulera sombre pour lui, et que le jour viendra de crier à son tour merci et miséricorde, sans qu'il ait droit de se plaindre de se les voir refuser.
On disait alors en tous lieux , mais à voix basse pourtant, ce que l'on avait déjà dit à propos de la mort du duc d'Enghien , que la guerre d'Espagne était plus qu'un crime, que c'était une faute.
La Péninsule avait été la poule aux œufs d'or de Napoléon. Quand le grand capitaine le voulait , on lui donnait des chevaux, de l'or, des hommes; et toutefois l'ambition de l'empereur exigea davantage : elle eut tort. N'acculez jamais vos ennemis sans leur laisser un chemin pour la retraite; il est imprudent de les mettre dans la nécessité absolue de vaincre ou de mourir, car le désespoir seul en-
ao PUJOL.
fante des prodiges, et plus d'une fois, après la bataille, on a yu la victoire changer de drapeau.
Dans cette fatale guerre qui a coûté tant de sang, nonseulement à nous et aux Espagnols, mais encore aux peuples dévoués à la France, le fusil du soldat était moins à craindre que Tescopette du paysan, etfl y a eu plus de poitrines trouées par le stylet que par la baïonnette. G*est que le peuple, voyez-vous, plus que les souverains, a Tinstinct de la justice, et que toute félonie le blesse plus profondément que la tyrannie. Si l'Espagne n'avait acheté par aucun sacrifice l'alliance et l'amitié de la France, il est certain qu'elle se serait trouvée dans les mêmes conditions que les autres royaumes envahis par nos armées. — Mais l'Espagne était notre alliée naturelle, l'Espagne ne demandait pas mieux que de s'affranchir de la vaniteuse tutelle de la Grande-Bretagne qui ne s'impose jamais qu'à prix d'or, et cette lutte désastreuse fut pour nous la cause première de nos malheurs et de notre chute.
Certes, les nobles courages, les généraux habiles, ne manquaient pas plus au midi qu'au nord; il y eut, là-bas comme ici, de grandes actions, d'héroïques dévouements ; mais le bras puissant qui se lassait à frapper les colosses unis, dont l'hiver allait devenir le redoutable auxiliaire, avait déjà compris la nécessité d'une retraite qui devait lui rendre des soldats aguerris; et les commandants des divers corps d'armée, en Espagne et en Portugal, se laissaient souvent aller au torrent qui les entraînait, non point parce qu'ils ne pouvaient lui résister, mais parce qu'ils sentaient que toute énergie prolongerait la crise sans empêcher la catastrophe. Ce qu'il fallait donc, avant tout, c'était de faire oublier au pays conquis l'injustice de l'attaque, en se montrant généreux envers le peuple ; ce qu'il fallait d'abord, après la conquête, c'était de faire comprendre au peuple qu£ la politique seule avait allumé la guerre
et qu'un empereur avait cherché querelle â un roi ; mais que lui, citoyen des grandes cités ou des bourgs, se verrait toujours respecté dans ses habitudes et dans ses mœurs.
Ce à quoi on tient le plus , c*est à ce qu'on veut vous arracher par la violence, et le sacrifice le plus douloureux est celui qui vous est imposé. Les Espagnols avaient donné une partie de leur or, leurs villes épuisées ne leur appartenaient plus , et la famine étendait ses bras longs et décharnés sur les campagnes saccagées.
Certaines provinces du centre de l'Espagne se reposaient, encore endolories de la terrible secousse qui les avait ébranlées. Les remparts en ruines, les routes jonchées de cadavres , laissaient de trop sanglants souvenirs dans l'âme ulcérée des vaincus, et l'on eût crié anathéme dans Saragosse contre tout insouciant qui aurait osé sourire au drapeau tricolore planté sur des cendres encore brûlantes.
Palafox avait défendu de quartier en quartier, de maison en maison, d'étage en étage, la cité glorieuse. Rien n'était debout, ni hommes, ni édifices. L'orgueil seul, cet orgueil national qui sied si bien à tout cœur plein de son devoir, se dressait encore au milieu des débris mutilés par la hache et le bronze, et le nom de l'immortel Palafox n'était jamais prononcé au sein des familles sans que le père portât la main à son chapeau, sans que la mère en deuil dit à son fils épargné : « Voilà, mon enfant, comme doit se défendre quiconque est traîtreusement attaqué dans ses foyers. »
Sagonte avait donné à ses rois l'exemple du dévouement et du mépris de la mort; Saragosse l'imita sans la surpasser, et les funérailles des deux villes retardèrent peut-être de quelque temps la conquête morale des Espagnes.
Qui ne se retrempe aux sublimes sacrifices?
Mais ainsi ne firent pas toutes les provinces de la Péninsule, ainsi ne fit pas Barcelone l'indomptée qui ne comprend pas, qui n'a jamais voulu comprendre que le com-
merce et rindnstrie sont les fils de la liberté. Le joug monacal et le joug de Madrid étaient un poids si lourd aux épaules des Catalans, que l'arrivée des Français chez eux y fut presque regardée comme un bienfait. La Catalogne était devenue française : des préfets, des maires, des procureurs généraux, des tribunaux avec le jury remplacèrent les alcades, les gohernadùrciîloff les corregidores, les simulacres de l'inquisition mutilés sous nos loyales balances, et les Français purent un moment se croire avec des amis trop longtemps négligés.
Cependant la Catalogne, toute fiére de sa couleur si distincte, ne voulut consentir à la perte d'aucun de ses privilèges; elle' sembla au contraire s*y rattacher avec une nouvelle force, et, pour prouver aux dominateurs qu'elle ne se sentait point blessée de leur tutelle, la vaniteuse mettait une sorte de coquetterie à étaler ses anciennes allures, qui du reste plaisaient fort aux nouveaux venus.
Ce qui surtout a droit de surprendre les étrangers arrivant au sein de la Péninsule assoupie, c'est l'activité nécessaire â presque tous les jeux, à presque toutes les danses auxquelles se livrent les Espagnols; et ce qui est pour tous un perpétuel objet d'admiration, c'est l'amour ou plutôt le fanatisme de tous les enfants de l'Espagne pour les combats de taureaux.
A ces délassements, en effet, toute artère bat vite, tout regard s'anime, toute ardeur pétille. On compte les heures qui doivent passer avant l'ouverture de la fête, on se questionne sur la vigueur des taureaux reçus, sur la beauté des mules et des chevaux montés par les picadores. Les paris pour tel ou tel jouteur s'engagent, les bourses longues de soie s'emplissent de quadruples neuves, car l'Espagnol est vaniteux dans l'opulence et plus encore dans la misère.
La fête est avant la fête. Quand elle arrive, c'est le bonheur, le délire; le triomphe, c'est la frénésie, alors sur-
toul que la corne du taureau a éventré bien des chevaux, l)royé des côtes à bien des hommes, quand l'arène est bien rouge de sang.
Et les femmes donc ! voyez comme elles se parent avec coquetterie, comme elles se font belles de leurs beaux yeux noirs, de leurs cheveux d'ébène si longs, si soyeux, de leurs mantilles à larges franges dont elles se drapent avec une grâce si dangereuse, et de leur incarnat vif et coloré où se peint le bonheur et surtout le désir qui les embellit encore!
Une course de taureaux est en Espagne ce qu'étaient nos tournois aux temps chevaleresques, et nul prince sur le trône n'a été assez fort pour détruire cet amusement national auquel tout noble ou roturier espagnol tient autant qu'au pittoresque de son costume, à la majesté de son langage.
L'immense cirque bâti en planches solides, peintes en vert, s'était épanoui sous les plus belles parures, car il est d'usage ici de se vêtir d'une façon coquette pour aller voir égorger des hommes et des chevaux. Les éventails s'agitaient avec une grâce et une agilité à fasciner les cœurs et à lasser les yeux, tandis que de leur côté les jeunes soupirants, la cigarette à la bouche, envoyaient courtoisement avec un mouvement de tête imperceptible, parfaitement compris par le regard intéressé, la bouffée de tabac parfumé vers la dame de leurs pensées. Les indifférents erraient çà et là, proposaient des paris pour til ou tel taureau, soute^ naient le picador Matéo, ou gageaient des quadruples contre lui. La fêle allait son train, même avant d'être com* mencée, la joie et l'impatience se peignaient sur tous les visages, les tribunes des hauts dignitaires s'emplissaient petit a petit; les diamants jetaient au loin de vives étincelles, et les regards scrutateurs des Catalanes, en se promenant sur la foule, savaient bien distinguer les homma»
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ges rendus à leurs personnes et Tadmiration causée par l'éclat de leurs riches parures.
Avant d'entrer en Espagne, on entendait les Français crier hautement contre ces combats meurtriers où les hommes jouent leur vie sans aucun bénéfice pour la société; ils disaient qu'un des premiers articles de leur code porterait l'abolition de ces joutes de sang, de ces tueries barbares, et ils s'indignaient que les Espagnols les eussent gardées si longtemps dans leurs mœurs toutes de galanterie. Selon eux, les dames qui assistaient à de pareils spectacles méritaient des flétrissures publiques, et ils avaient des anathémes pour toute jeune UUe qui contait les traits de courage et d'adresse dont elle avait été témoin à ces jeux si palpitants.
Tant que la guerre fut permanente, surtout tant que la iiormidable guérilla de Pujol s'était ruée sur les convois, Barcelone n'eut point de fêtes populaires, les danses publiques restèrent interdites sinon par une loi, du moins par un sentiment de dignité nationale. Les brillantes sérénades avaient cessé leurs accords, et c'est à peine si dans les rues silencieuses les incertaines vibrations de la mandoline faisaient soupirer la brise de la nuit.
Les Français dominateurs n'avaient pas voulu d*abord les fêtes guerrières ; ils trouvaient mesquines et froides les romances des amoureux, et ils dépoétisaient cette Espagne poétique qu'ils ne connaissaient pas ou dont ils ne voyaient que la lente et douloureuse agonie.
Mais Pujol portait une épaulette française, peu de cadavres heurtaient sur les routes publiques les roues des chariots voyageurs, les convois d'hommes et d'argent arrivaient sans être trop inquiétés, et les désastres passés s'effaçaient presque dans la quiétude présente.
Ainsi tout semblait reprendre sa couleur primitive dans Barcelone rajeunie; tout, excepté pourtant le combat de
COMBAT DE TAUREAUX 14j
taureaux, contre lequel s*élevaient tant de voix menaçantes.
Pujol prit sur lui de braver les cris et les colères : il lançi dans les montagnes environnantes une cinquantaine de ses hommes les plus alertes et les plus exercés à la chasse des taureaux sauvages, et un beau matin on entendit dans quelques rues de la ville un roulement terrible et prolongé qui forçât les habilanls à se barricader dans leurs demeures. C'étaient les soldats du miquelet, montés sur de légers coursiers, armés de piques, menant au milieu d*eux une vingtaine de taureaux étonnés de leur obéissance, mais se promettant peut-ôti e de prendre bientôt une revanche éclatante.
Les taureaux furent casernes, et le lendemain on se pressait autour de l'enceinte où ils se préparaient à la lutte, et chacun pouvait admirer la vigueur et l'audace de ces redoutables champions, dont les cornes eflUées menaçaient le ciel.
— Que prétendez-vous faire? dit Maurice-Mathieu à Pujol, qu'il avait envoyé chercher.
— Donner une course de taureaux.
— Je les ai défendues.
— Vous les permettrez.
— Il y aura du sang versé.
— Je Tespére bien.
— Vous feignez de ne pas me comprendre.
— Pardon, général, je comprends très-bien que vous nous menacez de la colère de vos troupes.
— C'est cela.
— Ke craignez rien; s'il y a du tumulte, ce ne sera que parmi ceux ([ui xiq Irouveronl pas de place dans l'enceinte. Pas un de vos officiers n'y manquera, et vous-même je crois que vous avez hâte d*y occuper la loge la plus belle et la plus commode.
— Cela est donc bien attrayant?
— Gela est noble, cela est grand. Un homme contre un taureau, des beuglements épouvantables, des cornes aiguës, des mouvements rapides, de la rage et de la douleur conUe le calme, le silence et répée. Vous verrez, général, si de pareils amusements n*onl pas une tout autre portée que vos anciens et ridicules tournois où Ton se bardait de fer et où Ton se menaçait avec des lances émoussées et des glaives sans tranchant. Il n'y a point de courtoisie possible entre les adversaires descendus dans la lice, et il faut que Tun des deux succombe.
— Mais cela est horrible !
— Gela est beau, voilà tout ! répondit Pujol d'un air triomphant.
— Ecoutez, je laisserai annoncer le spectacle; les alcades permettront qu'on appose les affiches ; mais, si mes officiers apprennent que les soldats veulent s'opposer au combat, je ferai évacuer le cirque.
— Vous n'aurez point cette peine, général. Un proverbe dit que qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveilles; moi jevous dis que celui qui n'a pas vu de combats de taureaux n'a pas vu l'Espagne. Vos troupes se révolteraient contre vous si vous leur ôtiez cette satisfaction.
— Entrerez-vous en lice?
— Peut-être, dit Pujol en baissant la voix comme s'il méditait un sinistre projet.
— Avez-vous déjà combattu des taureaux dans un cirque?
— Général, j'ai tout fait.
— Excepté le bien, dit Maurice-Mathieu en souriant.
— Vous êtes un ingrat.
Pujol avait dit vrai. Pas un des officiers de l'armée d'occupation ne manquait à la course, tous s'y étaient rendus^ même en oubliant leurs devoirs; et, si en ce moment on avait tenté une attuiiue contre la ville, toute défense eût été
impossible, car les sous-oflicîers et les soldats avaient également envahi Testrade de Taréne. La curiosité est le plus puissant dés aiguillons.
Cependant les fanfares commencèrent leur harmonie, les cœurs des Catalans battirent avec plus de violence; et, tandis que dans leurs cases respectives les taureaux étaient excités par des piqûres aiguës et des poids dont on surchargeait leurs épaules, les picadors, les saltadors et les toréadors, par quadrilles et vêtus de la manière la plus coquette, parcouraient le cirque, les uns étalant avec orgueil leurs muscles pleins de sève pressés sous la soie, les autres leur extrême habileté à manier leurs coursiers. Quelques officiers de Pujol à pied et en costume de miquelets étaient aussi descendus sur le terre-plein avec un petit drapeau rouge à Taide duquel on excite le taureau ; ils se promenaient bras dessus, bras dessous, comme si Theure du péril ne devait jamais sonner, et ils s'étaient cependant engagés à arracher du front du' taureau qu'on disait le plus furieux une cocarde rouge fixée par un ruban autour de • ses cornes. Sur cette cocarde se trouvaient ces mots : Cent jmstres au vainqueur. Et cette somme était en effet promise à la main téméraire qui arracherait le ruban.
Les soldats de Pujol n'étaient pas gens à jamais refuser de l'or; mais dans cette circonstance on voyait que leur amour-propre surtout était enjeu et qu'ils ne se disputaient la victoire que par vanité.
Pendant que les cœurs battaient d'impatience, pendant que les yeux cherchaient où devait s'ouvrir la première barrière par laquelle le taureau allait s'élancer, que faisait Pujol? Seul, préoccupé, l'âme tout entière à la vengeance, il s'était accroupi inaperçu prés de la case où le taureau le plus furieux avait déjà reçu sur le front la cocarde et le ruban. Mais lui aussi il avait caché sous un des plis de son petit manteau un morceau de soie noire d'un pied carré,
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sur lequel on voyait écrit en lettres rouges deux mots, deux noms, dont la vue, dont le retentissement, le brûlaient comme un fer rouge. Là il fut accosté par Beppa vêtue en miquelel.
— Pujol, quel est Ion projet? lui dit-elle à voix basse.
— Tu le sauras tout à Theure, répondit Pujol en grinçant des dents.
— Fais-m'en part, afin que s*il y a un péril à courir je puisse le partager.
— Va, Beppa, il n'y a rien à craindre pour moi. Laissemoi seul; loi à mon côté on nous remarquerait davantage, et jus(iu*â la plus belle course je veux rester inaperçu.
— Tu répuiseras en vaing efforts. Le seiïor Marcelino n*est pas dans le cirque, tu peux m'en croire : j*ai mes afildés, et ils avaient reçu mes ordres.
— Noble fille ! dans chacune de tes paroles un gage de tendresse, à chacuu de tes pas dans la vie une nouvelle preuve de ton dévouement. Le ciel t*èn récompensera, Beppa, car il doit y avoir un ciel pour loi.
— Je n'en veux point si tn ne dois pas m'y suivre. Mon ciel à moi, ce sont les yeux quand tu me regardes avec amour; mon ciel à moi, c'est ta main quand elle presse la mienne avec tendresse; mon ciel à moi, c'est le partage de les douleurs plus encore que le partage de tes joies : je n'en connais pas d'autre, je n'en veux pas d'autre; mon ciel à moi, c'est l'enfer à les côtés.
Pujol et Beppa se dirent adieu, et les lutteurs se préparèrent au premier combat.
Une petite porte s'ouvrit, un taureau noir comme du jais s'élança, et à l'aspect de tant de monde placé en amphiihéAlre il s'arrêta surpris, ouvrant et fermant les naseaux avec violence, grattant la terre de ses saboîs. et poussant des beuglements sourds et répétés. Un sifilet aigu appelle
son attention ; ses yeux suivent la vibration aussi bien que ses oreilles, et l'agile saltador qui Ta f^iit entendre se présente hardiment à la bête écumeuse. Les voilà en présence l'un de l'autre. Le saltador tient de la main gauche un petit drapeau rouge qu'il agite devant lui en l'excitant par des brr... brr... provocateurs. Dans sa droite est un dard aigu où sont noués des nattes de rubans et des grelots.
Le taureau prend de l'espace, le saltador est immobile et attend; le taureau roidit ses muscles, se ramasse, frémit, baisse la tête, pre«îse fortement le sol et part... Le saltador bondit de côté, présente le drapeau rouge à la bête furieuse qui rase sa poitrine, lui lance un dard aux flancs et se retourne pour sourire au taureau, qui, après avoir frappé dans le vide, roule ses naseaux déchirés sur l'arène.
Après ce premier saltador, qui n'était à vrai dire qu'un picador, et qui se courba, humblement vaniteux, aux acclamations bruyantes des spectateurs, surtout aux applaudissements des Français surpris d'une pareille adresse, un nouveau saltador se présenta, plus leste, plus intrépide encore. A son aspect, le vaste champ resta libre. Le taureau s'agitait et se heurtait souvent contre les barrières, aûn d'arracher de ses flancs les dards effilés qui les déchiraient : mais ils pénétraient plus profondément à chaque secousse, et la rage de l'animal puisait dans la douleur des colères plus dangereuses.
C'est alors qu'il a atteint le paroxysme de ses fureurs que le saltador l'appelle par un sifflet. Tous les deux se mesurent, plongent un regard daas un regard, se rapprochent et s'éloignent l'un de l'autre comme deux habiles tacticiens qui cherchent à se surprendre.
L'impatience des spectateurs était en haleine; tous les cœurs palpitaient et tous les yeux se fixaient sur les deux advei*saires, allant de celui-ci à celui-là, ainsi qu'on le fait au. théâtre quand deux interlocuteurs sont sur la scène,
iSO PUJOL.
Le tnnreau veut une victime, le sallador ne veut qu'un jouet ; dans le premier la soif du sang, daus le second le désir de briller. Cinq ou six fois déjà les manœuvres de tâtonnement ont eu lieu, et toujours sans résultats. L'homme doit provoquer, mais non commencer l'attaque, et cependant de nouveaux combats sont préparés pour la fête. Le saltador, qui voit qu'il faut en finir, se rapetisse, s'agenouille, pour que le taureau, qui ne raisonne qu'avec les yeux, se croie en présence d'un adversaire aisé à vaincre. Pris au piège, le taureau s'élance, le saltador se redresse, agite le drapeau rouge; le premier baisse la tête, ferme les yeux à l'éclat de la soie, frappe; mais un pied s'appuie sur le front de la béte, deux mains s'étayent de ses cornes; le cou du taureau agite ses muscles, et l'homme, qui devrait être lancé de l'avant et broyé contre les barrières, passe en l'air sur le dos de son ennemi désappointé et tombe debout à vingt pas derrière lui.
Oh! alors il y a de l'enthousiasme dans le cirque, et je vous demande ce que doivent éprouver ceux qui, pour la première fois, sont témoins d'une adresse, d'un courage et d'un sang-froid si merveilleux !
L'affaire du saltador achevée, le toréador se présente monté sur un magnifique coursier; et là, plein de vigueur, armé d*une longue pique, il va au taureau, qu'il force à la défense; de sa maiu gauche il dirige sa monture, habile à éviter les cornes acérées, et de sa droite il plonge le fer entre l'épaule et le cou de la bête surprise, qui tombe en jetant sur le sol d'énormes caillots de sang noir mêlés de bave verdàtre.
Mais, lorsque le saltador manque du pied le front du taureau, lorsque le toréador à pied ou à cheval ne frappe point à l'endroit précis, hommes et coursiers roulent dans a poussière, les belles parures volent en lambeaux, les lianes sont ouverts, et les naseaux et les sabots de la bête écul
ft
meiise ne s'arrêtent que lorsque nul soupir ne s'échappe d'une poitrine.
A ce spectacle si récréatif, les tribunes et les amphithéâtres s'agitent convulsivement, les bravos frénétiques font retentir les airs, le sourire est sur toutes les lèvres, la joie dans toutes les âmes; il n'est point de parole d'enthousiasme qu'on refuse au taureau vainqueur, et peu s'en faut que celui-ci ne salue à son tour la courtoisie espagnole si empressée à rendre justice à son mérite.
Toutes ces choses achevées, des mules superbenient harnachées entrent dans l'arène, guidées par un muletier vêtu de la façon la plus coquette. Des courroies luisantes sont passées aux pieds des victimes, un coup de fouet retentit, les fanfares jouent un air triomphal, et le terre-plein du cirque, rouge de sang, se revêt sous un sable poli d'une nouvelle parure toute prête pour un nouveau combat.
— Viens-tu de la course?
— Oui.
— Eh bien?
— Petite, mesquine; j'y ai bâillé comme au sermon.
— Combien?
~ Trois hommes tués, deux blessés, six chevaux éventrés et deux taureaux piqués de la manière la plus maladroite.
— Tu as raison, c'est honteux. L'art s'en va. La guerre est l'ennemie de tout progrès, et l'Espagne aura bien de la peine à se régénérer.
Ces propos, on les entepdait presque au sortir de chaque course.
Mais celle ordonnée par Pujol, un peu froide jusque-là, devait avoir un dénoùment assez dramatique pour qu'on en gardât le souvenir.
Le chef miquelet était connu. Ce ne pouvait être sans un puissant motif personnel qu'il avait en quelque sorte forcé
le général gouverneur à permettre Touverlure du cirque, et son absence même, car peu de personnes l'avaient reconnu sous son manteau, devenait Tobjet de mille questions inquiètes qui se croisaient et restaient toutes sans réponse. On eût dit le prélude d'un orage, la première menace d'une tempête, et Pujol était attendu comme la foudre.
La course se continua avec ses divers épisodes de crainte, de joie, de carnage; et, tandis que, par exception, tout le monde se félicitait du choix des taureaux et de l'adresse des combattants, Pujol, absorbé dans ses douloureuses réflexions, restait caché à la foule et préparait la vengeance méditée depuis si longtemps.
Un grand nombre de victimes avaient déjà rougi Taréne, saltadors et toréadors s'étaient montrés dignes de leur haute réputation, et cependant on attendait encore le taureau vigoureux dont tous les chasseurs avaient parlé avec effroi. Ce taureau, appelé Correo, avait reçu la cocarde rouge, et pas un des jouteurs n'osait se vanter de la lui arracher. Le dernier cadavre venait d'être enlevé du cirque quand les fanfares annoncèrent la plus belle course, c'est-à-dire la plus périlleuse. Les valets de pied se présentèrent à la porte de la cabine. Pujol, dont le bras pouvait atteindre les cornes de la bête, se penche, et, armé d'une pointe dentelée, il appuie avec force sur le front du taureau; à cette pointe ^tait la bandelette noire sur laquelle deux noms terribles avaient été tracés : ces deux noms étaient ceux de Marcelino Perez, le ravisseur de sa sœur bien-aimée.
La porte s'ouvre, le taureau beugle et bondit. C'est le tonnerre et l'éclair à la fois. Les spectateurs, émerveillés de ses allures d'indépendance, battent des mains, et le taureau, fier de cet hommage, parcourt l'arène d'un pied insolent. Les picadors se placent à l'entrée des passages qui doivent les protéger; les chevaux et les toréadors se lien-
nent prudemment â l'écart, et Gorreo, dédaignant tout ad-, versaire qui se cache et fuit, se place immobile au milieu du cirque et semble attendre un ennemi.
Alors seulement on lit distinctement les deux noms inscrits sur la bandelette; alors on s*atlend à quelque événement imprévu, car Marcelino Ferez est connu dans Barcelone, et Ton sait Toutrage que la famille de Pujol a reçu de ce noble Catalan.
Un saltador se présente pourtant, le taureau court à lui, esquive son pied, le prend par les lianes, le lance et lui brise le crâne contre la barrière. Un toréador, Marchena, le plus habile de tous, veut venger son camarade; le cheval et le cavalier sont éventrés en un instant et foulés aux pieds.
L*aréne se dégarnit ; chaque jouteur se tient prudemment à la petite porte, et une nouvelle fanfare, annonçant la fin de la course, se sonnait déjà par ordre du général... lorsque Pujol' s*élance sous son brillant costume de velours, la tête nue, les cheveux épars, Toeil fier et menaçant. A Taspect du chef de la terrible guérilla s*avançant seul, d'un pas ferme, vers le taureau haletant et broyant déjà la terre de ses sabots durs et raboteux, le cirque entier pousse un cri d'admiration, et le nom de Pujol s'échappe de toutes les poitrines. II est armé d'une courte cpée, comme pour un combat singulier; ses pieds sont chaussés d'espardillas, car il ne veut pas que le sol glisse sous lui ; il va là comme à la rencontre d'un ennemi qui l'attend, comme il allait à l'attaque d'un convoi, sans peur, avec calme et sang-froid. Il ne veut pas d'une longue lutte; il veut rester seul dans l'arène; le taureau veut rester seul aussi; le premier choc sera rude, le premier élan sera terrible.
Le taureau s'indigne qu'on ose l'attendre, le miquelet s'irrite presque de l'émotion de la foule, qu'il regarde de
temps à autre avec dédain. Il pose enfin son pied gauche en avant et fait entendre son redoutable sifllet. Gorreo a frémi dans tout son corps; sa queue rapide bat ses flancs, et, frappant du pied le sol qui retentit, il s'élance contre la poitrine de Pujol, qui s'écrie : A nous deux, Marcelino Ferez!
L'épée du miquelet est entrée dans le cou nerveux de son champion, qui force Pujol à reculer. Mais lui, il a saisi de sa main gauche la corne du taureau, et de sa droite il plonge, il fouille dans la chair de son adversaire. Attachés l*un à Tautre, ils labourent et creusent le sol. La foule muette ne sait encore quel sera le vainqueur.
Cependant les mouvemenls du taureau sont moins rapides, Pujol est parfois encore enlevé, mais il retombe toujours debout, étonné d'une si longue résistance : un beuglement sourd annonce enfin une agonie. Correo reste immobile sur ses jarrets frémissants; Pujol plonge sa lame plus profondément encore, et un cadavre tombe.
C'est alors un transport, un délire, une joie frénétique, dans toutes les parties du cirque. Les Français surtout agitent leurs chapeaux en l'air, ils battent des mains avec force, et Pujol, avant de quitter l'arène, insulte â sa victime en lui appliquant sur le front un coup du plat de son épée.
11 allait disparaître quand on lui apporta dans une belle bourse l'or destiné au vainqueur. « H y a des gueux à la porte du cirque, dit-il, qu'on le leur distribue; ce n'est pas de l'or qu'il me faut, à moi, c'est du sang!»
iiiNli SUita. — UNE AGONlli. 165
Prêtres» nyobles, mendiants, voilà TEspagne.
Depuis Charles-Quint, depuis Isabelle, tout s'est abâtardi dans ce royaume, qui n'en est plus un que par sa grandeur passée.
L'Espagne a conquis l'Amérique, l'Espagne a eu ses grands capitaines, ses grands ministres, ses grands écrivains, ses grands philosophes. L'Espagne est aujourd'hui la plus petite des nations européennes.
Que faudrait-il à l'Espagne pour qu'elle se régénérât? Qu'on la laissât faire. Tout le monde, dans tous les temps, s'est mêlé de ses querelles. Âpres la conquête du Pérou et du Mexique, chaque peuple a voulu l'aider à dépenser ses quadruples fabriquées avec l'or du nouveau monde, comme si elle eût été inhabile à s'en appauvrir elle-même. Chaque vagabond se rua sur ses cités florissantes, chaque avide spéculateur se jeta au milieu de ses entreprises. Ses onces roulèrent sur tous les comptoirs, excepté sur ceux de Cadix, de Barcelone, de Valence et de Madrid, où elles ne firent qu'une courte halte, et il fallut l'ouragan de Vigo pour prouver aux Espagnols trop vaniteux jusque-là que la fortune est comme la mer, et qu'il sufQt d'un seul de ses caprices pour anéantir les plus légitimes espérances d'un puissant avenir.
L'Espagne a toujours cru que Tor était la vraie fortune des Etats. Voyez ses terres incultes.
Le plus grand malheur de l'Espagne est venu d'abord
d'elle seule, car elle a douté de sa Lrcc il a pi été l'oreille aux conseils étrangers; et ceci est un contraste frappant dans les mœurs et les habitudes de ce peuple e.\ceptionnel, disant à tous qu*il veut vivre en lui et par lui seul.
La paresse de l'Espagnol naît de sa vanité, et celle vanité pourtant ne rempêche pas d'accepter d'autrui ce qu'il devrait n'acquérir que par lui-même. La paresse et la vanité, voilà les deux plus grands fléaux des peuples.
La noblesse espagnole d'aujourd'hui est gueuse; elle possède encore dans ses palais délabrés les portraits de ses illustres ancêtres, les honnes lames de ToUde, les vieux blasons moisis, les manteaux de drap d'or; mais elle mange de l'ail et n'a pas une piastre dans ses grands coffres bardés de lames de fer et d'acier.
Si les moines d'Espagne sont riches, c'est qu'ils mendient, et il serait vrai dédire que, dans ce royaume, il n*y a que les gueux qui donnent à ceux qui prétendent ne rien avoir.
Le métier de quêteur est le plus productif de toute la Péninsule. Lorsqu'un moine vous tend la main ou la bourse, afin que vous y déposiez quelque chose., il semble tout naturel que vous lui tendiez à votre tour la vôtre pour le même motif. Mais le moine espagnol ne donne jamais que sn bsnédiction, et ce n'est pas sans doute ce que vous attendez de lui.
Il est résulté un fait singulier de cet étrange privilège que se sont aiTOgé les moines, les prêtres, les capucins et les religieux de tous ordres. Les plus désœuvrés d'entre les désœuvrés se sont dit un beau jour : - Puisqu'on n*achéle plus ni clef d'or, ni blason, puisqu'on ne donne désormais des titres qu'aux voleurs des deniers publics, et qu'on dresse des potences pour les voîeurs de grands chemins, puisque nous n'avons plus d'escopeltes pour armer nos guérillas, puisque nous ne possédons pas déjeunes et belles
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filles à vendre aux gens de cour et d*église; puisque les arts et l'industrie sont au tombeau, puisque nous ne pouvons entrer dans les couvents et nous vêtir de robes saintes, couvrons-nous^seulemenl d'un lambeau de chemise, et, puisque le ciel de notre beau pays est si chaud pour nos nuits, couchons sur la dure, et mendions à notre tour, car la mendicité seule enrichit. Que risquons-nous ? si on ne nous donne pas, nous volerons. Ne sont-ce pas des vols que ces quêtes périodiques des couvents au profit de la paresse? Ne sont-ce pas des vols et des sacrilèges à la fois que ces prédications d*énergumènes qi^i effrayent le peuple et le menacent des tourments de Tenfer quand il n'apporte pas à la sébile bénite le réal ou la piéceta qui doit lui donner sa nourriture du jour? Nous, pauvres gueux, nous ne menacerons personne, nous nous agenouillerons devant tout le monde, et nous dirons : Dieu vous le rendel à ceux qui ne nous donneront rien, plus sincèrement encore qu'à ceux qui nous viendront en aide.
Ici donc, mendier c'est vivre ; mourir de faim c'est faire ripaille. Le gueuserîe espagnole dame le pion à celle de Naples, de Rome, de la Calabre et de la Sicile; elle est d'une habileté à défier les lois les plus oppressives, et toutes les lois espagnoles se sont brisées contre les mendiants de la Catalogne, de la Navarre ou des Asturies.
Les gueux d'Espagne ont leurs usages, leurs niœurs identiques, ou plutôt leur code régulier et uniforme. Tandis que les rivalités de province à province voisine offrent un éclatant contraste, plus frappant encore que celui qui existe entre des royaumes trèséloignés les uns des autres (car tout est royaume en Espagne), il est vrai de dire que les gueux de la Péninsule ont une allure, des manières et des physionomies si exactement semblables, qu'on jurerait qu'ils sont tous frères jumeaux, qu'ils ont vécu sous le même toit, se sont nourris à la même auge, se
sont chauffés au même soleil et vautrés dans les mêmes égouts.
Le gueux. de Cadix donne, sans se déranger, la main au gueux de Barcelone, et la même lèpre bienfaisante les ronge tous deux.
Le gueux espagnol court après la vermine et les miasmes d'un cloaque comme vous courez, vous, après la propreté et Tair pur et libre. Si on Ta aumône d'un linge limpide et sain, il le déchire et le roule dans la boue avant de s'en vêtir. Le gueux espagnol qui aurait le malheur de ne pas oindre ses dieveux et sa barbe de graisse et de suif serait indigne de figurer dans une caravane au milieu des bois ou dans une halte sous le porche d'une église; on le chasserait de la bande comme infidèle aux statuts de l'Ordre. On lui déclinerait le titre de gueux, et on le flétrirait de celui de dupe ou d'honnête homme, synonymes parfaits dans la langue de ces cyniques vagabonds, pouvant, comme Medina-Cœli, de somptueuse mémoire, faire le tour de l'Espagne à pied, et coucher toujours chez eux.
Nul savant docteur ne connaît la propriété des plantes bienfaisantes aussi exactement que le gueux espagnol connaît celle des plantes nuisibles. Quand elles lui manquent, ce qui est fort rare, il les remplace par le scalpel, et vous le voyez, les jambes déchirées par une plaie verdâtre, les ouvrir encore à Taide de l'acier, et dire à son ami, témoin impassible de Topéralion : — Demain, la piéceta tombera plus vile dans le sarrau: ma plaie semble dater d'hier, et l*on compatit mieux aux douleurs récentes. Demain, nous ferons ripaille.
Il y a fort peu de gueux en Espagne qui ne consentent pas aux mutilations, afin d*émouvoir la commiséra* tion publique. Les hommes étalent orgueilleusement leurs jambes et leurs cuisses nues à la foule accourant aux églises; les femmes jellont aux legurds des fidok's leurs
mamelles flétries par de longues rigoles de sang, et leurs épaules où se promène sans douleur le mal artificiel qui les vêtit.
Puis chacun se fait signe ou échange des œillades, des mouvements de tête ; on pleure à volonté, on sourit à la jeune enfant qui apprend la charité par la pratique, et, quand l'office divin est achevé, quand Téglise se vide, c'est un chœur infernal de cantiques à tous les saints, c'est un concert de possédés qui vous brise le tympan.
C'est aussi un passage qui s'obstrue, ce sont des mains osseuses qui s'accrochent aux robes de soie et aux mantilles de dentelles ; vous êtes assailli, traqué, enveloppé, déchiré, et vous ne sortez de ce dédale horrible qu'après avoir jeté aux harpies quelques pièces de monnaie dont on vous remercie par un verset latin intraduisible en toute langue.
Les miquelets de Pujol, postés sur les hauteurs des défilés, sont certainement plus aisés à éviter qu'une compagnie de gueux espagnols à la chasse d'une population dévote, et les moines seuls ont le privilège de se soustraire à l'impôt forcé dont \ei autres hommes se sentent frappés à toute heure du jour et de la nuit.
Ah ! c'est que les moines et les autres religieux espa* gnols sont, à peu de chose près, de la classe des gueux; c'est qu'ils mendient à merveille, eux aussi, et que l'on n'ignore pas que la curée est assez bien partagée par les bêtes fauves de même nature.
Vous trouvez dans ce royaume si bizarre et si curieux à observer des troupes ambulantes de comédiens, des troupes ambulantes de chanteurs, des troupes ambulantes de toréadors , et surtout des troupes ambulantes de gueux. Quand les plaies saignantes des épaules ont assez longtemps joué leur rôle et touché les cœurs, vient le tour des plaies aux genoux, puis celui des plaies à la poitrine. La
comédie ne procède pas autrement; à la scène dramatique succède la scène comique; après les larmes et les douleurs, les rires et les joies. Le monde, c'est le théâtre; et qui ne sait que le théâtre espagnol est le plus riche de tous? Dites-moi un homme qui, â Tégal de Lope de Vega, ait fait jouer deux mille neuf cent cinquante-sept ouvrages.
La course de taureaux, où Pujol s'était montré si brave et si généreux à la fois, avait attiré aux alentours du cirque, comme l'avait fait la veille la pieuse fête de la Merced, une foule considérable de mendiants, lesquels comptaient sur de bonnes et larges aubaines; et cependant la misère devrait savoir que la joie est peu généreuse, et que le malheur seul tend la main au malheur.
Ils ne s'étaient pas trompés, et tout prés des ouvertures par lesquelles on montait aux amphithéâtres ou aux loges, on les voyait gn)upés en tacticiens qui savent â merveille comment on parle aux yeux et au cœur de la foule.
Quand on vient, de sang-froid, de voir tuer des hommes â coups de cornes, il n*en coûte guère d'en empêcher d'autres de mourir de faim, et, quoique l'on soit bien convaincu qu'une piéceta ou deux de plus ne dispenseront pas le gueux d'étaler aux regards sa gueuserie, les uns donnent par habitude, le plus grand nombre par ostentation, peu par charité. Gela se fait ainsi depuis l'Hindoustan jusque chez nous, cela s'est fait ainsi depuis le commencement des siècles jusqu'à notre époque. La vanité est reine du monde, vanité de gueux ou vanité de millionnaire.
Cependant, au sein d'un des groupes de mendiants qui chantaient le plus à haute voix et le plus nazillardement les cantiques dévots, les intéressés à la curée avaient remarqué Tabsence d'une de leurs compagnes, laquelle, grâce à ses yeux de vierge expirante, à sa bouche ou se choquaient convulsivement des colliers de perles fines, à ses
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épaules nues, à ses cheveux tombant comme des flots tumultueux pour les voiler, et à son sein diapré de plaies livides, appelait à elle seule la générosité publique dix fois plus que toute la communauté réunie; et c*est alors qu'on entendait le patron des mendiant^ dire à sa voisine d'une voix gracieuse :
— Et Martha? je ne la vois plus, où peut-elle être?
— Sans doute avec les amis,
— Tu sais bien qu'elle ne leur donne pas ce titre, et qu'elle ne veut rester qu'auprès de nous.
— Laisse donc, c'est une vaniteuse ; elle ne demande qu'à voix basse, elle chante à peine, et son corps n'est ulcéré que sur une seule partie.
— Va, elle n'en souffre pas moins; tous les jours elle pleure, tous les jours elle s'éteint ; la lampe n'a plus d'aliment; et puis elle est folle; hier encore elle dansait, elle riait toute seule, et, si lu veux que je le dise tout, je crois qu'elle est amoureuse de Pujol.
— Bah ! fit l'autre en ouvrant de grands yeux hébétés.
— Je le parierais : elle prononçait son nom avec d'autres noms que je n'entendais pas fort bien ; mais celui-là sonnait à l'air avec force, et son cœur battait, et des larmes grosses comme ça tombaient de ses yeux, et la pauvre petite se roulait alors dans la boue en disant dévotement : — N'est-ce pas que je suis belle et pure? n'est-ce pas qu'il m'aimera ainsi?
£t elle se promenait avec rapidité, et puis elle se remettait à rire, et ça durait des heures entières.
— Eh bien! continua un autre gueux, ce que tu dis là, Malago, est vrai comme le vrai ; Martha est folle de Pujol, celui qui nous donne toujours, et qui nous a jeté là-bas tout l'or qu'il a gagné au combat. Martha l'a vu passer tout à l'heure, elle a voulu se lever, et elle est retombée comme un plomb; elle a essayé de chanter, sa voix n'est
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I plus sortie; elle a tirô son couteau de sa poche, elle n*a
pas eu la force de l'ouvrir, et elle s'est mise à rire comme tu le disais tout à Theure. Je gage deux oignons et douze i radis qu'elle est amoureuse de Pujol.
I — Où crois-tu qu'elle est allée en ce moment?
— A la casa, ou sur les pas de Pujol lui-même . — Chantons un cantique pour elle.
l — C'est ça, chantons, les autres s'y laisseront prendre,
et nous donneront comme si nous chantions pour eux.
Les couplets rimes allèrent leur train, et le cirque était vide que les gueux attendaient encore, afin' de suivre les cadavres des taureaux et des chevaux tués, dont ils espéraient une part pour leurs provisions de la semaine.
Mais où donc, en effet, aurait-on trouvé Martha? Elle s'était rendue en riant à la casa, ordinairement déserte jusqu'à la nuit, et elle était tombée expirante sur la paille fétide.
La ca^a consistait en une grande pièce propre à contenir cent cinquante ou deux cents personnes couchées les unes à côté des autres, et se posant dos contre dos ou poitrine contre poitrine, souvent sans s'être jamais vues, sans s'être jamais parlé. La nuit, c'était un cloaque infect et jetant au dehors des miasmes putréfiants; le jour, c'était encore un égout où le remoi^s seul aurait dû chercher un refuge.
Là, quelques poignées de paille brisée, des dalles verdâtres à côté d'autres carrés de terre boueuse; au pied des murs, d'énormes poutres pour s'asseoir ou pour servir d'oreillers, et, sur les parois du temple, des crochets de fer portant les débris sanguinolents de quelque chat ou chien tué la veille, à demi enveloppés dans un lambeau de toile ou dans un filet. Ces apprêts de repas sont respectés par les gueux des sections de toutes les provinces, et nul n'est traitre à cet article du code. Le toit de l'édifice est affaissé.
il forme de larges gouttières, de sorte que lorsqu'il pleut les gueux vont se mettre à Tabri au milieu des rues.
Martha s'était réfhgiée à la casa après le combat de tau< reaux et la sortie de Pujol ; elle venait se reposer de ses fatigues de la journée; et les deux autres malades enfermés dans le cloaque étaient, l'un un vieillard de cent deux ans, bien portant, bon vivant encore; l'autre un jeune homme de quinze ou vingt ans, tombant en lambeaux, tant son ardeur pour les plaies artificielles avait été poussée loin et lui était devenue funeste.
Prés de ce lieu de misère, de honte et de crapule, s'élevait, à l'angle de la rue, une maison propre, élégante, coquettement peinte au dehors, ayant un gracieux pigeonnier sur le toit, des centaines de nids d'hirondelles sous les ardoises respectées. Tout était riant ici, excepté pourtant les croisées bardées de fer, comme si on avait voulu arrêter l'air au passage. Là, dans de petites cellules proprettes, cirées, aux murs revêtus d'un papier vert à lilet blanc, est un prie-Dieu de noyer, surmonté d'un crucifix d'ébéne, puis un lit à rideaux de toile grise, avec une bordure bleue, un oreiller à garniture de mousseline et une couverture d'indienne à petits pois.
Vous y trouverez encore un livre de prières, une armoire dans le mur, un bénitier en faïence et une branche de buis ou de laurier sur laquelle, le jour des Rameaux, on a jeté l'eau bénite, qui, comme on le sait, préserve de la foudre et des tentations de l'enfer.
Quarante-six cellules, toutes régulières, adossées les unes contre les autres, sont dans le même corridor, et, lorsque VÀngelus sonne ses trois coups trois fois répétés après un intervalle égal, l'oreille attentive du passant peut entendre un pieux bourdonnement, pareil à celui d un essaim de joyeuses abeilles voltigeant de branche en branche. Quand Matinée appellent à l'église, une clef tourne rapi-
dément dans une serrure aux ressorts bruyants, chaque chambrette se vide et vous voyez (non pas vous, profane, qui ne seriez pas admis dans la maison de Dieu, mais vous, confesseur rubicond de tant de jeunes fillettes) de petits pieds dans de petits souliers faisant crier le long corridor se placer à la file les uns des autres comme le feraient des soldats à la parade. Les dévotes créatures descendent en silence, précédées par la supérieure au regard scrutateur et sévère, et de jolis doigts effilés se plongent dans une grande coquille servant de bénitier, et le pouce fait une croix au front, puis une seconde sur la bouche, puis une troisième sur la poitrine, en disant : « Parle signe de la sainte croix, de nos ennemis délivrez-nous. Seigneur. » Le tout est couronné par un signe de croix ordinaire, et Ton s'agenouille, et Ton prie, ou du moins on croit prier , car tous les livres sont écrits en latin, et pas une de ces jeunes vierges ne sait ce que veut dire Amen.,, qui, du reste, est hébreu.
Peut-être aurez-vous bien de la peine à me le dire aussi, vous qui me lisez.
Dès que Matines sont dites, on se rend au réfectoire, où Ton prie avant de rompre le pain , dont on couvre la surface d'une couche assez épaisse de confitures fabriquées dans la maison. Après le déjeuner, où l'on ne boit que de l'eau, on prie Dieu encore en disant les Grâces, et Ton court au jardin, où l'on cause pour l'ordinaire de choses senties ou plutôt devinées à merveille par le cœur, mais que la crainte des peines éternelles fait regarder en frémissant. On se prend par le bras deux à deux ou trois à trois au plus, car l'amitié fervente veut peu d'intimités, et l'on se demande quelle a été la dernière pensée de la veille, le rêve de la nuit, la première pensée du matin ; et l'on se dit plus bas alors que l'âme a été oppressée, qu'un ange (tous les hommes sont des anges pour les recluses) est venu faire vibrer sa douce voix; qu'il s'est approché
tout prés, plus prés encore, pour mieux se faire entendre, qu'il a fait tomber dans le cœur une extase céleste; que les portes verrouillées de la maison s'étaient ouvertes : que le ciel avait paru dans tout son éclat; que des danses brillantes avaient eu lieu, et que là, au parfum de mille fleurs, à rharmonie de mille instruments, à celle de mille tendres paroles, à celle de mille jets de lumière, au moment où la tête se perdait dans un ineffable bonheur... la cloche de MatineSy comme le cri du beffroi funèbre ou le glapissement de la chouette, avait tout effacé.
— J*ai fait un rêve à peu près pareil, la nuit d'avant, disait Ursule.
— Et moi aussi, disait Catherine.
— Et moi, un rêve plus beau encore.
— Et moi donc!
— Et moi !
— Dis, oh ! dis, ma petite, je t'ai tout raconté, mon amour, ne me cache rien, toi. Nous sommes si ignorantes de ce qui se passe loin de nous !
— Eh bien! figure-toi que, pas plus tard qu'a van t-hier, à peine élais-je endormie, qu'il m'a semblé qu'une main d'homme, qu'une bouche d'homme...
La cloche retentit, les conversations intimes sont interrompue«î, et l'on monte dans une vaste salle d'étude où a lieu une longue instruction. On y apprend à quelles conditions Dieu fait grdce aux pécheurs, à quel prix on est béatifié, à l'aide de quels sacrifices on peut obtenir des indulgences, comment on doit se tenir en dormant, comment il faut se poser à genoux devant telle ou telle figure du . martyrologe, jusqu'à quel point la main doit monter et descendre pour faire le signe de la croix, les pénitences qu'il est nécessaire de s'infliger quand on est poursuivi par une coupable pensée qu'on veut chasser nu loin, et
une foule d'autres précieux enseignements qui font la vie du cloître si calme et si heureuse.
Après cette leçon, qui dure deux heures, ni plus ni moins, les pensionnaires se retirent dans leurs cellules et se livrent à la méditation. Elles descendent plus tard et vont apprendre à chanter dans la chapelle ; ensuite elles remontent, on leur fait réciter le catéchisme, elles disent le Benedicite, elles ont un autre sermon à entendre (je ne dis pas à écouter). Elles vont pendant quelques instants respirer encore l'air du jardin, où les douces confidences continuent et s'achèvent pour renaître le lendemain, et, quand toutes ces grandes choses ont eu lieu, quand la vie a circulé puissante par tous les pores, on s'enferme de nouveau dans la chambrette, on s'agenouille, on prie Dieu, on se déshabille; le sommeil vous saisit, vous berce des rêves passés... et la vieillesse arrive là-dessus, puis la mort, une tombe et une croix de bois sur une terre silencieuse.
Parmi tant de discrètes et pieuses jeunes filles, on en voyait une toujours seule, toujours les yeux baissés et les mains jointes, choisir les allées les plus solitaires du jardin, lever ses grands yeux au ciel, et faire entendre de temps à autre ces mots sacrés : « Mon Dieu ! miséricorde ! miséricorde!»
Les larmes d'Agatha tombaient alors brûlantes sur les joues p^les et creuses de la pauvre enfant, et lorsque, effrayé de cette tristesse qui ridait si profondément un visage de seize ans à peine, le confesseur avait demandé la cause du remords qui torturait la pauvre enfant, celle-ci lui avait dit à deux genoux : « Je suis innocente, mon père, innocente et pure comme la fille qui n'a pas quitte les bras de sa mère; bénissez-moi, car je souffre; aimez-moi, car l'enfer me brûle, et je suis innocente. »
A l'église, Agatha était la plus saintement recueillie; à
la prière, c'était celle qui se frappait la poitrine avec le plus de componction ; et, quand elle chantait seule au chœur un verset de David, on eut dit le soupir lointain d*une harpe d*or, ou la dernière vibration de l'écho répétant une parole céleste.
Toutes les pensionnaires de la Merced aimaient Âgatha, toutes la plaignaient, et nulle n'osait l'interroger; elle leur souriait à toutes, elle aussi, car elle était bonne et indulgente, et elle avait compris qu'il ne fallait pas trop aftliger les cœurs purs et naïfs, de crainte de leur donner le dégoût de la vie. La religion, dans ce qu'elle a de plus con-' solant et de plus noble, avait empêché jusque-là Âgalha de penser au suicide; mais il est des tortures contre lesquelles toute puissance succombe, et Agatha sentait, hélas l que Dieu se chargerait bientôt d'achever son supplice.
Agatha était appelée la sainte dans toute la communauté, et seule elle avait le droit de sortir de la maison, d'aller quêter au profit des malheureux et de distribuer les aumônes à la misère.
Elle s'acquittait de ces pieux devoirs avec un zélé, une probité et un discernement exemplaires, et le quartier qu'elle parcourait semblait heureux du passage de la jeune vierge martyrey comme disait la foule empressée sur ses pas.
La casa était souvent visitée par Agatha, et, à son as« pect, les gueux se levaient, se signaient, arrêtaient leurs jurons à la gorge, et chantaient des cantiques. Mais la course de taureaux ayant épuré cejour^là le cloaque, Agatha n'y trouva à l'entrée de la nuit que la jeune Martha et les deux hommes dont je vous ai .déjà parlé. Ceux-ci reçurent un bouillon bienfaisant et quelques réaux. Puis, s'ap* prochant de la fille quelle n'avait jamais vue :
*— Vous paraissez beaucoup souffrir, lui dit elle d'une
im PUJOL.
voix caressante et en se baissant sur elle ; où.est votre mal?
— Là, là.
Et Martha pressait son cœur sous sa main frémissante. — - Espérez en Dieu, qui guérit tous les maux.
— Dieu ne peut faire que ce qui a été ne soit pas.
— Dieu a des remèdes contre toutes les blessures.
— Taisez-vous, fille, Dieu est le démon.
— Quel blasphème!
— J'avais toujours prié, j'avais toujours été pure... un jour... un jour... un jour...
Et Martha éclata de rire; mais son rire était une convulsion, ses dents s'entre-choquaient, ses bras roidis frappaient le mur, sa tète se roulait dans la fange, ses cheveux hérissés obéissaient aux mouvements fébriles de Tinforlunée, et de sa poitrine haletante sortaient ces mots : a Pitié! pitié! j*ai un ami! pitié! je suis sa fiancée, j'ai là ma belle robe de mariée... voyez qu'elle est belle! comme je suis belle aussi, moi ! voyez comme le ciel est beau! Son amour à lui, c'est le ciel pour Martha! Allons-nous être heureux, lui par moi, moi par lui... Et puis.;. Taisez- vous, des gitanos, le feu... des montagnes, des brigands, des assassins... etPujol! Pujoli... Oli! renfer!!jo
A ce mot terrible de Pujol, Martha s'était laissée tomber de tout son poids sur la dalle froide, et Âgalha, pdle comme un cadavre, l'avait suivie dans sa chute.
— Que dis-tu de Pujol?
— Ai-je dit Pujol?
— Oui, oui, tu l'as dit...
— Eh bien!... que me veux-tu, toi? le connais-tu? l'astu vu? lui as-lu parlé? Sais-tu que Pujol c'est Satan? saistu que je voulais le tuer ce malin, et que mon couteau m'a échappé?... Pujol est Satan, te dis-je; il m'a prise, moi, vierge sans tache, il m'a livrée à ses bandits, il m'a flétrie! flétrie, entends- tu? Et je me suis faite mendiante
pour le suivre et le tuer... Mais Dieu ne le veut pas, Dieu m'appelle, je meurs... je ne souffrirai plus, j'espère... mon Dieu! pitié! pitié!...
Et Martha riait en prononçant ces paroles. Agalha s'était élancée d'un bond vers la maison sainte et était rentrée avec le prieur.
Martha allait rendre le dernier soupir, le prêtre et Agalha revinrent et se mirent à genoux; le prêtre tira d'une boîte d'or une hostie sainte, la prit entre deux doigts, et, au moment où il allait la préseuter aux lèvres de la jeune fille agonisante après lui avoir jeté son pardon, Agalha fit un rapide mouvement, s'empara de l'hostie et s'écria :
— A moi; à moi ce saint ministère aujourd'hui!
Puis, relevant de sa main gauche la tête sanglante de la jeune Martha :
— Sœur de Marcelino, reçois, lui dit-elle d'une voix suppliante, le saint viatique de la sœur de Pujol ; à toi le déshonneur par mon frère, à moi le déshonneur par le lien. Tu es plus heureuse que moi, Martha, car tes tortures vont finir et les portes du ciel s'ouvrent pour tes misères. Martha ! Martha ! veux- tu le viatique de la sœur de
La bouche de la mendiante s'ouvrit avec effort, Dieu pénétra dans sou âme, ses yeux se fermèrent, sa màin pressa doucement la main d'Agatha, et Ton entendit sous le dernier râle ces dernières paroles :
— Mon Dieu î tu es la justice même.
Le lendemain, Pujol reçut un billet ainsi conçu : « Frère, ta sœur a été vengée, fais comme elle, et jette dans le sein de Dieu des paroles de pardon. Martha, la sœur de Marcelino, est morte hier dans mes bras, à la casa des pauvres de la rue Merced. Moi, je vis cloîtrée jusqu'à «» que le ciel m'appelle à lui. Ma mère sait que je vis ; obéissons aux décrets de la Providence. »
Le soir de ce jour si triste, on voyait une bière recoaverte d'un drap noir sortir d'une église en deuil où brûlaient encore mille cierges; un nombreux cortège précédait la dépouille de la jeune fille derrière laquelle une population entière de pauvres marchait, psalmodiant des versets; et le cortège silencieux était protégé par des hommes armés de sabres, d'escopettes et de poignards, le front baissé, les yeux ternes, en tête desquels cheminait silencieusement, entre une gitana en pleurs et deux ofticiers miquelets, un petit homme que vous auriez dit marcher au sup]3lice.
Les soldats, c'était la redoutable compagnie de Pujol, celui qui les commandait était Pujol lui-même, le convoi était celui de Martha Ferez, qu'il avait naguère jetée en pâture à ses bandits.
Après la vengeance le pardon I
Pujol ne pouvait pardonner que lorsque la victime était dans la tombe.
Vous voyez la générosité de Pujol.
tlEPOS.
Pujol u*élait pas un de ces esprits actifs, un de ces caractères robustes qui, en présence des circonstances les plus difficiles, se dressent de toute leur hauteur, et se posent merveilleusement pour prévenir le péril, pour le neutraliser et le vaincre. Non, l'âme de Pujol était encore mieux trempée ; elle prédisait les événements ou les faisait naître. Tout succès qui teuait du hasard l'irritait ; il
ne croyait qu'à une puissance, celle du poipfnard et de rescopede, et il disa'l que rien n'était plus aise à trouver qu'un seul homme aussi fort que cent mille hommes. Le courage de Pujol se retrempait à chaque catastrophe, je ne dis pas à chaque revers, car il ne fut jamais hattu; mais, dés que les hommes et les éléments se liguaient contre lui pour s*opppser à ses projets, il y avait entre eux une lutte ardente, et nulle colère n'était capable de le dompter.
Pujol avait une âme pour la haine et une pour l'amour. La reconnaissance de Pujol pour un bienfait allait jusqu'au fanatisme, sa vengeance pour un outrage jusqu'à la férocité. Tout ce qui était audace ou témérité le désarmait ou le trouvait disposé à la clémence (car il avait pardonnéplus d'une fois) ; tout ce qui sentait l'hypocrisie ou la faiblesse le trouvait inflexible; une parole . insolente l'aurait plutôt adouci qu'une prière, et il ne comprenait les pleurs que lorsqu'ils témoignaient de l'impuissance de la colère. La vieillesse et l'enfance étaient pour Pujol deux objets de respect et de vénération, et l'on raconte de lui à ce sujet des traits d'humanité qui l'honorent et le relèvent. Ainsi, après la prise d'un convoi, il n'était pas rare de le voir arracher de sa part du butin des sommes considérables, en charger quelques-uns de ses miquelets les plus fidèles, et leur ordonner d'aller à la découverte des plus grandes misères afin de les alléger, a Qu'on ne me nomme nulle part, ajoutait-il, et surtout qu'on distribue cet or pour les besoins des enfants et pour la consolation des vieillards : les premiers ont longtemps à souffrir encore, et nous devons adoucir les maux de ceux qui s'en vont. »
Moi, qui déroule ici cette histoire si féconde en tragiques dénoûments, je vous dirai que j'ai vu les yeux de pHJol se mouiller de larmes au souvenir de la mort d'un ami; et lorsque, plus tard, il apprit, à Perpignan, les tra-
il2 PUJOL.
hisoos qui avaient aiïaibli Napoléon, el les derniers elTorls de la lutle qu*eiit à soutenir le grand homme pour prolonger de quelques jours sa douloureuse agtmie, sa poitrine se gonfla, ses bras se roîdirent, ses poings se fermèrent convulsivement et il s'écria : « Pouniuoi Pujol n*a-l-il pas été appelé? Il n'aurait pas donné la victoire, sans doute; mais les Idches et les traître^ ne se réjouiraient pas un jour de leur trahison et de leur lâcheté. Quand le fusil et le sabre ont fait noblement leur ofQce contre des poitrines de braves gens, c*est au poignard à jouer son rôle dans les Qancs des misérables. » Pujol n'eût point été assassin ni bourreau, Pujol eût été vengeur; il aurait, je Talteste, énergiquement accompli sa mission ; mais Pujol, longtemps encore, demeurera incompris.
Il jouait aux sentiments comme il aurait joué aux dés ou aux cartes. Ainsi, dés qu'il avait reçu un bienfait de quelqu'un, il lui était dévoué jusqu'à la servitude, et si, plus tard, la même personne lui devenait hostile, Pujol se disait : « On m*a obligé autrefois, on m'a desservi aujourd'hui, nous sommes quittes, rien de fait. » C'était donc à recommencer et à se créer une nouvelle affection ou une nouvelle haine. Une vie» un honneur, étaient joués en partie liée, Pujol ne comptait pas autrement.
Il disait encore, en conséquence de ces principes, que le métier de dupe était un sot métier,. en ce sens qu'il encourageait les gens de mauvaise foi. Ce qu'il affectionnait, avant tout, c'était la droiture. Dans toutes les occasions de la vie, il tenait pour infâme celui qui, après avoir fait serment, se parjurait, et a ses yeux il valait mieux commettre un meurtre que de faire un mensonge, car tout mensonge est une léchelc.
Pujol savait fort bien que, parmi les ofliciers français, il n'était regardé que comme un brigand dont on employait le courage, et il avait souvent à rougir de certaines
observations humiliantes faites devant les f|[énéraux. Mais il se vengeait de ces attaques indirectes par le succès' inattendu de quelque entreprise difficile, et, lorsqu'au retour une main généreuse pressait la sienne, il se montrait d'autant plus sensible à ces marques d\iffection qu'il y était moins habitué.
Au surplus, la droiture de son esprit se dévoilait si noblement dans toutes les circonstances, que souvent on le prenait pour arbitre dans les graves questions débattues, et qu'on n'en appelait jamais de son arrêt.
Dans les salons du maréchal, dans les appartements des ofGciers, Pujol marchait à côté deg capitaines, des commandants; il était leur égal par le grade, leur égal au moins par la bravoure, et plus que leur égal par les services rendus, et pourtant, dans les promenades publiques, les officiers de l'armée française, après l'avoir salué de la main, s'éloignaient de lui et le laissaient seul, dans la crainte de se montrer solidaires d'une trahison qui leur était si proGtable. De son côté, Pujol humiliait ces dédains en se pavanant au milieu de ses intrépides compagnons, et tenait par le bras sa belle et glorieuse Beppa, à qui plus d'un officier de l'armée de Maurice-Mathieu avait inutilement adressé mainte œillade amoureuse.
Quant aux officiers supérieurs, aux généraux, au maréchal lui-même, il n'était pas rare de les voir bras dessus, bras dessous, avec Pujol, causant familièrement de plaisirs et d'affaires sérieuses. Ils voulaient, à l'aide de ces procédés, prouver le cas qu'ils faisaient dés services du chef guérillero, et peut-être craignaient-ils aussi qu'il ne leur échappât, au moment surtout où les nouvelles arrivées de France semblaient présager de grands malheurs. Au centre de ces honneurs, de ces affections cachées, de ces antipathies publiques, nées du sentiment que tout cœur géné< reux éprouve pour un traître à une patrie, morne ingrate.
m pujor.
Piijol rcslaît toujours le même, répondait à un repfard d'ami par un serrement de main affectueux, et à un sourire de dédain par une parole insolente. Deux officiers le provoquérenl en duel à huit jours de distance l'un de l'autre, il fît au premier une blessure à l'épaule, et, après •voir essuyé le feu du second, il refusa de tirer sur lui, trop certain qu'il se croyait de le tuer.
Un soir, qu'il était dans les salons du {gouverneur de Barcelone, où se donnait une brillante fête, Maurice-Mathieu se retira avec lui dans une pièce écartée, et là une grave conversation s'engagea entre les deux hauts personnages. Pujol était assis cette fois à côté du général en chef de Tarmée française.
— Commandant, savez-vous les nouvelles de France?
— Ah ! ah! je suis donc commandant?
— Dès ce jour. Je vous ferai reconnaître demain matin à la parade.
— Merci, général, ce n'est pas volé !
— Savez-vous les nouvelles ?
— Oui, général, elles ne sont guère bonnes, et je m'en doutais à la rareté et à l'exiguïté des convois.
— Que ferez-vous si nous sommes un jour forcés de battre en retraite ?
— Je vous suivrai, je fuirai à jamais ma première patrie pour ma patrie d'adoption. La nation française est si généreuse, que j'espère bien qu'elle ne refusera pas du pain et un asile à qui lui a conservé tant de miilioujs.
— Ainsi donc, vous nous serez fidèle dans le malheur?
— Entre les Français, moi et les miens, c'est un pacte sacré, c'est un contrat impérissable. El ne croyez pas, général, que ma résolution soit un effet de la peur. J'ai six cents hommes dévoués, prêts à tout oser sur une parole de ma bouche. C'est peu que ces six cents hommes, n'est-ce
RKPOS. 175
pas? Eh bien ! j'en ai assez, et, si je voulais, j'aurais une armée prête à m'obéir et à conquérir l'Espagne. Le nom de Pujol est un drapeau sacré où viendraient se rallier tous les hommes de cœur de ce pays et tous les mécontents, dont le nombre est immense. Si je faisais volte-face et que je me déclarasse de nouveau votre ennemi, non-seulement ma première défection me serait pardonnée, mais on m'en ferait un titre de gloire, tant on serait Oer de mon retour. Il n'y a pas de jour que je ne reçoive de tous côtés vingt propositions à ce sujet, et je n y réponds que par un refus formel. Marceliuo Perez a échappé jusqu'à ce jour à ma vengeance : à celui-là seul qui me dirait sa retraite je vendrais mes soldats^ les vôtres et mon âme.
— Savez- vous que vous êtes un homme dangereux?
— Général, qu'un lâche vînt vous appliquer un soufflet A la tête de vos soldats, qu'il vous arrachât vos nobles épaulettes et brisât votre épée, que feriez-vous?
— Je tuerais le misérable.
— Livrez-moi donc Perez et que je le lue, car il a fait plus que de me donner un soufflet, car il a fait plus que de m'arracher des épaulettes, il a déshonoré ma sœur et brisé le cœur de ma raére. Tenez, j'aime la gloire, la guerre, les combats corps à corps, stylet contre stylet; j'aime l'air pur et libre de nos montagnes, j'aime l'indépendance du vrai miquelet et du contrebandisle ; livrez-moi Perez et qu'on m'enferme ensuite dans un couvent, dans un cachot, dans une tombe. Savez- vous, général, qu'il a llétri ma sœur, une sœur adorée, un ange du ciel, autrefois l'amour et la consolation de ma vieille mère, aujourd'hui son désespoir et sa honte?... Et Perez vit encore et je ne le rencontre jamais...
— On dit que vous on avez déjà tiré une vengeance effrayante.
— Mais non, puisque sa sœur à lui est morte et que par
mes ordres mes soldats l'ont dévotement escortée jusqu'à sa demeuic dernière.
— Quel contraste étes-vous donc?
— Je suis ce qu'on m'a fait. J'ai flétri la sœur de Ferez comme l'infâme avait flétri ma sœur, puis je l'ai renvoyée avec une robe blanche et un bouquet virginal. J'ai fait courir après elle et je Tai surveillée, espérant qu'elle irait rejoindre Marcelino. Mourante, brisée, elle fut recueillie sur la route par une troupe de mendiants, elle perdit la raison; et depuis lors je la vis souvent et l'insultai de mes regards. 11 y a trois jours, je la trouvai sous mes pas après la course de taureaux; je lui jetai cinq ou six piastres, elle voulut me frapper de son couteau, mais. elle n'en eut pas la force. La soif de la vengeance peut produire cet effet-là, général, et je ne serais pas bien sûr de Marcelino Ferez si je le voyais là face à face... N'importe, qu'il vienne!
— Fujol, j'ai désiré cet entretien pour vous dire que depuis quelques semaines mes soldats ne sont point payés.
— Il fallait m'en prévenir plus tôt; de combien avezvous besoin?
— Combien pouvez- vous me rapporter?
— Ce qui sera nécessaire; une centaine d'onces de plus, voilà. Âvez-vous à vous plaindre de quelque village? de quelque couvent?
— Non.
— Cherchez bien, général, ça se trouve.
— Oui, avec de la mauvaise foi.
— Quand cette mauvaise foi seule peut vous donner de bonnes piastres, elle devient délicatesse.
— Quelle morale 1
— Faites vivre vos soldats sans elle. Et, d'ailleurs, avez-vous l'odieux de ces expéditions? Non, moi seul je le porte, et, si je ne suis pas encore grillé tout vif par lesmoi-
nés, les capucins et les alcades, c'est que j*ai prôs de moi mes miquelets, Saletas et ma fîdcle Beppa.
— Ah l oui, celle bohémienne dont tout le monde parle avec tant d'admiration.
— Merci pour celte parole, général; dit Pujol en se redressant avec fierté. Vous avez besoin de cent mille francs? Je vous en" apporterai demain cent cinquante mille et vous remercierez Beppa, c'est à elle seule que vous les devrez.
Pujol allait partir pour se préparer à l'altaque projetée; mais le général le retint encore.
— On ne se lasse point de causer avec vous, lui dit-il, suitout lorsqu'à côté de celle francliise on trouve tant de conûance et d'amilié.
— Vous voulez donc être mon ami, général?
— Oui, parce que je voudrais vous convertir.
— A Dieu?
— A la religion des honnêtes gens, à l'impôt sans supplices.
— C'est cela, faites la guerre sans poudre ni baïonnettes ; demandez de l'or le cliapeau à la main, et vous verrez oi cela vous mènera. Dans des luttes comme celle-ci, nul juste milieu n'est possible, et les morls seuls ne viennent pas vous demander compte de vos aclions. Mais vous m'avez dit, général, que les nouvelles de France étaient fort tristes. Est ce que l'empereur est malade?
— Traqué par toute l'Europe, il f:iil face à toute l'Europe, qui ne peut le vaincre.
— Je voudrais voir cet homme, le voir seulement! Il me semble qu*on doit se retremper à un seul de ses icgards. 11 me semble que cet homme a dix coudées au-dessus des autres hommes.
— Qu'est-ce que vous admirez le plus en lui?
— Lui.
— 11 ne tiendrait qu*à moi de ne pas vous comprendre.
— I/adTnîrntîon est une passion que Ton ressent, qui (li!'vore et qu'on n'explique pas.
— Avez-vous entendu parler de Soult, de Ney, de Bosslôrcs, de Mncdonald, d'Augereau» dans vos montagnes?
— El de vous aussi, général.
— Qu'en disait-on?
— Que jadis vous aviez été grands comme Bonaparte, mais que plus tard sa taille de géant vous avait rapetisses.
— Sans nous cependant il n'eût pas accompli tant de conquêtes.
— Sans vous il les eût entreprises, car son génie, il n« le tient que de lui seul. Et puis, me permettrez- vous de vous le dire? je crois qu'il a toujours beaucoup plus compté sur ses soldats que sur ses généraux. Que faisiez-vous en effet sur les champs de bataille? Vous répétiez ses ordres, que les soldats exécutaient.
— Comment avec de pareilles idées avez-vous osé nous attaquer à notre entrée en Espagne?
— Ah ! c'est que je vaux quelque chose aussi moi, et que le sentiment de l'indépendance me lient fort au cœur. Pour lutter contre vos troupes nous n'avons pas besoin de talent, mais de courage, et le vrai miquelet n'en manque pas. Perché toujours sur le sommet des Pyrénées, il a constamment affaire aux diflicultés de la route, aux périls des excursions nocturnes, aux rafales du Nord, aux attaques des avalanches, comment n'emprunterait-il pas de l'énergie à ces luîtes perpétuelles? Dans le genre de guerre que nous avons entrepris, les éléments sont souvent plus à redouter que les hommes. Qui ne craint pas l'éclair et la foudre ne bronche pas devant le canon, et nous vivons au milieu des orages.
— On vous reproche bien des cruautés.
— On ne me reprochera jamais une bassesse. Ce que vous appelez crime h*est souvent qu'une nécessité absolue
à laquelle j'ai élé quelquefois contraint de me soumettre; mais une honte, un opprobre, jamais je ne les aurais acceptés.
— Les gens qui vous obéissent sont, à trés*peu d*exceplions prés, des vauriens dignes du gibet.
— Vous vous trompez, général, le gibet est trop haut placé peureux; sans cela tous, hormis deux ou trois nobles cœurs, auraient depuis longtemps fait connaissance avec le bourreau.
— Par quels moyens étes-vous parvenu à vous en faire obéir?
— C'est encore un problème à résoudre, car ils sont tous aussi braves que moi.
— Vous ont-ils nommé leur chef?
•— Oui, et ils ont bien fait, car je me serais nommé moimême pour leur rendre service. Le chef doit penser ava»! de se mettre à l'œuvre; eux, ils sont trop paresseux d'esprit, il n'y a que leurs bras qui aient de Tactivité; je leui ai épargné de la besogne, voilà tout.
•^ Avant et après l'attaque, que faites-vous dans vos bivacs?
— - Moi, je me tiens à l'écart à côté de Beppa, je fume ma cigarette et je pense à ma mère. Aujourd'hui c'est au» tre chose, je pense aussi à ma sœur et à Marceline Ferez... Eux, ils jouent, ils jurent, ils se battent et ils dorment. Capables de tous les crimes, ils ont aussi tous les vices hormis un, le libertinage. Celui-là, ils ne s'y livrent que lorsqu'ils n'ont rien à faire; le vol leur convient mieux que le viol, et ils s'attaquent de préférence au vieillard et non pas à la jeune tille: celle-ci thésaurise moins que celui-là.
— Et vos bandits, que pensent-ils de Napoléon?
— Je vous l'ai dit, général, ils ne pensent jamais.
— Parliez- vous quelquefois de lui à vos soldais... à vos
— Ke vous reprenez pas, général, mes miquelels sont des hommes et des soldats à la fois : hommes pris au pied de Tcchafaud, soldais tout disposés à se jeter à la bouche du canon, sur un faisceau de baïonnettes, qu milieu de la mêlée.
— Enfin, leur parlicz-vous de Napoléon?
— Souvent ils se le forgeaient vêtu d'une gorra, d'une couverture et d'espardillas. S'ils ne m'avaient pas vu petit, i!s lui auraient donné une taille de dix pieds au moins.
— Comment avez-vous appris ce que vaut le grand capitaine?
— Eux, par les journaux français, que nous nous procurons fort aiscnienl.
— Et vous?
— Moi, par ses actions, par sa marche ascendante. Partir de si bas et arriver si haut! Arriver si haut en si peu de temps! La vie de cet homme est comme une tempête qui grandit en un clin d'oeil : comment finira-l-elle?
— Par un boulet.
— Ce n'est pas probable : trop d'hommes meurent ainsi, surtout sous son régne. Il doit y avoir exception dans sa mort comme dans sa vie. Tenez, ne m'en veuillez pas si je parle de moi après avoir parlé de Napoléon ; mais je suis sûr, Irés-sùr, que je ne finirai ni par le stylet ni par l'escopellc.
— Espérez-vous autre chose ?
— Je n'espère pas, j»<îrains
— Sur quoi vous fondez-vous?
— - Sur ma vie passée; mais je ne pense pas à l'avenir et j'attends ce qu'il plaira au diable d'ordonner.
— Âvez-vous jamais songé à ce que dira de vous Thistoire?
— Il n'y a pas de jour que je n'y songe; et pourtant je ais toujours mon train. Pourqupi? le voici. J*ai lu la se-
maine dernière dans une feuille française que Napoléon était un fou. Quand ces choses-là s^écrivent et se publient où vivent de grands capitaines, que voulfez-vous qu'on dise d*un chef de partisans comme moi ? Les journaux de Madrid ont publié jadis que j*élais un homme célèbre, un guerrier indomptable, un factieux du plus haut mérite, et maintenant ils me refusent même Tintelligence et le courage, tandis que les journaux français font le contraire et que je suis à leurs yeux un héros digne de la couronne civique. La gloire, la renommée, ne sont bonnes et utiles que pendant qu'on est dans ce monde; dés que nous sommes sous terre, que nous font les ovations ou les anathèmes ! nous n'entendons rien, la barrière est trop solide, le mur est trop épais. Si les morts se réveillaient aux échos de la calomnie, il y aurait plus de franchise et de justice ici-bas. LMmpunité fait le champ libre, et Dieu seul sait le nombre des coureurs dans celte arène boueuse!... J*ai dit Dieu sait pour me servir d'une expression usitée.
— Est-ce que vous ne croyez pas en Dieu?
— Croyez-vous au diable, général?
•— Il n'est pas logique de répondre à une question par une question.
— Général, votre bal semble s'attiédir.
— Croyez-vous en Dieu, Pujol?
— Je vous assure que vos violons se taisent ^ il faut que vous alliez faire les honneurs de votre hôtel et remercier vos dames.
— Je vous plains, commandant.
— Vous voyez que l'incrédulité rapporte quelque chose.
— Vous ne croyez donc pas en Dieu?
— Napoléon y croit-il?
— Sans nul doute.
— Je le crois fataliste, car il parle toujours de son étoile.
^ Son étoile, c est sa destinée.
— C'est ainsi que je Tentends.
— Oui, mais sa destinée providentielle. Je crois que vous seriez bien plus maître de vos gens si vous leur aviez donné une religion.
— Ils en ont une.
— Celle du crime.
— Je n*ose pas vous dire le contraire. Et maintenant que vous connaissez ces coquins et leur chef qui vaut un peu mieux qu'eux, parlez : vous avez besoin de piastres, nous vous en apporterons.
Pujol rentra chez lui ivre de joie et de reconnaissance. — Que tu es belle! dit-il à Beppa en prenant sa tête poétique entre ses deux mains; que tu es belle! et surtout que tu es brave et noble, ma noble et brave gitana !
— Qu'as-tu donc, Pujol ?
— Ce que j'ai? de l'ivresse à l'âme, dé la fierté, de l'orgueil! Tiens, je parie que tu ne t'en es pas même aperçue? On t'admire dans l'armée française, on fait plus, on te poursuit de regards amoureux, de soupirs empressés, on est à la quête d'un de tes sourires de bonté... N'est-ce pas que tu l'ignores?
— Non, Pujol. J'ai vu tout cela, et j'en étais vaniteuse pour toi seul.
— • Quelqu'un a-t-il osé te faire entendre des paroles d'amour?
— Personne ne l'a osé jusqu'à ce jour; mon poignard aurait puni le téméraire.
•^ Bien, Beppa, c'est parce que tu es gitana et la femme de Pujol, chef de bandits, qu'il faut en agir ainsi. Si tu étais une grande dame, tu aurais le droit de te prostituer à tes adorateurs, on te couvrirait de fleurs et non de sarcasmes; mais toi« Beppa la bohémienne, tu dois châtier l'insolence.
REPOS. i83
— Pujol, il est des choses qui se devinent et qui ne s'apprennent pas. J'ai deviné mon amour pour toi avant de savoir si ce que je ressentais était dans la tête ou dans le cœur; maintenant je comprends que ne pas t'être fidèle serait un crime digne du plus terrible châtiment. N*as-tu pas entendu dire qu'hier un officier français avait été trouvé percé d'un poignard au milieu de la rue?
— Oui.
— C'est moi qui l'ai frappé. Ils étaient quatre, je n'ai pu atteindre que celui-là, le plus audacieux; les autres ont pris la fuite. '
— Les misérables !
— Us m'avaient déjà saisie et cherchaient à m'entraîner ; j'ai joué du stylet.
— Tu ne sortiras plus seule la nuit, mon enfant. Si j'avais été prés de toi, quatre cadavres auraient été ramassés à terre.
— Pas un seul; on aurait attendu une meilleure occasion. La leçon est donnée, elle suffira; Beppa pourra sortir maintenant seule et à tonte heure.
— Tu as raison, femme, je ne veux pas te déshonorer par mes inquiétudes, et la gitana Beppa, la courageuse emme de Pujol, doit sortir sans autre escorte que son poignard. Le général saura demain qui a frappé l'un de ses officiers; je lui répéterai tes paroles, et il se taira. Demain aussi nous quitterons Barcelone pour toute la journée. Repose-toi, ma fidèle Beppa ; demain nous nous battrons peutêtre; bonne nuit, Beppa.
— Bonne nuit, Pujol, bonne nuit, mon capitaine.
— Tu te trompes, je suis commandant ; le général vient de me l'annoncer.
— Â la bonne heure, on sait le rendre justice.
— Alerte , Mathias ! alerte , Saletas ! alerte , Beppa ! jette de côté, ma noble fille, tes vêtements de femme, ta croix d'or, tes boucles d'or, ton clavier d'or, tes bracelets, tes dentelles et tes rubans de velours. Endosse, ma Beppa bîen-aimée, le beau costume de miquelet qui te va si bien, ta gorra si gracieuse, ton large pantalon de toile, tes solides espardillas, ta ceinture de soie si brillante qui flotte sur tes hanches pleines de souplesse, et suis-moi vers ce riche couvent de la Trinidad, tout protégé par ses créneaux et ses bastions plus encore que par son Dieu.
Alerte, miquelets! le général gouverneur a laissé tomber dans mon âme des paroles amies, de ces paroles qu'on n'ose point se faire répéter après les avoir entendues une fois, de peur de les avoir mal comprises, et j'ai juré de lui rapporter des quadruples.
Alerte , mes braves guérilleros ! il m*a dit que Beppa, ma femme, que la gitana Beppa, l'épouse de Pujol, était l'admiration de ses oniciers, qu'il l'admirait lui-même, et je lui ai promis l'or dont il a besoin pour solder ses troupes.
Alerte donc , mes intrépides I et que je donne de l'or à ce Maurice-Mathieu, qui trouve ma Beppa une femme belle et généreuse.
Appelez vos soldats sous les allées de la Rambla, ditesleur que je veux qu'ils soient braves aujourd'hui surtout, dites-leur encore que je percerai de mon stylet la poitrine
de ceiiiî qui oserait distraire un seul maravédis de la somme que j'ai promise, et que nous allons voler. La probité du guérillero est cette fois plus qu'un devoir, c'est une nécessité, une religion.
Ajoutez, et je tiendrai votre parole, que je les dédommagerai une autre fois, demain peut-être, du sacrifice que je leur impose, et que, si je suis content d'eux, je ferai bientôt naître l'occasion qu'ils auront le droit d*atlendre.
Allez donc , mes camarades ; moi , je me rends encore chez le général, et je vous rejoindrai dans quelques instants. Je ferai l'inspeclion des escopeltes et des tromblons. Tant pis pour qui sera surpris en faute, il n'aura pas de grâce à attendre de moi.
Après que Pujol eut été recevoir les derniers ordres du général, et qu'il lui eut nommé le meurtrier de Tofiicier français en lui en apprenant les motifs, il se dirigea d'un pas rapide vers la Ramb!a, et y trouva sa petite armée accroupie sous les arbres. Dés que le capitaine parut, chaque soldat bondit, plaça son escopelte sur l'épaule, assujettit son poignard à sa ceinture et se tint debout, mais non immobile, pour l'inspection.
Pujol, Saletas, Mathias et Beppa se serrèrent affectueusement la main comme ils faisaient avant chaque combat, et le hardi commandant, qu'on avait fait reconnaître à ce grade au champ de Mars, adressa une harangue à ses soldats attentifs.
— Gompaneros, leur dit-il d'une voix forte çt brève, vous vous êtes conduits jusqu'ici en gens de cœur, il faut continuer. Celui qui n'a de courage que par saccades est un lâche. Nous allons tout à l'heure nous trouver en présence de canailles barricadées dans leur couvent comme dans une citadelle; s'ils ne se montrent pas bons garçons, tapons dessus dur et longtemps car leur peau est rude à percer ; s'ils y mettent de la bonne grâce, prenons amica-
lement leurs onces, et revenons sans trouer de poil ri nés. Ainsi doivent faire de braves gens comme vous, qui ne valez pas la corde où vous devriez être pendus I Puis, s'adressant à la plupart d'entre eux :
— Toi, Girone, dit-il, tu as tourné le dos â l'ennemi à la dernière affaire ; si cela t'arrive aujourd'hui, je te brûlerai la cervelle comme à un chien que lu es.
Toi , Delmas , tu as aussi une faute à réparer. Hier tu pouvais, en te jetant â l'eaui sauver un enfant qui se noyait; tu as été un gueux en restant sur le rivage ; efface la faute, et je le promets de te traiter à l'avenir comme un brave homme que tu n'es pas.
Toi, Gal'metas, je te défends de monter le premier à l'assaut ; lu as fait jusqu'ici l'ofGce d'un vrai miquelet, il faut te modérer à l'avenir ; les hommes comme loi sont difficiles à remplacer; je te nomme sergent.
Vous tous, companeros, si vous voulez bien mériter de vos nouveaux alliés, faites comme moi, ni plus ni moins ; ils ne manqueront ni de vivres, ni de piastres.
En avant , miquelets ! je vous mène au couvent de la Trinidad.
— Vive Pujol I s'écria sa bande.
— Oui, vive Pujol ! et, dans quelques heures peut-être, j'irai dans l'autre monde cracher â la face de Taumareillas.
La horde redoutable se mit en route précédée par Pujol marchant fièrement en tête, et par Mathias, Salelas et Andreu, qui se tenaient le bras comme des amis dévoués. A leur aspect, les soldats et officiers français souriaient avec un sentiment d'enthousiasme facile à deviner; mais leur figure se rembrunissait à l'instant en portant leurs regards sur ces hommes de bronze et de lave, qui, la cigarette ou la pipe à la bouche, l'escopette sur l'épaule, la couverture de laine en bandoulière, marciiaient sans ordre comme le
ferait une meute de loups appelés à la curée, et fredonnant des chants rauques et sauvages semblables aux hurlements lointains des bêtes fauves.
La ville disparut bientôt derrière eux ; ils franchirent au pas de course les beaux jardins qui la cerclent d'une guirlande odorante, et ils commencèrent bientôt à gravir les premières collines qui servent de piédestal aux âmes pyrénéennes.
Là, Pujol appela du doigt sa belle Beppa, parée de son costume d'ofQcier miquelet, et, la prenant doucement par la taille :
— Amie, lui dit-il, j'ai peur aujourd'hui.
— Tu menS; Pujol.
— Si, j'ai peur, mais pour toi seule.
— Tu mens encore; car moi, vois-tu, si tu mourais, je mourrais; ne ferais-tu pas ainsi?
— Tu le sais bien, amie. Mais n'importe, tu resteras à Farriére-garde, je le veux, je te Tordonne; personne ne nous entend, nous ne sommes que deux.
— Tu te trompes, Pujol, répondit Beppa avec une vive émotion, nous sommes plus de deux ici.
— Que veux-tu dire, femme ?
— Qu'ici nous sommes trois, toi, moi et notre enfant.
— Es- tu bien sûre de ce que tu me dis là, ma Beppa bien -aimée? s'écria le capitaine avec un violent transport de joie ; ce serait à en perdre la raison !
— Cela est, mon ami ; cet enfant que je porte dans mon sein est l'enfant d'un homme de cœur et d'une femme énergique. Si c'est un garçon, Pujol, ce sera un héros ; si c'est une fille... Oh! pardon, mon ami, j'ai des projets que tu n'apprécieras pas d'abord peut-être, mais je te prierai avec tant d'amour !
-^ Une religieuse, n'est-ce pas?
i88 rUJOL.
— Oui, Pujol, car, vois-tu, cette idée-là m'est venue du ciel, et j'obéirai au ciel.
— Eli bien! soit, Beppa, tu la mettras dans un couvent.
— Comment as-tu deviné?
— Tu rêves souvent tout haut la nuit, pauvre folle 1 et je t'écoute, parce que j'aime à ^entendre, soit que tu dormes, soit que tu veilles.
— Ainsi, tu céderas à ma volonté?
— Tu riras bien de moi?
— Au contraire, je te bénirai, et, si cela se pouvait, je faimerais davantage.
— Tu feras ta volonté, fieppa.
— Tu me le jures?
— Je te le jure; mais à une condition.
— Parle.
— G*esl que si tu me donnes un fiis tu n*en feras pas un capucin.
•— Non, je te Tabandonnerai.
— Alors ce sera un miquelet et un homme de résolution.
Après cette conversation tout intime, toute de cœur, Pujol et sa femme rejoignirent leurs camarades; la marche se continua sous un soleil ardent sans qu'aucun des bandits osât faire entendre le plus léger murmure, et, petit à petit, les arbres de la plaine se confondirent, imperceptibles, avec la verdure avancée des prés, qui s'effacèrent bientôt à leur tour sous un réseau blanchâtre. Déjà l'on apercevait, à une lieue de distance, le haut clocher du couvent de la Trinidad, lorsque les pas réguliers et sonores de deux mules retentirent sur la route. On fit halte pour ne pas effaroucher les voyageurs» et Pujol, selon son habitude, s*élança en avant.
Au détour d'une roche âpre et noire se montrèrent bientôt deux moines rubiconds, coquettement assis sur
deux mules au pied sfdide, gras, pimpanls, causant dévotement de réfectoire et déjeunes nonettes. Pujol s*abrita sous une touffe épaisse de romarin, el> sitôt que les deux religieux se trouvèrent à portée de son stylet, il se leva :
— Soyez les bienvenus, mes Excellences ; vous avez là deux magnifiques montures.
— Que t'importe» manant?
— Il m'importe si fort, que je vous supplie humblement de m*en prêter une pour continuer ma route.
— Nous avons bien envie de te retirer les moyens de la poursuivre, et, si tu ajoutes un mot, nous te brûlons la cervelle.
— Et moi à toi, si tu bouges ! s*écria Beppa qui avait suivi Pujol.
— Et moi à toi, dit Saletas.
— Doucement, doucement, poursuivit le capitaine en souriant, c'est un grand péché que de tuer des serviteurs de Dieu ; je vous défends, mes amîs, de leur faire le moindre mal.
Puis, s'approchant des deux révérends frères, tremblant dans leur peau, il en saisit un par la jambe, le tira rudement, le jeta à terre et lui appliqua un vigoureux coup de pied dans le dos.
— Â genoux, canaille, à genoux, et que ton camarade en fasse autant!
Les moines obéirent.
— Ont-ils l'air de deux chérubins ainsi! Il ne leur manque que la palme du martyre; j'ai bien envie de la leur donner.
— Pitié, messeigneurs, nous sommes deux pauvres quêteurs de la Trinidad.
— Ah! vous quêtez! alors, vite, déliez les coi dons de votre bourse et donnez; voici mon chapeau, jetez dedans
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tout ce que vous avez; si vous gardez un seul réal, vous êtes perdus.
Les deux moines levèrent leur robe de bure, fouillèrent dans une riche ceinture, en détachèrent quelques piastres, un plus grand nombre de belles quadruples, et obéirent eu tout point aux ordres de Pujol.
— Diable! diable! dit celui-ci, pour de pauvres quêteurs, vous n'étiez pas mal nantis; nous, que vous appelez riches, nous n'avons pas la vingtième partie de cette somme. Tl faut convenir que vous êtes de bien hardis coquins. Mais ce n*est pas tout, poursuivit-il d'un ton décidé, ce que vous nous donnez là n'est qu'une goutte d'eau dans l'Océan. Il nous faut à nous des sommes autrement rondelettes, et c'est chez vous précisément que nous allons les chercher. Vous êtes, avez-vous dit, du couvent de la Trinidad?
— Oui, senor.
— A la bonne heure. Retournez alors sur vos pas, reprenez même vos montures afin d'arriver plus vite, hAlezvous d'avertir la communauté que Pujol, à la tête de ses petits agneaux, va lui faire visite, qu'il sait qu'on est riche au couvent de la Trinidad, qu'il lui faut cent cinquante mille francs, et que si les patrons se font tirer l'oreille il y aura du tumulte dans la sainte maison. Allez, mes coquins, et ne vous amusez pas en route.
Au nom seul de Pujol le corps des deux moines avait frémi; leurs lèvres violettes murmurèrent un in manus, et, peu rassurés par les dernières paroles du bandit, ils re montèrent sur leurs mules et tournèrent bride vers le couvent. Dès qu'ils se virent à quelque distance, ils donnèrent de l'éperon et lancèrent leurs mules au galop.
— Ils ont peur encore, dit Beppa.
— J'ai bien envie de leur prouver qu'ils ne sont pas tout à fait à l'abri de nos balles, répliqua Saletas.
— Tu les manquerais d'ici, continua Pujol.
-- Regarde.
Un coup de feu partit, les moines baissèrent la tête et poursuivirent leur chemin.
— Maladroit ! s*écria Pujol, voici comme on vise.
Une seconde détonation se fit entendre, une balle siffla, et un moine seul gi*avit la montagne, tandis que quelque temps après Ton vit une mule errer seule et sans cavalier à travers les ravins et sur le penchant des précipices.
— Gomme tu vises juste! dit Beppa.
— C'est vrai, répliqua Mathias, qui venait de rejoindre ses amis ; mais lu aurais du leur faire grâce.
— Bah ! bah ! on ne fait pas grâce aux chiens qui courent les rues. Ils ne servent qu'à ronger les os et à voler. En avant ! companeros.
Et la horde s'avança sans daigner s'enquérir de ce qui venait d'avoir lieu.
 deux cenls pas de là, on trouva un cadavre de moine sur la route; il avait la nuque percée d'une balle. Pujol le poussa du pied jusqu'à une ravine, et, une heure après, lui et sa bande se reposèrent sur les glacis du couvent de la Trinidad, vers lequel, contre toutes les lois en usage, Pujol n'envoya aucun parlementaire.
Mais les moines, plus courtois, dépêchèrent deux vieillards vénérables au chef de la guérilla, afin de mieux connaître le but de sa visite. Ils savaient, eux aussi, tout le respect que le chef miquelet professait pour des cheveux blancs, et Pujol, touché de cette attention, les reçut avec encore plus d'égards qu'il ne l'eût fait eu toute autre cir^ constance.
— Mes révérends veulent-ils se rafraîchir?
— Nous n'avons pas soif, Pujol, et nous venons simplement vous demander le motif de votre visite, toujours i*e* çue avec grand plaisir»
— VOUS me flattez, mes pères; quant au but de mon importunité, que vous savez déjà par un de vos quêteurs trouvé sur la roule, le voici trés-précis et trés-clair. Le général Maurice-Mathieu, de qui je suis Tami dévoué, manque d'argent; il m'a prié de lui en procurer. Je sais que votre communauté est riche, je suis donc venu vous en emprunter.
— C'est donc uu emprunt?
— Rien que cela.
— Avec intérêt légal et garantie?
— Rien n'y manquera. Pour intérêts, je vous promets d'empêcher mes bandits de fouiller dans vos caves et dans vos réfectoires; pour garantie, je vous donne ma parole que, si vous vous exécutez bravement, pas un seul coup d'escopelte ne sera tiré, pas uu seul stylet ne sortira de sa gaine. Vous savez, mes révérends, si j'ai jamais trahi ma promesse.
— Ce n'est pas ainsi, commandant, que nous espérions conclure le marché. Mais enfin, puisque vous avez reçu des ordres à cet égard et que tout inférieur doit obéissance à son supérieur, dites-nous la somme exigée, et nous verrons si nous pouvons vous la fournir.
— Et vous, dites-moi, je vous prie, jusqu'où vous pouvez aller.
— Hélas ! les temps sont durs et la misère est partout.
— A qui le dites-vous .'
— Eh bien ! en nous immolant comme des martyrs, nous irons jusqu'à deux mille piastres.
— Ecoutez-moi, révérends, dit Pujol en se croisant les bras, car ceci est grave. Nous sommes tellement loin de compte, que toute discussion est désormais impossible. Je vais dire à mes gens de se préparer à l'attaque.
— Un moment. Combien demandez-vous?
— Cent cinquante mille piécettes.
— Vous ne les aurez jamais, à moins que vous ne fassiez fondre les candélabres et les vases sacrés.
— Nous les fondrons.
— Et les crucifix aussi?
— Les crucifix et les vierges, et tous les saints et tous les ornements.
— Dieu vous frappera dans sa colère.
— Dieu ne pense pas plus à moi que je ne pense à lui : nous sommes quittes; mais, comme vous ne Têtes pas avec Maurice-Mathieu, souffrez, mes révérends, que je prenne" congé de vous et que je me mette à la besogne.
— Songez-y bien, Pujol, la communauté est nombreuse, les portes sont solides, les murailles hautes; il y a là aussi de belles et bonnes armes, des gens courageux que le ciel soutiendra.
— Voilà qui me décide. Je ne me suis pas encore battu contre le ciel, je veux en tàter. Quant à vous, comme je veux vous épargner les angoisses d'un assaut et d'un carnage, soufflez que j'en use ainsi que je vais le faire, caria vieillesse est chose sacrée pour moi.
Puisj s'adressant à quatre de ses bandits qu'il désigna du doigt :
— Ilolà ! Jep, Thomas, Allogna, Salell, venez ici, coquins; saisissez-moi ces deux vénérables, priez-les de descendre avec vous ce petit monticule, approchez-les de deux oliviers aux troncs épais, et attachez-les là fortement, sans leur faire le moindre mal, le dos tourné au couvent, aGn que nulle balle ne puisse les atteindre.
Et continuant :
— Vous voyez, mes pères, que je fais ma besogne en conscience. Si je vous laissais libres, vous retourneriez peut-être chez vous, et il vous arriverait malheur. Si au contraire vous descendiez la montagne, vous pourriez être rencontrés par quelques-uns de mes maraudeurs, et ce se-
rait bien pis, ma foi. Respect et vénération aux rides et aux cheveux blancs !
L*ordrc de Pujol fut exécuté, les deux moines liés aux oliviers à l'abri des coups de feu, et la bande redoutable • s'achemina vers le couvent.
Les qioines étaient à leurs postes, et ils avaient fait leurs préparatifs de défense en hommes qui savaient à merveille quels ennemis ils allaient combattre. Avant la bataille, en effet, Pujol se montrait souvent généreux ; mais, dés que la première balle avait sifilé, il n*y avait guère plus de pardon à attendre, et toute prière de blessé ou d'agonisant mourait à la gorge arrêtée par le poignard.
Le choc des armes, les râles des blessés, le cliquetis des baïonnettes et des stylets, l'odeur de la poudre enivraient le commandant miquelct, et sa raison ne revenait que lorsque l'action était f.nie. Il y avait, comme je vous l'ai déjà " dit, du calme dans sa résolution, du sang-froid dans sa colère. C'est pour cela même qu'il était plus dangereux, et personne n'a jamais entendu dire qu'il eût fait grâce à quelqu'un au milieu d'une mêlée.
Les moines de la Trinidad étaient à leurs croisées bardées de fer, armés de fusils, de piques, de sabres et de poignards. A l'aspect de Pujol, qui se présenta sans une seule pièce de campagne pour le siège du couvent, leur audace devint insolente, et, avant de lancer leurs balles sur l'infernale troupe, ils vomirent sur elle d'horribles blasphèmes. Pujol et Beppa se tenaient en première ligne. Mathias et Saletas venaient de tourner la position et avaient reçu ordre d'attaquer par le jardin. Ils s'étaient renforcés du tiers des soldats, et le mot de ralliement des deux corps d'armée était Boquica, le surnom de Pujol.
— Vous rçndez-vous, canaille? cria d'une voix retentissante le commandant en mettant ses deux mains en entonnoir autour de sa bouche.
— Voilà comme nous nous rendons, répondit une terrible basse-taille.
En même temps eut lieu une décharge générale de mousqueterie.
— fin avant! dit Pujol, qui vit tomber quelques-uns de ses bandits ; en avant et aux grilles !
La troupe se rua vers les portes ferrées. Les crosses de fusil lieurtèrent avec fracas, les balles et troniblons firent sauter les fortes serrures, et la brèche devint bientôt praticable. Les grilles de fer qui formaient une seconde enceinte ne résistèrent pas plus longtemps aux efforts réunis delà bande écumeuse, et en moins d'un quart d'heure elle avait pris position dans le presbytère.
— Vite, dit Pujol, qu'on aille seconder Mathias et Saletas, et qu'on les prévienne par le signal d'usage.
Le sifllet retentit, un second sifflet du dehors répondit au premier ; les portes du jardin volèrent en éclats, et la seconde bande se joignit à la première. Là encore Pujol, généreux pour la première fois, car il tremblait toujours pour Beppa, proposa aux moines de cesser le combat à peine commencé; mais il lui fut répondu par une grêle de balles, et Beppa fut blessée à l'épaule. Â la vue du sang qui coulait de la blessure, Pujol furieux tira son poignard et s'écria : — Enfants ! deux onces pour chaque cadavre de moine. Enfants ! malheur à celui d'entre vous qui fera grâce!
Et, prenant aussitôt sous sdu bras gauche sa fidèle compagne insensible à la douleur, il s'élança le premier vers les portes des cellules et vers les corridors.
Pas un moine ne s'y trouvait.
Il court à l'église, à la sacristie, même silence.
U vole au réfectoire... tout est calme.
Sa troupe fait halte; il lui ordonne de se taire; il lui défend de respirer. Un bruit sourd se fait entendre : Pujol s'agenouille et appuie son oreille sur les dalles de l'église.
— Là, lé ! s*écrîe-t-îl avec rage; ils se cachent dans les caveaux, côte à côte avec leurs morts : qu'ils ne les quittent plus, enfants ! Soulevons ces pierres tumulaires ; voilà des échelles, des cordes, des ilamheaux. Aux catacombes! Piquez, taillez, trouez. Une poitrine de moine ne peut ébrécher un poignard. Frappez, et point de pitié.
L'église frémit dans ses voûtes souterraines. Le sol est fracassé, ouvert, les pierres brisées, et les sinistres et ténébreux corridors ouvrent leurs gueules béantes. A la lueur des torches les squelettes adossés aux murs tout moisis s*y dessinent d'une manière hideuse; les tombeaux projettent au loin leurs ombres fantastiques qui dansent comme des apparitions lugubres. Quelques hardis miquelets n'attendent pas le secours des cordes et des échelles; ils s'élancent et roulent dans Tabîme où ils sont accueillis par les balles saintes des moines. Pujol se précipite, et avec lui Beppa armée du stylet aigu.
Ainsi que des fantômes irrités, tous les autres soldats se glissent au milieu des catacombes et se placent en ordre de bataille en arriére de leur chef pareil au génie des ténèbres.
De l'autre côté sont les moines tremblants, et les tombeaux régulièrement échelonnés séparent de leur ligne blanche les deux hordes de combattants.
—Les voilà donc en face de mon poignard ceux qui ont blessé ma Beppa ! s'écrie l'indompté capitaine : dix onces maintenant pour chaque cadavre de moine !
Une décharge de fusils, de pistolets et de tromblons ébranle la voûte, des hommes crient, tombent et se relèvent, d'autres se traînent, se roidissent, expirent et sont foulés aux pieds. C'est l'instant du poignard et de la baïonnette, jeu terrible auquel les soldats de Pujol ne connaissent point de rivaux. Ils bondissent furieux sur les religieux agglomérés les uns sur les autres, mais inhabiles
déjà à se défendre. Chaque coup perce une poitrine, chaque poitrine percée cesse de battre; on se courbe pour échapper au fer d*un adversaire, on se prosterne pour implorer sa pitié, on râle, on se débat, on meurt; ce n*est plus un combat, c'est un massacre, un charnier à la lueur des torches, et bientôt il ne reste debout dans les souterrains de la Trinidad que les soldats de Pujol couverts de sang et d*écume.
— Fouillez, fouillez encore, s'écrie le capitaine, dont le poignard est ébréché.
On ouvre les tombeaux. Un moine s'était couché à côté d'un autre moine enseveli la veille.
-r Que tu es bien là ! lui dit Pujol en lui crachant à la face et en reconnaissant celui qui a blessé sa Beppa. Bestes-y donc, puisque tu as toi-même choisi ton cercueil !
Et le redoutable stylet se plonge jusqu'à la garde et disparait dans les flancs du moine immobile pour l'éternité.
— Est-ce tout? dit enfin le terrible miquelet en brandissant son arme fumante.
— Oui, tout, répondit Saletas se relevant blessé du milieu des cadavres.
— Tout, ajouta Mathias en ceignant son front déchiré d'un bandeau de toile.
— Tout, dit aussi Francisco Marini en se signant avec son stylet ensanglanté.
— Eh bien ! non, poursuivit Pujol, ce n'est pas tout; qu'on entasse ces cadavres de chiens et que la torche les consume.
Ainsi fut fait, et l'embrasement commença au milieu d*un tourbillon de fumée noire et fétide.
L'armée de Pujol remonte, elle creuse partout, brise les meubles, envahit les cellules, perce les murs, visite les armoires, l'intérieur des chftsses saintes, et fait un butin de près d'un million.
— Le général sera content, dil-il, et vous aussi, mes braves companeros. Ne perdons pas une minute, remellons-nous en route, et chantons les louanges du Très-IIaut comme ils le faisaient ici tout à Theure
La blessure de Beppa n'était pas dangereuse, Saletas fut mis sur un brancard et porté par ses camarades, on délia les deux vieillards, qu'on amena prisonniers à Barcelone, et le soir même la terrible guérilla fit son entrée triomphante dans cette capitales aux acclamations de la foule.
La nuit, une éclatante lueur éclaira Thorizon et la cime des montagnes. C'était le couvent de la Trinidad qui s'écroulait dans les flammes.
La blessure de Beppa était plus grave qu'elle ne le parut d'abord; mais la courageuse guerillera avait une âme trop fortement trempée pour se laisser abattre par la douleur. Son existence aventureuse de jeune fille au milieu des bohémiens errants au travers des montagnes neigeuses de la Catalogne, ses bivacs si rudes dans les grottes humides de la Sierra-Morena, où son insouciante famille s'était abritée pendant plus d'un rigoureux hiver, l'avaient dotée d'une force de caractère et d'une énergie qui la rendaient inaccessible aux souffrances physiques. La vie de Beppa était tout intérieure ; rien de ce qui venait du dehors ne pouvait la toucher profondément, et la chute du monde l'aurait moins émue qu'une larme.
Menacer Beppa la gilana, c'était l'irriter et non la vain-
cre; la pner, c*éUiit remporler un facile triomphe. Un regard insolent la trouvait armée pour la défense, et le poignard tombait de ses mains à une parole suppliante. Beppa était le bloc de granit que les colères du ciel n*auraient pu ramollir. Beppa la bohémienne devenait, à un sourire, la tige flexible se courbant sous la brise du matin qui se réveille pour la caresser.
On ne comprenait pas que, venant de si bas, elle se fût dressé un si haut piédestal d'où elle recevait les adorations du peuple, des riches et des grands. El pourtant, sans cet orgueil, sans celte vanité de femme qui s'ouvre au culte des cœurs passionnés, la sauvage Beppa, Tintrépide gilana, se montrait sur les places publiques, aux revues militaires, aux promenades à la mode, et ne semblait même pas se douter de son empire sur la foule enthousiasmée.
Le chirurgien en chef de l'armée française lui donnait ses soins, et Pujol voulait payer ses visites en prince généreux.
— Si vous me refusez, avait-il dit au major, je croirai que c'est par fierté, il me serait même permis de craindre que ce ne fût par mépris, et vous m'en verriez cruellement blessé. Je sais bien que l'or d'un bandit perd de sa valeur en passant par ses mains ; je n'ignore pas qu'on regarde comme des reliques de l'enfer les vêtements du damné qui a vendu son bras et son âme aux ennemis de sa patrie, et que bien des hidalgos et des seigneurs français achèteraient fort cher les dépouilles de Pujol, fussent-elles trouées comme celles d'un mendiant de Séville. Mais je vous sais exempt de préjugés : major, je vous connais un esprit droit, je vous ai franchement appelé auprès de Beppa, et je n'ai de foi qu'en vous. D'un autre côté, ma femme se verrait privée de vos lumières, de votre habileté, et nous vous supplions de ne pas nous abandonner.
aoo pujoL.
— Pujol) avait répondu le docteur, vous appartenez à Tarmée; vous êtes ofOcier, votre femme si brave, si digne d'intérêt (car nous connaissons sa vie), est Française aussi par les services qu'elle nous a rendus. Nul de nous n'ignore ses aventures romanesques, ses longues pérégrinations; nous savons tous comment son amour pour vous a pris naissance, comment il s'est accru et consolidé. Dans nos veillées nous avons souvent parlé de son audace à la première apparition qu'elle fit à votre camp, et de son dramatique duel avec un de vos insolents officiers; la part glorieuse qu'elle se taille dans les escarmouches et les attaques des convois a souvent été l'objet de nos plus fervents éloges, et nous avons senti battre violemment nos cœurs au récit du péril imminent que vous courûtes, vous, Pujol, au milieu des neiges de vos montagnes, lorsqu'elle tua de sa main un brigand posté pour vous assassiner. Allez, allez, Pujol, votre Beppa fait rêver bien des têtes et agite bien des cœurs ; mais on sait tout votre amour pour elle, on est en admiration devant son amour pour vous, et il y a plus d'un rude combat dans les consciences pour vaincre une passion sans espoir. Tenez, commandant, moi-même, qui viens toucher sa main, compter les mouvements de ses artères, étudier la vie dans ses regards, j'ai été sous le charme comme tous mes camarades, et j'ai dompté mon amour en la voyant si orgueilleuse de vous. Je vénère votre Beppa, Pujol, et votre attachement pour elle n'est ni plus puissant ni plus saint que mon respect.
Les yeux de Pujol se mouillaient de larmes aux paroles du docteur, à qui il serrait affectueusement la main.
— Vous voyez donc bien que je ne puis accepter vos offres, poursuivit le major d'un ton cordial, et que je manquerais à mon devoir si j'agissais autrement que je ne le fais. Toutefois, pour vous prouver qu'aucun de mes senti-
ments ne vous est hostile, je vais vous adresser une demande.
— Je jure de ne pas vous refuser. Que désirez- vous?
— Votre amitié.
— Oh ! de grand cœur, major; elle vous était acquise déjà par la haute eslime que vous inspirez à tous ; elle vous appartient désormais par ia reconnaissance. Cependant j*ai le droit aussi de me montrer exigeant envers vous.
— Qu'altendez-vous de moi?
— J'ai promis avant de vous entendre.
— Je promets aussi, dit le docteur avec abandon.
— Tenez, major, voici une magnifique tabatière que j'ai trouvée daiis la cellule du révérend père de la Trinidad ; il est mort, il est brûlé, calciné, en cendres, il peut apparemment se passer de tabac. Acceptez ce bijou touché par un coquin et par un martyr, il vous portera peut-être bonheur.
— Des diamants autour!...
— Ces brigands de moines ne se refusent rien. C'est quelque noble duchesse qui aura donné cette boîte au révérend dont la fraîche figure était partout admirée. N'est-ce pas que vous acceptez ?
— Je craindrais de vous affliger, et je vous l'ai dit, je suis votre ami.
— A la bonne heure. Et ma femme ?
— Soyez tranquille ; maintenant elle est hors de danger, et dans une quinzaine de jours elle entrera en convalescence.
— Vous a-t-elle dit qu'elle était enceinte?
— Je m'en doutais; et, puisqu'il en est ainsi, je vous conseille, Pujol, de la tenir pendant quelque temps éloignée du théâtre de la guerre ; il y va de sa vie. Les émotions de vos combats ne sont pas jeux assez futiles pour
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laisser Tâme en repos, et c*est d'n repos surtout qu'il faut à votre Beppa.
— Major, on m'a assuré qu'on en parlait diversement dans Tarmée française. La calomnie- s'attaque à tout et à tous; que dit-on de ma femme? Pardon, mais je n'adresse cette question qu'à ceux en qui j'ai foi. Je sais qu'il est fort téméraire à un mari, à un chef de guérilla surtout, en un mot, à un bandit, d'aller ainsi au-devant d'une confidence exigée d'un homme loyal ; mais je vénère tant ma Beppa, que e questionne sans peur. J'attends.
Le docteur laissa poser sur ses lèvres un sourire in>perceplible qui n'avait rien d'offensant pour le commandant miquelet, et répondit avec franchise :
— Les jeunes gens l'aiment en silence, les hommes foits la vénèrent ; tous l'admirent.
— Et ils ont raison, continua Pujol en haussant fièrement la tête; cette femme-là, major, consolerait de toute disgrâce, de tout malheur. L'amitié de cette femme, c'est l'air frais des montagnes sur un front dévoré par le soleil, c'est la brise qui pousse le navire dans le port, c'est l'escopelte atteignant la poitrine ennemie. L'amour de cette femme, c'est le poignard qui fouille dans le cœur d'un lâche ; c'est un baume sur une plaie brûlante, c'est une vengeance obtenue. Oh ! major, que Marcelino Ferez, l'infâme ravisseur de ma sœur bien -aimée, me soit livré un jour, et Pujol le chef de bandits, Pujol le renégat politique, Pujol rnntechrisl, comme disent ces cagots d'Espagnols, aura goûté les deux plus grands bonheurs dont puissent jouir les hommes ici-bas. Tout ! tout! excepté Beppa, à qui me livrera Marcelino Perez.
— On nous a dit qu'il était mort quelque temps après son crime,
— Il n'est pas mort, il ne peut pas l'être. Un scélérat comme lui ne doit mourir que daniç les tortures, et l'enfer
me réserve à coup sûr le droit de le châlier ua jour. Ne m'avez-TOus pas vu Tautre soir passer sous les allées de la Rambla, tenant orgueilleusement une vieille femme sous mon bras?
— Oui.
— Ëh bien f cette vieille femme, c'est ma mère , ma bonne mère, qu'un misérable a frappée dans ce qu'elle avait de plus cher au monde; cetle mère, voyez-vous, c'est une âme comme il n'y en a pas sur la terre, et, cé~ qui prouve qu'il n'y a point de Dieu, c'est qu'elle prie et pleure sans cesse, c'est que j'ai un poignard à la ceinture, c'est que ma sœur a été outragée, et que Marcelino Ferez m'échappe encore !
Pujol se frappa violemment la tête, répandit quelques laimes et tomba sur un siège.
■— Je n'ai point de remède pour vos douleurs, lui dit le major avec une extrême bonté, et le temps seul peut cicatriser vos blessures. Espérez.
— Oh ! le temps est impuissant â guérir ces plaies, le fer qui les ouvre peut seul les fermer.
— Adieu, Pujol, à demain.
— Adieu, major.
Beppa ne tarda pas à ressaisir ses forces et sa santé, et comme nulle action militaire probable n'exigeait de quelque temps encore le secours de la terrible guérilla de Pujol, celui-ci se décida à envoyer sa femme à Gérone cbez un de SCS parents en qui il avait toute confiance.
— Il faut nous séparer, Beppa, lui dit-il avec la plus vive tendresse : ta Fanté affaiblie a besoin de calme, tu te dois au boniieur de notre enfant qui ne vivrait pas au milieu de nos agitations politiques. La vie de miquelet ne te va plu?, et quelque douleur que j'éprouve de celte séparation, il faut l'accepter comme un sacrifice fuit à notre fils.
— Tu le veux, dit Beppa avec une grosse larme dans les
yeux, j'obéirai; mais sois-en sûr, Pujol, les lourmenls de l*abseiice me seront plus funestes que les fatigues de la guerre. Ta présence seule me soutenait; mon énergie va s'éteindre, et je le croirai toujours sans défense au milieu de tes ennemis.
— Je le promets de te rappeler au premier signal, au premier péril, dit Pujol eu lui serrant tendrement la main.
— Quand faut-il nous quitter?
— Demain.
— Séparons-nous aujourd'hui, Pujol, â l'instant même, si cela se peut. Tu viens de me frapper au cœur, le mal est fait, le contre-coup me tuerait. Si je n'étais que ta maitresse, je resterais; je suis ta femme, je pars.
— Crois-tu donc que je ne souffre pas autant que toi de cette dure séparation?
— Non, Pujol, il y a des douleurs de femme que vous autres hommes ne comprenez pas. Mais tu dis qu'il faut que je m'éloigne, j'obéis.
— Gérone est fortifiée, elle est à deux pas d'ici, à peu de distance de Besalu, mon pays natal, où j'ai envoyé ma mère; la Catalogne se repose; je le rejoindrai bientôt à Gérone, et nous ne nous quitterons plus.
Tout fut prêt le soir pour le départ de Beppa. Elle s'é loigna escortée par quatre des plus intrépides miquelets de la guérilla, et Pujol, après l'avoir accompagnée à quelque distance de la ville, rentra pour recevoir les félicitations de Maurice-Mathieu â qui il avait remis la plus grande partie du butin fait à la Trinidad.
La prise avait été trop bonne pour que la ration du capitaine nel ui permit pas de se jeter dans quelques dépenses extraordinaires : Beppa emportait avec elle deux, mille piastres, et Pujol, qui rêvait toujours à sa vengeance, avait expédié dans toutes les directions des hommes hardis, intelligents, les uns déguisés en mendiants, les autres en
LtS DEUXxPÔTENCES. 205
chanteurs nomades, pour aller à la découverte de Marcelino Ferez.
D*aulrè part, les bulletins de la grande armée de Napoléon semblaient présager une prochaine catastrophe, et le capitaine miquelet craignait d'être forcé de quitter TËspagne sans avoir châlié d'une manière éclatante le misérable Ferez. Barcelone s'agitait sourdement, Figueras, Rosas, Palamos, faisaient entendre de redoutables menaces; les Français, placés sur un volcan, altendaicnt avec anxiété le moment de l'éruption, et le drapeau tricolore, qui flottait encore sur le MontJouy et les citadelles catalanes, semblait s'agiter dans un ciel ténébreux.
Au sud et à l'ouest, les sinistres avertissements ne manquaient pas non plus : les armées de Soult, menacées par les Portugais et les Anglais, commençaient à battre en re* traite sans pourtant être jamais vaincues, et Ton voyait en face de Barcelone toutes les chaloupes britanniques se détacher des navires mouillés au large, bisser leurs voiles insolentes, courir sur la terre, l'aborder et jeter de toutes parts des cléments de discorde et de rébellion.
Déjà de sanglantes réactions avaient eu lieu; déjà, rivales de la formidable guérilla de Pujol, d'autres guérillas s'étaient formées sur les crêtes des montagnes et la tranquillité ne régnait plus que dans les villes militairement occupées.
' Toute promenade à quelque distance des remparts devenait périlleuse; le laboureur cachait dans les sillons et dans le tronc des arbres le poignard et l'escopette, et plus vous receviez de témoignages d'affection, plus vous aviez à craindre pour votre vie. Les potences, impuissantes à réprimer les assassinats, se dressaient sur les places publiques: l'agonie de nos conquêtes était marquée par des désastres pareils à ceux qui avaient présidé à leur naissance. Espagnols et Français ne fralcrnls:\ient plus dans les pro-
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menades; Ton se fuyait avec des sentiments de défiance d*aiitant plus à craindre que la haine du vaincu avait été plus longtemps maîtrisée par la terreur, et l'on ne voyait plus à côté des Français que les Catalans trop compromis dans le passé pour oser espérer le pardon au jour de la retraite.
Dans ces conjonctures difficiles, le général en chef cherchait un appui chez tous les hommes de cœur, et il n'oubliait pas Pujol, dont il connaissait le dévouement fanatique, îl l'envoya chercher dans son quartier.
— La crise est rude, lui dit-il ; est-ce que vous croyez â un soulèvement général?
— Non^ monsieur le gouverneur; les Catalans sont braves, mais trop paresseux : si Ton se battait d'un lit à l'autre, à la bonne heure ;^ le soldat est forcé de se lever matin, et voilà ce qui me rassure.
— Pourtant, à notre arrivée?
— C'est vrai, il y a eu enthousiasme et énergie; mais la secousse a été si pénible, qu'on en garde partout un douloureux souvenir. On tuera nos gens égarés sur les routes publiques, il y aura aussi quelques assassinats dans les rues, et ce sera tout. Tenez, je connais si bien mes chers compatriotes que, si vous voulez les museler je vous en offre le moyen.
— Parlez.
— Arrêtez-moi, général, faites-moi traîner dans un cachot, dressez une potence, laissez-m'y suspendu pendant vingt-quatre heures, il y aura illumination générale en vo« tre honneur.
— Ce n'est pas ainsi que la France paye les services rendus*
— Eh! bon Dieu! la France de demain sera-t-elle la France d'aujourd'hui? Les gouvernements sont oublieux des bienfaits> les injures seules restent dans leur mémoire*
Quand vous êtes arrive, je vous ai volé un ou deux millions au plus et tué quelques centaines d*hommes ; depuis lorS; j'ai rempli vos coffres et sauvé plusieurs milliers de braves : on me demandera compte peut-être des premières victimes, et l'on m'enverra vite les rejoindre.
— Je serai là pour vous défendre.
— Eh ! qui vous dit qu'on vous écoutera et que vous n'aurez pas à vous défendre vous-même? Il est si aisé d'écraser un homme à terre. Ce n'est pas dans mes montagnes qu'on viendra me chercher, si jamais- on a besoin de moi en holocauste, c'est dans mon lit qu'on ira me surprendre.
— Vous êtes dans votre jour sinistre.
— Moi? point. Ce que je vous dis là, général, je me le suis dit du moment où j'ai pris les armes pour vous combattre, et si j'ai renvoyé ma fldéle Beppa, c'est dans la prévision d'une catastrophe prochaine et personnelle à laquelle je ne veux pas l'associer.
— Comment! Bepfa n'est pas à Barcelone?
— Non, général.
— Est-ce que votre amour pour elle?...
— De grâce, point d'accusation qui nous flétrirait, elle et moi. Notre attachement est inaltérable, elle mourra de ma mort comme je mourrai de la sienne; mais j'ai deviné que la réaction qui se préparait serait plus violente ici que partout ailleurs, et j'ai envoyé ma femme à Gérone, à peu de distance de ma vieille mère. Gérone est paisible encore, et j'irai rejoindre ces deux objets de mon affection dés que Votre Seigneurie pourra se passer de mes services.
Un ofGcier du ))oste entra.
— Général, un mendiant désire vous parler; il sait que Pujol est auprès de vous, et il demande à être introduit.
— Faites entrer.
Un homme vêtu de haillons se présenta appuyé sur un bâton noueux.
— Ciel! loi ici, Jep! s'écria Pujil épouvanté en reconnaissant un des quatre miquelets qui avaient escorté sa femme.
— Oui, moi, dit celui-ci en se redressant et d'une voix rapide, moi qui me suis échappé pour accourir vers toi.
— Un malheur, n'est-ce pas?
— Un malheur horrible.
— Parle, parle, tu vois que je suis dans l'enfer.
— Nous étions près de Gérone; ta femme jette quelques pièces de monnaie à une bande de gueux agenouillés sur la route et chantant des cantiques. Nous faisons halle pendant quelques instants; eux, ils se lèvent pour nous bénir ; c'étaient des guérilleros déguisés. Beppa veut se défendre; elle frappe, elle joue du stylet comme tu sais, elle est désarmée; mes compagnons meurent sous le poignard, moi je m'échappe, je me cache dans les montagnes, je les suis à la piste, et je les vois entrer â Besalu, ta ville natale. Que dois-je faire? ^
— Me suivre, me suivre avec le poignard et l'escopette. Adieu, général, je Vole à Besalu, et malheur à celte race maudite, si ma fidèle Beppa et ma mère y ont reçu quelque outrage !
La bande de Tujol fut bientôt sous les armes.
— Enfants! dit le capitaine à ses guérilleros d'une voix rapide, Beppa vient de m'étre volée. Votre amie Beppa a été lâchement attaquée sur la route de Besalu au moment où elle répandait des aumônes; il faut que vous nous retrouviez notre amie à tous, il faut que vous me rendiez ma femme à moi seul. À Besalu, enfants!
La bande répéta le cri de son capitaine, prit la route de Besalu, et Pujol à leur tête, haletant comme une bête fauve, jetait çà et là ses regards de vautour pour chercher des victimes.
La route fut bientôt franchie : les soldats de Pujol, ra-
pides comme le milan pour le pillage, étaient Touragan pour la vengeance ; et la nuit qui suivit le départ de Barcelone, ils se trouvaient campés à quelques centaines de pas de Besalu, dans le lit rocheux d'un torrent à sec Piyol leur ordonna de s'arrêter là , de ne point faire de bruit et de bien aiguiser leurs poignards. Il serrait la main aux plus braves, il disait des paroles affectueuses aux moins déterminés, et avant tout il les exhortait à ne pas faire grâce.
—Songez-y bien, camarades, ils m*ont enlevé ma Beppa, Beppa votre compagne de dangers, celle qui prenait toujours votre défense quand j'ctuis irrité contre vous. Frappez fort , mes amis , ce village est de trop en Espagne si ma mère ou ma femme y a reçu queb^ue outrage; il ne faut pas y laisser pierre sur pierre. Beppa est jeune et belle, tuez tout ce qui est jeune et beau ; ma mère a des cheveux blancs et des rides au front, tuez tout ce qui a des rides au front et des cheveux blancs. Après le fer et le plomb la flamme, et vous serez bénis ! Quelques-uns d entre vous ont un Dieu , ils peuvent compter sur une éternelle récompense; les autres trouveront dans leur Ame et dans mon amitié le prix de leur dévouement et de leur énergie. Le massacre est parfois une vertu, Tincendic peut être une action généreuse, et vous savez que le feu purilie. Besalu est souillée d'une large tache sang : purifiez Besalu, mes braves guérilleros , et Pujol, votre capitaine, n'aura pour vous, à l'avenir, que des paroles d'affection et de reconnaissance. Maintenant, ne bougez pas, poursuivit-il en essayant de se calmer, je vais seul à la découverte , mais tenez l'oreille prête à mon signal. Mathias, Saletas, je compte sur vous.
Pujol, à demi couvert de son manteau brun et armé jusqu'aux dents , s'avança à pas de loup vers la ville silen« cieuse. Tout y dormait comme si la veille elle n'avait été
témoin d'aucun sinistre événement, comme si dans le jour elle ne devait être témoin d'aucun horrible sacrifice. La nuit était obscure, et cependant une légère teinte de pourpre colorait déjà T horizon. Pujol entend prés de lui les pas précipités d'un homme sifflant une gaie segadilU^
— Aour, caballero.
— Buenos Dias, senor.
— Où va sa seigneurie?
— A deux pas d'ici, pour une fête. Et le cavalier'
— A Besalu, pour des affaires de son négoce.
— Vous n'en ferez guère aujourd'hni.
— Pourquoi ?
— Ah! c'est bien simple; je viens de graisser deux cordes et je ^ais les nouer aux deux potences que j'ai plantées ici tout prés hier soir.
— Et ces deux potences, pour qui?
— Pour la femme et la mère d'un scélérat... de Pujol. Pujol frémit, ses dents s'entrechoquèrent violemment et
une sueur livide inonda son front.
— II paraît que vous le connaissez, poursuivit le bourreau, car le nom seul de ce coquin vous a fait peur.
— J'en ai entendu parler; mais de quoi sont coupables la mère et la femme de ce bandit ?
— La première de l'avoir mis au monde ; la seconde de lui donner un fils.
— Parbleu, je verrai la double exécution, et je vais faire route avec vous.
— Est-ce que vous êtes du métier ? dit celui-ci d'un ton de voix fanfaron.
— De quel métier?
— Je suis le bourreau de ce canton , et si vous vous y connaissez un jteu vous verrez que je ne manque pas souvent mon homme.
— Oui, vous paraissez fort habile.
— Aussi je ne vous conseille pas d'avoir jamais affaire à moi.
— Ni vous à moi, répliqua Pujol, oubliant le rôle qu'il s*était imposé.
— En effet, poursuivit le bourreau, je ne vous avais pas encore étudié ; mais vous avez des yeux qui lancent des éclairs, vos lèvres sont tremblantes, vos poings se crispent, et vous êtes armé jusqu'aux dents.
— C'est que je voulais me tenir en garde contre la bande de Pujol qu*on m'a dit rôder dans les environs.
— Vous n'en avez rien à craindre aujourd'hui , car, avant-hier, elle a été passée au fîl de l'épée à Barcelone et son capitaine pendu comme un renégat.
— En êtes-vous sûr?
— Comme de mon salut éternel ; aussi sûr que je vous vois. J'ai même été chargé d'en informer sa femme ce matin dans îe cachot. La malheureuse n'a pas poussé un soupir, n'a pas répandu une larme ; à peine a-t-elle prononcé un mot ou deux.
— Lesquels?
— Je crois qu'elle a marmotte : Il sera là,,. Elle voulait dire sans doute en enfer.
— Oui, c'est probable, il sera là ; elle a bien dit.
— Mais cessons cette conversation , car elle vous rend blême comme si Pujol veillait autour de nous et nous écoutait.
— Qui sait? peut-être nous entend-il, le damné. Il a été pendu en effet à Barcelone, comme vous venez de me le dire, mais il a fait un pacte avec Lucifer...
Le bourreau se signa.
— Et l'on assure que deux heures après l'exécution le cadavre du bandit a disparu sans que le corrégidor ait jamais pu le retrouver. La Catalogne est bien heureuse d'être purgée de cet antechrist qui a brûlé tant d'églises.
— A qui le dtles-vous? Au surplus, voici les potences, j'entends déjà les cloches qui bourdonnent ; la foule va accourir, je rae mets à l'ouvrage.
— Faites-le solide, car il vous arriverait malheur.
— Tenez , touchez ces deux cordes, comme elles sont lisses, ça va serrer mieux que le garotte le plus fort.
— Aour, caballero.
— Aour, puisque vous ne voulez pas rester à la fêle. Pujol s'éloigna. Ses jarrets nerveux ployaient sous lui,
les battements de son cœur brisaient sa poitrine et une sueur glacée inondait tous ses membres.
— Pitié ! oh ! pitié, mes amis ! dit-il en arrivant auprès des siens qu'il venait de rejoindre. Pitié! et que j'aie la force de vivre jusque-là. Dieu ! Dieu 1 je crois en loi si tu me permets de revoir ma vieille mère et ma jeune femme enchaînées Tune à côté de l'autre.
— Que dis-tu, Pujol? s*écria Saletas épouvanté de ces parôles.
— Oui, mon ami, ils vont les pendre, les pendre toutes deux, parce que la première est ma mère et que la seconde €St ma femme. J'ai vu le boucreau, je lui ai parlé, il est en ce moment à l'ouvrage. Lève-toi, Mathias, mon frère, toi Saletas* le voyez-vous aussi Fà-bas qui essaye le nœud fatal? mon Dieu! faites que je vive encore une heure! une heure de vie, et puis l'enfer pour l'éternité !
Pujol était pâle comme un cadavre et ses forces s'en allaient vaincues par l'énergie de sa colère.
•— Veux-tu que nous marchions avec toi ? lui dit son frère d'une voix martiale.
— Non, Mathias, je ne mourrai pas encore; il doit y avoir un Dieu pour le fils qui brûle de venger sa mère... Silence!... n'entendez-vous pas des cris farouches? oui, oui, ce sont eux.
Pujol bondit comme un chacal surpris et blessé.
LES DKUX POTENCES. m
— Vos poignards, enfants, sont-ils bien aigus? vos cœurs bien durs? Marchons, marchons à genoux et la tête baissée vers ces bourreaux; car ce sont des bourreaux aussi ceux qui accompagnent ma mère et ma femme... ilntendez-vous encore?... marchons, et silence....
Des torches funèbres répandaient nu loin une fumée noirâtre, la route était obstruée par toute la population de fiesalu vomissant. des outrages sur les deux victimes qui marchaient en chantant les louanges du Seigneur.
Pujol tombe dans les bras de Saletas.
— De la vengeance ! lui dit celui-ci tout bas & Toreille. Pujol se retrouva debout et terrible.
— Vois-tu, Mathias, point de prêtre lâ-bas... ils ont bien fait, ma mère et Beppa n*en ont pas besoin pour apprendre à mourir... Les vois-tu, mon ami?... regarde, mes yeux se voilent, il fait nuit.
— 11 fait jour, s'écria Mathias , car je vois ta Beppa et notre mère enchaînées toutes deux, et elles nous cherchent sans doute; les voici, les voici! elles touchent presque à la potence; on les frappe ! on les outrage!
— A moi, mes braves! s'écria Pujol d'une voix retentissante; à moi, mes guérilleros ! à moi, mes nobles bandits ! et point d'escopettes, vous pourriez atteindre ma mère ou ma femme.
Les soldats de la guerillera se ruèrent sur le cortège comme une horde de loups sur un troupeau de brebis; la foule veut fuir, elle est bientôt tournée et forcée de s'arrêter.
— Â genoux, canaille, à genoux! et toute tête qui dépassera ma ceinture tombera dans le sable.
Les miquelets ont mis en joue la foule tremblante ; Pujol s*est élancé vers sa mère d'abord et puis vers sa femme dont il a brisé les liens.
•— Â moi mon poignard, Pujol! s'écria Beppa.