II PREFACE
» édifice basé sur l*amour de l'indépendance, base j» fragile qui ne ta^e pas i. s'écrouler et ne laisse » i la jenne imprudente qu'une Tie d'amertume
» et de regrets. » ^ Tel est le canevas sur lequel a été fbit Puldiérie. Béunir tout cd que le roman de nos jours a déplus émouvant, avec ce que la morale cbrétienne a de plus pur: tel a été le but de l'auteur dans ce petit drame de la lie intime ; étude tout à la fois sévère èt passionnée qui frappe rimagination, captive l'intérêt, et laisse à l'esprit et au cœur les enseigne* ments les plus graves. Cet ouvrage -est destiné, nous l'espérons, à produire quelque bien, puissions-nous y coopérer» en rajoutant à la collestio0| des lectures morales et littéraires que nous pa«' l)lions sous le titre de Bibliothèque Saini-Germain.
PULGHÉRIE.
rULCHftlIB OB TBIVOT A GBGIIB MAQ BUCGLBUGfl»
Tornoy, 15 septembre 1781.
Que ta lettre, chère Cécile^ ma fait de biea 1 tu me deoiEDdes si je me souviens du couvent et de Dotre amitié, vieille déjà, quoique uous soyons si jeunes, et si Taffection et la confiance que tant de fois nous uous sommes promises eiistent encore dans mon cœur comme dans le tien? Ah! peux-lu en douter ? Puis- je oubUer ces moments radieux de Tadolescence, nos petites études, nos longs repos , nos promenades dans le jardin de Tabbaye» et l'amitié de sœur
PULGH£R1£.
que j'avais pour toi et que tu me rendais â bien ? Je Tiwais cent ans et je serais la plus heureuse des créatures que je n'oublierais pas ce temps-là : quel dommage que ce soit du passé I Hélas! faut- il le dire? l'avenir ne me promet rien qui égale un seul de ces beaux jours que tu me rappelles et dont j'ai gardé un si profond souvenir ! Lorsque je serai à la fin de ma vie, il me semble que je De dirai à personne, hormis à toi, Cécile, ces mots si doux et si pleins de chosesl Te souviens-tu? — Tu me fais mille questions auxquelles je vais tàcber de répondre» mais à charge de revanche : je t'envoie un tableau d'intérieur, à condition que tu en feras autant, et que je recevrai à mon tour le mitoir magique qui me fera voir ta maison et ta vie. Pendant que tu es retournée dans ta petite ville d'Agde» aux bords de la Méditerraoée, et si loin de moi, je suis revenue dans la demeure paternelle, ôms ce vieux château (le Ternoy-Foiilaine, dont je t'ai parlé si souvent , et je suis au fond de la Fiaudre pendant que lu es au bout du Languedoc. Prends la carie, cherche tout au nord, voilà Lille, non pas le beau Lille baigné par la Sov^
^ULGHËR».
gue, mais LUle en Flandre^ la yîSle des comtes et des ducs ; remonte encore un peu plus hautj clierehe un petit bourg qu'on appelle Roubaii» et qui appartient à MM. de Soubise ; c'est près de là^ sur la fhmtière, qu'est situé le diàteaa de Teruoy, au milieu de ces plaines monotones et fertiles qui font la richesse des propriétaires et la désolation des geûs de goût. Ou arrive chez nous par une route carrossable frayée dans nos bois ; un donjon percé de meurtrière^, un pontlevis, restes des fortifications d'autrefois, donnent entrée au ehâteau, que de larges fossés environnent. Cest une belle demeure, un manoir seigneurial dont mon ptee est fi^ à juste titre, et pourtant, Cécile, j'aimerais mieux habiter une de ces fermes au toit rouge, une de ces pauvres cabanes même , couvertes de mousse, dont les laborieux habitants m'envient pentr être... Pourquoi? diras-tu. Ah! Cécile, si tu n'étais pas si loinl si je pouvak te parler 1... Mais reprenons. Le château est spleudide, rien n'y manque : sveltes tourelles, grandes salies imposantes, beaux meubles d'aujourd'hui, vieux portraits d^autrefois, cour d'honneur entourée
pulgherie:
d'orangers et de niy i tes, chapelle recueillie, ^aste parteiTe avec ses corbeilles fleuries et ses cascades jaiilissaotes, bois épais où s'ébaiteut les chevreuils, tout est beau, charmant, et rien ne me réjouit ; la féte est dans la nature, elle n'est pas dans mon cœur.
Mes parents sont la bonté même et je suis leur fille unique. Tu connais ma mère, aimable, gracieuse, comme si elle vivait au milieu du inonde, et apportant dans notre solitude Fen* train et la gaieté qu^elle aurait dans un salon. Mon père m'inspire autant de tendresse et plus de crainte ; il est silencieux, grave, même parmi ses témdgnages d'affection ; je le vds peu d'ailleurs; il chasse, il visite ses terres, ou, enfermé dans son cabinet, il lit tout ce qui parait de nou* veau. Ma vie est régulière et douce,., si elle pouvait durer ainsi 1 Je me lève de bonne heure ; on m'habille , la messe que nous dit un religieux récoUet qui habite au château, le déjeuner, un peu de musique, un peu de broderie, me mènent jusqu'au diaer ; l'après-midi, nous nous promenons à pied dans les bois lorsqu'il fait beau, ou nous sortons en carrosse, ma mère et moi, pour
P.ULCHÉHIB, 6
faire quelques visites dans le voisinage ; parfois nous, nous dirigeons vers uoe de nos fermes»
nous 7 faisons collation ; le soir, je travaille à raiguiile, et, après le souper^ je joue du clavecin pour mon père, quFaime surtout la musique * de Uaiayrac. £q ce moment 1 ordre de nos journées est quelque peu interrompu, car la saison des chasses a amené grand monde au château... On m'interrompt: je te quitte^ ma Cécile, en ^embrassant mille fois. Ecris-moi : j'attends.
POLCnfiBlS.
CÉCILE A FIII.CléHIS.
Agde, 25 septembre 1781.
Ma belle châtelaine, j*ai reçu ta lettre avec joie et je l'ai lue avec inquiétude. Que se passe* t-il donc dans ton cœur? Tu es jeune, Lu as d'excellents parents, une grande fortune qui peut te
. permettre de faire beaucoup de bieu ; bien plus, tu es chrétienne, et tu pleures, et tu maudis presque le sort que le bon Dieu t*a fait, tu ne jouis d'jiucun des dons brillants que l'aimable Providence fa départis ! Qu^est-ce qui peut troubler une si calme, une si belle destinée? Képonds-moi, confie-moi tes peines ; sans doute, ce ne sont que des craintes vagues, des fantômes
' sans réalité, qui se dissiperont lorsque tu voudras leur donner un corps, mais prends garde à
8 PULCHÉUIE.
ces rêveries que la folle du logis enfante. Si tu crains, si tu espères» si un mouvement trop vif agile ton âme, cjnfie-toi à ta mère, Pulchérie, et si tu o'osaiSi couiie-toi au moios à ton amie, à ta Fœur... Je ne f en dis pas davantage, mais combien je vais prier pour toi I
Tu veux que je te parle de moi, de mes occuf> pations, du séjour que j'habite, que je te raconte îha vie enfin? Ha lettre, chère Pulchérie, n'est point datée d'un vieux manoir rempli de souvenirs de famille ; pauvres jacobites exilés, nous n'avons pas d'héritage sur la terre étrangère... La maison de nos ancêtres, qui se mire dans un lac de 'notre chère Ecosse, a passé en d'autres mains, et nos pères n'ont apporté en France que leur épée. Tu sais que mon père est au service du roi depuis sa tendre jeunesse; il a' commandé pour Sa Majesté la ville d'Sesdin, et C*est ce qui m'a valu le bonheur d'être élevée avec toi aux Bénédictines de Douai. Depuis, on Ta nommé au commandement de la ville et de ]a forteresse d'Agde, et nous habitons ce nid de vautours, bâti en noire basalte, qui domine k la fois la plaine et la mer* A nos pieds, nous
PULCUËRIE. 9
Toyons, nu midi Ja Méditerranée étxDcelante sons le soleil, ou bouleversée par de courts orages; au. nord, la ville noire et pauvre s'appuie contre les rochers que surmonte la cita<lrlle ; des montagnes pelées^ des champs poudreux» dévorés par le soleil, et où n'apparaît que de loin en loin la pàle verdure de Tolivier et le noir feuillage des mélèzes, forment notre horizon. Nous ne voyons personne ; il se passe des semaines sans que nous rencontrions d'autres visages que ceux des soU dats qui montent la garde sur les remparts; mais, je le confesse, cette solitude ne me pèse pas : la société si douce de mes parents me suffit ; et puis, j'ai beaucoup d'occupations 1 Je sou* lage ma mère dans les soins du ménage, j'aide notre unique servante, je travaille à l'aiguille, et, le soir, je chante à mes chers auditeurs quelques airs de la vieille Ecosse qui font pleurer mon père. Il ne se lasse jamais de m'entendre répéter le vieil air jacobite ;
Ncui ne rêwendront plwt
nélas I Pulchérie, le cœur de Texilé bat encore 80US l'uniforme Fofiicier français.
10 PULCHÊEIS.
YoiJà notre ^ie ; elle est heureuse dans sa médiocrité, animée dans sa solitude, échauffée par le soleil des saintes affections. Une seule chose me manque, c'est quetn saches, à ton tour, con* naître et apprécier le honheur que Dieu t'a donné.
A bientôt, anûe chérie, je Vembrasse comme je t'aime*
miBltHII A OtCILI.
Terooy» œlobre 1711.
N'as-tu jamais lu de rumaus ? non, je peûse.
Eh bien, Cécile, en Yoici ma qui n'a de roman • que le nom. Deux officiers, deux frères d'armes, oomme au temps de Tantique dieyalerie, étaient . unis par la plus étroite amitié. L'au d'eux, durant la guerre de sept ans, sauva la vie à l'autre ; ils résolurent de rendre plus intimes encore des relations que cimenlaient le sang versé et des périls affrontés en commun. Le plus âgé des deux avait un âis \ le second était sur le point do se marier; il promit d'unir sa première fille au fils de sou ami, et, dès avant sa naissauce, le sort de cette enfant se vit ainsi réglé par la volonté de son père» Elle naquit, elle vit, tu la connais^
12 ' PULGHÉRIE.
Cécile ; éUe s'appelle Piilchérie de Ternoy» et senti
fiancé, son maître, le comte Yves de Septmeries^ 'viendra ayant peu réclamer ea propriété , son esclave. Voilà le roman, voilà l'histoire, voilà le secret de ma vie. Je ne me suis jamais appartenue; avant de venir au monde , j'étais livrée à un inconnu, pour lui on m'a nourrie, pour lui on m'a élevée, pour lui j'ai grandi; mes pensées, ce qu'on appelle mes talents et mabeaulé ne sont pas à moi : ils sont à ce maître que je ne connais pas, mais dont je porte les chaînes, et qui, s'il reçoit ma main» ne daignera pas même me savoir gré de mon choix. Je ne suis pas libre. Ob ! si tu savais, Cécile, combien cette pensée m'oppresse I M. de Septmeries est dans les mers de l'Inde, à deux mille lieues de Ternoy, eb bien ! il semble que sa pensée et sa main pèsent sur moi, et qu'alors que mon cœur bat, que mon âme aspire à l'indépendance, son imoge se dresse, me glace, m'élouJle et me dit : — Tu es à moi 1 n'essaie pas d'aimer et de vouloir, tu n'es pas libre Ce joug m'est odieux, et rien ne pourra m'en ' délivrer. Je connais mon père et ma mère, leur volonté k cet égard sera inflexible... Plains-moi,
PULGHËRIE. ta
Cécile ; on plaint le prisonnier, on plaint le condamné qu'uu sort inévitable attend : plaiDS'joaoi donc !
Ce que je sais de M. de Septmeries n'est pas fait pour me rassurer; il est, dit*on, d'un caractère sévère, absolu, et d'une dévotion qui n'est plus de notre temps. Il se propose » lorsqu'il m aura épousée, de vivre dans ses terres, au fond des Yosges, et de ne s'occuper que de ses paysans. Quelle existence, chère Cécile, et j'en avais en« trevu une autre ! Âdieu.
PULCHÉRU*
PDLCISRIS ▲ CiCILS^
Temoy, octobre I78i.
J'ai commencé, j'acbèTerai. Les derniers mots
de ma lettre ont dû te faire penser, ma Cécile, que j'aYais au fond du cœur un autre secret plus cher que le premier. Oui, j'ai entrevu une meilleure destinée ; j'ai révé une union dont les chaînes m'eussent été douces comme tout ce que Je cœur accepte et bénit y et juge si j'ai maudit alors lesliensdont je suis garrottée ! Je suis semblable à Toiseau que retient un ûl : il s'envole, un instant il plane dans Pair, il entend de loin le gazouillement de sa compagne qui rappelle « il sait que là-bas, là-bas est son nid plein d'ombre et de repos, il voudrait y voler à tire-d'aile... Hais un mouYcment du fil le ramène vers la
PULCUÉRIfi,
terre... Adieu les champs, le soleil et les ombrages familiers : on le rentre dans sa cage; les enfants méchants le tourmentent... croisrtu que Toiseau vivra longtemps?
• Mais je divague. £coute. Je Vai dit que, durant la saison des chasses, un grand nombre d^ amis de mon père se réunissaient à Ternoy; la plupart, fidèles disciples de saint Hubert, partaient de grand matin, chassaient toule la journée, et rentraient pour le dtuer, mouillés, crottés, harassés et d'assez méchante humeur , jusqu'à ce que la bonne chère et le vin leur eussent rendu un peu de gaité. C'étaient.de fort bons conviYeSi mais des hôtes assez ennuyeux. Ma mère les supportait avec sa bonne grâce ordinaire; pourtant elle semblait appo^écier la société d'un jeune homme de ses parents, M. de Sainte-Brice, qui, souvent, ne suivait pas les chiens et les piqueurs et nous faisait compagnie au salon. Cécile, j'ai connu alors des heures qui ne reviendront plus. M. de Saiute Brice a une charge à la cour ; il vit dans le grand monde ; il est àla fois l'ami et le Mécène de ces hommes distingués, de ces novateurs dont les écrits vont remuer le
monde; son esprit étincelant et hardi leur doit, à ce qu'il assure, son émancipation ; mais ni la fréquentation du monde^ niTétude, n'ont altéré la force et l'ardeur de ses affections, et ses manières ont un charme et un naturel inexprimables» Ah 1 Cécile , ne t'étonbe pas de nies rêves : la vie ne serait-elle pas douce avec ,un pareil ami? I^s joies du cœur, ce qui fait qu*ou vit et qu'on aime à vivre, ne seront-elles pas le partage de la femme d'Albéric? £t moi, quel est le sort qui m'attend ?
A travers la distance qui nous sépare, je crois l'entendre; tu meblàtiies, tu^t'effraies... peutêtre as-tu raison... Mais ceux qui ont décidé de moi dès avant ma naissance, 4pn m'ont privée de ma liberté avant même que j'eusse reça l'être, Gëui-làn'ont-iispas quelque tort? Adieu, CédlCi adieu.
' . PcLcnÉRii!;.
Digiti^ca by Cjt.jt..'^tL
ciQiLi A pv&fliiin.
Chère Pulchérie^
Je ne saurais dire jusqu'à quel point ton long silence m'étonne et me fait peur. Tes dernières lettres m^avaient plongée dans de trop justes inquiétudes : tu joues avec le bonheur, enfant imprudente 9 tu te laisses égarer loin du ?rai chemin, et un jour; un jour peut-être, tu pleureras avec des larmes amères les biens que tu dédaignes aujourd'hui. J'ai entendu parler du comte de Septmeries par un officier, ami de mon père, qui a combattu avec lui dans l'Inde ; le comte est^ il est vrai, un chrétien austère (il fut un temps, chère Pulchérie, où ce titre eût été une recommandation à tes yeux), mais il est aussi
:o PULGIltelR.
un gentilhomme accompli, l'esprit le plus élevé et l'àme la meilleure. On m'en a cité de.s traits qui m^ont émue, car il est courageux et bon, sévère dans ses principes et pour lui-même, mais facile, indulgent, charitable pour les autres. Il est de ceuï qui savent combien il y a de gloire à é^e bon, comme le disait Philoctète. Te sou« viens-tu combien nous trouvions ce mot juste et beau lorsque flous le lisions ensemble dans Télémaque? Eh bien ! cet homme que les braves respectent, queles pauvres chérissent, cethomme au nom sans tache et déjà glorieux, c'est ton fiancé, celui que le bon Dieu te destine, et tu le refuses... Pour qui? Ton homme de cour si brillant, si spirituel, ce Mécène des beaux esprits, vois-tu, je m'en défie... Combien tu es changée depuis que tu le connais, dirai-je depuis que tu Taimes? Les chrétiens fidèles à la foi de leurs pères te paraissent trop sévères; tu crains la vie sérieuse d'une femme et d'une mère consacrée à sa famille et aux bonnes œuvres; tu désirw aller à la cour... Enfin tu ms des secrets pour ta mère... 0 ma Pulchérie, ma compagne bienaimée, ^ue fais-tu? oùvas»tu7 versqueiabime.*.
PULCnÉRIE. m
Je tremble, je prie pour toi» je prie ton bon ange de réclairer, de te conduire dans le droit cliemia de la vérité, qui sera pour toi celui du bonheur. Je t'en conjure, écris-moi, et dis-moi si tu peux, que tu as tout alloué à ta mère, que M. de Saiote- Brice est parti, et que lu allcnds en paix, avec confiance, le mari que tes parents t'ont choisi. £ci*is-moi, je suis extrêmement inquiète.
Ta C£ciLB«
PïïLCHiBIB *A CéCILB.
CaÉRË CÉGlLBf
Je suis si émue» si troublée, mon âme est tel*
lement reiuuée jusque dans ses profondeurs, qu'ilfaut que je t'écrive» et que, mémeà distance,
je déverse le trop plein de mon cœur dans le tien.
Oh ! que n'es-tu ici 1 Je vivais confiante, absorbée dans un bonheur que je n'ai jamais connu, lorsqu'une nouvelle que j'aurais dû prévoir m'arrdcha à ces rêves qui étaient devenus ma TÎe. M. de Septmeries revient^il est en Ëurope, avant peu de jours il sera ici I II a écrit à mon père pour lui rappeler leurs engagements, et mon père m'a dit avec joie, en m'embrassant : « Avant trois mois, Puichérie, tu seras mariée. Ton iiancé arrive. »
Ces paroles me navrèrent de douleur. J'avais espéré jusqu'alors... Quoi? Je ne saurais te le dm. n me semblait que Fabsence du comte devait se prolonger indéimiment, qu'un événe^ ment possible, mais improbable, m'aurait rendue libre, et que j'aurais pu avouer tout haut les secrètes préférences de mon cœur. Je serai trop faible, je le sens, pour lulter contre la volonté de mes parents, pour me dérober, par unè énergique résistance, à l'avenir qu'ils m'ont préparé; mais cet avenir , mais cette vie de mensonge, mais cette union forcée, je ne les accepterai jamais, et j'y saurai échapper! J'ai écrit, pour la première fois de ma vie, à Aibéric ; il est à Lille, chez l'intendant de la province ; je lui dis la ruine de nos espérances, et je lui demande ce qu'il faut faire.
Qadqiws bières idni laid.' VOICI SK BÉPONSB :
« Votre lettre me désespère. Nous serons done » à jamais séparés, à moins que votre courage
PULGHÉRIE. 2S
» el votre constance ne franchissent les obstacles, p A jamais séparés, Pulchérie ! Mais un mariage i> secret pourrait nous sauver de ce malheur pire » que la mort. Je serai celte nuit avec un prêti*e 1» dans la chapell^ de Notre-J)ame d'Asâstance, » située sur la lisière de vos bois... Yiendiez- 1» vous? Obtieodrai-je celte preuve de votre » amour et de votre confiance? Je la sollicite à D genoux... Celte nuit seule nous reste, demain • je pars pour Paris, où les devoirs de ma charge ^ me rappellent impérieusement» et le qomte n arrive 1 Ah* vous ne pourrez pas résister, à » moins qu'un nœud sacré ne nous lie ! Décidez » de notre sort, Pulchérie; j'ignore quel serait » le vôtre si nous étions séparés, le mien, je le 1^ connais d^avance..* Je ne vivrai pas sans vous, p je ne vivrai pas en vous sacliant la femme » d'un autre. »
Oh l Cécile, que faire ! Il a raison, je ne pourrai pas résister et il mourra de ma perte 1 four comble de malheur, il part... Je serai seule, abandonnée à une autorité tyrannique, condamnée à une union que mon co^ur repousse...
Je suis décidée, j'userai de la liberté que tout
PULORSRIE.
être humain a reçae de IMett» je m'affiraiidlirai
par un acte courageux des lieus et des devoirs que Pou teut m'imposer. J*ai répondu à Albérie^ J'irai.
Le lendonate*
Le nœud irrévocable est formé... Cécile, et j.e tremble et je pleure 1 Je veux tout te dire, iè passai la journée d^hier dans une agitation nerveuse* Je n'osais pas regarder mes parents, et les paroles les plus indifférentes me faisaient un mal ^ a&eux ; il me semblait qu'on allait lire mon secret sur mon visage. Les paroles aimables de mamère^ ses attentions, sa joyeuse confiance me 'remplissaient de confusion... Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à ses genoux et de lui tout avouer» mais la pensée d'Albàric, de fion désespoir, l'image de cette funeste union que je rendais inévitable enm'abandoonantàlavolonté de mes parents, les sentiments de mon propre cœur glacèrent Taveu sur mes lèvres. Un peu avant le souper, ma mère me fit approcher de soa métier à broder i elle avait^ tout le jour i para
PULGHCRIB.
Sfl
ooeupée d'un dessin qu'elle traçait sur le cauevas.
« Regardez, Pulchérie, » m'a-t'elle dit en levant .
' la mousseline qui cachait son ouyrage. le iris qu'elle avait dessiné le contour d'une chaise; au milieu se irouvait un bouquet de fleurs que surmontait une couronne comtale. — Je vais faire un iqeuble. complet que je vous destine, ma fille; vous l'emporterez dans les Vosges pour embellir votre vieux château. Yoyez, toutes les fleurs seront blanches, mais j'en varierai les espèces : roses, marguerites, pivoines, lis, muguets ; je brod^ti la couronne m or, le fond sera, cramoisi, à moins que vous ne préfériez le bleu céleste... Dites, mon cher cœur? — Ce qui vous plaira le mieux, maman, répondis-je d'une voix à peine intelUgible.— Et moi je compléterai le mobilier de votre petit salon , interrompit joyeusement mon père en se frottant les mains ; nous n'y mettrons que des dorures et du bois de rose... Je connais Septmeries, ma fille ; c'est une belle maison, un peu à la gothique, mais d'un
. grand air et d'une belle apparence... Un parc superbe, et un pays giboyeux, abondant. On piche là à Tépervier et on .chasse à courre. Nous
28 PULCaEElE.
nous Terrous souvent, soit ici^ soit dans vos montagnes, ma chère enfant. »
Chaque mot enfonçait le trait dans mon cœur, • mais chaque mot aussi me montrant combien était inébranlable la résolution de mes parents, fortifiait mes propres desseins. Cette soirée mor* telle finit enfin. Je rentrai dans ma chambre et j'appelai Rose, ma sœur de lait, qui, tu le sais, m'est si fidèle et si dévouée ; tu la connais, puisqu'elle m'avait suivie à Tabbayp; je lui racontai font' mon secret ; elle m^interroropait à chaque instant par des exclamations eQrayées, et toimême, Cécile , tu n'aurais pu employer plus de force, ni plus d'éloquence suppliante pour me détourner de mon projet. A chaque instant elle . répétaiti— Que diront Madame et M. le baron? 0 doux Jésus ! Mademoiselle, pensez-y bien 1 de si bons parents! Ils seront fous de douleur en apprenant cela...
J'étais résolue, èt sûre, malgré tout^ de IV veugle dévouement de Rose ; je la congédiai jusqu'à l'heure, Pheure prochaine de mon mariage. J'avais besoin d'être seule... Alors, Cécile, Telfro^ la douleur, les réflexions revinrent. Je pensai à
mes parents, aux tendres spins dont ils m'avaient entourée, à TaBiour earessant de ma mère, à raffeclion grave et profonde de mon père ; et, un instant j'iiésitai. Je me letai poussée par mi mouvement irrésistible; je voulus aller les ti!Quye]r««« . Je sortis de ma chambre ; j 'entendis des voix dans le cabinet de ma mère ; la portière tmisaéi&iian^'einpéchait pas de comprendre; mon père disait : ~ Je suis^fort aise que Septmeriés arrive : la téte.el le cœur d'une jeune ûUe sont toujours ea péril tant qu'une affection légitime ne les occupe pas, et, je Tavoue, les airs lanr goqreux de Sainte-firice ne me plaisent guère.— Vous auriçz cru ? -r- Hum 1 hum l ce que je sais, q^est que jamais ma fille, de mon consentement, n'épousera un autre que le lils de mon ami, et eela plus tôt que plus tard.««
J'en avais assez eiitemUi : ^*e me retirai lentemeut. Rose m'attendait chez moi, elle s'était procuré la clef du jardin. A cfttédema chambre, située à langle du château, se trouve une tourelle qui eon%ient un escalier; an bas de cet escalier est une porta qui conduit danâ le parterre, et c'était k def dficeitte>porte,depui8Crè&*longtemps ecmdaai^
Digiti^ca by te
10 ' PULCUÊEIË.
Dée, que Rose avait prise au milieu d'un vieui trousseau pendu à la cuisine. Le moment était venu : je me couvriâ d'une mante noire, et le cœur palpitant, maierésolu, je descendis les degrés. La porte glissa sans bruit sur ses gonds soigneuse* ment hqiiës ; nous traversàities to jardin et le pare , dont les sentiers bien connus ne nous oifrireni paa d'(distaele& À l'entrée du bois, UM ombre s'avança vers moi... une voix chérie prononça mon nom : c'était Albéiic I Q prit mon bras ët me conduisit rapidennent vers la chapelle. Il me parlait, CécUe, Qt j'6uUiais tout ; je ne Toyais qu'une chose : l'impossibilité de vivre séparés.
Une faible lueur briila tout à coup à travers lesarbreSi ^ Le prêtre nous allend, dit Albéric. T'ai-je parlé, Cécile, de cette antique chapelle, où, lorsque j'étais enfant, je portais des bootiuets et des guirlandes que nous suspendions, Rose et fuoi, à Fautei de la bonne Vierge? Bllefbf fondée, dit-on, par une de mes aïeules , dans un lieu déserl deeee domaioes» mais à la Notre oltetne éè Septembre, les paysans des alentours y viennent en pèieriDage& L'étréit «anetuaîre n'était éebdré que par deux pales flambeaux allumi^s à côté
PCJLGBfiRiB. .
de Tautel ; les ex-iroto d*argent «aspendiui aux
pieds de la statue de la Vierge jetaient de fai bles éclairsi mais l'image de Marie restait dans l'ombre, et, te Pavouerai-je, je n'osais, je ne pouT^ais prier. Je m'avançai tremblante vers Faute], mes genoux fléchissaient, et il se faisait • dans mon âme une lutte étrange entre la crainte et la résolution, entre l'attendrissement que me causait le souvenir de mes parents et les liens puissants de Tafiection qui m'entraînaient teni le seulhomme que je veuille accepter pour époux.. Ce combat violent ne fut pas long. Le prêtre sortit de la sacristie , revêtu de Taube et de l'étole; il vint vers nous, et« eu peu d'instants, nos promesses furent échangées et la bénédiction nuptiale prononcée sur nos tètes. J'étais la fenmie d'Albéric ! Nous sortîmes de la chapelle, et je le suppliai de me ramener aussitôt au château. Il senil>lait ivre de joie, et moi j'étais heureuse; il était près de moi et l'avenir nous appartenait > Arrivé près do pare, il tne seiïadans ses bras et me lit ses adieux. Oh 1 alors^ Cécile, ma force et mon bonheur s'év^ouirent ; j'avais oublié qu'il partait et que j allais rester ems protecteur^ sans
conseil, eten présence de mes parents ou trompés*
ou Irrités ! Je rentrai dans ma chamliro, appuyée sur Rose, et je ne sentis plus que la douleur de Pabsence, TclTroi d'une lutte terrible avec mes parents, et les justes terreurs d'une situation mystérieuse...
Je ne te dixai pas ce que j'éprouvai en parais-, sant le lendemain devant mon père et ma mère. . Aucun mot ne pourrait exprimer l'angoisse qu'un semblable secret fait peser sur ma vie. Le . souvenir d'Albéric même était impuissant à conjurer la tristesse et l'inquiétude dont j^étais oppressée. Oh! que les caresses de mes parents me semblaient ^mèresl que les témoignages de leur confiance étaient poignants pour mon cœuri Pourquoi mon père a-t-il disposé de moi dès avant ma naissance^ Pourquoi a-t-il garrotté une âme impatiente etûère? Il me semble que, libre, j'eusse été si heureuse de lui obéir I Hélus 1 c'ef t le joug qui m'a donué ia soif de la liberté !
Une circonstance encore m^a' attristée. Ce malin^ j'ai ouvert mon coUre à bijovL\ pour y cacher ramief.tt de noariage qu'Albéric levait passé à mon doigt. Un mouvemant m^ljicli'^it
POLGHËRIB.
fit tomber un médaillon attaché à une chaîne de Ycnise ; je le ramassai, et je reconnus le portrait du comte TTes, qu'il avait envoyé à aa fiancée alors qu'il est parti pour les Indes. Je jetai sur ce portrait un coup d'œil involontaire, e( il me sembla (folie de ma pauvre tête fatiguée î) que ce fier visage avait une expression de tristesse, et que ces yeux noirs et profonds me jetaient un regard de reproche. D Wres femmes, peut-être, eussent été orgueilleuses de porter son nom.,. Une autre, je Tesoère, le consolera de sa perte. Adieu, chère Cécile ; tu me blâmeras , je le sais, tu m'aimeras encore, n'est-ce pas ? Oh ! j'ai besoin d'être aimée 1 Je me sens si malheureuse et si abandonnée I Toi qui pries, prie pour ta
l'CTIiCUÉRIR.
yii
PULGHÀaiB ▲ CiCILff.
Ttfnoy, mars 1182
Ua CBÈRB CÉCOiK,
La crise immiuente que je redoutais s'est éloignée, je respire. Le comte de Septmeries, que Ton atteuddit de jour en jour, est tombé malade à Brest ; sa \ie D^est plus en danger^ mais la convalescence sera fort lougue, et je vois devant moi des jours et peut-être des semaines de tranquillité.
Cependant, peut-on appeler du nom de tran**
quillité la situation fausse et douloureuse où je me trouve 1 Ah ! . Cécile, que tu es heureuse de n'être pas obligée de feindre ! Tu te lèves, calme et souriante , la vérité préside à toutes tes paroles, tu reçois des bénédictions, et tu les mérites ; ton
8ft PULCHËRIB.
front ne rougit pas soub le baiser mateniel^ l'œil
ami de tes pai^eots lit jusqu'au fond de ta con-* science, tu ne tremUes pas diaque fois qu'arrive une lelire^ une visite; tu es daos la paix, dans une profonde paix* « . Heureuse, heureuse Cécile '
Nous avons reçu des nouvelles du comte de SepUneries par son Talel de chamlm ; la lettre de ce pauvre homme m'a touchée, et je dois convenir que celui qui inspire de tels sentiments à un inférieur doit être bon, généreux, et posséder une âme au-dessus du vulgaire. Mon père m'a montré cette lettre, en feisant Péloge du comte, en me citant mille traits de son enfance, de sa première jeunesse, qui prouvent un caractère élevé... Il n'aurait pas parlé de son fils avec . plus d'âme et de chaleur... Pauvre père !
Ta lettre, Cécile, tes énergiques reproches m'ont fait pleurer ; mais peut-être si tu avais lu au fond de mon cœur, si tu avais vu mes craintes, si tu avais connu celui à qui ma foi est désormais engagée, peut-être m'aurais-tu excusée... Cependant écris-moi, conseille -moi si tu le peux ; j'ai tant besoin de conseils et d'appui I
Les lettres d'Albéric que je reçois assez exac-
PULCHERIB.
temenl sont mon bonheur; elles ouvrent la porte de Taveair devant moi, Tavenir, où je me vois heureuse, réconciliée... aimée... Mais que de soucis me donne, d'autre part, cette correspon* dance clandestine 1 Et quand cette triste vie de vose et d'imposture finira-t-eiie I
Adieu , diète Cécile , pense à moi qui ne Voublie jamais.
PUidliRIS.
yiii
rULGHÉBIE A CtBIbB.
Ternoy, avili 4782.
Qu^il est difficile d'être contefU de quelg^*$in 1 Cette réflexion de La Bruyère se retrouve sous ma plume» ckère Céàie, mais ce Q'es^ pas à toi que peut s'adresser un reproche ; tu ne fais pas naître de tristes retours dans l'ànje qui te,chiéfit. L'amitié égale, fidèle, sans changement ejt sans nuages, n'apporte au cœur qu'une douce sécurité, mais elle n'a pas suffi 4 mon bonheur ; je Tai placé dans des sentiments plus exclusifs, dans me àiiection ardente, et je me demande déjà ^ j'ai trouvé ce que je cherchais. Si tu savais, iCécile, combien, depuis quelque .tenaps, les lettres d' Sibérie me donnent peu de satisfaction, combien peu elles répondent à ce que j'éprouve
moi-même I Courtes, enjouées, gracieuses, peufétre seraient-elles de fort jolis billets adressés par un mari à sa femme» durant une courte absence et dans une position ordinaire; mais nous! moi qui lui ai tout sacrifié 1 lui qui a obtenu ma main et ma foi, au mépris d un devoir fiaeréy gtàce aux déceTantes apparences d'un amour si profond et si tendre 1 lui m'écrira ainsi, sur le ton d'une glaciale plaisanterie ou d'une galanterie étudiée I Oublie-t-il donc ce que je souffire, ce que je me prépare à souffrir I Ne sait-il plus qu'S est mon unique appui sur la terre, et que si je ne puise pas dans son affection force et courage, je serai de toutes les créatures la plus misérable et la plus abandonnée ! J'étudie minutieus^Qient chacune des lettres qu'il m'écrit ; je la commente, je diercbeà en découvrir les sens cachést à lire enite les lignes, comme nous disions au couvent ; je me mets l'esprit à la torture, mais en tain ; je n'y trouve que froideur mal déguisée, légèreté poignante, habitudes d'égoisme et d^oubli, et je me demande si c'est là celui que j'ai tant aimé, celui qui m'a tant aimée ! Les doutes les plus cruels suivent la lecture de
PULGHËRIB. 41
ces lettres ; il semble que, transie de froid, j'épuise mes dernières forces à souffler sur les cendres glacées d'un feu éteint» qui no peut plus rendre à mes membres la chaleur et la vie... Je souffire, Cécile; c'est le début de la punition. Il est bien amerî Une terrible inquiétude se joint à mes peines; l'instant redouté est yeaa; le comte de Septmeries arrive dans trois jours, le mardi de Pâques. Que vais-je devenir?
Deux joun aprèt .
Je ne puis parler qu'à toi seule ^ chère Cécilei et si tu savais' ce que je viens d'entendre ! Reçois dans ton cœur Hdèle cette triste confidence dont le fardeau m'accable et me fait rougir. Hier, à cause de la féte^ mon père avait donné un grand dîner auquel assistait l'intendant de la province, parent, comme je crois te Pavoir dit, de M. de Saînte-Brice. Au dessert, un des convives lui demanda des nouvelles d'Albéric. M. de ... répondit en riant : .
— Il a passé à Paris un joyeui carême, on ne parle que de ses folies 1 Grand jeu, dépenses
4S PULCHÉRIË.
follet ; bref, il semble avoir pris la devise de la fede duchesse dé Berry : Courte et bmnel
— Sîais sa foi tune? dit un des convives.
— fiah ! il a un titre et ud joli visage ; avec cela, mon cher, on trouva des hérillèfes..- .
Cécile, je suis une héritière» moi !
La conversation continua sur ce ton, je ne plàê t'en dire tous les détails ; mais à dater de ce mo^ ment, un sentiment que je n'avais jamais'conttti^ rhumiliante jalousie, cette vipère qui mord et déchire, entra dans mon âme, suivie de son afireux cortège, les soupçons, les craintes, la colère et le doute qui empoisonne jusqu^aii pëssé lui-même. Albéric m Vt-il jamais aimée? Ma fortune n'a-t-elle pas été l'objet de cette recherche, de cette insistance, de cette comédie d'aflection? N'est-ce pas elle qui Ta poussé à m'Unir à lui par un nœud indissoluble? Si cela est, je suis bien misérable, elle châtiment peut-être dépasse la faute. Mais si cela n'est pas, s'il m*â drtiée, sincèrement aimée, si la légèreté seule, l'exemple contagieux des autres, Ponf jeté dans ces écarts... oht qu'il revienne, il est sûr de son pardon ! Je souffire trop pour ne pas pâràotiiier.
PULGHÉRIE.
Demain, que se passera-t-ii? M. de Septmeries arrive : moD père et ma mère sont au comble de la joie. Mes pensées se heurtent dans ma tête» mais elles sont également douloureuses* Adieu»
chère Cécile, je t'écrirai bientôt.
PULCHÉE1£.
FULDIÈIIB A OiCILB
Il est arrivé, Cécile, il est ici depuis trois jours, trois jours de tprtures... Mon père et ma mère Font'reçu avec la plus vive tendresse, comme un ami longtemps regietté, cooome un hôte longtemps désiré, comme un flk enfin. Je n'osais pas lever les yeux j mon père l'amena vers moi et me dit : — Ma chère enfant, le fils de mon vieil ami, le comte de Seplmeries ! Je m'inclinai. Le comte m'adressa quelques mots que je n'enten* dis pas ; les battements de mon cœur me sulFoquaient^ et, sous ce regard attentif qui pesait sur moi, je me senlais pâlir et rougir. Il s'éloigna et alla s'asseoir à côté de ma mère ; je rcspi-rai un peu, et je pensai alors que si un funeste
PULGHÉRIB.
amour ne m'avait pas engagée, ce moment eût été le plus doux de ma yie. Obéissante à mes parents, confiante en leur choix, libre et tranquille, j^aurais reçu avec satisfaction celui qui m'était destiné 9 et j'aurais appris à Taimer sous les jeux et avec l'approbation des miens... la franchise et la \énté auraient régné dans mes démarches, et la paix eût été au fond de mon cœur... Et maintenant!
Depuis trois jours, plus maître.- se de moimême, j'ai pu observer le comte ; et Timpression défavorable que j'avais reçue jadis s'est évanouie : la noblesse de son âme^ la dignité de son langage ont triomphé de mes préjugés... Peutêtre n'a-t-il pas la grâce de l'homme de cour,^ mais il a l'autorité d'un honnête homme et d'un homme de bien. Je dois rendre cette justice à Van de mon père.
Ma pauvre mère, dans son enthousiasme, disait hier en parlant de lui : ~Ii me £ait penser aux héros de la chevalerie : comme eux il est Taillant sans brutaUté, et doux sans tedhlesse. Il a le génie d'un homme de guerre, la piété d'un taônt et la simpUdlé d'un èsdmU
PULGHÉRIE. 17
Et il De sera jamais son fils !
Peut-être t'étonnes-lu que je n'aie pas encore parlé? Je le devrais* je le sens, xnais une invincible terreur paralyse ma langue; j'attends, je recuiey d'heure. en heure, de jour en jouir... Je jouis en ce moment d'un reste de repos ; mes parents ne m'ont pas^ncore rejetée et maudite, mais l'aveu, l'aveu, par quels malheurs serart-il suivi?
Les lettres d*Â]béric sont toujours conçues dans le même esprit ; il se rit de mes inquiétudeSy il raille mes soupçons, il se joue de més larmes, et il m'assure qu'avant peu je serai habituée à cette vie de Paris, à ce ton de la cour, à ce mépris de tous les sentiments graves, et que je l'aurai peut-être surpassé dans cette .triste science du niuude. Ali ! jamais ! Hier, le comte de Septmeries parlait de son père et de sa mère, et de l'amour tendre et profond qui régnait entre eux, de cette affection toujours la même, sous les cheveux noirs et sous les cheveux blanos ; il me regardait, il semblait me dire : Nous serons ainsi ! Mes parents écoutaient avec complaisance, et moi, je pensais à Albéric »
PULGHÉRIE.
et je me disais enoure : Jamais ! Yois-tu, Cé- t cile, ayee ces fatales lettres^ le déseachaatemenl. H
est eutré dans mon cœur, car j'ai vu trop clair s.
le n'ai pas encore parlé, le courage me maiw
que, et tout se dispose pour mon mariage ! Personne ne doute de mon asséntiment, mais mon père et ma mère, par bonté, veulent que, dans la familiarité de la campagne et de la vie de famille, je connaisse celui qui doit être mon époux. Sans doute, ils pensent que je puiserai dans cette intimité une nouyelle rdson pour Faimer. Ahl Cécile, ils n'ont que trop raison 1 Je conoais maintenant le comte de Septmeries, et je vois en
lui tous les dons qui eussent fait le bonheur de . ma vie. Mais, Cécile, il est trop tard, et je me / répète, avec un inexprimable repentir, ce mot qui retentit sans cesse dans l'abîme de la désolation éternelle : Je me suis trompée I il est trop ' . tard. Cependant il faut parler ; Thonneur, la
dans le sien.
Je continuerai ma lettre plus tard.
ni
Huit joiun aprèi»
Digitizeo vjUÔgle
PULGHERIE. 4»
loyauté, les serments que j'ai prononcés devant l'autely tout m'y oblige; j'aimerais mille fois mieux mourir. Prie pour moi, chère Cécile, je ne sais plus prier moi-même, ma foi est glacée, la prière s^éteint sur mes lèvres, le sentiment du devoir s'efEace, je ne sens plus rien qu'une don- . leur aride sans espérance et sans consolation.
PULGBÉBIB.
rOLOHÈlIB A GiGILB.
Ternoy, mti ITSS.
Le iiioiiient décisif est veuu; la lettre, celles que je reçois d'Âlbéric me pressent dé rompre un trop long silencfe ; mais tes exhortations, Cécile» sont douces, tendres, empreintes de la bonté de ton âme*; les siennes, dures, impératives, sont bien près de la menace et pas loin de Feutrage. Il ne plaisante plus maintenant : il parle en maître. Allons, du courage ! que je sache avouer ce que je n'ai pas craint de Mre I
Quel<|ues heures \>la& Uid.
A Tissue du déjeuner, mou père m'a dit avec Une douceur toute paternelle : — Ma chère es-
5S PULCBÉRIB.
fiant, 1^ comte de Septmeries désire vous parler
en présence de votre mère : sûr de notre aveu, il désire aussi obtenir le v6tre, et vous apprécierez, j'espère, Pulchériei la délicatesse de ^ ' procédés. Je ne répondis pas ; mon père Voit* ^ lut m'encourager; il m embrassa, et en me ser- ^ rant contre sa poitrine, il sentit le tremblement de mes membres, a Vous êtes émue, vous tremblez, Pulcbérie, me dit*il, quel eniantiljiaj^e I ' caimez-YOus, ma chère petite, vous serez heureuse y je ne connais pas de plus galant homme que Septmeries, il vous aime....
Je ne répondis rien; il continua :
Vous avez devant vous le plus bel avenir; allez, ma fUie, allez assurer Septmeries de votre consentement: tous mettrez le comble k ses vœux et aux nôtres.
Je voulais parler, je ne pus, suffoquée de sanglots, je m'appuyai sur le sein de mon père ; il me releva, jet 19e dit avec un peu de sévérité : — Calmez-vous, Pulchérie, ces pleurs sont hors de saison ; je vous laisse, mais dans dix muu;^ il faut que vous descendiez auprès de votre mère. Il sortit^ je tombai sans forces sur une
PUtCHÉRlE. 5«
chaise; Rose me fit respirer des seb^ et m'encouragea à descendre, à m'expliquer. Je ne pouvais plus reculer ; je pris la copie de Pacte de mariage que le prêtre m'avait donnée, etj^allai, j!aUai coimne un condamné qui iharche à l'échafaud. Sans doute j'apparus bien pâle et bien chancelante au seuil du salon de ma mère, car M. de Septmeries s'élança vers moi et m'offrit la main, en m'enveloppanl d'un regard inquiet et tendre. Je m'appuyai un instant sur son bras ; ma mère me ût asseoir auprès d'elle, et me dit aTCc une douceur Infinie :
— Ma fille, M. de Septmeries désire te parler.
— Vous connaissez^ mademoiselle, me dit«-il aussitôt, les désirs de nos familles; M. et madame de Temoy m'ont, par leur hienveillant accueil, encouragé de plus en plus dans ma recherche ; maintenant, mon sort ne dépend plus
' que de vous ; je remets en vos mains le soin de mon bonheur ; voulez-vous être ma fenune?
Je ne répondis pas ; ma mère se pencha vers moi, et d'une voix caressante elle me dit :
Chère Pulchérie, réponds I ne crains rien I tu acceptes, n'est-ce pas, la demande du comte
^ PULCHÊEIB.
— Je n^le puis I m'écrial-je ; ma tnirei pat-^
donnez-moi, je suis mariée !
Ën achevaot ces mots, je tombai aux geooux de ma mère, je cachai mon visage dans k» pUs de sa robe :
— Ma pauvre enfant est Me ! 8^é<»id-t-6Hè* Puichérie, reviens à loi, parle !
— J'ai dit la vérité, » dis-jetout bsâ; et jè présenlai à ma mère mon acte de mariage. EUe y jeta les yeux :
« AJbéric de Sainte-Brice ! lu es sa femme !
Malheureuse enfant 1 J'ai donc bien mal veillé sur toi !
— Ma mèroi repri&-je, mon imprudence seule a tout fait, vous n'avez rien à vous reprocher !
Le comte avait jeté une sourde eiclamation, et il se promenait à grands p^ dans la chaffllm4 Ma pauvre mère se tordait les maids et répétait t
— Malheureuse fille ! et ton père, (|ae dira-t-llT M. de Septmeries, ^près un long silence, tint
vets nous; j'osai lever les yeux sûr lui : sou visage était paie, et une douleur profonde, que jè ne ressentais que trop au fond de mon |»ropro cœur, se peignait dans ses yeux.
PULGHÊRIE.
— Pardoiux z-inoi une recherche importune, madame, me dit-il, et daignez dorénavant me regarder comme un fidèle ami. Souffrez que je sois votre interprète auprès de M. de ïernoy ; il accordera quelque chose aux souvenirs d'ane ancienne amitié, je vais aller le trouver.
— Je vais avec vous, comte, s'écria ma mère, les premiers éclats de sa colère seront à craindre, mais nous serons deux à protéger ma mal*
^ lieureuse fille.
— Allons 1 dit le comte en me jetant un dernier regard.
— Pardonnez , oh I pardonnez 1 murmu* rai-je.
Us s'éloignèrent ; je restai seule, et, pendant une heure, j'attendis mon sort. Tétais noyée dans les flots de Taugoisse et de l iaquiétude. jSnfin, un pas se fit entendre, la porte s'ouvrit, et mon père, mon juge, entra. 11 était très-pâle, et, sans me regarder, il me dit d'une voix brève : — Ecrivez sur-le-champ à M. de Sainte- Brice ; dites-lui qu'il ait à se rendre à Temoy dans huit jours : d'ici-là, je ferai les démarches nécessaires pour légaliser et légitimer votre ma*
Ô6 . rULGHËRIB.
liage ; aprèS| vous quitterez cette maison pour n'y plus rentrer.
Il sorlit sans laisser tomber sur moi un seul regard de pitié; au seuil de la porte , il se retourna, et ajouta : — Yous ne serez pas déshéritée ; écrivez-le à votre mari.
J'étais écrasée sous le poids du mépris paternel ; pourtant, il ne me restait plus qu'à obéir, j'écrivis. Je ne revis pas mes parents de toute la jouinée ; par leur ordre^ je restai dans ma chambre. Au milieu de la nuit, j'entendis des pas de chevaux dans la cour ; le comte de Septmeries partait : il quittait Ternoy pour n'y plus reyenir. Tout est fini, Cécile, mon arrêt est porté. Ahl comment recevrai-je Albéric? comment lui cacher mes chagrins? comment fléchir la colère de mon père ? Adieu, chère Cécile, sois heureuse comme tu le mérites ; moi aussi, je subis le sort que j'ai mérité i
PULCnÉHIE.
BiCIU A PVLCliBIB.
Agdo, mai 4782.
Que te dirai-je, chère et malheureuse Pulchérie? il serait indigne de Fatnitié d'ajouter à tes maux et de mêler une gouUe de fiel de plus à la coupe que tu bois en ce moment ; mais laisselïîoi te conjurer, au nom de ton avenir, au nom de ton salut étemel, d'accepter avec résignation une destinée inévitable. Ta jeunesse, quelques lectures trop hardies peut-être, la grâce ,et Tes- * prit d^ln homme aimable, t'ont entraînée dans des démarches qui ne peuvent plus se réparer ; tu es liée à de grands devoirs, et désormais, Pulchériei la voix des passions ne doit plus se iaire entendre. Du passé, amie chérie, il ne doit te rester qu'un souvenir triste et Tardent désir de
PULGHÉRIË.
désarmer tes parents olieusés ; seuls, le nom et rimage lie M. de Sainte-Brice^ de ton mari, doivent occuper tes pensées et ton avenir. Tu peux être heureuse encore, car les qualités gui t'ont charmée n'ont pas disparu en un jour ; tu vas appartenir à Thomme que tu as préféré, et le dévouement, Taffeclion que lu éprouveras pour lui, le soin de faire oublier le passé à force de vertus, te feront une noble félicité ^ plus dignes de ton cœur que les joies rapides des ailections terrestres. Pardonne-moi de te parler ainsi ; l'a» mitié a ses devoirs aussi bien que ses droits^ et je ne puis répondre à ta confiance que par ma francluse. Ta position est pénible, mais tu triompheras, Pulchârie, tu te souviendras des pieux enseignements que reçut notre enfance, et tu seras une fille respectueuse^ une femme soumise et
dévouée, une cliréticnne. Tous nos maux nous viennent de l'oubU de Dieu ; nous bannissons si vite de notre pensée et de notre vie celui pour qui seul nous devrions vivre ! Mais tu te rapprocheras de notre Sauveur, et, au pied de sa croix, tu puiseras la force dont tu as l^esoin. il apaisera Xoa c^œur blessé, il t'enseignera ce dont les
heureux du monde même ont besoin — la résignation, ety grftce à loi, tu vivras pure au milieu de la cour, paisible dans ta maison, heureuse peut-être parmi le naufrage de tes espérances. Je ne doute pas que ton père et la mère ne te rident leurs bonnes grâces; ta mère est si bonne ! elle forcera ton père à pardonner ! et M. de Sainte-Brice, gagné par ta douceur, te re- . viendra tel que tu Tas connu, tel que tu l'as aimé.
ÂdieUi chère Pulchérie, je prie pour toi avec
toute la ferveur de la plus tendre amitié. Daigne le Seigneur l'accorder lumières, patience et force, et faire d.e tes chagrins d'aujourd liui la cauise de ton bonheur à venir. Adieu, je suis tou*
joïurs avec toi par la pensée.
CéiCilb.
«If
FULCHÈBIB A CÈCILB.
Ternoy, mai nst.
Pour la dernière fois, clière Cécile, je date ma lettre de la maison paternelle ; je yais partir dans une heure avec M. de Sainte-Brice» avec mon maître, car il le sera dorénavant, dans toute la de l'expression. Mais je ne me plains pas ^ 3u^ur, je ne me plains pas en le voyant ^ si durement les larmes que je verse, en le ^^y^v^anifester une jalousie méprisante àl égard de M. ^ g^p^ueries, je n'ai plus le droit de m'offenser do -.n. flUe ingrate et rebelle, tous les châtiments u.^^^ dus et je les accepte. La douceur de ma mftrt , . ^^^^ ^ ^^^^ me Jait plus de mal que la ^ Depuis huit jours, depuis ce . ,j ^^^^^ ^.^
PULGUÉRi£.
plus reparu devant mes parents ; mais aujourd'hui maman m^a rencontrée dans un corridor ; nous étions seules, elle m'a embrassée, en me disant d*un ton afOigé : — Malheureuse enfant, qu'as-tu fait !
£lie a reçu M. de Sainte-Brice avec douceur ; il seoiblait qu'elle voulût l'implorer pour sa fille et le suppUer d'être bon pour celle qui n'a plus que lui sur la terre. Mon père, au contraire, lui a témoigné une inyinc^e froideur, et c'est sous ces regards imposants et hautains que se sont accomplies les différentes formalités légales et ireligieuses qui légitiment notre mariage. J'ai / essayé j^usieurs fois d'implorer mon pardon, eaisir ses maini^ paternelles pour les baigner^ larmes du plus profond repentir : une s^ .
U m'a répmdu : — Je ne Tousmaudi.'' i^^^ vous déshérite pas, vous serez a^^^^^ ^ celui que vous avez préféré. . .y
Ehbien,CécUe, soit ! que j/^**** demoapère 8'accomplisselL'«piatiû?^'*P«««'*^"'*»»»
que je sok punie, nu?*" J*'"'' jf «'''^
j X ) 'i y<^u8 ceux OUI m ont aimée
donnée, et qu alop^, , "* «*«^
puissent au mf^ P^^^^ ^
PULCHERIE. m
regret et de pitié. Je ne prétends plus au bonheur : le Ciel me l'avait donrié, je n'en ai pas voulu— le même jeu ne nous revient pas à deux
fois dans les mains
Nos chevaux sont daus la cour^ nos malles
sont chargées, il faul partir M. de Sainté-
Brice m'attend. Adieu maison où j'ai passé mes jours d'enfance si sereins et si doux ; adieu vous tous qui m'avez aimée et que j'ai méconnus; adieu à tous mes souvenirs, adieu à tous les vestiges du passé^ adieu à mon père et à ma mère ! adieu sans doute pour jamais I
PULCHÉaS.
. XUÏ
POLaitin k GÉGILB.
Pariii octobre I7SS.
Tu me reproches mon silence, chère Cécile; il t'inquiète^ me dis-tu, et tu me le répètes avec des expressions de tendresse qui m'ont fait monter les larmes aux yeux. Tu es en peine, me dit ta chère lettre, ou de mon amitié, ou de mon bonheur. — Peux4u douter dc^la première, toi, la seule amie qui me soit restée, et ne faudrait-il pas que ie fusse ingrate pour ne pas t'aimer ? Quant à mon bonheur. . . décile, tu n*y peux pas croire : j'ai détruit dë mes mains Tédifice de ma félicité, et, assise au milieu des ruines qui sont mon ouvrage, je n'ai pas, je Tavoue* l'audace de me plaindre, ni la préemption d'espérer mieux. Pour être heureuse, il faudrait que je
fusse réconciliée avec mes parents, tant ofiensés, et que je perdisse la mémoire de mes fautes ; il faudrait que j'eusse effacé le souvenir du passé, et que j'espérasse quelque chose de l'ayaiir : tu vois que c'est impossible.
Je t'ai écrit peu de temps après mon arrlTée à
•Paris ; je t'ai dit le froid et cérémonieux accueil * que m'ont fait les sœurs et les parents de M. de Sainte-Brice, mon installation dans un petit hôtel de la rue Bellechasse, et ma présentation à la cour. Depuis, rien de nouveau ne s'est passé ; je vis comme dans un réve triste, sans avoir une
• perception bien nette des jours qui s'écoulent. Je me lève, on m-habille, je fais des visites, j'en reçois, je passe une partie des nuits dans des assemblées où tout le monde parait s amuser, excepté moi ; ma pensée est ailleurs, eUe erre dans les jardins de Ternoy, au bord de la fontaine où j*ai tant joué enfant, tant rêvé jeune fille ; je pense à ce qui n'est plus, à ce qui aurait pu être, à ce qui ne sera jamais, et un fardeau 'd^ennuis, de regrets pèse sur mon cœur. Mon mari n'exige pas grand'chose de moi ; pourvu qtie je fasse les honneurs de sa maison et que je
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PDLCHÊRIE. , 67
ne m'inquiète pas de ses relations et de ses démarches, il parait satisfait, et son commerce est d'une politesse facile. Ma soumission, l'abandon que je fais de mes biens le contentent : il a ce qu'il voulait, et n'exige rien, rien de plus. Tu le vois, Cécile, je suis punie, et par lui et par moi. Adieu, amie chérie, je ne veux pas l'affliger davantage de ma tristesse. Autrefois, j'espérais t' associer à mon bonheur; cette espérance et tant d'antres sont détruites, en même temps que mou repos, que la paix de ma conscience, que ma foi et mes affections. Ëncore adieu, chère Cécile ; je t'aime autant que mon cœur flétri par le chagrin peut aimer.
Ta PiocHÉEix.
PULCHÈBIB A CÉCILE
Paris, avril 17B3.
Mes dernières lettres étaient bien lugubres, chère Gédle ; je m'appesantissais sur les motife depeine, trop nombreux, tioutjeme voyais accablée; je noircissais à plaisir mon imagination^ en pensant au temps écoulé, et, très-mal}ieureuse au fond, je ne youlais pas me distraire de ma douleur. J^ai pris uu autre parti : j'ai essayé de me mêler aux plaisirs où, ju5qu alors, j'avais assisté comme une ombre; j'ai rejeté les images funestes, j'ai voulu m'amuser, et j'y ai réussi. Le Palais-Royal, que M. de Sainte-Brice frécpiente assidûment (il est, comme tu le sais, colonel des gardes de M. le duc d'Orléans), cette cour du Palais-Royal ^t excessivement animée et bril«
70 FULGHÉRIB.
lante ; le bon air et l'élégance y régnent^ et les
fêles se succèdent de manière à faii'e oublier le cours ordinaire de la yie. Juge si mes journées sont remplies ! Voici le récit exact de celle d'iiier. Le matin je suis allée & un Uxé chez une de mes amies; la comtesse de Genlis y a fait une lecture charmante» En sortant de là, j'ai fait quelques visites; à cinq heures, nous sommes allés à la Comédie-Française, et au sortir du théâtre, à l'Opéra, où Ton donnait tfo ballet noureau; un souper chez l'ambassadeur de Suède a complété la journée et s'est prolongé fort avant dâtis là nuit| car nous n'avons quitté la table de pharaon qu'au jour naissant. Je me suis levée tard, et à peine habillée, je t'écris ; dans une heure, je Palais-Royal, où la duchesse ùous donné un grand déjeuner, suivi d'une matinée musicale. J'y dois chanter le bel air de Gastoi* èt Pollux : Tristes apprêts, pâles flambedUx; tu vott que je n'ai pas le temps de m'ennUyer, je n'ai pas même celtti de penser.
M. de Sainte-firice approuve ma manière dô vivre; il espère que les bontés qu'à pouf moi madame la duchesse d\Orléans serviront à son
prLCHÊRIB. 1î
aTancement. C'Ait là sod unique but ; le mien,
c'est d'être r-i^i^^^'^^cnt entraînée dans le tourbillon, et d'*^^^^^^ détourner la tête, jusqii''^ jour où tout finit. Je réussis à m'enivrer, c'e^^^ ([ue je voulais. Adieu» mon amie ; si je 'écrivais plus longuement, la réflexion reviendrait, et avec elle le chagrin* Âdieu, aime-moi toujours*
CiCILB A PULCBÈRIB.
A{do, mai 47S3.
Ta dernière lettre, ma chère Pulchérie, m'a pénétrée d'inquiétude. Ta le sais, j'ai pleuré avec toi; les peines qui t'ont éprouvée depuis deia ans, je les ai ressenties, et pas un de tes chagrins n'a été sans écho dans mon cœur. Mais aujourd'hui ce goût du monde, ces distractions dangereuses que ton âme blessée cherche avec passion, me font peur, je te Favoue... Déjà ta foi est ébranlée, et que sont les principes sans la foi? une plante sans racines, que l'air desséchera bientAt. J'ignore, le inonde, mais je sais cependant que tu as choisi de toutes les sociétés la plus périlleuse. Dans ee cercle brillant do courtisans et d'auteurs que tu vois au Paiais-Aoyal,
PULGUËRIE.
n'en est-il pas. dont les écrits outragent tout ce qae nous devons respecter et chérir? Ton &me est-elle cuirassée contre de pareilles attaques? L'aiguillon du plaisir et le poison de T impiété ne lui donneront-ils pas la mort? Oh ! que je crains pour toi i Si Dieu daignait m'entendre et te sauver de toi-même, des périls que tu cours, de U douleur énervante , de Fabîme des plaisirs, je passerais ma vie à le remercier I...
' J'écris parfoia à ta mère, elle a daigné me le permettre ; son cceur et ses bénédictions sont avec toi. Ton père, plus sévère, te ferme encore sa maison^ mais cependant^je le sais^ il parle de toi avec une pitîé bien Voisine dé la ieûdresse. Espère, ma Pulchérie^ lu pourras encore Ids revoir, les embrasser» et les doux liens des affections, reuoués pour toj^ rendront ta vie plus facile et tes devoirs moins péniblés^ Cest Ul qu*est le salut et le bonheur. Dieu te Tenverra... Oh ! demandonBhle-lui ensemble i Adieu» mon amie, ma sœur ; je t'embrasse et je t'aime.
Pnuitlll k BiBIW
Jê pense, ma Cécile, que le Dieu que tu sors si Jûea a exaucé les prières que ton amitié fait pour moi ; je vais deyenip mère, et je crois, j'espère, que ce seiitimeat nouveau pourra me rattacher à la vie, en me dékichant de ees plaisirs, qui, je Favoue, pour uûe àme isolée, sont bien dangereux. On chercha la vertige , mais souvent le .vertige peut \ous cacher le précipice : la petite main de Qion enfant me retiendra et m'empêchera de lomher. Prie pour moi, Cécile ; loi, dont l'àme pure a conservé la foi, loi, dont les lèvres n'ont pas oublié les mots de la prière, tu mérites si bien d'être exaucée ! Adieu .
FULCHÈaiB A CiGILI.
Paris, ftfriar 1781.
Je sors à peine d'une longue et dangereuse
maladie ; je renais, chère Cécile, et un sentiment inaccoutumé de bonheur règne dans mon âme* Je suis mère, mère d'un garçon qui a failli me coûter la vië^ mais qui, en dédommagement de mes souffiranceSy me la rendra plus chère. La fièvre m'a si longtemps ballottée I J'avais oublié où je me trouvais, et quelquefois, je m'en sou-, viens, dans les courts inlervalles que me laissaient le mal et le délire, il me semblait que je me trouvais encore à Teruoy, dans -ma chambre de jeune iille, ,et l'illusion était d'autant plus forte que je voyais errer autour de moi une femme qui me semblait être ma mère. Ha pau^
PULCHiSlttS.
Tre tête était si faible que je ne pouvais distinguer la réalité de l'image ; le passé et le préseat se confondaient sans que je pusse les démêler, et un jour^ m'adressant à cette femme qui me présentait une potion ^ je lui dis ; —Oh 1 comme vous ressemblez à ma mère I Je vous obéiraii je prendrai ce que tous me donn^... Elle se pen« clia vers moi et m'embrassa.
Quand je revins complètement au sentiment de rexistonce, quand la mémoire se ranima, je cherchai des yeux autour de moi ; mes femmes étaient là, et parmi elles, une personne plus âgée qui berçait un petit eui^nt sur ses genoux* Cette taille , ce maintien , ce visage si doux et à soumit était-ce encore une illusion cette fois?... Je tendis les lûains, je m^écriai : — Ma mèi^ 1 et je me sentis pressée dans les bras, sur le sein maternel... et mon petit enfant nouveau-tté sé trouvait en même temps sur mon cœur... C'était ma mère qui me Tavait apporté..; Cécile, ca moment m'aurait fai£ oublier toutes mes peines, si mes peines n'étaient le résultat de mes fautes. . .
M. de Sainte-Brice vint bientôt me féliciter i
et j'appris alors que ma mère, instruite du danger où je me trouvais, était accourue sur-lechamp ; elle Youlait m'embrasser et me bénir
encore avant ma dernière heure; mai^avec elle santé et bénédiction sont entrées dans la maison.
le ^yrai... pour elle, pour mon enfant, et pour mériter le pardon de mon père, qui ne peut oublier encore que j'ai renyerséles projets de toute sa vie... Hélas î savais-je ce que je faisais?...
J'ai donné à mon fils le nom de ce père vénéré : il se nomme Gaston. M. de Sainte-Brice parait satis&it d'avoir un héritier, mais je ne compte plus dans sa vie, et moi-même... N'insistons pas sur ce triste sujets J'ai fait mon sort, trop heureuse si je puis prouver dans d'autres aHoçtions, dans la tendresse iiiiaie, Tamour maternel et Pamitiéy chère Cécile, un dédommage-* ment à la solitude morne du foyer dômes- ^ tique.
Âdieu, mon amie, je vis et je sens que je l*aime, et aussi longtemps que ce cœur battra,
il sera tout à toi.
PULCIIÉRIS*
Digitr^uû by Là(.jt.j^tL
moitiii A ctciu
Pub,aoitini*
Je t'écris rarement, chère Cécile ; mais tu sais ce qui m'absorbe, ce qui fait le souci et ia joie de toutes mes heures, mon enfant! Sa santé est bien délicate ; il réclame des soins continuels, qui souvent fatiguent mon corps, mais non mon cœur, et quoique je vive bien retirée, quoique j'aie renoncé à ces plaisirs que je cherchais jadis; il me reste peu de temps, et ton amitié excusera xm silence involontaire.
Tu me demandes si je suis maintenant heu* reuse. Plus qu'autrefois, puisque* ma mère m'a rendu toute son amitié, que je puis espérer une complète réconciliation avec mon père, et que j'ai devant moi des amiées de tendresse et de
sollicitude consacrées à Gaston; pourtant, je te l'aYoue, il reste au fond de mon àme un vide irréparable. On peut se consoler de n'être pas • heureuse dans le mariage, quand les évéuemeuts extérieurs ou la Tolbnté des autres ont seuls
causé vos infortunes ; mais lorsque les maux dont on souffre n'ont d'autre auteur que soi-même, lorsqu'on a eu le choix entre deux destinées, et que, par orgueil, par obstination, on a préféré le lot fatal, il se mêle au chagrin qu'on endure un sentiment si amer, un regret si profond, une désolation si accablante, que les raisonnements ordinaires et le temps même, ce grand enchanteur des peines, échouent contre une telle douleur. Dieu, me diras-lu, connaît le remède, il est ie souvmdû tonsolatenr ; hélas! je le pensais autrefois, mais celui qui a troublé ma vie, qui a jeté dans mon Ame Forage des passions, celui-là a ébranlé ma foi, et la foi peut-elle renaître sans une grâce particulière dont je suis bien indigne ? Je ne sais plus prier; mille objections, puisées dans les hvres que j'ai lus, dans les Conversalions auxquelles je tus mêlée, viennent à mon esprit et troublent ma pensée ; je retombe bien
PULCtlÉRlE.
yiie sur la terre, car je n'ai plus l'élan qui élève Pâme yen le ciel. Heureux ceux qui prieut 1 ils ne sont jamais seuls, ils ne sont jamais tout à fait malheureux 1 Âdieu, ma Cécile, prie pour mon enfant.
PuLCBÉai£.
POLQIBEIB k GiCILS (f).
Paris, I7»i
Chère et bien-aimée Cécile^ ma fidèle amie, je l'ai fait part des inquiétudes et des tristes pressentiments dont je suis assaillie depuis le commencement des troubles ; tu as pu suivre, pas à paSy le progrès de mes craintes^ mais jamais, je l'avoue, je n'ai osé te faire lire jusqu'au fond de ma pensée. U est des secrets lionteux, terribles, que Pamitié ne peut révéler, et quand on rougit pour les autres, la pudeur pose un sceau sur les ièms les plus disposées à s'oiivrir. Mais en ce moment je ne saurais plus garder pour moi seule
(1) Plusieurs années d'intervalle, on a supprimé lesleltrcs de Pulchérie et les réponses de Cécile , qui ne racontaient inèm éf énement noiiveiu.
86 PULCm^RlE.
les terreurs qui m'assiégeât.- Tu n'ignores pas que M. de Sainte-Brice^ depuis longues années Tami, le confident du duc d'Orléaos, îc compagnon de plaisir de ces hommes perfides qui^ au Palais-Royal, complotaient contre les Tuileries, a suivi, en politique, la même ligne que son pp^ tron et ses indignes amis; il se déclare Jacobin, lui, Cécile, issu d'une longue suite d'aïeux dé- ▼oués à la monarchie^ comblés de bienfaits par nos rois, attachés au trône par les liens et les sou- Tenirs les plus sacrés 1 D'autres ont vu là l'égarement propre au temps où nous vivons, temps affireux où la faiblesse et la peur conduisent au crime ; mais moi, je connais mieux le fond de sa pensée, et je vois le noir motif qui a inspiré sa conduite. Depuis dix ans écoulés, je ne t'ai plus parlé du comte* de Septmeries; j'ai banni son nom de mes lèvres, comme j'ai essayé de bannir son souvenir de ma mémoire^ je ne pensais à lui que comme à un ami parti pour d'autres rivages et que je ne reverrai plus, mais je n'ignorais pas que, malgré ma prudence et ia pureté de mes intentions, M. de Sainte-Brice n'avait rien perdu de cette haine conçue jadis contre 'son
PULGHÉRiS. 81
^lival, qu'il détestait encore^ et souvent il me le
faisait sentir. Le comte Yves a paru avec éclat aux États généraux ; on s^st entretenu de lui : son nom, sa naissance, ses services/ son noble caractère, la charité éclairée qu^il exerçait parmi ses paysans des Vosges^ tout, jusqu^à sa figure même, a eiilliousiasmé un instant le monde frivole des salons. Ce succès, que sans doute M. de Septmeries n'avait pas ambitionné, a exaspéré mon mari, et un désb singulier de vengeance s'est allumé dans son cœur. Veul-il se venger de ]a supériorité de Tami de mou père? Veut-il punir le sentiment involontaire qui jadis me fit doublement pleurer ma désobéissance? Uélasl je . ne sais^ mais je comprends qu'il ne s*est allié aux révolutionnaires que pour avoir une part au pouvoir. L^anarchie règne, bient6t la puissance, descendue dans la rue, tombera aux mains des audacieux^ et qiai sait alors ce que ne pourra pas M. de Sainte -Brice !
Le comte n'a pas quitté Paris, il est tout dévoué à la famille royale, il ne suivra pas le flot de rémigration, et bientôt peut-être sa liberté, sa vie seront abandonnées à la fureur de celui
PDLCUEaifi.
qui le hait ..Ah I Cécile t et c-esi l'ami, c'est 1^ ffls adoptif de mon père qui se trouve menacé . par cette rage sanguinaire l C'est ma fatale im« prudence qui Fa désigné aux coups d'un ennemi implacable... Ma faute retentit enccNrCi Bieu ne m'a point pardonnée, et pourtant mon cœûr désabusé cherche à retourner vers lui!... Et Gaston 8era*t-il puni à cause de sa mère? Je jBouffire une angoisse cruelle, et de toutes parts les maux fondent sur moi. Mon père et ma mère ont émigré; à leur âge, seuls, sans consolation, ils ont dû fuir leur pays, et je n'ai pas le bonheur de les suivre I Ma pensée seide erre autour d'eux et les accompagne dans l'exil. Et toi aussi, Cécile, tu pars 1 Ta sage et tranqu^le destinée ne peut échapper à cet universel orage, mais tu suis au moins ton vieux père, tu seras avec lui» tu ne te le représenteras pas abandonné et souffrant toutes les misères de la vieillesse et du bannissement I Tu es heureuse encore, j'en sui^ sûre... Mais moi qui reste parmi la tempête, moi qui tremble pour tout ce que je chéris et respecte, comprends-to ma peine?... Adieu, chère amie, je t'écrirai bientôt.
Pnx3iéam
.. i^u.^cd by
PUIrCiHÈRIE k CÉCILE.
Paril, novembre lïM.
Je t'écris^ ma Cécile^ en ignorant si cette lettre te parvieiidra jaouûsi car je dois employer mille précautions et m'environner de mystère, afin d'échapper aux lois terribles qiii menacent ceux qu'on trouve en rapport avec les émigrés. Ah ! mon amie, tu le sais, si je veux vivre c'est pour mon fils 1 pour qu'il ne reste- pas seul sur cette mer en tourmente ! Que ferait-il? A quelle direction serait-il livré ?
M. de Septmeries est poursuivi : un mandat d'amener est lancé contre luL.. M. de Sainte- Brice (mon cœur se serre et se brise en écrivant ces lignes ) a découvert une conspiration tramée en &veur de la famille royale, un plan de déli-
90 PULGHÉRIB.
yrance, je crois ; il Ta dénoncé hd-mêm à la CoDveDtion, et il a iûdiqué M. de Septmeries comme le chef et Tàme du complot I Voilà ce qu'il a fal%, il me l'a dit lui-même, avec uo odieux sourire : -
— Ah ! monsieur, lui dis-je, grâce pour l'Umî de mon père! Vous êtes tout-puissant^ vous pouvez le sauver.
— Je tiens trop pour cela à ma réputation de dvisme, me dit-il en ricanant*; savei-vous qu'il est difficile de passer pour un Brutus Iprsqu'on est fils d'un premier gentilhomme de la chambre? •
•7- Ne souilles pas votre nom» le nom de votre
.filSi par un crime !
• ^ Un crime I Mais. c*e6t une très-belle action aux yeux dés citoyens du club des Cordeliers él de la section des piques; tout dépend de Tappréci^ftion et du point de vue. Du reste, vos instances sont inutiles ; tenez-vous-le pour dit. *
Il me quitta ; j'attends dans une mortelle ailigoisse. Je reprendrai ma lettre plus tard.
PULCHËRIB. ' 01
Deu JMM ipfki.
It est arrêté, il est condamné, demain il montera à Féchafaud ! Et c'est moi, Cécile, qui l'y ai conduiti C'est ma folie, c'est ma criminelle désobéissance à mes parents, c'est le repentir même que j'ai ressenti qui a attiré sur lui la haine d'un ennemi tout-puissant. Ët qui saitf Si, soumise aux volontés de mon père, j'avais accepté la main de celui qu'il me destinait dès l'enfance, heureux dans son intérieur et par ses affections, le comte n'eût pas couru les hasards des luttes civiles, il eût vécu à l'écart, ce noble sang n'aurait coulé que sur les champs de hataille, ce sang n'imprimerait pas aujourd'hui un éternel opprobre à mon hls, et à moi le sceau d'un remords qui ne s'effacera plus... Oh! Cécile, que j'aurais besoin du secours de Dieu ! Du lond de Tabime, je crie yers lui, je le supplie de nous sauver». • Mais daignera- t-il m'entendre?...
Le comte a été arrêté chez un ancien serviteur de sa maison, im pauvre artisan qui lui avait donné asile; il a comparu devant le tribunal ré-
PI PIJLGHÊRIB. .
ToIttticMinaire dans la plus fière .attitude, et il a
enleadu son arrêt sans pâlir. A Pheure qu'il est, il attend la mort avec le calme de l'innocence, avec la joie du chrétien prêt à recevoir la cou* ronne : ceux qui l'ont poussé là tremblent et frémissent I
Cécile, je ne pourrai pas vivre s'il ne me pardonne pas , s'il n'étend pas ce pardon sur mon mari, sur le père de Gaston. Je lui ai écrit im . mot pour le supplier à genoux d'avoir pitié des misérables qui l'ont conduit à Téchafaud. Je n'ai hen dit de plus ; s'il me répond, s'il me pardonne, je croirai pouvoir me réconcilier avec Dieu, dès lors l'éternité seule sera mon but, réternité où les âmes pardoânées sont à jamais unies dans la céleste Charité.
' J'essaie d'écrire , de cbassér, par une distraction forcée, les pensées alfreuses qui m'oppressent et qui me ramènent constamment, avec une fixité désolante, à cette prison où il compte les dernières heures qui le séparent de la mort. Si je ne combattais pas ces* funestes images, voistu, Cccile, elles feraient naître la folie ou une haine furieuse contre celui que y. dois encore
PULCHÉaiE.
ns
essayer d^aiaaer. Je chcriihe à me fuir œoiménid*
j Le Icadcniaiii.
Tout est &ni| Cécile , prions pour les cou* pables..*
Du ciel où elle est airivue, la noble, la sainte victime s^uoit à nous.
Ecoute ce (]ui s'est passé. Ce soir, un homme me fit demander ; je le rêçus^ je ne sais pourquoi» car le son de la voix humaine me faisait horreur. Je vis paraître un homme du peuple^ déjà vieux ; ' 3*allais lui demander ce quil*amenait, mais il prit laparole lui même, et d'une voix singulièrement douce et imposante, il me dit en ine présentant une lettre: — Le comte de Septmeries, avant de mourir» m'a chargé, madame, de vous remettre ceci.
A ces mots, mes genoux fléchirent. Je jetai un coup d'oeil sur le billet , qui renfermait ces hgnes :
< Je pardonne du fond de mon cc^ur à tous ceux qui ont cherché à me nuue. Je prie le
•4 POLGHËaiB.
» Sdigneur qu'il nous réunisse tous à ses pieds,
» pour le louer et le béuii- à jamais. •
• De la Conciergerie, uuit de Noël, 1792.
lf> ÏY£S D£ SbPTIISBIKS. » .
; — Je suis donc pardouaée ! m^écriai-je. Oh I mon Dieu l agréez mon repentir et ma péni* tencel . '
Le vieillard me jregarda altentÎTemeot, et tout à coup :
— Me connaissez^Tous, madame? me dit-il.
— Non, monsieur. Qui êtes- vous donc, vous qui m'apportez cette consolation suprême?— fille^ répondit-il, je suis prêtre! Sous ce déguisèment, je puis pénétrer dans les prisons, et a|^ porter les derniers secours de mon ministère-aux
. cojidamués.
— Je ne suis pomt condamnée, à la mort , mais à la vie, m'écriai-je en me jetant à ses genoux; j'ai besoin de force, daignez m'entendre, daignez me secourir et m^absoudre ! Votre pré* sence est un dernier bienfait de celui à qui j'ai &it tant de mail
)YKj,OOQ
-p* Calmez^TOuSy me dit-il, et A tous ETes
besoin de moi, voici l'adresse de la maison où je célèbre les muU Mystères; venez, là je pourrai TOUS éeouter, mais songez que ce secret que je vous livra est sacré.
— Ah ! Soyez saus oraintey luidis-je, j'irai, et vous me réconcilierez avec le Dieu^ue j'ai tant offensé; je n'ai plue d'espoir que dans le ciel..*
— Je prierai pour Vous. Adieu, madame, adieU) ma Me.
n sortit, mais je sentis que la grâce divine était restée. Un cbaogement profond s'est fait en moi, chère Cécile ; déjà la perséootion etercée au nom de la liberté m'avait ramenée au goût et au respect de la religion ; mais aujourd'huit aujour* d'bui que tous les sentiments humains ont reçu dans mon âme une si profonde secousse, aujour* d'huioù celui dont je porte le nom a attiré sur lui tant de mépris et de haine, ai\jourd'hui où je sens tous mes appuis faiblir et e'abtmer sous ma main, Thonneur» le simple honneur hûm^ ne me* suffit plus pour me préserver des passions que l'enfer excite; j'ai besoin de puiser ailleurs et des consolations pour ma peine et des forces
M PULCHÉRIS.
pour mon devoir. Il n'y a pas de milieu : il mu
faut haïr ou aimer ; il faut que je chérisse encore l'âme de cemalheureux, afin de sauver en même temps la mienne, et» pour cela, j( m^altache désespérément h la croix de monJSauveur. Là, au sommet du Calvaire, je trouverai le repentir et l'esprit péniteut qui eifaceronl mes fautes passées; là, mon ftme retrempée se rattachera, non pas à la vie, mais au devoir, au devoir deTépouse, de la mère; là, je pourrai demander pardon pour le père de mon fils. Désormais je serai chrétienne, je te le promets, et, pour gage de ma foi, dès demain j'irai, au péril de ma vie, chercher l'absolution aux pieds de ce prêtre proscrit qu'un ami de Dieu m'a envoyé î
Ce soir, M. de Sainte-Brice est entré chez moi, et il m'a dit avec ce sourire qui lui est habituel : — Les propriétés du comtede Seplmeiies vont Atre mises en vente ; je compte acheter son chàteag des Vosges : ce sera une excellente a&ire, et, je pense, une attenlion qui vous sera agréable, ma chère amie, car si je ne me trompe, ce ch&teau vous fut jadis destiné.*. . •
PULCUÉRIË. 97
Je ne répondis pas, mais comprends^tu qu'il me faille une autre force que la mienne pour
supporter ces railleries? *
PULtUÉUlfi.
La date de ma lettre t'étouneraj chère et fidèle amie, tu j verras que le Seigoeur» qui sait cé qui nous est bon, m'a réservé une nouvelle épreuve. Que sa volonté soit ùite i
Depuis que la paix et une apparence d'ordre sont rétablies eu France, les révolutioDDaires, les hommes de la Terreur ( hélas 1 H. de Sainte-Brice fut de ce nombre) ont vu tomber leur crédit; le dédain public les poursuit et les signaïe, et nous n'avons que trop ressenti cette accablante flétrissure de Topinion. La vie à Paris est devenue intolérable. Nos anciens amis , nos égaux par la naissance, ceux qui avaient échappé au couteau, nous fuyaient avec horreur, et les amis nouveaux
m PITLrnÉRIB.
qui ont conserve q.jek{ne pouvoir, se souciaient p« Il (l'un terroriste déchu et méprisé. Abreuvé de dégoûts et d'ennuis, M. de Sainte-Brice a ré- {^olu de quitter pour jamais Paris, et de s'ensevelir à la campagne» «mais je ne pensais pas qu'il eût choisi pour lieu de sa demeure le château de SeptmerieSy dont le nom seul doit évoquer pour hà d*afteux souvenirs. Il Pa voulu cep^dant et j'ai dû le suivre.
Nous av<ui8 trAivé le ch&leau en bon étal, quoique depuis six ans il soit inhabité. J'y suis entrée, chère Cécile, avec uu firémissemeut douloureux; Tçm combien cette émotion redoubla encore lorsque, introduite dans un petit saloo, je vis, à la lueur d'une lampe que tenait le vieux concierge, un portrait en pied que je reconnus aussitAi : c'était le portrait de mon père 1 un gage de son amitié donné à son fidèle compagnon d'armes, et que le fils de celui-ci avait conservé. Je m'assis toute tremblante; et, tremblant aussi, mon pauvre Gaston me serra la main. M. de Saînie-Brice regarda le portrait et me dit rudement :
Alles-vous nous faire une scène
PULCHÉ.RIE. 101
— NoD| lui répondis-je, mais daignez soaffirir gae ce pmrMit soit placé dans ma ehamluni.
— Gomme vous voudrez, dit-il, il mUmporte peu, T0U8 fera commè tous l'entendra; el il n'en fut plus question pour'lui ; mais pour moi cette image a réveillé toutes mes peines, et le lendemain un adtre incident me rappela les souvenirs du passé, que désormais il faut in^mioljer à Dieu.
Le vieux concierge me montra tout le château^ pendant que M. de Sainte*Brice et Gaston visitaient ensemble le parc immense qui s'étend jusqu^à l'horizon. Après m'avoir fait parcourir uu grand nombre de salles gothiques, auxquelles des armures, de grande portraits, des tapisseries d'une teinté fbncée, donndentun aspect sombre et triste, il ouvrit la porte d'une belle antichambre, ét me fit pénétrer dans un joli appar« tcment meublé comme au temps de Louis XVI ; . les tentura de soie, les meubles, les émaux, les porcelaines, avaient conservé une extrême fr^d- ' cheur, il semblait que ces chambra si bien parées n'eussent été jamais habitées. — Le dernier comte de Septmeries a fait meubler cet appai^
m puLcnËRiE.
tement à Tépoque où il croyait se marier, me dit le Tieillara ; le mariage a été rompb , M le bel appartement n'a servi à persontie.
lé eoupiral et jè sortis de la chambre mt proposant de la faire démeubler et d'y établir uû petit oratoire... La croix, la croit partout, Cécile I Éllè seule purifie, elle seule donne la force dè eoutetlir les maux de ce trop long pëierittage ! * Hélas I je Fayoue, j'ai besoio de forces et dft grâces. M. de Sainte-Brice, si gai lorsqu'il poursuivait les plaisirs, si ardeut lorsqu'il poursuis vait ses projets d'ambition, est tombé, depuis que ses plans sont anéantis» depuis que sa Jeu*nesse est envolée, dans une mélattcolie morne et morose dont rien ne peut le sortir. 11 est redou* table à lui-même et aux autres. Pourtant, la foN tune qu'il a tant souhaitée l'accable de ses im* portunes fàteurs; il a hérité des biens de ses proches émigrés; il possède Septœeries; il possède aussi mon eher Temoy, que meè bien^m^e parents, morts en exil, n'ont pas revu ; mais les biens de la terre ne consolent pas... Qui peut» d^ailleurs, consoler des remords? 0 mon Dieu! daignez Vous iaire enfin connaître à cette pauvre
âme, changer ses regrets amers et inutiles en profitable repentir; courbez sous votre joug cette téte hautaiDè, et alors, alors rappelez yotre pauvre servante si fatiguée du poids du jour ! Mon Gaston seul me consolé : c'est un ange, Cécile ! Pieux, plein de respect pour son père, doux, charitable et pur, U doit attirer les bénédictions d'en haut sur notre malheureuse famille. £n faveur d'un tel enfaint, Dieu ne fera-t-il pas un miracle pour le père?... Adieu, chère Cécile, écris-moi, tes lettres sont un rayon de joie dans masolitttdel
PUiCHÉEIK.
rvuiitii k oftstu.
8e|iîaierie8, oclolin 1799.
rd sui^i ton conseil , ma bonne et chère Cé« cilei et j'ai essayé de rétablir dans cette terre quelques-unes des institutions pieuses, fondées par les anciens seigneurs et que la Révolution avait détruites. Je satisfais à la fois aux vi& dé« sirs de mon cœur et à un besoin de justice bien naturel; ce n'étai| pas là une action charitable, mais seulement une équitable réparation, et j'y ai employé les quelques fonds que M. de Saînte- Brice laisse à ma disposition. Les écoles, où les enfants du village allaient apprendre le catéchisme, la lecture, récriture, avaient ét^ermées par un commissaire du pouvoir exécutif, on avait mis à la porte du petit hospice malades.
toc PULCHËRIB.
tieillards et sœurs grises ; les pauvres de Jésus- Christ et les épouses de Jésus-Christ, semblables à leur tlivin Maître, n'avaient pas eu d'abri pour reposer leurs têtes, et les bâtiments de Thospice, devenus propriété communale, servaient à abri* ter des moutons. JPai loué une maiison assez vaste^ je Fai meublée de quelques meubles grossiers» trouvés dans les greniers du chàteaUi j'y ai installé en bas une école, en haut des lits pour les malados; de pieuses filles, qu'un saint prêtre» jadis confesseur de la foi en Chine, Tabbé Moyé, a rassemblées et formées à la vie religieuse^ de»» servent mon petit établissemeut ; elles portent encore Thabit Jaïque, l'habit des plus pauvres paysannes des Vosges, mais elles tout iûêtruites dans la science du cloître, le dévouement et le
vertu (1).
Elles ont des élèves, les malades les aiment ; mais, Cécile, guels que soient mes qfforts et mes bnnûes intentions, le souvenir des aiieieui sei^ gneurs est debout dans Pesprit de ces pauvres payflms, et nous, on nous déteste ; nous soiXUtteÉ
(1). L'abbé Mo^ est le fondateur de la oommimaatédes BoMui de la PioTidenee de ^rUeox.
FOLCBtRlEi m
des intrus, des accapareurs de biens nationaux,
des jacobics enfin 1 Le croirais-tu? Cette ingratitude .me fait plaisir^ elle ne me parait que juste, et j'honore chez la pauvre meudiante que je secours et qui me dédaigne la mémoire qu!elle conserve de ses chers bienfaiteurs. Je constate à chaque instant et partout ces marques d'un soutenir fidèle ; mais, quoi qu'il en soit, je conti* nuerai à tâcher de faire du bien. Dieu me voit, il scrute mes secrètes pensées, il m'approuve peut-être, et il sait pour qui je prie, pour qui je souffire, pour qui j'eipie.
Mon cher Gaston est parfois étonné de ma * philosophie, il s^indignerait volontiers contre ces prétendus ingrats ; il ne sait pas tout, lui !— On dit que bientôt les églises seront rouvertes I oh I quelle joie pour les pauvres âmes isolées, quelle joie de trouver leur Ami fidèle au fond du tabernacle, de pouvoir épancher leurs peines à ses pieds, d'assister aux solennités de l'église, de n'être plus bannies, en un mot, de 'ZiàtlQ maison du père de famille, qui est Timage de la patrie éternelle l Prions enseud;)le, ma Cécile, bt adieu.
PULCSÉEU.
VULCHÊBIB A CÈCILB.
Scptmerics, août iiOO
La 'vie, chère Cécile, est un étrange assemblage de biens et de mauxi un échiquier où là case blanche est toujours placée entre deux cases noires, et où trop souvent, hélas 1 domine la couleur du deuil : tous les jours je réprouve*. Tu sais combien mon ûls, depuis l'heure de sa naissance bénie, m^a donné de joie ; c'est une eau limpide sur laquelle aucun uua,ge n'a glissé ; sa chaste et pieuse Jeunesse couronne sa gracieuse eufauce, et, préservé comme par un divin àoudier des mauvaises doctrines et des influences funestes, il aime, il révère cette religion de nos pères, injustement persécutée, et il n'aspire qu'au bonheur de se consacrer aux autels à peine
liO * PULGHÉBIE.
sorlis de leurs ruines. Oui, Cécile, Gaston veut être prêtre 1 Juge de ma joie et de ma gratitude envers le Seigneur ! Comment, moi, pauvre créature, ai-je mérité une telle gloire ? Comment ai-je mérité d'enfanter un ministre à Jésus- Christ? Alil Je-ne l'ai pas mérité, certes, mais j'adore, dans ce dessein que le Ciel inspire à mon fils, une marque de Pinfinie miséricorde du Sei-
gneur. Qu'il soit béni à jamais i Mon cœur, déshabitué de bonheur, se foud à la pensée que mon enfant sera tout à Dieu, qu'il ira à la conquête des âmes ; qu^il travaillera dans ee cbamp où la moisson est grande et les ouvriers peu nombreux ; que sa bouche ne dira que de saintes pa* rôles i que ses mains sacerdotales consacreront le corps du Seigneur, et que, ministre de paii« il n'aura pour tous que des bénédictions. Mais & cAté de cette joie immense, une immense inquiétude !..
M.de Sainle-Brice, depuis longtempesou&ant»
en proie à une précoce vieillesse, est accablé toiis les jours d'un redoubiemâot de tristesse sombre et sauvage. Tout l'irrite, le blesse, Faigrit ; il ne . veut accepter ni les soins, ni les aimables préve^
fmm de GasUm» m ténioignagas dd dér Touwiept «t de défévenoe que je efaeraht à \m
.doimep, |j)^Qsible à l'affection, i| 0$t, au con-
IraÎTiB» trop eensibie à FaotipailM pefi dégtiisiie
de^paysaos; elle Texaspère, eli^ le fait éc}ater en i^ioleocea et m blasplièpaes. Obi que (3et(eV âme est loin de Dieu, et peut-être, Cécile, est-elle }mu prà pQUFtaol dB eQalp&raitr^ devant luil idée terrible ! auoune parole de paix, de donpeur» de piété m iiMjmt jusqu'ici trouver mm danç» ce cœur eqimssé, où sur la firmle et railleuse piùiosophie d'autrefois s'est accumuiéti la
'rade coueba de riflQfôété brutale de 93* Les sanglants souvenirs du tribunal révolutionnaire hantent son esprit; il nouirit contre celui qu'il a envoyé à Téchafaud, contre le comte de Septmeries, une baine £Buroucbe et bizarre qui se trahit à chaque moment. Il a fait détruire tout ce que le comte avait laissé de vestiges dans ce châr teau ; ses livres, son portrait ont été jetés aux
. flammes; son yieijj^ ^erviiem'» le pauvre concierge, impitoyablement renvoyé ; h dessin du parterre absolumiôftl. cliangé, p^rce qi^e le comte Yves en avait doimé le plan» et pourtant , ii
PULGHÉUIK.
cherche à faire parler les paysans de leur aaciea maître et leS interroge a?ec une espèce de en* riosité étrange ; mais lorsqu'on vient à pronon.-eer ce nom aMiorrét il s^éloigoe, il pftlit comme si un spectre Uii était apparu. Qu'il me fait peine, et que je comprends bien la vérité de ce qu'a dit sainte Thérèse, que lorsqu'on tremble pour le salut d'une âme, 'on se prend à la chérir avec une espèce de passion, et que rien ne coûterait pour Tarracher à son funeste sort. Le médecin est inquiet, il ne m'a pas caché que les angoisses morales du malade aggravent encore le danger où il se trouve. — Il faudrait du calme, nous dit-il. Du calme I en présence de Téternité et avec un pareil souyeniri Ah! je plaindrais plus encore mqn ' mailiem-eux mari s'il était calme. • .*
Les espérances que nous avons conçues pour la paix de TEglise se confirment ; Gaston est au comble de la joie, et aussitôt qu'un séminaire sera rouvert, il compte parler librement à M. de Sainte^Brice et lui exposer son dessein. Il a le courage et la douceur d'un ange, et si nous gagnons quelque chose sur l'^^rit de son malheu-
reux père, c'est aux vertus de l'enfant que nous devrons ce succès. Adieu» chère Cécile^ prie bien pour nous«
POLCHÈBIB 1 CÈCILB.
• Septmeries, mars 4801.
Depuis longtemps^ chère Cécile, rien n'était ehangé dans notre situation, si ce n^est que le péril où se trouve M. de Sainle-Brice augmentait tous les jours et que toutes les tentatives de réconciliation avec Dieu avaient constamment échoué. Pourtant, je ne me rebutais pas ; Tinfiaie miséricorde de Dieu m'est si connue, à moi, pécheresse, qui en ai goûté les inexprimables douceurs; ma propre expérience ne me permet tait pas de désespérer. Je priais toujours et d'autres encore priaient avec moi ; je profitais de tous mes instants de liberté pour aller, dans notre petite église rouyerte, me jeter aux pieds du bon Sauveur et lui dire ces paroles qui Tout
ne PDLCIIÉRlIfi.
ému au temps de sa vie mortelle : « Celui que vom aùmz est malade , ^ et toujours je peDsais que ce cœur si sensible à nos misëres se laisserait euÛQ toucher. Quelques pauvres filles du village, qui ont la bonté de m'aimer un peu, s'unissaient à moi. Nos paysans sont bien heureux du retour des prêtres et de Touverture de leur église ; leur premier soin a été de faire poser dans le transept une pierre tufmuiaice» consacrée au comte Yves de Septmeries. Cette pierre , trèsgrande» attire les yeux ^ elle porte Tiascription suivante , qui me console et me déchire à la fois:
. A Lk MÉMOIRE DS NOTBE BON SEIGKEUE LE COMTE YVES DE SEPTMERIES, JURU)IQD£MENT ASSASSINÉ A PARIS, £b26 DÉCEUBBE1792.
« Qiland je prie, ayec cette pierre SOUS les yeux, je ne puis m'empècher d'appeler à mon secours •celui qui fut assassiné, et de le conjurer d'int^ céder pour son assassin. Les prières d'une victime doivent être puissantes sur le coeur de la grande Yictime du genre liuuiaiu.
PULGHÉRIB. . iir
Hier soir, à l'entrée de la nuit, j'étais à l'église et je m^y croyais seule ; les pas des femmes qui étaient venues dire leur chapelet devant Ti-
'''mage du la sainte Vierge se perdaient dans le lointain, une lampe brillait attachée à un pilier au-dessus de la piérre tumulaîre, et ne répandait
' qu'une tremblante lueur. Tout à coup un cri se fit entendre, je me levai précipitamment et je courus vers PendtDÎt d'où Tenait la voîil Je -reconnus M. de Sainte-Brice, debout en face de la '
^ perre; p&le, défaillant. Il regardait Finscription
•'• avec des yeux fixes, et lorsque je m'approchai de lui il s'écria : — Qui a écrit ces mots, ce nom ? qui réveille ce souvenir? on veut donc ma perte ! Je suis trabil pe me poursuivez pasl ajouta-tril en s'adressant à quelqu'un d'invisible. Je vous ai haï, je vous ai conduit à Téchafaud, mais ne suis-je pas puni? N!êtes-vous pas vengé? L*en?
• fer, les feux éternels m'attendent... je le sens déjà... !&«.. — Epouvantée de'ce délire, j'essayai de l'entraîner, et j'y réussis. L'église touche au parc du château ; je rencontrai près dô la
' porte le valet de chambre de mon mari qui le
cherchait avec une extrême inquiétude. U s'était
us PULGHÉRIE.
levé dans un accès de fièvre, il était sorti par cette porte da parc que j'avais laissée ouverte, et Té^ glise se trouvant là, il y était entré. Noiig le ra^ menâmes dans sa cliambre : la nuit iui aiireuse; la fièvre brûlait son sang, remplissait son cerveau de visions funestes et consumait le faible reste de vie qui demeurait en ses veines* Il passa ^gt-quatre heures dans ce délire j je ne le quittai point, et j'étais près lui, lorsquei après une heure de semmeil, il se réveilla enfin faible, mais calme. — Qi^e s'est-il donc passé ? me dit-il en me regardant avec attention. — Vous avez eu de la fièvre» répondis-je. Et des songes af«> freux ! aiouta-t4L
Il garda un instant le silence, et reprit avec mie douceur inaccoutumée : — Pulchérie Je nlraiplus loin, je le sens; cette fièvre a dévoré le |»eu de forces qui me restaient. Je vais mourir.*, je vais mourir... To'jt est fini pour moi; j'ai eu une TÎe misérable et une plus triste fin. Gepen«* dant, à ce dernier moment, je m'aperçois que j'ai eu envers vous de grands torts, je vous ai rendue malheureuse... Tous méritiez mieeo^l me pardouue£-Yous?
PULGUÉRll:;. 119
— Ah ! do grand cœur, m'écriai-je en serrant et eti baisant la main qu'il me tendait, et je tous supplie aussi, Albéiic, de me pardonner mes i^tes ; nous avons erré tous les deux.
— Il est trop tard pour réparof, dit-il en soupirant ; mais vous, vous n'avez rien de grave à vous reprocher... moi, le sang versé, la haine, les noirceurs, ahi quels souvenirs à i'iieure de la niortl... Je me jetai à genoux auprès de son lit... — Alberic, dis-je, il est temps encore,' le salut et le pardon peuvent venir vers vous 1 — - Si c'était possible! répondit-il. Et deux larmes coulèrent sur ses joues flétries. Oh l ces larmes, Dieu les aura reçués; elles laveront Fàme du pécheur et la feront resplendir dans l'éternité !
Il n'y avait pas un instant à perdre ; le curé du village, averti, vint sur-le-champ, et IHeu, Cécile, exauça nos vœux les plus ardents ; il brisa la glace de cette ftme ; il lit pénétrer dans ces ténèbres Téclatante lumière de la foi, il y répandit, et la contrition profonde et Tamour qui chasse la crainte ; tous les souvenirs d'une éducation pieuse^ toutes les saintes leçons d'une
mère chrétietine se réveillèrent dans Tâme d'Albéric j il confessa ses faules, il reçut le viatique, le gage de la vie éternelle^ et l'huile sacrée purifia ses membres...
Oh ! Cécile, que les miséricordes de Dieu sont
admirables! quel abime où Tàme se perd 1 Gaston et moi nous pleurons, mais ce sont des larmes délicieuses ; nous avons eu tant de craintes, et aujourd'hui nous avons tant d'espoir ! *
Adieu, chère Cécile ; unis-toi à nous pour remercier le divin Maître, et coothfite à penser à notre cher malade. ' , * . : « /î., ^
PULGBtl» Â GtClLB.
Scplnicries, mftrtUOI.
Toul est fini : les longues souffrances, la longae expiation sont terminées, et j'espère^ oui j'espère qu'Albéric est au ciel. Avant de mourir, il a connu et héni la résolution de notre bienaimé Gaston ; il ne nous laisse à tous que des souvenirs de paix et d'aHèction. Adieu, ma Cé* cile, je ne saurais écrire davantage.
PCKHÉBIS.
Qigitized b
LBf TBl BB GÈQI&B AU fiUBÊ B^ABBB.
TenmtyMtiaiM.
M02«SI£UR LE CuaÉ^ *
Tous atez bien yooln me permettre de yous
écrire aussitôt mon arrivée à Ternoy, et je profite avec empressement de cette autorisation ; il me sera bien doux de vous ouvrir mon cœur^ à TOUS Pami de mes parents^ le compagnon de notre exil, à vous qui si souvent m'avez donné d'utiles conseils destinés à l'amie que je chérissais et auprès de qui je me trouve maintenant. " Vous savez que dès que madame de Sainte-Brice a connu la mort de moi^ digne père, placé aujourd'hui auprès de ma mère dans le ciel, elle me supplia instamment de me réunir & elle^ afin d'achever ensemble notre vie dans le doux cominme de l'amitié. Je on» detw aceeptot aelte
124 PULGIIÉRIE.
offre à la fois si tendre et si généreuse, et je vins rejoindre mon amie au château de Térnby. Elle est seule ici; son fils unique csl au séminaire de Cambrai, et, avant siamois, il recevra le saint ordre de prêtrise.
Je ne saurais vous dire, Monsieur, jus|j[u^à quel point je suis édifiée de tout ce que jê vois autour de moi. Madame de Sainte-Brice ne vit que pour Dieu ; une erreur de sa jeunesse Fafvait éloignée pendant quelques années de la pratique des vertus chrétiennes, le malheur^^yant-cpureur delà grâce, Py a ramenée, le Seigneur a placé sur sa joute, en temps opportun, un, saint [prêtre, qui, aux jours de la Terreur, exposait sa vie pour la foi ; soumise ^ cette direction éclairée, elle a fait des pas rapides dans le chemin des élus. Vous connaissez son pieux dévouement à son mari» Pexceliente éducation qta'elle a donnée à Gaston ; mais ce qui est le plus admirable encore, c'est Tesprit de pénitence et de ferveur 'qui * ranime. On ne peut que deviner les ausl^^rités qui rimmoient à Dieu comme une tictimèj mai& elle ne saurait cacher de même ses innombrables iiharités. Presque toute.sa fortune, de l'aveu de
PULCUÉRIË. m
son fils, est consacrée aux bonnes œuvres ; elle a Tendu Septmeries à vil prix, à unarrière-ne veu des anciens seigneurs; à Ternoy, elle a établi écoles et hôpitaux ; ses largesses soutiennent^ par toute la France les œuvres repaissantes de la charité; en voyant ces libéralités intarissables, je songe aux pieuses femmes, lesLéa, lesFabioIa, les Marcelle, qui,, après l'invasion des barbares, consacrèrent aux pauvres de Jésus-Christ l'or des Scipions et des Fabius, et réparèrent les ruines de ces temps de terreur, trop semblables à ceux que la France a subis.
La santé de madame de Sainte-Brice est languissante, elle est usée par les chagrins bien plus que par les années. Priez pour elle. Monsieur, car sa vie est un grand bienflut pour les malheureux, et, personnellement, je dois à cette fidèle amie de mà jeunesse quelques derniers beaux jours. En fait de vertu, j'ai tout à apprendre d'elle; en fait de bonheur, j'ai tout à recevoir et ne puis rien lui donner.
Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux et profondément dévoués,
Cécile Màc-Buggl£UGH.
UTTRB 91 GÈ6ILB AU GVli B'ASIIE
Tcnof. mm IMI.
Monsieur l£ ùjrè,
Vous tous intéi^ssez à la santé ei au boDheor
de moD amie, ce boDheur est consommé à jamais^ et je ne doute pas que Vous ne tous uoissies à tous les sentimeuts que nous éprouvons. Ce fut à l'époque des Quatre-temps du Carême que M. Gaston de Sainte -BHce fbt élevé à la prêtrise; Sa mère, soufùrante et extrêmement iaible, ne put 8ë reUdre à Cambitii pour assistel* à eette grande solennité, mais elle obtint que son iiis Tiendrait célébrer sa ph^tnière messe au chàteatt de Ternoy. Elle avait fait dispose^ la chapelle, qui âyait reçU de nouveaux et magnifiques ornetUentSi et le second dimanche de Carême ^ le
t» POLGHËRIB.
nouveau préUre monta à l'autel. Eu le voyant dans les fonctions sacerdotales, noadfïme de Saiote-Brice laissait lire sur sou vist^e la pure et sainte joie qui remplissait son âme ; elle était arrivée £^ comble de ses désirs, et cet instant la dédommageait, ainstqu'elle me Tavait dit eUer même, de tant d'années de regrets et de mailieurs. Ainsi que la sainte Vi^ge au jour de la purification, elle offrait à Dieu son fils, son bien-aiïné, cette àme candide et noble qu'elle avait ornée comme un ten^le afin de la rendre digne du Dieu auquel elle la consacrait, et. jamais ^ans doute sa prière ne fut plus fervente et plus pure qu'au moment où elle l'unit à celle de sou filst * prêtre de Jésus-Christ* Elle ne détournait pas les yeux de l'autel et suivait avec un profond recueillement toutes les intentions du *saint Sacrifice. A la communion elle se leva pour aller à son tour A la sainte table, mais .nous la vîmes cbancelçr sous le poids de son émotion ; je la soutins, elle s'avança^ et elle reçut son Dieu de la main de son enfiant Elle revint A sa place d'un pas plus ferme, mais je ne pus voir sou visage qu'un voile rabattuinecadiaitf^daosune complète immobilité
PULCIIÉR1£« . * 19
elle demeura à genoux et inclinée sur sa chaise. Son actioa de gr&ces 8e prolongea sans qu'elle fli un mouvement ou un geste. La messe était finie depuis ionglempSj; l'abbé de Sainte-Bnce vint enfin yérs elle d'un air inquiet et il me regarda comme pour m'iuterioger. Je\me hasardai à toucher doucement le bras de mon anue, elle ne remua point j inquiète à mon tour, je soulevai sa iête, elle retomba, et son eorps inerte glissa dans mes bras. Elle n'était plus ! Sa belle àme s'était envolée dans un intime entretien avec son Dieu : elle n'avait pas survécu à son bonheur.
Je ne vous peindrai pas, &Ionsieur, notre extrême douleur; la fbi seule peut tarir nos larmes, la foi qui nous garantit Téteruelle félicité de celle que nous pleurons si amèrement. Hélas I combien elle nous manque 1 Que de grâces, de bonté, de vertus héroïques et modestes, eole¥ées soudain à notre amour l Ses funérailles ont été un triomphe » on n'y voyait que des paavres, et chacun d'eux avait un trait à ajouter à la plus touchante des oraisons funèbres. On a trouvé sur son eorps les instruments de sa longue pèaiitooee^ on les a mis dans le tombeau avec elle. Kii^
UNE INFLUENCE
UNE INFLUENCE
• • rai dit connne Tobie : Un ange est dans • ma nuit. »