V. HOGO
J'avais jadis un vieil ami qui s'appelait M. Aimery de Reysne. Cet ami était célibataire, mais il Q^âvâil aucune des manies familières aux vieux garçons : chez lui, pas de collections d'animaux empaillés, ou de magots de la (lliine; pas de galeries de tableaux, pas de médailles, pas de chiens ou d'oiseaux favoris ;' il aimait les bons livres, mais les éditions rares, les incunables et les palimpsestes, le laissaient indifférent ; il ne prisait pas la bonne chère ; nullement il n'était
Prêtre de Flore, Et bien nkoins de Pomone encm$
Il ne faisait sa petite partie qu'à Toccasiou, et
m y^E i}SF|.ui!}{>iCË.
pour obliger autrui j bref, il n'aimait et ne-rechêrchait qu'une chose au monde : les pauvres; aussi toute la ville Je nommait le Saint; et même Marie-Rose, sa "neiDe servante, qui le respectait fort, lorsqu'au marché au poisson ou à la volaille^ quelque dame curieuse lui demandait : — Cbeï qui servez-vous,' ma fUle? — Répondait imperturbablement : — Chez un saint, chez M. Aimery» Madame ! et c'est un rare éloge que celui qui se trouve dans la bouche d'une domestique, les maîtres et les maîtresses de maison ne me démentiront pas. Jamais sainteté ne fut plus aimable et plus sereine que celle dé M, Aimery. La plus gracieuse des petites vertus, rindulgence, avait élu dcffnicile dans son àme et. sur ses traits. Accablé d'affaires de toute espèce (affaires d'autrui (}u'il faisait siennes)/ il ne semblait jamais être fatigué, ni ennuyé; on le dérangeait vingt fois, vingt fois il avait uu sourire et une bonne parole pour l'importun ; on contrariait ses vues^ on dérangeait ses plans, il ne se f&chait, ni ne s^aigrissait, et se bornait à dire avec un joyeux accent de confiance : — La volonté de fiie^u soit faite I et souvent DieU| qui
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fait en effet la volonté de ceui qui le eraignenti accomplissait celle de son s^viieur d^uiiè mar nière aussi heureuse qu'impréYue< Il avait ses chagrins^ il trouvait des ingrats parmi les pauvres» des cœurs rebelles parmi ceux qu'il voulait mener au bien, il voyait tomber au cbamp d'honneur de la ohaiité les confidents de sa viei les appuis et les compagnons de ses bonnes œuvres; toutes ces peines T prouvaient/ car il avait un cœur élargi et attendri par la piété ; mais sa jialience ne pouvait être ébranlée, et il souriait, paisible^ à la douleur, à la vieillesse^ à la mort. Aimable pour ses égaux, «^ue n'élait-il pas pour les pauvres? Ëux seuls pourraient le dire, et les ténioins invisibles de nos actions pourraient seuls dire aussi à quelles privations il se soumettait pour faire luire un rayon de joie dans ces indigentes demeures où il passait sa vie. Quoique je eonnUsse M. Aimery depuis mon enfance, sa vertu, pratiquée de si bonne grftce^ Bvait toujours le pouvoir de me surpren? dre, et je.cbercbais souvent comment il en était arrivé à épurer ainsi soui âme de tout sentiment égoïste, à per|eclionner son caractère^ à sipipli-
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fier ses goûts et sa vie; et, un jour, je lui demandai résolument son secret* — La grâce de Dieu peut beaucoup, me dit- il d'abord. — Mais encore. Dieu a des instruments terrestres dont il i6 sert. Qui donc vous a poussé ainsi vers les bonnes œuvres? qui doue vous a dépouillé de vous-même pour vous donner aux autres? U réflécliit un instant, et répondit : — La personne qui a exercé sur moi une salutaire influence, ne s'est jamais doutée de son pouvoir ; elle a vécu sans avoir fait attention à moi» sans s'être sou» venue que j'existais ; et pourtant, je Pavoue, si je ne suis pas en ce moment au rang des ennemis de Dieu» c'est à elle que je le dois. . •
U lut dans mes regards combien je désirais en entendre davantage, et» passant la main dans ses cheveux blancs et touffus, il répéta, selon sa coutume^lorsque quelque chose Timpressionnait : — C'est admirable ! admirable 1 puis il me fit le récit suivant :
— Je venais de passer à Paris quelques années de dissipation, qui devraient être le regret permanent de ma vie ; mille occasions de désordre s'étaient trouvées sous mes pas, et j'y
UNE INFLUENCE. W
vmB lâchement succombé, étouffant dans mon
âme les boas sentiments que je devais à lexeraple de mes parents et à une éducation religieuse. Je les élouflai si bien (jue/pas un, semblait-il, ne surnagea. Mes études de droit finies, je revins ici, auprès de mes parents, et, pendant un an, je vécus d'une vie assez douce, mêlée de repos et de plaisirs. Mon pfere désirait, avant tout, me voir pourvu d'une charge dans les finances ^ ma mère voulait me voir marié, et rien ne semblait s'opposer à la réalisation de leurs vœux; car ma réputation était restée intacte en province, et j'appartenais à une famille riche et considérée. ' Je voyais beaucoup le monde de notre petite ville, et je croyais connaître toutes les figures, lorsqu'un soir, dans une réunion musicale don«- . née par un de nos amis, je vis, assise à cAté de - sa mère, une jeune iille que je n'avais jamais rencontrée. Etait-elle- belle ? je n'en sais rien ; mais, sou attitude^ sa modestie, l'extrême douceur de ses traits ingénus et sérieux me capti- 'Taient mille fois plus que ne l'eût fait la plus ^ éclatante beauté. Je la regardai longtemps, je l'observai : elle ne parlait pas, prêtant à la mu-
UNE lJSFLl>£iHCË«
sique une oreille attentive et bienveillante; km» que le morceau fut fiui^ elle échangea quelques . mots .avec sa mère, et alurs sa jQgure s'éclaira du sourire le plus aimable et le plus caressanU Le maître de la maison vint la chercher et la conduisit au piano ; elle s avança sans embarras ât sans hardiesse, et elle joua de coQrte9 variations sur une chanson créole, alors fort h la mode» Elle jouait bien, avec soin» avec goût, mais sans trop d'inspiration, ce qui me ravit, car je n'aimais pas les Ëuterpes de salon. Ëlle revint auprès de sa mère, et se remit à causer doucement avec elle« Je la regardais touj^rs : un de mes camarades vint s'asseoir à côté de moi : — Quelle est cette jeune fille 2 lui dis-je* — Celle qui quitta le piano? c'est mademoiselle Elisabeth d*A... tu
la. connais pas? j'en suis peu surpris^ elle va tràs-rarement dans le monde : sa famille est si austère et vit si retirée IJolie personne, du restCi bien élevée, et riche, mon cher !
Ces derniers mots n'avaient plus de sens pour moi ; mon esprit faisait tout à coup un long voyage ; je voulais voir de plu.^ près EUsabeth, et les projets de mariage que laoa mère formait
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polir tnoiy et qui, jusqu'alors^ m'aToient laissé
indifférent, me semblaient la cliose la plus délietousoi le n'atais jamais aimé^ j'aimais è dater • de celle soirée.
Dieu avait ses deaseins*
Il tie nie fut pas très-£fBcile de me rapprocher de la famille d'A.i., quel que fut le rang életé et incoiitesté qil'elle occupât dans la ville. J'avais eu pour camarades de collège les trois frères d'Élisabeth : — ' Anatole^ qui est mort vicaire-géuéral de B... un saint et digne prêtre ; 6eorges«ai]jourd'hui conseiller à la cour, homme detalenlet de cœur, et Chiisiian, qu'on appelait alors le petit ChristiaD| qui n'a pas quitté notre tilie^ et qui préside avee jant de sèle nos conféreiices de Saint*Yincent-de Paul. Je me rapprochai d'eux, je les recherchai, et peu à peu, tout naturellemeut, sans qu'on soupçonnât mèmç mes desseins, je fus reçu dans l'intérieur de la famille. Je vis de près Élisabelh. Elle était... elle était... tout ce que j'avais deviaé. Je ne la voyais que rarement, le soir, assise à là table de trav^i seveine et silencieuse, mais attentive aux moindres désirs de sa mère^ épiant un regard de
14Ô UNB INFLUENCE.
soo père; ellé parlait très-peu, et jamais d^elle*
même ; pourtant, je savais que toute sa journée avait été remplie des soins les plus utiles : elle s'occupait du ménage, elle donnait à Christian des leçons d'anglais et de dessin^ elle faisait la correspondance de M. d'A..., et elle s'acquittait de ses devoirs si multipliés avec une bonne grâce et une facilité qui ne laissaient présumer vi fatigue ni ennui. £lle^s' occupait aussi des pau* "vres, et j^eii eus la preuve.
Ma mère, qui se trouvait soullrante, m'envoya un jour porter quelques secours à une pauvre vieille veuve que Ton avait recommandée à ses bontés. £n entrant dans la chambre, je n'y trouvai pas cet aspect de misère et de désordre qu'oifrent souvent la demeure des pauvres : tout était propre, rangé, brillant même ; la vieille infirme était couchée dans un lit soigné, presque paré, et sa figure, reposée et calme, n'indiquait pas de tristes préoccupations. Un bon feu flambait dans l'àtre ; des giroflées jaunes et rouges (on était au printemps) étaient placées sur l'ap- . pui des fenêtres ; une statue de la sainte Vierge, un Christ couronné de buis bénit se dressaiént
sur la cheminée» et un bon livre que j'ai lu depuis, r Ame sur le calvaire, se trouvait à portée' de la main de la malade. £lie reçut mon offrande avec reconnaissance, mais elle ajouta : Je n'ai presque plus besoin de rien, mon bon monsieur, depuis que mademoiselle Ëlisabeth s'occupe de moi. — Mademoiselle d'A...? m'écriai -je avec un battement de cœur. — Oui,* monsieur, vous la connaissez? Oh! quel ange du bon Dieu! Ët, s'animant aussitât» elle me parla avec effusion. — Figurez-vous, monsieur, qu'elle vient ici tous les deux jours avec sa femme de chambre, elle met la main atout, elle range, elle nettoie, elle me fait lever, elle m'habille, elle me sert, elle, une si belle demoiselle ! Voyez comjne tout est beau ici I c'est mademoiselle Élisabeth qui a apporté ces fleurs, ces rideaux, qui a fait venir ce fauteuil, tout... £t puis elle me fait une bonne lecture dans ce livre ; elle me prépare, les jours de fête, à la confession, à la communion, et quel- > quefois. pour me réjouir, elle me chante des cantiques d'une beauté ^ Ah î quand elle parle du uon Dieu, voyez-vous, c^est comme si un chérubin descendait du ciel, il faut l'écouter, il faut faire
ut 011 liNFLUKNGË.
comme elle, il faut tâcher d' aimdr notre SeigneurI Elle se tutt tout émue, puis elle reprit : —
Et ce n'est pas tout : chez la voisine, à côté, que de bien ne fait-elle pas? elle apprend à travailla aux petites filles, elle fait répéter le catéciiisme au petit garçon, à ce garnement de Paul» qui> avec elle, devient doux comme un mouton : cette famille-ià est toute changée depuis <jue made-^ moiselle la visite...
J'aurais écoulé pendant des heures ces récits qui m'enchantaient^ et qui me faisaient pénétrer daus i'àme et dans la vie d'Elisabeth, et je sentais se mêler à la tendresse qu'elle m'inspirait je ne sais quel orgueil, comme si ses vertus eussent été mon bien, ma gloiroi ma couronne! — Quelle ' * femme, quelle mère elle fera! me dîsais-je.
Cependant, je ne me faisais pas illusion, et je comprenais que, pour robtenir;il fallait au moins ne pas paraître ti'op indigne d'elle. Je m'observais scrupuleusement alors que j'étais admis au cercle de famille ; j'approuvais les opinions que * Ton émeliaitdcYant moi, quoiqu'elles fussent sou* -vent en contradiction avec ma pensée, et même, comme la conversation roulait fréquemment sur
UNE INFLUENCE. . 143
4es ouTrages sérieù}^ qui passionnaient tous les esjBfi\s chrétiens, je résolus de les lire, afin de ne pas rester étranger à ce qui intéressait les parents d'Elisabeth. Je lus ainsi, et a^ec attention, FrayssinoLis, Bonald, de Waistrc, et pendant ces lectures, je l'avoue, la foi, la vérité investissaient tùùB esprit : je voyais la lumière, mais je m'en détournais, car j'étais* de ceux qui redoutent (U erùire, dp. pmutd^être oUigés de bien faire. Je ne cherchais dans ces éludes q'i'un sujet de conversation qni me rendit plus agréable à Ëhsabeth. 0 miséricorde de Dieu qui se sert de nos folies même pour nous rendre sages et heureux 1 6 quel bon et adroit chasseur que Die^i quand il yeut ravir nos àuics ! , '
Un au s'était écjulé ; je croy ais avoir fait dos progrès dans Tamitié de M. et madame d'A...
et je révais doucement au jour prochain où je prierais ma mère et mon père de demande!* pour moi la main de celle que j'aft pelais déjà mon Elisiibeth. Un soir j'allai, à l'heure ordinaire, dans cette maison qui m'était chère; j'entrai dans le salon ; mon pi cmier regard, comme de coutume, al[8 Ters mademoiselle d' A. elle n'é«
Ht . UN£ INFLUENCE.
tait point là ; sa place était vide, sa chaise même n'était point rapprochée de la table^ et sa boke à ouvrage que je couuaissais si bien, u'était pas à c6té de celle de sa mère, n'attendant que l'habile ouyrière. Je vis tout ceci d'un coup d'œil, et j eus le Irisson. Madame d'A... répondit à mon salut d'un air triste, elle avait les yeux rouges ; son mari lisait d'un air sérieux et recueilli; Anatole et Georges jouaient aux damés, mais ils ne plaisantaient pas comme Je coutume, et le petit Christian regardait un album sans avoir l'air de prendre garde aux gravures qui lui passaient sous les yeux; Je m'assis, triste aussi et . plein de sombres pressentiments. Etait-elle ma- . malade? mais sa mère ne serait pas là ! était-elle absente? seule ? ce n'était guère probable. Après quelques essais d'une conversation pénible et toujours brisée, je hasardai : — Mademoiselle d'A... n'est pas souffrante, mailame?
Sa mère soupira profondément à ce mot, elle leva les yeux sur moi, et deux larmes coulèrent sur ses joues, et elle me dit avec eliort : — MfL fille est entrée aujourd'hui chez les sœurs de SdÎQt-Yincent-de-PauL Sun postulat commence 'y
UNfi IigfLUENGe. . 145
eUe ne reviendra pkis chez nous, c^est une affaire terminée !
— Cette démarche s'est faite sans écrat, ajouta M. d*A... ma fille n'a vodu parler de son projet qu'à DOS parents et à nos vieux amis ; elle a disparu sans bruit du monde où elle n'était pas connue.
Je ne pouvais parler, mon cœur mourait en
moi, tout mon avenir, toute ma vie étaient suspendus» Je n'essayai pas même de balbutier quelques mots de sympalhie, mais je crois qu'en ce moment ou lut mou secret sur mon visage. Que vous dirai- je de plus? je passai des semaines et des mois, plongé dans une affliction amère et .silencieuse ; j'avais tout perdu en perdant celte ombre, cette vision, qui avait passe à côté de moi sans pie voir et sans deviner quelle était ma destinée. Aux jours de douleur succodèrcnt les jours de réflexion : je voulus sortir de moi-même, lire, étudier ; mais il me fut impossible de lire d'autres livres que ceux qu'elle avait aimés et dont nous avions quelquefois parlé ensemble.
L'heure de Dieu était venue; la foi que j avais repoussée m'éclaira : Dieu se révéla à mon âme
m UNE INFLUENCE.
avec ses souverains attraits ; les œnrres de la charité s'offrirent à moi, consolantes et régénératrices : je devins chrétien, d'abord à cause d'Elisabeth, et puis à cause de Dieu! Si j'ai fait quel* que bien en ma vie, grâces en soient rendaes ft Dieu et à son humble servante ! o-li î que les voies de la Providence sout admirables 1
— Et qu'une femme vertueuse, une pure et pieuse jeune Me ont de pouvoir 1 répondis-je.
M. Aimery inclina la téte, et dit : — PuissenI les femmes connaitre leur puissance et en user dignement 1 — Et Elisabeth? demandai- je* — Elle a fourni une sainte carrière, et elle est morte dans le Seigneur en dirigeant on des hôpi* taux de T Algérie^ morte consumée de zèle et de fatigues. Cette âme bienheureuse prie pour nous... £t il leva au ciel ses yeux où brillait un» larme.
' il
Dans un saloa de Paris, où Ton était fatigué de mtisique et où un deuil récent défendait la danse, on avait demandé au magnétisme de quoi tuer le temps , Tennemi des oisifs. Des jeunes filles et des jeunes gens essayaient de faire tourner un guéridon ; un autre groupe sollicitait d'un * crayon attaché à une corbeille des réponses Tenues du monde invisible; et une jeune femme, assise dans un fauteuil, se faisait magnétiser et attendait patiemment que le sommeil extatique descendit sur ses yeux. La maltresse de là maison se mêlait au\ dilTérents groupes, en essayant de les animer ; aile s'approcha enfin d'un vieillard
(1) GoDSQlter à l'appui : dans le joamal U ÙroU, da S septembre et dan« ie Conttitutiannel da l*' septembre 18ft9, le eompte-rendu de TafTaire Jourdain, de Douai; et les ouvrages de M. Goujenot des Mousseaux et du marquis de AlinrUie i des EiyriUiFratiqwi d»$ démons.
jeune fiUe traversait, d'un pasl^er, les rues désertes; elle était suivie d'une vieille servante, qui portait avec orgueil le diadème d'or et la coiffe de dentelle des femmes frisonnes. Toutes deux s'arrêiëreut devant la porte d'une jolie maison, qui s'ouvrit sans tarder» et la jeune fille dit vivement au domestique :
. — Mademoiselle est chez elle ? ^
— Elle est dans sa chambre.
— J'yvais... Nélia^ ajouta-t-elle en se tournant vers sa servante^ allez m'attendre à la cuisine.
Elle monta Pescalier et arriva dans une
chambre élégante et jolie.
— C'est toiy Géorginal quel bonheur I s'écria une jeune voix qui sortait de Taicôve.
Géorgina y courut et vit son amie Frédérique couchée toute pâle sur les oreillers inondés de vinaigre*
— Ott'as-tu? lui dit-elle avec intérêt.
— Une a£&euse migraine... J'ai k téte en feu...
— Pauvre amie ! Mais aussi es-tu bien prudente ? Te voilà, comme de coutume» ravironnéd
UN MOMENT DIMPRUDËNGB. ISS
— NoD, Géorgina, je ne dis pas cela positivement. Je disque, si tu youlais faire une visite avec moi à uae certaine personne, je guériiais à coup sûr.
— Explique-toi.
— Ëh bien, tu sauras qu'une somnambule, accompagnée d^un médecin magnétiseur, est venue s'établir ici, et qu^elle fait des cures merveilleuses. Madame Lessius, la femme du professeur, me Ta affirmé.
-f- Hais tu ne voudrais pas aller là cher<£er ta guérison, à une source aussi suspecte ?
— Tu es bonne I y a-t-il du mal à cela ?
— Je ne sais pas : il me semble qu'oui.
— 11 te semble mal. D'autres y vont et s'en trouvent à merveille.
— Et pourquoi faut-il que j'aiile avec toi?
^ Parce que je ne puis y aller seule, ma petite Géorgiua, et que je ne veux, metti^e personne dans ma confidence.
— Ton père ne sait pas...
— Non, mon père ne sait pas; il fait en ce moment des recherches sur une inscription runique ; ne troublons pas les méditations
IM ' DM MOMKMT D'IMPRUDENCE.
dfi la science Ha mère, que dirait-elle?
— 11 est trois hç^v^^ ; elle fait ia partie de tria- ' trap k ta irieille tantôt elle ei^a jusqvi'it Pheure da thé ; ton père est dans son cabinet, liberté entière l Mettons nos chapeaux et partons I,,*
— Non, Frédérique, je n'ose paa : c'egt trèsnial| ce que tu veui faire...
— Vais j'ai eq tendu dire aui dominés (1] que le magnétisme était une brâ^cbei ipexploré^ des sciences naturelles ; ta Tois que j'ai réjmnse à totis les arguments!
— Cacher quelque chose à ma mère I Faire une démarche qu'elle n'a point approuvée î
— Tu es trop timide, chère amie, tu sais bien que les mœurs de notre pays nous permettent de sortir seules ; et toi, tu es hancéCi presque mariée, jouis de tes prérogativea.
L'entretien continua longtemps sur ce iony ^Mdérique insistait, et Géorgina se défendait, mais elle avait depuis longtemps l'habitude de céder à son amie, elle ne sayait pas résister à ses carcââie.S| à se$ doux regc^rd^, k Siçs Uiamè^es gen-
(1) NQm ^ue l'on doane en llûiUade aux p^teur* r^gméfl.
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. liti MOMENT D'IUPRUDENCË. 155
tilles et gracieuses, et, comme de coutume, elle 86 rendit. Prêtes à partir, elle dit tout à coup h Fredérique : — Et Nélia?
Oiit ta Nélia est en compagnie de notre Zanna (1) , une cafetière sur la table les tient en joie... Partons i...
Elles s'échappèrent rapidement, et, prenant des rues détournées, elles arrivèrent à T extrémité de la yille, à la porte d'une ancienne maison •de triste apparence. Frédérique leva le marteau de la porte en riant, mais son cœur battait à tout rompre, et ce fut d'une voix étranglée qu'elle demanda si mademoiselle Thécla et le docteur Gavronski étaient irisibles.
— Est-ce pour une consultation? demanda le domestique. *
— Oui, répondit timidement la jeune fille.
— Montez, mesdemoiselles.
On les fit entrer dans uu vaste appartement tendu da rouge et orné de quelques bustes de médecins et de philosophes célèbres. Au fond de la ^le, sur un fauteuil, était assise une femme
(1) Zanrâ» diminaurde Suzanne.
Ià6 UN MOM£iNT D'IMPRUDËINCE. ^
- paie, maigre, presque diaphane, qui semblait se reposer, dans un demi-sommeil, de quelque effort pénible. Un homme de haute stature, en cheveux gris, vétu d'une redingote à brandebourgs, était occupé à écrire. II se leya à la Tue des jeunes filles, et, les saluant profondément, il leur de* manda si elles voulaient une consultation*
— Oui, répondit Frédérique, pour moi.
— Veuillez tous approcher. Mademoiselle.
— Thécla, et j'en suis heureux pour vous; est aujourd'hui dans un jour ejLtrèmement lucide.
Les jeunes filles s'assirent sur un canapé, près du fauteuil où gisait, somnolente, accablée, la malheureuse pythonisse qui devait, instrument servile et docile, répondre aux interrogations et servir à la fortune de son médecin : sa physionomie était inerte, la vie en semblait absente ; mais à peine le docteur eut-il fait quelques passes magnétiques, à peine eut-ii élevé lea bras audessus d'elle en Pinondant en quelque sorte de fluide, que son visage changea; Une faible rou-* geur anima ses joues, ses yeux se rouvrirent et s'animèrent, sa pose et ses gestes prirent de l'as-
UN MOMKNT D'IMPRUDENCE. 157
surance et de la majesté, et, après avoir arrêté son regard sur Frédérique, elle dit :
— Vous venez me consulter pour des maux de tête qui vous accablent... Tous en souffrez depuis une chute que vous avez faite... Je vois... je vois... il vous faut des fomentations sur le front : je vais vous en donner la recette... Quand vous sentirez vos douleurs névralgiques prêtes à vous saisir, vous vous baignerez les tempes, le col, la nuque avec une autre eau... Cela se passera, car vous êtes bien moins nerveuse que vous ne le pensez... Cependant, abstenez-vous d^avoir des fleurs dans votre chambre... Je la vois... c'est un vrai parterre... des jardinières... des fleurs dans des vases, d'aulres suspendues au plafond... C'est bien joli, mais c'est trop.«. Vous lisez trop aussi des livres qui vous impressionnent, cela ne vaut rien... Travaillez à Taiguille, et ne respirez le parfum des fleurs que dans un jardin et à la campagne...
FrédéL'ique écoutait attentivement et avec une frayeur profonde cette femme étrange qui pénétrait ainsi dans les replis de sa pensée et dans les habitudes de sa vie. Mais tout à coup son
158 UN MOM£NT D'IMPaUDBNGK.
r6gard tomba sur Géorgiaa, et elle poussa un cri d'eflïoi. La jeune fille, impressionuable et nerveuse, avait subi l'inllueuce du fluide répandu sur Thécla; elle s'était endormie, mais au milieu de ce mystérieux sommeil, il semblait qu'une . force intérieure luttftt êt souffilt en elle; son irout était contracté, son corps ne s'abandonnait pas à la Jangueur du repos» et ses mains s'c^itaient convulsivement, comme si elle eût voulu repousser un objet eUrayant. Debout devant ellCi le médecin la couvrait de son regard impasaUe et pénétrant.
— Oh 1 dit^eile de sa voix harmonie^, ne me regardez pas ainsi, laissez-moi partir... laissez^ moi fuir ! que j'aille retrouver ma mère
11 la regardait toujom^s , et il semblait que ce regard la douât à son siège.
— Que me voulez-vous? s'écria-t-eDe avec angoisse. Pourquoi voulez-vous exercer sur moi votre funeste pouvoir? Homme^ je saurai vous résister : je suis Iil)re !
— Vous êtes libre i répondit le médecin avec un souriie ironique : eh bien, prouvez-le* Je vous ord<«mo de m'obéir. Gomment vous appe-
un nUMKMT DMHPRODENCe. 169
lei-toust Répondes ou ne répondez pas, si vous le pouvez !
— je me nonune Géorgina der Bosch, répon-'
dit-elle avec une sounaissioa craintive, ne pouvant résister à ce regard», à cette parole qui la domptaient.
Etes-vous mariée ?
— Non, je suis fiancée.
^ Aimez-vous celui que vous devez épouser ?
Elle rougit^ et un silence modeste ferma ses Iftvres.
— Uaimez-Tous? insista le médeoin d'un
Ion impérieux.
Oui, dit-elle, de toute mon âme...
Il continua à la regarder, et elle comiiril sans doute ce qu'exprimait ce regard dur et froid comme Tacier : elle lut au fond de cette âme qui voulait dominer la sienne...
— Oh! dit-elle avec un profond soupir, quel mal vous ai-je fuit ? pourquoi voulez-vous enchaîner ma volonté, et faire de moi votre esclave? Ne pesez pas ainsi sur mon âmel Olil délivrez-moi, je vous en conjure!...
Frédérique n^ivait pas osé interrompre ce ra-
180 UK MOMENT DUMPAUDENCB.
pide et terrible dialogue , mais au cri navrant
de son amie, elle se jela sur elle et Fembrassa OD pleurant. Ces larmes et ces baisers firent sortir Géorgina du sommeil magnétique ; elle ouvrit les yeux et sq trouva entre les bras de sa compagne éplorée. Le médecin avait disparu; Thécla était retombée dans son accablement... Epouvantée, Fïédérique jeta une pièce d'or sur la table, soutint les pas de son amie, et s'enfuit avec elle hors de cette funeste maison. Elles ne se parlèrent pas en chemin , mais, rentrée dans la chambre de Frédérique » Géorgina lui dit à voix basse : " * .
— Que m'est-il arrivé?
~ Je ne sais :.to as dormi, et tu as parlé haut dans ton sommeil. • . Voilà tout l . ...
Oh ! non, ce n'est pas tout 1 Cet homme I cet homme terrible 1 il me poursuivra partout, ge le sens, Je le sais. . • et pourrai- je résister à son empire?... Ma mère, pourquoi vous ai -je quittée ?
— Je t'en supplie, s'écria Frédérique, ne dis" à personne que je t'ai eutruiaée là 1
— Non Je te le jure.
Cette jeune lille avait deviné vrai : la colombe s'était livrée aux serres du vautour. Gavrouski était un de ces hommes qui eiploltent les mystères périlleux de la science, qui demandeut au côté noir de la nature, selon l'expression d'un auteur anglais^ le bien-être et la fortune qu'ils ne veulent pas attendre d'un travail honorable et d'une existence régulière. Au premier coup d'iBil qu'il avait laissé tomber sur Géorgîna, il avait surpris le secret de son organisation nerveuse et maladive, et, soit amusement frivole, soit plaît aussitôt adopté, il avait exercé sur elle reffet de cette puissance occulte qu'il portait entre ses mains* Et la volonté supérieure domina, dès cet instant, la volonté de l'imprudente jeune fille; elle Tétragnit à distance^ comme un réseau lancé de loin par un chasseur amène à ses pieds sa malheureuse proie.
Aussi Géorgina se sentit enveloppée de liens invisibles , son âme ne lui appartenait plus. Du fond de s» maison, le magnétiseur voulait qu'elle dormît, et elle dormait ; il voulait qu^elle chantât, et quoique son cœur fût plein de tris* lesse, sa voix s'épandait, malgré elle, en joyeu-
m UN MOMENT D'IMPAUDËNCE.
ses roulades. Peut-être auraitrelle nié le pou- Toir lïiystérieui doBt elle était devenue Tesclave; mais un jour, dans une salle de concert où elle B^était rendue avec sa famille, elle vit de Ida Gavronski.: il la vit aussi, et, pour s'assurer de Bon empire, il lui dit, sans mouvement des lèvres ni bruit de la voix :
— Géorgina, venez à moi i
Elle comprit et obéit soudain, et traversa une partie de la salie, li en savait assez , il la regarda d'un œil sévère, et elle, e<»nme repoussée par une maiû invisible, recula et s'évanouit entre les bras de son frère, qui s'était approché d'elle. On attribua cet accident à la chaleur. Quand elle revint à elle , elle fondit en larmes, car, elle ne doutait plus : elle se sentait terrassée par cette main puissante à laquelle elle s'était si imprudemment livrée. Plus d'une fois la pensée lui vint de se confier à son père ou à sa mère, mais la crainte de nuire à Frédérique ou de manquer à lu parole qu'elle, avait jurée l'arrêta toujours. Elle n'avait d'espoir que dans son mariage dont le jour était prochain, et après la oonclusioii duquel elle devait faire « avec* son
. un MOMBMT 0'IMPaUUËN€£. 163
mari, un long Yoyage en Allemagne et en Italie. Elle pensait que l'absence romprait sa chaîne, et elle pressait de ses vœux le moment qui deyait l'éloigner de la maison paternelle.
i^lie avait eu quelques jours de calme, et elle commençait à se flatter qae son persécuteur avait cessé ses poursuites, lorsqu'un matin, à déjeuner, son père dit, cooune une simple nouvelle du jour :
1— jiie docteur Gavronski a loué la maison d'en face ; il se fixe dans notre ville... on le dit Hpagti quoiqu'un peu extraordinaire... je ne 9§l*àîs pas fâché de le voir et de lui soumettre çu^}ques observations que j'ai faites sur les çaur^ts électriques, et sur le fluide employé çomjine force motrice.
PefSPWd ne regarda Géorgina et ne s'inquiépar conséquent, de son tremblement et de sa pâleur. Dès ce moment» elle ne vécut plus, la présence du magnétiseur pesait sur elle et paralysait sa pensée et sa volonté. Plusieurs fois, malgré eUe» cédant à cette étrange obsession, elle descendit au jardin, et, en levant la tête, rencontra les yeux du docteur qui, debout à une
164 UN MOUENT D*11IPRUDBNGB.
fenêtre , la regardait. Uoe] fois il fit un gesto et dit *
— Je Teui le bouquet que tu portes à la
main... et Tesclave docile éleva le bouquet et le jeta par-dessus le mur... Il se retira aussitôt, et la laissa inerte, brisée et cachant dans ses mains son visage couy'ert de rougeur et de larmes.
L'instant du mariage approchant, on devait signer le contrat. L'ftme de Géorgina se releva un peu à l'arrivée jour dont elle attendait sa délivrance ; mais la veille de la signature elle trouva sur sa table un bouquet avec une lettre. Elle crut que ces fleurs et ce billet venaient de la part de Maurice, son futur, qui , élevé auprès d'elle, lui prodiguait des attentions de frère, en attendant* quHI eût des soins d'époux, et, sans déHance, elle ouvrit le papier. Il contenait ces mots : « Vous m^appartenez, vous le sa» vez, ce mariage prêt à se conclure ne se fera point, car c'est à moi que vous êtes destinée. Ne vous révoltez pas contre les puissances supérieures. Je vous appelleraiy et vous viendrez I »
Elfe p&lit. Ce billet, qui eût semblé à tout autre
UN MOMENT D'IMPRUDËNCE. 165
une forfanterie ridicule, était pour elle une con-
damnalion sans appel j car elle sentait que sa volonté ne lui appartenait plus^ et que la pureté de son âme, les saintes tendresses dont elle était nourrie, ne sufûraieDt pas à la défeadre contre le pouvoir invicdhie dont elle subissait Pinfluenee. Une confidence à ses parents l'eût sauvée, mais elle avait engagé sa parole à Frédérique, et Frédérique ne pouvait Ja dégager, car.elle était absente. La confession Teùt sauvée, mais elle ap • parLciidit à une secte qui repousse la confession ! £t puis elle craignait pour ceux qui lui étaient chers la puissance de cet homme, si redoutable à ses yeux, et elle se disait avec amertume : — Seule, je me suis jetée dans le péril; seule, il faut m'en tirer ou mourir I
Le soir fixé pour la signature du contrat ar* riva, les parents, les deux familles et les fiancés étaient réunis dans le salon de madame der Bosch et, après la lecture de l'acte , tous y avaient af^osé leur signature. Un instant de joyeux tumulte succéda au silence qui avait régné ; Géorgina, complimentée par ses amis, s'était rassise, et elle paraissait heureuse et tran-^
M UN MOMENT D'IMPftUDBNGB.
qnille, lorsque soudain le sommeil magnétiqtie descendit sur elle. Elle se leva et traversa le saon ; elle était en ce moment plus belle qu'on në l'avait jamais vue ; ses joues étaient colorées, ses yeox ouverts étineelaient , et^ d'un pb ferme, elle se dirigea vers la porte sans que nul ^'aperçût de son état. Sa mère était à l'autre bout de la pièce, occupée de ses devOfirs de maltresse de maison; son fiancé se trouvait sur son passage » mais il ne devina rien ; il restË calme en la voyant si calme, il s^applatudit eu la Toyant si belle. B'un pas sûr et rafade, elle descendit au jardin, le franchit dans sa longueur, arriva à la porte de derrière qui se trouvait otiverte, traversa la rue ; et enfin elle entra, elle, la " fiancée pure et candide, dans la maison de Gavrondd. Il Pavait appelée, elle atait obéi... Il la reçut au seuil de sa maison, la saisit par la main, et Pentralna rapidement. Mais alorâ les idées de Géorgina, confuses encore, se réveillèrent :
— Que me voulez-vous? s'éeria-t-elle en résistant de ses faibles mains aux bras vigoureux . qui l'entraînaient.
— Je veux que tu sois ma femme ! nous allons
ON MOMENT D'IMPRUDENGB. Ifî
partir ensemble, une vmlure ûous attend* YienSt
je te- l'ordonne !
— Non 1 oh I DOQ 1 ne l'exigez pas. Rendezmoi à mes parents^ ne m'entraînez pas ayec TOUSj vous me perdez I vous me déshonorez I Oh ! je vous en supplie ! si vous êtes un homme et lion pas un esprit infernal^ rendez-moi à ma mèrel
Il haussa les épaules.
— Te lâcher I lui dit-il, toi une si belle, une
si riche proie ! Nen, tu seras à moi, tu es un sujet trop précieux pour que je puisse te rendre aux tiens!
£n pariant ainsi, il Teotraioait toujours par le long corridor de sa maison, qui toudiait par le fond à la campagne. Une voiture les attendait là.
— Géorgina n'était pas sortie de son funeste soumieil, mais son àme luttait au miheu de ses sens dominés et de sa volonté asservie. Elle se débattait et poussait des cris lamentables, en appelant Dieu et sa mère. D'autres cris répondirent tout à coup aux siens; des pas rapides se firent entendre dans ta longue galerie :
— Arrêtez^ lâche 1 s'écria la voix de Maurice,
et aumeiîie iustaat Gav ronski cUancela et tomba baigné dans Éon sang. Un coup d'épée, donné par Maurice, venait de Tatteiadre eu pleine poitrine. Géorgina cliancela^ et porta k main i son sein comme si elle eût été blessée elle-même; mais ce choc la réveilla. Son père^ ses £rères, sou fiancé étaient autour d'elle. Un domestique leur avait signalé sa fuite, et ils Tavaient suivie d assez près ; tous l'interrogeaient de leurs regards consternés et sévères ; elle baissa les yeux : à ses pieds était Gavronski mourant. Elle ne put en voir davantage, elle étendit ses bras tremblants, en poussant un gémissement, et son père la reçut sur son sein. On la reporta chez elle, entre les bras de sa mère, au milieu de cette maison parée, illuminée pour une fête. On voulut encore l'interroger, mais ses organes trop fortement ébranlés lui rendaient la réponse impossible. Elle fut mise au lit et, peodant trois mois, ses parents la disputèrent à la mort et surprirent, dans les terreurs de son délire, le secret que les aveux de Frédérique vinrent confirmer. Quand elle revint à la vie, sa santé afiaiblie, son âme
pour jamais allrislée, Téloiguèrent du mariage les'prières de Maurice ne purent la fléchir ; elle craignit d'enchaîner la vie de son ami à son existence' flétrie, et elle consacra à Dieu, à ses pai cLts et aux pauvres le peu de jours et de forces qui lui restaient. Maurice, qui était au service des Pays-BaS| fut envoyé à Batavia, et ce climat l'a tué.
Frédérique ne put pas se consoler du malheur de Tamie de sa jeunessCi et elle pleure encore un moment d'imprudence.
un
— Je suis on ne saurait plus content de mon
nouveau garde-chasse; c'est une excellente acquisition que nous avons faite là I Qu'en pensestu, Georges ?
^ Que nous n'avons pas lieu de regretter Michel, mon père.
^ Parhleu ! je le crois hien ! un gaillard qui me volait mon gibier, qui s'entendait avec tous les coquetiers de dix lieues à la ronde pour leur vendre lièvres, lapins et jusqu'à mes faisans, mes pauvres faisans ! Il doit s'estimer heureux de n'avoir pas tàté de la police correctionnelle, ce voleur-là!
— Bah 1 Leblanc ne valait guère mieux, mon père.
Certes, non ; mauvais tireur d'ailleurs, qui Cûsait tuer mon gibier par les braconniers, et
174 hE 6ÀRDE-GaAS6£#
Dieu sait, pour un perdreau qu*on servait sur
notre table, combien s'en allaient saos passe* port au marché l Mais enfin, nous avons oe qu'il nous faut : ce Jacques a bon pied, bon œil ; il parait d'un caractère déterminé, il tire comme saint Hubert, et avec cela il nous fait honneur, il a tout à fait bon air. L'as-tu vu, Edith?
Edith était occupée à surveiller l'ébullilion de Feau pour le thé, et il senxbla qu^un reflet de la braise inoandescente se peignit sur ses joues, à cette question de son père. £lle balbutia : Je ne sais, papa«.« je ne crois pa&..
— Eh bien ! regarde-le, le voilà qui passe. Un jeune homme vétu de vert, le oarnier sur
Fépaule, le fusil sous le bras, passait sous la fenêtre. Il avait une tournure leste et iière, un l>eaa visage, à la Henri IV, encadré par des cheveux et de longs favoris, d'un blond fauve. Trois grands chiens sautaient autour de kii, et il les apostrophait d'une voix ferme et sonore.
—* C'est le plus beau garde du pays# dit Georges avec entliousiasme.
— Bt le plus franc du coUier, dit le père avec •ouviction. Allons, Edith, encore une tasse de
thé à tcfn frèrç,. • «nais cp^e faîHu çloPC? tu v^se^ le sucrier et le pot à çrè«i^ ^ ^asse ! t« im fc^bçdd^I Sois donc ^ ce quf ty pUt^fu Ik^ là, voilà qui psj bi^n ! ^
JEkIithL Éi'ot)8erva pe|i4aii| |« tfyqopa 4tt déjeiw^i mais dès que la fapaiile fut dispersée, çUe s'en alla rêver â^i^ç>n «pp^t^ipeRt, Edit}^ u%mi plus de ^lère depuis son eqfançç, elle éi^\i \\yï:^^ à sa propre rtirçctipn, et pieu «ait pel fm\W léger, inconséquent et Myole oq }ui ayait doppé là!... de Çeljeval, son père, et Qeprg^sQjj fr^jj JïttfiuçoHp p(usi âgé qu'elle, ri|imaientn |> doraient, (a gâtaient à plaisir mai§ ne s/en occlit paient ^uère Jeqç pensée sérieiifi^ eW| ç'éU^U î'exploitatio;! agricole, mêlée aux plaisirs rvisti» ques ; <?eUe petite, enfant, deYen^ç.pl^s ifii^ ^i^ç helle jeune fille, leur était une joie, un repos; mais, absorbés par des projets de fpi tune et d'%r yenir* l0 soin du çév^ et de l!espri^ d'^dit^ le^ sej|\blait étçan^er. Ë^e fivait ps^é plv^^i^rs anr
qi&es claqsi W pensionnat à la mç4e, ^\ \k f^lte
avait appris bien des choses, les ui^es bonnes, Jçç ^tres (pauyai§es^ et elle ei^ Sim^ eflifOr^ toqt un |oût ^ pou( la lecture et j^qi^ \es ço(\-
L£ GARDE-GUASSE.
ceptioQs romanesques. Revenue chez son père, eelui-ci avait cru bièn faire eh loi donnant pour compagne une jeune lille un peu plus âgée qu'elle, nommée Jenny Guiiherm, que d'iiono- Tables recommandations présentaient comme un guide sûr et une institutrice distinguée. Les deux jeunes personnes s'entendirent bientôt , mais Jenny 9 quoique plus âgée qu'Edith^ n'était pas plus raisonnable : elle aimait , autant que son élève, la molle indolence^ les songeries creuses, les folles lectures, et son arrivée au château ne changea rien à la vie qu'Edilh s'était faite : les longues promenades, la rêverie dans les bois, la douce musique le soir, aux étoiles, les lectures solitaires, continuèrent leur cours. £lles lisaient toutes deux, mais elles avaient en littérature des goûts fort opposés : Jenny était classique ; elle lisait de préférence les romans de Técole an-^ glaise ; elle aimait ces interminables récits où Ton voit de timides orphelines, des jeunes filles pauvres et persécutées, de jeunes maîtresses de musique, de belles institutrices, remplissant six volumes du détail de leurs aventures, frappant d'un subit et éternel amour lords, ducs et comtes^
LE GAKDE-CHASSE.
et finissant enfin par rentrer triomphantes, après UD heureux mariage^ dans le cbàleau qui avait yn leur misère et leurs humiliations. Elle se nourrissait de cela. Edith, au contraire, était de l'école romantique française ; les prolétaires étaient ses héros : elle lisait des romans et des ^ drames où apparaissaient de spirituels meuniers, des menuisiers de génie, des paysans qui en auraient remontré, en fait de musique» à Mozart, en fait de poésie à Lamartine, des valets hommes d'état ; elle n'aspirait pas à monter, mais à descendre ; il hii fallait & tout prix quelque génie méconnu qu'elle pût élever, un proscrit à sauver, un brigand à défendre, ou même, faute de mieux, un ouvrier à enrichir. C'étaient là ses réved ; mais, comme les héros 4e romans, si charmants qu'ils soient, n'existent que sur le papier; conmie il faut, au bout de quelques temps, un corps à tout songe, Edith se lassa de penser aux Bénédict et aux Ruy-Blas, et elle regarda autour d'elle afin de découvrir son idéal. £Ue remarqua d^abord un petit pâtre qui menait ftouvent ses vaches sur la lisière du bois de son père, mais elle apprit que le gentil berger allait
178 LË G^IiDfil-CHAS^^
se faire garçpQ boucher... lUusiop p^rdug!^^ essaya de se monter la (été pour quelqaes autres enfants du village, mais elle n'y put réussir ; le bon senS| la modestie naturelle îqttaient e^ elle contre la corruption de Fesprit, engendrée par les livres ; peu 4 peu, elle se serait dé^o^lép peut-être de c^tte triste recherche, lorsque Ip nouveau garde-chasse attira spn attention. j| ' était beau, il était jeune, il ayail pef air imliti|i]|re qui plaît toujours, et les fpucjipns (ju'il rejiipli§sait, eu réleyant au-dessus df» la do|viestiçi(^^ ajoutaient à son prestige. Souvent el|e l'ei^tendait vanter par son père ou par son frèfe j ^ Jacques, non-seulement était a4roit tireur, ma^ il était bravQi probe et zélé. Il ayait, au péril ^e sa vie, tué une louye et un vieux sanglier ; l(Mf braconniers le prouvaient inflexible : |1 se moquait de leurs menaces, il éventait kiirs piégeS| et il bravait hardiment, pour remplir son devoir| et coups de bâton e^ coups de fusil. £u fallait-il davantage ; n'élait-ce pas un héros? Seulen^ent^ pdith hésitait : elle n'était pas.sure de son idé^|| quoiqu'elle ne Fen aimftt pas joipins. Jacques était-il bien, ainsi qu!il le disait, d^un g%rde
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LK GARDl<:-CliASSK.
champêtre et d'une |)au\re lingcre*/ Ne serait-il pas, ^ hâëard^ quelctue grand seigneur déguisé, ott quelque proscrit illustre, un Polonais jMtr èxèinpie ? L^histoire et la mythologie n'éfaient-éDes pa^ i^mplies de traits semblables? tf avait-on pas vu Apollon chez Admèle, le roi Alfred eondulsHtii les trMipèaux, et Gustave Wasa travaillant aùx mines de la Ûalécarlie ? Ces pénates ilottaient sans eesse dans Tesprit de la patltre jeune fille : l'avenir rinquiélait peu ; Jacques Taimait , ceci était hors de doute, et il saurait briser les obstaeles qiii s'opp(ose<*aient à leur unioUi soit en tévélaot sfiTiiâissance, soit en ren- AÉtif k «on flëi^, S son ftèrè, S élM-méme un de tes émîtiétits services qui lïivèlent les distances. Dims les iiv^s, n'esta pas iôtijonrs ainsi? Elle croyait d'autant plus à l'amour de Jacques qu'il «fait potit elle des àttèntions dont jamais ses devanciers, Biichel et Leblanc, ne s'étaient avisés. 11 lui rapportait souvent d'énormes bouquets de fleurs des bois^ qu'elle arrangeait avec le plus gràâd soin dans les grands vases du vestibule, 0tt Aéê. ecHAieilles de tttûrès sauvages, ou des oiseaux pour sa voUère. Ua jour, il revint avec
IbO LE GAROE-GHiLSSB.
un joli petit écureil vivant qu'il offrit à Edith» sans mot dire, et en accompagnant son hom mage d'un salut aussi gauche que respeciueuxi Mais aux yeux d'Edith sa gaucherie n'était que feinte ; le respect seul subsistait» et trahissait involontairement l'amour le plus tendre. On croit si facilement ce qu'on désire! et la jeune fille rêvait ainsi, tout en attendant avec une certaine impatience l'instant de la déclaration, qui devait dépasser ce qu'elle avait lu de plus beau dans ses innombrables lectures, son côté, Jenny rêvait aussi.
Les mois se passaient ; aucun événement nou« veau ne venait donner raison aux songes des deux jeunes filles ; forcées de se rabattre sur là réalité, elles se préoccupaient d'une fête que M. de Belleval voulait donner pour célébrer le mariage d'une de ses nièces, et un soir on causait en famille des préparatiCs, loteque tout & coup le baron se frappa le front et dit en riant :
— Mais j'oubliais 1..... nous aurons deux
noces à la fois c'est une fureur de mariage
autour de nous Jacques, mon garde-nchasse»
se marie
LE GAUDE-CUASSË. l8l
Edith rougit jusqu'au front : elle crul que le moment décisif était arrivé, que Jacques avait parlé et qu'elle allait apprendre sod nom et sa naissance. Le baron poursuivit :
Il m'a demandé ma pemissim pour se marier, mais comme je ne tranche pas du seigneur féodal, je n'avais rien à voir là- dedans; je me suis borné à le féliciter et à lui dire que je me chargeais des frais d« la noce.
— Et qui épouse-t-il donc, mon père?
11 épouse Madelon, la ûlle de basse-cour.
celle qui soigne si bien ta volière, Edith. C'est une brave petite fille, et qui fera une excellente ménagère. Elle a quelque bien, d'ailleurs^ qui lui vient de sa mère.
—Et Jacques ne quittera pas notre service, mon père?
— Certes non l la maison du garde est assez
grande pour le loger, lui, sa femme et une
douzaine de marmots. Madelon élèvera de la VO'
laille et ira la vendre au marché d'AIençoti ; ils
vivront fort à Taise. J^ai résolu de les marier le
jour même oii nous offrons à ma nièce notre
petite fête. 11 y aura grand diner à Tofiice, bal .
182 LE GARDE-GHAaSE.
champêtre sur la pelouse pour Jacques et ses in-
Tités, et la joie de ces braves gens ajoutera à la nôtre.
Le baron continuaàdeviser, pendant qu'Edith»
atterrée, humiliée, baissait la tète sur sa broderie et s'efforçait de travailler d'une main tremblante afin de cacher son agitation. C'était donc là son héros! Elle avait eu, en son cœur, pour rivale une gardeuse de dindons ! Elle avait aimé un domestique I le bandeaa tombait enfin, quoique un peu tard... Mille pensées d'orgueil la torturaient; elle se sentait si abaissée» si avilie k ses propres yeux ! Aucun sentiment doux ne se mèlaitàses regrets» etles larmes de l'impatience» de la honte» de la vanité blessée mouillèrenl plus d'une fois sou oreiller, pendant la nuit qui suivit cette conversation. Le lendemain, les jours sui^ vants» elle ne put, sans un embarras mêlé de colère» rencontrer Pinofiensif garde-chasse, qui la saluait plus respectueusement que jamais. Made- Ion aussi se trouvait sur ses pas» el» plus hardie que son fiancé, elle osait parler à la demoiselle, £lie la trouva un matin près de la volière» où les colombes» les chardonnerets» les rouges-gorges,
les bouvreuils, coïKiuis par Jacques, roucoulaient, sifflaieuty chaulaient à l'envi, remplissant i'air d^une harmonie sauvage et agréable à la fois.
— Mamzeile , dit Madelon en faisant une belle révérence, je voudrais bien que vous me permissiez de continuer à soigner vos oiseaux lorsque je serai mariée à Jacques Ces bestioles me coiiiiaisseut, ça leur ferait de la peine de ne plus me voir^ et à moi aussi..... Dites, mamzeile, vous voulez bien?
— Si vous le voulez» Madelon» répondit £dith avec quelque sécheresse. Puis un sentiment meilleur se fit jour dans son âme ; le regard oaif qu^attachait sur elle la petite paysanne, la sincérité de sa proposition la touchèrent, elle se dit en elle-même :
— Pourquoi lui en vouloir? Est-elle cause de ma folie Et reprenant un air plus grajieux :
— Merci, Madelon, j'accepte avec plaisir, car jamais mes oiseaux n'ont été si bien soignés !
— Oh!. que Jacques sera content ! il aime tant ses maîtres I et vous ne savez pas, mamzeile ! il élève deux rossiguois pour vous faire plaisir,
ilk LE GAADË-CUASSE.
deux petits qu'il a pris dans le nid. . . ils sont jolis ilout.
Edith sourit assez nalurellement : — Viens me trouVer dans ma chambre, Madelon, ditelle, je te donnerai une robe, un col et un mouchoir. Viens tantôt.
— Merci, mamzelle, je n'y manquerai pas
Celte conversation ht du bien à Ëdilh. Il y a dans la présence d un être humain, fût-ce celui que Pon croit hair, un charme puissant ; on se trouve Jésairaé en sa présence; le regard, la voix, le sourire agissent comme par une bienfaisante magie ; la sympathie de l'homme pour rhomQie se montre, et le cœur qui ne s'est pas volontairement endurci, sent à ce contact se fondre les passions mauvaises.
Edith l'éprouva : l'irritation qu'elle ressentait contre le pauvre garde et son humble fiaucée tomba; une lumière à la fois vive et douce éclaii^asa conscience, l'orgueil s'enfuit, les pensées romanesques tombèrent , la modestie, la fierté virginale reprirent leurs droits; Edith pleura encore, mais ce fut de repentir et non de regret.
D*gitizca CiajooL'
LE GARDE-CHASSE. m
Le jour de la fête arriva j oq fut satisfait au salon et très-joyeux sur la pelouse; Edith, d^abord un peu triste, finit par danser de tout son cœur. La soirée était déjà avancée ; la jeune fiUe» se trouvant fatiguée, cherchait son institutrice afin de -regagner avec elle leur appartement ; elle ne la vit pas dans les salons, et s'avança sur le balcon qui faisait le tour, du château. La mu-> sique des conlredansôs ne lui parvenait plus q[a'adoucie ; elle jeta les yeux sur le parc illuminé à la vénitienne ; la noce de Jacques dansait sur les gazons au sondes instruments champêtres; à les voir deloin» aux lueurs bleuâtres des lao^^pions, on aurait dit des groupes de fées et de gilomes qui menaient la danse nocturne... Edith détourna la tête et soupira au souvenir de sa folie. Un soupir répondit au sien et fut suivi d'un sanglot étouffé. Elle tourna l'angle du balcon et vit dans l'ombre une figure qu'à sa taille élancée et à sa robe blanche elle reconnut aussitôt.
C'était Jenny, Jenny qui pleurait. Edith courut vers elle.
— Qu'avez-vous, ma chère demoiselle? s'écria-t-elle.
lté LE GARDE-CHASSE.
Jeony garda le siieûce et continua de pleurer. Enfin, vaincue par les instances et les caresses d'Ëditb^ elle dit en se cachant la figure :
^ Esl-il nai que M. Georges doit se marier Lientôt? On le disait dans la salle du bal.
— Sans doute on avait gardé le silence
sur ce mariage, parce que ma future belle-
sœur, Yalentine, était trop jeune Mais cela
se fera bientôt, et j^en siiis contente^ Valeiitiae est si bonne I
Cest done vrai I c'est donc vrai t
Ce mot, répété avec douleur, éclaira £dith ; elle aussi soupira, et, par quelques questions faites avec ménagement^ elle amena Jenny à lui avouer ses ré ves^ rêves dont de pernicieux romans étaient Tunique cause. Les attentions que tout homme bien élevé témoigne à une femme avaient paru à la pauvre institutrice des gages irrécusa"» blés d^amour« elle avait bâti là-dessus ses songes d'or, et le fantastique édifice s'écroulait sana qu'elle pût accuser de la ruine un autre coupable qu'elle même : — Je quitterai le cbàteau, je ne pourrais plus y vivre! s'écria-t-elle enfin.
Les sons des deux orchestres arrivaient en ce
moment plus vifs à l'oreille des jeunes filles, et fiemblaieat se rire de leur honte et de leur dou-
. leur. Toutes deux pleurèrent, mais uu sentiment différent faisait couler leurs larmes : EcUth s'accusait elle > même, et Jenny accusait le monde et la destinée*
Bien des années s'étaient écoulées. Edith était mariée, et la miséricorde de Dieu avait permis qu'elle trouvftt un mari aimable et bon, sur qui elle avait reporté les tendresses errantes de son âme ; de plus, ce mari était sincère chrétien, et, accomplissant la douce prédiction de saint Paul, il avait incliné le cœur de sa femme vers les doctrines et les œilvres qui lui étaient chèresi • Edith était femme et mère de famille exemplaire, et les œuvres de charité trouvaient en elle un appui dévoué* Telle avait été sur son âme l'in« fluence d'un mari dont elle révérait les lumières, et dont l'affection était sa joie. Elle passait une partie de lliiver à Paris. Il y a peu de mois, pendant l'hiver dernier, elle fut chargée, au nom de l'œuvre de h Miséricorde , d'aller visiter une pauvre femme dont on lui donna l'adresse. C'était dans un quartier perdu; Editb% faabi*
tuée à de pareilles expéditions, monta résolût ment Pescalier délabré et parvint à une petite chambre au cinquième étage. Elle y vit ce qu'elle Toyait souvent : une pauvreté absolue qu'une proprêté rigoureuse ne déguisait pas. Une femme était assise auprès de laf enéire et fatiguait sesyeux rougis sur une (ine broderie. Elle leva la téte,et ni elle ni Edith n'eurent de peine à se reconnaître. La pauvre femme était Jenny Guilherm, fatiguée, vieillie , et surtout accablée de tristesse. Elles causèrent avec abandon ; le cœur d*Edith était plein d'eifusion compatissante, elle la dé* Tersa sur son ancienne amie, qui prit confiance, en voyant une charité qui ressemblait à de Ta* mitié:
— J'ai été bien malheureuse, dit-elle, la folle du logis m'a joué de bien mauvais tours, je le reconnais maintenant. Vous savez combien j'aimais la lecture? en vous quittant, je fus placée dans une famille distinguée : la mère de mes élèves, femme très-grave et très-pieuse , s*aper« çut que je lisais des romans; elle me pria de renoncer à cette habitude, je n'obéis pointj je fus congédiée. Dans une autre maison, j'eus le
LB 6ARDB-GHASSB. IS»
même sort. Alors mes protecteurs se lassèrent de
me recommdDcler : je fus tour à tour sous-maltresse, dame de compagnie, demoiselle de mar gasin, enfin.... ouvrière..... maïs, dans toutes ces positions, il arriva, je le reconnais, que je donnai trop d'heures à la lecture au détiîment de mes devoirs, et que, chose plus grave encore, j e me compromis par les rêves de ma pauvre imagination qu'exaltaient ces naauvais livres. J'ai, bien souffert 1 je n'ai vécu dans le monde réel qu e pour en sentir les aspérités ; mes ambitions ont été déçues, mes illusions dissipées, mes affections mal placées et méconnues ; je n'ai pas su tirer parti des ressources, des petits talents que je possédais ; et tout cela, ce sont les romans qui en sont cause. Oh I que ces chimères, que ce prestige de Pinconnu m'ont égarée I qu'il est dur de vieilhr et de se dire : Je me suis trompée, je suis malheureuse et par ma faute I et mes pauvres élèves, à qui j'ai donné cet exemple I cette idée me fait mal*
— Consolez- vous, dit Edith, Dieu vous pardonnera cette faute. J'ai beaucoup aimé les lec^
tures frivoles aussi- mais mon mari m'a guérie
190 LB OARDE-GHASSE.
de cette fantaisie^ et à nous deux nous t^che-
rous de réparer les maui que ces méchants livres ▼oiîs ont faits.
Edith a tenu parole : elle a procuré à Jeiiny une position douce et facile, et tous les jours elle remercie Dieu qui l'a sauvée d'elle-mèmei • des folies de sa jeunesse et des héros de romans.
LES TROIS mjps
UiSÏÛlRE DË «OS JOURS.
LËS TROIS AMIES.
— Ainsi doDCy tu te maries?
— Et toi aussi?
— Et DelplÛDe.aussi I
— Quel singulier coup du sort! les trois intimes seront mariées le même mois, la même année, à huit jours de distance !... et mariées par inclination ; car, je le. suppose, tu aimes le capitaine Julian?
Mais... il ne m'est pas indlilérent. Ët le docteur David te platt ?
— Âh! ma chère, il y a (ant de sympathie entre nous 1 nous nous comprenons si bien I
Ainsi parlaient deux jeunes Mes, installées dans un petit salon d^une maison de la place
1114 L£6 TEOIS AMIES»
Bellecour, à Lyon. Gabrieile, la fiancée du médecÎD, dit tout à coup à sa compagne, en accentuant ses paroles et en les accompagnant d'un regard malin :
— A propos, ma chère, on dit que le capitaine a rintention de se retirer du service, et d'aller habiter sa^ ime , située auprès de I*iantua.
— Il n^en fera rien ! répondit brusquement
Lucie.
— Il en aurait le droit. Quoique jeune» il a-
déjà bien des années de serviçe ; il a fait la campagne du Trocadéro et celle de Grèce ; il croit avoir payé sa dette à la patrie...
— £t il voudrait prendre sa retraite I et je serais la femme d'un capitaine retraité, retiré à Nautua, et n'ayant pour toute distinction que le salut du garde- champêtre et du facteur rurall... Cela ne sera pas : si j'épouse Henri... M. JuliaUi yeux-je dirOf il poursuivra la carrière, et ne brisera pas sous ses pieds récbelon qui peut le £aira monter bien haut,..
— Tu as de lambitioa î
— Peut-être... et toi?
LE» TROIS AMIES
~ Oh I moiy je Teux, avant tout, un intérieur
paisible, les joies du seutiment, les plaisirs de Ja fjGimille... il ne me faut pas de fêtes; mais je désire UD cœur tout à moi, une existence qui me soit consacrée.
Tu as de l'ambitiou à ta manière. Et Delphine, que désire-t-eile? •
— Qui peut le savoir? elle est si simple ! Si ses livres de commerce sont bien tenus, ses armoires bien rangées, s'il ne manque ni un chiffre à sou quotient, ni une serviette à ses piles de linge, elle sera heoreuse, très-heureuse I
— Le soin de son troupeau L'occupe toute eiilière^
fredonna ironiquement Lucie. C'est vrai, Delphine ne voit rien au-delà de la messe de la pa« roisse, de son comptoir et de sa cuisine.
— Comme ta ne vois rien au-delà d^un mari colonel.
Lucie haussa les épaules en riant, mais^ mot
traduisait parfaitement sa pensée. Elle ne demandait le bonheur qu'à Téclat, aux distinctions, et ne choisissait le capitaine Juiian que parce
LBft mais AlllES,
que, jeune encore, il ayaii de ravenir, et qa*il
pouvait faire arriver sa femme à une de ces hautes positions qui inspirent l'envie à ceux qui ignorent le fond des clioses humaines. Pour acquérir ce rang, pour devenir l'objet de cette en* vie, Lucie sacrifiait volontiers la paix domestique, la félicité intér^eurCi les douces joies d'une vie passée à l'écart, loin du bruit, sous un beau ciel ; et cette destinée qu'elle méprisait était précisément la seule qui pût satisfaire les yœux de son amie. Ambitieuse aussi, Gabrielle voulait, à tout prix, être heureuse par le cœur, par fé^ goïsme à deux, qui renferme deux êtres dans un cercle étroit, d'où le devoir rigoureux, l'esprit d'abnégatiou et de sacriBce sont exilés. Vivre peur m était la devise de ces deux jeunes filles, qu'elles désirassent les joies de lambition ou celles du sentiment ; vivre pour Dieu et pour les autres était l'unique règle qui dirigeait les actions de leur modeste compagne, j Delphine , moins . favorisée que ses amies , ' épousait, d'après le désir que son père lui avait . Imanifesté au lit de mort, Edmond Forrét, son parent éloigné. Ce jeune homme avait ppu de
LES TROIS AMIES
fortuDe, et il ne possédait pas ce caractère éner* gi(^ue, patient et fort, qui semble destiné à se faire jour à travers les obstacles. Sou petit commerce de soies à coudre était assez négligé, son avenir ofirait peu d'espérances, et lai-même, par ses dehors gradeux et faciles» inspirait à ceux qui le connaissaient plus de bienveillance que de respect, et un sentiment plus voisin de la pitié que de l'estime.
Delphine n'ignorait aucune des épines qui allaient se cacher sous sa blanche couronne de mariée, ni les soucis de fortune, ni les soins laborîeux d*un négoce obéré, ni lefaibte caractère de répoux, ni son penchant pour les frivoles plaisirs... Mais elle embrassait ces difficultés avec courage, jalouse de dégager la parole donnée par son père, et confiante en Dieu et en la puissance du devoir.
Les trois mariages se firent presque en même temps : celui de Lucie avec le capitaine Juhan fut splendide et répondit aux goûts brillants de la fiancée ; celui de Gabrielle, plus mçJeste, s'entoura d'une teinte romumesque qui fit sourire les uns et soupirer les autres ; celui de Delphine fut
198 LES TKOiS AMiËS.
conforme à goii liumble fortune^ et dès le leodeïsmUf la jeune femaie eatra d'un pas ferme Hai^ la voie de travail et de sacrifices qu'elle ayail acceptée au pied de Tautel*
Deux ans s'étaient écoulés. On était en 1832,
et les troupes françaises, commandées par les jeunes princes d'Orléans, faisaient le siège de la citadelle d'Anvers, si noblement défendue. Un officier français, debout à l'entrée du port, exammait avec attention les vaisseaux de guerre hollandais, commandés par Koopman, qui reflétaient dans les Ilots tourmentés de l'Escaut le pavillon aux trois couleurs, que la nation néerlandaise a fait tant de fois triompher sur les mers. Pendant que les yeux de l'officier erraient des bastions à demi ruinés de la citadelle aux mâts légers des canonnières, des tours de la
LES TROIS AMIES
Tille aux sinuosités du fleuve, un jeune homme
vint ae placer auprès de im, et lui dit, eu bon et pur français :
— Oserai-je, monsieur, vous prier de me prêter un instant votre longue^yue?
L'officier se retourna précipitamment, et tous deux jetèrent un cri de joyeuse surprise :
— Eh quoi ! Julian, est-ce vous ?
— Vous ici, £dmond 1 est-ce possible?
— Eh ! mon cher, je conçois votre surprise.
Vous ne vous attendiez guère à trouver ici im pauvre pékin comme moL Vous, c^est autre chose.
— Oui, dit l'offîcier sérieusement, je suis à
mon devoir, je suis ici parce qu'il le faut. Mais il fait un froid de loup ; venez, si vous n*avez rien de mieux à faire, venez jusqu'à mon logement, et nous causerons.
Edmuiid 1 orrêt fit un signe d'assentiment, et bientôt ils se trouvèrent installés dans la petite chambre, logement provisoire de Fofficier.
r- Yous ici, je n'en reviens pas I s'écria encore le capitaine , tout en activant son feu de houille.
SOO LES TROIS AMIES
— Les affaires, mon cher Henri*
— - Comment 1 tous savei ce que c'est que les
allaires ? Elles vous préoccupent assez pour vous tirer, en plein hiver, de votre cher Lyon, et vous amener à trois cents lieues !.. Résolutioii héroïque et que j'admire...
— Je suis marié.
' — Ëh hien l
— Ëb bien ! mon cher, Delphine, ma femme
m'a presque converti à Tordre, elle m'a presque donné le goût du travail.
— Je conçois cela : on veut être riche pour parer ce que Ton aime.
— Je crois que vous vous trompez : je n'aime pas Delphine, de cette façon-là. C'est l'exemple donné par elle qui m'a rendu un peu honteux de mes habitudes indolentes... Dès les premiers jours de notre mariage, elle a voulu se mettre au courant de nos affaires. Je croyais que leur làr cheuse situation l'aurait rebutée pour toujours... Point du toutl... elle m'a prié de supprimer le commis» et s'est mise elle-même à la besogne avec autant de suite que d'ardeur.... Qua faire à cela, mon cher capitaine? Pouvaîs-je être
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LES TROIS AMIES. 201
paresseux à côté de ma courageuse femme?
PoOTais-je, en conscience, faire moins qu'elle ne faisait ? Elle m'a donné goût à la besogne, elle m'a fait quitter mes habitudes de garçon, café, spectacle, etc., etc. Delphine m'a rendu ma maison si agréjable, que j'oublie, pour le coin Su feu, tous mes plaisirs d'autrefois. Toujours douce, toujours égale, où trouver un meilleur ami? Toujours au travail, travail de bureau, travail des mains, où trouver un meilleur associé ? ËUe m'anime, elle m'encourage, eUe me console, et c'est pour la seconder dans ses généreux efforts, que j'ai entrepris ce voyage qui vous étonne, et où il s'agit de nouer quelques relations utiles à noire négoce.
— Il ne m'étonne plus maintenant.
~ Mais votre présence à Anvers, mon cher Julian, serait en droit de me surprendre à mon tour. Ke deviez-vous pas quitter le service ?
— En effet» répondit le capitaine d'un air soucieux*
— • Vous deviez vous retirer à Nantua?
— Sans doute...
«—Et pourtant?...
20S LES TROIS AMiËS.
— £t pourtant, vous me retrouvez sous le harnais I il est vrai, je ne désirais que le repos, la vie calme^ les travaux, les jouissaaces de la campagne.». Depuis cinq ans, je m^étais plu |à disposer ma petite maison de catupagne, à embellir ce coin de terre auquel Dieu a prodigué les eaux et les ombragées... Après dix ans de senrices actifs, je rêvais une vie de &miUe, de paix, de studieux loisirs, car j'y avais mis des livres, mesfiivoris : les CommenUrires de César, Joinville, Salluste, Coiiiiniaes, Bossuet, et tutti gtfOnlt... Bah 1 autant en emporte le vent ! J'ai révé, mon cher, rêvé beau ciel, doux paysages, heures tranquilles... me voilà réveillé... le canon gronde, et le tambour va m'appeler à la tranchée...
— Mais quelle raison !... Vous avez nne fortune indépendante ?
Ce que femme mU^ Dieu le veut^ mon M»*
cher. Soldat suis et soldat mourrai.
Le capitaine ,étou£Ea un soupir, tordit ses moustaches, et voulut prendre un air jovial.
— Et notre ami David, demanda-t-il^ cet amoureux de la science, que fait-il 7
LES TROIS AMIES
^ li y'miê ses malades.
•^J'entends bien, mais le choléra a dû donner un coup de collier à sa réputation ?
Je 11*611 ai pas trop oui parler. Il ne se met pas en avant, il vit chez lui, pour sa femme.
~ Hum! murmura le eapitaine, je comprends... Mais qu'est-ce que je vous disais? Voilà le tambour. Adieo, mou cher Edmond... m plutôt, venez avec moi : vous verrez la tranchée, c'est œnÊmf quand oû ne l'a jamais tu...
IH
Bien des années s'étaient écoulées, égrenant eomme les peries d'on collier leurs jours tantôt j.oyeux, tantôt sombres. 1849 s'était levé avec ses préoccupations tristes, les inquiétudes, les bruits de guerre, les doctrines menaçantes, et enfin Pimplacable choléf a. Galme au milieu de tant de maux» paraissant jouir d'un intime bonheur^ en
S0% L£S TROIS AMIKS.
dépit des infortunes publiques, une femme, jeuDe encore, attendait, tout en brodant, le retour de son mari ; elle Tattendait dans une cbam* bre élégante, qu'animaient des portraits de famille, que peuplaient des livres de science et de littérature, placés à la portée de la main du lecteur. Celte femme était Gabrielle, alors âgée de trente-huit ans, et qui devcût une longue jeunesse à une vie de bonheur. Heureuse jusqu'al(m entre toutes, elle n'avait eu d^autres devoirs que ses affections, et jamais elle n'avait dû faire violence aux désirs, aux inclinations de son âme douce et tendre, pour accomplir une obligation sévère. Rien ne Tavait habituée à séparer l'idée du devoir de celle du bonheur, et son cœur ne pouvait comprendre les amers plaisirs d'une conscience'satisfiedte, qui, dans un universel naufrage, seule, tient lieu de tout. Gabrielle voulait se sentir heureuse, heureuse à tout prix... Volonté d'une âme orgueilleuse et faible, que la contradiction irrite et que l'obstacle abat*
En ce moment, elle attendait son mari avec la plus vive impatience, £lle donna un coup d*<eil au couvert du déjeuner, et plaça sur la serviette
LES TROIS AMIES. 205
do docteur une lettre portant le timbre de la municipalité de Lyon. A peine avait-elle fini, qu'un coup de sonnette annonça le maître du logis; M. David entra dans la chambre , tendit la main à sa femme et la baisa au front.
— Une lettre, mon ami, lui dit-elle.
— Donne... Ah 1 ah I de la mairie...
n la décacheta, et sa figure devint sou« cieuse.
— Sais-tu ce qu'on me mande, Gabrielle?
— Non, mon ami, qu'est-ce?
— Le choléra vient de se déclarer dans plusieurs quartiers de la ville, la commission de salubrité publique me confie la direction de i'hôpital ambulaut de la Guillolière, et me délègue pour visiter les malades à domicile. ' .
— Grand Dieu !... mon ami, tu n^aôcepteras pas ce poste dangereux ?
— Comment veux-tu que je refuse?
— En alléguant tes nombreuses occupations, ta santé d^cate, tes devoirs de famille...
— Cela ne se peut, Gabrielle, tout le monde me jetterait la pierre.
— Quoi 1 pour les sots propos de quelles sottes
LES TROIS AMIES
gens, tu me condamnerais à mourir d'inqnié* tude et de douleur !
— Gabriell6| sois donc raisonnable I
— Le puis-je, quand ta vie est enjeu î Assea de jeunes médecins desireni l'oceasion de se montrer, tu peux honorablemeut leur céder la place, et ue i»as risquer une vie si ^précieuse à ta femme et à tes enfants.
— Mais il y va de Tlionneur 1
~ Il y ya de la Tie , de la tietme, de la miemie I Je t'en conjure, refuse l Qu^ as-tu besoin de courir ces dangers^ toi qui jouis d'une réputation faite, d'une fortune indépendante ? Tu n'appartiens pas au public, fu es à nous, à tes enfants chéris qui ont besoin d'un père pour les guider...
£ile parla longtemps encore, mêlant aux raisonnementsspécieux les expressions de tendresse, si puissantes sur le cœur de son époux. Vaincu, il céda, sacrifiant le devoir et Phonneur aux affections domestiques j mais lorsqu'il eut fait partir la lettre qui annonçait son ref as à la nmniôpalité de Lyon, il retomba sur son fauteuil, insensible aux caresses de Gabrielle, pâle, frissonikant^ el il s'écria: * *
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LES TR018 AMIES. tOT
Q me semble que je neus de signer iron arrêt de mort I A la même heure, Lucie recevait une lettre de
son mari, alors en garnison à Paris. Voici ce qu'elle renfermait :
<i Vous \ous plaignez^ Lucie, de la froideur de mes lettres, et tous me demandez la raison du changement apporté dans nos relations. Ai- je besoin de vous l'expliquer ? Quel mauvais génie, pesant sur* tous* mes jours , contrariant mes goûts, violentant mes inclinations, a dénaturé mon caractère, et remplacé par le fiel et Taigreur les sentiments doux qui jadis remplissaient mon ftme? Ai-je besoin de vous nommer celle dont la volonté, sans cesse eu opposition avec la mienne, me forçait, ou à des luttes quotidiennes, où au sacrifice absolu de mes projets?... Du jour où votre caractère- s'est dévoilé à mes yeux, j'ai renoncé à la vie d'intérieur que VOUS auriez empoisonnée; je suis resté sous les drapeaux, seul refuge que vous m'eussiez laissé, j'y ai conquis ce rang et ces honneurs qui vous plaisaient tant ; mais puisque vous avez atteint votre but, spuifrez' avec patience les ennuis de
f08 LES TROIS AMIES.
rhomme qui a manqué le sien : vous n'avez pas Toulu que je goûtasse le calme de l'étude, Tin* dépendaoce des champs, eh bien ! madamci endurez, endurez sans tous plaindre Thumeur et les bourrasques du soldat.
» Vous pouvez venir me rejoindre à Paris* o& le régiment que je commande doit séjourner quelques mois : le monde ne doit pas. pénétrer les secrets amers cachés entre nous. Adieu , Lucie. . *
»^H. JuuAif. »
Lucie rêva un instant, plia la lettre et se dit à eUe-méme :
— Il sera bientôt général.
A, la même heure, dans un modeste bureau,
Delphine, assise auprès de son mari, lui disait d'une voix douce où retentissait l'affectueux dé* Toûment de toute sa vie :
— Mon ami, pourquoi vous troubler, pourquoi vous décourager ainsi? La Providence nous abandonnera-t-elle ? Ce billet qui revient protesté n'engage pas notre fortune.
— aoa, mais en ce moment de crise, il la dé-
LES TROIS AMI£3« 209
range. Toute l'année, déjà si pénible, s'en res* sentira. Ah ! qu'il est triste, après vingt ans de labeur, de fatigue, d'échouer presque au port 1 Delphine s'était levée et fouillait dans le secrétaire. Elle en tira un portefeuille^ et dit à son mari :
— Tenez, Edmond, voici l'argent que vous m'avez remis à l'avance pour acquitter les deux dernières années de la pension de notre fille. 11 vous servira plus utilement à solder cette traite»
— Mais comment faire? et Charlotte, laisserez-vous son éducation inachevée?
— Si vous le trouvez bon, mon ami, Charlotte reviendra près de nous, et je lui servirai d msUtutrice.
— Vous?
— Sans doute : vous m'avez encouragée à cultiver mes petits talents j je pourrai donc les lui communiquer , et de plus, je la mettrai au courant des aflaires du ménage,
— Ce sera une lourde charge* pour vous»
chère Dcl^iliine.
— Une occupation, oui, mais une charge \...
Un enfant est-il jamais à charge à sa mère ?
;)0 I^ES TRO(i^ AMIES.
— Vous aye? tant de travail î
— Je me lèverfu une heure p{u9 UjX, je me coucherai une l^eur^ plus tsrdy et H t)$^^Qce se fera.
Edmond réfléchissait. Enfin, il prit 1^ main de sa femme, et lui dit avec une sorte d'atteudris* sèment :
— Delplûae, je puis Oispose^r quelques heures par jour : M« Oeslondes, notre voisin, désire trouver quelqu'ua qui Vaille à t^uir ses li- Tres... il (a'ficceptera Je le seiisM» je yW3 aller
me proposer, qu'en diles-vous ?
Mon anû, cela vous co^t^ \
— Bah ! si cela m^epnuie^ je penserai aux en- .fauts, à vous, à rhooneur de notrç signature
qu'il faut sauvegarder. J'y vais de ce pas.
Et le front et le cœur joyeuX| il ^rt^t çu fredonoaQt : Fçi/is ce que ^mn.^
LDS TROIS AMIES. M
Ua an après^ la femm^ du Ueuteuaptrgénéral JuliaOi en passage à Lyon, vint rendre visite à madame Forrôt, qu'elle trouvi^ environiiée de su famille. Charlotte, sa fille aînée, copiait de la musique ; I^Ueune, §qus les yeux de sa mère, dessinait des coupes de pierres, car il se destinait à rurcUitecture, et Roger s'égarait dans les colonnes d'une formidable addition, l^eur mère, «^U3 quitter T^uguillei surveillait Içurs travaux,
reposait ses yeux ayec nne douce joie sur ces
enfants beaux, modestes, intelligents, et préparési par ui^ éduoaUou solide, am^ luttes de Tavenir. Elle reçut son amie d'enfance avec un 96u(imeAt \ii ^t tendre» et ce fut uu frappant contraste quand ces deux femmes s'embrassèrent, \mi U Y f^vait ^ur le front de Delphine de jeij^ nesse et de sécurité, tant Lade semblait lîeillio
211 LëS TROib AMIËS.
par les chagrins ambitieux et les ennuis, ûls de régolsme. Et cependant Delphine avait en partage les soucis, les travaux, les peines matérielles, toujours épargnés à sa brillante amie. Celle* ci, après les premières eflusions, en lit éUememe la remarque.
^ Que ta figure est calme et reposée l s'écriat-elle, tu es donc bien heureuse P
Delphii^e sourit avec douceur, et porta ses sur ses entants.
— Oui, je te comprends, poursuivit Lucie, ta es mère ; moi, je n'ai pas ce bonheur... je suis seule, toujours seule...
En parlant ainsi, elle détourna son visage fier et triste, pour dérober les larmes involontaires cpi coulaient de ses yeux. Delphine fit signe à ses enfants, qui sortirent aussitôt ; alors, prenant la main de madame Julian, elle s écria :
— Tu n'es donc pas heureuse 1 llélas l dit Lucie.
— Cependant ton mari est un homme d'honneur, de mérite, un homme excellent; il est haut placé, ta fortune est grandci tes désirs sont comblés !
LES THOIS AMIENS. 2i3
— Hais personne ne m'aime, je suis seule, misérable, et j'entrevois le plus triste avenir* Tu sais que M. Julian, grièvement blessé au siège de Rome, a demandé sa mise en dispouibililé... il se retire à Nantua, dont le site lui plait... Nous pai'tons demain.
— Ëh bien i je ne vois pas là un si grand malheur...
— Âh ! c'est (jue tu ignores combien le caractère de Henri est changé I changé pour moi seule, entends-tu I Dur, absolu, hautain, aigri par la souffrance, il me fait sentir le joug, et je prévois de tristes jours dans cette solitude où je vais me conlBner... Autrefois aussi, il désirait me mener à Nantua..» mais alors il m'aimait, alors il voulait (jue je fusse heureuse... maintenant, je ne rintéresse plus, son cœur m'est fermé... Ah!
que je regrette ce temps où sa tendresse me
promettait de si beaux jours...
Delphine baissait les yeux ; eUe n'osait répondre à ces tristes plaintes par les paroles qu'une raison trop dure aurait pu lui dicter, et lorsque Lucie lui dit :
— Mais toit du moins, tu es heureuse 1
ai4 I^E3 TROIS AMIES.
*-Pi6U a été bon pour mU
— Et la forlAjRe ?
— Elle s*est augmentée, il y a quelques mois^ par rhéritagQ de notre bonne tante de Beiley; nous n'ayons plus d'inquiétude pour D09 chm
enfants.
— Ah ! tant mieux! et Gabrielle? est-il/ym
qu elle soit veuye ?
Bêlas I oui»
Je f ^Youe que je ne oomprapds lien à ce qui lui est arrivé ; commeat son mari e&t-il allé moiirir en Afrique, simple méd^oin d'armée, Ud
qui jouissait à Lyon d'une si balle clientèle '?
^ U 9'^t réhabilité, répa(H}it graveiQentfi^ptuae.
Ce qu*on m'a dit ast donc vrai? il gyait déserté son poste , failli à son de\oii'?
— Ne soyons pas sévères envars to» mortft t ii
avait céilc aux instances de Gabrielle et à sa lendressa pour eUe» Bientèti il «'aper<;ut que la considération publique s'éloignait de lui, it ne rencontrait que des regai ds moqueurS| ^une niaiu
ne s'avançât iH)46va9^de la sienn^M. déses-
LUS, TROIS AMIES. 215
poir fut terrible, et le bonlieur que notre pauvre amie avait cherché aux dépens d'un rigoureux devoir, s'évanouit sans retour. Son mari l'accabla d'abord par sa tristesse, puis par sa froideur, son rileuee, enfin par ies amers reproches; et sans se laisser fléchir à ses larmes, il partit pour l'Afrique, où il venail d'obtenir une place de médecin de régiment'. Pendant plusieurs mois, il ne s'épargna point : il chercha la mort au chevet des mourants avec une espèce de rage, et enfin il la trouva. Il tomba malade, d'une fièvre maligne, contractée dans les hôpitaux: alors, inspiré par un bon prêtre, il écrivit à sa femme pour lui pardonner... et cette lettre, dictée d'un ht de mort , était la première que Gabrielle eût reçue de son mari depuis six mois... Ce fut la dernière aussi*.. M. David sucoomba...
— Et Gabrielle ?
— Se meurt de chagrin ; elle n'a pas le courage de vivre pour ses enfants I
— Elle est plus malheureuse que moi; et pourtant, je souilVe bien 1
— Mais toi, chère Lucie, tu peux améliorer
LES TROIS AMIES
ton sort. Ta douceur , tes soins ramèneront le cœur de ton mari.
— Si j'osais Tespérer I • — • Essaie 1
— Oui, je le tenterai, et si je Féussis, Delphine, tu auras été ma proYidence, car je comprends bien pourquoi, seule de nous trois, tu es heureuse : c'est que tu as préféré ton devoir à tes désirs, et que tu n'as employé ton pouyoir de femme que pour le bonheur des autres 1
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— le n'y puis plus tenir ! c'c«t livap fort 1 sHid me fera mourir à la peine 1
€etle exclamation, dont Tacceiit annon^îait un «lélaBge de caière et de dp^lfii4r, /était fifoféfée par une femme d'un' certain âge, modestenj^pi ^étue, 4{ui paraissais un^s femme 4e çbmibre de ^bonne maison. Une jeune fille, qui travaillait près d'une ie^élce, se leva, ioui Âoqvûële , et ^^a'éeiiaiit : — Mon Aieu^ ma mèi^, qu'avesE* vous?
~€e que f ai* e« que j'ai fana ies jours î Yseuk méconnut mes seryijces ; eM^ ^e^i dure, dédaignmise avec md^ moi, aa nomanM 1
Mais, maman, mademoiselle tous aime bien, vous le savez. Nous avons de bons maîtres!...
— Je viens de la coiffer; elle ne m'a pas
adréssé une parole J'ai voulu lui faire dire
un petit mot d amitié, elle ne m'a pas écoutée... SeulemiéDt, comme je sortais, le cœur gros, elle m'a rappelée, en me disant : Madame Lefebvre, j'aurais besoin de ma robe de crêpe pour ce soir ; dius à Laurence de me l'apporter...
La voicL... je mets le dernier nœud....
Mais, maman, je ne vois pas ce qui a pu tous affliger...
— Tout, vous dîs^e. Ne suis-je pas sa nourrice? ne devrait-ellp pas m'aimer, me caresser?.. Elle ne pense pas à moil jamais I
— Mais, chère mère, répondit la jeune fille en se mettant à genoux auprès de la femme-dechambre,.dont les soupirs et les sanglots trahissaient une douleur longtemps contenue^ je ne me suis jamais aperçue que mademoiselle Yseult ait manqué aux égards qu'elle- vous doit ; et, dans tous les cas, elle n'est que votre fille de lait... et moi, je suis votre fiUe ; je vous aime...
TOUS êtes tout pour 'moi 9 et si vous ne tous plaisiez plus auprès de madame la comtesse, eh bleu, nous pourrions aller ailleurs... je traTaiilerais, vous ne manqueriez de rien, et rien ne me manquera tant que je serai avec. vous.
Pendant qu'elle parlait ainsi, avec une voix émue et douce, la femme de chambre attachait un long regard sur cette belle téte inclinée sur sa poitrine. Mais dans ce regard il n'y avait ai chaleur, ni tendresse ; l'àme en était absente, l'àme errait ailleurs Elle se dégagea doucement des mains de Laurence, se leva et lui dit : — Vous ne pouvez comprendre ce que c'est que la tendresse d*une nourrice pour l'enfant qu'elle a bercé sur ses genoux et nourri de son lait... personne ne le sait 1 Ahl si Yseult voulait I... *
Elle se tut; Laurence sé rassît en sou]Hrant et acheva d'arranger la robe de crêpe rose. Lors* que le dernier nœud fût posé, elle regarda sa mère et dit tincùdement :
~ Je vais la porter à mademoiselle. *
— Non, dit madame Lefebvre, donnez-la-moi, j'irai i
Elle regarda la robe avec attention, ôta soi-
gnfeu«emeat les derniers fila de soie rose alla* chés à i^éloffe, releva les whnlft^ et sortti d'uH
ailr empressé;
Laurence se tasfiil à sa place acooutainée^ prit un autre ouvrage ; mais elle ne put piquer Taiguille^ ses yeux se remplissaieiit de laroies^ son cœur débordait, et, le front dails les ihains, elle i^pétâit dû fond de soh âme :
Mon Dieu i pourquoi ma mèré ne irfaime-
trelle pas? Ah 1 si elle m'ainaait comme elle aime Yseult ! je suis sa fille, moi, ellë m'a noifltie ftdssi^ ét elle ne pense pas à moi 1
Ces mots révélaient la pensée continudle, Fiflcéàsâm chagrin de Laurence. . Elle n'avait d autres parent» que sa mère, et elle Fainiait avec toute la force du devoir, toute la chaleur d'une âme expanslve et jeune. Elle éprouvait aussi une vive alfection pour Yseult de Bréhat, sa sœtit de lait, la compagne de ses jeùx d'en- ' iance, et une respectueuse et tfendre ftconnaîssance pour le comte et la comtesse de hrè^ùx, ses . maîtres et ses protecteurs. SeS affrtstions pures et ses pensées innocentes ne sortaient pas de ce petit cercle, son univers, et elle ûe demandait
rien de plus à la vie que raiiiour de sa mère et IgL condtaate bienveillance d'ïseult et de ses parents^ Mak madame Ijefebvre ne paraissait jiallemeiàt comprendre le cceur et la tendresse de sa flUet mmhtè) aettcieuse, inquiëte> elle ne semblait préoccupée que du service d'Yseult à laquelle elle était spécialement attachée; un sourire, un mot, un regard de cette Jeune iiile suffisaient à la troubler, et bouleversaient de concert son âme et ses traits^ et peu à peu, Texigenoe et les orages dé cette étrange affection avaient lassé jusqu'à celle qui en était l'objet, Laurence, elle, se fût estimée heureuse d'obtenir la moindre part de cet amour que sa mère épanchait sur une autre, mais ses aspirations étaient yaines. Sa nAfe se montrait toujours avec elle froide et silencieuse, sans expansion et sans caresses^ et il semblait même que les baisërs de sa fille n'éveillassent en son cœur qu'un sentiment inêiplièable et pénible^ RepoUssée ainsi jde la seule ônle qu'elle eût choisie pour refuge, Laurence s'était fait uue vie à part, vie de thatail, de prière, de rMetion ; son âme s'était agrandie et fortiiiée dans la solitude, et, quoi*
22i LâUR£NC£.
qu'elle n'eût pas reçu beaucoup d'instruction, son esprit s'était éclairé par la lecture assidue et répétée de quelques bons livreç, et dans ce commerce habituel avec Dieu et avec les beaux génies qui ont lionoré le monde, elle était devenue Capable de tous les dévouements et de tous les sacrifices.
hX ]^0ET.
Plusieurs mois s'étaient écoulés. L'hôtel de
Bréhat était silencieux ; une seule fenêtre était éclairée : c'était celle de la chambre de madame Lefebvre, malade depuis six semaines, et dont l'état ne laissait plus d'espoir. Laurence veillait à son chevet ; inquiète, désoléej elle tenait ses yen attachés sur le pale visage de $a mère qui^ en ce moment, paraissait légèrement assoupie. Mais les soucis inquiets qui avaient pesé sur sa vie
laorëngb. m
veillaient encore en elle; ses sourcils froncés^ sa
bouche contractée, les gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes amaigries, décelaient et la souffrance physique et les tortures morales. Elle ne goûtait pas de repos dans le repos même, et Laurenee contemplait, ayec une doolenr mêlée de quelque efEroi, ce front mourant où se peignaient encore tant d*orages.
Ëniin , quelques mouvements convulsifs annoncèrent le réveil, et une sourde plainte mon-* tra que la malade était rentrée en pleine possession de ses douleurs.
— 0 mon Dieu! soupira -t- elle, que je souffre! j'ai le feu 4ans les entrailles 1 Et Yseult I . où est-elle?
Laurence s'approcha timidement, tenant en main une tasse avec une potion calmante.
— Laisse -moi, dit la mère, cela ne me fera pas dejl)ien. C'est Tseult qu'il me faudrait I t si Yseult était ici !
— Ma mère, tous savez bien que taademoi-* selle est en Italie... tâchez de vous guérir hien vite pour la recevoh* à sonretour*..
— Me guérir! guérirai-jeî
LAURËNGB.
A celle queslioD, les larmes de Laurence cou- . Mirfent sans qu'elle pût les retenir, et elles por-
tèreilt une lueur soudaine dans T esprit de sa mère.
— Je vais moiirir I jo dois mourir ! le raoment est tenu 1 mdurîr el paraître deTant Dieu I
Elle répéta plusieurs fois ces paroles avec une indicible expression d^épOuvante ; ses traits se décomposaient, ses yeux erraient autour du lit, eûrayéâ et hagards^ et s'krrèiant enlin sur Laurence à genoux, la mourante lui dit : — Je ne puis parler, je ne le puis pas... mais apportezmoi la boité noire;
Laurence obéit.machiualement. La boile noire était un coffi^t en cuir, qui avait servi autrefois de nécessaire, et que fermait une fine serrure dont la clef ne quittait jamais la poche ou le chevet de madame Lefebvre. Klle la prit avec effort sous son oreiller, ouvrit d'une main tremblante le petit coffret et en, lira un papier jauni.
— Lisez> dit-elle à Laurence^, vous devez...
Elle ne put a<îhevei* et perdit connaissance.
Laurence appela les autres femmes de la maison; les moyens les plus énergiques furent employés^
et longtemps sans, succès ; enfia à des couvulmus spasmoditlùes sUccéda Un complet aocablemeni qui ressemblait au sommeil ou à la mort4 Le médecin dit à Laurence, dont les regards désolés rinterrogeaient :
— Lorsque votre mère sortira de cet état de stupeur^ ses heures seront comptées, et si die avait quekpies affiedires à r^ler> il faudrait y . songer.
Il sortit, et Laurence demeura seule aùpi^ de ee lit d'agonie. Longtemps elle pleufa ét pria; mais en£û sa mémoire lui rappela ce papier dont sa mère voulait lui foire, prendre connaissance ; et poussée par le désir de lui obéir une dernière fois, elle se mit àchercher labotte noire. Elle la Irouvasurle litmi aie où elle était restée, elle prit le papier. •« il renfermait quelquesiigoes écrites en caractères incertains et vacillants, mais que Laurence reconnut toutefois ; c était l'écriture de son père ;