LE COMBAT
Indécise sur son avenir, Laurence n'avait pas quitté rhôtel de Bréhat ; elle désirait avant tout, die désirait avec passion revoir ses parents, embrasser Yseult, qu'elle aimait comme on aimé ceux pour qui on se sacrifie, et elle remettait à plus tard ses dernières résolutions. L'autooma s'écoula,/ et, aux premiers jours de novembre, la famille revint d'Italie. Laureuce éclata eu saa-
glotS) lorsqae la bonne madame de Bréhat^ attenr drie à la vue de ses habits de deuil^ la serra daofi ses bras, en répétant :
— Pauvre Laurence !
Le comte lui prit la main, et lui dit : — Mon
eufaût^ vous ne nous quitterez pas! nous veille- ' rons sur vous ! Yseult Fembrassa de bon cceur; en donnant quelques larmes au souvenir de sa nourrice, et aucua sentiment d'amertume ne troubla pour Laurence la joie profonde et mOash colique de ce premier instant..
Elle reprit ses occupations habituelles, et elle y trouva quelque douceur. Servir ses parents ne lui coûtait pas ; elle goûtait une satisfaction pure à les combler de préveiiances, à travailler pour eux, à aller au-devant de leurs désirs I Un mot d'amitié la payait de ses soins* et, pendant quelques semaines, elle crut « qu'il suffirait à son bonheur de voir ceux qu'elle aimait, et d'entrer • gour quelque chose dans i'édihce de leur bi^i* être et jde lëur félicité intérieure.
Hormis les moments qu'elle passait auprès dd lA comtesse et d'YseuIti elle vivait seule, élbignée du contact des autres domestiques. Peu à peu
LAUHKI^GB. 296
elle solitude pei manenle lui fit sentir son poids : la solitude n'est bonne qu'avec Dieu, et le Yeu- Màge du cœur n'est supportable que lorsqu'on a mid ses amours et ses joies dans le ciel. Dès que les eaux atiières de l'isolement eurent pénétré son âme^ eUe passa de tristes Journées^ elle pleura de longs soirs, en se voyant seule, toujours seule^ et en se représentant Yseult entre ses parentSy eond>lée par eux d'amour et d'affection ; elle regatdait^ de la fenêtre de sa petite chambre^ les fenétrës brillamment éclairées du salon de famille ; elle entendait de loin les accords du pîÂno^laTolx légère d' Yseult ; quelquefois un éclat de rire arrivait jusqu'à son oreille, et une sécrété jabusie ttahspecçait son cœur.
— Oh ! si je pouvais patler ! se disait-elle j je ne diasserëis pas Yseulti mais je prendrais place à côté d'elle ! je poUrrais être airaée aussi!
Ces pensées la poursuivaient partout, et les moindres circonstances les rendaient f>lus âpres et plus pénibles. Un soir, Yseult la lit demander ; elle allait au hél, ' et elle désirait que Laut^nce, qui avait de Tadresse et du goût, i'aidàt à sa loifette. Laurence dénoua les longs cheveux de sa
236 LAl'RKNCE.
sœur de lait et se mit à les arranger avec soin. Be temps en temps elle jetait un coup d'oeil dans rimroense glace devant laquelle Yseult était assise, afin de mieux juger de son ouvrage. Mais peu à peu son attention et ses regards fùrent attirés par un autre objet. Au mur de la chambre * à côucher, derrière elle, s'élevait un grand portrait, qui &e reflétait aussi dans la glace avec une magie singulière. Ce portrait, peint par Mignard, représentait une des aïeules du comte deBréhat, qm avait été dame dé la duchesse de Bourgogne. Elle portait le costume sévère et magnifique du siècle de Louis XIY, qui relevait enciure sa beauté délicate et fière. Laurence voyait cette image^ que l'art du peintre avait rendue vivante, placée* entre elle et Yseult, et, pour la première fois, elle fut frappée de la ressemblance de ses traits avec ceux de la dame d'honneur. C'était le tnême profil fin et régulier, les mêmes sourcils noirs, tléchis par une courbe insensible^ les mêmes yeux bruns et veloutés, la même expression de dignité sereine. Yseult, blonde aux yeux noirs, était ti»ès-jolie ; mais elle n'avait pas cette pureté^ cette grandeur qui éclataient sur le
LACJHKNCB. 237
front de son aïeule, et qui venaient, noble héritage, se peindre sur le modeste visage de Lan* rence.».
-«-C'est mon aïeule; je suis de même race! se dit la jeune fille, et un orgueil involontaire fit bouillonner son sang,
— Mon Dieu 1 Laurence, vous êtes bien maiadroite aujourd'hui! regardez celle tresse!
dit Tseult avec plus de vivacité que de coutume. •
Laurence rou^t, se contint et acheva son ou« vrage sans détourner les yeux vers le dangereux portrait. La comtesse entra et dit gaimeut à Yseult :
— Je viens te voir daos ta gloire. et elle Pembrassa tendrement. Tu es très-bien... cette robe te va à merveille... ta robe n'est presque pas décolletée?... non , (^est très-bien, tu pourrais cependant^ si tu le voulais, suivre la mode en ses écarts ; car ton signe de naissance est bien eifacé aujourd'hui.
Laurrace tressaillit. La comtesse continua ; ^ YienSy ïna chère enfant^ Ion père nous at' tend| nous aurons, je Tespère, une agréable
gaîrée. Prends ton éventail, gwt^t». pu*^
tODS...
£t elles sortirent sans dire un mot à Laureitceioubliant probablement que Laurence était là.
]je cœur percé de mille traits, elle courut vers sa éhambre comme vers un Ueu dé refuge, et là elle s'abandonna à toute sa douléur. Elle pleura à la fois le rang, la fortune, les • aff0cti0ns 4e fys mille, tout ce qu'elle avait perdu; elle pleura sa solitude éternelle, soa avenir désolé* et elle sentit que ses forces défaillaient dans cette lutte de tous les jouiSf et que le seeret qu'elle {portait m
'son sein l'accablait Je son poids. Ses larmes ta^ nrent enfin, comme chez les eufants^grik^Aleaie excès même, et elle essaya de se cahuer par une pieuse lecture. Elle ouvrit la Vie des Saif4ê ex^ suivant l'ordre accoutumé des jours : or, on était au 15 janvier, et le signât marquait la vie 4^ sauU Jean Calybite.
}4aiirence dévora oes pages singulière^ et l|OUchantes, où elle trouva des rapports avec sa pro« predestiuée. Jean était tili^ d'i^n patrice de Constantinople ; dans un âge encore tendra, il^'eof lût au désert et y vécut longtemps de la vie érémi-
LAQRBNCB.
tique ; mais le désir de reVoir ses parents le
pressait ardemment; il quitta sa solitude/et retint, caché sous des haillons, s'asseoir auu seuil ' du palais paternel. Ses parents ne le reeopnui ent pas et Iccordèreot à ce pauvre étranger la per? mission d'habiter un pelil réduit pratiqué sous Fescalier, et chaque jour ils lui faisaient porter des aliments de leur table. Jean vécut là plusieurs années dans la prière et la mortificatim : il ne s'accordait qu'une seule joie, celle de voir ses parents, lorsqu'ils traversaient le vestibule de leur opulente demeure. Il tomba malade, et connut que sa dernière heure approchait ; alors il appela un des serviteurs et lui remit mi livre d*évangilês richement reUé, seul trésor qu'il eût conservé éam sa pauvreté volontaire, en le priant de le porter à la dame de la maison, et de lui dire que le pauvre étranger la remerciait etse recommandait à ses prières. A peine la dame eut-elle vu le précieux manuscrit qu'elle s'écria : J'en ai donné un pareil à mou fiis Jean ! et elle perdit connaissance. Lorsqu'elle eut repris ses sens, elle coiu*ut avec son mari à la cellule de Fétranger, et tous deux reconnurent, trop tard, leur
240 LAURBUCK.
fils en ce pauvre mourant. U leur lendit les maiDS ;
ils le couvrirent de baisers et de larmes, et il ex- ' pii^A» joyeux, entre leurs bras.
Les parents converlirent leur maison en une magnifique église , et beaucoup de miracles s'y accomplirent sur le tombeau du saint solitaire.
— Abl je n'aurais pas ce courage! se 'dit
Laurence : et d'ailleurs le bienheureux Jean ne Toyait pas sa place remplie par un autre au foyer paternel !
Elle réfléchit longtemps, et ii lui parut que la solitude, l'entière séparation du monde pouvaient seules mettre un tet'me à ses combats, garantir sa promesse, €(t convenir à sa'position difficile et bizarre. Dès cet instant, sa résolution fut arrêtée. Calme, décidée, elle prit dans le coifret noir la lettre de son père, la brûla avec soin, et après avoir anéanti cette preuve de sa naissance, après avoir fait ce nouveau sacrifice à sa conscience et à la religion du serment, elle s'endormit en paix.
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DUi ANS APRÈS.
— Ma sœur Saint-Jean, on vous demande auprès d'une malade ; notre mère supérieure tous donne obédience pour y aller. La voilure est à la porte.
— J'y vais, ma sœur.
— La sœur garde-malade se leva aussitôt «
quitta son ouvrage, et sortit de sa petite cellule, gui n'avait d'autre ornement que deux gravures, i«présentanty l'uiie, Notre-Dame de Bon-Secours; l'autre, saint Jean Calybite (i), mourant entre les. bras de sa mère. Elle descendit Pescalier et monta dans la voiture qu'une famille inquiète avait envoyée au-devant d'elle.
Personne n'aurait reconnu, après dix années,
(1) Calybite Yient d'un mot ^ qui veut dire pêUU loye.
la belle Laurence dans cette religieuse, si pâle fions les saints bandeaux» si flétrie jpar les veilles, les fatigues et les nobles labeurs de la charité. La beauté de i'àme seule rayonnait encore sur ses Irdls altérés. Depuis ans, dévouée, infatigable , elle avait prodigué aux malades de toutes les dasees ses soins, ses forces, sa vie; ses jours et ses nuits s étaient passés à calmer les S0uffi!8Qoes, à vfiilto* les agoiues des étrangers. Sans famille ^r la terre^ elle était fui usa do tODt ce qui emiSmi ; personne ne se souvenait de Laurence , mais le§ pauvres et les riches de Par^ popiwseajept la sœur Saint- Jean , la gai'de-m«^ade, sœi^r de
Boo-SeiMHirs.
Elle roulait entre ses doigts les graine de son rosaire, peiMtont que la voiture se .dmg^^ ^ trot de deux eheyaux vers la rue Sflântl)oiiiini-* <|ae« line porte cocbère s'ouvrit, 1^ ijfpiiur^ e^^ira dans une cour sablée, et s'arrêta deyan^ iip ligrge perron. . Sœur Saint-Jean ie va les yeu)t et deyint plus pàle que de coutume. £Ue avait reconnu
riiôtel de Bréhat.
Ob 1 nij^ (^fi jic^, dit une vieille femme
- 2ia.
de charge qui paraissait fort triste , Vènez vite, madame est au jdus mtd.
• Cès J)aroles retentirent au co^ui de la religieuse:
— C'est madiiilie la comtesse? dit-elle d'une yoix tremblante en montant Tescalier.
Oui, ma dièrë soeur.;, due attaque d'apo-
pleiie. . . et sa fiUe^ madame de Yolsberg n'est pas ici; elle est à Vienne, dans laâunille de son mm» M. le comte est seul... quelle douleur, mon Dieu !
Sœur Saint-Jean se soutenait à peine ce fut d'un pas chancelant qu'elle entra dans la chambre si liien cbnnuë... Un triste st^eçtaele s'offrit à ses regards : stir le lit reposait la comtesse, les yeux fermés, le teint pâle et violacé^ la lii^ semblait presque éteinte en elle ; ses maitis seules, errantes sur la couverture, annonçaient que la dernière lutte n'était pas finie. Le eUiiite> as6is au chevet du lit, regardait sa fèmme avec une attention douloureuse; et des larmes se suooé* daient sur ses joues ridées, larmes de vieillard^ soi^t d'un cœur profondément désolé. Sur )a table de nuit étaient épars des flacons, des sels, des remèdes dorénavant inutiles. Au fond de la
chambre s'élevait un autel improvisé, qui avait servi à radmiDistration des saeremeats ; car. la malade, frappée d^uncoup subit et mortel, srvait reçu presque à la fois les premiers soins de l'art et les derniers secours de la religion. Laurence embrassad'un coup d^ œil cet affligeant tableau, et par un mouyèmrat prompt, elle vint se mettre à ]genoux au pied du lit. Le comte la regarda» et la reconnut aùasitùt :
— Eh quoi ! mon enfant, dit-il, c'est vous !
Ce mot d'affectioni mon mfantt la remua jusqu'au fond des entrailles ; elle prit la main de son p^e, la baisa en la mouiliaut jde pleurs i
IFousla pleurez l dit-elle, elle est si bonne; elle vous aimait bien,., et ma pauvre ïseult qui n'est pas ici...
< L'attendrissement du vieillard redoubla au souvmr de sa fille. La sœur Saint-Jean avait pris une des mains de la mourante^ elle la baisait aussit en priant avec une ferveur ardente*. • Une joie amère remplissait son cœur , en se voyant seule entre son père et sa mère, leur don* nant les témoignages d'amour d'une fille tendre et respectueuse.
— ^igrtized by Go'^'^I
LÂUH£NG£. 245
. ' — 0 mon Dieu ! se disait-elle, vous m*aviez réservé cette heure ! soyez béni, vous qui avez . préparé une telle consolation à mon sacrifice.
La Duit suprême s'écoula ainsi; vers le matio, madame de Bréhat mourut paisiblement entre les bras de son mari, et suivie Jusqu'au ciel par les ardentes prières de sa fine. Sœur Saint-Jean lui rendit les derniers devoirs, et seule avec celle qui lui avait donné la vie, elle put alors 1 em^ brasser en liberté, pour la première et la dernière fois.
Lorscfue tout fut fini, lorsqu'elle fut prête à quitter l'hôtel de Bréhat, appelée ailleurs par l'impérieux devoii^ de l'obéissance et de la charité, elle alla prendre congé du comte et se mit à genoux devant lui, en disant :
— Monsieur. . . mon protecteur. . . mon père. .« donnez-moi, je vous prie, votre bénédiction...
— Mon enfant, répondit-il étonné, ce ©'est pas à moi à vous bénir... vous êtes une âme sainte, agréable à Dieu... mais puisque vous le voulez, que les vœux d'un vieillard vous soient favorables I
Elle s'inclina sous la main paternelle , et
116 LAURKMGE.
quitta le comte Qu^elle pensait ne plus revoir.
Mais elle se trompait. Un attrait inexplicable ramené vers elle le vieillard, qui, privé de sa femme et de sa fille ^ avait besoin d'appui et d'aflection; il chercha à revoir celle avec qui il avait partagé les angeisses d'une funèbre nuit ; bientôt il ne pul se passer de sa présence et de ses -soins* Il allait la voir, il loi' confiait ses an* mônes, il lui parlait d'Yseult; elle le regardait, Te consolait et M parlait du ciel ; il l'appelait toujours sa fille, elle osait quelquefois l'appeler son père» et, sans qne jamais elle eût trahi son secret, elle goûta le bonheur d'être la dernière joie, la suprême féhcité de ce père bien-aimé. Alors elle n'eut plus rien à envier à Tseult, et tous les jours elle béuit Dieu qui lui a donné ta double couronne d'une vie sans tache et d*on grand sacrifice.
uiyiiized by Gœglê
— Mais, ma pauvre Dorothée» que faiies-TOus
donc? Pourquoi ramassez-vous ces fleurs (jui n'ont plus oi parfum ni couleur?
' Ces paroles étaient adressées par une toute gracieuse et toute jeune iille, presque eufâQt encore, à une femme de chambre d'un âge mûr et d'une figure bonne et discrète. Elles se trou- Taient toutes deux dans une charmante serre qui formait la deruière pièce d'un bel appartement de l'ayenue Montaigne; la flore de tous les pays s'épanouissait autour d'elles ; les bruyères, les cactus^lescaméliasylesmimosasy la famille variée des orchidées, les fuchsias, passant du pourpre foncé au rose le plus pâle, formaient sur ces gra*
LES iifiUX TABLEAUX.
dioB des buissons aux spleudides couleurs et aux enÎTraiits t^ârftams; l'héliotrope saunage, la fleur de la passion, grimpaient aux murailles*, aes lampes rustiques, suspendues au plafond de
verre, laissaient pendre des rameaux et des fleurs ; un bassin, qui semblait creusé dans le roc, contenait des plantes aquatiques et charmait Toreille par le doux bruit des perles liquides qui s'élevaient et retombaient sans cesse ; au fond de la serre, une volière élégante renfermait de beaux oiseaux des Indes, qui retrouvaient une patrie dans cet air tiède et parfumé et parmi ces fleurs brillantes, feugénië allait Ae éêh dièedui ft ses fleurs, et jouissait àe ces beautés d'uù âulre climat que la ibrtuhe avait rà^iiiUées àtitBiir d'elle. Les plantes surtout altiraierit soii attention et ses soins : elle avait pris des cisëatix ef ëllé enlevait adroitemenl les feuilles fiélrîès, les fleurs fanées qui déparaient les arbiistes; AiSàÉ, à mesure qu'elles tombaieut par terre, Durotliée les ramassait soigneusement et les dépbsàii dans lin petit panier. Eugénie s'en aperçùl éï Pitîlèrrogëa à ce sujet. La femme de ciiambre bésità un ibstant, et lui répondit enfin :
-r* Mademoiselle y ces fleurs que vous jetez feront plaisir à quelqu'un.
— A qui donc ?
— Hademoiseiie connaltrelle les gens qui demeurent au cinquième î
Non/ Dorothée, tous savez lien qu« je ne suis jamais montée jusque là.
Ëh bien 1 mademoiseUe, ce sont de bienbraves gens, honnêtes, laborieux, mais pauvres, oh I pauvres !..* ils sont allemands, je crois ; le père est graveur sur métaux^ mais il est toujours malade, il ne gagne presque rieu. . . Puis, il n'est pas connu, on ne vient pas le chercher à son • cinquième étage... Ses enfants sont des artistes aussi : son fils, «M. Frédéric, peiot^ de grandes figures , dos tableaux comme ceux qui sont dans k gidene à» monsieur ; la iiUe, mademoiselle Ida, peint des fleurs...
. ~ Et vous lui ramassiez des modèles 1 Oh !
ma pauvre Dorothée, que ne le disiez-vous |dust6t2
— Dame, madenuHsdle Eugénie, je n'osais tcop... C'est vrai, Ums les matins, je ramasse les flem^ fanées de k serre et des jardinières, je les
. porte à mademoiselle Ida, elle les étudie, elle les copie, elle les arrange en bouquetSt ea guir- . andes... Ah 1 elle a bien du talent...
Hais gagne-t-elle quelque chose ? *
— Non, pas encore, elle et son frère ne font qu'étudier; ils disent qu'ils n'en savent pas assez pour oser offrir leurs œuvres aux acheteurs. Ils sont si modestes et si laborieux, ces entanfsrlàl Et tendres pour leur pauvre père.» •
Pendant que Dorothée parlait, Eugénie ayait ' pris le petit panier et y avait jeté une moisson de fleurs, cueillies sur tous les buissons de la serre. C'était un groupe charmant qui aurait tenté 'les pinceaux de Van Spaëadonck«#
— Tenez, dit la jeune fille, portez le panier à mademoiselle Ida ; dites-lui que demaiii je lui enverrai des albums, des modèles, et la collection des belles roses de Redouté, Nous sommes consœurs, car vous savez, Dorothée, mon oncle veut que j'apprenne à peindre lesfleuts. Je ferai part à mademoiselle Ida de toutes mes richesses d'art; elle en proiitera sans doute mieux que moi.
LKB UKUX TABLEAUX. 353
— Et madame^ et monsieur yotre oncle ne diront rien?
— Est-ce que maman dit jamais quelque chose lorsqu'il s'agit d obliger, et mon oncle trott7e-t-il à redire à ce que nous faisons, maman et moi ?
En disant ces mots, elle haussa gentiment les
épaules; et Dojrothée, prenautle panier, s'en alla toute joyeuse.
Ces douces relations, établies par une com* passion déhcate et une discrète sympathie, continuèrent, et Eugénie ajouta au mérite de ses attentions envers les pauvres artistes, le mérite plus rare de la persévérance. Les fleurs les plus belles, les fruits'i les dessins, les oeuvres d'art, tout ce que la richesse plaçait entre ses mains, elle le prodiguait à son tour à sa protégée ; eile pouifait beaucoup, car, orpheline de père, elle était la flile adoptive, Phéritière désignée d'un des plus opulents propriétaires de Paris. Son oncle, M. de Saint-Dizier, n'avait d'autres affections sur la terre qu'Eugénie et sa mère, mais toutes deux, simples et généreuses au milieu de la fortune, ^n'usaient de leur crédit sur l'esprit
25f LES DEUX TABLEAUX.
du ^eiUard qu'en faveur des malheureux, et
grâce à ces aimables avocats, M. de Saint-Dizier
qui 06 s'occupait guère des pauvres, était connu,
vénéré de plus d'une famille indigente, et il
ignorait iui-méoie les bénédictions qui entou<«
raient son nom.
Eugénie eûtbien voulurépandre de plus grands
bienfaits sur le graveur allemand et ses enfants,
mais ses bienveillanls désirs se brisèrent contre une invincible fierté. En vain elle combina les moyens les plus ingénieux, en vain elle usa de toute la diplomatie que pouvait offîir Tcsprit in-» ventif de Dorolhée ; son or fut refusé, ses présents renvoyés; les pauvres et fiers artistes n'acceptaient que les fleurs des jardins et de la serre, ou, A titre de prêt, quelques œuvres d'art et quelques livres précieuXé Ida, dans, de rares visites, hn témoignait uue amitié timide ; mais jamais Eugénie ne put obtenir la con&inee qui, seule, lui eût permis d'olîrir librement ses services.
Ces obstacles ne purent cependant arrêta son zèle ; elle puisait d'ailleurs, en ce moment, aux sources de T amour et de la tendre charité : elle se disposait à faire sa première communion. La
U^^ PË(]X TABLEAUX. «ft
oreille de ce grand jour, elle eoToya à ses voisins
une charmante corbeille, remplie de fruits et de ileuis ; au milieu d^ tûui£e&de Vûse&se trou¥aii une belle hmtatkmy avec ces mois t Eugénie de Saint-Dizier à son amie Ida Kœuig ; ex le livr^, conseil des heureux, consoialion des affligés, na {ut pas ref u&é.
Dix aiMi se sont écoulés. Eo^teia ai aa ii^
l^'h^iiiBni plus l'ayeuue Uoniaigo^ fA le spu^pr luepx hôtal où elles oni vu eoutor 4Ant da teUiiP années ; la fortune et ses promesses ont fui ; mai$» au foQd de leure oamrs, la tendresse nmtneUa et la conliaiice eu Dieu sont rjeslées coauue d'iuir mnaldes trésofs. ^ .
Devenu soupçonneux et irritabk 4 1^ d^ime oruaUa maladie, M. ^ SaioirDizîir a^aaait pu pardonnier à sa sœiuur une l%èvq apposiiicMi ^
SfiS LES DEUX TABLEAUX.
ses volontésy et^ peu de temps ayant sa mort, il l'avait désbéritée, en léguant ses biens immenses à des parents éloignés. Madame de Saint-Dizier ne se plaignit pas ; elle abandonna avec une tranquille fierté ce vaste héritage qui lui était promiSi et elle se retira à Passy aven sa fille ; il leur restait une rente de deux mille francs, et elles vécurent dans une étroite médiocrité, oubliées du monde» Toubliant aussi, et regrettant seulement de l'opulence le pouvoir qu'elle leur donnait de faire du bien. Cependant Eugénie voulut contribuer i leur existence par son travail ; elle se remit avec ardeur à ses études; et ses talents, ornements des jours prospères , devinrent son espoir et son avenir. Elle était beaucoup occupée de peinture; elle reprit ses travaux, les poursuivit avec persévérance, et, après deux années de constants labeurs, elle acheva un ta»' bleau qui fut admis à TExposition. Elle y avait travaillé avec un zèle enthousiaste ; mais dès qu'il fut achevé, elle ne sentit plus que cet amer découragement de l'artiste qui a le sentiment du trai et du beau, et qui ne peut réaliser f idéal présent & sa pensée ; qui poursuit de ravissan-
LKd DÏÙUX TAbLËAUX. 2&7
tes images qu'il ne saurait fixer ; qui éprouve daos soo àme des émotioas qu'il ne saurait renr dre I L'encooragemeot du jury fut impuissant à rc^lever son espoir et à contre-balancer la sévérité du jugement qu^elle portait sur son talent ; ce* peudânt elle voulut revoir sou tableau au grand jour de l'Exposition, parmi les pages des maîtres» et elle se rendit avec sa mère au salon.
Elle chercha son œuvre^ et la trouva dans Tan* gle bien éclairé d'une salle toute chatoyante de tableaux et de couleurs. Elle s'arrêta devant cette création de sa pensée et de sa main, et chercha à la juger avec impartialité. Ce tableau ne représentait que des fleurs, mais ces fleurs représentaieut elles-mêmes une idée et surtout un sentiment. Eugénie, consacrée dès. sa naissance à Marie, avait voulu que sa première toile fût dédiée à la douce Mère de Dieu : dans les branches touffues d'un chêne, ou voyait cachée une gothique image de Marie ; au pied de l'arbre s'élevait un autel de gazon, sur lequel la piété des villageois avait apporté une énorme gerbe de fleurs. Egiantines des buissons, boutons d*or de la praiiiet germandrées édoses au bord des ruis-
ait LÈS DEUX TABLEAUX.
seàtll^ diàti^féiUUes muguets desbois, grappes
rosées, des acacias, lilas, pivoines et toses des jardiusî toutes les belles fleurs du printemps se éotifoUâaieût, ô'eillaçaieut sui* ^et autBi dans le désordre le plus gracieux... Le tableau s'appelait lé Moiê ié Uàr(e. Eugétiie le reg&rdà d'&bord avec amour, car elle pensait aux douces espérances qu'elle tttall ilourrieê en feusant ce travail : la protection de Marie, Tamour de sa mère, le ^souvenir déjà lointaiii d*Ida^ toutes ces images revivaient pour elle sur celte toile ; mais après y avoir jeté uU premier conp d'cail, elle la regarda en artiste et la iuaea avec sévérité. Le dessin lui parut faible, la couleur peu solide : ce n'était pas la ilâlure, telle qu'elle l'avait vue et admirée dans sa grâce suiivage» ce n'étaient pas là les fleuiis, joyaux âitnplés et précieux répandus sur la terre par la main du Créateur : c'était ime natuté de cobveutton^ e'étaieut des fiéufs de satfad
ou de papier, et noii de vrais pétâleSj humides de la roâéé de mai I Ëlle se tourna vere sa mère avec tristesse et lui dit : - — Getl*est pas cela, maman I Oh 1 si je pouvais peindre ce que j'ai dans la tête !
LES DEUX TABLEAUX. m
Au même instant son regard tomba sur une
autre toile qui représentait aussi des fleurs, et s'y arrêta avec admiration. C'était une corbeille remplie de roses, mais de roses qui semblaient vivantes etparfumées^ les unes» blanches au milieu d'uii sombre feuillage, les autres passant par toutes les nuances du carmin, épanouies au milieu de la mousse^ et rappelant toutes les nombreuses variélés-dela plus belle des Heurs.
— Quel ravissant tableau! s'écria Eugénie, quelle vie, quelle fraîcheur l Oh ! maman ! regarde cette rose de roi, cette Mû^matôon, et cette magnifique rose mousseuse l Quelle richesse de ions et quelle sûreté de pinceau i
— Ma fille, ditMnï" de Saint-Dizier» ce tableau
— Qm veux-tu dire?
— Regarde-le avec attention: n'as-lu jamais VU ime corbeille semblable à celle-là, remplie de roses de toute espèce, et au milieu des fleurs, un livre! Regarde ce livre, c'esiV Imitation... Ne le souviens-tu pas ?
' — La corbeille que j'ai donnée à Idal Ohl maman^ tu as raison, c'est la même, et cela-
200 LES D£UX TâBLëAUX.
bleaUfila'y a qu'Ida qui ait pu le peiudre.
lavement émue, elle chercha dans le liirret; et trouva, sous le numéro 283 , une corbeille de fieurgy par UUe IdaKœnig, de Trêves.
— C'est elle '.elles' estsouvenue de moi après , tant d'aûDées 1 elle a réussi 1 Quel beau talent et quel noble cœur ! Ohî maman, je suis heureuse, bien heureuse en voyant cela.
— Qui sait si nous ne re verrons pas Ida? dit M*' de Saiût-Dizier à demi-voix*
— Et voici le nom de son frère, dit Eugénie qui avait feuilleté le livret ; regarde': M. Frédiérie Kcmigy deux tableam : Saint Philippe de Néri priant dans les catacombes de Rofne^ et Rodolphe de Hapebourg acempagnant le saint Viatique. .
Elles cherchèrent les tableaux et les trouvèrent facilement, car la foule les avait remai*-' qués et s'arrêtait devant eux. C'étaient des œuvres magistrales, pleines de séve et de force, et Ton ne savait qu'admirer le plus, ou de l'extase de la prière qu'exprimait le noble visage du §aint priant au milieu des tombeaux des martyrs, ou de la piété guerrière du jeune page,
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LES DEUX TABLEAUX. 26t
conduisant sous Fëpaisse feuiUée, au bord du
torrent, le cheval qui portait le Seigneur des seigneurs. Ces tableaux paraissaient inspirer le recueillement dont ils étaient empreints ; et, volontiers , tn les regardant, on eût parlé bas comme dans une église.
— C'est beau I dit enfin Eugénie, et nos amis sont bien heureux !
Le lendemain, elle était assise à son chevalet^ lorsqu'mi coup de sonnette retentit vivement. ^Dorotliée, dont la marche était appesantie par les années, alla ouvrir; on entendit une exclamation, et, au même instant, une jeune dame entra dans Tatelier et courut vers Ëugéuie* Celle-ci n'eut besoin que â'un coup d'œil :
— Ida! s'écria-t-elle.
— C'est vous!* c'est vous enfin! je vous ai tant cherchée ! Mon amie, ma bienfaitrice , je vous retrouve !
— Oh I chère Ida, que je suis hcareusel Elles se regardèrent : Ida n'était plus la jeune
fille timide et sauvage qui évitait autrefois jusqu'aux Cluresses d'Eugénie et que la fierté du
pauvre semblait cuirasser de ^lace ; calme, heu-
reuse, épanouie, son beau visage rayonnait des fienUmeoU les plus purs et les plus teadres. Après de longues caresses et des mots interrompus, elle dit eutia à Ëugéiûe :
— Vous ignorez-yous-méme tout *€e que nous vous devons... Reconnaissez-vous ce livre î C'est ïbnitaUm que vous m'avez donnée au jour de votre première communion. Eh bien ! c'est à ce livre, don de voire maini que nous devons notre conversion ; car nous étions protestants, et nous sommes catholiques, nous sommes enfants de TEglise !. . . Écoutez : quand vous nous avez connais, nous étions bien malbeureux l... étrangerst pauvres» sans ressources / désolés par la mort précoce de notre mèr^ et par la maladie de notre père, nous n'avions au fond de Pâme qu'amertume et désolation. Vos délicates attentions vinrent quelquefois rasséréner nos esprits* Il est si bon, lorsqu'on souflre, d'être deviné et d'être plaint 1 11 est si doux, lorsqu'on est isolé dans une grande ville, vrai désert pour l'indigent et l'étranger, de rencontrer un regard bienveillant, d'être l'objet d'une attention cordiale !.. Y#tre livrei cette ehère Imieiim, nous devint à
Digiti^Lû Ly
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8on tour une grande consolation. Jamais nous n'ayions rien lu de semblable ; nous rouvrions au hasard» dans un moment de peine et d'angoisse, et toujours nous tombions sur le passage qui pouvait nous rassurer et nous fortilier. Mon père la lisait dans ses longues insomnies ; Frédéric l'ouvrait quand il était soinbi e et découngé ; pour moi^ ce petit livre était mon refuge . et mon intime ami. Oli ! que le clnpitre du Chemin royal de la Croix a dû faire de bien aux âmes aflligées, si j'en juge par ma propre expérience ! Et après avoir lu, après avoir admiré, nous en revenions à dire : Ce livre, c'est Pœuvre d^un catholique 1
Et nous lisions le quatrième livre, et nous disions encore :* — C'est dans son amour pour Dieu que l'auteur a puisé sa science des besoins du cœur... Et la bonté divine nous dirigeait ainsi par la main vers la connaissance de la vérité.
« \os bonnes oeuvres, chère Eugénie, celles de
madame votre mère, contribuaient à nous dun-
iier une liante idée de la religion catholique, et quoique mus ne fossions pas encore dans la
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seule église, déjà nous goûtions ce parfum qui,
sejcnblable à celui de Madeleine, embaume toute la maison» et qui s'eihale à la fois des saintes œuvres des âmes fidèles et des pieux écrils des génies inspirés. Tous ces sentiments naissaient dans notre cœur, lorsqu'un parent de ma mère, nous rappela à Trêves. Vous étiez alors aux eaux de Cauterets avec M. de Saint-Dlzier ; je ne pus vous voir avant notre départ^ vous dire mes sentiments, mes désirs et mes confuses espé* rances:.. Nous partîmes. Ëa quittant votre maison» que je priai Dieu pour vous I
Notre retour eh Allemagne lut heureux :
Trêves est la ville catholique par excelleDce, et nous n'eûmes pas de peine à y rencontrer un hou prêtre qui accompht» par ses iustructionS| Fœuvre que la grftce avait commencée. Nous abjurâmes les erreurs de Luther dans cette sainte église où l'on conserve la robe de Jésus- Christ; et sous ces voûtes antiques qui ont vu tant de pleurs, tant de prières» nous eûmes le bonheur de boire aux sources vives des sacrements, et comme vous, chère Eugénie, je fis ma première communion. Mon père ne survécut pas
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longtemps à ce beau jour ; il expira doucement pendant que je lui lisais^ daas VlmUcUiant le chapitre qu'il aimait tant ; du dérir de la vie étemelle. Sa mort fut à la fois pour nos cœurs amertume et j oie : il n'était plus ayec nous, mais il était avec Dieu !
Que irons dirai-je de plus ? Retirés dans notre pieuse Allemagne, nous avons prié, nous avons trayaillé, Frédéric est devenu un bon peintre, et la célébrité, la fortune sont venues à lui qui ne les cherchait pas. .
Je peins aussi les ffeurs, et comme mon trëro exposait cette année -ci à Paris^ j'ai peint de souvenir la corbeille de roses que vous m'aviez donnée et qui renfermait ma chère Imitation.
J'espérais vous ofErîr ce tableaui mais je ne vous ai plus trouvée^ avenue de Montaigne, et personne n'a pû| après pluaeurs années écoulées^ me donner votre adresse. Yotre Mois de Mai et le livret du salon me Font apprise. Béni soit Dieu ! ma sœur, mon amie, je vous ai donc retrouvée 1
Toutes deux pleuraient. Madame de Saint- Dizier entra au même instant ; les deux jeunes
1C8 LES DBUX TABLBAOX.
filles^ les bras enlacés^ coururent yen elle et la
reudirenl heureuse de leur bonheur.
Aujourd'hui, Eugénie est la femme de Frédéric ^ Ida, qui ne ^eut pas se maiier, né les a pas quittés ; ils yilreut en Alleoiagne ayec madame de Saiiit-Dizier, et ils fout partie de cette pléiade d'artistes chrétiens qui semblent ressusciter de nos jours la foi, la pureté^ la simplicité^ le génie d'Ânge de Fiésole et de Técole de rOmbriCi et ijui glorifient le Seigbeur peût hvxû œuvres et par leurs vertus.
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