‹ Pupazzi et statuettes. Études sur le 17è siècleChapitre 12 sur 16 · LÉANDRE · texte numérisé non relu

LÉANDRE

Mais qu'est-ce que tout cela veut dire?

HENRI

Absolument rien du tout. M. Léandre persiste encore dans son ancien dessein ; alors, suit le

troisième acte. On donne un décret contre la personne de M. Léandre. Ses parents le voient avec plaisir mettre en prison, et ne lui fournissent aucun secours; ce qui fait qu'après avoir été renfermé, et après avoir chanté longtemps cou-cou, sa nouvelle passion commence à s'évanouir. Alors M. Léandre fait appeler ses parents et leur dit, les larmes aux yeux :

(Il se Jette à genoux)

« Ah ! mes chers parents I ma maladie est passée, je vous demande très humblement pardon. Je me détermine à prendre la fille de M. Léonard. »

Là-dessus, M. Léandre est mis en liberté, et ses noces se font le même jour. Si Monsieur n'est pas curieux de tout ce tracas, il peut se marier d'abord sans toutes ces cérémonies.

L'influence de l'Italie fut telle sur notre Molière que Ton pourrait facilement retrouver dans son œuvre des traces marquées du Decameron de Boccace. Et par exemple, — car ceci nous entraînerait trop loin, — la 10*' Nouvelle de la II*' Journée qui nous montre Ricciardo di Chinzica ayant épousé Bartolomea avec une disproportion d'âge qui prête à de graves inconvénients, a compliqué son intrigue de cette histoire de Turcs masqués comme ceux du théâtre de Délia Porta de la Commedia (leirarte^ei que nous voyons dans le Bourgeois Gentilhomme. Elle contient aussi un

rôle de jeune homme qui se présente successivement sous deux habits différents pour jouer deux rôles et que, comme procédé tout au moins, nous retrouvons dans les personnages du Covielle de ce même Bourgeois Gentilhomme^ du Sganarelle du Médecin Volant , et de la Toinette du Afalade Imaginaire.

Les sujets sont analogues, la méthode artistique semblable. « Molière s'était, — dit M. Ant. Benoist, dans Molière et ses Prédécesseurs^ — approprié les procédés de la Commedia delVarle^ ses jeux de scène, ses lazzis ; c'est à elle qu'il paraît avoir emprunté le tour particulier de son dialogue, cette habitude de développer les effets comiques, cet acte de faire rendre à une situation tout ce qu'elle contient. » Les étrangers ont bien vu cela. Tiraboschi^ dans sa Storia délia litteratura italiana^ dit en propres termes : « Molière a tellement tiré parti des comiques italiens que, si on lui reprenait tout ce qu'il en a emprunté, les volumes de ses œuvres ne seraient pas en si grand nombre. » Et W. Schlegel, dans son Cours de littérature dramatique, afiirme qu'« il ne laisse pas de s'approprier des formes comiques imaginées chez les étrangers, et en particulier

celles de la bouffonnerie italienne. » Ce sont 1h opinions suggestives, à laquelle je veux ajouter celle de M. G. Lanson : « La fa rce est logiquement, comme historiqu ement, la source de toule la Compdie de Molière. » D'où il est aisé et nécessaire de conclure que notre grand comique est tout simplement un farceur aux imitations géniales. En outre, le genre italiano-francais du Ballet fournissait matière à cette imitation ; et V. Fournelyà son tour, constate dans sa Comédie au XVIP siècle que « Molière a écrit dix comédies-ballets et touché plus d'une fois h l'opéra. » J'ai dit plus haut que « les boutades, bouffonneries, mascarades », avaient fort diminué sous Louis XIV. Plus grave avec lui, les burlesques libertés du Ballet s'étaient seulement conservées dans la petite Cour de Gaston d'Orléans au Luxembourg ; et notre homme « avait probablement mis la main, — si nous en croyons encore V. Fournel, dans son Histoire du Ballet de la Cou/% — à un certain nombre de ces œuvres, soit lors de ses débuts, soit dans le court espace de temps qui s'écoula entre son retour à Paris et la mort de Gaston. » Déjà, en 1654, Molière avait composé le Ballet des Incompatibles, représenté à Montpellier devant

le prince de Conti. Rien de trop hypothétique, par suite, à admettre que le Ballet italien ait eu une influence marquée sur le théâtre de Molière, et rien de phis certain que l'introduction des intermèdes, chants et danses, sérieux ou burlesques, dans sa Comédie. A partir des P relieuses Ridicules y on peut constater cette tendance. Un ballet, la Déroule des Prelieuses, dan^é en 1G.")9, n'est pas étranger sans doute à la plupai't des pièces de t)ut genre qua Somaize, l'abbé de Pures, de la Forge et dix autres ont dirigé contre les caudataires de l'Hôtel de Rambouillet. C'est là peut-être que Cathoft n trouvé a cet almajiach » qu'y débitent des colporteurs et sur lequel elle va «marquer sa journée comme une jourli^eTuenheureuse » ; là peut-être qu'elle a prls^ son aversion pour « l'engagement conjugal », selon la mode coutumière des précieuses qu'a enregistré mon Saint Evreinond dans le Cercle. Plus tard, Molière remanjuera, — il nous ledit dans la Princesse cŒlide, — que « la pluspart des femmes se laissent prendre par les oreilles ; elles sont causes que tout le monde se mesle de musique et que l'on ne réussit auprez d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait entendre. »

De là son désir « d'apprendre a chanter comme les autres », — lisons les Italiens. — Mais les femmes prisent autant la danse que le chant, et Louis XIV est femme par ce côté. Et c'est pourquoi dans lesFascheux « le dessein estoit de donner un ballet aussy ; et, comme il n'y avoit qu'un petit nombre choisy de danseurs excellents, on fut contrainct de séparer les entrées de ce ballet, et Fadvis fut de les jeter dans les entr'actes de la Comédie... C'est un meslange quy est nouveau pour nos theastres. . . , et tout le monde l'a trouvé asrréable... » Je ne disconviendrai point que cette vieille nouveauté ait plu ; car de me faire penser (|u'en cette matière Molière fut un innovateur, je n'ai garde, en dépit de sa prétention. Mais ce n'est pas le lieu de la discuter. En tous cas, on peut suivre la progression de ces éléments divers à partir des Fascheux, oii paraissent et disparaissent seulement (( des joueurs de mail, des curieux, de petits frondeurs, des savetiers, un jardinier, deux suisses, quatre bergers », jusqu'à la gigantesque et homérique bouffonnerie du Malade Imaginaire.

Dès le Mariage Forcé, la danse des Egyptiennes est un emprunt. Le Ballet de la Niiicl décrit les hommes munis de

tambours de basque et les femmes en robe rouge sans taille, coiffées d'un mouchoir à deux queues pendantes, et escamotant des œufs. A leur danse se mêlent des chants dans la pièce de Molière, et non le chant d'un quelconque acteur comique fredonnant un couplet, mais celui de la basse Destival interprétant la musique de Lulli. (Juant aux danseurs , ils étaient conduits par Louis XIV lui-même. C'est également Lulli qui mit en musique les intermèdes de la Princesse d'Elide, et Destival de même qui tint le rôle chanté d'un Satyre. Notons d'ailleurs que cette comédie-ballet a pris force détails à la comédie italienne intitulée Rilrosia per liilrosia et que V Amour Médecin réunissait la danse au chant.

Le Ballet des Muses^ <( l'un des plus importants, non seulement par les dimensions, par les personnages qui y dansèrent , au nombre desquels figuraient le Roi, Madame, Mesdames de Montespan, de la Vallière, etc., par le succès extraordinaire qu'il obtint et qui se prolongea longtemps, mais encore par l'intérêt et la variété des spectacles divers qu'il réunit dans son cadre, par la multitude des acteurs qu'il mit en jeu, eniin par les additions et

les transformations qu'on lui fit subir », permit h Molière d'intercaler Melicerie, la Pastorale Comique^ sorte d'opéra-comique où Ton entend un ténor outre la basse, et le Sicilien qui, en plus des divertissements, contient des duos et des ariettes. Robinet, dans sa Gazelle, a constaté Taddition heureuse de la Paslorale d'abord.

Le Ballet fut des mieux en train, Meslansré d'une Pastorale Qu'on dit tout a faict joviale.

Et par Molière faicte exprez,

puis de la Scène des Mores, première ébauche du Sicilien, imité du Cabinet, canevas italien.

Molière a fini par tellement développer sa Comédie dans le sens des intermèdes que M. Font, dans son Essai sur Fauarl et les Origines de la Comédie mêlée de chant, a pu tenter, sans trop de témérité, de faire de lui l'initiateur en France de rOpéra né en Italie, et que Fournel a repris le mot. Il y a excès dans une conclusion aussi absolue, mais on avait quelques raisons d'y arriver ; car (^ l'opéra absorbera les comédies-ballets et bénéticiera des goûts développés par Molière. » Ce que je retiens, c'est combien notre

comique a imité de près un genre dont il adopta certains détails. Ne serait-ce pas dans ce Ballet de la Nuicl dont je viens de parler qu'il aurait trouvé son Amphitryon ? Le dessinateur qui a illustré cette œuvre reproduit un Amphitryon avec la physionomie d'un Sganarelle et un Sosie en casaque de valet, semée de rondes plaques multicolores.

C'est dans le Divertissement de Chambord que sont intercalées encore les scènes bouffonnes de Monsieur de Pourceaugnac et dans le Ballet des Ballets celles de la Comtesse d'Escarbagnas. Il n'est pas jusqu'aux noms et aux emplois, tels la Dorimène du Bourgeois Gentilhomme^ cette aventurière de haut vol, que nous ne rencontrions dans les Ballets, notamment dans r Oracle de la Sibgle de Pansoust, on le Momon de VEstouj-dg qui ne soit tiré peut-être des Eolies du Caresme Prenant,

Ainsi éclairons-nous, que je crois, l'œuvre de Molière et ses sources, comme on dit. Mais je dois ajouter telles inventions burlesques de situation ou de style de ses prédécesseurs et de ses contemporains plus ou moins célèbres que Molière a transposés de façon que Chapelain dont personne ne peut nier l'esprit critique écri-

vait : (< L'invention de ses meilleures pièces est imitée... » Voyez combien l'Avare doit aux Esprits de Larivey. Et ici Timitation est même double, car le florentin Pietro Guinti, que nous connaissons sous son pseudonyme transparent de Pierre Larivey, adaptait lui-même V Aridosio àe Lorenzino de Médicis. Ce grippe -sous sans entrailles, «• ce viel taquin, » ayant à la place du cœur une bourse, entre tous maussade et dupe de sa propre avidité, ce maître dont se jouent ses serviteurs, ce {>ère objet du mépris repréhensible, quoique justifié, de ses enfants qui se comportent fort mal, n'est-ce pas Harpagon atout craché?» Le monologue de Severin, — farce tragique, — n'a-t-il pas à peu près la même expression que celui du même Harpagon? « Secourez-moy, je vous prie, je suys mort, je suys perdu ! EnseignezT moy quy m'a desrobbé mon asme, ma vie, mon cœur et toute mon espérance ! Que n'ay-je un licol pour me pendre ; car j'aime mieux mourir que vivre ainsy...»Et serait-il téméraire d'avancer que Molière a pris aussi à Larivey le nom qu'il a rendu proverbial de Monsieur Josse? Ne pourrait-on pas faire de semblables remarques avec les Conlens de Turnèbe, où

bien des scènes préparent quelques traits burlesques des Preiieuses Ridicules et dont le Rodomont dont j'ai parlé est assurément un des ancêtres du Jodelet de cette pièce, vantant avec la même morgue grotesque ses campagnes et fmalement bafoué et bâtonné comme le Capitan ?

Le joli scepticisme de Montaigne uni à sa satire gauloise ne pouvait laisser indifférent notre grand farceur national qui avait été l'élève de Gassendi, et il serait facile de relever telles inventions burlesques et réflexions comiques qu'il a transposées des Essais sur la scène. Trouvezvous rien de plus bouffon que «. d'assigner » sous le couvert d'Aristote, les enfants à leurs pères d'après la ressemblance ? Et connaissez-vous dans les plaisanteries de Molière contre les médecins quelque chose ({ui dépasse les quarante pages pleines où Montaii^ne les déchire en son IF livre. Ne serait-ce point là que Molière aurait vu les reproches à faire adresser k ses confrères par le Filain de r Amour médecin; là qu'il aurait pris l'inspiration de la l'*" scène du HT' acte de Bom Juan et la conversation de Sganarelle et de Géronte dans le Médecin malgré lutj.

Molière a joué sur son théâtre la Sœur

de son ami Rotroii, et la scène d'exposition de cette pièce a servi assurément à l'exposition des Fourberies de Scapin.

Sylvestre, dans une analogue situation, arrête le récit d'Octave de même qu'Ergaste suspend la narration de Lélie ; la turquerie de ce même Ergaste, empruntée, aussi bien qu^à Rotrou, à l'Italie et à nombre d'auteurs de ce temps, est pour quelque chose dans le latin du Ssranarelle du Médecin

malgré luy, et dans le turc « quy dit beaucoup en peu de paroles » du Covielle du Bourgeois Gentilhomme ; et la dernière scène a bien pu donner leur mouvement à celles entre Marinette et Gros René du Despil Amoureux.

Il a lu les Galanteries du Duc d'Ossonne, et, dans VEscole des Maris, tirant un détail intéressant de ce qui fut un des ressorts de l'œuvre de Mairet, il a fait coucher ensemble Isabelle et Léonor, comme Emilie avec Flavie. Il a lu la Dame d'Intrigue de Chappuzeau pour y prendre le trait de Géronte content d'épouser une fille pauvre, parce que

Un grand dot est suivi d'une grande arrogance,

et le transporter chez Harpagon qui « taschera de regagner cela sur autre chose »;

et pour lui emprunter peut-être, sinon à Piaule, la façon d'examiner les deux mains de la Flèche ; et aussi l'équivoque entre la fille et la cassette , qu'avait employée, comme moyen burlesque, le valet Philipin. lia lu du même Chappuzeau l* Académie des Femmes et, dans son Escole des Femmes^ a reproduit entre Arnolphe, Alain et Georgette la scène entre Hortense, Alix et Guillot.

Il a lu la Belle Plaideuse de Boisrobert (( quy auroit du porter le capot de Jean Farine », et la scène entre Ergaste et Philipin est à peu près reproduite dans r Avare entre Cléante et la Flèche. On y voit aussi Amidor, dans lequel les contemporains ne laissaient pas de reconnaître le président de Bercy, reprocher à son fils

. . . jusqu'à ses plumets qui volent sur sa teste ;

et, prêteur honteux comme le sera Harpagon,

. . . jusques a son sang il estend son usure

dans la scène où le père et le fils en présence se disent leurs vérités respectives. Philipin présente de même un Mémoire

dans le goût de celui de la Flèche, et « les guenons, les perroquets, les canons», qui doivent compléter la somme empruntée, se peuvent assurément rapprocher « du pavillon a queue d'une bonne serge d'Aumale rose-seiche..., de la tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macé, de la grande table en bois de noyer. . . , des trois gros mousquets , des crocodiles empaillés et du luth de Bologne. . . »

Molière a connu la Comédie des Proverbes de cet original de Cramail, — que j'ai présenté libertin et farceur sous ce nom, gouverneur orthodoxe et royal du comté de Foix sous celui de Carmain, — et il n'a pas hésité à lui emprunter des traits dont il a su faire si bon usage. Il n'a guère eu besoin de chercher ailleurs les réponses de Madame Jourdain, ni autre part que dans le Pédant Joué de Cyrano la façon de faire passer pour fou un homme dont les protestations paraissent une affirmation de la folie, comme dans Monsieur de Pourceaugnac; et aussi le passage de VEscole des Femmes où Horace choisit précisément Arnolphe pour confident de chaque ruse dont il a été victime de la part d'Agnès ; et aussi la supercherie grâce à laquelle Corbinelli persuade à Granger que son fils

Chariot est mort et qu'il prêtera au Mascarille de son Estourdy ; et surtout le «Que dyable alloit-il faire dans ceste galère?» des Fourberies de Scapin.

Molière a étudié les Nouvelles de Scar> ron et de très près suivi dans VEscole des Maris la donnée, et même des détails de la Précaution Inutile en laquelle le grenadin Don Pedre expose sa théorie matrimoniale (( d'aymer bien plus pour femme une layde qui fust fort sotte qu'une belle quy ne le fust pas », — ce qui inspirera à Arnolphe cette recommandation aux dames du petit couvent oii il a placé Agnès d'employer tous leurs soins

Pour la rendre idiote autant qu'il se pourroit.

Grâce à sa Comédie des Comédiens^ le sieur Gougenot de Dijon, — auquel par parenthèse Scudéry n'eut pas la moindre pudeur de prendre son titre, — est bien sans doute pour quelque chose dans la 3^ scène du IP acte du Bourgeois Gentilhomme, et la comparaison s'impose d'une part entre Gaultier et Ooniface disputant sur les mérites respectifs « de la robbe et de l'aulne » et mis d'accord par le Capitaine, et d'autre part entre les maîtres

d'escrime et de danse vantant chacun leur art au préjudice du voisin et rabroués si fort par le maître de philosophie.

Molière a lu aussi les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin ; et le passage où Bélise dans les Femmes Savantes s'emporte à propos du mot « chimère » employé par Chrysale n'est sans doute qu'un ressouvenir de la colère grotesque de Mélisse, l'amante imaginaire d'Alexandre le Grand roi de Macédoine ; de même qu'il a mémoire, en la querelle de \ adius et de Trissotin, de l'infatuation risible d'Amidor :

J'auroye une statue en la place publicque.

Il a lu le Parasite de Tristan L'Hermite, et s'est rappelé le vers de Fripesauce :

Il a volé le cœur a qui volait le sien,

pour en tirer avec développement le madrigal de Mascarille, qu'ont trouvé aussi de bonne prise et d'excellente préciosité, Sorel, Malleville, Saint- Amant, Mademoiselle de Scudéry, Furetière, le Pays, Ménage et même Corneille, et qu'Alexandre Dumas s'est cru obligé de rééditer de nos jours.

11 a lu la Désolation desFiloux de Cheva-

lier, celui de ses ennemis qui le drapa dans les Amours de Calolin^ et a très vraisemblablement puisé dans la scène entre Plumeseiche et Guillot Tidée première des scènes 011 Monsieur de Pourceaugnac résiste « à Tapothiquaire, aux musiciens et aux matassins'>, qui lui offrent «le petit clystère bénin » que Ton sait.

Ces emprunts, ces additions, ces imitations ont pu paraître justifier les auteurs des libelles d'avoir lancé contre Molière les attaques que j'ai rapportées. Le Dieu d'ailleurs n'en a pas moins poursuivi sa carrière. Mais de toutes les injures que la sottise a inspirées unie à la haine, je ne veux tirer que cette conclusion, à savoir que Molière a été le plus illustre des farceurs, et par suite le premier des poètes comiques. Oui certes, arrivé au plus haut point de sa gloire , maître incontestable de la scène, longtemps après le départ définitif des troupes et compagnies transalpines, après avoir été Mascarille, il a tenu à rester le Sganarelfe de la Commedia delTarle, et des bouffons du Pont-Neuf, et de l'Hôtel de Bourgogne ; et il a mêlé gé.nialement les deux écoles. Il a usé sans remords des pièces h tiroir des uns et des burlesqueries des autres ; il n'a pas mon-

tré plus de scrupules à Tégard de toutes les œuvres sur lesquelles s'est porté son œil de «contemplateur». 11 a été jusqu'à s'inspirer des données de ces pièces qu'on rencontrait d'un bout à l'autre de la France qu'il avait en tout sens parcourue, en

, Lisant quy sont du Nord et quy sont du Midy,

et que les troupes de campagnes jouaient chacune à sa mode ; qui souvent n'étaient pas plus écrites que les canevas italiens ; dont les acteurs respectaient sans doute à peu près le sens , mais dont le dialogue variable était abandonné à leur verveuse fantaisie. 11 a plagié le Vilain Mire et Rabelais qui place à Montpellier « la moralle comédie de celluy qui avoit espousé une femme mute », pour son Médecin malgré laij ; et la Farce des Quiolards pour son Bourgeois Gentilhomme ; et aussi le répertoire de VAbbas Cornardariim d'Evreux ; et celui des Scala, des Fiorelli et des Barbieri ; et de môme les énormes farces des Tabarin, des Gaultier Garguille, des Turlupin; et encore tant d'autres bouffonneries parmi celles qui n'ont pas été imprimées, mais qui étaient en si grand nombre et que pleure Ed. Fournier, dans son Histoire de la Farce... Et pour justifier les

auteurs des libelles d'avoir lancé contre lui leurs attaques, il a pris ailleurs encore et à pleines mains, plagiaire certes, mais comme Plante qui pillait Aristophane , comme Térence qui pillait Ménandre, comme Corneille qui pillait Sénèque, -Lucain, Montaigne et Guilhem de Castro, comme Racine qui pillait Sophocle et Euripide, comme Musset qui pilla Byron et Pulci, comme tous les jardiniers qui imitent tous ceux qui, avant eux, « ont planté des choux. »

Mais Molière volant les Grecs, les Latins, les Italiens, les Français, était Français avant tout par son génie, — et voilà le (( sans dot» auquel il n'y a rien à répondre et le (( tarte à la crème » qui vous ferme la bouche, — et aussi par tant de qualités personnelles comme cet amour de l'actualité, de la note que nous nommerions aujourd'hui « boulevardière » et qui est si bien dans la tradition de notre race. Rappelons-nous les allusions qu'il fait à la littérature romanesque , ses railleries de la Clelie, du Grand Ct/re, de la Carte du Tendre, des sentimentalités de tout ordre, des préciosités de tout poil ; les attaques contre les livres soi-disant moraux et pieux : les Quatrains de Pibrac, les Ta-

bielles du conseiller Mathieu, le Guide des Pécheurs; racharaement qu'il montra contre les pédants ; les écrivains jetés vifs sur la scène : Cotin à peine déguisé, Boursault nommé dans VImpromplu de Versailles; les acteurs imités sur le théâtre, comme dans une de nos Revues de fin d'année, — car Molière est éternel : — Montfleury, Beauchasteau , Béjard, du Croisy, Hauteroche; les éloges adressés à Corneille, à Lulli, dans les Fascheux ; h la Fontaine, dans le Malade Imaginaire ; le libraire Barbin chez lequel aura lieu le duel littéraire entre Vadius et Trissotin des Femmes Savantes; Petit-Jean, le traiteur de Limoges, dans Monsieur de Pourceaugnac ; Gareau, le maquignon, Dricart, le piqueur, dans les Fascheux ; les solennités de l'époque notées : la naissance du Dauphin, dans VFscole des Maris, et la venue d'un ambassadeur turc à la Cour, dans /e Bourgeois Gentilhomme ; les réjouissances signalées : la foire Saint-Laurent, dans r Amour Médecin ; les guerres rappelées: celle d'Artois et des Flandres, dans les P relie uses Ridicules ; rallusion à la Révolution de Naples, dont en 1()47-4S le célèbre Masaniello fut le chef, dans r Avare; ou encore celle aux dissensions

qui existaient entre le Grand Turc et la République de Venise , que Frosine se fait fort de réconcilier ; l'Edit Royal pris contre la confrérie du Très Saint Sacrement, dans le Tai^luffe.

Quant aux scènes de farces, Molière en a placé un nombre incalculable dans son théâtre, farces françaises d'inspiration et d'allure qui le rattachent à nos farceurs nationaux: les glou-glou de la bouteille de Sganarelle ; la table du Tartuffe que représentait et popularisait déjà la gravure dans l'édition de 1GG9 ; la lanterne de Sosie ; les enlèvements par les corsaires et les fameuses côtes barbaresques ; l'excessive et précautionneuse ladrerie d'Harpagon; les instruments de torture de Monsieur de Pourceaugnac ; les turqueries du Bourgeois Gentilhomme et les pantalonnades du muphti, — empruntées d'ailleurs, je l'ai dit, aux Disgrâces cV Arlequin; — le sac de Géronte, — pris à la Francisquine de Tabarin ; — la belle chambre à alcôve et les scurriles quipropos de la Comtesse cV Escarbagnas ; le mémoire de M. Fleurant, si parfaitement édulcoré de civilités officinales ; la cérémonie du Malade Imaginaire ; les fourberies des Mascarille, des Sbrigani, des Scapin, des Frosine; les vanités des

Trissotin, des Vadius ; les stupidités des Géronte.

Insistons un instant sur le Bourgeois Gentilhomme. Vovez-vous le farceur non seulement dans les scènes auxquelles j'ai fait allusion et que les soi-disant gens de goût, — même de notre époque, — traitent d'imbéciles avec les «se te sabir», et les « ioc, ioc, ioc», et les pirouettes et les salamalecs, mais encore dans cette mystification de Monsieur Jourdain, et aussi de toutes les « paillasseries » qui faisaient croire à Boileau que « Molière, ami du peuple, escrivoit pour le parterre. » Non, il n'écrivait pas pour l'esbaudissement du peuple, mais était bien le farceur de la Cour ; car le Bourgeois fut fait à Chambord pour le divertissement du Roy et ne fut représenté à Paris que six semaines plus tard.

Quant aux farceurs proprement dits, — si l'on peut ainsi parler, — et l'on entend bien que je veux signifier en même temps que les acteurs ces auteurs burlesques capables du « gros comique » qui constitue essentiellement les bases de la Foire, — il y faudrait plus qu'un volume. Les « Arlequinades » françaises ont également fourni à Molière bien des « petites drosleries »

qu'il a semées au cours de ses œuvres. Il a eu à faire « large picorée » chez ce farceur de notre race a quy avoit représenté les friponneries des praticiens, les contorsions des femmes, les fourberies des banqueroutiers, les impertinences des bourgeois », et trouvé tant de sujets de satire. Et, en effet, on rencontre le thème de cent brocards des Prelieuses Ridicules dans cette tirade sur « les femmes qui se font une mode de langage comme d'habits, et quy aiment la nouveauté dans les mots comme dans les estoffes et ont un jargon ]>our chaque saison »; on retrouve dans Harpagon l'avare régalé par tous ses parents et leur rendant leurs invitations aux frais de ses amis ; on reconnaît maître Jacques dans le serviteur de ce même avare, « auquel il donne trois ou quatre fonctions » ; l'Agnès de VEscole des Femmes pourrait bien être la jeune parente de cette provinciale naïve au delà de toute invraisemblance, et « quy fera son mari malheureux sans sçavoir ce qu'elle aura faict. »

Et donc, le vrai Molière sera bien exactement celui du tableau de la Comédie Française, où il marche au milieu des farceurs illustres, italiens et nationaux, avec,

au second plan, Jodelet, Poisson au premier, et lui-même, « calme et digne, debout à la gauche » de la toile. René Delorme, qui a consacré toute une étude à cette composition, n'a pas manqué de blâmer les écrivains qui se sont élevés contre le peintre, ayant Tair de confondre ainsi le grand Molière et les farceurs de son temps. Le tableau qui le montre contemplant ses prédécesseurs et ses émules avec sérénité est (( la suite chronologique qu'avait esquissée Palaprat, aux soupers du florentin Vario », et Aug. Vitu n'hésite pas « à l'attribuer à ce Vario, — le peintre Antonio Verrio, — ami de Scaramouche et de Molière. » L'hypothèse est parfaitement admissible, mais la certitude demeure de l'union consacrée des farceurs des deux pays. Dans la conclusion de son ouvrage sérieux, encore que confus et mal ordonné, les Comédiens Italiens à la Cour de France y A. Baschet affirme que « Andreini, Gabrieli, Barbieri furent les maîtres véritables de ceux là même qui ont charmé le génie naissant de notre Molière » ; Marmontel avait constaté que, au xviir siècle, on mettait les chefs-d'œuvre de ce dernier sur la même ligne que les travestissements de la Comédie Italienne; Ed. Fournier,dans

son Histoire de la Farce el de la Chanson qu'il a placée en tète de son édition des Chansons de Gaultier Garguille, soutient la même thèse en ajoutant que (< on n'a fait grâce à Molière que de deux choses : le nom de guerre et le costume », mais que « il est sur le plain pied de Tégalité bouffonne » ; et le Moliérisle cette chapelle ardente, érigée pieusement en Thonneur de notre comique national , a su jadis reconnaître, sous la plume d'un de ses fervents, le Vitu que j'ai cité, « l'illusion respectable dans son principe, mais trompeuse dans ses déductions, qui nous porte à n'apercevoir Molière qu'à travers la fumée de l'encens et l'auréole de la gloire. »

Pour moi, cette illusion est évidente et néfaste, et j'ai tenté de remettre Molière en son lieu, textes de Molière à la main. Mais je ne suis point fâché de m'abriler derrière les Moliéristes à l'heure où, poui* certains, j'ai l'air de diminuer Molière ; car je sais trop ce que valent les opinions hargneuses des sots, et j'ai gardé rineiîable souvenir d'un de ceux-là qui me lit une publique querelle de farceur allemand sous le prétexte que j'avais imprimé que Molière avait commis un plagiat en copiant

presque mot pour mot « la scène de la galère » clans mon brave Cyrano.

Faudrait-il aux érudits d'autres garants, et quels autres ? Dans le Secrétaire Incon- (jneii^ paru e-n 1G71 à Amsterdam, Daitlièlemy Piélat, pasteur protestant orthodoxe, né en 1G40 à Orange, écrivait : « Outre que Molière a l'avantage de recréer et satisfaire la Cour la plus belle et la plus spirituelle de tout r Univers, ny le titre sous lequel il travaille , ny la posture sous laquelle il débite ce qu'il faict, ne diminueront jamais parmy les honnestes gens Testime qu'on doyt avoir pour ses Ouvrages, ny le res-^ pect qu'on doyt rendre a sa personne. » Serions-nous au xx"" siècle moins tolérants? ¥A de ce que ce farceur imita Scaramouche, serons-nous offensés ? Victor Hugo a laissé une éclatante apothéose de Molière considéré au même point de vue, je veux dire de farceur génial ; et rien de plus splendidement exact que cette fantaisie des apothicaires, ce balada balochonon des mamamouchis, ce débridé du muphti, ces satires, ces médecins, ces avocats dansants, et tout ce que M. Catulle Mendès appelle f< la farce homérique, rabelaisienne, surhumaine. »

Pour ma part, je conclus en affirmant

qu'il n'est rien de déshonorant dans la posture que je veux donner à Molière, en dépit de la littérature officielle qui en est encore encore à prendre chez Boileau son mot d'ordre ; qu'avoir « allié Térence a Tabarin » me paraît ne mériter — bien au contraire, — nul reproche ; que « le sac de Scapin » ne me gâte aucunement les pages profondément graves du Misanthrope^ non plus (]ue les hardiesses du Tartuffe et de Dom Juan ; qu'imiter les Italiens et hériter des farceurs, mêler des ballets et des mascarades à ses pièces ; qu'être capable de cette variété merveilleuse est peut-être le comble de l'art ; enfin, que celui-là est le maître souverain du rire qui l'a poussé assez loin pour en faire, quand il l'a voulu, jaillir le drame. Créer en France la Comédie en synthétisant tous les efforts de ses devanciers et reprendre la tradition qui s'était perpétuée depuis les premiers suppôts de la basoche jusqu'à Gaultier Garguille et Tabarin; la distinguer ensuite delà satire, cette trop directe censure et trop personnelle, de la farce proprement dite, qui n'est qu'une incomplète ébauche ; passer de l'intrigue ancienne, imaginative, pleine de surprises et d'imbroglios, au caractère qui juge, après une patiente analyse., les cœurs

et les esprits; donner ainsi une salutaii'e évidence aux vérités morales ; « faire un choix, — comme le dit encore M. Ant. Benoist, — là où ses prédécesseurs avaient tout pris pêle-mêle »; avoir eu le sentiment de la réalité qui lui a permis les transformations les plus heureuses des emplois en cours ; tout cela a été le rôle et le but de Molière. Et, en le remplissant, ce farceur aurait déjà fait assez pour Tart immortel et pour son éternelle gloire, quand bien même il ne nous eût pas laissé, par surcroît, dans son incontestée universalité, des types qui font partie — tels Harpagon, Tartuffe, Don Juan et dix autres — du patrimoine national.

L'Homme

Né le 4 décembre 1595, d'un père, Sébastien, notaire au Châtelet, et de Jeanne Corbière, lille de Michel, ami particulier de Ronsard, Chapelain descendait d'une bonne famille de Tréguier, en basse Normandie. Un cadet de cette maison avait honorablement servi sous François P''; il se maria et s'établit dans la Beauce. De son père. Chapelain tira les qualités prati- (pies qui font l'administrateur prévoyant, l'homme d'affaires ponctuel, mais de sa mère, qui avait fréquenté les romanciers et les poètes et qui rêva pour lui la gloire de Ronsard, il tenait une autre nature. On lui donna la plus belle éducation. Un précepteur fut choisi pour lui aux Carmes — l>iHeltes, puis il fut mis en pension chez 1^'rédéric Morel, doyen des lecteurs du roi.

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