L HOMME
Concurremment avec les leçons de ce maître, il suivit les cours de Valens au Collège Montaigu et de Nicolas Bourbon au Collège de Cluny. H alla enfin faire sa philosophie au Collège de Lisieux. A la connaissance approfondie du grec et du latin, il ajouta ((la connaissance assez exacte des langues italienne et espagnole » qu'il cultiva toute sa vie, comme les honnêtes gens de l'époque, et a eut pour l'histoire sa principale inclination.» Son portrait a été gravé par Xanteuil en 1655 et mis en tète de l'édition in-folio de la Pucelle. Voici la description qu'en fait Th. Gautier: « Le front est élevé, mais un peu large ; les extrémités des sourcils serrent de près Tangle externe des yeux...; les paupières sont molles et diffuses, le regard est triste, un peu éteint..., le nez majestueux...
Quant à la bouche, elle est très fine à la lèvre-supérieure, plus grasse à l'inférieure.. . Une grande perruque... ample, ondoyante... Une petite calotte couvre le haut du crâne... Un manteau de couleur sombre se drape sur l'épaule avec noblesse et simplicité.» Quant au moral, Chapelain s'est chargé lui-même de se décrire avec son habituelle et naïve bonne foi. <( C'est un homme qui fait une profession exacte d'aimer la vertu
sans interest... Son génie modéré... s'est renfermé dans le dessin du Poème héroïque c|ui occupe sa vie... On passe volontiers par son avis pour la manière dont il se faut prendre a former le plan d\in ouvrage d'esprit , de quelque nature qu'il soyt. . . Son caractère est plutost de j udicieux que de spirituel, surtout il est candide et comme il appuyé toujours de son suffrage ce qui est véritablement bon, son courage et sa sincérité ne luy permettent jamais d'avoir de la complaisance pour ce quy ne l'est pas. »
D'abord précepteur du baron de Pec, dernier lils du marquis de Vardes, auquel il avait été présenté par l'évêque de Laon, Mgr de Sourdéac, Chapelain, par l'intermédiaire de Mgr de l'Aubespine, évêque d'Orléans, entra chez « le grand prevost, comme précepteur de MM. de la Trousse, ses fils », ainsi que nous l'apprend Tallemant. Il resta toujours l'ami de la famille et nous le voyons, par une lettre du 28 juillet 1035 adressée à M. de Lionne, recommander le second lils de son ancien élève, François le Hardy, sieur du Fay. Plus tard, il fut le maître de Mme de Sévigné, (jui l'aimait beaucoup, tout en ne lui ménageant pas les critiquées, notamment dans
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une de ses lettres à Bussy. En 1G3*2, le comte de Noailles offrit à Chapelain le secrétariat général de l'ambassade à Rome, à laquelle il venait d'être nommé ; mais, l'offre ayant été accompagnée de conditions humiliantes, il crut devoir la refuser: (( ... Il se reservoit la liberté de me destituer et de me renvoyer, si mon service ne luy plaisoit pas ; il rayeroit le titre de secrétaire de l'ambassade sur toutes les lettres où il se trouveroit escrit, et il ne vouloit point que j'envoyasse de lettres qu'il n'eust
vues y> (Lettre de mai 1633). Tallemant
a constaté en ces termes le refus de Chapelain : « Ce M. de Noailles lui ayant faict une brutalité, Chapelain le planta là, dont l'autre pensa enrager. » Maynard fut alors attaché à l'ambassade, (( mais n'eut aucun titre officiel. » La même année, Chapelain entra en possession de la charge et du titre de Conseiller et secrétaire du Roy. Il fait allusion à cette nomination dans une lettre à Godeau du 20 octobre 1G3G. Il habitait alors chez M. Faroard, procureur du Parlement, une maison sise rue des Cinq- Diamants, près de Saint-Josse, qu'il occupa durant une grande partie de sa vie.
Chapelain eut de nombreux amis. Citons la Reine de Suède, qui lui envoya son
portrait; M"'""' de Clermont d'Entraigues, mère et filles, auxquelles il envoyait en leur château de Mézières près Dreux, de fades épîtres , Aux Aymables Bergères, Druydes, Célédée, Diane et Philis. Reçu chez le duc de Longueville, il y devint rapidement non seulement le poète, mais presque le bibliothécaire, — car le duc Henry tenait de son aïeul du xv'' siècle, le duc Charles, l'amour des beaux livres, — et aussi Tami. Dans sa lettre à Balzac du 20 octobre 1637, on constate la réelle affliction que lui causa la mort de la première femme du duc. Quant à la seconde, la spirituelle Anne-Geneviève de Bourbon, on connaît son mot, au moins malicieux, sur la Pucelle : a C'est parfaitement beau, mais moi'tellement ennuyeux. » Aurait-elle préféré par hasard à ces nobles alexandrins, qui vantaient l'ancêtre et le plus illustre représentant de la race, l'hebdomadaire Recueil Historique en dizains familiers de ce Loret auquel sa belle-fille servait à la fois de Miize et de trésorier payeur? Hôte de la Marquise de Rambouillet dont il fréquenta la chambre bleue, il y connut naturellement Julie d'Angennes, Montausier, M"'^ de Sévigny, qu'il appelle « ma très chère », M"'' Paulet à laquelle il dédia
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sa fantaisie poétique Récit de la belle Lionne au Ballet des Dieux, longtemps attribué à Godeau et une lettre dans laquelle il badine sur sa passion : a Sa bouche n'est pas moins belle que ses yeux ; la blancheur de ses dents est digne de Tincarnat de ses lèvres.» (Lettre du 15 février 1G37.) Car Chapelain ne dédaigne pas toujours la préciosité ambiante. Diraiton parties de la plume du grave critique des phrases telles que celles-ci (Lettre à Julie d'Angennes de novembre 1G38) :
« Glorieuse Julie, il y a trop longtemps que vous me souffres en vostre cœur et que j'ay l'honneur d'approcher de vostre personne pour s'estonner que j'ay pris quelque teinture de vos perfections et que je sois devenu un peu sorcier dans la communication de la plus illustre enchanteresse du monde.» Il aima aussi Luillier;, Gassendi, dont le portrait ornait sa bibliothèque ; Bernier, qui lui avait rapporté de Perse f<une escritoire »; La Mothe le Vayer, que, dans une lettre h Balzac du 15 janvier 1G37, il appelle en plaisantant le suburbicaire, par allusion à son logement ;iux portes de Paris, dans le faubourg Saint-Michel ; Ménage, qui devait revoir sa Pucelle; Patru, son confident; M"^ de
Scudéry qui a tracé de lui, sous le pseudonyme d'Aristhée, le portrait suivant dans^ le Grand Cyriis : «... 11 a l'asme grande., généreuse , reconnaissante , de l'amour pour une véritable gloire, une bonté infinie, de la tendresse pour ses amis et une solide passion pour la vertu... Je ne pense pas qu'on puisse trouver un esprit plus esclairé, plus grand, ni plus eslevé, ni dont le sçavoir soit plus universel que le sien... Il parle de la poésie comme s'il avait instruit les Muses, au lieu d'avoir été instruit par elles... Il parle juste, il parle eloquemment, il parle sans affectation et il parle pourtant avec force... Aristhée n'a pas une vertu sévère, ni un savoir audacieux qui luy fasse mespriser la conversation des femmes; au contraire/il s'y plaist extrêmement et passe aussi agréablement les après-dînées toutes entières a parler de bagatelles que s'il ne savait parler d'autre chose... Nous n'avons point de prince ni de princesse quy ne croie se faire honneur en l'honorant, et quy ne le traite avec beaucoup de civilité... Il n'est pas un homme ordinaire et ne contribue pas peu a rendre la société du palais de Cleomire fort agréable... » On voit par là le haut rang que tenait Chapelain daiis les salons
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de la rue Saint-Thomas du Louvre où son nom de précieux était Grisante. Le Cardinal de Retz lui reconnaît de Tesprit et il était d'ailleurs « le plus honneste homme du monde, allant au-devant des occasions d'obliger, ami sincère et effectif, plein de politesse et de mesure, fait pour plaire
esgalement à la cour et la ville » De
hautes et sérieuses qualités le distinguaient donc. « Il nous faut, écrivait-il à Balzac, affermir l'esprit contre tout ce qui peut nous venir de sinistre et estudier la misère rt la mort de sy bonne heure que nous les recevions, s'il le faut, en gens de cœur et de raison. Et vous m'en croirez, s'il vous plaist, qu'il y a longtemps que je suis près de ce costé-là, et que ny l'une ni l'autre de €es deux grandes espreuves ne me trouveront lasche ni abattu. » (Lettre du 7 décembre 1G36.) Le seul défaut qu'on lui a reproché dans sa vie privée est une extrême parcimonie: c'est du moins ce que nous assurent Segrais et le Menagiana ; et aussi a son peu de recherche dans sa parure qui le rendait un personnage fort peu dameret. » N'en croyons qu'à moitié ces témoignages et ceux de Furetière, de Boileau et de la juvénile société en commandite spirituelle qui a écrit Chapelain clecoëffé
et la Métamorphose de la Perruque de Chapelain en comète^ et reconnaissons que pour un ladre, un vilain, un fesse-malhicu, il perdit avec bien de la résignation 1200 francs de rente : « J'ay reçeu le choq de M. de Buillon dans les douze cent livres de rente qu'il m'a osté comme une vis major que la puissance humaine tasche en vain d'éviter...» (Lettre du 25 février 1635); et qu'il obligea souvent de sa bourse des amis, notamment le marquis de Flamarens et la marquise de Rambouillet à laquelle il ne prêta pas moins de trente mille livres. Il était du reste « le mieux rente de tous les beaux esprits », tenant de Richelieu une pension de mille écus qu'il toucha à partir de juin 1634, comm(' l'indique sa lettre adressée en cette date au Cardinal; une autre pension du duc de Longueville ; possédant un magnilique mobilier dont nous pouvons juger par les dispositions qu'il prit dans son Testament au sujet de la bibliothèque: « Nous choisissons pour garde de ladite bibliothè(jU( notre petit-neveu , Claude Ménard , dit l'Abbé, comme n'ayant d'autre profession ([ue les lettres, et estant engagé à garder toute sa vie le célibat, sans que les soins ny les suites du mariage le puissent des-
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tourner de cette occupation quy veut un homme entier. » Voici , d'après la même pièce, de quoi se composait la bibliothè- ({ue en question : (( Nostre portraict peint en huile et celuy de feu M. Gassendi, avec celui de la Sérénissime Revue de Suède dont elle m'a honoré ; nostre grande escritoire d'ebène, nostre petite escritoire persanne, noJstre grand bureau a armoires, nostre chandelier de bois de poirier noir a verrière verte et nostre grand télescope avec son pied et sa gouttière oii il s'emboeste et se couche pour observer le ciel, nos deux anciens fauteuils de tapisserie a tleurs et nos six sièges ployans anciens de mesme, .... les tablettes pour ranger les livres et les rideaux de tafl'etas verd pour leur conservation. »
Le 13 septembre 1673, Chapelain eut, comme nous l'apprend M'"'' de Sévigny, « une manière d'apoplexie qui l'empeschoit de parler. Use confessa en serrant la main et fut dans sa chaise comme une statue.» H mourut le 22 février 1674. C'était une mort digne de Conrart.
Le Poète
Avant d'étudier la Pucelle^ il convient de constater que Chapelain eut, comme poète, une grande célébrité. Quelques-unes de vses pièces sont encore connues. J'ai parlé de celles à M"*' Paulet; il faut y ajouter VOde au Cardinal Richelieu^ dans laquelle on trouve de beaux endroits. Elle se compose de trente strophes de dix vers et a été reproduite dans les Nouvelles Œuvres des sieurs Godeau^ Chapelain, Haberî... (chez R. Bertaut, 1633, in-8«, p. 24). Richelieu y demanda quelques retouches, d'après Chapelain lui-même (Lettre à Boisrobert de mai l()33j : «Il m'est extraordinairement glorieux d'avoir eu son approbation en la plus grande partie, mais je suis beaucoup plus touché de l'honneur qu'il m'a fait par sa reprehension que par celuy que je reçois de ses éloges...» Tallemant qui reconnaît que (( c'est une des plus belles odes de notre langue » quoiqu'il y trouve « trop de raison, trop de sagesse », cite Arnauld et quelques autres ann's (jui « (irent faire du
changement a cette pièce » ; et Boileau confesse que « Chapelain fit autrefois une assez belle ode. » Il est vrai qu'à son dire c'est « on ne sait comment » qu'il a écrit des vers tels que ceux-ci :
De quelque insupportable injure
Que ton renom soyt attaqué,
Il ne sauroit estre offusqué.
Sa lumière en est toujours pure.
Dans un paisible mouvement,
Tu t'esièves au firmament, Et laisses contre toy murmurer cette terre. Ainsi le haut Olympe a son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre Et garde son sommet tranquille et lumineux.
La même année, Chapelain écrivait pour la Guirlande de Julie « une des premières fleurs », suivant Tallemant, la Couronne Impériale^ ingénieuse allusion à la passion qu'à THôtel de Rambouillet on prétait en plaisantant à la future M"'^ de Montausier pour le roi Gustave-Adolphe. Il l'apprécie lui-même ainsi dans une lettre du 9 septembre 1633 au comte de Fiesque : «C'est un long madrigal que j'ay esté obligé de faire pour vostre illustre cousine M"*' de Rambouillet. » En 1646, il écrivait Y Ode pour Monseigneur le Duc d*Anguien après la victoire de Nordlingen, et rééditait VOde
pour la Naissance de Monseigneur le Comte Dunois, faite en 1634, lors d'une grossesse précédente de Mme de Longueville. L'enfant vint à mourir et les vers reservirent le 12 janvier 1646. Citons encore le Tombeau de M. le Duc de Rohan, dont le dernier tiercet ne manque pas de grandeur :
Mais non ! Pour estre morl je ne leur manque pas : Mon ombre couvre encore T Italie et la France, Et TEspagne me craint mesme après mon trépas.
Venons-en maintenant à ce poème épi- ([ue que tant de gens ont essayé de tuer sous le ridicule. Je vais l'étudier avec une absence complète de parti-pris et en commençant par enregistrer fidèlement toutes les critiques qui lui ont été adressées.
Nul ne fut plus sévère que Boileau. Il reprocha aux vers de Chapelain d'être « durs et forcés », d'être « enflés d'épithèles », de manquer «de force et de grâce »; il imita son /"a/re dans une épigramme célèbre; il applaudit Linière qui avait donné le signal des plaisanteries contre la Pucelle ; il railla les espérances fondées sur ce poème avant sa parution et la chute qui les avait suivies :
Son livre en paraissant dément tous les flatteurs. Et ce ne sont point là des boutades de
satirique. Boileau critique n'est pas moins dur que Boileau gouailleur imposant à ses amis de lire par forme de pénitence une page de la Puce Ile. Dans les Héros de Roman^ après avoir cité le couplet de Chapelain qui commence ainsi :
O grand prince, que grand dès cette heure, j'ap-
[pelle...
Boileau fait demander à Pluton « sy c'est la du bas-breton ou de l'allemand. » Racine, dans une lettre à Boileau du 21 mai 1G92, datée du camp de Gévriet, où le poète jouait à rtiistoriograplie à cheval, raconte à son ami qu'il vient d'assister à une revue qui a duré fort longuement, et il ajoute: «Elle m'a paru... pardonnez-moi cette espèce de blasphème, plus lassanle que la Pucelle. » Le grand Arnauld écrit de Bruxelles, le 5 mai 1694, à Charles Perrault ; il lui déclare que, à propos de Chapelain, Boileau n'a pas outrepassé les droits légitimes de la critique, et cette opinion prend de la valeur de l'amitié de Chapelain et d'Arnauld ; Boileau a eu raison d'avancer « que M. Chapelain, quoique d'ailleurs honneste, civil et officieux, n'est pas un fort bon poète », et, pour prouver son dire, Arnauld cite ces quatre vers sur la belle Agnès :
On voit, hors des deux bouts de ses deux courtes
[manches, Sortir a descouvert deux mains longues et blanches, Dont les doigts inégaux, mais tout ronds et menus. Imitent Tembonpoint des bras ronds et charnus.
Il y en a assez, reconnaissons-le, pour dépoétiser une héroïne et enterrer un poète. C'est Topinion de Saint-Evremond que j'ai eitée ; celle aussi de Voltaire : dans son Invocation en tête de sa Pucelle, ce dernier s'adresse à son prédécesseur:
0 Chapelain, toi dont le violon De discordante et gothique mémoire Sous un archet maudit par Apollon D'un ton si dur a raclé son histoire...;
et, pour enfoncer le fer dans la plaie. Voltaire ajoute en note : « Tous les doctes savent qu'il y eut du temps du Cardinal de Richelieu un Chapelain , auteur d'un fameux poème de laPucelle, dans lequel, à ce que dit Boileau,
Il fit de méchants vers, douze fois douze cents.
Boileau ne savait pas que ce grand homme en fit douze fois vingt-quatre cents, mais que, par discrétion, il n'en fit imprimer que la moitié...» Dans le Temple du Goût, la critique laisse Lamothe-Oudart quel-
que temps entre Perrault et Chapelain qui assiégeaient la porte depuis cinquante ans en criant contre Virgile. Voltaire tient évidemment à cette idée ; car, dans une lettre à Jacob Vernet du mois de septembre 1753, il note : « Quiconque écrit en vers doit écrire en beaux vers, ou ne sera point lu. Les poètes ne réussissent que par les beautés de détail. Sans cela,
Virgile et Chapelain seroient égaux. »
Enfin, dans les Petits sommaires de ses pièces qui font suite à la Vie de Matière, Voltaire déclare encore que « Chapelain est le plus mauvais poète qui ait jamais été...»
Le xvir siècle n'a pas toujours été de Tavis de Boileau. Dans un des Recueils de Sercy de 1658, on peut relever jusqu'à trois pièces qui vantent à fond l'œuvre de Chapelain. L'une d'elles, signée des initiales J. D. S., affirme que
Il n'est point sur Parnasse une fille mieux faile,
Et celte beauté parfaite Sur les autres beautés l'emportera toujours...;
Testu Mauroy déclare (jue
Du fameux Chapelain la gloire est immortelle;
et un anonyme lance un sonnet impréca-
toire et burlesque « contre ceux qui parlent mal de la Pucelle de Chapelain », et dont voici le premier quatrain :
Puisse Fesprit malicieux Qui parle mal de la Pucelle Avoir toujours Toeil chassieux Et sentir le bouc sous Taisselle.
Quant à Huet, il juge ainsi le poème:
(( Nos qui totum Capellani opus perlegimus, pro certo possumus asseverare, suo illud non fuisse cariturum honore, meritisque laudibus , si melioribus temporibus , aut inter robustoria et aequioria ingénia exstitisset. » D'ailleurs, à en croire Gamusat, (( tous les gens de lettres de ce temps-là parlaient de la Pucelle comme d'un ouvrage qui devait égaler V Iliade et f Enéide et quelque écrivain lui appliqua le Nescio qiiid ma jus nascitur Iliade. »
De notre temps, la querelle s'est rouverte, et c'est ainsi que la résume dogmatiquement F. Brunetière dans une Noie de son édition classique de Boileau : « Peutêtre est-ce le lieu de dire deux mots de cette Pucelle dont on s'est avisé, voilà quelques années, de publier les douze derniers chants, et plus récemment de donner une édition complète. Il n'y a donc rien de
plus pédantesque, ni de plus ennuyeux, quoi qu'on veuille dire, et je ne vois pas où tend cette espèce de réhabilitation paradoxale qu'un écrivain ou un critique en entreprennent de loin en loin. Mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ceux qui se livrent à ce jeu d'esprit sont les mêmes que semble importuner la gloire de Corneille ou celle de Racine. »
Ce poème fut l'œuvre capitale de la vie de Chapelain. Il avait vingt-neuf ans quand il en prit l'idée et « avait plus de trentequatre ans quand il commença à en écrire un vers. » Le l'^'" septembre 1636, — il avait quarante et un an, — l'œuvre était peu avancée encore, comme le montre la lettre de Chapelain à Goffridi, secrétaire du duc de Parme à Plaisance, a Quant a ce quy regarde ma Puce! le, je vous diray qu'a peine est-elle esclose, a peine a-t-elle rien de formé. Elle a la crainte des filles, l'inexpérience de l'asge et les imperfections du sexe, sy bien qu'a moins d'une douzaine d'années pour s'enhardir et se façonner, elle ne se tiendra pas digne de paroistre, je ne dis pas devant un sy grand prince et sy habile que le vostre, mais devant le moindre des hommes...» Le 29 mars 1637, dans une lettre à Balzac, nous apprenons
que (( la Pucelle languit et est sy mal ajustée qu'elle n'ose paroistre encore, et l'on ne la voit encore que par surprise ou par force en son cabinet et en son déshabillé...»; au mois d'avril, Chapelain écrit à un inconnu, M. de la Picardière, que vers les ( — ) heure (jour en blanc) <( il doit lire le 1"' livre de la Pucelle a M"'^ la Marquise de Rambouillet... C'est un banquet philosophique auquel je ne condamne personne que vous, les autres s'y sont conviés d'eux-mêmes et m'ont obligea le leur donner...»; le 14 mai, il fait savoir au duc de Longueville, qui vient de prendre Saint-Amour, qu'il « ne (juitte la Pucelle de la main que par force et lorsque sa faible santé ou ses violentes affaires la luy arrachent», et lui promet une ucoppie du P'" livre», en le conjurant «de le tenir sous la clef... le péril est trop visible qu'on n'en tirast de coppies et qu'on ne l'imprimast imparfait... »; le 28 mai, il annonce à l'abbé de Bourzéis qu'il fera une lecture de son œuvre à l'Hôtel Liancourt le 27 octobre. Ce même jour, il en rend compte à Arnauld d'Andilly : « J'ay lu aujourd'huy a Monsieur le Mareschal de Brezé le 1" livre de la Pucelle^ Porchères présent. Il m'a tesmoigné toujours beaucoup d'estime, mais c'est peut-estre civilité. »
Le lendemain, il écrit encore au même : <( Mardy, je dois aller lire le 2^ livre »; le 12 février 1638, il informe Godeau : «Je suis assez empesché après ma Pucelle.,.
je vais commencer le 4^ livre et j'espère l'avoir achevé vers la fin de Testé, sy les nouvelles publicques ne me tarissent, car je vous avoue ma faiblesse, que je suis gay ou triste, fécond ou stérile, selon les bons ou les mauvais succès de ma patrie. » Le 9 mai, il a fait une nouvelle lecture « devant M-"" de Longueville, M™^ de Sablé, M"*' du Vigean, M^'** de Bourbon qui l'ont payé de complimens fort obligeans et ont désiré voir la suite (Lettre à Montausier); et, le 27 du même mois, il expédie son premier chant à M™® de Longueville et lui promet l'envoi prochain des deux suivants.
Il s'adressa, pour parachever cette œuvre, à tous ceux qui pouvaient, d'une façon quelconque, aider à la composition. Ainsi il demanda des renseignements techniques au Comte de Guiche (6 juin 1634) : « Je recevray vos ordres comme de mon général, et n'executeray rien que ce que j'auray recueilli de vostre bouche. Les pensées et les termes seront de vous. Je ne leur presteray que la rime... » Il discuta avec Balzac (1" septembre 1634), et céda à ses critiques.
elîaçant « les mots d'affaires que Balzac ne conseilloit pas d'employer. » Il fit revoir son manuscrit par d'Andilly : « Je ne dois pas craindre vos censures, puisque vous me voulés assez de bien pour me refaire les choses que vous aurez condamné »
(Lettre du 28 août 1634). Il souhaita la venue de Maynard « afin de le supplier que sa Pncelle reçut deux coups de peigne de sa main et qu'il l'aydata la farder » (Lettre du 28 avril 1638). Il remercia, le 27 août, le duc de Longueville « des judicieux advis qu'il luy avait plu le despartir » et s'engagea à (( suyvre exactement dans la correction le sentiment qu'il a jugé le meilleur. » Richelieu lui-même corrigea quelques vers de sa main : « Le charitable soin, écrit Chapelain à Boisrobert, le 27 janvier 1637, qu'il a pieu a Son Eminence d'en prendre, et les pretieux caractères avec lesquels il a daigné en marquer les deffauts, au lieu de l'enlaidir, la rendent plus belle a ma veue, et je descouvre desja par avance les grâces qu^elle aura lorsque je l'auray rajustée suivant les inspirations d'un si grand génie. » En dépit de toutes ces précautions, — et peut-être à cause, — et malgré cette auguste collaboration, — d'Andilly déclarait « qu'il avoit peu de confiance dans le succès
de l'ouvrage », et aurait même avec Le Maistre a conseillé a Tauteur de ne pas en risquer la publication. » Mais telle n'était point l'opinion générale à son époque, et plus d'un voulait voir dans la Piicelle ce que l'on appelait avec emphase (< le plus beau monument de l'esprit humain. » Outre les preuves que j'en ai déjà données, nous trouvons dans V Ombre de la Demoiselle de Gournay les pages 1180-83 consacrées à relater les diverses pièces composées à la louange du nouveau poème. De plus le Comte d'Etlan, Louis d'Epinay, fils du maréchal de Saint-Luc, faisait en vers l'éloge de la Piicelle ; et Chapelain y répondit par une Poésie reconnaissante et une Lettre enthousiaste, le 19 janvier 1635. Il est vrai que cette date nous marque bien plus de confiance de la part des admirateurs que de critique informée. ,
Issu de la Franciade de Ronsard, le poème dont nous nous occupons eut la môme fortune. Les douze premiers chants, — les seuls qu'ait connus Boileau, — parurent en 1656, et leur insuccès empêcha Chapelain d'en publier la suite. Examinons l'œuvre et nous verrons peut-être qu'elle ne mérite ni l'excès d'honneur que lui ont fait certains apologistes, ni l'indignité sous
laquelle quelques critiques l'ont dédaigneusement écrasée. Sans tenter la paradoxale réhabilitation dont a parlé Brunetière, sans vouloir en quoi que ce soit comparer la tentative épique de notre écrivain aux perfections tragiques de Corneille et de Racine, il me paraît que les qualités de tout premier ordre dont était doué Chapelain ont fait de la Pucelle une œuvre fort intéressante. « 11 possédait, à défaut du génie de la poésie, tous les secrets de la poétique que peuvent révéler à un esprit bien fait une vaste lecture et une étude assidue. » Ajoutons que le sujet était parfaitement choisi : au lieu de suivre Homère sur son terrain et d'esayer de nous captiver par les ruses de quelque Ulysse ou la colère de quelque Achille,
Admirable matière à mettre en vers latins,
et aussi en poème épique. Chapelain hardiment prenait une pastoure pour héroïne de son épopée, sentant bien la témérité de ce choix qu'il se croyait tenu de justifier par les exemples d'Arria, d'Epicharis, de Thomyris, de Zénobie, et autres femmes célèbres de cette antiquité classique dont les entraves ligottaient toute notre école du xvii" siècle. Mais était-il donc besoin de
justification? «Dans ce sujet se rencontraient toutes les conditions de l'épopée, un merveilleux universellement accepté comme au temps d'Homère , mais mille fois plus grand et plus saint , la naïveté des vieux âges, une action simple et une à travers des épisodes variés et brillants, une fin tragique et sublime, les scènes les plus différentes, la Lorraine, la Loire, la Normandie, deux grandes nations aux prises, des paysans, des guerriers, des princes, toujours et partout notre chère France, notre religion, nos malheurs, notre constance, notre courage, nos désastres, notre victoire. » Lisez la longue analyse magistralement faite par Guizot si la lecture de l'œuvre vous déplaît et vous verrez que Chapelain fut un symboliste. « Dévoiler la secrète justification du mot symbolisme, je ne le saurais. Je ne suis ni théoricien, ni devin. On m'a dit que dans Sixlinè j'avais fait du symbolisme, je ne m'en serais jamais douté.» Ainsi parlait M. Remy de Gourmont qui fut un des apôtres, inconscient à l'en croire, mais hautement revendiqué, « d'une grandiloquente école on marche avec l'Art vers le Trône de Perfection. » Donc , le père de la Puce lie ancêtre de MM. Remacle et Mœterlinck,
n'est-ce pas de quoi faire pousser des haros à tous les écrivains qui vibrèrent jadis à la lecture du Pèlerin passionné et à M. Jean Moréas, le parrain affiché de cette école. Et pourtant, si le symbolisme est le mélange des objets qui ont éveillé nos sentiments et de notre âme en une fiction ; s'il est, pour emprunter une définition à un des officiers enrôlés jadis sous sa bannière, M. Henry de Régnier, « la fuite bien loin de l'Art des contingences, c'est-à-dire des accidents de milieu et d'époque», qu*est-ce qui répondra mieux à cette formule que les phrases par lesquelles l'auteur de Jeanne d'Arc ou la France délivrée nous peint son héroïne? « C'est la Grâce dont il a pieu a Dieu d'armer et de fortifier le bras qui soutenoit l'Estat... C'est l'Intelligence quy assiste efficacement le comte de Dunois dans l'entreprise qu'il s'estoit proposée de délivrer la France de la tyrannie des Anglois... » Voilà le symbole dégagé ; voilà la fibre n-ationale ; voilà la véritable originalité du poème. Et le symbole est si bien dans la pensée de Chapelain qu'il tient à nous aviser encore « qu'il ne veut pas nous priver du sens allégorique par lequel la poésie est faicto l'un des principaux instruments de l'archi-
tectonique. » Cette obsciirilé même des termes me paraît comme une marque du symbolisme; car Stéphane Mallarmé faisait aussi (< résider la poésie dans l'énigme » et nous transformait en autant de sphinx, — ce qui ne laisse pas d'être assez agréable pour Tamour-propre des lecteurs que nous sommes , et commode pour les écrivains qu'ils sont, — accroupis en des poses hiératiques. En outre, le symbole n'est qu'abstraction, et Chapelain n'a eu garde de n'en pas tenir compte. Dans son œuvre, en effet, <( le roy Charles est la volonté maistresse absolue et portée au bien par nature, mais facile a porter au mal sous l'apparence du bien ; l'Anglois et le Bourguingnon..., les divers transports de l'appétit irascible qui altèrent l'empire légitime de la volonté; Amauri et Agnès, les difPerens mouvemens de l'esprit concupiscible...; Dunois...... la vertu quy a ses
racines dans la volonté quy maintient les semences de la justice quy sont en elle et quy combat toujours pour l'affranchir de la tyranie des passions. » J'en passe, et non des plus mauvais. Enfin Jeanne, la glorieuse Pucelle, c'est le personnage Ame, symbole de délivrance des désastres passés qui doit, chaque fois que sont
menacées nos frontières, réveiller le patriotisme sommeillant; c'est l'esprit de nationalité deviné , pressenti , entrevu par le poète qui devançait ainsi son époque; Jeanne, c'est le symbole qui déploie, pour ainsi parler, devant nos regards espérants les pages invécues de la victoire future et certaine : « Toi, lui dit-on, dont le bras est est le bras de la F'rance », tu dois,
...Parlant aux soldats d'une voix plus qu'humaine,
ici, soulever
Tout ce que les François ont de guerrières asmes ;
là, rendre
A la France l'honneur, au Roy la roïauté;
là encore, conseiller après la valeur dans la lutte la prudence, sa nécessaire alliée :
Le courage françois ayde moins qu'il ne nuyt, Si par le jugement son effort n'est conduit.
Qu'importe la déroute présente ? L'avenir est gros de promesses, et le relèvement vient à son heure du travail persévérant,
Quy toujours rejette, toujours remonte en haut.
Aussi, sur la route de celte Vierge, qui symbolise l'espoir d'abord, puis la délivrance, quel enthousiasme de la part de ces braves gens qui
Veulent de tout leur sang payer leur liberté !
Elle entre dans Orléans qu'elle a sauvé et alors
Bien heureux quy la voit, plus heureux qui la tou-
[che.
On la presse, et Dunois, à peine, en s'efforçant. Du peuple transporté contient le flot puissant !
Pour fuir les accidents de milieu et d'époque , Chapelain a même parfois faussé l'histoire. On sait la réponse de Jeanne à Dunois : « J'ay accompli ce que Dieu m'avoit commandé... Je voudrois qu'il luy plust me faire ramener a mes père et mère...»,' paroles rapportées par les Chroniques et prononcées par la Pucelle à Crespy-en- Valois, au milieu même de ces ovations dont elle était l'objet de la part des populations. Pour éviter ce que ces mots peuvent tenir de déconfort, le poète s*est réfugié dans le monde surnaturel, et c'est l'Enfer tout entier conjuré contre l'héroïne
qui seul a pu arrêter momentanément la mission providentielle dont elle était chargée.
M. E. de Molènes, appréciant avec tendresse le poème dont il s'est fait l'habile éditeur, s'exprime de la sorte : « La partie descriptive contraste habilement avec le tumulte à tout instant renouvelé de l'action. Le poète s'entend au mieux à peindre le paysage ; il en sait la grâce, la fraîcheur, la richesse et la majesté. Les figures de femme, au second plan, sont également l'objet d'un soin extrême. Leur ajustement est un peu précieux peut-être, et leur souriante vision entretient la clarté dans ce sombre tableau... Il est peu d'ouvrages ofTrant un tel mélange d'éléments décoratifs et de matières prodigieusement assemblées, avec un art inégal sans doute, mais toujours plein d'élévation... La polymorphie de la langue, sans rien perdre du côté des Grecs et des Latins, sans rien épargner de l'emphase espagnole et du clinquant italien, va de Ronsard à Corneille , en passant par l'Hôtel de Rambouillet... » Ce ne sont point là éloges minces, et ils ont le mérite d'être exacts, avec cet avantaii^e de renforcer le svstème de Brunetière qui, en établissant la liliafion
du symbolisme acluel, y a vu une sorte de renaissance poétique tendant à nous ramener à la strophe de Ronsard. U est évident, en effet, que les vers des maîtres-ouvriers de cette école, — ceux de Verlaine par exemple, — sont pleins, beaux et rythmiques, comme ils s'en flattent. Leur langue et celle de Chapelain ont les mêmes déliquescences précieuses : neigeuses montagnes, sources ondeuses, blanches bergeries,rousses vacheries, rapineuse engeance, oiseaux ramageurs , façons tenteresses , saveurs larronneuses, etc. Cette renaissance donc a pu nous ramener, avec la strophe éclatante de Ronsard et ses mètres inusités, à la langue doucement torturée et à Tidée maîtresse qui préside à Tœuvre de Chapelain, le symbolisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom ; à moins qu'on ne veuille que Chapelain ait fait du symbolisme comme M. de Gourmont, son descendant, ou comme son contemporain immortel , Monsieur Jourdain, faisait de la prose, ... sans le savoir.
Mais peut-être la fureur de Boileau s'expliquait-elle en partie par la fameuse et jamais résolue question de ce merveilleux chrétien qui si longtemps divisa les esprits en cette époque où la littérature
tenait la première place, où la Querelle des Sonnets prenait une capitale importance et où notre Saint-Evremond justifiait Chapelain, sans le nommer et peut-être sans y même songer.
Le Critique
Si Chapelain fut discuté comme poète et raillé pour son (< fatras » dans lequel, de-ci de-là, on rencontre a un vers noble », il jouit, en qualité de critique, d'une très haute et très légitime influence. Son début date de la fondation de l'Académie. Très estimé de Richelieu, avec lequel il avait collaboré, notamment pour la Comédie des Tuileries, représentée à l'Arsenal, le 4 mars 1(>33, devant Anne d'Autriche; tenant la tète du groupe de lettrés dont la réunion avait lieu chez Conrart, ce fut lui que le Cardinal chargea de rédiger les statuts, qui sont d'ailleurs depuis restés les mêmes, de la Compagnie que désira créer son tyrannique patronage. Chapelain dut intervenir avec toute la diplomatie dont il était capable , et avec l'autorité de son nom, pour recueillir les adhésions et tracer le programme des travaux à accomplir. Il ne faillit pas à cette tâche. Dans une lettre à Balzac du 20 mars 1()34, il déclare « qu'il ne luy seroit pas bien séant d'f^stre de ce
corps et de ne pas contribuer a sa perfection de tout ce qui seroit a sb puissance. » Ce rie furent point de vaines paroles. Dans la deuxième séance de TAcadémie, le 20 mars 1634, il « insista sur la nécessité de travailler a la pureté de nostre langue et de la rendre capable de la plus haute éloquence.» Sept jours plus tard, dans la troisième réunion, il fut chargé par ses confrères <( de dresser le plan du Dictionnaire et de la Grammaire qu'il leur avoit conseillé de préparer. » Peu après, il rédigea les Senîimens de l* Académie française sur la Tragi-Comedie du Cid, qui donnèrent à peu près raison à Corneille et au public enthousiasmé contre Richelieu et la cabale. Cette dissertation est plus encore qu'un acte d'indépendance et de justice. Elle marque le premier pas de la critique raisonnée s'attachant à une œuvre française, dans une époque où peu de règles fixes existaient, grâce auxquelles on peut raisonnablement avoir du goût. Elle tient compte sans emballement et sans partipris, à une heure oi^i les deux choses ne paraissaient que trop de mise, des défauts indiscutables et aussi des qualités de premier ordre de la tragi-comédie en vogue. Je n'en veux pour preuve que la conclusion :
<( Encore que le sujet du Cid ne soyt pas bon , qu'il pèche dans son dénouement , qu'il soyt chargé d'épisodes inutiles, que la bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussy bien que la bonne disposition du theastre et qu'il y ait beaucoup de vers bas et de façons de parler impures ; néanmoins la naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plusieurs de ses pensées , et cet agréement inexplicable qui se mesle dans tous ses desfauts luy ont acquis un rang considérable entre les Poèmes françois de ce genre quy ont le plus donné de satisfaction. » Chapelain prouvait ainsi ce que sera contraint d'avouer Voltaire, — qui, nous l'avons dit, n'a pourtant pas grande tendresse pour lui, — qu'il avait «de l'érudition et de la critique » et a ce bon sens » aiguisé qu'avec tant d'autres a constaté le Cardinal de Retz. Ces qualités réelles, nous les trouvons au plein jour dans deux brochures que je vais rapidement étudier.
En tête de VAdone de Marino, Chapelain imprima (1633) un Discours à M. Favereau, Conseiller du Roy, qui traite du poème épique. Ce Favereau, petit - (ils d'Etienne Pasquier , que Chapelain
appelle <( notre ami de Cognac », était un des plus avisés collectionneurs du xvir siècle. Guy Patin nous le fait connaître comme « un bon et sçavant poète et fort honneste homme. » L'abbé de Marolles lui prête de l'esprit « en tout ce qu'il faisoit. » La Gazette enregistre ainsi sa mort dans son numéro du 12 juin 1638: « Le 28^ du passé, mourut icy le sieur Favereau, Conseiller a la Cour des Aydes, homme de grande intégrité et doctrine, surtout en la poésie. » Il était donc bien qualifié pour recevoir l'œuvre critique de Chapelain.
« Ce discours, dit Guizot, est un monument curieux de la critique à cette époque : quelques idées raisonnables , mais puisées sous forme de citations dans les livres des anciens, novées dans une foule de divisions et de subdivisions arbitraires, exprimées dans un français presque inintelligigible et dont la barbarie gauloise semble rappeler le style de notaire. » Mais Victor Cousin prend la chose d'un autre biais : (( Ce discours sur le poème épique annonçait un critique éminent... C'était là sa vocation et son génie. Il avait toutes les ({ualités du vrai critique, la passion désintéressée des lettres, des connaissances ) ndues, du jugement, de l'ordre, de la
méthode... Mille fois au-dessus des La Mesnardière, des d'Aubignac, aveuglément asservis à cette malheureuse poétique d'x\ristote étrangère à nos mœurs et à nos idées... Chapelain ne rejette pas Tautorité d'Aristote, mais il en use très discrètement, et c'est d'ordinaire à la raison qu'il en appelle... » Et Th. Gautier, qui n'a pas ménagé ses sarcasmes à Chapelain poète, renchérit au sujet de l'effet produit : « Cette Préface fit grand bruit parmi les savants et les gens du monde, et ce fut elle qui commença la réputation de Chapelain qui, dès lors, passa pour grand connaisseur et devint l'arbitre souverain pour les choses de goût. » Sa conscience indiscutée le servait aussi bien. On se rappelle la discrélion qu'il y eut entre Chapelain et Saint-Amant au sujet du nombre des Stances de rAdone et que précise une lettre du mois de novembre 1634.
Dans la Lecture des Vieux Romane, Chapelain et ses interlocuteurs soulèvent la grande question du merveilleux dans l'épopée, que Boileau a traitée. Il est curieux de comparer ses idées à celles de Despréaux quand tous deux parlent de la Jérusalem délivrée du Tasse. On sait les vers de l'Art Poétique :
De la foy d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles. Le Tasse, dira-t-on, Ta faict avec succès, Je ne veux point ici lui faire son procès...
Chapelain, tout au contraire, veut « poétiser a la chrétienne sans passer par ce chemin battu de la magie. » Milton lui donnait raison en défendant cette théorie par une géniale pratique ; Corneille montrait dans Polyeucte ce que peut rendre la poétique chrétienne ; dans A propos de théâtre, J.-J. Weissa traité à fond la question que Chateaubriand, dans les Martyrs^ avait mise en œuvre ; et Gœthe me paraît, sans entrer ici dans la discussion, avoir jugé quand il a écrit: «Nos esthétiques parlent beaucoup de sujets poétiques ou antipoétiques... Il n'y a pas de sujet qui n'ait sa poésie ; c'est à l'écrivain à savoir l'y trouver... »
Dans son même ouvrage sur les Romans, Chapelain, reprenant ses réserves contre les Anciens, déjà faites dans la Préface de la Pucelle, se range du parti des Modernes, et attaque Homère que Sarrazin ravi déclare (( bien étrillé » au sujet des épisodes des iv% v^ et xxf chants de Tlliade : <( Songez un peu, je vous prie, comment se présente a l'idée du lecteur raisonnable ce
partage et cette opposition des puissances célestes , cette blessure de Mars et de Venus par un homme mortel, ceYulcain quy brusle le Scamandre, ce Neptune et cet Apollon quy servent de manœuvres à Fatelier des murs de Troie : et jugez en vostre conscience, sy l'allégorie la plus subtile peut satisfaire la raison offencée par de telles absurdités. » La route était ouverte à Charles Perrault qui reproduisait cette argumentation, en 1683, dans son Dialogue d'Esope et d'Homère. La restriction au blâme vient ensuite, encore est-ce celle d'un érudit : « Je respecte néanmoins l'antiquité d'Homère et reconnois ingenuement que, dans le détail de ses ouvrages, il y a des semences d'astronomie, de géographie, d'art oratoire et de philosophie mesme quy tesmoignent de l'excellence de sa doctrine... »
Chapelain a un goût très marqué et très informé pour nos vieux Romans qu'il possède à merveille, dans une époque où Boileau affecte tant de dédain ignare et connaît si mal nos origines littéraires. Il sait la Table ronde qu'il dit n'être autre chose (( qu'un ordre pareil a celuy de la Jarretière » et les cycles de Merlin, d'Artus, de Perceforêt. Pour Lancelot^ il assure
«• que c'est une représentation naifve et s'il faut ainsy dire une histoire certaine et exacte des mœurs qui regnoient dans les cours d'alors. » Enfin voyez cette appréciation à propos d'xVristote qu'il traite assez cavalièrement: « Sy Aristote révenoit et qu'il se mit en tête de trouver une matière d'Art poétique en Lanceloly je ne doute point qu'il n'y réussit aussy bien qu'en V Iliade et V Odyssée^ et que son esprit ou son autorité ne suppleast facilement aux inconveniens qui pourroient s'y rencontrer. »
Mais c'est surtout dans ses Lettres que le critique se révèle, et j'en veux tirer quelques renseignements intéressants.
Il est très partisan de Descartes : par une lettre de Balzac du 22 avril 1G37, nous savons que « le livre de M. Descartes luy a pieu..., et que sa doctrine a eu son approbation. » Le 31 mai de la même anné(\ (( il mande » à ce même Balzac « de prendre la peine d'escrire un mot de conjouyssance a M. Descartes sur le succès de la l)ublication de ses ouvrages. » Ailleurs, ( 29 décembre 1()37), il déclare que « la Diopti'iqiie et la Géométrie sont deux chefs d'œuvre au jugement des maistres ; et que les Météores^ arbitraires et problemati-
qiics, sont admirables pourtant. » Gassendi lui semble « un homme d'une probité exquise et d'un rare sçavoir, quy honore parfaictement Balzac et mérite qu'on face cas de luy » (Lettre du 29 août 1G38). Balzac est son grand ami ; avec lui il entretient une active correspondance et lui donne force avis et pas mal d'éloges : « Vostre Barbon m'a ravy et m'a paru une chose fort nouvelle. » (Cette lettre est du 11 juillet 1638, et, comme l'édition fut faite en 1G48 (Paris, in-8''), on voit que l'auteur avcîit soumis son manuscrit à Chapelain.) « Je voudrois extresmement en voir la suitte : ce doist estre la pin leggiedra novella que l'on ayt encore veue, et ou la belle et exquise raillerie paroist en son plus beau jour. »
Godeau ne manque point de le consulter aussi, comme il ressort de cette réponse du 26 novembre 1688: «Pour la question si vous employerés le vieux cantique de la Vierge dans vostrè Poëme ou sy vous en ferés un tout nouveau, il n'y a que la seule forme des stances qui vous puisse déterminer. Un seul poëme ne peut mesler les différentes versifications, a mon advis, sans faire faute. Si donc les Stances de vostre «antique et celles du Poëme ne sont pas
semblables, je vous condamne d'autant plus d'en faire un nouveau qu'il sera aysé a celuy quy a fait trois ou quatre differens Bénédicités et qu'il y auroit lieu de soup- ^'onner, en ne le faisant pas, que sa fécondité soyt espuisée. » Ailleurs, il l'encourage : « J'approuve fort que vous faciès* parler David sur la fin de vostre ouvrage ( le Poème sur la Puissance du Dauphin) . C'est un prophète et qui peut parler de l'avenir avec bienséance. »
Il apportait d'ailleurs dans ses jugements une telle bienveillance que Voiture le nommait en riant « l'excuseur de toutes les fautes », et Richelieu « l'élogiste général », à ce point que P. Paris a pu croire qu'il avait posé pour le Philinte du Misanthrope. Nous le voyons, en effet, approuver très fort la Didon de Scudéry et constater le succès et « le grand bruit qu'a faict son Amour lijrannique », quoiqu'il trouve dans « la constitution et l'invention de notables desfauts. » Prié par le P. de Bussières de donner son sentiment sur le Saint Louijs du P, le Moyne, il s'en défend avec une modeste bonhomie (Lettre du 18 janvier 1G59), et se contente de dire (jue « le poëme est une pièce spirituelle et fleurie. »
Cette bienveillance toutefois n'empéchail
pas Chapelain d'avoir, à côté de ses auteurs de prédilection, quelques écrivains qu'il n'aimait guère. En envoyant à Balzac le Sonnet acrostiche de Dulot que cite Tallemant, et qui raille l'humeur de François du Harlay, évéquede Rouen, il lui annonce que « cet acrostiche est d'un fou, courant Iç cours, nommé du Lot » (10 octobre 1637). Parlant au même correspondant de Polexandre io septembre 1640), il écrit: f<M: de Gomberville rhabille son romant pour la vingtième fois et faict toujours un ouvrage nouveau d'une mesme matière » ; et lui drape ainsi Guillaume Colletet (30 octobre 1638; : (( Quant au seigneur Colletet, sy je vous en puis parler ingenuement, il est plustost né versificateur que poète, et il travaille plus pour le proffit que pour l'honneur. Les grands mouvemens lui sont incogneus et il arrive rarement, lorsqu'il s'eslève, que ses pensées soient justes, et qu'il ne prenne l'enfleure pour l'embonpoint. »
Il blâme M"^ de Gournay de jouer du cadavre de Montaigne (avril 1635): « la Philosophie ne s'accomode pas avec la Marchandise et je n'ayme pas que la lille du Grand Montaigne publie qu'elle ne faict reimprimer les Essaijs que pour honon^r
sa mémoire et que néanmoins elle y cherche de rinterest. »
Il n'aime point Malherbe auquel il reconnaît pourtant, avec une justesse absolue, « un grand talent de versificateur sans inspiration » , dans sa lettre à M"^ de Gournay du 10 décembre 1632. Ailleurs, parlant de sa traduction des Epislres de Sénèque et des Histoires de Tite-Live (10 mai 1638), il avoue à Balzac « qu'il y trouva assez de choses a dire et qu'en plusieurs endroits l'expression luy en parut basse et en quelques endroits obscure. Il a peur qu'il n'ayt pas mieux entendu les lettres de l'un que rhistoire de l'autre. » Chapelain, une fois encore, était en désaccord avec Boileau. J'ai dit plus haut combien ils s'entendaient peu sur le merveilleux chrétien à propos de la Jérusalem délivrée du Tasse. Il est curieux de les montrer sur un autre point du même avis au sujet de ce poète. On sait combien il a été reproché à l'auteur de rArl poétique d'avoir parlé (( du clinquant du Tasse. » Or, cette opinion de ne pas trouver Torquato Tasso incomparable contrairement à l'idée de tous les critiques italiens, se retrouve dans Chapelain. Nous n'ignorons point que son ami, le bon Bouchard, était à Rome oix il apprit, du reste.
la mort de Peiresc qu'il fit chanter en quarante-six langues, celles de l'Europe, anciennes et modernes, et en outre l'hébreu, le syriaque, le persan, le géorgien, l'arménien, l'éthiopien, le copte, le slavon, le japonais. Il réunit toutes ces pièces en un volume intitulé Moniimenliim Romaniim Nicoiao Peiresco, senatori Agnensi, doctrine virlulisqiie causa faclum, imprimé (in-4") à l'imprimerie du Vatican en 1638, et dédié au pape .Urbain VIII. C'est à ce bizarre collectionneur que Chapelain écrit, en lui parlant de Bracciolini : « Il sdegno amoroso... faict le quatriesme des excellentes Bergeries italiennes... Ce n'est pas a la vérité une pièce quy le dispute pour le nœu et le desnoue ment avec le Pastor Fido ni la F un de Sciro, mais elle est meilleure que VAminle. » Il s'agissait de cette Bulga-réide que, d'après une lettre de Maynard à Chapelain, l'auteur avait alors « sur le mestier,... quy est de vingt chants et d'autant de vers que la Jérusalem du Tasse... et dont les chants qu'il en a ouy reciter sont dignes d'estre estimés...» Ainsi Bracciolini paraît au critique inférieur à Guarini, mais supérieur en quelque manière à Tasso. La postérité n'a pas cru devoir ratifier ce peu connu et singulier classement.
Cette incursion en Italie nous amène à citer un autre jugement de Chapelain sur Nicolas Rampalle provençal, et ses Idylles, traduites ou imitées de Titalien. Après avoir parlé de son Androgi/ne^ — dont le titre exact est d'ailleurs r Hermaphrodite, — (Paris, 1639), il s'exprime de la sorte : « Il vaut bien quatre François de ceux qui se picquent de bien dire. Il y a dans sa traduction une infinité d'excellens vers... Je le voudrois voir chés lui et dans quelque pièce de son invention. On m'a dit qu'il a faict de mauvaises comédies... » Chapelain commet une légère erreur ; Rampalle a laissé une tragi-comédie, Belinde (1030), une tragédie, Dorothée (1058), et sans doute d'autres œuvres perdues aujourd'hui.
Dans deux lettres à Balzac, dont la première date du 18 mars 1038, Chapelain apprécie le Moijse sauvé de Saint-Amant : <( Il m'en a, dit-il, recité trois ou quatre cens vers ou il y a force descriptions ou il m'a semblé grand peintre des choses quy luy tombent sous les sens...» (C'était bien ce dont se vantait l'auteur.) (( Je souhetterôis qu'il fut peintre des sentimens et qu'il representast bien les mœurs et les passions, quy me semble, avec nos anciens, la principale vertu de la poésie et celle quy touche,
quy esmeut, quy persuade et qiiy ravit. » Et encore : « Il s'est sanctifié par l'entreprise de son Moijse^ dont il a fait une idille héroïque, tout rempli de descriptions, et hellesen vérité, mais il tombe lorsqu'il veut faire parler, sy bien qu'il entretient Timagination et ne remue pas les entrailles. » Il estime cela normal, au reste; car il ajoute cette idée générale que je trouve juste : « La pluspart de ceux quy descrivent bien font mal parler et animent mal les passions, quy est la vraye et essentielle poésie, et dont si peu de gens sont capables. »
Habitué dn fameux Hôtel de Rambouillet, Chapelain ne fer niait pas les yeux aux défauts qu'il lui trouvait et préludait légèrement aux attaques contre les Précieuses, tout en signalant les mercredis de la comtesse d'OcIiy. « Afin que vous le sçachiés, une partie de nos dames, — écrivait-il à Balzac,, le 22 mars 1638, — se sont érigées en sçavantes et font de cette qualité une partie de leur coquetterie... L'Hostel de Rambouillet est l'antipathe de l'Hostel d'Ochy. »
Est-ce dans Tune ou l'autre de ces Compagnies que Chapelain prit les idées du Discours contre V Amour qu'il prononça devant l'iVcadémie et « ou, par des raisons ingénieuses dont le fonds n'est pas sans soli-
dite, il tasche d'oster a cette passion la divinité qne les poètes luy ont attribuée?» Ce discours, composé en avril 1035, et qui fut lu en séance le G août de la même année, avait été envoyé en manuscrit à Balzac par Chapelain qui lui écrit : « Le discours que j'ay fait pour la Compagnie est long et mauvais, deux conditions quy vous doivent destourner a l'exposer a une veue sy délicate que la vostre. » Chapelain, critique historique, mérite de nous arrêter quelques instants. Il pose d'abord une thèse contraire à l'avis de Richelieu, à savoir que « l'historien doit juger », et la défertd verbeusement dans une lettre à Boisrobert du 9 mars 1633 : « L'histoire, y est-il dit, prise pour la simple narration, sans qu'elle appuyé sur les endroits remarquables, touche les fautes, j)enètre les causes vraisemblables, explique les conséquences, fortilie le droit et déteste l'injustice, passera toujours, dans l'esprit du lecteur, pour un rapport et une représentation passagère des evènemens, et ne sera jamais suyvie de Futilité qu'elle se propose pour objet. » Il dénie, au nom de cette théorie, le droit d'être vraiment historiens à bien des gens : a Après la doctrine de la Religion, je tiens qu'il n'y a pas de profession plus sacrée que celle-là et a
laquelle il faille se donner avec plus de révérence et de retenue. Celny quy s'en charge doit estre absolument homme de bien, sans party et sans interest quelconque, d'une habitude naturelle au bon jugement, fortilié par une exacte lecture des Anciens. » Il revient sur cette question dans une lettre a Balzac du 16 novembre 1638 : (( rilistoire, selon mon jugement, perd le crédit a proportion qu'elle abonde en éloquence et devient pièce de cabinet. Les evenemens et les motifs exactement véritables luy.fournissent la matière de son édifice. L'ordre du temps et le jugement de l'ouvrier luy donnent la forme... Elle a une certaine gravité austère, et je dirois pres- (jue tetrique, (juy lui semble seule digne de la vérité quy se présente presque, toute nue. » 13alzac répond à Chapelain par des leçons tirées de l'antiquité, et discute son avis : « C'est une idée purement spirituelle quy s'est apparue a vous en vostre cabinet, et quy ne se treuve poiiit en la nature des choses... Je viens présentement de relire tout Tite-Live, quy m'a semblé, s'il se peut, plus elo(pient que Ciceron. l^our Salluste, il pèche visiblement contre vos maximes et ne se contente pas d'avoir de belles paroles; mais il en preste mesmes a Marins (Lettre
du 4 décembre 1638). Chapelain ne se tient pas pour battu par ces hauts exemples et, le 19 décembre, il riposte : « L'Histoire aura des ornemens, mais ceux la seulement que peut donner une belle nature sans le secours de l'art, si elle veut conserver le crédit et paroistre moins roman qu'histoire. Entre celles qui méritent ce nom, je conte bien asseurement Tite-Live, Salluste et Tacite, quoyque pour le premier on luy conteste ses concions... Les deux autres me semblent divins, et je les proposerois d'autant plus tost pour modelles que Tite-Live, qu'ils n'ont guères escrit de choses dont eux ou leurs pères n'eussent esté tesmoins, et qu'ils se sont donnés le soin de venir dans le détail des choses et de toucher leurs motifs cachés, quy sont les parties, a mon advis, essentielles, quy constituent la forme du vray historien... Pour César et Suétone..., je les appellerois plus tost relateurs qu'historiens, et dirois qu'ils auraient plus tost escrit des mémoires et des vies que des histoires. Les histoires quy tiennent du roman... sont celles de Quinte-Curce..., et je ne mets gueres de difl'erences entre elh^s et les Theagènes cl h's ArgcMn's...»
L'Arbitre de la Littérature et le Dispensateur des pensions
Peu d'écrivains, parmi les plus célèbres, peuvent se vanter d'avoir atteint la considération qui s'attache à Chapelain. Chef de l'Académie et son «modèle», excellent grammairien, profondément versé dans les littératures grecque, latine, italienne, espagnole , d'une érudition solide et presque universelle, il était consulté par Richelieu sur toute affaire importante de son ressort, et passait pour son maître en poétique. Nous savons, par l'ouvrage de Pellisson et d'Olivet, qu'il fit sur la règle des trois unités une conférence où « il montra, en présence du Cardinal, qu'on devait indispensablement observer les trois fameuses unités de temps, de lieu et d'action.» Il envoya copie de cette Conférence à Boisrobert (Lettredefévrier 1G35), et cette copie devint la Disserlalion sur les Poésies dramatiques, indiquée dans la liste des OEuvres inédites de Chapelain par Rathery.
Plus tard, Richelieu le chargea « d'estre
l'agent de ses libéralités envers les gens de lettres », et il fut désigné ensuite par Colbert, en 1662, pour « dresser et conserver la liste des écrivains François et estrangers dignes d'estre pensionnés par Louis XIV. » 11 était alors vraiment l'arbitre de la littérature de son temps et l'oracle des auteurs. Aussi ne se faisait-il pas une pièce de théâtre, un madrigal ou un sonnet^ sur lequel on ne voulût avoir son avis. Godeau le constate en lui écrivant :
Le grand bruit de ton nom te trouble et t'incom-
[mode :
L'un t'apporte un sonnet , Tautre t'apporte une
[ode...;
et Gonrart d'enregistrer: « M. Chapelain a joué un rosle considérable parmi les sçavans du xvif siècle... Il ne s'est gueresfaict de bons livres pendant sa vie dont les auteurs n'aient tiré de luy des avis utiles. »
Le plus connu de ses clients fut Racine h ses débuts : lorsqu'il eut composé son Ode aux Nijmphes de la Seine, h l'occasion du mariage de Louis XIV, il la soumit à Chapelain. Celui-ci releva obligeamment « quelques fautes quy s'y trouvoienl, entre autres celle d'avoir mis en eau douce des Tritons, divinités essentiellement sa-
l'arbitre de la littérature 281
lées », ce qui est une énorme incongruité mythologique, ainsi que parle Th. Gautier. Quand il travaillait au Chapelain décoeffé, le poète de Britanniciis aurait pu se souvenir que Colbert, sur la demande de Chapelain, lui avait envoyé cent louis de la part du roi et, peu après, lui avait fait servir une pension annuelle de six cents livres. Mais, s'il avait le génie grand, Fingrat élève de Port-Royal avait la mémoire courte.
Pour se rendre un compte exact de la situation prépondérante de l'auteur de la Pucelle^ il convient de parcourir les cinq volumineux dossiers de sa Correspondance que tient la Bibliothèque Nationale et édités en 1880 par Tamisey de Larroque. On l'y voit u déployer, avec le zèle le plus louable |)Our la science, une adresse véritablement diplomatique vis-à-vis de tous ces savants difiiciles à manier, provoquant des témoignages de reconnaissance envers le roi et le ministre leurs bienfaiteurs, poussant même l'attention jusqu'à leur en dicter les formules, mais parfois aussi tempérant leurs excès de zèle, entremêlant les éloges aux conseils, et joignant au stimulant de la gloire littéraire celui des lettres de change, auquel, s'il faut le dire, les doctes corres-
pondants de Chapelain ne paraissent guère moins sensibles.» Et «ce galant homme»
se servait de son influence incontestée pour faire le plus de bien possible à ses confrères. C'est ainsi que, lorsque Montmorency, protecteur de Mairet, eut été exécuté, il s'entremit en faveur de ce dernier auprès de Richelieu, et obtint pour son ami deux cents écus de pension. Il usa également de la confiance de Colbert pour .faire nommer, d'abord conservateur de sa Bibliothèque, puis titulaire de la chaire de professeur royal en langue grecque, Jean-Baptiste Cotelier, dont il vante (Lettre du 20 septembre 1G65) « la probité et l'habileté dans les lettres, la modestie et la science.» Il protégea Bigot de son amitié et de ses recommandations lors d'un voyage en Italie, auprès du comte Bardi, secrétaire d'Etat à Florence, et de Monseigneur Barducci, évêque de San Miniato. Car sa renommée était grande à l'étranger: il correspondait fréquemment avec Heinsius, faisait pensionner Bœcler, Allatius, Spanheim ; avait une estime toute particulière (Lettre du G avril 1(J59) pour Freishemius, le traducteur de Tite-Live et de Quinte- Curce; affirmait (Lettre du 18 juin 1GG5) Gronovius. comme le professeur de Leyde
l'arbitre de la littérature 283
le plus accrédité, et vantait ses Diatribes; avait du plaisir (Lettre du 20 octobre 1664) à rencontrer le bonhomme Huyghens ; souhaitait beaucoup de bien à Vossius le lils (Lettre du 29 avril 1664), établissant entre lui et son père un parallèle qu'ont repris les journalistes de Trévoux; admirait Reinesius (Lettre du 10 juin 1665), «de toute l'Allemagne le lettré le plus universel et dont le sçavoir esclate en plus de sortes de disciplines » ; et faisait grand état de Jean-Christophe Wagenseil.
Son Mémoire de quelques gens de lettres, dressé par ordre de Golbert, en dépit de quelques erreurs dues à la proximité gênante du contemporain, contient des idées justes et qu'a ratifiées la postérité sur l'abbé d'Aubignac, Ménage, de Pures, Thomas Corneille, Sorbière, Bensserade, de Marolles, Chevreau, Tabbé le Vayer, Huet, les P. P. Vavasseur et Rapin, et surtout Molière. Ses appréciations sur les Académiciens sont d'une exactitude bienveillante, et il convient de tirer hors de pair la page consacrée à Pierre Corneille.
Ainsi me semble-t-il avoir restitué, sans parti-pris d'aucune sorle, la figure de Jean Chapelain. Trop surfait de son temps par certains, trop méprisé par d'autres, dont
jusqu'ici la postérité a accepté le bien sévère jugement, il me paraît Tavoir remis en sa vraie place; car je m'étais convaincu^ avant d'écrire, que Camusat avait raison de dire : « Il est dangereux déjuger un homme sur quelques plaisanteries. Bonnes ou mauvaises, il n'importe ! Les unes ne prouvent pas plus que les autres. »
PIERRE MOÏIN
Pierre Motin, né à Bourges, en 1560^ criine haute famille bourgeoise , anoblie par lettres patentes du roi Louis XI, suivit les cours de l'Université, alors célèbre, de sa ville natale et y reçut les leçons de ( Aijas. Puis il alla tenter la fortune littéraire à Paris, « centre des merveilles », et compta parmi les plus estimés poètes de 1()00 à ] 610, époque « ou la mort le ravistà la fleur de son asge », ainsi qu'écrit l'avocat Chenu, son compatriote, dans les Anliqnilés de la Ville de Bourges.
Ce que les « bien informés » savent sur lui, c'est ce distique de Bôileau :
J'ayme mieux Berg-erac et sa burlesque audace Que les vers ou Molin se morfond et nous glace,
dans lequel le satirique oppose la prétendue froideur de Motin à l'audace de Cvrano par le plus énorme des contre-sens et la l)lus profonde inconnaissance de leurs deux œuvres.
Pour mon Cyrano , justice peut-être commence à être faite ; et n'y aurai-je point contribué en quelque manière? En tout cas, et sur mes traces, le D'" Hans I^latow, dans sa thèse Die Personen von Roslands Cyrano..., à propos de la pièce de M. Rostand, — Erlangen, 1902, — et surtout le documenté travail du D'' Heinricli Dûhi, Cyrano de Bergerac, sein Leben und seine Werke^ publié à Berne en 190!), ont pour tous les érudits dignes de ce nom remis les choses au point.
Quant à Motin, je désirerais lui assurer un sort analogue.
Vous me croirez si vous voulez, mais j'aime Nicolas Boileau, encore que je n\\\ aie guère l'air: je l'aime pour son bon sens épais et sa façon de l'étaler complaisamment ; je l'aime pour ses lourds vers prosaïques aux transitions fantastiques ; je l'aime pour les victimes q-u'il a voulu faire, — et combien de fois a-t-il réussi I — i)our les erreurs monstrueuses qu'il a commises, pour sa hâte à juger ses contemporains et à empailler dans son Arl dit Poétique ceux de la période liltéraire qui s'étend de 1590 à 1(110. Sans ces erreurs multiples, sans ces incalculables victimes, que serait devenue de notre
PIERKE MOTIN 287
temps la critique destinée à s'exercer au propos d'écrivains du xvii'' siècle? Que ferions-nous si Boileau ne nous avait apporté sur le plat de ses hémistiches scandés une facile matière à réfutation?
Ainsi Pierre Motin se distingue par des idées et une forme souvent lyriques ; la base de son œuvre est l'amour vécu de la Femme et de la Nature ; et M. Paul d'Estrée, son éditeur en 1882, le nommait déjà a l'Alfred de Musset de son temps.» Et c'est lui que Despréaux traite de « morfondu » I II n'avait sans doute \u de Motin que quelques pièces éparses en desBeciieiL^ divers de Pièces Choisies, les Muses ralliées, les Muses françaises, le Temple d'Apollon, le Parnasse des meilleurs poêles, auxquels fait allusion le Mascarille des Prelieuses Ridicules ; il avait dû s'arrêter, — que je crois, — à ce vraiment insupportable poème du Phœnix, imitation froide du froid Claudien ; et sans doute il a porté sur ces extraits son arrêt définitif. Vous voyez bien que je cherche la circonstance atténuante, ainsi que le bon juge, là même où elle n'existe guère. Car Motin est tout autre; et je me plais à relever dans le petit volume qu'il nous a laissé des traits nombreux qui me permettront, pour une fois,
un peu de cette critique impressionniste à la mode chez certains universitaires qui ont la crainte, s'ils restent dogmatiques, d'être taxés de pédantisme par les tout petits gendelellres véritablement dignes, n'est-ce pas? d'être « notre espoir suprême et notre suprême pensée. » Cette crainte, d'ailleurs, n'est point récente, quoiqu'on en ait, et Ménage-Vadius voulait déjà se distinguer des « gens de collège », n'avait pas assez de mépris pour la chaire de troivsième de l'excellent P. Bouhours, et se guindait à traiter de pair et compagnon le chevalier de Méré, ce type désinvolte de «l'honneste homme » de son temps. L'histoire se recommence. Aussi bien, prenonsen par hasard notre parti, et hurlons avec les loups î
Et alors, comment donner une idée de ce Motin lyrique ? Vous lûtes assurément le Jardin cl Epicure du maître Anatole France. Par paragraphes détachés il nous y peint, durant les deux tiers du volume, des états d'Ame ; puis, son haleine ayant pu s'essouffler, il fait de l'ésotérisme avec une lecture, un 4)roverbe , une phrase retenue d'une conversation. Les Mémoires àa notre époque ne s'écrivent pas autrement. Et cela se conçoit : nous faisons si peu de chose
PIERRE MOTIX 289
(Il dehors de hi oonteniplalion de notre ombilic. Ou se ligure les rudes batailleurs du XVI'' siècle racontant, en les fureurs de la Ligue, leur brutale et orageuseexistence de chevauchées sur le mode des Césars de l'anticjuité: et on lit les fortes pages de Moatluc. On se iiij-ure les abbés de révolte de la Fronde, narrant leurs démêlés héroïques avec la Cour et le Mazarin,et l'épopée dont ils soulevaient le peuple de Paris avec un pistolet pour bréviaire ; et on lit les pages confusément vivantes du Cardinal de Retz. Or, ce que Motin a de particulier, c'est qu'il rime en son temps son Jardin d'Epicure, couchant, d'une haleine courte, sur un papier que je veux satiné par places, les finesses de son esprit amou^ reux et les états de son cœur, et que l'on -ent palpiter, en des pièces souvent limées et jolies, les ailes de son âme moderne, sœur aînée de celle, si profondément intelligente et si hautement sympathique, de M. Bergeret.
Poète, il aime toutes les femmes: la fdle d'un échevin de Bourges , Mademoiselle de la Croix, avant toutes, et sa cousine Marguerite, et sa commère Jeanne, et Catherine Genthon, et Madeleine Maréchal, «'t d'autres, et d'autres î un calendrier com-
290 PIERRK MOTÏN
plet , sous la condition qu'elles soient rythmiques, — à la façon de Léon Cladel. Je pense au Sonnet célèbre:
('onnais-tu la raison pour laquelle je iaime?...
qui fait songer au mot de Pascal: «Le cœur a des raisons que la raison ne comprend pas. »
Leur ris est un enchanlemenL..
Il se pâme aux
beaux yeux,
Astres quy de Tamour serènent les tempestes. Frères jumeaux plus doux que les Frères jumeaux.
Et cela est peut-être banal et commun; mais ce qui Test déjà moins, c'est qu'il lui faut de réelles faveurs en retour de son alîection :
Je ne sçaurois aimer quand on ne m'aime pas, (^ar un loyal amour d'un amour se guerdonne...
II est de l'avis de François I'' (jui s'y connaissait, dit-on: (<J'ayme quy m'ayme, autrement non. » Et si l'on vient à lui proposer une idéale liaison, il la traite de chimère :
PIKRKE MOTIN 291
Tu veux, sans plus, que la foy je reliennc. Que sert la foy saus autre plus grand bien? Père Bernard, preschant a Saincl Estienne, Dit que la foy sans les œuvres n'est rien.
Il semble entendre cette formule de M. Henri Second: « L'amour platonique, c'est comme qui dirait l'absinthe au sucre avant le dîner ; mais, quand il ne doit pas y avoir de dîner, au diable Tapéritif î » (3u bien l'on se rappelle sur même sujet la déclaration hardie de la Mi mi de Miirger dans In Vie de Bohême.
Oui, pour Motin ce n'est rien,
— Et rien, comme nous savons bien, Veut dire rien ou peu de chose, —
que son regard trouve Catherine quand il la cherche, qu'il entende respirer Madeleine, qu'il sente battre pour lui le cœur de Marguerite; il ne lui agrée point de se contenter de l'apéritif, ni, comme à la petite femme de Zola, « tout ce que vous voudrez, mais pas ça», de sucer seulement les sucreries de l'amour et de s'en tenir à la cérébralion du mariage. Aussi, lorsqu'il a obtenu « les faveurs secrètes», ainsi qu'il écrit, d'une fort prude et fort honnête dame, le voilà tout féru de joie et n'ayant plus lieu de « despiter. » Mais se tourne bientôt
le revers de la médaille : cris de passion contrariée par les lois de la société on de la bienséance, désirs fons inassonvis de lèvres que les lèvres d'un autre à bouche que veux-tu embrassent, jalousies à tout propos et hors de propos, lancinantes ainsi qu'il convient pour la réelle jalousie :
Ce vent trop audacieux...
11 luy va baiser les yeux, Il luy va baiser la bouche.
Il est amoureux de vous...
Ces vers alors exhalent le parfum de cet autre jardin, Le Jardin secret de M. Marcel Prévost ; et s'il a voulu la possession, peutêtre n'est-ce point par goût de la débauche, mais parce que déjà il pense qu'«elle scelle l'union et la rend indissoluble »; parce que déjà il croit «au frémissement de Timpur effleuré, respiré, qui trouble », et qu'il souffre, amant naïf, de voir « un beau militaire » rôder autour de <( sa dame » qui rêve à lui.
Ainsi se crée-t-il une existence à laquelle il en veut d'être plate comme une plaine marécageuse, le jour oh il la voudrait essorée aux cimes de la montagne ; d'être tranquille et calme comme un lac limpide, le jour
PIERftE MOTIN 29^^
où il la désirerait furieusement bondissante comme les vagues d'une mer en courroux ; d'être tourmentée par la brutalité des faits, le jour où il la souhaiterait doux-ruisselante comme un fleuve majestueusement étale. Névrosé déjà, celui que Boileau a vu «glaçant» , et tenaillé par « le penser » qui ronge son cœur et son cerveau :
Tu ressembles ce ver qui nait dans une pomme, Faict la guerre a sa mère et la mange a la fin.
C'est qu'il ignore l'art de bestialement vivre dans la satisfaction sensuelle de rheure présente. Il peut manger à sa faim, boire h sa soif, puisqu'il a résolu le problème de vivre de ses vers, nous le savons, et que son titre officieux de poète de cour le rassure sur les incertitudes de l'avenir; il peut dormir dans un bon lit, et les marlijrisantes du demi-monde ne lui sont que rarement cruelles, ainsi que nous l'apprennent les notes manuscrites des Recueils satiriques auxquels il a collaboré. Pourquoi souffre-t-i 1 ? Pou rq u o i ,
Au plus vert de son asge, en ses forces premières, a-t-il
Des rhumes a la teste et des rides au front ?
Pourquoi cherche-t-il Tiiu delà? Ne lui YcUKlrait-il ])as mieux ceut fois le contenlenient béat des auimaux domestiques que l'essor fou de ces oiseaux de passage qu'a uiagnifîés M. Jean Ricliepin ? Pourquoi ilotte-t-il? Pourquoi ses pensers sont-ils
pareils aux chandelles de cire
(JuGii allume, on esteint^ et qu'on rallume apr6s.
(^est que son ame est lasse de la vie monocorde, que son esprit est chercheur cl va devançant le sort vers les abîmes où il tombe, que l'émotion est son idéal, que des profils caméens toujours hantent ses solitudes haschichées et ses rêves opiacés, et (jue la moindre petite main qui serre la sienne, surtout si c'est celle de la fièrc, licite et belle Marie, lui fait oublier tous ses serments de se faire capucin et tous ses projets d'abstention, cette sagesse des <'nnu(|ues. Et il repart en guerre, et Marie ment encore; et il not(^
Celle mutation aux femmes sy commune :
et il n'ignore pas l'exislencc d(^
la tille vola<i^e
Oiiy ne porte jamais de masque a son visage ; M.'us, toujours iuc()nslnnle,elleen portea soncciMu:
PIERRE MOTIX 295
et c'est là ce qui uni le sujet de F Affranchie que cet observateur féroce qu'est M. Maurice Donuay a construite uniquement sur ce thème de la fourberie féminine.
Et par ainsi, Molin flotte en ses notations : pareil à ces cieux où le nuage passe blanc et rapide et où de grands pans sont bleus, il oscille entre la joie de vivre et la douleur d'être. Il aime Tespérance folle, qu'il maudit en même temps :
L'espoir faict ramoiir éternel, (/est un bourreau plein de furie, Guy donne a boire au criminel l^our croistre son mal et sa vie.
Il ne ressemble guère à ces hommes «rectangulaires » dont parle Balzac et qui.
étaient encore assez fréquents au xvii'' s ècle, barres de fer qui ne savaient pas plier et se refusaient à rompre, dont les belles volontés ne cèdent jamais au mal, à qui la moindre déviation de la ligne droite, le plus long chemin d'un point à un autre, apparaît comme un crime, et dont l'AIceste de Molière fut l'expression :
lîcl esprit qu'un beau corps taict chastement reluire, l)oau corps qu'un bel esprit sait chastement con-
[duire, J'admire et j'aime tant vos merveilleux thresors
Que je ne puis juger, esbloui de leur flamme, Ou sy le corps relient de la beauté de Tasme Ou sy Tasme retient de la beauté du corps.
Ne dirait-on pas vraiment cette fois de rAlfred de Musset?
En ces rares heures, il s'affine encore, et il note ses sensations a grises», fuyant les violences de ton et les heurts de couleurs vives :
Sur toutes les couleurs j'ayme la feuille morte,
De là, il faut le reconnaître, — et le reproche le rendra plus voisin encore de nous, — quelques vers obscurs et anémiés, symptôme du décadentisme :
Toujours la flamme bleue est la plus chaud* flam-
[me...
Le soufre teint en bleu la couleur de son feu...
qui pourraient le rapprocher de G. Rodenbach, — je prends un des plus illustres. — De là aussi, du galimatias poétique, comme cette invocation à l'Amour, pointe précieuse :
Au moins sy dans mon cœur tu choisis la demeure. Pourquoi veux-tu, cruel, la faire consumer?... La maison d'un tel hoste, helas! cprelle est peu
[seurel
Quand il veut s'en aller, il la veut allumer.
Avec cela il a parfois les erreurs et les maladresses que prêtent si généreusement à Hubert de leur Autre Femme les Siamois Rosny, à ce collégien, que dis-je ? h cet émasculé amoureux d'une chapelle sixtine du sentiment, faux d'ailleurs comme une compatissance d'huissier. Et là il se « morfond » vraiment, et mon admiration pour Boileau redouble. Il se plaint, il crie, il pleure, le naïf! et puis il se soumet :
Le Ciel, quy pour toi seule au monde m'a faict
Tnaistre, M'a remis dans les fers de ma captivité. Je suis, comme j'estois, de tes yeux enchanté...
Et il ne voit pas à ce coup que son esclavage deviendra plus dur encore, et que, loin d'aimer les sentimentaux, les femmes ressemblent à la Martine de Molière et « qu'il leur plaist d'estre battues. »
Voyezrvous bien l'état d'âme du poète désespé^'é? Son don de poésie le navre, et il se maudit d'avoir cru en sa vocation :
Courtisan des neuf sœurs, je fus leur secrétaire... Je le veux résigner, il m'est trop difficile.
C'est (ini momentanément; la petite bête est morte ; rien ne lui est plus, plus ne lui est rien. Faible certes, je Tai dit, inférieur
non pas, à mon sentiment. La vie me paraît tellement un composé de petits actes, suivant de petites formules ; de petites ambitions suivies de petits résultats; de petites compromissions venant de petites âmes, (}ue je conçois la nausée au cœur du poète, planant nécessairement au-dessus de notre médiocrité. Il voudrait peut-être des fortunes hors de Tordre commun, comme un héros cornélien, et,
I)u profond de son cœur plein d'ameres angoisses,
sort son De Profiindis qu'il clame vers Dieu :
Sy j'esprouve tant de traversais, Sy j'ai tant de peines diverses, Seigneur, je les mérite bien...
(rest la chute du libertin dans la foi ; c'est Fabbé de Chaulieu et le janséniste Pascal; c'est r Espoir en Dieu de Musset; c'est la j)enséc de mort hideuse et glacée de la (Iharofjne de Baudelaire, qui épouvante l'a me,
— Tes ]>eaux cheveux dorés, refrisés, crespelus, De la terre et des vers sont le triste partage, —
(jui s'impose à elle, qui la terrorise de sa vision efïroyable, qui la mène aux virgina-
les prières et aux élans prostrés de Verlaine.
A cette tendresse pour la femme, vibrante et tenace, h ce culte de Dieu, accidentel et passager, Motin joint l'adoration de la Nature, non point tant comme <euvre de ce Dieu créateur et omnipotent, mais en qualité de divertissement pour les membres lassés, de réconfort pour l'esprit surmené, de calmant pour le cœur apeuré, — autre forme de lyrisme fréquente, mais trop méconnue, au xvii^ siècle. Car voilà <Micore d\m tour que nous a joué la vieille critique dogmatique: le siècle de Louis XIV, enseigne-t-elle, n'a pas senti la nature et n'a même point voulu en faire, à l'inverse de Poussin, le modeste cadre de ses majestueux tableaux. Preuves: Corneille, Racine, Descartes, Bossuet, Molière. Il est superflu de combattre cette opinion étri- (juée. La Fontaine, Madame de Sévigny protestent par leurs pages empreintes d'un sincère amour de la nature ; et ce même amour déborde dans tous les écrivains de second ordre. Saint Amant , CoIIetét, Théophile, Cyrano, Hesnaut, qu'ailleurs j'ai appréciés et que je cite au hasard entre mille. Motin se range parmi eux : il aime le printemps et « le thresor de ses fleurs»;
300 PIERRK MOTIN
il aime « arroser du ci'vstal de ses pleurs les gentilles fleurettes que le soleil a bruslées »; il aime surtout
... s'aller coucher sous les arbres d'autour Que le soleil ne peut penestrer de ses flammes.
Et parfois ses trouvailles en ce genre sont comme des pâtes d'un vert de cendre ou d'iris, des tilles-fleurs, — ce rêve réalisé, — des elfes aux torses éphébiques et graciles, échappées, dirait-on aujourd'hui, à une exposition de Lachenal :
Vous me semblez un ciel beau, luisant, gracieux; Vostre belle harmonie a la sienne est pareille...,
et le contour en est rythmique ; et le flou même en semble paradoxalement ferme et arrêté.
En résumé, à propos de paradoxe, voilà les idées que me suggère la lecture que je viens de refaire du petit livre de Pierre Motin ; voilà ma rare critique impressionniste avec ses conséquences entières. Ai-je sans le vouloir complaisamment ajouté au poète ce que je désirais trouver en ses vers? Soupçonne-t-on un simple jeu d'esprit ou quelque raillerie de ma part? Que répondre?
PIERRE MOTIX *»0l
Je lis, je vois, je crois. Siiis-je donc almsé?
Cherchez les œuvres et appréciez <j[)rès moi. — Croyez-moi sur parole : ce sera plus simple et surtout plus court. — Ou bien , si vous voulez suivre un troisième parti : prenez rArl Poétique de Boileau que j'aime très fort, et rapportez-vous en à son opinion.
SAÏNT-EVREMOXD
L'Homme
Charles de Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint-Evremond , naquit h Saint-Denis du Guast, dans le Cotentin, le P"* avril 1G13. Son père, baron de Saint- Denis, commandait les gendarmes de Henri de Bourbon, duc de Montpensier, qui exerçait la charge de gouverneur de Normandie. Sa mère, de la famille de Rouville, sœur du marquis de ce nom, qui fut surintendant des finances, eut six garc;ons. Cadet sans grande fortune, Charles fut destiné à la robe. A Tage de neuf ans, il entra au collège de Clermont pour y commencer sa cinquième et y poursuivit ses études jusqu'à la rhétori(]ue, où il eut pour régent le père Canaye. En l()2r), il alla faire sa philosophie à T Université de Caen, puis retourna à Paris apprendre la jurisprudence en H)27-28. Enseigne Tannée suivante, et très versé dans l'escrime, —
l'homme 303
il créa même une botte qui prit son nom. — il obtint, en 1G32, une lieutenance. En 1635, il commandait à Landrecies une compagnie, et combattit en qualité de capitaine au siège d'Arras, — 1640. — Quatre ans après, sous les ordres de Condé, il prit part à la campagne de Fribourg, et fut grièvement blessé, à Nordlingen, au genou gauche d'un coup de fauconneau. Durant six semaines, il fut même. question de lui amputer la jambe. A peine était-il rétabli que Condé, tombé malade, le prit pour lecteur, et les lectures étaient choisies dans Rabelais, au grand dépit du prince, ou dans Pétrone, qui lui agréait davantage. Lié avec tous les hommes de guerre de son temps, Turenne, d'Estrées, Grammont, Miossens, de Clérambault, d'01onn<\ Palluau, Ruvigny (ju'il avait captivés par sa gaîté, sa bonne humeur, son élocutiou vive, Saint-i^vremond voyait s'ouvrir devant lui une belle carrière militaire , et obtenait déjà la lieutenance des gardes de (>ondé lorsque, en 1643, il subit une disgrâce pour s'être égayé aux dépens de son patron qui entendait fort mal la raillerie. La Fronde le trouva donc désœuvré, et il <'mbrassa le parti de la Cour, ce qui lui valut, en 165*2, la charge de maréchal de
304 SAIM-ÉVREMONI)
camp des armées du Roi, pnr brevet du iG septembre, daté de Compiègne , avec une pension de 3000 livres. Commandant en Guyenne, il y prit la plus forte influence sur le duc de Caudale, alors gouverneur de cette province, se tourna conire Mazarin et, de ce chef, fut embastillé durant un trimestre. Elargi, il guerroya, en H)54, dans les Flandres avec le maréchal d'Hocqu incourt.
Deux ans après, à la suite d'un duel, d'ailleurs heureux, avec le marquis de l'ore, il se retire quelque temps à hi campagne; puis reprend du service jusqu'à la suspension d'armes de Kx)!). Rentré en grâce, il fait partie de la brillante suite (jui accompagne à l'Ile des Faisans le cardinal de Mazarin, allant conclure avec don Luis de Haro la paix des Pyrénées. Mazarin meujt, et Saint-Evremond s'attache à F'oucquet. Compromis, une fois encore, lors de l'arrestation du surintendant, par la découverte de divers papiers écrits de sa main et trouvés chez Madame du Plessis-Bellière, il fuit en Normandie, poursuivi, au dire de Saint-Simon, par l'acharnement de Colbert et de Le Teflier. De là, il passe en Hollande, — 1(>61, — puis en Angleterre, — 1002, — où il est très favora-
l'homme 307)
blement accueilli par le roi Charles II, qu'il avait connu lorsqu'une ambassade française, commandée par le comte de Soissons, avait passé la mer dans le but de restaurer son trône. Outre le roi, il rencontra des protecteurs influents et des amis zélés, tels que les ducs d'Ormond et de Buckingham, les comtes de Saint- Alban et d'Orlington, d'Aubigny, oncle du duc de Richmond, élevé à Port-Royal et devenu dans sa patrie grand aumônier de la reine. Encoi'e inquiet d'esprit à cette époque. — l()()r>, — Saint-hvremond retourna <'n Hollande. D'abord ce changement lui réussit; ^( il luy paraissoit doux d'achever sa vie dans la liberté d'une république, dans un pays ou les lois mettent a cou- ^' rt des volontés des hommes et ou, pour être seurde tout, il suffît que nous soyons seurs de nous-mesmes. » Il se lia avec Vossius, Heinsius, Spinoza; mais, au bout de quatre années, lassé de l'indolence de la Haye et désireux « de trouver comme un milieu entre les courtisans français et les bourgmestres de Hollande », rappelé d'ailleurs par ses amis d'Angleterre et par le roi qui lui oifrail une pension, il revint à Londres qu'il ne devait plus quitter désormais. Favori de Jacques H, ami de Guil-
laume III qu'il avait fréquenté en Hollande il se fît une vie douce et calme d'épiciu'iei assagi. En vain, en 1689, à l'heure où h guerre allait éclater entre l'Angleterre e\ la France, Louis XIV autorisa Saint-jj^vre mond à rentrer à Paris. Il était trop tard car ses habitudes étaient prises et « a Londres on estoit accoutumé a sa loupe et a se^ cheveux blancs. » Il continue donc à coulei à l'étranger son heureuse existence, attristée seulement, en 1699, par la mort de soi amie, la duchesse de Mazarin. Lui-même regrettant sa jeunesse et chantant moins agréablement que Noblet :
Helas I quand Tasge nous glace,
Nos beaux jours ne reviennent jamais,
il mourut, à son tour, le 9 septembre 1703 par une belle journée, disent ses biographes, «■ avec sa teste entière », comme h constate Saint-Simon, et eut l'honneui posthume d'être inhumé dans l'abbaye dt Westminster oii, h C(jté des rois d'Angleterre, reposent Casaubon, Barrow, Chaucer, Spencer, Cambden, Cowley. On lui éleva un buste qui repose sur la pla- (jue de marbre blanc où est gravée cette Kiptaphe :
l'homme 307
Caroliis de Saint-Denis, Dominas de Saint-Evre-
[mond Nobili génère in Normannia ortus A prima javentate Mililiae nomen dédit Et per varia munera Ad castroriim marescalli gradum erecius.
Condaeo, Turennio Aliisque claris belli ducH)iis Eidem suam et fortitudinem Non semel probavit. Relicta patria, Hotlandiam ; Deinde, a Carolo II accitus, Angliam
Venit.
Philosophiam et hiimaniores litteras Féliciter excolait.
Gallicam linguam, Tum soluta, tnm numeris astricta oratione Expolivit, adornavit, locupletavit.
ApLid potentiss. Angliae reges benevolentiam et
[ favoreniy Apiid regni proceres gratiam et familiaritatem^ Apud omnes laudes et applausiim Mer ait.
Nonaginta annis major obiit Die IX septembris mdcciii.
Viro clarissimo Inter prœstantiores jEvi sui scriptores Semper memorando Amici mœrentes.
r)08 SAINT-ÉVREMOND
Ces quelques notes biographiques, qui résument la longue et exacte étude de des Maizeaux et les renseignements fournis par les contemporains de Saint-Evremond, m'ont paru indipensables. Ne convient-il pas, en effet, pour un auteur qui a effleuré tant de sujets mondains, de connaître dans quel monde il a vécu ; pour un critique qui a affronté tant de dissertations littéraires, d'apprendre quels littérateurs il a fréquentés ; pour un penseur qui a ébauché tant de questions historiques et philosophiques, de savoir quels historiens et quels philosophes il a corwius ? C'est, si j'ose dire, une psychologie inhérente au fond même du sujet et qui se dégage de la vie de l'auteur, ainsi qu'elle ressort du crayon que je vais essayer à tracer de son caractère et de son esprit. Où s'est forgé et élargi ce caractère, où s'est développé et affermi cet esprit ? En l'indiquant sommairement nous serons ensuite mieux armés pour pénétrer dans l'œuvre quand nous serons devenus les familiers de l'homme.
Les contemporains ont souvent raillé le caractère de Saint-Evremond, d'nn peu loin d'ailleurs,
Car le masliii csluil de laille A se dcfVndrc hardiment.
l'homme 301)
Pour n'en citer qu'un exemple, les Con- Ire-veritës de la Court, collationnées par Tallemant et que j'ai citées dans mon précédent ouvrage, nous indiquent que
Le grand Saint - Evremond , Boisdauphin et
[d'Olonne Sont sobres, libéraux et fort bonnes personnes.
Cependant toute sa vie il fut doué d'un enjouement qui, au lieu de diminuer dans sa vieillesse, sembla au contraire s'accroître avec les années : il aima la société des jeunes gens et, alors même qu'il fut hors d'état de goûter les divertissements, il s'occupa agréablement de leur idée. Très amateur des plaisirs de la table, il se distingua toujours par son raffinement dans la bonne chère. Avec cela, une morale facile et un grand amour de la tolérance. Excellent de cœur, on le vit distribuer par testament une partie de sa modeste fortune «■ aux indigents de quelque religion qu'ils fussent », et le reste « aux pauvres François exilés comme luy. » Car cet exil, en lequel il passa la plus longue moitié de sa vie, fut la plaie de son existence et Técueil de sa souriante philosophie ; et il avait tenté à diverses reprises de rentrer en France. Nous avons de lui une pièce de vers adressée à
*nO SAINT-ÉVREMOND
Louis XIV et qui, pour l'idée, peut être mpprochée de quelques Pontiques d'Ovide.
On voit aussi par une lettre au comte de Lionne que Lauzun s'était entremis en sa laveur auprès du roi. 11 se reconnaît « des diablesses de vapeurs » qui le tourmentent sur le sol étranger ; et il avoue à Madame de Mazarin que c'est un grand malheur de vivre loin de son pays. Parmi donc les libertins de « la bonne régence », lui, le mieux doué peut-être et le plus spirituel à coup sûr, vécut loin de la France, et ce lui fut un deuil amer. Mais, comme il n'est malheur absolument complet en dépit des apparences, la littérature gagna à cet exil en ce que, sortant de Paris à l'heure où allait commencer le règne personnel de Louis XIV, Saint-Evremond emporta dans ses bagages son originalité vivante, que sans doute il eût perdu sous la règle. C'est à ce mal que nous devons ce bien. Resté dans notre pays, Saint-Evremond, que l'on a considéré comme une sorte de précurseur de Voltaire, aurait nécessairement fait partie de cette élégante société du Temple qui préparait le xv!!!*" siècle. Au contraire, par son exil, il put rester jusqu'à son dernier jour le seigneur de la Fronde légère et de l'insoucieuse Régence, de ce temps oii
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La douce erreur ne se nommoit point crime,
où « les vices délicats se nommoient des plaisirs », et, pour mieux dire, où les vices revêtaient la délicate ivresse des plaisirs; il put demeurer Thonneste homme, au sens de son siècle, qui n'a vécu que pour la volupté dont la plus haute expression fut la femme. Aurait-il écrit cette exacte et adroite déclaration? <( le premier mérite auprès des dames, c'est d'aimer; le second, est d'entrer dans la confidence de leurs inclinations ; le troisiesme, de faire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d'aimable. » Ainsi, nous pénétrons un des côtés les plus saillants de son caractère, celui qui le rendit si merveilleusement apte au rôle de directeur laïque des consciences féminines, dans lequel il a accompli, à maintes reprises, des prodiges de souplesse et d'agrément, insinuant sans artifice, et complaisant qui se tient à égale distance de l'adulation et de la rudesse. Sa théorie, il l'a pratiquée et accrochée, si je puis ainsi parler, à deux noms : Ninon de Lenclos en France, Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, en Angleterre. 11 aima ces deux femmes d'amour, sans obtenir, que je crois, rien de la seconde en
dehors de la petite oie. Il fut, en tous cas, le confident et le correspondant de leurs inclinations, de leurs désirs, de leurs rêves même ; et nul n'était plus capable de faire valoir congrûment ce qu'elles eurent d'aimable, que cet élégant sceptique, désireux de réunir la plus haute somme de bien-être dans l'existence éphémère de cet atome intellectuel qu'est l'homme, ne comprenant ce qu'on appelle vulgairement la sagesse que comme la qualité nécessaire pour ménager nos plaisirs, et ayant remplacé le <( je pense, donc je suis » de Descartes par cette formule qu'il déclare moins froide et moins languissante, et que j'estime tout à fait libertine : « J'aime, donc je suis. »
Suivons-le dans les deux pays ! Accommodant toujours, suivant son propre dire, son goût à sa santé, et cela par la raison que le maître d'armes de M. Jourdain appelle démonstrative, il hante le comte d'Olonne, le marquis de Bois-Dauphin, le commandeur de Souvré, ceux que Boileau baptise <( profès en l'ordre des costeaux », et fréquente les cabarets à la mode où se coudoient les Pyrrhoniens du P. Mersenne, penseurs libertins non sans envergure, et (( les ivrongnets, moucherons de taverne » du P. Garasse, goinfres burlesques
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se livrant à des tournois bachiques avec, par place, des échappées vers la philosophie, Saint-Evremond leur prêche la sobriété et la mesure, un dilettantisme de viveur modéré, à goûts raffinés de prélat, recommandant le Champagne, surtout d'Aï, le vin le plus naturel, le plus sain, le plus épuré de toute senteur de terroir, celui que préféraient Léon X, Charles -Quint, François P"", Henri VIII; conseillant le potage de santé, ni trop peu fait, ni trop consommé, les truffes, les huîtres supérieures à celles du vieux lac Lucrin, le mouton tendre et succulent, le veau de lait blanc et délicat, la volaille de bon suc, moins engraissée que nourrie, la caille grasse, le faisan, la perdrix, défendant le lièvre, le chevreuil, le cerf, le sanglier, le canard, la sarcelle, et généralement toute viande noire, — il ne tolère que la seule bécassine ; — supprimant les poisons servis sous le nom trompeur de ragoûts et de hors-d'œuvre, dont les épiçes altèrent la santé d'un estomac aristocratique. Il ne fait exception à ces règles de mesure, et ne permet la gloutonnerie que rarement, alors que, le mois de septembre venu, les figues, les melons, les pêches, les muscats, les cailles, les perdreaux « se rendent maistres du goust
et le goust de la sobriété. » Quelle différence de race entre Saint-Evremond et le gros Saint-Amand qui chante les éperons à boire et /a Crevaille!
En quittant la table servie à souhait par ce Brillât-Savarin avant la lettre, les rendez-vous de noble compagnie se donnaient chez Ninon qui, par son commerce sociable, réunissait en son salon, comme nous rapprend Saint-Simon, tout ce qu'il y avait de plus élevé et de plus trié à la Cour. Saint-Evremond était un des précepteurs de la dame, — et le diable sait si elle en manqua ! — C'est lui qui la rendait au monde, la faisant sortir du couvent où elle s'était réfugiée après la mort de sa mère, persuadé qu'il était que sa douleur s'apaiserait et qu'avec sa douleur disparaîtrait sa vocation religieuse. Chez elle on discutait les plus hautes questions avec une prestidigieuse habileté de touche , et la vérité religieuse y passait pour fort différente de la vérité philosophique ; on y subissait l'influence puissante des grands penseurs du xvi^ siècle, et même de leurs illustres prédécesseurs, puisque cette idée d'incompatibilité entre la philosophie et la religion est déjà clairement exprimée dans le Concilialor de Pietro d'Albano, antérieur
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h la Renaissance , et que Poinponazzi y a eu recours ; on y commentait Montaigne ; on y prévoyait la chaîne qui passe à travers le XVII® siècle tout entier pour aboutir aux p]ncyclopédistes ; c'était comme un petit diocèse où ne manquaient pas les abbés <le tout poil et de tout collet, — tel Boisrobert qui taillait ses chasubles dans les robes de l'hôtesse ; — et Saint-Evremond, pour en revenir à lui, était, selon le mot l)iquant en sa justesse de F. -T. Perrens, « le Chateaubriand sans rhumatismes d'une Récamier sans préjugés. »
Saint-Evremond conduisait, si l'on peut dire, le branle des idées ; il dessinait sur ce modèle vivant le Portrait de la femme qui ne se trouve point et ne se trouvera jamais; il unissait Montaigne et Pétrone sans rien des faiblesses hésitantes du premier, sans rien non plus des audaces ohontées du second ; il rimait des Elégies sur Villarceaux, sur Coligny, sur d'AIbret, sur d'Enghien qui n'était pas encore le prince de Condé ; il réagissait enfin contre le spiritualisme outré que le grand siècle affichait en ses dehors austères.
De ce salon de Ninon, dont j'ai plus longuement parlé ailleurs, Saint-Evremond a emporté tout ce qui pouvait le prédis-
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poser à tenir le vCAe qu'il joue à la Cour dç de Charles II. Mademoiselle de Quéroualles avait accepté la mission secrète de resserrer l'alliance entre la France et TAngleterre. Il dut la recevoir h Londres et sut, avec un tact de courtisan expérimenté, prêter la main à l'intrigue d'où elle sortit duchesse de Portsmouth et grande favorite. C'est lui qui calma les scrupules feints ou sincères de sa compatriote, — et avec (juelle adresse î — et lui assura sa prépondérante influence. Mais elle manqua de rhabileté de son conseiller; elle devint tôt odieuse à la nation anglaise, et une révolution de palais fut imminente. Comme une femme chasse l'autre, on manda en hâte Hortense Mancini, nièce de Mazarin^ une des plus parfaites beautés de la Cour, à en croire madame de la Fayette, et qu(^ jadis, — il était alors sans couronne, — Charles II avait voulu épouser; et ce fut encore Saint-Evremond, toujours dans un intérêt politique, qui fut chargé de reprendre l'œuvre avec ce nouvel agent. Mancini fut bientôt pensionnée de Charles II et installée dans un salon qui devint vite Ir centre d'une bi'illante société, menant de front les arts, les lettres , le libertinage philosophique et de mœuis.. II ne faudiait
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pas crier au scandale avec nos liabitudes bourgeoises actuelles, et je m'en voudrais d'avoir tracé sur ce point un noir |)ortrait de Saint-Evremond. D'ailleurs, la duchesse ne fut jamais que l'amie du roi, malgré l'accusation de Macaulay. Et puis, ce qui importe ici, c'est de déterminer le personnage qu'il tint dans cet Hôtel de Rambouillet d'outre-Manclie. Il y remplaça la préciosité par le naturel , la recherche de l'esprit par la délicatesse du goût; il y donna le modèle des questions diverses et multiples que Faret a codifiées et le chevalier de Méré affichées : courage de l'âme, finesse du ton, art de l'habillement, adroite u'alanterie, suprême distinction des manières, «haine du sale interest», peur de la vertu rigide. Il y importa les jeux de France, où il ne fut pas toujours le plus heureux , comme il l'écrit au comte de Saint-Albans , et la partie s'y liait entre seigneurs de haute volée, le comte luimême, chambellan de la reine-mère, Bellegarde, oncle de madame de Montespan, de Saissac, sir Ellis Layton, commissaire des prises, le prince de Monaco, de passage à Londres, et du côté des femmes, la maîtresse du lieu et la duchesse d'York, [»our ne citer que les plus qualifiées. Là
aussi , Saint-Evremond veut du tact : il proteste contre les alarmes poignantes du paroli et les emportements intéressés de la bassette qui ne va à rien moins, en durant toute la nuit, qu'à user de beaux yeux et à lier de honteuses amitiés avec des croupiers pareils au ridicule bitterois Morin, endetté coureur de tripots, qu'il met plusieurs fois en scène dans ses Lettres et dans ses Poésies. Il apprend aux visiteurs de tout ordre le génie de la conversation et forme leurs mœurs sur le modèle des nôtres, en leur arrachant par sa souple persuasion leurs bizarreries , leur exaltation, leur indiscipline, leur grandeur boursouflée et shakespearienne. Il parla bagatelles, chimère, sciences ; il efilcura vingt sujets en une heure à la française, il parisianisa les femmes avec « les gants parfumés, les miroirs de poche, les estuis garnis, les pastes d'abricot, les essences et autres menues deni'ées d'amour », ainsi (juc s'exprime le Comte de Grammont; il causa surtout. Car ce lecteur assidu et passionné mettait encore au-dessus de l'ineffable plaisir de la lecture celui plus sensible de la conversation, et notamment avec les femmes, ces divines Interlocutrices, dont certaines, à son dire,
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n'ont pas moins d'esprit et de discrétion que de charme et de beauté. Avec elles il discute pour savoir, par exemple, si ce qui nuit le plus au bonheur de la vie est de s'abandonner à tous les mouvements de la passion ou de suivre tous les sentiments de la vertu. Son expérience personnelle lui sert à avoir vu les unes regretter l'estime perdue, les autres désirer les voluptés interdites. Et les heures coulent rapides , dans ces nouvelles Cours d'amour, consumées aimablement en badinages galants, fumets, si vous voulez bien, d'amour léger qui grisèrent éternellement ce frondeur libertin de l'école de La Rochefoucauld ; car de comprendre la passion comme Anacréon et Sappho serait ridicule; comme Térence, bourgeois ; comme Lucien, grossier. Il était lui sur ce terrain aussi, et ses sottises mêmes n'étaient point celles dont Horace s'est moqué. Avec les femmes il élevait son ingéniosité plus qu'il ne cultivait sa raison, — il réservait cette faculté pour les hommes, — et celle distinction, peut-être un peu paradoxale, (|u'il établissait, est un trait nouveau de caractère, le mépris facile de la femme que les dames, au fond et sans en vouloir convenir tout haut , ne détestent point
iibsoliiment. Il faut lire sa définition de Taniitié pour se rendre exactement compte de ce que contenait d'exquis le cœur de ce dilettante. L'amitié pour lui, comme pour (juelques autres, — tels Aristote et Montaigne, — c'est la foi d'Epicure, c'est le sentiment idéal, supérieur à la justice, à la prudence, qui double les plaisirs, engendre la confiance, possède un ineffable charme et constitue le mérite de l'âme.
Saint-Evremond fut de toutes les fêtes inlimes, — les seules spirituelles, car les autres ne sont que des cohues plus ou moins brillantes, — du salon d'Hortense Mancini, où l'on retrouve les habitudes de la Cour de France, allant peut-être avec plus d'écume, si nous employons le mol de Taine, mais avec le même courant. Il en fut le grand organisateur dans son improvisatrice gaîté, faisant jouer des Opéras entre deux paravents, inventant mille jeux et l'esprit toujours en éveil.
Et cette réussite, il faut l'attribuer à Tamour ; car sa passion pour la duchesse, — toute sénile et non couronnée de succès qu'elle fut, — resta ce sentiment toujours jeune qui faisait son génie dispos. D'ailleurs ce senl:iment était si vrai que la sincérité le sauva du ridicule des Géronte. Le seul nud
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l'ut qu'il lui inspira trop de vers : car le rôle était fort su[)érieur aux poèmes. Mais il était inspirateur, et rien ne m'a paru plus louchant que cette phrase rare, adressée en confidence lassée au maréchal de Cré- <jui : «J'aimerais pour le plaisir d'aimer <{uand on ne m'aimerait pas. » Nulle passion, en efîet, ne fut plus que la sienne désintéressée. Il ne croit pas, ainsi qu'Anacréon, qu« les roses couronnent bien les têtes l)lanches ; il n'ignore pas que seule cette intrigante de r'rosine peut soutenir <[u'une jeune et jolie femme rejette loin d'elle les Adonis, les Céphales, les Paris et les Apollons pour être éprise des Saturnes,des Priams, des Nestors et des Anchises à la barbe majestueuse, et il était trop homme d'expérience savante pour se laisser convaincre comme Harpagon. Il est touché de ce qui touche Hortense, il soulîre de ses peines et il affronte le ridicule, — le pire de tous les dangers, — pour pouvoir aimer encore, même sans espoir ; car la coquette mondaine ne lui ménage pas les dures allusions à son âge et, s'il veut approcher la tête de la sienne, cruellement elle lui demande s'il a connu Gabrielle d'Estrées.
Au café de Will, ce fut un autre amour, celui des plaisirs gastronomiques et, dans
ses Lettres^ nous trouvons les traces savoureuses de ces ripailles londoniennes que Ton poursuit à domicile, et notamment à Parson.Green avec Villiers, chez M"^ Hervey, chez mylord Montaigu, chez la duchesse de Mazarin où instrumentait aux fourneaux l'ineffable Galet. Mais dans ces orgies aussi Saint-Evremond porta l'urbanité française au milieu de ces lourds engloutisseurs de roastbeefs, reconnaissant d'ailleurs, là où il existait, leur mérite propre, à savoir « un certain tour singulier au génie de leur nation. » Il eut là pour compagnons, aussi bien que dans le salon d'IIortense, Temple, politique voluptueux, diplomate homme du monde, retiré des affaires publiques par indolence et (< pour ne se point mettre au travers du courant », écrivain par délassement, disciple d'Epicure, ne souhaitant que du vieux vin pour boire, du vieux bois pour se chauffer, de vieux amis pour causer; Edmond Waller, poète de circonstance non sans mérite, d'un esprit gracieux à la fois et élevé, sachant entrer dans l'esprit de l'antiquité, non seulement pour bien entendre la pensée des auteurs anciens, mais encore pour embellir cette pensée, et qui garda toute la verdeur de son intelligence jusqu'à quatre-
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vingt-deux ans ; crAubigny, dont il pleura la mort, qui Tinforma sur le théâtre anglais et avec lequel il écrivit Sir Polilick Woiilcl. Il connut également Dryden, que Buckingham satirisa dans sa piquante comédie, The Rehearsal, qui eut à la scène, où ces fous la portèrent, un éclatant succès ; le docteur Lefèvre, Français réfugié,, qui eut plus tard Thonneurde rassembler les œuvres éparses et transtigurées de Saint-Evremond et de les publier avec des Maizeaux; Justel, autre réfugié, grand bibliophile et érudit, qui avait obtenu la charge de bibliothécaire du roi à Saint- James ; et Cowley, et beaucoup d'autres parmi lesquels l'illustre doyen Swift, ami de Waller et de Ninon de Lenclos, qui fut comme la marraine de Voltaire.
C'est au café de \\ ill, le pendant des cabarets de France, — car Saint-Evremond paraît avoir transporté Paris à Londres, comme Andromaque son Simoïs, — que s'émiettent les idées et les théories dont nous avons conservé la fleur dans les Reflexions qu'il écrit sur le théâtre anglais, et qui paraissent à juste titre les plus neuves du monde. Et, chose encore plus singulière, ce cabaret l'emporte, grâce à lui, sur la Cour même erj tepue décente et en res-
peclabililij . Tandis, en effet, que Charles II n'est guère que « le vieux bouc », dont parlent irrespectueusement ses familiers, et ({ue la Castlemaine appelle du fond des carrosses royaux les passants qui lui plaisent et prend ses rivales aux cheveux, Saint-Evremond a imposé à son cercle la morale du goût, sa qualité dominante, éminemment française, la seule que son libertinage accepte pleinement et qui remplace bien des parties de l'autre. Avec son charmant dilettantisme, il estime que tout peut être dit et fait pourvu que le goût ne soit point blessé, et que « personne de bon goust ne peut aimer le vice quand le vice n'est pas agréable. » Pour ce qui est de corriger les mœurs, serviteur ! 11 pense comme Philinte,
Que c'est une folie a nulle autre seconde,
et nul n'est plus sage que lui. Avec sa verte et douce vieillesse cette sagesse croît encore ; car la modération lui est venue en l'esprit, et l'expérience a rendu son âme parfaite. Elle est sans crainte, sans tristesse, sans haine, sans jalousie ; elle désire sans ardeur, espère sans inquiétude, jouit sans transports. Les mouvements de son
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cœur sont paisibles, et il a atteint ^e tact absolu, cette mesure complète, cette délicatesse idéale qui sont, à son avis, les éléments du vrai bonheur.
Les Œuvres
Saint-Evremond, en qualité d'écrivain, connut tous les succès. Les plagiaires et les imitateurs, ces affirmateurs de la gloire littéraire, ne lui manquèrent point et, suprême triomphe I ainsi que les libraires avaient commandé du Scarron aux poètes burlesques, Barbin commanda du Saint- Evremond. Et lui, tout en « reconnaissant un peu de vanité dans sa conduite », se défendait de donner de ses œuvres une édition exacte et complète. Il priait d'ailleurs ses correspondants, tel le comte de Lionne et madame Bourneau, femme du président à la sénéchaussée de Saumur, de ne point livrer de copie des petits ouvrages qu'il leur faisait tenir et sollicitait, si par fortune ils étaient imprimés, qu'ils le fussent le plus correctement possible et sans être signés de son nom. 11 déplorait aussi les sollicitations des libraires, qui gâtaient ses ouvrages dans leurs éditions clandestines, mais n'était pas aussi fâché qu'il faisait mine de le paraître d'avoir les honneurs de la contrefaçon. C'était à regret qu'il désavouait ceux des Trailés parus sous son