CHAPITRE II
Les Types et les Emplois
De ces incursions et de ces voyages des troupes italiennes reste un certain nombre de types qui vont se mêler et se confondre avec les types nationaux, de même que les farceurs italiens et français jouent de concert dans une seule troupe, au témoignage de Loret dans la Muze du 31 mars ir)59 :
Quelques comédiens
iJeux français, quatre italiens.
Sur un sujet qu'ils concertèrent Tous six ensemble se meslèrenl Pour faire mirabilia, Sçavoir l'époux d'Aurelia, Scaramouche à la riche taille, Le signor Trivelin, canaille, Jodelet, plaisant fariné, Item aussi le Gros René, Et Gratian. le doctissime Aussi bien que falo'issinie.
Il paraît donc fort entendu que, pendant que les troupes italiennes importaient leurs emplois de par delà les Alpes, nos nationaux ne sont pas restés inaclifs. \<)lr<'
peuple, eu effet, a toujours aimé tout ce qui porte au rire, et l'on sait cette amère constatation de Chevreau : a Dans les Cours, les Bouffons trouvent ordinairement de quoy se nourrir, et les Philosophes y meurent de faim. » Or, quelques-uns de nos 4 farceurs passaient au rang de maîtres dans cette lutte de bouffonnerie d'oii la e^ravité n'était point toujours exclue. Nous avons j déjà vu Jean Douce t, ^
Estant valet de Scaramoiiche
Sur le theastre italien ,
Franc nigant, comme chacun sçait, Penser l'aire pasmer de rire La Reyne et le Roy
Type populaire de niais et de Landore, dont parle, comme d'un emploi consacré, Dassoucy dans ses Avantufes, ce farceur auquel Tallemant a prêté des naïvetés qui réjouissaient fort Louis Xlll, après avoir quitté la scène des Italiens, pj rut dans le Ballet de F Amour malade, qu'on représenta à la Cour le 17 janvier IG,")?, lormant avec son frère et ([uati'e bohémiennes la neuvième entrée. Son nom est devenu proverbial, et Brécourt, ihux^T Ombre de Molière, a certainement ridiculisé Ouinault sous ce nom de baIoui\l plaisanl. 1^1, sur \o même
pied que Jean Doucet, nous trouvons Guéridon qui figure dans les Chansons et donne son nom à certains Vaudevilles, dans les danses, dans les ballets tels que celui des Argonautes ou de la Fontaine de Jouvence, tenant un emploi de bouffon impersonnel, si je puis dire, et pendant de Scaramouche.
Ou voit deux Guéridons danser,
dit du Lorens dans sa Gazette, en parlant du Régal des Dames, farce à succès. Guéridon est un personnage des Grands Jours d'Antilus et de la Conférence cVAntitus..., paysan bien français, goguenard, bavard, malicieux, "fort en gueule.
Le Français « né malin », au dire du grave Despréaux, avait tôt compris Favantage qu'il pouvait trouver à être lui-même. Tandis donc que les farceurs italiens, figés dans leurs emplois, reproduisaient une tradition, les farceurs français se mirent à [)eindre tel caractère particulier, à saisir de prime-saut l'actualité, — et nous en trouverons des traces dans Molière, — à exercer leur esprit satirique propre. Leui* but est d'égayer leurs lecteurs et auditeurs, <'t cela par tous les moyens en leur pouvoir. Et ils sont tellement sûrs de cet <'inpire qu'ils leur recommandent de la dis-
crétion dans la gaieté, de peur d'en arriver à les faire mourir de rire. Témoin ce sonnet rarissime en tête d'une des innombrables pièces plaisantes et facétieuses de ce temps :
Lecteurs, gardez -vous bien en lisant cette histoire Gaye, — ce qui se peut, — de rire un peu trop fort, De peur qu'en trop riant la meurtrière mort Ne vous fasse du Stix passer la rive noire.
Je ne suys des plus vieux, mais j'ay bonne mémoire D'avoir veu un vieillard, nommé Jobin du nort, A rire et à gosser mettant tout son effort, Mourir et devenir aussy blanc que Ty voire.
Craignez cet accident, donc, puisqu'en trop riant L'on decede aussy bien que par trop se faschant Encorqueces sentiers ne ten(le[nt] a mesme empire.
Et qu'il y ait un peu trop de diversité; Car j'ay toujours ouï dire, en l'Université, Qu'on meurt de desplaisir aussy bien que de rire.
Avec eux, comme avec les Italiens, nous sommes donc dans Je cas de nous désopi- . 1er la rate, et d'ailleurs à très peu près pour les mêmes causes. Et l'une sera la satire de la femme. Mais dans cette lutte que l'homme engage contre l'éternel fémi- " nin et (jue peignent les farceurs, on trouve, à l'avantage des nôtres, une idée essentiellement française : la défaite assurée du mAle quel qu'il soit et de (juelque nom révéré
qu'on le baptise. Témoin cette Ballade sur la Qualité des Femmes, où Ton rencontre ceci :
Sy femme veut, un homme aveuglera, Eust-il en soy d'Argus tous les cent yeux; Sy femme veut, un homme abusera, Combien qu'il soyt fin et ingénieux.
Et il n'est rien plus que femme envieux Et qui soyt plus pour bien mentir habille. Pour decepvoir autant jeunes et vieux, Sanson, David, Salomon et Virgile.
Et de cette autorité fatale prise sur l'homme, que fera la femme ? En userat-elle bien? liélas î Le style des Courtisannes, pièce instructive, nous renseignera :
Ny du foudre esclatant Tespouvantable bruict, Ny les aflVeux démons quy volent jour et nuict, Ny les crins hérissez de Thorrible Cerbère, Ny du Cocyte affreux la rage et le tourment, Ny du père des dieux le saine t commandement Ne sçauroit empescher la femme de mal faire.
En sorte que Tun des ressorts de notre farce sera le rire soulevé par « les prédestinez au mal de mary », dont a parlé maître Léon Ladulfi, « docteur ès-facecies et singulières récréations », ce Noël du Fait qu'ont immortalisé les Contes d\Euti'apel. Il va, en outre, — et Molière ne Toubliera pas , — un certain libertinage de pensée
vis-à-vis des hommes d'église et des cérémonies du culte, contre lequel protestera, entre autres, Fauteur de V Anli-Menagiana. Il y a aussi, par surcroît, une façon d'écrire en latin macaronique que nous n'avons guère rencontrée chez nos visiteurs d'au delà des Alpes. Lisez le Dévot et Sainct Sermon de Monseigneur Sainct Jambon et de Madame Saincte Andouille, et vous y verrez poindre tout le burlesque de Scarron et de Dassoucy avec la langue de la Cérémonie du Malade Imaginaire :
In nomine de la main gauche Quoniam Sanctus Johannes bonus
Si cantur alleluya,
Sit nobis Sancta Andoulla. . . .
Il y a enfin une note d'une fréquence presque abusive chez nos farceurs, et que résument admirablement ou bien le Trebiichement de Flvrongne, ou bien la Pièce de Cabinet, ou bien encore le sérieux et simultanément bouffon Eloge de VYvresse.
Ici, nous voyons tous les poètes, nécessairement amoureux du vin
Poiu^ qui les dieux d'Ovide ahandonnent les deux Et font de meilleurs tours qu'en s<'s Mélamorphoses,
inspirés par lui, depuis Pindare et Horace,
Le copieux Ronsard, rindustrieux Jodele,
Le grave du Bellay, Tagreable Baïf,
Le Iragique Garnier, et Belleau le >»aï4\ . . . ,
jiistjirà Malherbe chantant Calixte,
Racan, Maynard, Gombault, Saint Amant,
[Théophile...,
et Faret, et Scarron. Là, on nous montre
. . . ces buveurs estendus sur Tarène Qui nagent dans des flots de vin.
Car le vin rend éloquent, le vin donne de Tespiit, le vin nous acquiert des amis; le vin a été pris parfois sans mesure par des gens d'église, papes, saints et évêques, Saint-Augustin et Pontus de Thiard; des empereurs, Trajan, Nerva ; des philoso- |)hes, Solon, Sénèque , Zenon, Socrate, Platon : des poètes, Homère, Euripide, Horace, Ennius; des savants, Erasme, Heinsias, Ouchanan. Liste que j'abrège, et de Tauthenticité de laquelle je n'aurais cure de me porter garant. Le vin, c'est de la joie en bouteilles, et rien ne vaut ce que nos aïeux appelaient « la sonnerie des pin- !cs. ('elui qni pense ainsi est encore un type emprunté à Tltalie ancienne et revu par l'Italie moderne, c'est le Parasite, c'est Franca-Trippa, que les ballets et lescomé-
dies utilisent également. Dans les Festes de Bacchus il est représenté gras à lard^ avec un double menton , vêtu d'un habit bleu étriqué qui lui laisse le cou et la poitrine nus, et coiffé d'un bonnet :
II n'est rien icy de sy doux Que les festins et rabondance,
et il est membre actif, à coup sûr, de la société du Cordon Rouge, en bon ivrogne, et de celle du Cordon Bleu, en fin gourmand. Hardi compère, joyeux compagnon, affronteur, joueur de passe-passe, plieur de toilette et coureur de lieux d'honneur, celui-là qui nous est représenté le nez au vent, Fœil à demi-clos, le jarret tendu, le corps ramassé dans sa cape zébrée comme une tulipe, le bonnet crânement enfoncé sur la nuque, quaerens quem devoret, — Trufaldin à duper, Célie à enlever, Lélio à servir, — c'est Mascarille I''", le lils dos Daves, l'aïeul des Scapin et des Sbrigani, fourbum imperator. C'est celui que sera Molière avant d'être Sganarelle ; c'est un type et un emploi ; c'est l'ami de Jodelet avant les Prelieuses liidicules ; c'est la première ébauche de Scapin avant les Fourberies. Qu'est-ce, en effet, (jue Scapin, sinon Mascarille? l'ous deux n'ont-ils
pas le seul désir de se multiplier, de se dépenser, de s'agiter? Mais Mascarille est plus jeune; il a la morgue et la piaffe de celui qui mène de front dix intrigues dans une intrigue. Il se travestit, il se déguise. Ici, il porte un accoutrement de femme avec cape et traîne relevée, soutenue par un masque à la sauvage, selon la figure dont Brissart a illustré VEslourdi^ et tel ({ue se déguisera le Crispin du Légataire Universel de Regnard ; là, un belhabit avec un large baudrier relevant sa petite épée; des rubans couvrant le pourpoint et le haut de chausses, des canons énormes, une perruque démesurée, suivant la gravure dont Eztinger a orné les Prelieuses Ridicules. Mais le Scapino d'Italie qui a <loinié sou nom au rôle, ce contemporain (le Gaultier (iarguille qu'il appréciait fort, ce grand favori de Louis XIII, si nous en croyons Tallemant, s'est assagi, a pris de l'aplomb et de l'assiette avec les années. Il abandonne les railleries mascarillesques contre la \ ieuville,son ennemi intime, (lont le Mol à V Oreille nous a conservé les I races. Tel l'avocat qui possède tous les artitices de la robe, Scapin linit par devenir général comme un emploi; et déjà nous le voyons s'ébauchant en le person-
nage du Monsieur Scapin que M.Jean Richepin nous donnera, qui a gagné du ventre et perdu des cheveux , qui s'est rangé, bourgeoisant et propriétaire, et semblable aux Géronte qu'il bernait en ses primes années et en sa précédente incarnation.
Du Coviello Molière a fait une sorte de Scapin dans le Bourgeois. Gentilhomme ; et ce Coviello, qui rappelle par son allure le Thraso de Térence, n'était en son pc^'S qu'un sot fanfaron. Ses poses sont extravagantes, ses vêtements collants, garnis tout le long de l'estomac et du ventre d'une rangée de boutons énormes ; sa tète est empanachée, ses poignets et ses chevilles entourés de grelots, son masque orné d'un nez éléphantesque. Tantôt il racle une guitare ; tantôt il brandit un sabre de bois.
Lf* Capitan ou Matamore, avaleur de (diarrettes ferrées, faux l)rave dont les discours sont hérissés d'hypt^rboles fantasti- (pies et d'imaginations tranchantes, est un emploi des plus connus, sur le(]uel, ainsi ([ue pour Jodelet avec qui il le confond parfois, Scarron a posé son empreinte. On sait sa comédie intitulée le Ma/'ia</c de Malamore^ sorte de tour (h^ force en un acte et en vers sur la seule lime menl^ précédée de Proloijiies réunis sous h^ litre
général de Boutades du Capilan, ({ui ont servi à fixer le type au xvir siècle. On le voit
A son lever, pour ses bouillons, Prendre neuf quintaux de fumée, Douze barils de renommée Et trois tonneaux de postillons.
Puis, pour remplir ses intestins, Comnie des huis Ires à Tescale Il gruge vingl prevosts de sale Et cent mille petits lutins.
L'un de ces jours, sans dire mot, 11 mangera cent hallebardes.
Et tout le régiment des gardes Luy servira de hoche-pot.
Il roue la Fortune, écorche le Hasard, l)rûle le Malheur, renverse d'un revers des armées entières, d'un regard abat les murailles et d'un souffle les Alpes et les Pyrénées. (Vest leCapitan de Scarron et d(^ Trislan, c'est le Matamore de Corneille, c'est le Merabras de Cramail, c'est le (^hasteaufort de Cyrano. Et leurs yeux ont de tei'ril)les propriétés: «.l'aurois peur ([ne mes yeux nejetassent des étincelles, dont (juebprune, par mégarde, vous pourroit consumer. »
Hodomontades épi(|nes «que l'on ne |)ent ouïr sans étonnement», d'apivs le Tcdiimenl de GaiiUiei- Gargiiille. Tout cela est
fort bien en paroles ; mais que vienne le moindre danger, que le vent d'un duel rébranle, et la chanson change dé rythme ; nul n'est plus ingénieux h esquiver les batailles qu'il a été si prompt à provoquer :
...N'est-ce pas à l'homme une grande sottise
De s'aller battre armé de la seule chemise,
Si tant d'endroits en nous peuvent estre percés
Par où Ton peut aller parmy les trépassés ?
Le moindre coup au cœur est une sure voie
Pour aller chez les morts ; il est ainsy du foie ;
Le rognon n'est pas sain lorsqu'il est entr'ouvert...
« Mais il ne cède pas, — dit V. Fournel, — sans avoir d'abord mis l'honneur à couvert : il essaie de sauver les apparences, il se campe fièrement, tire à moitié son épée, s'emporte et s'écrie d'inio voix formidable, pf)ur etïrayer son imprudent adversaire : Ah! tête I Ah! ventre!... Mais quand on lui tient tète, il s'apaise bien vite... » Et ce sont raisons de premier ordre qu'il invoque ])our exj)li({uer sa couardise.
Le [{liinocéronte de Rotrou, invité par Alexis à mettre l'épée à la main, trouve cette réponse :
.^ Je la veux au fourreau.
Par (juel droit sur ma main prélend^-lu cel em-
Ipire?
Et le Chasteaiifort Jw Pédant Joué de Cyrano trouve mieux encore, s'il est possible.
<( Gareau le f/'appe. — Ce coup ne
m'offense point // le frappe encore. —
Je ne sçay, Dieu me damne, ce que m'a fait ce manant, je ne me sçaurois fascher contre luy. — // le frappe encore. — Foi de cavalier, cette gentillesse me charme... // le f/'appe encore. — Il faut nécessairement ou que ce belistre soit mon fils ou qu'il soit démoniaque. D'égorger mon fils à mon escient, je n'ay garde ; de tuer un possédé, j'aurays tort, puisqu'il n'est pas coupable des fautes que le Dyable lui faict faire... » Et il ne répond aux coups que par la longue énumération de tous les termes d'escrime que Molière retrouvera dans sa leçon d'armes du Bourgeois Gentil homilie. Plus loin, frappé par la Tremblaye et jeté à terre d'un ultime coup de pied, il a cette réflexion d'une lâcheté héroïque : « Aussy bien me voulois-je coucher », préférant tout à se battre, comme ce héros de la Moustache jhv^achée (jui
tient que c'est cruel
Que de s'aller battre en duel.
Puis une volte, et de nouveau « il retour-
nio di Hollandia, di Flandria, Italia, Caslilia ; il est le mas valiente capitanio que la lerra produisi », et il se nomme alors Rodomont. Déjà, sous ce nom, il a paru rai théâtre et joué son rôle classique dans les Contens de Turnèbe : « Il s'est trouvé pour le moins en vingt et cinq batailles rangées, et s'asseure avoir combattu cent fois en champ clos, armé, désarmé, à cheval, à [)ied, à la masse, à l'estoc, à la lance, à la picque, h l'espée et cappe, à l'espée et dague, à la hache et à l'espéeà deux mains... 11 demoureroit facilement victorieux d'une armée de jannissaires, spacchis etmammelucs... A la bataille de Moncontour, d'un seul coup donné en taille ronde, il a couppé deux hommes par la ceinture... Et de ceste façon il pense avoir faict mourir plus de quarante liommes à la rencontré de Jarnac, en moins de quinze coups, et à la journée de Lepanthe abbatu quatre testes de Turcs d'un seul coup d'espée. » C'est lui qui, dans la Becogneue de Remy Belleau, aime
La J2^iieri'c, colle mer commune Pour s'enrichir en un uiomenl...
Il a laid lienil)ler, laid IVeniir (lent foys Tennemy en campaiçne Et en PiemonI, el en l"]spaj^ne ; Trois foys (tombai lu en champ clos ;
Mille foys perdu le repos ; Mille loys couché sur la dure, A Tair, au chaud, à la froidure...
Il a même tiré la laine à Poitiers au temps des guerres de religion. Il est également FiVrtabaze des Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin :
Le dieu Mars mVngendra d'une fière Amazone Et je suçay le lait d\me affreuse lionne... Ou sont les larges murs de ceste Babylone, Ninive, Athene, Argos, Thebe, Lacedémone, ("arthage la fameuse, elle grand Ilion?... < les superbes citez sont en poudre reduicles ; Je les pris par assaut, puis je les ay destruicles... Je vay faire du monde un vaste cimetière...
Ce qui ne Tempêche pas, — bien au contraire, il a fait ses preuves î — de fuir apeuré devant le poète extravagant Amidor.
Le Capitan est encore Taillebras, et son nom
. Dans tout le monde esclalte;
Il n'est point de pais quy lui soyt estranger : 11 est Turc à Bysance et More dans Alger. Les Estais n'ont de loy qu'il ne leur ait permise : 11 faict les roys en l'rance et les ducs à Venise. L'Espagne l'a nourri moinsde laict qued'oiirueir...
Ainsi nous le représente Antoine Mareschal, dans le Railleur, comme rival de Uodomont, Scanderberg ou Fracasse, —
({lie le XIX'' siècle devait reprendre dans Tœuvre truculente de Théophile Gautier, — armé d'une épée invincible qui
Du sang qu'elle a versé pour le Roy cathoHque
a rendu « la mer plus rouge qu'en Afrique » . C'est lui qui, dans le Parasite de Tristan l'Hermite, « fait trembler les couronnes » et, pour se fournir de cuir du Levant, veut
Aller prendre Maroc, Alger, Tunis, Bizerte, et, pour se procurer du linge,
ira prendre la Chine.
Il y croist du coton dont la toile est bien fine...
Il est aussi Spavento ou Spazzafer, et les facéties monstrueuses, les gestes mirifiques de la farce italienne se retrouvent dans le très gros sel et « les poiz pillez » de la farce française :
Tout l'aime, tout le craint, soit en paix, soit en
[guerre; Il croqueroil un prince aussy bien qu'un oignon...
Voyez-le ! il porte un chapeau énorme dont le plumet démesuré tombe du côté droit de la tête martiale ; ses cheveux sont rejetés derrière les oreilles ; ses moustaches abondantes et mousseuses au des-
SOUS du <( mimy », ce demi-masque noir qui fut célèbre une heure dans l'histoire de la mode, et dont les Jeux de V Inconnu signalent la lutte épique contre le masque entier. Le Capitan a le pourpoint et le haut de chausses avec un petit manteau rond ; mais de son accoutrement la pièce principale est un très large ceinturon auquel pend une très longue épée. Ainsi nous est-iltransmis par une gravure du \\\V' siècle qui porte en exergue ces quatre vers :
Ce Capitan faict grand esclat Et sa valeur est si parfaicte Qu'il est des derniers au combat Et des premiers à la retrailte.
Ne croyez point que ce type ait échappé à Molière et, quoiqu'il ne Tait qu'ébauché, ne trouvons-nous pas le Moron de la Princesse cFElide, — personnage qu'il tenait lui-même à la scène, — implorant les chasseurs contre un ours qui le presse, et, lorsqu'il est débarrassé par la mort de son <idversaire, « faisant tout ce qu'un fanfaron qui n'auroit pas esté trop hardy eust pu l'aire en ceste occasion? »
Est-ce à tort, est-ce avec raison ? Le matamore, le capitan, le faux brave sera presque toujours méridional et plus parti-
ciilièrement gascon. Croit-on bien véridiqiic cette accusation de vantardise, de fanfaronnade et de lâcheté portée contre cette intéressante catégorie de nos compatriotes ? Je n'ai garde de me prononcer ici; mais ce que je veux dire, c'est que Molière, dans son imitation, n'a pas manqué ce trait caractéristique. Le Silvestre des Fourberies de Scapin, qui est comme la parodie du grotesque emploi dont je m'occupe, faux spadassin avectoutes les allures du genre, est un gascon, comme si le méridionalisme paraissait indispensable pour enfermer les Gérontes dans le sac.
Dans sa série qui a pour titre les Petits Danseurs^ Callot nous a conservé les portraits de certains capitans italiens, Taglia- Cantoni, Bombardon, Zerbino, Cerimonia ; car ils furent légion comme les faux braves et les menteurs. Abraham Bosse a représenté le Matamore armé jusqu'aux dents, comme on dit, en habits rayés, collants, portant le feutre gris aux phi mes provocantes ; et nous retrouvons sa trace dans le théâtre contemporain ou Marion Delorme nous le rappelle incideninuMit :
On est fendu comme un compas,
On l'ail la grosse voix, el Ton marche à grands pas, Puis, quand on a d'Orgon pi'is In reniine ou la nièce, Ou vient luei' le Maui'e à l;i fin «le la pièce;
OÙ Emile Augier, dans V Aventurière, Tiiicarneen soniVnnibal; où M.Jean Richepin, dans Monsieur Scapin, oppose à son héros les vantardises grandiloquentes de rr coquin d'PZspIandias.
Le Pédant a tenu un grand rôle dans les iarces. C'est toujours « un viel baveux », toussant, crachant, avare aux doigts crochus, méfiant et crédule, paillard et grotes- <{ue, victime de tous les complots des Arlequin d'Italie et des Scapin de France, le llaTT-oç de la vieille Grèce qui, après avoir été le Theuropides de Plante, le Pantalon de Venise, le Pantalone de la Commedia deir arle^ le Bartolo de la Commedia soslenula, passe par le Jacqueniin Jadot de nos tréteaux pour aboutir au Gorgibus el au Sganarelle revus et corrigés par ^lolière. (^'est le Barbon de Balzac, le Cydias de Théophile, l'Hortensius de Sorel ; c'est le type hybride qu'ont incarné le Rovina de la Trinuzzia et le Mamfurio du Candelaio: que, sous le môme nom, a introduit chez nous Boni face el le Pédant; qui figurera sous celui de Métaphraste dans le Dépit Amoureux, et deviendra le docteur Bartholo du théâtre de Beaumarchais. .Mais son aspect principal, celui qui l'identifie en le diversifiant, c'est bien celui du
régent « abreuvant déjeunes asnes », qu'a tixé Cyrano dans son Pédant Joué sous le nom de Oranger, et dont Bruscambille, en ses Pensées facecieuses, a exprimé les plaintes a mères : « Il y a pour le moins vingt et cinq ans que je suis attelé, bien ou mal Jiarnaché, au timon de la Doctrine. Aprez tant de veilles, tant de compositions, d'annotations et d'estoiles fixes, aprez tant de sueurs et de travaux, je n'ay acquis autre chose que la qualité de Pédant. Que m'a servy d'employer le tems a déclamer les règles de Jean d'Espautères, m'escrimer d'un Ciceron ou d'un Virgile comme d'une espée a deux mains, pour estre puis aprez lacéré et déchiqueté d'injures a grandes balafres. » Les Frères Parfaict ont noté un Docteur Boniface qui aurait tenu cet emploi de Pédant dans les farces et comédies de FHostel de Bourgogne, et Callot a dessiné sa figure. Sans faire autre chose que l'ébaucher, Molière ne manquera pas d'emprunter certains traits au type.Vadius, Trissotin, Pancrace, Marphurius suent le pédantisme que, pour les deux premiers^ la préciosité ambiante élégantise en apparence ; le docteur de la Jalousie du Barbouillé et le M. Bobinet de la Comtesse d' Escarbagnas silhouettent le pédant pri-
mitif; et le père et le fils Diafoiriis du Malade Imaginaire, parlant grec et latin en français, jurant par Aristote et par Hippocrate, et fort capables de citer Pausanias en ses CorinthiaqueSy sont bien dignes de raisonner en baralipton et en balordo. Caricature hélas I toujours facile à faire ; car le Pédant est un emploi immortel. Nous le trouvons dans tous les pays et dans toutes les époques, rabbin à Tibériade, à Babylone, à Jérusalem ; grammatiste à Athènes ; professeur armé du fouet à Sparte ; grammairien et rhéteur à Rome : clerc sous Charlemagne ; prêtre à Bagdad et à Cordoue ; scolastique au Moyen Age : pédagogue au xvf siècle, toujours gonflé de science et tranchant dans ses opinions, hostile à toute idée de progrès, « animal indecrotabile », comme l'appelle le Menagiana, « ennuyeux animal », au dire de Scarron,
Tout hérissé de grec, tout bouffy d'arrogance,
si l'on en croit Boileau.Type éternellement jeune et que rien ne pourra faire disparaître, qui à ses défauts propres ajoutera souvent les défauts d'autrui, et notamment le parasitisme et la goinfrerie, tel ce messer
Blazius qu'a repris A. de Musset dans On ne badine pas avec V amour ^ et qui arrive (( au temps de la vendange, pareil à une amphore antique. »
Arlequin n'est pas né avec Biancolelli, et son origine pourrait remonter à la plus haute ancienneté. Tel retrouve en lui le bouffon athénien, passé à Rome et devenu personnage des Atellanes et plus tard le Sannio de la Comédie, — ce qui pourrait bien être déjà le zanni moderne ; — Marmontel veut « qu'un nègre africain ait été ison premier modèle » ; Paulin Paris le signale d'origine infernale et le tient comme le successeur direct du ïlellequin de Adam de le Halle, frère de l'ErlkfHiing germani- ({ue avec lequel Tidentifie Génin ; Maurice S and reprend Thypothèse de Marmontel et voit Arlequin à ses débuts dans cet acteur de l'Afrique, vêtu de peau de chèvre et masqué de brun, tenant à la main une batte en bois, et dont la tête rase est couverte d'un chapeau noir. Africain ou bouffon d'Athènes, ridicule et moqueur, « mimus cenlunculus » d'aj)rès l'expression d'Apulée, ou railleur du moyen Age, tandis que l'Italie moderne en fait la personnification des Bergamesques, la France unit Arlec- <-hino et Brighella en un seul personnage
que fait graver Riceoboni du temps de de Henry IV, ignorant et naïf, spirituel et gracieux, — comme nous le retrouverons dans le théâtre de Marivaux, — grand enfant aux piquantes méprises, souple danseur, félin et gourmand, vêtu d'une jaquette et d'un pantalon collant, rapiécés de morceaux d'étoffe multicolore pris au hasard. Brighella est un maître en canailleries :
Brighella, fourbe, fait la figue A tous les desmesleurs d'intrigue.
Il a des formules lapidaires telles que : « On ne doyt pas dire un voleur, mais un mathématicien ingénieux quy trouve une chose avant que son propriétaire Tayt perdue » ; ou bien : « mes dettes ont faict de moy une estoile quy ne se laisse voir que la nuict. » C'est le valet de far tiillo, donneur de bricoles, guetteur de chape-chutte, faiseur de carousses, débauché, assassin s'il le faut.
Au demeuraiil le meilleur fils du monde.
Il porte une veste et un large pantalon de toile blanche, galonnés de vert, avec une toque de même, et un masque olivâlie et barbu. De ce mélange est né le type que nous connaissons, mais de ce mélange
aussi, et tout naturellement, est venue la diversité du type qui jamais ne reste lîdèle à lui-même. Il est varié comme son costume, pailleté tel un éventail dont il a le coup d'aile, et dans l'histoire de la farce laisse la trace de « ces bons mois, de ces histoires plaisantes et agréables », que Cotolendi a réunis en 1G94 sous le titre d'Arleqiiiniana. Toujours sautant et pirouettant, pître parfait aux audaces spirituelles, il a des consultations et des réflexions étonnantes. « Prenez une pomme, — dit-il à un malheureux affligé d'une rage de dents; — coupez-la en quatre parties bien égales ; mettez une de ces parties dans votre bouche ; puis tenez-vous la tête dans un four jusqu'à ce que la pomme soit cuite. » C'est du bon Tabarin ; la suite est du Jean Iliroux. Arlequin est condamné à la peine capitale, mais va-t-il se laisser exécuter? ((Il n'a pas l'asge pour estre pendu », et sollicite une dispense des autorités. Obtenant seulement par grâce de choisir son genre de mort, il finit par déclarer (( qu'il veut mourir de vieillesse», comme l'autre, dans la même conjoncture, engagé à formuler son vœu suprême, déclarera qu'il (( désire apprendre la langue anglaise. »
LES TYPES ET LES EMPLOIS Gl
Le Parasite, en passant par la commedia deir arle, relie Plante à Rotrou qui eni- ])runte au comique latin TErgasile de ses Captifs et FErgaste de ses Ménechmes, • grand voleur de plats, grand rinceur de pots. » C'est surtout dans les .satires, les épigrammes, les romans, tels lePolyandr'e de Sorel, qu'il faut chercher ce type plus qu'à la scène, où seul peut-être Ta porté Tristan THermite. Le personnage de Fripe Sauce, travaillé de boulimie, ne connaît que ripailles. On saisissait dans la peinture de ce personnage des allusions au fameux Montmaur contre lequel avaient été lancées les nombreuses épigrammes de Ménage, Balzac, Sarrazin, Colletet, Saint-Amant <'t dix autres.
< 'est ce venlre aft'amé dont lu m'as dit merveilles, Ouy s'altère toujours en vidant les bouteilles, Ouy pourroit avaler un bœuf en un repas...
C'est ce gaillard bi^n endenté qui regrette ainsi les nourritures :
Adieu, cochons rostis ; adieu, chapons bardés ;
Adieu petits dindons ;
Adieu tarte a la cresme ; adieu pouplain sucré. Puissiez-vous estrangler ceux qui m'en ont sevré I
Et, franchissant les âges, venu de Plante
à Shakespeare, dont le Falstaff est immortel, de Lucien, de Martial, de Pétrone à Scarron, d'Horace à Boileau, il a tenté la veine gracile de Pailleron et la Muse papillonnante de Théodore de Banville, pour tinir, sous le nom de pique-assiette, en la comédie et le vaudeville du xix'' siècle où il a joué un rôle assez fréquent dans le théâtre désormais enterré de Scribe.
Badin es farces, bossu comme il sied, essentiellement gaulois et n'ayant guère que le nom du Pulcinella italien, notre Polichinelle, sous son pourpoint à paillettes et son feutre retroussé de courtisan, est une des créations les plus spontanées de notre fantaisie nationale. Acteur vivant, aimé et fêté de tous, il a donné naissance au Polichinelle, cette marionnette du Pont- Neuf qui, en 1649, écrivait au Cardinal Mazarin et faisait sentinelle à la Porte de Nesle, vis-à-vis le Louvre, non loin du t'iéâtre de Briocci. Ce type est Taboutissement de toute une dynastie de types : après avoir été le Maccus, le Bucco, le Papus des Atellanes, avoir parlé le grec, le latin, et surtout Tosque, ainsi (pi'il convenait, dans ces Orciludiqui furent l'origine à peu près ceitaine de la Comme<://a dcirarle; après avoir liefuré sur les diverses scènes avec un nez.
croclra, des jambes interminables, un dos voûté et un estomac pagotant, il est devenu Pulcinella en Italie, imitant avec sa praîifjue le cri des oiseaux et jouant d'un gros bâton parfois dangereux en sa main, et a roulé à travers le monde conquis ses deux bosses fécondes. Mais que, Napolitain devenu Français et naturalisé Anglais, il soit Punch et ajoute à son fonds une goguenarde et humoristique férocité ; qu'il soit Hanswurth en x\llemagne où il a gagné une certaine balourdise et un peu de voracité ; que sous le même nom, en Hollande, il ait pris quelques allures de Paillasse, nous le trouvons porteur d'une large blouse blanche, serrée à la taille par une ceinture de cuir qui soutient son escarcelle et son sabre de bois, d'une calotte blanche ou d'un feutre gris et d'un <( mimy » noir. Tantôt il sera hardi, voleur, batailleur, — c'est l'alluvion moderne apportée au personnage, — tantôt bas et niais, mais toujours plaisant, soit sous sa face de fourberie et d'intrigue, soit sous son visage volontairement stupide et balourd, (rest de cette deuxième incarnation du personnage qu'est né notre Pierrot qui figurera dans la Suite du Festin de Pierre et dans r Empereur de la Lune, jusqu'au jour où,
lui aussi transformé, il deviendra l'homme blanc et immatériel de nos pantomimes modernes et s'incarnera en Debureau , après avoir passé par le Gian Farina italien et le Jean Farine français. Watteau et Lancret au wiii*" siècle Tauront peint, et de nos jours Carrier-Belleuse a fixé sa définitive figure, tandis que l'élégante de Nittis, sous le pseudonyme d'Olivier Chantai, a fait admirer à la Bodinière Pulcinella devenu Signor^ et que M. Mendès a créé le Pierrot réaliste.
Mais au xviii^ siècle, il n'est qu'un second rôle, un valet de Pantalon, s'enivrant avec le Docteur et le Capitan, ennemi d'Arlequin auquel il fait boire de répugnants breuvages, intrigant, malin parfois, et le plus fré({iiemment tirant de sa simplicité feinte ou réelle et de sa maladresse acceptée le droit de tout dire et de tout faire.
Lustucru est un type bien national, au(]uel a été consacré tout un cycle de pièces plaisantes ou même de caricatures. C'est une sorte de forgeron grotesque, redresseur de têtes à l'envers, et surtout, comme on pense, de têtes de femmes, grand réformateur d'abus de costume et de langage, médecin céphali(|ue dont nous a Iransmis le souvenir la Chanson de la
Mère Michel. Cet « insigne » Lustucrii, ainsi que l'appelle la Description du Tableau de Luslucru^ avait trouvé femme d'après l'adage rimé :
Il n'est si pauvre malotru Quy ne trouve sa malotrue ; Aussy ce bon TEusse-tu-cru A trouvé sa TEusse-tu-crue.
On ne dit pas s'il eut à se servir de son industrie de « forgeur de testes » avec sa compagne.
Jocrisse aussi est né en France et ne fut oncques en terre étrangère le compagnon des Scaramouclie et des Trivelin.
Son nom lui serait venu d'un bateleur ignoré, jouant au lourdaud et portant son esprit en écharpe, valet écorchant la langue et cassant les assiettes, mari faible et maladroit, condamné aux soins les plus bas du ménage, bon à rien qu'à « mener les poules
p », selon l'explication du Dictionnaire
de Furetière que celui de l'Académie a adoptée, en rayant, comme il convenait, cette forme expressive , mais malséante.
Jocrisse a paru dans divers Ballets du temps de Louis XIII, et Molière emploie dans < «' sens le terme pour le placer dans la bouche de la Martine des Femmes Savantes,
Gossin, descendant de Pietro Gonella, vêtu d'une robe d'écolier ou de moine, est le type prédestiné à toute malice et aux bons tours qu'il tire de son bissac inépuisable. Il a quitté Ferrare et, de la cour du duc ayant passé par celle de France, il n'est plus qu'un populaire tireur de véridiques prophéties, diseur de bons contes, joueur de gobelets. Sorel nous le fait connaître dans F rancion^ et lui-même s'illustre \rc\v la Vraye Pronostication pour les Mal Mariez, Plates-bourses et Morfondus. Y ous voyez s'il a de la clientèle! Il mêle Aristoj)Iiane à Rabelais, s'occupe de politique, défend Jacques Bonhomme, prêche la paix, adapte toute la mythologie aux affaires du temps, et parle avec une égale facilité l'italien et le français.
Mathurine la folle n'est pas moins intéressante, et, par procuration, elle nous a laissé des Essais. Grande mangeuse de soupe parfumée, elle admire Tabarin et s'efforce à rivaliser avec lui de hardiesse et d'esprit gaulois, comme aussi de scatologique impudence. Elle court les rues avec Pierre du Puits, autre fou dont elle nous entretient et qui a écrit sa liemon- Irance, à la fin de laquelle il déclare que
Pierre du Puits n'esl pas seul en foliei
et OÙ il marque un profond et hautain mé-^ pris pour beaucoup de ses concitoyens.
p]tranges types, moins insensés qu'ils ne voulaient le paraître, rôles difficiles à tenir pour la grande réjouissance de leurs contemporains et peut-être aussi de la postérité.
Quelques mots enfin ne sont pas superflus sur les emplois de femmes tenus par des hommes.
Alizon est le nom de théâtre d'un auteur inconnu qui en avait fait l'étiquette d'un type de servante forte en gueule, comme le seront les Dorine et les Toinette de Molière, filles de vraie souche gauloise, drues et vertes, que Ton trouve transmises de la verve de Rabelais au clair bon sens et à là spirituelle humeur de Poquelin, jetant la gaîté de leur rire plus sur les ridicules que sur les vices, et qui ne seront pas des moindres emmi les géniales créations de notre comique national. Vieilli , ce type devint la duègne entremetteuse, « la dagorne et dariolette des demoiselles di^ Marais», la Martingale, emploi tenu aussi par Alizon , que Ton remarque dans les ballets du Bureau des Rencontres de Mon-
seigneur le Prince^ sorte de femelle de Guéridon , dont Torigine n'est peut-être pas très nette, mais nous appartient a coup sûr. Molière ébauchera cette seconde manière dans la Frosine de V Avare. L'androgyne Alizon jouait tous ces rôles sous le masque, et son successeur, Hubert, créa notamment, après la Comtesse cV Escarbagnas et la madame Pernelle du Tartuffe, — que reprit (( ce chien de boiteux » Béjart, — la Madame Jobin de la Devineresse de Thomas Corneille.
La plus notoire création d'Alizon avait été r Alizon Fleurie de Discret. Nous rencontrons dans cette pièce le type de la femme mûre qui « aurait droit à des oranges » et cherche à se parer de la fleur d'oranger pour plaire à un vieux bourgeois, et aussi à un vieux soldat, — ce qui amène, comme bien l'on pense, à l'encontre de cette amoureuse sénile , une caricature plaisante et de faciles grossièretés.
Dame Périne, a personnage incomparable », à en croire les Mémoires de l'abbé de Marolles, était un emploi tenu de même par un acteur qui servait, selon les Frères Parfaict , de partenaire à Gaultier Garguille, f< tous deux véritables originaux», et dont nous trouvons trace dans les Pré-
dictions Grotesques du Docteur Bruscambille. Elle figure aussi dans une piécette rare intitulée les Estrennes du Gros-Guillaume a Perrine, présentées aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu ^ sorte de monologue où Guérin, après avoir refusé de donner à sa commère a une pirouette de bois, un bilboquet de sureau, une poupée de piastre, un chiflet de terre et un demi-seinct de plomb.... », non plus que «des abits, anneaux, bagues et joïaux...», non plus que de Tor, s'en tire plus économiquement avec un «bonjour, bon an,....
au matin, bon jour ; la nuict, bonsoir; après midy, bon vespre ; au repas, prou-face; aux rencontres, Dieu te gard ; si quelqu'un sVn va. Dieu te conduise, et plusieurs comme cela....» A la mort de dame Périne, son anonyme titulaire fut remplacé par la non moins anonyme Mère Gigogne qui l)arut d'abord à THostel d'Argent, puis à rilostel de Bourgogne, où la signalent la Gazelle et les Mémoires de l'abbé de MaroUes, et où, du reste, son succès fut bien moindre. Elle alla enfin partager sur les tréteaux avec Polichinelle la royauté des marionnettes, qui elles-mêmes se simplifièrent et se changèrent en Chignol — Guignol, canut de Lyon— et Gnafron, le savetier,
inspirés, eux aussi, des pupazzi qu'avait vus Laurent Mourguet vers 1790. Tant encore une fois s'alliaient et se confondaient les farceurs gaulois de la France et les mimes de l'Italie moderne!