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trement pratiqués, et des histoires à dormir debout, ou, pour être plus exact, à égayer la clientèle du Pont-Neuf d'alors et de nos théâtres de vaudeville d'aujourd'hui. Tabourot n'est d'ailleurs pas un enfant perdu, un solitaire; car, dans la même note et presque sous le même titre, Cholières nous a donné ses Contes et Discours bigarrez oii les discussions soi-disant philosophiques sur le dommage ou le protit. respectifs de l'or et du feu, sur l'opposition du code de la médecine, sur la puissance maritale, coudoient les attaques aux épices des avocats, l'étude de la jalousie chez l'homme et aussi chez la femme, celle de l'inégalité des âges entre les époux, les satires sur le caquetage des femelles et leurs autres si nombreux défauts, sans omettre les incommodés, — j'emprunte le mot adouci à M'""^ de Longueville diaprés, Tallemant, mais Cholières est plus net, — tous sujets de risée plus particulièrement piquants pour le public auquel s'adressent les farceurs, ces auteurs gais du grand siècle. Et tout le livre en trois Dialogues n'est qu'une longue facétie ; et on le voit même, dans sa Guerre des Masles conli-e les Femelles, préciser (< les prérogatives et dignitez tant de l'un que de l'autre sexe. »
Toutes ces œuvres et autres semblables, Matinées, Serées, Facétieuses Nuicts, Nouvelles Récréations, citées en tête des Devises et Plaisans Contes du sieur Moulinet, <|ui continuait la série déjà longue, sont pour nos f^wrceurs nationaux comme bagatelles de la porte.
En ir)94, Henry IV, dont le mariage avec Marie de Médicis allait se conclure, songeait à appeler en France pour les fêtes de son hymen les comédiens du duc de Mantoue. Ils arrivèrent vers la fin de ladite année, ou en IGOO, à en croire les divers historiens du Théâtre italien, et devinrent les associés des comédiens français. Il me paraît à peine utile de faire remarquer ici, après tant d'autres, que les Alpes n'avaient jamais établi de barrière infranchissable entre les deux nations qui, sœurs depuis le Moyen Age, mais ennemies pendant les guerres d'Italie, n'avaient jamais 'interrompu leurs traditions communes et leur pénétration mutuelle, encore qu'inégale.
Picot a développé et fortement documenté ces idées dans ^q.^ Italiens en France, premier livre de son Histoire de la Littérature italienne au XVF siècle . Rien d'étonnant donc à cette association de farceurs. Kt airs mais Ire s d(* TU os tel de Bourgo-
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gne ') l'ivalisaieiil de succès avec leurs partenaires; car guère ils ne jouaient plus les mystères alors vieillis et dont le texte démodé convenait beaucoup moins à l'esprit gaulois. Tandis qu'à l'Hosteld'iVrgent et à l'Hostel de Rheims Ton allait donner Sophonisbe de Monslreux, Théagène et Chariclée de Hardy, Lucrèce de Marci, Sainte-Cécile et Job de Scévole de Sainte- Marthe; tandis qu'on maintenait pour longtemps encore dans les théâtres à côté la tradition de ces gens
de face sourcilleuse,
\e cherchant point que chose sérieuse.
Et de ces gens, de fureur plus amis, Aimant mieux voir Polydore a mort mis, Hercule au feu, Iphigène a Tautel, Et Troye a sac
THostel de Bour*>o'»iie accueillait le o*enre voisin de l'Italie et, vu Taffluence, on eût dit que les spectateurs y trouvaient mieux leur compte. Aussi, après avoir joué d'abord au I^ouvre/ les Gelosi, — car c'était cette illustre compagnie que Paris revoyait, — s'installèrent à l'Hostel, et, durant que nos nationaux s'attribuaient les quatre autres jours de la semaine, ils prenaient les mardis, jeudis et samedis. A peine ]>lus lai-d. le sieur de T'onteny,
« homme taiil consommé es belles liliératiires », et tloiil les œuvres sont devenues des plus rares, traduisait pour ce public plus curieux du «comique devoir», — ou plus justement adaptait en la résumant, — la pièce de Francesco Andreini, intitulée le Braviire ciel Capilano Spavenlo et se faisait applaudir. L'union était désormais accomplie.
Les Gelosi comptaient, outre leur directeur, resté le même et qui jouait les pères nobles, un Pantalon doublé d'un Cassandre, emploi à peu près analogue, un Docteur, un Capitan, un Pierrot, un Arlequin ; et ils s'étaient adjoint une Isabelle et une Francisquine, «ces femelles avisées, non indignes des Scapins et des Mascarilles. » L'Isabelle était cette adorable Andreini, femme de T^rancesco, à la fois actrice et écrivain, qui a composé des PasloraleSy des Lettres, des Poèmes; qui faisait partie de l'Académie des Intenti, où elle portait le nom suggestit de l'Accesa ; (|ue la IHace Universelle de Thomas Gerzon nous représente connue l'ornement le plus brillant delà scène et du théAtre; « dont le nom est recommandé h la vénération du monde jusques à la lin des siècles»; (pie chantèrent en yri's enllammés du Wxcv et de la
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lioque et qiravec son mari pleurèrent tous les poètes des deux nations, et niènie des écrivains plus graves, tels que Pierre Mathieu, en le livre sixième de son Histoire de France, dont elle paraît une héroïne ; et en rhonneur de laquelle fut frappée une médaille.
L'Arlequin de la troupe mérite aussi une mention particulière. C'était le fameux Tristano Martinelli qui tenait à ce point un rang important que, par l'intermédiaire du duc de Rohan, alors à Florence, Henry IV, en dépit de toute la roideur protocolaire, lui adressa une* lettre d'appel fort curieuse et (juitigure aux Archives d'Etat de cette ville. «J'ay désiré, — y est-il écrit, — de vous faire passer les monts et vous attirer en mon roïaume... J'auray ce grand plaisir de vous voir..., vous asseurant que vous serez bien ti'aitlé pour votre avantage et prouftit., ... De Paris, le 21 décembre 1599.)) Nul lessort de la Commedia de!!' arle n'était inconnu à cet artiste incomparable, « dominus Arlecchinorum », ainsi qu'il signait ses !(^ttres, qui assista aux débuts de Scaraniouche, et le conseilla, homme prompt [)ar la plume et par la parole, glorieux au delà de toute expression, et déjà citoyen de < '.abolinville.
Durant quatre années l'association se poursuivit et notre théâtre put ainsi étudier de près la Commedia avec son fonds principal, Tamour, ou plus vraiment la volupté prête à choir à tous les tournants dans la plaisanterie grivoise et les lazzi de goût douteux. Et cet élément entrera par cette porte dans la farce nationale et tous les prédécesseurs de Molière, et Molière luimême, en feront état. En 1603, quand il s'agit de donner une farce telle que Procez el Amples Examinai ions sur la lie de Caresme-Prenanl, on est censé la translater «d'italien en français », et cette précaution suffit pour que l'auteur se livre à la description a des tromperies, astuces, caprices, bizarreries, fantaisies, brouillemens, inventions, subtilitez, folies, debordemens et paillardises», qui sont comme la poétique du genre. Si l'on a quehjue délicate histoire touchant à la morale et à la sociologie à faire passer au lecteur français, comme celle de la Conve/'sion el repenlance d'une çourlisane vénitienne, on lui annonce de même «qu'elle est traduite de l'italien. » El ainsi, instruits par IVxpérience, nos farceurs s'essorent à leur tour : les pièces abondent pareilles engrassesplaisanteries, équivoques obscènes, laz-'Js de haut goût,
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à ce point qu'il est impossible de les analyser, diflicile même d'indiquer seulement leurs titres évocateurs. On est réduit à renvoyer les curieux aux Recueils différents que tiennent certaines Bibliothèques afin qu'ils voient quelle influence la Commedia deir arfe a sur les auteurs de la Coppie d'un bail à ferme..., du T raillé de Mariage entre Julien Peoger, dilJanicol, elJacqueline Papinel, sa future espouse, de la Baison pourquoi/ les Femmes ne portent point barbe au menton..., et cent autres, qui, jusqu'à Molière, passeront, à la mode -antique, de main en main le flambeau de la farce. De ce nombre sera le Diogène françois, contenant a les facétieux discours du Nay anti dotour comique blaisois», et qui doit servir de « cordial apozène aux esprits melancholiques » , paradoxant sur les choses petites, telles que l'amour, la barbe en ({ueue de canard, le petit manteau à la clistérique, la petite épée, dans le mode de Tabarin et avec les plaisanteries de haulte gresse que nous ne sommes exposés que trop souvent à rencontrer.
(juant aux Compagnies italiennes jusqu'en IGGO, elles ne seront pas stables en France. On les appelait, on les défrayait de leur voyage ; elles s'installaient à Paris
on suivcHcnt la Cour dans ses déplncemenls; puis on les rapatriait. Et c'est ainsi que Scaramouche, Beltrame et tant d'autres firent à diverses reprises la joie des amateurs de notre pays.
En 1G21, Louis XIII manda une troupe composée des dix premiers sujets de l'Italie qui lui donnèrent h THostel de Bourbon neuf représentations en janvier, quatorze en février, et qui satisfirent assez leur royal auditoire pour que la Reine écrivît une lettre de remercîments au duc de Mantoue , qui la déposa dans ses Archives. Tristano Martinelli était devenu le chef de cette troupe d'élite, et le roi tint un de ses enfants sur les fonds l)aptismaux. Le Mercure fj'dnroH et le Journal de M. Ileronrd sont remplis des succès de cette compagnie (pie Richelieu voulut applaudir.
11 est nécessaire aussi de tirer hors de pair, en 1()25, Nicolas Rarbieri, plus connu sous le nom de Beltrame, acteur d'abord, puis directeur des Comici Fedeli, et auteur (le fInaverlilOj dont la Cour tint en haute estime non seulement rincontestal)le talenl . mais encore la personne elle-même. Il a laissé la trace d'un esprit enjoué, an tour ])i(piant, d'un admirable nalin'cl, secondé par- une grande lia!>ihi(le des [)lancli(*s, à
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la fois improvisateur de premier ordre et bouffon à la libre fantaisie.
Le fonds des œuvres représentées et les personnages étaient identiques ; le rythme des pièces est ou bien la prose folâtre ou bien les «vers demis», comme parlait Jodelle en son Eugène , c'est-àdire les vers de huit syllabes qui servirent généralement dans les farces jusqu'à Molière.
. Mazarin, à peine ministre, ce facchino appela plus fréquemment encore qu'auparavant les troupes de son pays natal. La plus célèbre fut sans contredit celle que Bianchi vint diriger au Petit-Bourbon et qui y demeura jusqu'en 1G48. Comme les autres , cette compagnie n'apportait guère que « les bouffonneries quy sont trop naturelles à ces acteurs pour s'en abstenir», ainsi que parle Sorel dans la Maison des ^ Jeux, et il ajoute que la pantomime tenait dans leur action un rôle prépondérant : <' Pour ce qu'ils sont fort gestueux et qu'ils représentent beaucoup de choses par l'action... c'est la raison pourquoy il y en a beaucoup à Paris qui y prennent plaisir...» Ce plaisir même fut goûté au siècle suivant, et Marivaux confia ses pièces à la troupe italienne, jugeant avec raison que
cet art de la mimique devait avant tout les mettre en valeur et les faire applaudir.
Le directeur de la troupe dont parle Sorel tenait l'emploi de Capitan et sa femme Brigida Bianchi, sous son nom de théâtre Aurélia, jouait les rôles de grande amoureuse. Auteur qui eut sa célébrité, elle composa Vlngamo Fortunalo qu'elle dédia h la Reine mère et dont Loreta parlé trois fois dans sa Miize Historique :
Ce livre sorli de sa veine En fort beau langage toscan Et dont on fait bien du cancan, Ce livre est une pastorale De beauté presque sans égale, Et dont les esprits délicats Feront asseurement errand cas.
Le livre de Dame Aurelie Un des beaux esprits d'Italie, Que la Reine si bien récent...
Cette princesse libérale Dont Tasme est tout afaict royalle...
Lui fit présent ces jours passés D'une paire, en pendans d'oreilles.
De diamans beaux a merveilles...
Mais le premier sujet était certes Tiberio Fiorelli qui créait le rôle de Scaramouche, encore un aventurier napolitain, vantard et poltron, moins solennel et plus lascif que
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le Capitan, avec lequel il ne fait' pas double jeu, d'autant qu'il mime plus encore qu'il parle. Angelo Constantini, comédien ordir naire du Roy dans sa troupe italienne, nous intéresse ici à un double titre, à côté de Scaramouche. Sous le nom de Mezzetin, il occupa cependant quelque temps, avant Glierardi, les emplois d'Arlequin et jouait sans masxjue, grâce à une ligure mobile et gracieuse très aimée du public. Son portrait, peint par de Troy et gravé par Vermeulon, a été illustré de ces vers de La Fontaine :
Icy de Mezzetin, rare et nouveau Protée, La figure est représentée.
La nature Taïaut pourveu Des dons de la Métamorphose, Quy ne le voit pas n'a rien veu, Ouy le voit a veu toute chose.
L'éloge n'est pas mince, et il est, paraîtil, mérité, à en croire tous les contemporains. Mais pour en revenir à Fiorelli, dont il semble que je me suis écarté, Constantini a écrit une lie de Scaramouche. En tête de l'ouvrage, Bonnart a gravé Fiorelli tout vêtu de noir, bonnet, manteau, pourpoint, ceinture, haut de chausses collant, bas et souliers, ce costume sévère seulement égayé par une large fraise plisséc
blanche. Scaramouche nous est peint par son camarade comme voleur, gourmand, ivrogne, libertin, sacrilège et avare. Le beau portrait que voilà ! Gueulette est bien moins sévère, et pourtant il enregistre certaines folies de la jeunesse de Fiorelli, en vantant au plus haut point son talent, surtout dans la pantomime. Et ce talent nous savons qu'il le conserva jusqu'à sa mort, puisqu'à l'âge de quatre-vingts ans on le vit (( donner du pied un soufflet sur la scène avec une incroyable et exceptionnelle dextérité. » Gherardi renchérit encore: ^dl est le modèle des plus illustres comédiens de son tems, quy avaient appris de luy cet art, si difficile et si nécessaire aux personnes de leur caractère, de remuer les passions et de sçavoir bien les peindre sur le visage. C'est ou il faisait pasmer de rire pendant un gros quart d'heure dans une scène d'espouvante ou il ne proferait pas un mot. II faut convenir aussy que cet excellent acteur possédoit a un si haut degré de perfection ce merveilleux talent qu'il touchoit plus de cœurs par les seules simplicités d'une pure nature que n'en touchent d'ordinaire les plus habiles par les charmes de la rhétorique la plus persuasive... » F]t Loret, d'ajouter :
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C'est un comique sans pareil.
Comme le ciel n'a qu'un soleil, La terre n'a qu'un Scaramouche.
Il savait son prix, du resle, se disait noble comme Charlemagne et riche comme Crésus, — ce qui ne Tempêchait pas d'être fort lié avec Polichinelle et d'arpenter à son bras les promenades, cherchant les femmes jeunes, les vieilles bouteilles, les franches lippées, les tours hypocrites et, j)areil à l'archer de Bagnolet, ne craignant rien que le danger. On sait bien qu'il amusa Louis XIV enfant, et Constantin i a ainsi raconté la présentation du farceur au monarque : u Quand il fut en présence de Sa Majesté, il jeta son manteau par terre et parut avec sa guiterre, son chien et son l)erroquet- 11 fit un concert fort plaisant avec ces deux bestes qu'il avoit dressées ;i tenir leur partie, dont l'une étoit sur !e manche de la guiterre et l'autre sur un placet. » Le spectacle était si drôle <'t Scaramouche si boufïon que l'enfant royal prit en affection l'acteur célèbre et rit jusqu'à indiscrétion au grand dommage de son habit. Ce succès, le farceur italien l'obtint tout au long de sa carrière, et s(m talent passa pour si remarquable que Cacon, « le poêle sans fard », fit graver
ces vers au bas d'un de ses nombreux portraits :
Il lïU le maistre di Molière Et la Nature fut le sien.
Après cette citation, dont l'exagération est sans doute manifeste, il convient d'ajouter peut-être que, en 1GG7, le Theastre Italien jouait Scaramoiiche Ermite^ et le Theastre François Tartuffe. Encore un coup il n'y a pas lieu à comparaison, mais ces faits sont significatifs.
A côté de Fiorelli, Domenico Lucatelli créait l'emploi de Trivelin, doublure de Brighella, sorte d'Arlequin sans batte, intrigant, spirituel, tantôt aventurier, tantôt valet, excellent dans son rôle et rival de Scaramouche, auquel on l'accouple généralement. Robinet, dans sa Garef/e,n'a parlé de Lucatelli qu'à l'occasion de sa mort survenue en mars 1()71, et l'a appelé (de charmant comique de la troupe italique. »
Mazarin, toujours épris de la farce de sa nation, rappela, en 1()53, les acteurs italiens, dont la troupe resta identique à elle-même, sauf l'addition d'un rôle français, le valet de Scaramouche, le niais Jean Doucet. Leur succès fut plus écrasant
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cette fois qu'à leurs voyages précédents, et leurs traits, lazzis et mimique devenant proverbiaux, leur influence s'étendit plus considérable. Loret nous a gardé le récit de leurs débuts :
Une troupe de gens comiques Venus des climats italiques...
A fait dans le Petit-Bourbon L'ouverture de son theastre Par un sujet assez folastre Ou l'archi-plaisant Trivelin Quy n'a pas le nez aquilin Fit et dit tout plein de folies Quy semblèrent assez jolies Au rapport de certains tesmoins.
Scaramouche n'en fit pas moins.
Cette année-là même Molière donnait à Lvon son Eslourdi.
Au Petit-Bourbon , avec la troupe italienne alternait la troupe espagnole qui jouait concurremment de deux beures à cinq beures du soir. Mais « les Espagnols ne plaisoient à personne » , d'après une lettre de Malberbe à Peiresc, et plus tard « ils faisaient four», selon une expression du Registre de La Grange. Ils ne purent guère se maintenir que par la protection, d'ailleurs assez inefficace, de la reine leur compatriote, Marie-Tbérèse , et « lassés < Ml fin de déclamer dans la solitude, » à en
croire Taffirmation de Mervezin, dans son Histoire de la Poésie françoise, repassèrent les Pyrénées. Au contraire, les farceurs transalpins avaient une telle vogue que Scarron fait dire à son Don Japhet qui cherche des comédiens capables de le distraire dans son marquisat :
.... J'en veux avoir souvent d'Italiens. Je les trouve bouffons
En 1662, c'est avec nos nationaux que la nouvelle troupe obtint d'alterner ses farces. Mais elle dut rembourser a Molière, à la troupe duquel elle abandonna les jours ordinaires, la moitié des frais qu'il avait faits pour son installation, environ quinze cents livres.
Domenico Biancolelli, depuis trois ans engagé dans la troupe nomade d'un certain Tabarini, — parrain de notre Tabarin, — débuta alors à Paris. Né en 1640, il s'était déjà rendu célèbre à la Cour de Parme et, suivant la tradition, avait été demandé au duc par une lettre du 5 juillat 1660. De visage avenant et de petite taille, Biancolelli tenait les rôles d'Arlequin. Saint-Simon a fait son éloge comme plaisant salé, sérieux et instruit. Son jeu brillait par le naturel autant que celui de
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Trivelin par l'art, et les deux artistes ont souvent été comparés. Domenico succéda à Fiorellien 1671 et acquit, selon les frères Parfaict, « la réputation du plus grand acteur de son siècle dans le genre qu'il avait pris au theastre.» Il avait d'ailleurs modifié son personnage au point de le recréer , l'ayant rendu arrogant dans la bonne fortune, traître et rusé dans la mauvaise, un Scapino doublé d'un Pauurge.
Car le départ ne se fait plus très exactement entre l'apport de l'Italie et Talluvion de France. Dominique était par surcroît un mime excellent et un adr(jil gymnaste. Tel quel, il ravit Louis XIV devenu homme, comme ScaraiiTouche l'avait égayé enfant, et tous les anas sont remplis de traits et d'histoires plus ou moins contrôlés sur les rapports de Biancolelll et du monarque.
Le portrait de Dominique gravé par Hubert porte au bas ces vers délicieux :
Bologne est ma patrie et Paris mon séjour; J'y règne avec esclat sur la scène comique. Harlequin sous le masque y cache Dominique Ouy reforme en riant et le peuple et la Cour.
Dans son Mercure Galant du mois (r.ioût 1688, de Visé annonça en termes émus le décès du farceur et publia des vers composés à cette occasion. L'article nécrologi-
que traite le mort (( d'inimitable », et le poète s'étonne
Que Taimable Arlequin qui les a tant faict rire Dust si tost les faire pleurer.
Quant à la Compagnie, en signe de deuil, elle interrompit durant tout un mois ses représentations.
A côté des farceurs italiens, il faut placer les comédiens de campagne, dont Scarron écrivit le roman, et dont Théophile Gautier composa le poème, troupes nomades qui allaient porter la farce à travers la province, — à l'une desquelles, et non des moins considérables, appartenait Molière qui n'était encore que « le garçon » dont a parlé Tallemant, — troupes que, dans son Theaslre François^ Chappuzeau estime à douze ou quinze et dont il dénombre dix dans son Europe Vivante, incertain du nombre exact vu leur variabilité et « leur peu de fermeté »; car elles augmentaient ou diminuaient au gré des hasards, des circonstances et des caprices de leurs membres, a p]lles ont, — disent les frères Parfaict, — si peu de fermeté que, dès qu'il s'en faict une, elle parle en même temps de se desusnir.» Rebelleau, grand réformateur du théâtre, — théorique d'ailleurs et
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passablement inconnu, — appréciait encore an xviiî'' siècle « ces troupes d'hommes et de femmes faisant mestier de renoncer à tous parents, à toute patrie, et de courir de ville en ville, jouant la comédie pour de l'argent, tous les jours, indistinctement, devant des gens que le désœuvrement, la dissipation et le hasard y conduisent, entraisnant avec eux le desordre et le relaschement des mœurs. » Ces Compagnies dont, à propos du Roman Comique auquel je viens de faire allusion, Henri Chardon a parlé avec beaucoup de curiosité et d'information, ne brillaient pas plus en leur temps par la pure moralité, « suyvant les pernicieux abus quy regnoient alors parmi la pluspart des comédiens de campagne », et Petit de Julleville a noté « le mépris brutal et peut-être injuste » qui s'attachait à leurs personnes. Dans les Epislres Familières de Jean Bouchet, nous voyons, en effet, le peu d'indulgence portée à ces gens *
O'iy n'ont meslier auUre que farcerie...
Au reste, devant les auditoires qui n'avaient rien de raffiné du Mans et de Pézenas, on sent bien que « les lascivetez » dont se défend Tabourot étaient des mieux
reçues. La farce d'ailleurs, en son essence, n'a rien d'académique, et on le fit bien voir à Molière, quoiqu'il ait élevé le niveau du genre, selon le conseil de Furetière. On lit, en effet, dans le Dictionnaire Universel du Roman Bourgeois^ une phrase suggestive : « Ce sont de ces petites facéties que donnent les charlatans en place publique pour y amuser le monde, quy sont remplyes de pointes et de mots de gueule ; mais les comédiens en ont faict de plus régulières quy ont gardé le mesme nom chez le peuple. La farce doit estre vive, railleuse et escrite d'un style aisé et facile... »
C'est de ces troupes nomades et d'auteurs de même mesure que nous sont venus des recueils tels que les Joyeusetez, Facecies et Folaslres Imaginacions que, plus tard à peine, signeront de leurs noms les farceurs du Pont Neufet derriostel de Bourgogne, les Tabarin, les Turlupin, les Guiilot Gorju, les Gaultier Garguille, et que formaient, en les dernières années du xvf siècle, des éditeurs comme Luc, auxquels en venait l'idée ainsi qu'au tambourinaire d'Alphonse Daudet,
Un malinet escoulant le langage Du rossignol...
En 1080, toutes les troupes, italienne,
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IVançaise, de campagne, se fondent en une vseule pour constituer le Théâtre Français, se prêtant un mutuel appui, et dans ce rapprochement aimable et intéressé trouvent un regain de vitalité. «Jamais, — écrit de Visé, en son Mercure du mois d'octobre 1683, — jamais la comédie italienne n'a esté sy applaudie ou sy suivie en France qu'elle l'est présentement. Aussy les comédiens italiens ne sont-ils entrés jamais dans nos manières comme ils y entrent depuis quel- (jue tems... » Et dès lors ce n'est plus seulement à l'histoire de Tart qu'appartient la Commedia delT arle, mais à la psychologie des deux nations latines. La France, en etTet, s'est tellement approprié les types reçus de l'Italie que l'on ne fait plus guère la différence entre les facéties et les gentillesses de l'une et de l'autre, et que parfois même on hésite à attribuer les priorités. H n'en était point de même avant cette date, et ce qui se produisait pour la comédie-farce s'était rencontré aussi pour la comédie musicale. L'imitation de Molière se portera également de ce côté en mêlant, comme pour la farce, nos nationaux à l'Italie. L'abbé de ■\Iarolles a défini le ballet <( une danse de plusieurs personnes niasquées sous des habits éclatans, com-
posée de diverses entrées ou parties, qui se peuvent distribuer en plusieurs actes et se rapportent agréablement à un tout avec des airs différens...» Entrées donc avec vers et récits, danses, chants, machines et figurations, tels sont les éléments principaux que ritalie apportait à la France parallèlement à la Commedia delV cirle et qui florissaient déjà dans ce pays (juand Catherine de Médicis, en 1533, venait épouser Henry II. Mellin de Sainct Gelais se faisait l'interprète français de ce genre, de manière que l'union se cimentait à cette époque dans ce sens. De 1559 à IGIO, une foule de a folastreries et esbats » de cette nouvelle façon fut. donnée à la Cour dans toutes les grandes occasions. Henry III surtout multiplia les bals, « mascarades et momeries. » Ce prince lettré et artiste, que les protestants austères et les rudes ligueurs traitaient d'Héliogabale, encourageait ces sortes de divertissements et établissait par ainsi — ce qui ne fut pas assez I remarqué jusqu'ici — Tinfluence de la femme qui tôt allait devenir prépondérante. M''" de Vitry, ^(vestue a l'antique de toile d'or vert, toute couverte de bouquets d'or et de soie d'Italie », et récitant «un esloge du Roy » dans le Bidlel comique de
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la Reijne^ ouvrait la route aux grandes €t honnestes dames de l'âge suivant et tenait grande place dans FAcadémie du Palais.
Les f( boutades et bouffonneries » se succédaient pressées, et Flaminio Scala ne se faisait point faute d'introduire dans ses Comédies un mélange adroit de tous ces genres à la mode et de composer des espèces de mélodrames féeriques. Entre autres œuvres, Nicolas Barbieri donnait la Ferinda, comédie mêlée d'entrées et de vers chantés. Fiorelli n'eut garde de laisser dans l'ombre l'effet qu'on pouvait tirer de cet assemblage intéressant et on Tentendit moduler devant Louis XIV les chansons de fa la ut... et de VAsino Inamoralo. C'était l'heure où passait également les monts Giacomo Torelli avec sa troupe pour jouer la Finla Pozza de Giulo Strozzi, sorte d'opéra avant la lettre par le chant, le ballet et les machines, que le directeur je la compagnie construisait lui-même, — représentation que Mazarin encourageait et dont Loret nous a laissé le compte rendu. Les artistes, dit-il, de
La grande troupe italienne Du seigneur Torel assistés Font voir de telles rarelez Par le moyen de la machine
Que de Paris jusqu'à la Chine On ne peut rien voir maintenant Si pompeux et si surprenant.
Des ballets au nombre de quatre, Douze changemens de theastre...
UOrfeo redoublait, si possible, de magnificences pour les yeux, costumes, trucs, éblouissements.
Quant aux Français, ils se faisaient remarquer par les ballets et les mascarades dont nous avons de lourds Recueils et dont certains remontaient à bien des années avant l'apport de Tltalie. Dès 1580, tantôt bouffons, tantôt amoureux ou mythologiques, on trouve chez nous des embryons de ces œuvres. Mais, sous Henry IV surtout, et se ressentant de l'humeur joyeuse du Vert-Galant, elles avaient pris une merveilleuse puissance et un nouvel essor du voisinage des Italiens. A quelques-uns de ces ballets leurs auteurs, pour la plupart restés anonymes, avaient donné des titres suggestifs, tels la Mascarade des Matrones^ la Folie des Folles^ qui les a voisinaient des centaures et esprits follets de Barbieri el des fées de Scala, dans une étourdissante confusion de décors ; ou bien, se livranl aux caprices de leur imagination, ils s'ei étaient servi, comme des Operateurs di
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Melinde, pour prôner des recettes très proches de celles de Mondor ; ou bien encore, ainsi que dans le Ballet de Vlsle de Louviers, avaient mis en scène des croquis tapageurs d'un quartier voisin de rillustre Theastre ; ou, comme dans celui des Grippés à la Mode, avaient satirisé les fantaisies et les anodines manies de quelques originaux que le public aisément reconnaissait. Souvent aussi avait-on porté sur la scène les divers peuples étrangers comme prétexte à la figuration, par exemple dans les ballets des Estranges, des Turcs et des Maures Nègres, des Princes de la Chine, des Janissaires, des Bohémiens. D'autres fois, le ballet abordait franchement le grotesque, comme dans les Souffleurs d'Alchimie, les Maistres des Comptes et les Marguillcrs. Sur un terrain commun les Docteurs Graliens^ p^nlants de /a Commedia dell'arte^ rejoignaient une fois de plus les deux peuples. Tallemant nous parle d'un Ballet qu'il nomme de la Reine mère et qu'enregistre aussi Malherbe dans une lettre à Peiresc, mais dont l'un ni l'autre n'indiquent le sujet. Ils nous apprennent simplement que M"'' Paulet, montée sur un dauphin, y chanta des vers de Lingendes, <'l obtint le plus vif succès.
Sous Louis XIII, le ballet était des plus eu honneur. « La resjouyssance de notre Cour continue, — lisons-nous dans la Gazette; — le rov fait un ballet et Mademoiselle un autre. » Boisrobert donne son Ballet des Bacchanales où la même M*''' Paulet et la duchesse de Chevreuse dansèrent « comme des immortelles ».
Bertaut, Porchères luttaient contre Scala et Barbieri, et le goût public, d'accord avec celui du monarque, était tel que nul poète ne fut célèbre sans s'être exercé dans ce genre de divertissements ; nul seigneui^ et nulle dame ne fut. illustre sans y avoir tenu sa partie de chant et de danse. Dans son Coc à VAsTie^ Tune des pièces de sa Muse chasseresse, Guillaume du Sablé avait dit déjà :
('onsi(L'ran- le leiiis qri coiirl.
Il faut, pour cstre aimé en coiiii, l^ieii baller cl danser la voile... ;
et le Miroii' de Conlenîemenl développe les talents de ceux (jui se livi-ent « aux rondeaux, ballades et branles. » Louis XlV encouragea cette mode, et sa grandeui!
même ne Taltachait pas à sa loge de spectateur. Ce fut Tàgè (Toi* du ballet, devenu plus digne el pins inajeshKMix, Tépocpic^
LA COMMEDIA DELL'aRTE .'>.">
)ii la Gazette enregistre « la superbe coniélie italienne des .\oces de Thétis et de ^élëey dont les entr'actes sont composés le dix entrées d'un agréable ballet», représentée au Petit-Bourbon ; Tépoque oii
^â Cour du dieu Phœbus ou la Cour du dieu Pau ).i uom d'Amaryllis enivrait Montespan.
Nous allons retrouver tous ces éléments
tans l'œuvre immense de Molière. Pour
'heure je veux constater seulement combien
es acteurs de la Commedia delTarte, — tant
^omme farceurs que comme auteurs, tant
îomme danseurs que comme chanteurs, —
3nt eu sur notre comédie une intluence niar-
juée et Font renouvelée parleurs apports de
Lout ordre, puis ont fmi, à la suite de dégra-
lations successives, par voir leur génie
ondu, si je Tose dire, dans notre génie
lational. iJe cette dégradation a |)rolilé, à
îette fusion a travaillé , plus ([ue tous
uitres, le sublime plagiaire que fut Molière,
)renant « son bien » partout où il daignait
e reconnaître pour en faire sa syntlièse
niivei\s(dle ; et ce sera donc, quoy (pion
ie, de ces divers éh'mients non méprisa-
)les, mais épars et particuliers, qu'il a tiré
œuvre colossale d'ensemble et de géné-
alisation ({u'on pouvait attendre seule-
ment de lui, génie dominateur, exclusif et absorbant, capable d'adopter — c'est ici deux fois le lieu, — la devise de la seconde gravure du Recueil de Gherardi, « e pluribus unum », — et si haut que trop souvent on a oublié ses sources modestes, mais indispensables, pour ne voir que le fleuve majestueux et étale dont le cours à jamais traverse les siècles.