FLAMINIO, DIANA
DIANA, à part
Mais, si je ne Técoute point, je lui paroîlrai injuste, et je veux le confondre.
FLAMINIO
Avoz-vous fini?
DIANA
Je n'ai pas encore commencé, jugez si j'ai fini.
ILAMINIO
Écoulez-moi, ou je sors.
DIANA
Hé bien ! cesse-t-il de m'irriter !
FLAMINIO
Oh ! vous feignez d'être irritée : vous avez trop bien pris vos mesures pour Tètre réellement.
DIANA
Vous ne pouvez pas en juger, parce que l'amour que vous avez pour Beatrix vous aveugle sur le mien.
FLAMINIO
Il ne m'aveugle pas si fort que je ne voie avec peine votre ingratitude. J'ai dans mes mains la lettre que vous avez écrite à Silvio. Le voilà, ce témoin de votre trahison.
DIANA
J'ai écrit cette lettre, il est vrai, mais...
FLAMINIO, r interrompant
Qu'est-ce? Que pouvez-vous dire ? Avouez votre perfidie. Oserez-vous encore vous dire innocente ?
DIANA
Laissez-moi du moins finir ce que j'ai à vous dire et vous me condamnerez ensuite si je le mérite.
FLAMINIO
\on, il n'est pas besoin de grandes réflexions quand la chose est évidente.
DIANA
C'est vous qui me faites une perfidie très évi-
dente, lorsque, charmé des beautés de Beatrix, vous renoncez à mon amour pour devenir son époux.
FLAMINIO
J'ai conservé mon amour pour vous tant que vous m'avez conservé la foi que vous m'aviez promise ; à présent que vous manquez à votre parole, il m'est permis d'épouser qui bon me semble.
DIANA
Hé bien ! restez dans votre erreur, puisque vous ne voulez pas écouter ce qui peut me justifier... Mais non, admirez jusqu'où je pousse ma bonté pour vous, quoique vous en soyez indigne. Ecoutez-moi du moins, je vous le demande au nom de notre ancienne tendresse, puisque vous voulez qu'elle finisse ; apprenez ce que je dis pour ma défense... Vous êtes bien inhumain si vous me refusez cette grâce.
FLAMINIO
Parlez; mais abrégez.
DIANA
Que le ciel soit loué !... Apprenez que je n'aie écrit à Silvio que pour me conserver à vous, en évitant cet hymen funeste auquel mon père vouloit me. forcer ; mais j'étois résolue à mourir avant de le terminer. J'en prends à témoin tous les Dieux <hi ciel, mon amour, mon innocence et vous, ingrat, qui répondez à une tendresse aussi viv(^ avec la plus grjuide ingratitude. Mon cher Flaminio, trop ingrat Flaminio, donnez-moi la mort pour me punir des torts que vous me supposez, ou i-endez-moi votre amour en récompense de la foi <[ue je vous ai conservée.
FLAMINIO
En A'oilà suffisamment, ma chère Diana, en voilà suffisamment ; je connois que je suis le seul coupable ; et pour vous avoir cru infidelle, j'avois feint d'aimer une autre personne ; mais cette feinte ne m'a été dictée que par la vengeance, mon cœur n'-y a pas eu la moindre part.
DIANA
Je mets tout sur le compte de quelques fausses apparences auxquelles vous avez ajouté foi trop légèrement. Je vous ordonne pour votre pénitence de m'aimer autant que je le mérite ; et, puisque mon père est sorti, ramenez-moi dans ma maison ; nous chercherons ensemble les moyens de nous unir bientôt.
FLAMINIO
Je me félicite de mon erreur, puisqu'elle me fait connoître la pureté et la vivacité de votre amour.
Le 4 février 1651, Molière donnait Dom Garde de Navarre ou le Prince Jaloux^ comédie héroïque dont il prenait le titre et ridée au Principe Geloso de Cicognini. La scène capitale en est la 5^ de Tacte IV, et rimitation en est évidente.
DELMIRE, RODRIGUE.
DELMIRE
Seigneur, vous me demandiez, me voici. Quoi ! vous ne dites mot? Rodrigue ne m'entend-il [)lus?
Votre Majesté est-elle pétrifiée ? êtes-vous une statue ? êtes-vous devenu de marbre ? Quelle froideur ! Parlez donc, Seigneur ; ou ne trouvez pas mauvais que je me retire.
RODRIGUE
Et que puis-je te dire, perfide? Te reprocher ton crime honteux, ce seroit accroître ta joie : me plaindre de ta trahison, ce seroit augmenter les charmes de ton triomphe. Que veux-tu que je te dise. Princesse infâme qui déshonores le trône ou tu es née ; épouse corrompue, amante sacrilège, ennemie de ta propre gloire en un mot, femme que le crime et la noire perfidie accompagnent sans cesse ?
DELMIRE
Rodrigue, je serois stupide si j'étois insensible aux aflVonts que tu fais à ma gloire par ces offensantes injures que tu viens de proférer contre moi. Non, ton discours n'est point obscur; tu m'honores du titre d'adulètre, d'infâme, de perfide, de criminelle. Par ces noires couleurs, non, .ce n'est pas la fille d'un Roi, ce n'est, pas une Princesse que la médisance avoit respectée jusqu'ici ; ce n'est pas en un mot cette Delmire qui t'adore que tu viens de peindre, c'est un monstre vomi par l'enfer, c'est l'opprobre du monde, c'est...
RODRIGUE
Quoi! peux-tu nier?...
DELMIRE
DoucemenI, Prince! quand tu parlois, quand tu me déchirois par tes emportements, je gardois le silence; c'est à moi de parler présentemenl. As-tu
encore quelques nouvelles plaintes à me faire? Mais que pourrois-tu ajouter aux injures dont tu m'as accablée? C'est donc à toi à me laisser dire. La pitié me parle encore en ta faveur, quoique tu ne le mérites pas. Profite de ces dispositions tandis qu'il en est temps ; n'attends pas que le dépit et la colère deviennent les plus forts dans mon cœur. Oui, je veux bien te montrer la fausseté des indignes soupçons que tu oses former.
RODRIGUE
Des soupçons !
DELMmE
C'est à moi à parler, Rodrigue. Si tu as quelque nouvelle accusation à former, parle, sinon, attends à me répondre que j'aie achevé mon discours.
RODRIGUE
Parlez donc !
DELMIRE
Loué soit le Ciel ! Ton emportement vient d'avoir vu dans ma chambre Don Celidoro, ce jeune cavalier qui t'a répondu avec son page ; parle, n'est-ce pas la seule cause?
RODRIGUE
Quoi ! que me diras-tu? qu'il ne t'a pas même osé regarder; que son amour est une flamme toute pure, une passion délicate et toute platonique ; que c'est par pure civilité que tu as été abusée? Dis, quelle fable prépares-tu pour te justifier?
DELMIRE
Eh quoi ! Prince, vous ne pouvez donc vous résoudre à me laisser parler? Non, je ne pourrois
employer aucun de ces prétextes sans offenser la vérité ; au contraire, je veux augmenter la force de tes soupçons et de tes emportements, te fournir de nouveaux sujets de me croire coupable. Oui, j'avoue que ce cavalier et moi, nous nous sommes plusieurs fois embrassés tendrement ; j'avoue encore que sans ton impatience et ton arrivée imprévue, novis serions ensemble dans le même lit; j'avoue que je n'ai point été surprise, que c'est parce que je l'ai bien connu que je l'ai reçu dans mon appartement ; ce n'est pas le sang qui nous unit, mais ce sont les plus tendres sentiments ; et la tendresse la plus vive lie nos deux cœurs. Vous le voyez. Prince, je renonce aux vaines excuses que vous me proposez, au contraire...
RODRIGUE
Et tu prétends par là?...
DELMmE
Oh ! Prince, je parle selon vos idées, et vous ne voulez pas me laisser finir ! Achevez donc : que voulez-vous dire ?
RODRIGUE
Ce que je veux dire, perfide? Tu t'es flattée d'obtenir plus aisément le pardon de ce crime en l'avouant, lorsque tu en es convaincue.
DELMIRE
Pardon ! Hé ! qui te le demande ce pardon ? Il n'est fait que pour les coupables et non pour les innocents. Mais revenons à notre premier discours, réponds: Pourquoi, avant que de trailer Delmire en infâme, ne l'as-tu pas interrogée sur
ce qui la rendoit coupable à tes yeux? Peut-être eût-elle dissipé tes soupçons ; peut-être eût-elle satisfait une juste curiosité et détruit une apparence qui pouvait t'inspirer une jalousie bien fondée ! Pourquoi, malgré l'expérience toute récente que tu avois faite de Tinjuslice de tes soupçons, fondés cependant sur les plus fortes apparences, pourquoi, malgré ces serments réitérés de bannir pour jamais la jalousie de ton esprit et de ton cœur et de n'en pas croire même tes yeux, dès la première occasion qui se présente de me soupçonner, commences-tu par me déclarer coupable et. par me mettre au rang de ces femmes dont le nom seul fait rougir mon sexe ? Ah ! c'est une conduite qui ne peut se pardonner î
ROnmouE
Et que m'aurois-tu pu répondre, quand bien même, refusant d'en croire mes propresyeux,j'eusse été assez insensible pour t'écouter tranquillement 1 MauroiS'tu dit que Don Celidoro s'est introduit sous mon nom, que tu l'as reçu croyant qu'il fût Don Rodrigue? Atlribueras-tu ce que j'ai vu aux illusions de la magie? Eh! Delmire, songe que les têtes couronnées ne se livrent pas à ces fables qui séduisent le vulgaire ignorant. Non, tu n'es pas assez simple pour te laisser abuser de cette façon ; au contraire, ton cœur perfide et criminel est fait pour tromper et non pour être trompé.
DELMmE
Enfin, vous voilà où je voulois vous voir. Vous êtes maintenant sur le penchant du précipice où vous a conduit cette aveugle jalousie qui
déchire votre cœur. Ecoulez-moi, je n'ai pour preuve de mon innocence qu'à vous dire que je suis Delmire. Si je mens, ma vie est entre vos mains, ravissez-moi le jour et condamnez mon nom à une éternelle infamie, je Taurai mérité si je suis coupable ; mais si je suis innocente, comme vous devez le croire, voici quelle est ma résolution, encore est-ce un supplice trop doux et une peine trop légère pour les cruelles oiïenses que vous m'avez faites. Rodrigue, m'entendez-vous bien ?
RODRIGUE
Oui, je vous entends.
DELMmE
Si vous voulez vous contenter de mon serment pour seule preuve de mon innocence, je suis prête à accomplir la parole que je vous ai donnée de devenir votre épouse.
RODRIGUE
La belle proposition !
DELMIRE
Doucement, Seigneur ! je vais vous contenter. Oui, si vous voulez m'en croire, si vous voulez vous rendre à mes serments, fondés sur la vérité, je suis prête à vous donner ma main. Mais si vous exigez de moi une justification dans les formes, si vous voulez voir les preuves de mon innocence, que je vous ferai voir plus claires que le jour, ne prétendez plus au cœur de Delmire; oubliez même que vous l'avez connue et perdez pour jamais le ^souvenir de cette malheureustî Pj-incôsse, que son
innocence et sa vertu n'ont pu défendre contre votre injustice. Je ne puis croire que vous ayez le moindre sentiment d'eslimc pour moi si vous ne m'en donnez aujourd'hui une preuve, en me jugeant digne de devenir votre épouse, en me croyant vertueuse sur ma parole, malgré les apparences qui déposent contre moi. Hâtez-vous, Seigneur, déterminez-vous. Je ne veux pojnt paraître plus longtemps coupable, pas même à vos yeux, quoique je connaisse la passion qui vous aveugle. Voici l'instant falal qui doit terminer tous mes malheurs.
RODRIGUE
Ah ! si un cœur déchiré comme le mien des plus cruelles douleurs pouvoit se livrer à la joie pour un moment, ta ridicule proposition me forceroit à rire. Quoi ! tu te flattes que Tamour ardent dont je brûle pour toi, que Tespérance de la protection que tu m'offres me forcera de te croire, malgré le témoignage de mes yeux ; que j'aimerai mieux m'exposer à tout que de me priver d'un bien que j'avois désiré avec tant d'ardeur? Mais non, Delmire, ne te flatte pas de pouvoir m'abuser par tes impostures.
DELMmE
Je ne veux pas répondre par des emportements aux termes offensants que vous employez. Seigneur. Je sais bien que je ne puis vous contraindre d'accepter un parti aussi raisonnable; mais il me sera libre de disposer de moi si vous le refusez.
RODRIGUE
Et que feras-tu ? parle.
DELMIRE
Ce que je ferai ? je convaincrai toute la Cour de l'innocence de Delmire et de l'injustice des soupçons extravagants de Rodrigue : je m'éloignerai pour jamais de toi ; je te fuierai comme le plus cruel ennemi de ma gloire, comme le monstre le plus odieux; je détournerai mes yeux des endroits où tu seras et ceux où tu ne seras pas seront les plus agréables pour moi. Allons, déterminez-vous promptement ; si vous ne prenez pas votre parti, le mien est déjà pris.
RODRIGUE
Non, jamais étonnement n'approchera de celui que m'inspire l'effronterie et la hardiesse avec laquelle tu m'off'res à prouver l'innocence de ton perfide cœur, de ton âme criminelle.
DELMmE
Seigneur, songez à vous-même ! Ne vous inquiétez point de moi ; pensez à répondre à ce que je vous demande. Si je ne vous satisfais pas, ma vie, mon honneur seront entre vos mains ; je ne me plaindrai point. Décidez-vous sur le champ.
RODRIGUE
Un peu moins de hâte. Je ne puis me résoudre si promptement.
DELMIRE
Et moi je ne puis relard(îr l'eff'et de ma menace. Holà, Portia, Délia, Théodore !
RODRIGUE
Que voulez-vous faire ?
DELMIRE
Eveiller mes gens afin qu'ils aillent appeler des témoins de mon innocence. 'Vous, cependant, restez ici, Seigneur, afin de ne pouvoir me soupçonner d'avoir fait évader le cavalier. Holà, Délia!...
RODRIGUE
Ah ! Madame, arrêtez, j'ai pris mon parti.
DELMmE
Hé bien ! parlez. Quel est-il ?
RODRIGUE
Je veux...
DELMIRE
Achevez donc.
RODRIGUE
Je veux... je veux que vous me fassiez voir les preuves de votre innocence.
DELMIRE
Le Ciel en soit loué î Mais ne vous flattez pas que je puisse jamais conserver la moindre tendresse pour vous. Rodrigue, pensez-y bien ; vous vous en repentirez.
RODRIGUE
Ah î ne te répons pas toi-même de m'avoir promis une chose que tu ne peux exécuter.
DELMIRE
■ Nous l'allons voir. On ne doit pas se plaindre d'un malheur que l'on s'est attiré soi-même. Donnez-moi la main.
RODRIGUE
Pourquoi ?
DELMIRE
Pour marque de rengagement que vous prenez.
RODRIGUE
La voilà.
DELMIRE
Je promets à Rodrigue de me justifier si bien, qu'il conviendra lui même de mon innocence.
RODRIGUE
Moi... que dois-je vous promettre?
DELMIRE
Puisque je m'engage à te faire avouer toi-même ton injustice, tu dois promettre non seulement de n'aspirer plus à ma main, mais de renoncer pour toujours à mon cœur, d'oublier que tu m'aies connue, de ne plus me regarder, et de ne pas prétendre que je jette les yeux sur toi... Ne vous y engagez-vous pas ?
RODRIGUE
Oui... je m'y engage.
DELMiin-:
lié bien ! Delmire jure d'accomplir sa promess<\
RODRIGUE
Rodrigue jure aussi de remplir son engagement.
En novembre 1659, Molière donna !es^ Prelieuscs Uidicules. Il s'est dé<^iigé ponr
l'heure du canevas italien, mais non de la pièce à tiroir et, demeuré dans le domaine de la farce, a écrit son léger chef-d'œuvre. D'ailleurs, dès la suivante année, le voilà , le 28 mai 1660, revenu avec Sganarelle à son imitation féconde. Sa comédie est tirée de // Rilrallo et a le même sous-titre: Arlecchino corniito per opinione. Mais, à sa coutume, et pour rester lui, il en a usé largement avec son prédécesseur, et c'est un acte seul de la pièce étrangère qui fournit la matière de la pièce française. En cet acte, en effet, nous trouvons Eleonora qui ne veut point épouser le Docteur par amour pour Celio, dont elle perd le portrait ramassé par Camille, femme d'Arlequin. Ce dernier enlève à Camille ce portrait, persuadé que c'est celui d'un galant, et, comme il rencontre Celio qu'il reconnaît pour l'original du portrait, il lui déclai-e avoir saisi son image dans les mains de son épouse. Celio en profite pour croire Eleonora parjure et mariée. Sur la persuasion où, de son côté, se trouve Eleonora qu'elle est traliie par Celio au protit de Camille, elle se résout à épouser le Docteur. Après maintes aventures , l'équivoque se dissipe, comme il il convient : le Docteur de lui-même renonce à Eleonora qui épouse Celio, et
Arlequin garde seul quelques doutes , d'ailleurs infondés , sur la vertu de sa femme. Ce qui ici va être plus caractéristique pour ma thèse que cette imitation de Molière, c'est qu'il tint à la représentation le rôle de Sganarelle , et que , dès cette date, jaloux sans doute de créer un emploi comme Scaramouche, Trivelin, Jodelet, ou tel autre des farceurs ses frères, il se consacre aux Sganarelle, venant en directe voie du Brighella de Lombardie, et dont tour à tour il fera un père, un tuteur, un mari, un valet, un paysan. C'est sous cet habit que l'eau-forte de Simonin nous donne «le vray portraict de Molière», et c'est de même que le représente Brissart. Avec cette double figure d'auteur et d'acteur italien, nous le trouvons dans le Sganarelle du Mariage Forcé qu'il a intercalé comme intermède dans le Ballet du Roij 29-31 janvier 1G64. En un canevas intitulé Arlequin faux-brave^ le héros de la pièce prétend, à la matamore, que nul ne peut lui résister, et, peu après, le parent d'une iille qu'il a séduite le mettant en demeure de se battre ou d'épouser, il épouse bi-avement. Tel en gros sera le Sganarelle franc^ais qui refuse aussi d'épouser, mais [)our cette unique l'aison qu'il tient
a imiler son père et tous ceux de sa race qui ne se sont jamais voulu marier. Pour le détail, Molière imitera un autre canevas où le Docteur et Arlequin disputent à fin de savoir si la forme est antérieure à la matière, — et ce sera la scène admirable entre Sganarelle et Pancrace.
J'avois besoin de souliers. J'entre chez un cordonnier, il m'en donne plusieurs à essayer ; mais tous étaient si courts que la moitié de mon pied n'y enlroit point. J'étois comme ces petites maîtresses qui, pour paroitre avoir un pied en miniature, portent des mules qui couvrent seulement le bout des doigts. Je le fis remarquer au cordonnier, et je lui dis: Maître, ces souliers ne vont pas bien.
— Comment! ils vont à merveille. — Ils sont étroits et courts. — Vous vous trompez, Monsieur, ils sont au con'raire trop longs et trop larges; vous ne les aurez pas portés cinq à six mois, que vous verrez...
— Oui, mais en attendant, ils me blessent. — Non, Monsieur, cela n'est pas possible. — Comment ! cela n'est pas possible ! ils m'estropient. — Non, Monsieur, vous vous trompez. — Sanguédimi ! je sens bien que je souffre. — Non, Monsieur, vous ne souffrez pas... Lassé de l'opiniâtreté de cel homme, je lui dis : Maître Savate, vous êtes un impertinent, entendez-vous; il me répondit que j'étois un sot. Je lui répliquai qu'il étoit un coquin ; il me riposta que j'étois im frippon. Je ne lui parlai plus ; mais je lui donnai des coups de bâton el je pris bravement la fuite. Il ne me suivit pas, mais il envoya après moi ; devinez. — Ses garçons? — Non. — Ses chiens? — Non, une forme. Celle
forme alla plus vile que moi, elle m'attrapa : poiifetéy me voilà avec une tumeur à la tête. Peu à peu cette tumeur grossit, ensuite elle mûrit, ensuite elle creva, ensuite parut la matière ; mais ce ne fui que huit jours après le coup de forme. Ergo, donc, par conséquent, vous voyez que la forme a le pas avant la matière, que je suis un habile homme et que vous n'êtes qu'un âne, vous, Monsieur le Docteur.
Et là aussi il y a un rapprochement à faire avec le Bourgeois Gentilhomme.
Le l()août 1GG4, au témoignage de Loret, les Fascheux donnés chez Foucquet à Vaux, tout d'actualité qu'ils fussent et avec l'auguste collaboration de Louis le Grand , empruntaient foule de détails à le Case Svaliggiale ou gli inierrompinenii di Pantalone, pièce italienne en un acte, à l'intrigue absurde, mais aux personnages sautillants et capricants, dont la joyeuseté verveuse ne pouvait échapper à Molière, imitant d'ailleurs en môme lieu Horace et Régnier.
Lorsque, le 15 février 1GG5, Molière créa Dom Juan^ il était impossible qu'il n'eût pas songé qu'en 1G57 la Compagnie italienne avait joué à Paris // Convivalo di Piel/'a, et qu'il n'eût vu Trivelin lui-môme, remar(juable dans le rôle du valet de Don .luan. Mais se rappelant aussi que rEsi>a-
gne avait fait sa partie dans le concert, et que l'origine de la picL^e dont il tirait le Festin de Pierre était issue de El Biirlador de Sevilla ij Combiba lo de Piedra, de Tirso de Molina, il voulut aussi frapper son public par la vue du tombeau du Commandeur, par cette statue en marche qui accepte l'invitation de Don Juan et qui Tinvite à son tour, enfin par les éclairs de ce feu vengeur qui dévore le libertin, « le grand seigneur mescliant homme. » Ht, dans ce sujet si tragique, cela sera la part de la farce universelle, si je puis dire ; mais on me permettra de croire que le farceur Molière se révèle dans la scène de Monsieur Dimanche, dans le gros bon sens de Sganarelle, comme s'étale le comique de génie dans ce portrait définitif du libertin tournant à Thvpocrite et préparant le Tarlulfe.
Le Médecin Volant avait été la reproduction assez fidèle d'un canevas de la Commedia delfarte intitulée // Medico Isolante, que Molière reprit, encore une fois, pour en faire, en 1GG5, r Amour Médecin, afin de divertir la Cour et le monarque généreux qui lui accordait une pension de sept mille livres avec, pour sa Compagnie, le titre envié de Troupe du Roy. Dans
le canavas italien, Arlequin, déguisé en médecin, sert les amours de son maître avec Eularia qui feint d'être malade, et, pour connaître le genre de sa Tnaladie, il tàte le pouls du père. Pantalon, h cause de la sympathie qui doit l'unir à sa fille. Cette idée, Molière se Tapproprie, ainsi que le travestissement d'un de ses personnages en médecin, — trait et déguisement assez drôles et dignes de la farce, de cette farce à laquelle est habituée le public, et que le public réclame, puisque nous savons tous que, pour faire accpter son Misanthrope, il filt contraint de dorer la pilule avec son Médecin malgré luij qui réédite les plaisanteries vieillottes du Médecin Volant et de V Amour Médecin, telles que refuser l'argent et le prendre en tendant la main par derrière, favoriser l'enlèvement d'Eularia, berner le crédule et trop aimant Pantalon.