LÉANDRE
Mais qu'est-ce que tout cela veut dire?
Absolument rien du tout. M. Léandre persiste encore dans son ancien dessein ; alors, suit le
troisième acte. On donne un décret contre la personne de M. Léandre. Ses parents le voient avec plaisir mettre en prison, et ne lui fournissent, aucun secours; ce qui fait qu'après avoir été renfermé, et après avoir chanté longtemps cou-cou. sa nouvelle passion commence à s'évanouir. Alors M. Léandre fait appeler ses parents et leur dit, les larmes aux yeux :
(Il se jette à genoux)
« Ah ! mes chers parents ! ma maladie est passée, je vous demande très humblement pardon. Je me détermine à prendre la fille de M. Léonard. »
Là-dessus, M. Léandre est mis en liberté, et ses noces se font le même jour. Si Monsieur n'est pas curieux de tout ce tracas, il peut se marier d'abord sans toutes ces cérémonies.
L'influence de l'Italie fut telle sur notre Molière que l'on pourrait facilement retrouver dans son œuvre des traces marquées du Decameron de Boccace. Et par exemple, — car ceci nous entraînerait trop loin, — la 10e Nouvelle de la IIe Journée qui nous montre Ricciardo di Chinzica ayant épousé Bartolomea avec une disproportion d'âge qui prête à de graves inconvénients, a compliqué son intrigue de cette histoire de Turcs masqués comme ceux du théâtre de Délia Porta de la Commedia <lell'arte,ei que nous voyons dans le Bourgeois Gentilhomme. Elle contient aussi un
rôle de jeune homme qui se présente successivement sous deux habits différents pour jouer deux rôles et que, comme procédé tout au moins, nous retrouvons dans les personnages du Covielle de ce même Bourgeois Gentilhomme, du Sganarelle du Médecin Volant, et de la Toinette du Malade Imaginaire.
Les sujets sont analogues, la méthode artistique semblable. « Molière s'était, — dit M. Ant. Benoist, dans Molière et ses Prédécesseurs, — approprié les procédés de la Commedia delïarte, ses jeux de scène, ses lazzis ; c'est à elle qu'il paraît avoir emprunté le tour particulier de son dialogue, cette habitude de développer les effets comiques, cet acte de faire rendre à une situation tout ce qu'elle contient. » Les étrangers ont bien vu cela. Tiraboschi, dans sa Storia délia lilleralura ilaliana, dit en propres termes : « Molière a tellement tiré parti des comiques italiens que, si on lui reprenait tout ce qu'il en a emprunté, les volumes de ses œuvres ne seraient pas en si grand nombre. » Et W. Schlegel, dans son Cours de littérature dramatique, affirme qu'« il ne laisse pas de s'approprier des formes comiques imaginées chez les étrangers, et en particulier
«•elles de la bouffonnerie italienne. » Ce sont là opinions suggestives, à laquelle je veux ajouter celle de M. G. Lanson : « La farce est logiquement, comme historiquement, la source de toute la Comédie de Molière. » D'où il est aisé et nécessaire de\ conclure que notre grand comique est tout| simplement un farceur aux imitations | géniales. En outre, le genre italiano-français du Ballet fournissait matière à cette imitation ; et V. Fournel, à son tour, constate dans sa Comédie au XVIIe siècle que « Molière a écrit dix comédies-ballets et touché plus d'une fois à l'opéra. » J'ai dit plus haut que « les boutades, bouffonneries, mascarades », avaient fort diminué sous Louis XIV. Plus grave avec lui, les burlesques libertés du Ballet s'étaient seulement conservées dans la petite Cour de Gaston d'Orléans au Luxembourg; et notre homme « avait probablement mis la main, — si nous en croyons encore V. Fournel, dans son Histoire du Ballet de la Cour, — à un certain nombre de ces œuvres, soit lors de ses débuts, soit dans le court espace de temps qui s'écoula entre son retour à Paris et la mort de Gaston. » Déjà, en 1G54, Molière avait composé le Ballet des Incompatibles, représenté à Montpellier devant
le prince de Conti. Rien de trop hypothétique, par suite, à admettre que le Ballet italien ait eu une influence marquée sur le théâtre de Molière, et rien de plus certain ({lie l'introduction des intermèdes, chants et danses, sérieux ou burlesques, dans sa Comédie. A partir des P relieuses Ridicules, on peut constater cette tendance. Un ballet, la Déroute des P relieuses, dansé en 1651), n'est pas étranger sans doute à la plupart des pièces de tîiit genre qu3 Somaize, l'abbé de Pures, de la Forge et dix autres ont dirigé contre les caudataires de l'Hôtel de Rambouillet. C'est là peut-être que Cathos a trouvé « cet almanach » qu'y débitent des colporteurs et sur lequel elle va «■ marquer sa journée comme une journée bienheureuse » ; là peut-être qu'elle a pris son aversion pour « l'engagement conjugal », selon la mode coutumière des précieuses qu'a enregistré mon Saint Evremond dans le Cercle. Plus tard, Molière remarquera, — il nous le dit dans la Princesse cïElide, — que « la pluspart des femmes se laissent prendre par les oreilles ; elles sont causes que tout le monde se mesle de musique et que l'on ne réussit auprez d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait entendre. >>
De là son désir « d'apprendre a chanter comme les antres », — lisons les Italiens. — Mais les femmes prisent autant la danse que le chant, et Louis XIV est femme par ce côté. Et c'est pourquoi dans les Fascheux « le dessein estoit de donner un ballet aussy ; et, comme il n'y avoit qu'un petit nombre choisy de danseurs excellents, on fut contrainct de séparer les entrées de ce ballet, et l'advis fut de les jeter dans les èntr'actes de la Comédie... C'est un mesîangequy est nouveau pour nos theastres..., et tout le monde l'a trouvé agréable... » Je ne disconviendrai point que cette vieille nouveauté ait plu ; car de me faire penser qu'en cette matière Molière fut un innovateur, je n'ai garde, en dépit de sa prétention. Mais ce n'est pas le lieu de la discuter. En tous cas, on peut suivre la progression de ces éléments divers à partir des Fascheux, où paraissent et disparaissent seulement « des joueurs de mail, des curieux, de petits frondeurs, des savetiers, un jardinier, deux suisses, quatre bergers », jusqu'à la gigantesque et homérique bouffonnerie du Malade Imaginaire.
Dès le Mariage Forcé, la danse des Egyptiennes est un emprunt. Le Ballet de la Nuict décrit les hommes munis de
tambours de basque et les femmes en robe rouge sans taille, coiffées d'un mouchoir à deux queues pendantes, et escamotant des œufs. A leur danse se mêlent des chants dans la pièce de Molière, et non le chant d'un quelconque acteur comique fredonnant un couplet, mais celui de la basse Destival interprétant la musique de Lulli. Quant aux danseurs , ils étaient conduits par Louis XIV lui-même. C'est également Lulli qui mit en musique les intermèdes de la Princesse d'Elide, et Destival de même qui tint le rôle chanté d'un Satyre. Notons d'ailleurs que cette comédie-ballet a pris force détails à la comédie italienne intitulée Bitrosia per jRitrosia et que l'Amour Médecin réunissait la danse au chant.
Le Ballet des Muses, ■« l'un des plus importants, non seulement par les dimensions, par les personnages qui y dansèrent , au nombre desquels figuraient le Roi, Madame, Mesdames de Montespan, de la Vallière, etc., par le succès extraordinaire qu'il obtint et qui se prolongea longtemps, mais encore par l'intérêt et la variété des spectacles divers qu'il réunit dans son cadre, par la multitude des acteurs qu'il mit en jeu, enfin par les additions et
les transformations qu'on lui fit subir », permit à Molière d'intercaler Melicerte, la Pastorale Comique, sorte d'opéra-comique où l'on entend un ténor outre la basse, et le Sicilien qui, en plus des divertissements, contient des duos et des ariettes. Robinet, dans sa Gazette, a constaté l'addition heureuse de la Pastorale d'abord,
Le Ballet fut des mieux en train, Meslangé d'une Pastorale Qu'on dit tout a faict joviale, Et par Molière faicte expiez,
puis de la Scène des Mores, première ébauche du Sicilien, imité du Cabinet, canevas italien.
Molière a fini par tellement développer sa Comédie dans le sens des intermèdes que M. Font, dans son Essai sur Favarl et les Origines de la Comédie mêlée de chant, a pu tenter, sans trop de témérité, de faire de lui l'initiateur en France de l'Opéra né en Italie, et que Fournel a repris le mot. Il y a excès dans une conclusion aussi absolue, mais on avait quelques raisons d'y arriver ; car « l'opéra absorbera les comédies-ballets et bénéficiera des goûts développés par Molière. » Ce que je reliens, c'est combien notre
comique a imité de près un genre dont il adopta certains détails. Ne serait-ce pas dans ce Ballet de la Nuicl dont je viens de parler qu'il aurait trouvé son Amphitryon ? Le dessinateur qui a illustré cette œuvre reproduit un Amphitryon avec la physionomie d'un Sganarelle et un Sosie en casaque de valet, semée de rondes plaques multicolores.
C'est dans le Divertissement de . Chambord que sont intercalées encore les scènes bouffonnes de Monsieur de Pourceaugnac et dans le Ballet des Ballets celles de la Comtesse d'Escarbagnas. Il n'est pas jusqu'aux noms et aux emplois, tels la Dorimène du Bourgeois Gentilhomme, cette aventurière de haut vol, que nous ne rencontrions dans les Ballets, notamment dans V Oracle de la Sibyle de Pansoust, ou le Momon de VEslourdy qui ne soit tiré peut-être des Folies du Caresme Prenant.
Ainsi éclairons-nous, que je crois, l'œuvre de Molière et ses sources, comme on dit. Mais je dois ajouter telles inventions burlesques de situation ou de style de ses prédécesseurs et de ses contemporains plus ou moins célèbres que Molière a transposés de façon que Chapelain dont personne ne peut nier l'esprit critique écri-
vait : « L'invention de ses meilleures pièces est imitée... » Voyez combien V Avare doit aux Esprits de Larivey. Et ici limitation est même double, car le florentin Pietro Guinti, que nous connaissons sous son pseudonyme transparent de Pierre Larivev, adaptait lui-même l'Aridosiode Lorenzino de Médicis. Ce grippe -sous sans entrailles, «ce viel taquin,» ayant à la place du cœur une bourse, entre tous maussade et dupe de sa propre avidité, ce maître dont se jouent ses serviteurs, ce père objet du mépris repréhensible, quoique justifié, de ses enfants qui se comportent fort mal, n'est-ce pas Harpagon «tout craché?» Le monologue de Severin, — farce tragique, — n'a-t-il pas à peu près la même expression que celui du même Harpagon? « Seeourez-moy, je vous prie, je suys mort, je suys perdu ! Enseignezmoy quy m'a desrobbé mon asme, ma vie, mon cœur et toute mon espérance ! Que n'ay-je un licol pour me pendre ; car j'aime mieux mourir que vivre ainsy...» Et serait-il téméraire d'avancer que Molière a pris aussi à Larivey le nom qu'il a rendu proverbial de Monsieur Josse? Ne pourrait-on pas faire de semblables remarques avec les Contens de Turnèbe, où
bien des scènes préparent quelques traits burlesques des Pretîeuses Ridicules et dont le Rodomont dont j'ai parlé est assurément un des ancêtres du Jodelet de cette pièce, vantant avec la même morgue grotesque ses campagnes et finalement bafoué et bàtonné comme le Capilan?
Le joli scepticisme de Montaigne uni à sa satire gauloise ne pouvait laisser indifférent notre grand farceur national qui avaii été l'élève de Gassendi, et il serait facile de relever telles inventions burlesques et réflexions comiques qu'il a transposées «les Essais sur la scène. Trouvezvous rien de plus bouffon que « d'assigner » sous le couvert d'Aristote, les enfants à leurs pères d'après la ressemblance ? Et connaissez-Vous dans les plaisanteries de Molière contre les médecins quelque chose qui dépasse les quarante pages pleines où Montaigne les déchire en son II" livre. Ne serait-ce point là que Molière aurait vu les reproches à faire adresser à ses confrères par le Filain de V Amour médecin; là qu'il aurait pris l'inspiration de la lre scène du III" acte de Dom Juan et la conversation de Sganarelle et de Géronte dans le Médecin malgré lin/.
Molière a joué sur son théâtre la Sœur
de son ami Rotrou, et la scène d'exposition de cette pièce a servi assurément à l'exposition des Fourberies de Scapin.
Sylvestre, dans une analogue situation, arrête le récit d'Octave de même qu'Ergaste suspend la narration de Lélie ; la turquerie de ce même Ergaste, empruntée, aussi bien qu'à Rotrou, à l'Italie et à nombre d'auteurs de ce temps, est pour quelque chose dans le latin du Sganarelle du Médecin malgré luy, et dans le turc « quy dit beaucoup en peu de paroles » du Covielle du Bourgeois Gentilhomme ; et la dernière scène a bien pu donner leur mouvement à celles entre Marinette et Gros René du Despit Amoureux.
Il a lu les Galanteries du Due d'Ossonne, et, dans /' Eseole des Maris, tirant un détail intéressant de ce qui fut un des ressorts de l'œuvre de Mairet, il a fait coucher ensemble Isabelle et Léonor, comme Emilie avec Flavie. Il a lu la Dame (f Intrigue de Chappuzeau pour y prendre le trait de Géronte content d'épouser une fille pauvre, parce que
Un grand dot est suivi d'une grande arrogance,
et le transporter chez Harpagon qui « taschera de regagner cela sur autre chose»;
et pour lui emprunter peut-être, sinon à Plaute, la façon d'examiner les deux mains de la Flèche ; et aussi l'équivoque entre la lille et la cassette , qu'avait employée, comme moyen burlesque, le valet Philipin. lia lu du même Chappuzeau l'Académie des Femmes et, dans son Escole des Femmes, a reproduit entre Arnolphe, Alain et Georgette la scène entre Hortense, Alix et Guillot.
Il a lu la Belle Plaideuse de Boisrobert « quy auroit du porter le capot de Jean Farine », et la scène entre Ergaste et Philipin est à peu près reproduite dans V Avare entre Cléante et la Flèche. On' y voit aussi Amidor, dans lequel les contemporains ne laissaient pas de reconnaître le président de Bercy, reprocher à son
[ils
jusqu'à ses plumets qui volent sur sa teste ;
et, prêteur honteux comme le sera Harpagon,
. . . jusques a son sang il es tend son usure
dans la scène où le père et le fils en présence se disent leurs vérités respectives. Philipin présente de même un Mémoire
dans le goût de celui de la Flèche, et « les guenons, les perroquets, les canons », qui doivent compléter la somme empruntée, se peuvent assurément rapprocher « du pavillon a queue d'une bonne serge d'Aumale rose-seiche . . . , de la tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macé, de la grande table en bois de noyer. . . . des trois gros mousquets, des crocodiles empaillés et du luth de Bologne. . . »
Molière a connu la Comédie des Proverbes de cet original de Cramail, — que j'ai présenté libertin et farceur sous ce nom, gouverneur orthodoxe et royal du comté de Foix sous celui de Carmain, — et il n'a pas hésité à lui emprunter des traits dont il a su faire si bon usage. Il n'a guère eu besoin de chercher ailleurs les réponses de Madame Jourdain, ni autre part que dans le Pédant Joué de Cyrano la façon de faire passer pour fou un homme dont les protestations paraissent une affirmation de la folie, comme dans Monsieur de Pourceaugnae; et aussi le passage de l'Escole des Femmes où Horace choisit précisément Arnolphe pour confident de chaque ruse dont il a été victime de la part d'Agnès ; et aussi la supercherie grâce à laquelle Corbinelli persuade à Granger que son fils
Chariot est mort et qu'il prêtera au Mascarille de son Estourdy ; et surtout le « Que dyable alloit-il faire dans ceste galère?» des Fourberies de Scapin.
Molière a étudié les Nouvelles de Scarron et de très près suivi dans VEscole des Maris la donnée, et même des détails de la Précaution Inutile en laquelle le grenadin Don Pedre expose sa théorie matrimoniale « d'aymer bien plus pour femme une layde qui fust fort sotte qu'une belle quy ne le fust pas », — ce qui inspirera à Arnolphe cette recommandation aux dames du petit couvent où il a placé Agnès d'employer tous leurs soins
Pour la rendre idiote autant qu'il se pourroit.
Grâce à sa Comédie des Comédiens, le sieur Gougenot de Dijon, — auquel par parenthèse Scudéry n'eut pas la moindre pudeur de prendre son titre, — est bien sans doute pour quelque chose dans la 3e scène du IIe acte du Bourgeois Gentilhomme, et la comparaison s'impose d'une part entre Gaultier et Boniface disputant sur les mérites respectifs « de la robbe et de l'aulne » et mis d'accord par le Capitaine, et d'autre part entre les maîtres
d'escrime et de danse vantant chacun leur art au préjudice du voisin et rabroués si fort par le maître de philosophie.
Molière a lu aussi les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin ; et le passage où Bélise dans les Femmes Savantes s'emporte à propos du mot « chimère » employé par Chrysale n'est sans doute qu'un ressouvenir de la colère grotesque de Mélisse, l'amante imaginaire d'Alexandre le Grand roi de Macédoine ; dé même qu'il a mémoire, en la querelle de Vadius et de Trissotin, de l'infatuation risibled'Amidor :
J'auroye une statue en la place publicque.
Il a lu le Parasite de Tristan L'Hermite, et s'est rappelé le vers de Fripesauce :
Il a volé le cœur a qui volait le sien,
pour en tirer avec développement le madrigal de Mascarille, qu'ont trouvé aussi de bonne prise et d'excellente préciosité, Sorel, Malleville, Saint-Amant, Mademoiselle de Scudéry, Furetière, le Pays, Ménage et même Corneille, et qu'Alexandre Dumas s'est cru obligé de rééditer de nos jours.
11 a lu la Désolation des F Houx de Cheva-
lier, celui de ses ennemis qui le drapa dans les Amours de Calotin, et a très vraisemblablement puisé dans la scène entre Plumeseiche et Guillot l'idée première des scènes où Monsieur de Pourceaugnac résiste <( à l'apothiquaire, aux musiciens et aux matassins», qui lui offrent «le petit clystère bénin » que l'on sait.
Ces emprunts, ces additions, ces imitations ont pu paraître justifier les auteurs des libelles d'avoir lancé contre Molière les attaques que j'ai rapportées. Le Dieu d'ailleurs n'en a pas moins poursuivi sa carrière. Mais de toutes les injures que la sottise a inspirées unie à la haine, je ne veux tirer que cette conclusion, à savoir que Molière a été le plus illustre des farceurs, et par suite le premier des poètes comiques. Oui certes, arrivé au plus haut point de sa gloire , maître incontestable de la scène, longtemps après le départ définitif des troupes et compagnies transalpines, après avoir été Mascarille, il a tenu à rester le Sganarelle de la Commedia dell'arte, et des bouffons du Pont-Neuf, et de l'Hôtel de Bourgogne ; et il a mêlé génialement les deux écoles. Il a usé sans remords des pièces à tiroir des uns et des burlesqueries des autres ; il n'a pas mon-
tré plus de scrupules à l'égard de toutes les œuvres sur lesquelles s'est porté son œil de «contemplateur». 11 a été jusqu'à s'inspirer des données de ces pièces qu'on rencontrait d'un bout à l'autre de la France qu'il avait en tout sens parcourue, en
Lisant quy sont du Nord et quy sont du Midy,
et que les troupes de campagnes jouaient chacune à sa mode ; qui souvent n'étaient pas plus écrites que les canevas italiens ; dont les acteurs respectaient sans doute à peu près le sens , mais dont le dialogue variable était abandonné à leur verveuse fantaisie. Il a plagié le Vilain Mire et Rabelais qui place à Montpellier « la moralle comédie de celluy qui avoit espousé une femme mute », pour son Médecin malgré huj ; et la Farce des Quiolards pour son Bourgeois Gentilhomme ; et aussi le répertoire de VAbbas Cornardarum d'Evreux ; et celui des Scala, des Fiorelli et des Barbieri ; et de même les énormes farces des Tabarin, des Gaultier Garguille, des Turlupin;et encore tant d'autres bouffonneries parmi celles qui n'ont pas été imprimées, mais qui étaient en si grand nombre et que pleure Ed. Fournier, dans son Histoire de la Farce... Et pour justifier les
auteurs des libelles d'avoir lancé contre lui leurs attaques, il a pris ailleurs encore et à pleines mains, plagiaire certes, mais comme Plaute qui pillait Aristophane , comme Térence qui pillait Ménandre, comme Corneille qui pillait Sénèque, Lucain, Montaigne et Guilhem de Castro, comme Racine qui pillait Sophocle et Euripide, comme Musset qui pilla Byron et Pulci, comme tous les jardiniers qui imitent tous ceux qui, avant eux, « ont planté des choux. »
Mais Molière volant les Grecs, les Latins, les Italiens, les Français, était Français avant tout par son génie, — et voilà le « sans dot » auquel il n'y a rien à répondre et le a tarte à la crème » qui vous ferme la bouche, — et aussi par tant de qualités personnelles comme cet amour de l'actualité, de la note que nous nommerions aujourd'hui « boulevardière » et qui est si bien dans la tradition de notre race. Rappelons-nous les allusions qu'il fait à la littérature romanesque , ses railleries de la C le lie, du Grand Cyre, de la Carte du Tendre, des sentimentalités de tout ordre, des préciosités de tout poil ; les attaques contre les livres soi-disant moraux et pieux : les Quatrains de Pibrac, les Ta-
bielles du conseiller Mathieu, le Guide des Pécheurs; l'acharnement qu'il montra contre les pédants ; les écrivains jetés vifs sur la scène : Cotin à peine déguisé, Boursault nommé dans l'Impromptu de Versailles; les acteurs imités sur le théâtre, comme dans une de nos Revues de fin d'année, — car Molière est éternel : — Montfleurv, Beauchasteau , Béjard, du Croisy, Hauteroche ; les éloges adressés à Corneille, à Lulli, dans les Fascheux ; à la Fontaine, dans le Malade Imaginaire ; le libraire Barbin chez lequel aura lieu le duel littéraire entre Vadius et Trissotin des Femmes Savantes; Petit-Jean, le traiteur de Limoges, dans Monsieur de Pourceaugnac ; Gareau, le maquignon, Dricart, le piqueur, dans les Fascheux; les solennités de l'époque notées : la naissance du Dauphin, dans VEscole des Maris, et la venue d'un ambassadeur turc à la Cour, dans le Bourgeois Gentilhomme ; les réjouissances signalées : la foire Saint-Laurent, dans I Amour Médecin ; les guerres l'appelées: celle d'Artois et des Flandres, dans les Prelieuses Ridicules ; l'allusion à la Révolution de NapLes, dont en 1047-48 le célèbre Masaniello fut le chef, dans V Avare; ou encore celle aux dissensions
qui existaient entre le Grand Turc et la République de Venise , que Frosine se fait fort de réconcilier ; l'Edit Royal pris contre la confrérie du Très Saint Sacrement, dans le Tartuffe.
Quant aux scènes de farces, Molière en a placé un nombre incalculable dans son théâtre, farces françaises d'inspiration et d'allure qui le rattachent à nos farceurs nationaux : les glou-glou de la bouteille de Sganarelle ; la table du Tartuffe que représentait et popularisait déjà la gravure dans l'édition de 1669 ; la lanterne de Sosie ; les enlèvements par les corsaires et les fameuses côtes barbaresques ; l'excessive et précautionneuse ladrerie d'Harpagon ; les instruments de torture de Monsieur de Pourceaugnac ; les turqucries du Bourgeois Gentilhomme et les pantalonnades du muphti, — empruntées d'ailleurs, je l'ai dit, aux Disgrâces d'Arlequin; — le sac de Géronte, — pris à la Francisquine de Tabarin ; — la belle chambre à alcôve et les scurriles quipropos de la Comtesse d'Escarbagnas ; le mémoire de M. Fleurant, si parfaitement édulcoré de civilités officinales ; la cérémonie du Malade Imaginaire; les fourberies des Mascarille, des Sbrigani, des Scapin, des Frosine; les vanités des
Trissotin, des Vadius ; les stupidités des Géronte.
Insistons un instant sur le Bourgeois Gentilhomme. Voyez-vous le farceur non seulement dans les scènes auxquelles j'ai fait allusion et que les soi-disant gens de goût, — même de. notre époque, — traitent d'imbéciles avec les « se te sabir», et les « ioc, ioc, ioc », et les pirouettes et les salamalecs, mais encore dans cette mystification de Monsieur Jourdain, et aussi de toutes les « paillasseries » qui faisaient croire à Boileau que « Molière, ami du peuple, escrivoit pour le parterre. » Non, il n'écrivait pas pour l'esbaudissement du peuple, mais était bien le farceur de la Cour ; car le Bourgeois fut fait à Chambord pour le divertissement du Roy et ne fut représenté à Paris que six semaines plus tard.
Quant aux farceurs proprement dits. — si l'on peut ainsi parler, — et Ton entend bien que je veux signifier en même temps que les acteurs ces auteurs burlesques capables du « gros comique » qui constitue essentiellement les bases de la Foire, — il y faudrait plus qu'un volume. Les « Arlequinades » françaises ont également fourni à Molière bien des « petites drosleries »
qu'il a semées au cours de ses œuvres. Il a eu à faire « large picorée » chez ce farceur de notre race « quy avoit représenté les friponneries des praticiens, les contorsions des femmes, les fourberies des banqueroutiers, les impertinences des bourgeois », et trouvé tant de sujets de satire. Et, en effet, on rencontre le thème de cent brocards des Preiieuses Ridicules dans cette tirade sur « les femmes qui se font une mode de langage comme d'habits, et quy aiment la nouveauté dans les mots comme dans les estoffes et ont un jargon pour chaque saison »; on retrouve dans Harpagon l'avare régalé par tous ses parents et leur rendant leurs invitations aux frais de ses amis ; on reconnaît maître Jacques dans le serviteur de ce même avare, « auquel il donne trois ou quatre fonctions » ; l'Agnès de VEscole des Femmes pourrait bien être la jeune parente de cette provinciale naïve au delà de toute invraisemblance, et « quy fera son mari malheureux sans sçavoir ce qu'elle aura fa ici. »
Et donc, le vrai Molière sera bien exactement celui du tableau de la Comédie Française, où il marche au milieu des farceurs illustres, italiens et nationaux, avec,
au second plan, Jodelet, Poisson au premier, et lui-même, « calme et digne, debout à la gauche » de la toile. René Delorme. qui a consacré toute une étude à cette composition, n'a pas manqué de blâmer les écrivains qui se sont élevés contre le peintre, ayant l'air de confondre ainsi le grand Molière et les farceurs de son temps. Le tableau qui le montre contemplant ses prédécesseurs et ses émules avec sérénité est « la suite chronologique qu'avait esquissée Palaprat, aux soupers du florentin Vario », et Aug. Vitu n'hésite pas « à l'attribuer à ce Vario, — le peintre Antonio Verrio, — ami de Scaramouche et de Molière. » L'hypothèse est parfaitement admissible, mais la certitude demeure de l'union consacrée des farceurs des deux pays. Dans la conclusion de son ouvrage sérieux, encore que confus et mal ordonné, les Comédiens Italiens à la Cour de France, A. Baschet affirme que « Andreini, Gabrieli, Barbieri furent les maîtres véritables de ceux là même qui ont charmé le génie naissant de notre Molière » ; Marmontel avait constaté que, au xvmc siècle, on mettait les chefs-d'œuvre de ce dernier sur la même ligne que les travestissements de la Comédie Italienne; Ed. Fournier, dans
son Histoire de la Farce et de la Chanson qu'il a placée en tète de son édition des. Chansons de Gaultier Garguille, soutient la même thèse en ajoutant que « on n'a fait grâce à Molière que de deux choses : le nom de guerre et le costume », mais que « il est sur le plain pied de l'égalité bouffonne » ; et le Moliériste cette chapelle ardente, érigée pieusement en l'honneur de notre comique national , a su jadis reconnaître, sous la plume d'un de ses fervents, le Vitu que j'ai cité, « l'illusion respectable dans son principe, mais trompeuse dans ses déductions, qui nous porte à n'apercevoir Molière qu'à travers la fumée de l'encens et l'auréole de la gloire. »
Pour moi, cette illusion est évidente et néfaste, et j'ai tenté de remettre Molière en son lieu, textes de Molière à la main. Mais je ne suis point fâché de m'abriter derrière les Moliéristes à l'heure où, pour certains, j'ai l'air de diminuer Molière; car je sais trop ce que valent les opinions hargneuses des sots, et j'ai gardé l'ineffable souvenir d'un de ceux-là qui me lit une publique querelle de farceur allemand sous le prétexte que j'avais imprimé que Molière avait commis un plagiat en copiant
presque mot pour mot « la scène de la galère » dans mon brave Cyrano.
Faudrait-il aux érudits d'autres garants, et quels autres ? Dans le Secrétaire Incongneu, paru éh 1671 à Amsterdam. Barthélémy Piélat, pasteur protestant orthodoxe, né en 1640 à Orange, écrivait : « Outre que Molière a l'avantage de recréer et satisfaire la Cour la plus belle et la pins spirituelle de tout l'Univers, ny le titre sons lequel il travaille . ny la posture sous laquelle il débite ce qu'il l'aict, ne diminueront jamais parmy les honnesles gens l'estime qu'on doyt avoir pour ses Ouvrages, ny le respect qu'on doyt rendre a sa personne. » Serions-nous au XXe siècle moins tolérants? Et de ce que ce farceur imita Scaramouche, serons-nous offensés ? Victor Hugo a laissé une éclatante apothéose de Molière considéré au même point de vue, je veux dire de farceur génial ; et rien de pins splendidement exact que cette fantaisie des apothicaires, ce balada balochonon des mamamouchis, ce débridé du muphti, ces satires, ces médecins, ces avocats dansants, et tout ce que M. Catulle Mendès appelle « la farce homérique, rabelaisienne, surhumaine. »
Pour ma part, je conclus en affirmant
qu'il n'est rien de déshonorant dans la posture que je veux donner à Molière, en dépit de la littérature officielle qui en est encore encore à prendre chez Boileau son mot d'ordre ; qu'avoir « allié Térence a Tabarin » me paraît ne mériter — bien au contraire, — nul reproche ; que « le sac de Scapin » ne me gâte aucunement les pages profondément graves du Misanthrope, non plus que les hardiesses du Tartuffe et de Dom Juan; qu'imiter les Italiens et hériter des farceurs, mêler des ballets et des mascarades à ses pièces ; qu'être capable de cette variété merveilleuse est peut-être le comble de l'art ; enfin, que celui-là est le maître souverain du rire qui l'a poussé assez loin pour en faire, quand il l'a voulu, jaillir le drame. Créer en France la Comédie en synthétisant tous les efforts de ses devanciers et reprendre la tradition qui s'était perpétuée depuis les premiers suppôts de la basoche jusqu'à Gaultier Garguille et Tabarin; la distinguer ensuite delà satire, cette trop directe censure et trop personnelle, de la farce proprement dite, qui n'est qu'une incomplète ébauche ; passer de l'intrigue ancienne, imaginative, pleine de surprises et d'imbroglios, au caractère qui juge, après une patiente analyse, les cœurs
et les esprits; donner ainsi une salutaire évidence aux vérités morales; «faire un choix, — comme le dit encore M. Ant. Benoist, — là où ses prédécesseurs avaient tout pris pêle-mêle »; avoir eu le sentiment de la réalité qui lui a permis les transformations les plus heureuses des emplois encours; tout cela a été le rôle et le luit de Molière. Et, en le remplissant, ce farceur aurait déjà fait assez pour l'art immortel et pour son éternelle gloire, quand bien même il ne nous eût pas laissé, par surcroît, dans son incontestée universalité, des types qui font partie — tels Harpagon, Tartuffe, Don Juan et dix autres — du patrimoine national.
L'Homme
Né le 4 décembre 1595, d'un père, Sébastien, notaire au Châtelet, et de Jeanne Corbière, fille de Michel, ami particulier de Ronsard, Chapelain descendait d'une bonne famille de Tréguier, en basse Normandie. Un cadet de cette maison avait honorablement servi sous François Ier; il se inaria et s'établit dans la Beauce. De son père, Chapelain tira les qualités pratiques qui font l'administrateur prévoyant, l'homme d'affaires ponctuel, mais de sa mère, qui avait fréquenté les romanciers et les poètes et qui rêva pour lui la gloire de Ronsard, il tenait une autre nature. On lui donna la plus belle éducation. Un précepteur fut choisi pour lui aux Carmes — Rillettes, puis il fut mis en pension chez Frédéric Morel, doven des lecteurs du roi.
l'iiommi: 23
Concurremment avec les leçons de ce maître, il suivit les cours de Valens au Collège Montaigu et de Nicolas Bourbon au Collège de Cluny. Il alla enfin faire sa philosophie au Collège de Lisieux. A la connaissance approfondie du grec et du latin, il ajouta «la connaissance assez exacte des langues italienne et espagnole » qu'il cultiva toute sa vie, comme les honnêtes gens de l'époque, et « eut pour l'histoire sa principale inclination.» Son portrait a été gravé par Nanteuil en 1655 et mis en tête de l'édition in-folio de la Pucelle. Voici la description qu'en fait Th. Gautier: « Le front est élevé, mais un peu large : les extrémités des sourcils serrent de près l'angle externe des yeux...; les paupières sont molles et diffuses, le regard est triste, un peu éteint..., le nez majestueux...
Quant à la bouche, elle est très fine à la lèvre supérieure, plus grasse à l'inférieure... Une grande perruque... ample, ondoyante. . . Une petite calotte couvre le haut du crâne... Un manteau de couleur sombre se drape sur l'épaule avec noblesse et simplicité.» Quant au moral, Chapelain s'est chargé lui-même de se décrire avec son habituelle et naïve bonne foi. « C'est un homme qui fait une profession exacte d'aimer la vertu
sans interest... Son génie modéré... s'est renfermé dans le dessin du Poème héroïque qui occupe sa vie... On passe volontiers par son avis pour la manière dont il se faut prendre a former le plan d'un ouvrage d'esprit , de quelque nature qu'il soyt. . . Son caractère est plutost de j udicieux que de spirituel, surtout il est candide et comme il appuyé toujours de son suffrage ce qui est véritablement bon, son courage et sa sincérité ne luy permettent jamais d'avoir de la complaisance pour ce quy ne Test pas. »
D'abord précepteur du baron de Pec, dernier fils du marquis deVardes, auquel il avait été présenlé par l'évèque de Laon, Mgr de Sourdéac, Chapelain, par l'intermédiaire de Mgr de l'Aubespine, évêque d'Orléans, entra chez « le grand prevost, comme précepteur de MM. de la Trousse, ses tils », ainsi que nous l'apprend Tallemant. Il resta toujours l'ami de la famille cl nous le voyons, par une lettre du 28 juillet 1635 adressée à M. de Lionne, recommander le second lils de son ancien élève, François le Hardy, sieur du Fay. Plus tard, il fut le maître de Mme de Sévigné, qui l'aimait beaucoup, tout en ne lui ménageant pas les critiques, notamment dans
une de ses lettres à Bussy. En 1632, le comte de Noailles offrit à Chapelain le secrétariat général de l'ambassade à Rome, à laquelle il venait d'être nommé ; mais, l'offre ayant été accompagnée de conditions humiliantes, il crut devoir la refuser: « ... Il se reservoit la liberté de me destituer et de me renvoyer, si mon service ne luy plaisoit pas ; il rayeroit le titre de secrétaire de l'ambassade sur toutes les lettres où il se trouveroit escrit, et il ne vouloit point que j'envoyasse de lettres qu'il n'eust
vues » (Lettre de mai 1633). Tallemant
à constaté en ces termes le refus de Chapelain : <(Ce M. de Noailles lui ayant faict une brutalité, Chapelain le planta là, dont l'autre pensa enrager. » Maynard fut alors attaché à l'ambassade, « mais n'eut aucun titre officiel. » La même année, Chapelain entra en possession de la charge et du titre de Conseiller et secrétaire du Roy. Il fait allusion à cette nomination dans une lettre à Godeau du 20 octobre 1636. II habitait alors chez M. Faroard, procureur du Parlement, une maison sise rue des Cinq- Diamants, près de Saint-Josse, qu'il occupa durant une grande partie de sa vie.
Chapelain eut de nombreux amis. Citons la Reine de Suède, qui lui envoya son
portrait; Mmes de Clermont d'Entraigues, mère et filles, auxquelles il envoyait en leur château de Mézières près Dreux, de fades épîtres , Aux Aymables Bergères, Druydes, Célédée, Diane et Philis. Reçu chez le duc de Longueville, il y devint rapidement non seulement le poète, mais presque le bibliothécaire, — car le duc Henry tenait de son aïeul du xve siècle, le duc Charles, l'amour des beaux livres, — et aussi l'ami. Dans sa lettre à Balzac du 20 octobre 1637, on constate la réelle affliction que lui causa la mort de la première femme du duc. Quant à la seconde, la spirituelle Anne-Geneviève de Bourbon, on connaît son mot, au moins malicieux, sur la Pucelle : « C'est parfaitement beau, mais mortellement ennuyeux. » Aurait-elle préféré par hasard à ces nobles alexandrins, qui vantaient l'ancêtre et le plus illustre représentant de la race, l'hebdomadaire Recueil Historique en dizains familiers de ce Loret auquel sa belle-fille servait à la fois de Muze et de trésorier payeur? Hôte de la Marquise de Rambouillet dont il fréquenta la chambre bleue, il y connut naturellement Julie d'Angennes, Montausier, Mme de Sévigny, qu'il appelle « ma très chère », Mllc Paulet à laquelle il dédia
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sa fantaisie poétique Récit de la belle Lionne au Ballet des Dieux, longtemps attribué à Godeau et une lettre dans laquelle il badine sur sa passion : « Sa bouche n'est pas moins belle que ses yeux ; la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat de ses lèvres. » (Lettre du 15 février 1(>37.) Car Chapelain ne dédaigne pas toujours la préciosité ambiante. Diraiton parties de la plume du grave critique des phrases telles que celles-ci (Lettre à Julie d'Angennes de novembre 1638) :
« Glorieuse Julie, il y a trop longtemps que vous me souffres en vostre cœur et que j'ay l'honneur d'approcher de vostre personne pour s'estonner que j'ay pris quelque teinture de vos perfections et que je sois devenu un peu sorcier dans la communication de la plus illustre enchanteresse du monde.» Il aima aussi Luillier ; Gassendi, dont le portrait ornait sa bibliothèque ; Dernier, qui lui avait rapporté de Perse (dîne escritoire »; La Mothe le Vayer, que, dans une lettre à Balzac du 15 janvier 1637, il appelle en plaisantant le suburbicaire, par allusion à son logement aux portes de Paris, dans le faubourg Saint-Michel; Ménage, qui devait revoir sa Pueelle; Patru, son confident; Mlle de
Scudéry qui a tracé de lui, sous le pseudonyme d'Aristhée, le portrait suivant dans le Grand Cyrus : « ... 11 a l'asme grande, généreuse, reconnaissante, de l'amour pour une véritable gloire, une bonté infinie, de la tendresse pour ses amis et une solide passion pour la vertu... Je ne pense pas qu'on puisse trouver un esprit plus esclairé, plus grand, ni plus eslevé, ni dont le sçavoir soit plus universel que le sien... Il parle de la poésie comme s'il avait instruit les Muses, au lieu d'avoir été instruit par elles... Il parle juste, il parle eloquemment , il parle sans affectation et il parle pourtant avec force... Aristhée n'a pas une vertu sévère, ni un savoir audacieux qui luy fasse mespriser la conversation des femmes ; au contraire, il s'y plaist extrêmement et passe aussi agréablement les après-dînées toutes entières a parler de bagatelles que s'il ne savait parler d'autre chose... Nous n'avons point de prince ni de princesse quy ne croie se faire honneur en l'honorant, et quy ne le traite avec beaucoup de civilité... Il n'est pas un homme ordinaire et ne contribue pas peu a rendre la société du palais de Cleomire fort agréable... » On voit par là le haut rang que tenait Chapelain dans les salons
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de la rue Saint-Thomas du Louvre où son nom de précieux était Grisante. Le Cardinal de Retz lui reconnaît de l'esprit et il était d'ailleurs « le plus honneste homme du monde, allant au-devant des occasions d'obliger, ami sincère et effectif, plein de politesse et de mesure, fait pour plaire
esgalement à la cour et la ville » De
hautes et sérieuses qualités le distinguaient donc. « Il nous faut, écrivait-il à Balzac, affermir l'esprit contre tout ce qui peut nous venir de sinistre et estudier la misère et la mort de sy bonne heure que nous les recevions, s'il le faut, en gens de cœur et de raison. Et vous m'en croirez, s'il vous plaist, qu'il y a longtemps que je suis près de ce costé-là, et que ny l'une ni l'autre de ces deux grandes espreuves ne me trouveront lasche ni abattu. » (Lettre du 7 décembre 1636.) Le seul défaut qu'on lui a reproché dans sa vie privée est une extrême parcimonie: c'est du moins ce que nous assurent Segrais et le Menagiana ; et aussi « son peu de recherche dans sa parure qui le rendait un personnage fort peu dameret. » N'en croyons qu'à moitié ces témoignages et ceux de Furetière, de Boileau et de la juvénile société en commandite spirituelle qui a écrit Chapelain decoëffé
et la Métamorphose de la Perruque de Chapelain en comète, et reconnaissons que pour un ladre, un vilain, un fesse-mathieu, il perdit avec bien de la résignation 1200 francs de rente: «J'ayrèçeu le choq de M. de Buillon dans les douze cent livres de rente qu'il m'a osté comme une vis major que la puissance humaine tasche en .vain d'éviter...» (Lettre du 25 février 1035); et qu'il obligea souvent de sa bourse des amis, notamment le marquis de Flamarens et la marquise de Rambouillet à laquelle il ne prêta pas moins de trente mille livres. Il était du reste « le mieux rente de tous les beaux esprits », tenant de Richelieu une pension de mille écus qu'il toucha à partir de juin 1634, comme l'indique sa lettre adressée en cette date au Cardinal; une autre pension du duc de Longueville ; possédant un magnifique mobilier dont nous pouvons juger par les dispositions qu'il prit dans son Testament au sujet de la bibliothèque: « Nous choisissons pour garde de ladite bibliothèque notre petit-neveu , Claude Ménard , dit l'Abbé, comme n'ayant d'autre profession que les lettres, et estant engagé à garder toute sa vie le célibat, sans que les soins ny les suites du mariage le puissent des-
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tourner de cette occupation quy vent un homme entier. » Voici , d'après la même pièce, «le quoi se composait la bibliothèque en question : « Nostre portraicl peinl en huile et celuv de l'eu M. Gassendi, avec celui de la Sérénissime Reyne de Suède dont elle nfa honoré; nostre grande esCritoire d'ebène, nostre petite escritoire persanne, nostre grand bureau a armoires, nostre chandelier de bois de poirier noir a verrière verte et nostre grand télescope avec son pied et sa gouttière où il s'emboeste et se couche pour observer le ciel, nos deux anciens fauteuils de tapisserie a tleurs et nos six sièges ployans anciens
de mesme les tablettes pour ranger
les livres et les rideaux de taffetas verd pour leur conservation. »
Le 13 septembre 1673, Chapelain eut.
comme nous l'apprend M'1" de Sévigny, « une manière d'apoplexie qui l'empeschoit de parler. Use confessa en serrant la main et fut dans sa chaise comme une statue.» 11 mourut le 22 février 1(>74. C'était une mort digne de Conrart.
Le Poète
Avant d'étudier la Pucelle, il convient de constater que Chapelain eut, comme poète, une grande célébrité. Quelques-unes de ses pièces sont encore connues. J'ai parlé de celles à Mlle Paulet; il faut y ajouter Y Ode au Cardinal Richelieu, dans laquelle on trouve de beaux endroits. Elle se compose de trente strophes de dix vers et a été reproduite dans les Nouvelles Œuvres des sieurs Godeau, Chapelain, Haberl... (chez R. Bertaut, 1633, in-8°, p. 24). Richelieu y demanda quelques retouches, d'après Chapelain lui-même (Lettre à Boisrobert de mai 1633): «Il m'est extraordinairement glorieux d'avoir eu son approbation en la plus grande partie, mais je suis beaucoup plus touché de l'honneur qu'il m'a fait par sa reprehension que par celuy que je reçois de ses éloges...» Tallemant qui reconnaît que « c'est une des plus belles odes de notre langue » quoiqu'il y trouve «trop de raison, trop de sagesse», cite Arnauld et quelques autres amis qui « firent faire du
changement a cette pièce »; et Boileau confesse que « Chapelain fît autrefois une assez belle ode. » Il est vrai qu'à son dire c'est « on ne sait comment » qu'il a écrit des vers tels que ceux-ci :
De quelque insupportable injure
Que ton renom soyt attaqué,
Il ne sauroit estre offusqué.
Sa lumière en est toujours pure.
Dans un paisible mouvement,
Tu t'eslèves au firmament, Et laisses contre toy murmurer cette terre. Ainsi le haut Olympe a son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre Et garde son sommet tranquille et lumineux.
La même année, Chapelain écrivait pour la Guirlande de Julie « une des premières fleurs», suivant Tallemant, la Couronne Impériale, ingénieuse allusion à la passion qu'à l'Hôtel de Rambouillet on prêtait en plaisantant à la future Mn,e de Montausier pour le roi Gustave-Adolphe. Il l'apprécie lui-même ainsi dans une lettre du 9 septembre 1633 au comte de Fiesque : «C'est un long madrigal que j'ay esté obligé de faire pour vostre illustre cousine Mlle de Rambouillet. » En 164G, il écrivait Y Ode pour Monseigneur le Duc d 'Anguien après la victoire de Nordlingen, et rééditait Y Ode
pour la Naissance de Monseigneur le Comte Dunois, faite en 1634, lors d'une grossesse précédente de Mme de Longueville. L'enfant vint à mourir et les vers reservirent le 12 janvier 164G. Citons encore le Tombeau de Al. le Duc de Rohan, dont le dernier tiercet ne manque pas de grandeur :
Mais non ! Pour estre mort je ne leur manque pas : Mon ombre couvre encore l'Italie et la France, Et l'Espagne me craint mesme après mon trépas.
Venons-en maintenant à ce poème, épique que tant de gens ont essayé de tuer sous le ridicule. Je vais l'étudier avec une absence complète de parti-pris et en commençant par enregistrer fidèlement toutes les critiques qui lui ont été adressées.
Nul ne fut plus sévère que Boileau. Il reprocha aux vers de Chapelain d'être «durs et forcés », d'être « enflés d'épithètes », de manquer «de force et de grâce »; il imita son faire dans une épigramme célèbre; il applaudit Linière qui avait donné le signal des plaisanteries contre la Pucelle ; il railla les espérances fondées sur ce poème avant sa parution et la chute qui les avait suivies :
Son livre en paraissant dément tous les flatteurs.
Et ce ne sont point là des boutades de
satirique. Boileau critique n'est pas moins dur que Boileau gouailleur imposant à ses amis de lire par forme de pénitence une page de la Puce lie. Dans les lier os de Roman, après avoir cité le couplet de Chapelain qui commence ainsi :
(3 grand prince, que grand dès celle heure, jap-
[ pelle...
Boileau fait demander à Pluton « sy c'est la du bas-breton ou de l'allemand. » Racine, dans une lettre à Boileau du "21 mai l(jil*2, datée du camp de Gévriet, où le poète jouait à l'historiographe à cheval, raconte à son ami qu'il vient d'assister à une revue qui a duré fort longuement, et il ajoute : « Elle m'a paru... pardonnez-moi cette espèce de blasphème, plus lassante que la Pueelle. » Le grand Arnauld écrit de Bruxelles, le 5 mai 1094, à Charles Perrault; il lui déclare que, à propos de Chapelain, Boileau n'a pas outrepassé les droits légitimes de la critique, et cette opinion prend de la valeur de l'amitié de Chapelain et d'Arnauld ; Boileau a eu raison d'avancer « que M. Chapelain, quoique d'ailleurs honneste, civil et officieux, n'est pas un fort bon poète », et, pour prouver son dire, Arnauld cite ces quatre vers sur la belle Agnès :
On voit, hors des deux bouts de ses deux courtes
[manches, Sortir a descouvert deux mains longues et blanches, Dont les doigts inégaux, mais tout ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras ronds et charnus.
Il y en a assez, reconnaissons-le, pour dépoétiser une héroïne et enterrer un poète. C'est l'opinion de Saint-Evremond que j'ai citée ; celle aussi de Voltaire : dans son Invocation en tête de sa Pucelle, ce dernier s'adresse à son prédécesseur:
0 Chapelain, toi dont le violon De discordante et gothique mémoire Sous un archet maudit par Apollon D'un ton si dur a raclé son histoire...;
et, pour enfoncer le fer dans la plaie, Voltaire ajoute en note : « Tous les doctes savent qu'il y eut du temps du Cardinal de Richelieu un Chapelain , auteur d'un fameux poème de la Pucelle, dans lequel, à ce que dit Boileau,
Il fit de méchants vers, douze l'ois douze cents.
Boileau ne savait pas que ce grand homme en fit douze fois vingt-quatre cents, mais que, par discrétion, il n'en fit imprimer que la moitié...» Dans le Temple du Goût, la critique laisse Lamothe-Oudart quel-
que temps entre Perrault et Chapelain qui assiégeaient la porte depuis cinquante ans en criant contre Virgile. Voltaire tient évidemment à cette idée; car, dans une lettre à Jacob Vernet du mois de septembre 1753, il note : « Quiconque écrit en vers doit écrire en beaux vers, ou ne sera point lu. Les poètes ne réussissent que par les beautés de détail. Sans cela,
Virgile et Chapelain seroient égaux. »
Enfin, dans les Petits sommaires de ses pièces qui font suite à la Vie de Molière, Voltaire déclare encore que « Chapelain est le plus mauvais poète qui ait jamais été... »
Le xvne siècle n'a pas toujours été de l'avis de Boileau. Dans un des Recueils de Sercy de 1058, on peut relever jusqu'à trois pièces qui vantent à fond l'œuvre de Chapelain. L'une d'elles, signée des initiales J. D. S., affirme que
Il n'est point sur Parnasse une fille mieux faite,
Et cette beauté parfaite Sur les autres beautés remportera toujours...;
ïestu Mauroy déclare que
Du fameux Chapelain la gloire est immortelle;
et un anonyme lance un sonnet impréca-
toire et burlesque « contre ceux qui parlent mal de la Pucelle de Chapelain », et dont voici le premier quatrain :
Puisse l'esprit malicieux Qui parle mal de la Pucelle Avoir toujours l'œil chassieux Et sentir le bouc sous l'aisselle.
Quant à Muet, il juge ainsi le poème:
« Nos qui totum Capellani opus perlegimus, pro certo possumus asseverare, suojllud non fuisse cariturum honore, meritisque laudibus, si melioribus temporibus , aut inter robustoria et aequioria ingénia exstitisset. » D'ailleurs, à en croire Camusat, « tous les gens de lettres de ce temps-là parlaient de la Pucelle comme d'un ouvrage qui devait égaler V Iliade et l'Enéide et quelque écrivain lui appliqua le Nescio quid majus nascitur Iliade. »
De notre temps, la querelle s'est rouverte, et c'est ainsi que la résume dogmatiquement F. Brunetière dans une Note de son édition classique de Boileau : « Peutêtre est-ce le lieu de dire deux mots de cette Pucelle dont on s'est avisé, voilà quelques années, de publier les douze derniers chants, et plus récemment de donner une édition complète. Il n'y a donc rien de
plus pédantesque, ni de plus ennuyeux, quoi qu'on veuille dire, et je ne vois pas où tend cette espèce de réhabilitation paradoxale qu'un écrivain ou un critique en entreprennent de loin en loin. Mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ceux qui se livrent à ce jeu d'esprit sont les mêmes que semble importuner la gloire de Corneille ou celle de Racine. »
Ce poème fut l'œuvre capitale de la vie de Chapelain. Il avait vingt-neuf ans quand il en prit l'idée et « avait plus de trentequatre ans quand il commença à en écrire un vers. » Le 1er septembre 1636, — il avait quarante et un an, — l'œuvre était peu avancée encore, comme le montre la lettre de Chapelain à Goffridi, secrétaire du duc de Parme à Plaisance. « Quant a ce quy regarde ma Pucelle, je vous diray qu'a peine est-elle esclose, a peine a-t-elle rien de formé. Elle a la crainte des filles, l'inexpérience de l'asge et les imperfections du sexe, sy bien qu'a moins d'une douzaine d'années pour s'enhardir et se façonner, elle ne se tiendra pas digne de paroistre, je ne dis pas devant un sy grand prince et sy habile que le vostre, mais devant le moindre des hommes...» Le 29 mars 1037, dans une lettre à Balzac, nous apprenons
que « la Pucelle languit et est sy mal ajustée qu'elle n'ose paroistre encore, et l'on ne la voit encore que par surprise ou par force en son cabinet et en son déshabillé...»; au mois d'avril, Chapelain écrit à un inconnu, M. de la Picardière, que vers les ( — ) heure (jour en blanc) « il doit lire le 1er livre de la Pucelle a Mme la Marquise de Rambouillet... C'est un banquet philosophique auquel je ne condamne personne que vous, les autres s'y sont conviés d'eux-mêmes et m'ont obligea le leur donner...»; le 14 mai, il fait savoir au duc de Longueville, qui vient de prendre Saint-Amour, qu'il « ne quitte la Pucelle de la main que par force et lorsque sa faible santé ou ses violentes affaires la luy arrachent», et lui promet une «coppie du 1er livre», en le conjurant «de le tenir sous la clef... le péril est trop visible qu'on n'en tirast de coppies et qu'on ne l'imprimast imparfait... »; le 28 mai, il annonce à l'abbé de Bourzéis qu'il fera une . lecture de son œuvre à l'Hôtel Liancourt le 27 octobre. Ce même jour, il en rend compte à Arnauld d'Andilly : « J'ay lu aujourd'huy a Monsieur le Mareschal de Brezé le lpr livre de la Pucelle, Porchères présent. Il m'a tesmoigné toujours beaucoup d'estime, mais c'est peut-estre civilité. »
Le lendemain, il écrit encore au même : « Mardy, je dois aller lire le 2e livre »; le 12 février 1638, il informe Godeau: «Je suis assez empesché après ma Pucelle...
je vais commencer le 4e livre et j'espère Tavoir achevé vers la fin de Testé, sy les nouvelles publicques ne me tarissent, car je vous avoue ma faiblesse, que je suis gay ou triste, fécond ou stérile, selon les bons ou les mauvais succès de ma patrie. » Le 9 mai, il a fait une nouvelle lecture « devant Mme de Longueville, Mme de Sablé, MUe du Vigean, Mllc de Bourbon qui l'ont payé de complimens fort obligeans et ont désiré voir la suite (Lettre à Montausier); et, le 27 du même mois, il expédie son premier chant à Mme de Longueville et lui promet Fenvoi prochain des deux suivants.
Il s'adressa, pour parachever cette œuvre, à tous ceux qui pouvaient, d'une façon quelconque, aider à la composition. Ainsi il demanda des renseignements techniques au Comte de Guiche (6 juin 1G34) : « Je recevray vos ordres comme de mon général, et n'executeray rien que ce que j'auray recueilli de vostre bouche. Les pensées et les termes seront de vous. Je ne leur presteray que la rime... » Il discuta avec Balzac (1er septembre 1034), et céda à ses critiques,
effaçant « les mots d'affaires que Balzac ne conseillent pas d'employer. » Il fit revoir son manuscrit par d'Andilly : « Je ne dois pas craindre vos censures, puisque vous me voulés assez de bien pour me refaire les choses que vous aurez condamné »
(Lettre du 28 août 1634). Il souhaita la venue de Maynard « afin de le supplier que sa Pucelle reçut deux coups de peigne de sa main et qu'il l'aydat a la farder » (Lettre du 28 avril 1638). Il remercia, le 27 août, le duc de Longueville « des judicieux advis qu'il luy avait plu le despartir » et s'engagea à « suyvre exactement dans la correction le sentiment qu'il a jugé le meilleur. » Richelieu lui-même corrigea quelques vers de sa main : « Le charitable soin, écrit Chapelain à Boisrobert, le 27 janvier 1637, qu'il a pieu a Son Eminence d'en prendre, et les pretieux caractères avec lesquels il a daigné en marquer les deffauts, au lieu de l'enlaidir, la rendent plus belle a ma veue, et je descouvre desja par avance les grâces qu'elle aura lorsque je l'auray rajustée suivant les inspirations d'un si grand génie. » En dépit de toutes ces précautions, — et peut-être à cause, — et malgré cette auguste collaboration, — d'Andilly déclarait m qu'il avoit peu de confiance dans le succès
de L'ouvrage », et aurait même avec Le Maistre «conseillé a l'auteur de ne pas en risquer la publication. » Mais telle n'était point l'opinion générale à son époque, et plus d'un voulait voir dans la Pucelle ce que l'on appelait avec emphase « le plus beau monument de l'esprit humain. » Outre les preuves que j'en ai déjà données, nous trouvons dans Y Ombre de la Demoiselle de Grournay les pages 1180-83 consacrées à relater les diverses pièces composées à la louange du nouveau poème. De plus le Comte d'Etlan, Louis d'Epinay, fils du maréchal de Saint-Luc, faisait en vers l'éloge de la Pucelle : et Chapelain y répondit par une Poésie reconnaissante et une Lettre enthousiaste, le 19 janvier 1635. 11 est vrai que cette date nous marque bien plus de confiance de la part des admirateurs que de critique informée.
Issu de la Franciade de Ronsard, le poème dont nous nous occupons eut la même fortune. Les douze premiers chants, — les seuls qu'ait connus Boileau, — parurent en 1656, et leur insuccès empêcha Chapelain d'en publier la suite. Examinons l'œuvre et nous verrons peut-être qu'elle ne mérite ni l'excès d'honneur que lui ont fait certains apologistes, ni l'indignité sous
laquelle quelques critiques l'ont dédaigneusement écrasée. Sans tenter la paradoxale réhabilitation dont a parlé Brunetière, sans vouloir en quoi que ce soit comparer la tentative épique de notre écrivain aux perfections tragiques de Corneille et de Racine, il me paraît que les qualités de tout premier ordre dont était doué Chapelain ont fait de la Pucelle une œuvre fort intéressante. « 11 possédait, à défaut du génie de la poésie, tous les secrets de la poétique que peuvent révéler à un esprit bien fait une vaste lecture et une étude assidue. » Ajoutons que le sujet était parfaitement choisi : au lieu de suivre Homère sur son terrain et d'esayer de nous captiver par les ruses de quelque Ulysse ou la colère de quelque Achille,
Admirable matière à metlre en vers latins,
et aussi en poème épique, Chapelain hardiment prenait une pastoure pour héroïne de son épopée, sentant bien la témérité de ce choix qu'il se croyait tenu de justifier par les exemples d'Arria, d'Epicharis, de Thomyris, de Zénobie, et autres femmes célèbres de cette antiquité classique dont les entraves ligottaient toute notre école du xvne siècle. Mais était-il donc besoin de
justification? «Dans ce sujet se rencontraient toutes les conditions de l'épopée, un merveilleux universellement accepté comme au temps d'Homère, mais mille fois plus grand et plus saint , la naïveté des vieux âges, une action simple et une à travers des épisodes variés et brillants, une fin tragique et sublime, les scènes les plus différentes, la Lorraine, la Loire, la Normandie, deux grandes nations aux prises, des paysans, des guerriers, des princes, toujours et partout notre chère France, notre religion, nos malheurs, notre constance, notre courage, nos désastres, notre victoire. » Lisez la longue analyse magistralement faite par Guizot si la lecture de l'œuvre vous déplaît et vous verrez que Chapelain fut un symboliste. « Dévoiler la secrète justification du mot symbolisme, je ne le saurais. Je ne suis ni théoricien, ni devin. On m'a dit que dans Sixline j'avais fait du symbolisme, je ne m'en serais jamais douté.» Ainsi parlait M. Remy de Gourmont qui fut un des apôtres, inconscient à l'en croire, mais hautement revendiqué, « d'une grandiloquente école en marche avec l'Art vers le Trône de Perfection. » Donc , le père de la Pucelle ancêtre de MM. Remacle et Mœterlinck,
n'est-ce pas de quoi faire pousser des haros à tous les écrivains qui vibrèrent jadis à la lecture du Pèlerin passionné et à M. Jean Moréas, le parrain affiché de cette école. Et pourtant, si le symbolisme est le mélange des objets qui ont éveillé nos sentiments et de notre âme en une liction ; s'il est, pour emprunter une définition à un des officiers enrôlés jadis sous sa bannière, M. Henry de Régnier, « la fuite bien loin de l'Art des contingences, c'est-à-dire des accidents de milieu et d'époque», qu'est-ce qui répondra mieux à cette formule que les phrases par lesquelles l'auteur de Jeanne d'Arc ou la France délivrée nous peint son héroïne? « C'est la Grâce dont il a pieu a Dieu d'armer et de fortifier le bras qui soutenoit l'Estat... C'est l'Intelligence quy assiste efficacement le comte de Dunois dans l'entreprise qu'il s'estoit proposée de délivrer la France de la tyrannie des Anglois... » Voilà le symbole dégagé ; voilà la fibre nationale ; voilà la véritable originalité du poème. Et le symbole est si bien dans la pensée de Chapelain qu'il tient à nous aviser encore «qu'il ne veut pas nous priver du sens allégorique par lequel la poésie est faicte l'un des principaux instruments de l'archi-
tectonique. » Cette obscurité même des termes me parait comme une marque du symbolisme; car Stéphane Mallarmé faisait aussi « résider la poésie dans l'énigme » et nous transformait en autant de sphinx, — ce qui ne laisse pas d'être assez agréable pour l'amour-propre des lecteurs que nous sommes , et commode pour les écrivains qu'ils sont, — accroupis en des poses hiératiques. En outre, le symbole n'est qu'abstraction, et Chapelain n'a eu garde de n'en pas tenir compte. Dans son œuvre, en effet, « le roy Charles est la volonté maistresse absolue et portée au bien par nature, mais facile a porter au mal sous l'apparence du bien ; l'Anglois et le Bourguingnon..., les divers transports de l'appétit irascible qui altèrent l'empire légitime de la volonté; Amauri et Agnès, les differens mouvemens de l'esprit conçu piscible...; Dunois , la vertu quyases
racines dans la volonté quy maintient les semences de la justice quy sont en elle et quy combat toujours pour l'affranchir de la tyranie des passions. » J'en passe, et non des plus mauvais. Enlin Jeanne, la glorieuse Pucelle, c'est le personnage Ame, symbole de délivrance des désastres passés qui doit, chaque fois que sont
menacées nos frontières, réveiller le patriotisme sommeillant; c'est l'esprit de nationalité deviné , pressenti , entrevu par le poète qui devançait ainsi son époque ; Jeanne, c'est le symbole qui déploie, pour ainsi parler, devant nos regards espérants les pages invécues de la victoire future et certaine : « Toi, lui dit-on, dont le bras est est le bras de la France », tu dois,
...Parlant aux soldats d'une voix plus qu'humaine,
ici, soulever
Tout ce que les François ont de guerrières asmes ;
là, rendre
A la France l'honneur, au Roy la roïauté ;
là encore, conseiller après la valeur dans la lutte la prudence, sa nécessaire alliée :
Le courage françois ayde moins qu'il ne nuyt, Si par le jugement son effort n'est conduit.
Qu'importe la déroute présente ? L'avenir est gros de promesses, et le relèvement vient à son heure du travail persévérant,
Quy toujours rejette, toujours remonte en haut.
Aussi, sur la roule de cette Vierge, qui symbolise l'espoir d'abord, puis la délivrance, quel enthousiasme de la part de ces braves gens qui
Veulent de tout leur sang- payer leur liberté !
Elle entre dans Orléans qu'elle a sauvé et alors
Bien heureux quy la voit, plus heureux qui la tou-
[che.
On la presse, et Dunois, à peine, en s'efîorçant, Du peuple transporté contient le flot puissant !
Pour fuir les accidents de milieu et d'époque , Chapelain a même parfois faussé l'histoire. On sait la réponse de Jeanne à Dunois : « J'ay accompli ce que Dieu m'avoit commandé... Je voudrois qu'il luy plust me faire ramener a mes père et mère...», paroles rapportées par les Chroniques ef prononcées par la Pucelle à Grespy-en- Valois, au milieu même de ces ovations dont elle était l'objet de la part des populations. Pour éviter ce que ces mots peuvent tenir de déconfort, le poète s'est réfugié dans le monde surnaturel, et c'est l'Enfer tout entier conjuré contre l'héroïne
qui seul a pu arrêter momentanément la mission providentielle dont elle était chargée.
M. E. de Molènes, appréciant avec tendresse le poème dont il s'est fait l'habile éditeur, s'exprime de la sorte : « La partie descriptive contraste habilement avec le tumulte à tout instant renouvelé de l'action. Le poète s'entend au mieux à peindre le paysage ; il en sait la grâce, la fraîcheur, la richesse et la majesté. Les figures de femme, au second plan, sont également l'objet d'un soin extrême. Leur ajustement est un peu précieux peut-être, et leur souriante vision entretient la clarté dans ce sombre tableau... Il est peu d'ouvrages offrant un tel mélange d'éléments décoratifs et de matières prodigieusement assemblées, avec un art inégal sans doute, mais toujours plein d'élévation... La polvmorphie de la langue, sans rien perdre du côté des Grecs et des Latins, sans rien épargner de l'emphase espagnole et du clinquant italien, va de Ronsard à Corneille , en passant par l'Hôtel de Rambouillet... » Ce ne sont point là éloges minces, et ils ont le mérite d'être exacts, avec cet avantage de renforcer le système deBrunetière qui, en établissant la filiation
du symbolisme acluel, y a vu une sorte de renaissance poétique tendant à nous ramener à la strophe de Ronsard. Il est évident, en effet, que les vers des maîtres-ouvriers de cette école, — ceux de Verlaine par exemple, — sont pleins, beaux et rythmiques, comme ils s'en flattent. Leur langue et celle de Chapelain ont les mêmes déliquescences précieuses : neigeuses montagnes, sources ondeuses, blanches bergeries,rousses vacheries, rapineuse engeance, oiseaux ramageurs , façons tenteresses , saveurs larronneuses, etc. Cette renaissance donc a pu nous ramener, avec la strophe éclatante de Ronsard et ses mètres inusités, à la langue doucement torturée et à L'idée maîtresse qui préside à L'œuvre de Chapelain, le symbolisme, puisqu'il faut rappeler par son nom ; à moins qu'on ne veuille que Chapelain ait fait du symbolisme comme M. de Gourmont, son descendant, ou comme son contemporain immortel , Monsieur Jourdain, faisait de la prose, ... sans le savoir.
Mais peut-être la fureur de Boileau s'expliquait-elle en partie par la fameuse et jamais résolue question de ce merveilleux chrétien qui si longtemps divisa les esprits en cette époque où la littérature
tenait la première place, où la Querelle des Sonnets prenait une capitale importance et où notre Saint-Evremond justifiait Chapelain, sans le nommer et peut-être sans y même songer.
Le Critique
Si Chapelain fut discuté comme poète el raillé pour son « fatras » dans lequel, de-ci de-là, on rencontre « un vers noble», il jouit, en qualité de critique, d'une très haute et très légitime influence. Son début date de la fondation de l'Académie. Très estimé de Richelieu, avec lequel il avait collaboré, notamment pour la Comédie des Tuileries, représenté*1 à l'Arsenal, le 4 mars 1635, devant Anne d'Autriche; tenant la tête du groupe de lettrés dont la réunion avait lieu chez Conrart, ce fut lui que le Cardinal chargea de rédiger les statuts, qui sont d'ailleurs depuis restés les mêmes, de la Compagnie que désira créer son tyrannique patronage. Chapelain dut intervenir avec toute la diplomatie dont il était capable , et avec l'autorité de son nom, pour recueillir les adhésions et tracer le» programme des travaux à accomplir. 11 ne faillit pas à celte tache. Dans une lettre i\ Balzac du *2(> mars 1634, il déclare « qu'il ne luy seroit pas bien séant d'estre de ce
corps et de ne pas contribuer a sa perfection de tout ce qui seroit a sa puissance. » Ce ne furent point de vaines paroles. Dans la deuxième séance de l'Académie, le 20 mars 1634, il « insista sur la nécessité de travailler a la pureté de nostre langue et de la rendre capable de la plus haute éloquence.» Sept jours plus tard, dans la troisième réunion, il fut chargé par ses confrères « de dresser le plan du Dictionnaire et de la Grammaire qu'il leur avoit conseillé de préparer. » Peu après, il rédigea les Sentimens de V Académie françoise sur la Tragi-Comedie du Cid, qui donnèrent à peu près raison à Corneille et au public enthousiasmé contre Richelieu et la cabale. Cette dissertation est plus encore qu'un acte d'indépendance et de justice. Elle marque le premier pas de la critique raisonnée s'attachant à une œuvre française, dans une époque où peu de règles lixes existaient, grâce auxquelles on peut raisonnablement avoir du goût. Elle tient compte sans emballement et sans partions, à une heure où les deux choses ne paraissaient que trop de mise, des défauts indiscutables et aussi des qualités de premier ordre de la tragi-comédie en vogue. Je n'en veux pour preuve que la conclusion :
<( Encore que le sujet du Cid ne soyt pas ton , qu'il pèche dans son dénouement , qu'il soyt chargé d'épisodes inutiles, que la bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussy bien que la bonne disposition du theastre et qu'il y ait beaucoup de vers bas et de façons de parler impures ; néanmoins la naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plusieurs de ses pensées , et cet agréement inexplicable qui se mesle dans tous ses desfauts luy ont acquis un rang considérable entre les Poèmes françois de ce genre quy ont le plus donné de satisfaction. » Chapelain prouvait ainsi ce que sera contraint d'avouer Voltaire, — qui, nous l'avons dit, n'a pourtant pas grande tendresse pour lui, — qu'il avait « de l'érudition et de la critique » et « ce bon sens » aiguisé qu'avec tant d'autres a constaté le Cardinal de Retz. Ces qualités réelles, nous les trouvons au plein jour dans deux brochures que je vais rapidement étudier.
En tête de l'Adone de Marino, Chapelain imprima (1633) un Discours à M. Faveveau, Conseiller du Roy, qui traite du poème épique. Ce Favereau, petit tils d'Etienne Pasquier , que Chapelain
appelle « notre ami de Cognac », était un des plus avisés collectionneurs du xvn° siècle. Guy Patin nous le fait connaître comme « un bon et sçavant poète et fort honneste homme. » L'abbé de Marolles lui prête de l'esprit « en tout ce qu'il faisoit. » La Gazette enregistre ainsi sa mort dans son numéro du 12 juin 1638: « Le 28e du passé, mourut icy le sieur Favereau, Conseiller a la Cour des Aydes, homme de grande intégrité et doctrine, surtout en la poésie. » Il était donc bien qualifié pour recevoir l'œuvre critique de Chapelain.
« Ce discours, dit Guizot, est un monument curieux de la critique à cette époque : quelques idées raisonnables , mais puisées sous forme de citations dans les livres des anciens, noyées dans une foule de divisions et de subdivisions arbitraires, exprimées dans un français presque inintelligigible et dont la barbarie gauloise semble rappeler le style de notaire. » Mais Victor Cousin prend la chose d'un autre biais : « Ce discours sur le poème épique annonçait un critique émurent... C'était là sa vocation et son génie. Il avait toutes les qualités du vrai critique, la passion désintéressée des lettres, des connaissances ; ndues, du jugement, de l'ordre, de la
méthode... Mille fois au-dessus des La Mesnardière, des d'Aubignac, aveuglément asservis à cette malheureuse poétique d'Aristote étrangère à nos mœurs et à nos idées... Chapelain ne rejette pas l'autorité d'Aristote, mais il en use très discrètement, et c'est d'ordinaire à la raison qu'il en appelle... » Et Th. Gautier, qui n'a pas ménagé ses sarcasmes à Chapelain poète, renchérit au sujet de l'effet produit : « Cette Préface fit grand bruit parmi les savants et les gens du monde, et ce fut elle qui commença la réputationde Chapelain qui, dès lors, passa pour grand connaisseur et devint l'arbitre souverain pour les choses de goût. » Sa conscience indiscutée le servait aussi bien. On se rappelle la discrétion qu'il y eut entre Chapelain et Saint-Amant au sujet du nombre des Stances de V Adone et que précise une lettre du mois de novembre 1034.
Dans la Lecture des Vieux Romans, Chapelain et ses interlocuteurs soulèvent la grande question du merveilleux dans l'épopée, que Boileau a traitée. Il est curieux de comparer ses idées à celles de Despréaux quand tous deux parlent de la Jérusalem délivrée du Tasse. On sait les vers de l'Art Poétique :
De la foy d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles. Le Tasse, dira-t-on, Ta faict avec succès, Je ne veux point ici lui faire son procès...
Chapelain, tout au contraire, veut « poétiser a la chrétienne sans passer par ce chemin battu de la magie. » Milton lui donnait raison en défendant cette théorie par une géniale pratique ; Corneille montrait dans Polyeucle ce que peut rendre la poétique chrétienne ; dans A propos de théâtre, J.-J. Weissa traité à fond la question que Chateaubriand, dans les Martyrs, avait mise en œuvre ; et Gœthe me paraît, sans entrer ici dans la discussion, avoir jugé quand il a écrit: «Nos esthétiques parlent beaucoup de sujets poétiques ou antipoétiques... Il n'y a pas de sujet qui n'ait sa poésie ; c'est à l'écrivain à savoir l'y trouver... »
Dans son même ouvrage sur les Romans, Chapelain, reprenant ses réserves contre les Anciens, déjà faites dans la Préface de la Pucelle, se range du parti des Modernes, et attaque Homère que Sarrazin ravi déclare «bien étrillé» au sujet des épisodes des ive, ve et xxie chants de l'Iliade : « Songez un peu, je vous prie, comment se présente a l'idée du lecteur raisonnable ce
partage et cette opposition des puissances célestes , cette blessure de Mars et de Venus par un homme mortel, ce Vulcain quy brusle le Scamandre, ce Neptune et cet Apollon quy servent de manœuvres à l'atelier des murs de Troie: et jugez en vostre conscience, sy l'allégorie la plus subtile peut satisfaire la raison offencée par de telles absurdités. » La route était ouverte à Charles Perrault qui reproduisait cette argumentation, en 1683, dans son Dialogue d'Esope et d'Homère. La restriction au blâme vient ensuite, encore est-ce celle d'un érudit : « Je respecte néanmoins l'antiquité d'Homère et reconnois ingenuement que, dans le détail de ses ouvrages, il y a des semences d'astronomie, de géographie, d'art oratoire et de philosophie mesme quy tesmoignent de l'excellence de sa doctrine... »
Chapelain a un goût très marqué et très informé pour nos vieux Romans qu'il possède à merveille, dans une époque où Boileau affecte tant de dédain ignare et connaît si mal nos origines littéraires. Il sait la Table ronde qu'il dit n'être autre chose « qu'un ordre pareil a celuy de la Jarretière » et les cycles de Merlin, d'Artus, de Perceforêt. Pour Lance lot, il assure
« que c'est une représentation naifve et s'il faut ainsy dire une histoire certaine et exacte des mœurs qui regnoient dans les cours d'alors. » Enfin voyez cette appréciation à propos d'Aristole qu'il traite assez cavalièrement: « S y Aristote revenoit et qu'il se mit en tête de trouver une matière d'Art poétique en Lancelot, je ne doute point qu'il n'y réussit aussy bien qu'en l' Iliade et ï Odyssée, et que son esprit ou son autorité ne suppleast facilement aux inconveniens qui pourroient s'y rencontrer. »
Mais c'est surtout dans ses Lettres que le critique se révèle, et j'en veux tirer quelques renseignements intéressants.
Il est très partisan de Descartes : par une lettre de Balzac du 22 avril 1637, nous savons que « le livre de M. Descartes luy a pieu..., et que sa doctrine a eu son approbation. » Le 31 mai de la même année, « il mande » à ce même Balzac « de prendre la peine d'escrire un mot de conjouyssance a M. Descartes sur le succès de la publication de ses ouvrages. » Ailleurs, ( 29 décembre 1637), il déclare que «ta Dioplrique et la Géométrie sont deux chefs d'oeuvre au jugement des maistres ; et que les Météores, arbitraires et problemali-
qnes, sont admirables pourtant. » Gassendi lui semble « un homme d'une probité exquise et d'un rare sçavoir, quy honore parfaietement Balzac et mérite qu'on face cas de luy » (Lettre du 29 août 1638). Balzac est son grand ami ; avec lui il entretient une active correspondance et lui donne force avis et pas mal d'éloges : « Vostre Barbon m'a ravy et m'a paru une chose fort nouvelle. » (Cette lettre est du 11 juillet 1638, et, comme l'édition fut faite en 1648 (Paris, in-8°), on voit que l'auteur avait soumis son manuscrit à Chapelain.) « Je voudrais extresmement en voir la suitte : ce doist estre la pin legc/iedra novella que l'on ayt encore veue, et ou la belle et exquise raillerie paroist en son plus beau jour. »
Godeau ne manque point de le consulter aussi, comme il ressort de cette réponse du 26 novembre 1688 : « Pour la question si vous employerés le vieux cantique de la Vierge dans vostre Poëme ou sy vous en ferés un tout nouveau, il n'y a que la seule forme des stances qui vous puisse déterminer. Un seul poëme ne peut mesler les différentes versifications, a mon advis, sans faire faute. Si donc les Stances de vostre cantique et celles du Poëme ne sont pas
semblables, je vous condamne d'autant plus d'en faire un nouveau qu'il sera aysé a celuy quy a fait trois ou quatre differens Bénédicités et qu'il y auroit lieu de soupçonner, en ne le faisant pas, que sa fécondité soyt espuisée. » Ailleurs, il l'encourage : « J'approuve fort que vous faciès parler David sur la fin de vostre ouvrage ( le Poème sur la Naissance du Dauphin) . C'est un prophète et qui peut parler de l'avenir avec bienséance. »
Il apportait d'ailleurs dans ses jugements une telle bienveillance que Voiture le nommait en riant « l'excuseur de toutes les fautes », et Richelieu « l'élogiste général », à ce point que P. Paris a pu croire qu'il avait posé pour le Philinte du Misanthrope. Nous le voyons, en effet, approuver très fort la Didon de Scudéry etconstater le succès et « le grand bruit qu'a faict son Amour iijrannique », quoiqu'il trouve dans « la constitution et l'invention de notables desfauts. » Prié par le P. de Bussières de donner son sentiment sur le Saint Loujjs du P. le Moyne, il s'en défend avec une modeste bonhomie (Lettre du 18 janvier 1659), et se contente de dire que « le poëme est une pièce spirituelle et fleurie. »
Cette bienveillance toutefois n'empêchait
pas Chapelain d'avoir, à côté de ses auteurs de prédilection, quelques écrivains qu'il n'aimait guère. En envoyant à Balzac le Sonnet ac/'ostiche de Dulot que cite Ta 11emant, et qui raille l'humeur de François du Harlay, évèquede Rouen, il lui annonce que « cet acrostiche est d'un fou, courant le cours, nommé du Lot » (10 octobre 1637). Parlant au même correspondant de Polexandre (5 septembre 1640), il écrit : « M. de Gomherville rhabille son romant pour la vingtième fois et faict toujours un ouvrage nouveau d'une mesme matière » ; et lui drape ainsi Guillaume Colletct [30 octobre lGBcS : « Quant au seigneur Collelet, sy je vous en puis parler ingenuement, il est plustost né versificateur que poète, et il travaille plus pour le proffit que pour l'honneur. Les grands mouvemens lui sont incogneus et il arrive rarement, lorsqu'il s'eslève, que ses pensées soient justes, et qu'il ne prenne l'entleure pour l'embonpoint. »
Il blâme Mlle de Gournay de jouer du cadavre de Montaigne (avril 1635): « la Philosophie ne s'accomode pas avec la Marchandise et je n'ciyme pas que la tille du Grand Montaigne publie qu'elle ne faict reimprimer les Essays que pour honorer
sa mémoire et que néanmoins elle y cherche de l'interest. »
Il n'aime point Malherbe auquel il reconnaît pourtant, avec une justesse absolue, <( un grand talent de versificateur sans inspiration »,dans sa lettre à MllcdeGournay du 10 décembre 1G32. Ailleurs, parlant de sa traduction des Epistres de Sénèque et des Histoires de Tite-Live (10 mai 1G38), il avoue à Balzac « qu'il y trouva assez de choses a dire et qu'en plusieurs endroits l'expression luy en parut basse et en quelques endroits obscure. Il a peur qu'il n'ayt pas mieux entendu les lettres de l'un que l'histoire de l'autre. » Chapelain, une fois encore, était en désaccord avec Boileau. J'ai dit plus haut combien ils s'entendaient peu sur le merveilleux chrétien à propos de la Jérusalem délivrée du Tasse. Il est curieux de les montrer sur un autre point du même avis au sujet de ce poète. On sait combien il a été reproché à l'auteur de l'Art poétique d'avoir parlé « du clinquant du Tasse. » Or, cette opinion de ne pas trouver Torquato Tasso incomparable contrairement à l'idée de tous les critiques italiens, se retrouve dans Chapelain. Nous n'ignorons point que son ami, le bon Bouchard, était à Rome où il apprit, du reste,
LE CRITIQUE '27o
la morf de Peiresc qu'il lit chanter en quarante-six langues, celles de l'Europe, anciennes et modernes, et en outre l'hébreu, le syriaque, le persan, le géorgien, l'arménien, l'éthiopien, le copte, le slavon, le japonais. Il réunit toutes ces pièces en un volume intitulé Monumentum Romanum Nicolao Peiresco, senatori Agnensi, doctrînœ virtutisque causa fart uni , imprimé (in-4" à l'imprimerie <lu Vatican en 1638, et dédié au pape Urbain VIII. ('/est à ce bizarre collectionneur que Chapelain écrit, en lui parlant de Braeciolini : « Il sdegno amoroso... faict le quatriesme des excellentes Bergeries italiennes... Ce n'est pas a la vérité une pièce quy le dispute pour le nœu et le desnouement avec le Pastor Fido ni la Fitli <lc Sciro, mais elle est meilleure <[ue VAminle. » Il s'agissait de cette Bulgaréide que, d'après une lettre de Maynard à Chapelain, l'auteur avait alors «sur le mestier quy est de vingt chants et d'autant de vers que la Jérusalem du Tasse... et dont les chants qu'il en a ouy reciter sont dignes d'estre estimés.... Ainsi Braeciolini paraît au critique inférieur à Gnarini, mais supérieur en quelque manière à Tasso. La postérité n'a pas cru devoir ratifier ce peu connu et singulier classement.
Cette incursion en Italie nous amène à citer un autre jugement de Chapelain sur Nicolas Rampalle provençal, et ses Idylles, traduites ou imitées de l'italien. Après avoir parlé de son Androgyne, — dont le titre exact est d'ailleurs l'Hermaphrodite, — (Paris, 1G39), il s'exprime de la sorte: « Il vaut bien quatre François de ceux qui se picquent de bien dire. Il y a dans sa traduction une infinité d'excellens vers... Je le voudrois voir chés lui et dans quelque pièce de son invention. On m'a dit qu'il a faict de mauvaises comédies... » Chapelain commet une légère erreur ; Rampalle a laissé une tragi-comédie, Belinde (KvlO'i, une tragédie, Dorothée (1G58), et sans doute d'autres œuvres perdues aujourd'hui.
Dans deux lettres à Balzac, dont la première date du 18 mars 1638, Chapelain apprécie le Moyse sauvé de Saint-Amant : «. Il m'en a, dit-il, recité trois ou quatre cens vers ou il y a force descriptions ou il m'a semblé grand peintre des choses quy luy tombent sous les sens...» (C'était bien ce dont se vantait l'auteur.) « Je souhetterois qu'il fut peintre des sentimens et qu'il représentas! bien les mœurs et les passions, quy me semble, avec nos anciens, la principale vertu de la poésie et celle quy touche,
LE CRITIQUE v!7ô
quy esmeut, quy persuade et quy ravit. » Et encore : « Il s'est sanctifié par l'entreprise de son Mot/se, dont il a fait une idille héroïque, tout rempli de descriptions, et belles en vérité, mais il tombe lorsqu'il veul faire parler, sy bien qu'il entretient l'imagination et ne remue pas les entrailles. » Il estime cela normal, au reste; car il ajoute .cette idée générale que je trouve juste : «La pluspart de ceux quy descrivent bien font mal parler et animent mal les passions, quy est la vraye et essentielle poésie, et dont si peu de gens sont capables. »
Habitué du fameux Hôtel de Rambouillet, Chapelain ne fermait pas les yeux aux défauts qu'il lui trouvait et préludait légèrement aux attaques contre les Précieuses, tout en signalant les mercredis de la comtesse d'Ochy. «Afin que vous le sçachiés, une partie de nos dames, — écrivait-il à Balzac, le 22 mars 1638, — se sont érigées en servantes et font de cette qualité une partie de leur coquetterie... L'Hostelde Rambouillet est l'antipathe de PHostel d'Ochy. »
Est-ce dans l'une ou l'autre de ces Compagnies que Chapelain prit les idées du Discours contre V Amour qu'il prononça devant l'Académie et « ou, par des raisons ingénieuses dont le fonds n'est pas sans soli-
dite, il tasche d'osier a cette passion la divinité que les poètes luy ont attribuée?» Ce discours, composé en avril 1G35, et qui fut lu en séance le G août de la même année, avait été envoyé en manuscrit à Balzac par Chapelain qui lui écrit: « Le discours que j'ay fait pour la Compagnie est long et mauvais, deux conditions quy vous doivent destourner a l'exposer a une veue sy délicate que la vostre. » Chapelain, critique historique, mérite de nous arrêter quelques instants. Il pose d'abord une thèse contraire à l'avis de Richelieu, à savoir que «■ l'historien doit juger », et la défend verbeusement dans une lettre à Boisrobert du 0 mars 1633 : « L'histoire, y est-il dit, prise pour la simple narration, sans qu'elle appuyé sur les endroits remarquables, touche les fautes, pénètre les causes vraisemblables, explique les conséquences, fortifie le droit et déteste l'injustice, passera toujours, dans l'esprit du lecteur, pour un rapport et une représentation passagère des evènemens, et ne sera jamais suyvie de l'utilité qu'elle se propose pour objet. » Il dénie, au nom de cette théorie, le droit d'être vraiment historiens à bien des gens : « Après la doctrine de la Religion, je tiens qu'il n'y a pas de profession plus sacrée que celle-là et a
LE CRITIQUE 'lié
laquelle il faille se donner avec plus de révérence et de retenue. Celuy quy s'en charge doit estre absolument homme de bien, sans party et sans interest quelconque, d'une habitude naturelle au bon jugement, fortifié par une exacte lecture des Anciens. » Il revient sur celle question dans une lettre à Balzac du 1(> novembre 1638: « l'Histoire, selon mon jugement, perd le crédit a proportion qu'elle abonde en éloquence et devient pièce de cabinet. Les evenemens et les motifs exactement véritables luy fournissent la matière de son édifice. L'ordre du temps et le jugement de L'ouvrier luy donnent la forme... Elle a une certaine gravité austère, et je dirois presque telrique, quy lui semble seule digne de la vérité quy se présente presque toute nue. » Balzac répond à Chapelain par des leçons tirées de l'antiquité, et discute son avis : « C'est une idée purement spirituelle quy s'est apparue a vous en vostre cabinet, et quy ne se treuve point en la nature des choses... Je viens présentement de relire tout Tite-Live, quy m'a semblé, s'il se peut, plus éloquent que Ciceron. Pour Salluste, il pèche visiblement contre vos maximes < I ne se contente pas d'avoir de belles paroles; mais il en preste mesmes a Marins (Lettre
du i décembre 1638). Chapelain ne se tient pas pour battu par ces hauts exemples et, le 19 décembre, il riposte : « L'Histoire aura des ornemens, mais ceux la seulement que peut donner une belle nature sans le secours de l'art, si elle veut conserver le crédit et paroistre moins roman qu'histoire. Entre celles qui méritent ce nom, je conte bien asseurement Tite-Live, Salluste et Tacite, quoyque pour le premier on luy conteste ses concions... Les deux autres me semblent divins, et je les proposerois d'autant plus tost pour modelles que Tite-Live, qu'ils n'ont guères escrit de choses dont eux ou leurs pères n'eussent esté tesmoins, et qu'ils se sont donnés le soin de venir dans le détail des choses et de toucher leurs motifs cachés, quy sont les parties, a mon advis, essentielles, quy constituent la forme du vray historien... Pour César et Suétone..., je les appellerais plus tost relateurs qu'historiens, et dirois qu'ils auraient plus tost escrit des mémoires et des vies que des histoires. Les histoires quy tiennent du roman... sont celles de Ouinte-Curce..., et. je ne mets gueres de différences entre elles et les Theagènes et les Argenis...»
L'Arbitre de la Littérature et le Dispensateur des pensions
Peu d'écrivains, parmi les plus célèbres, peuvent se vanter d'avoir atteint la considération qui s'attache à Chapelain. Chef de T Académie et son «modèle», excellent grammairien, profondément versé dans les littératures grecque, latine, italienne, espagnole , d'une érudition solide et presque universelle, il était consulté par Richelieu sur toute affaire importante de son ressort, et passait pour son maître en poétique. Nous savons, par l'ouvrage de Pellisson et d'Olivet, qu'il lit sur la règle des trois unités une conférence où « il montra, en présence du Cardinal, qu'on devait indispensal dénient observer les trois fameuses unités de temps, de lieu et d'action. » Il envoya copie de cette Conférence à Boisrobert (Lettre de février 1635) , et cette copie devint la Dissertation sur les Poésies dramatiques, indiquée dans la liste des Œuvres inédites de Chapelain par Rathery.
Plus lard, Richelieu le chargea « d'estre
l'agent de ses libéralités envers les gens de lettres », et il fut désigné ensuite par Colbert, en 1G62, pour « dresser et conserver la liste des écrivains françois et estrangers dignes d'estre pensionnés par Louis XIV.» Il était alors vraiment l'arbitre de la littérature de son temps et L'oracle des auteurs. Aussi ne se faisait-il pas une pièce de théâtre, un madrigal ou un sonnet, sur lequel on ne voulût avoir son avis. Godeau le constate en lui écrivant :
Le grand bruit de ton nom te trouble et t'ineom-
[mode :
L'un t'apporte un sonnet , l'autre t'apporte une
[ode...;
et Conrart d'enregistrer: « M. Chapelain a joué un rosle considérable parmi les sçavans du xviie siècle... Il ne s'est gueresfaict de bons livres pendant sa vie dont les auteurs n'aient tiré de luy des avis utiles. »
Le plus connu de ses clients fut Racine à ses débuts : lorsqu'il eut composé son Ode aux Nymphes de la Seine, à l'occasion du mariage de Louis XIV, il la soumit à Chapelain. Celui-ci releva obligeamment « quelques fautes quy s'y trouvoient, entre autres celle d'avoir mis en eau clouce des Tritons, divinités essentiellement sa-
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lées», ce qui est une énorme incongruité mythologique, ainsi que parle Th. Gautier. Quand il travaillait au Chapelain décoeffé, le poète de Briïannicus aurait pu se souvenirqué Colbert, sur la demande de Chapelain, lui avait envoyé cent louis de la part du roi et, peu après, lui avait fait servir une pension annuelle de six cents livres. Mais, s'il avait le génie grand, l'ingrat «''lève de Port-Royal avait la mémoire courte.
Pour se rendre un compte exact de la s il nation prépondérante de l' auteur de la Piicelle, il convient de parcourir les cinq volumineux dossiers de sa Correspondance que tient la Bibliothèque Nationale et édités en 1880 par Tamisey de Larroque. On l'y voit t< déployer, avec le zèle le plus louable pour la science, une adresse véritablement diplomatique vis-à-vis de tous ces savants difficiles à manier, provoquant des témoignages de reconnaissance envers le roi et le ministre leurs bienfaiteurs, poussant même l'attention jusqu'à leur en dicter les formules, mais parfois aussi tempérant leurs excès de zèle, entremêlant les éloges aux conseils, et joignant au stimulant de la gloire littéraire celui des lettres de change, auquel, s'il faut le dire, les doctes corres-
pondants de Chapelain ne paraissent guère moins sensibles.» Et «ce galant homme»
se servait de son influence incontestée pour faire le plus de bien possible à ses confrères. C'est ainsi que, lorsque Montmorency, protecteur de Mairet, eut été exécuté, il s'entremit en faveur de ce dernier auprès de Richelieu, et obtint pour son ami deux cents écus de pension. Il usa également de la confiance de Colbert pour faire nommer, d'abord conservateur de sa Bibliothèque, puis titulaire de la chaire de professeur royal en langue grecque, Jean-Baptiste Cotelier, dont il vante (Lettre du 20 septembre 1665) « la probité et l'habileté dans les lettres, la modestie et la science.» Il protégea Bigot de son amitié et de ses recommandations lors d'un voyage en Italie, auprès du comte Bardi, secrétaire d'Etat à Florence, et de Monseigneur Barducci, évêque de San Miniato. Car sa renommée était grande à l'étranger : il correspondait fréquemment avec Heinsius, faisait pensionner Bœcler, Allatius, Spanheim ; avait une estime toute particulière (Lettre du 6 avril 1659) pour Freishemius, le traducteur de Tite-Live et de Ouinte- Curce ; affirmait (Lettre du 18 juin 1665) Gronovius comme le professeur de Leyde
l'arbitre de la littérature 283
le plus accrédité, et vantait ses Diatribes; avait du plaisir (Lettre du 20 octobre 1664) à rencontrer le bonhomme Huyghens; souhaitait beaucoup de bien à Vossius le lils (Lettre du 29 avril 1664), établissant entre lui et son père un parallèle qu'ont repris les journalistes de Trévoux ; admirait Reinesius (Lettre du 10 juin 1665), «de toute l'Allemagne le lettré le plus universel <'l dont le sçavoir esclate en plus de sortes de disciplines » ; et faisait grand état de Jean-Christophe Wagenseil.
Son Mémoire de quelques gens de lettres, dressé par ordre de Colbert, en dépit de quelques erreurs dues à la proximité gênante du contemporain, contient des idées justes et qu'a ratifiées la postérité sur l'abbé d'Aubignac, Ménage, de Pures, Thomas Corneille, Sorbière, Bensserade, de Marolles, Chevreau, l'abbé le Vayer, Hùet, les P. P. Vavasseur et Rapin, et surtout Molière. Ses appréciations sur les Académiciens sont d'une exactitude bienveillante, et il convient de tirer hors de pair la page consacrée ;i Pierre Corneille.
Ainsi me semble-t-il avoir restitué, sans parti-pris d'aucune sorte, la ligure de Jean Chapelain. Trop surfait de son temps par certains, trop méprisé par d'autres, dont
jusqu'ici la postérité a accepté le bien sévère jugement, il me paraît l'avoir remis en sa vraie place; car je m'étais convaincu, avant d'écrire, que Camusat avait raison de dire : « Il est dangereux déjuger un homme sur quelques plaisanteries. Bonnes ou mauvaises, il n'importe ! Les unes ne prouvent pas plus que les autres. »
Pierre Motin, né à Bourges, en 1566, d'une haute famille bourgeoise , anoblie par lettres patentes du roi Louis XI, suivit les cours de l'Université, alors célèbre, de sa ville natale et y recul les leçons de ( lujas. Puis il alla tenter la fortune littéraire à Pai'is, << centre des merveilles », et compta parmi les plus estimés poètes de 1600 h 1610, époque « ou la mort le ravist à la fleur de son asge», ainsi qu'écrit l'avocat (menu, son compatriote, dans les Antiquités de la Ville de Bourges.
Ce que les « bien informés » savent sur lui, c'est ce distique de Boileau :
J'ayme mieux Bergerac et sa burlesque audace Que les vers ou Motin se morfond et nous glace,
dans lequel le satirique oppose la prétendue froideur de Motin à l'audace de Cyrano par le plus énorme des contre-sens et la plus profonde inconnaissance de leurs deux œuvres.
Pour mon Cyrano , justice peut-être commence à être faite ; et n'y aurai-je point contribué en quelque manière? En tout cas, et sur mes traces, le D1* Ilans Platow, dans sa thèse Die Personen von Rosîands Cyrano..., à propos de la pièce de M. Rostand, — Erlangen, 1902, — et surtout le documenté travail du D' Heinrich Diïbi, Cyrano de Bergerac, sein Leben und seine Werke, publié à Berne en 1903, ont pour tous les érudits dignes de ce nom remis les choses au point.
Quant à Motin, je désirerais lui assurer un sort analogue.
Vous me croirez si vous voulez, mais j'aime Nicolas Boileau, encore que je n'en aie guère l'air: je l'aime pour son bon sens épais et sa façon de l'étaler complaisamment ; je l'aime pour ses lourds vers prosaïques aux transitions fantastiques ; je l'aime pour les victimes qu'il a voulu faire, — -et combien de fois a-l-il réussi ! — pour les erreurs monstrueuses qu'il a commises, pour sa hâte à juger ses contemporains et à empailler dans son Art dit Poétique ceux de la période littéraire qui s'étend de 1590 à 1(540. Sans ces erreurs multiples, sans ces incalculables victimes, que serait devenue de notre
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temps la critique destinée à s'exercer au propos d'écrivains du xvn" siècle? Hue ferions-nous si Boileau ne nous avait apporté sur le plat de ses hémistiches seaudés une facile matière à réfutation?
Ainsi Pierre Motin se distingue par des idées et une forme souvent lyriques : la base de sou œuvre est l'amour vécu de la Femme et de la Nature : el M. Paul d'Estrée, son éditeuren 1882, le nommait déjà " l'Alfred de Musset de son temps.» Et c'est lui que Despréaux traite de ■ morfondu » ! 11 n'avait sans doute lu de Motin quequelques pièces éparses en desRecaeils divers de Pièces Choisir*, les Muses ralliées, les Muses françoises, le Temple d'Apollon, le Parnasse des meilleurs poêles, auxquels fait allusion le Mascarille des Prelieuses Ridicules : il avait dû s'arrêter, — (pie je crois, — l\ ce vraiment insupportable poème du P/nenix, imitation froide du froid Claudien ; et sans doute il a porté sur ces extraits son arrêt définitif. Vous voyez bien que je cherche la circonstance atténuante, ainsi que le bon juge, là même où elle n'existe guère. Car Motin est tout autre; et je me plais à relever dans le petit volume qu'il nous a laissé des traits nombreux qui me permettront, pour une fois,
un peu de cette critique impressionniste à la mode chez certains universitaires qui ont la crainte, s'ils restent dogmatiques, d'être taxés de pédantisme par les tout petits gendeleïtres véritablement dignes, n'est-ce pas? d'être « notre espoir suprême et notre suprême pensée. » Cette crainte, d'ailleurs, n'est point récente, quoiqu'on en ait, et Ménage-Yadius voulait déjà se distinguer des « gens de collège », n'avait pas assez de mépris pour la chaire de troisième de l'excellent P. Bouhours, et se guindait à traiter de pair et compagnon le chevalier de Méré, ce type désinvolte de « l'honneste homme » de son temps. L'histoire se recommence. Aussi bien, prenonsen par hasard notre parti, et hurlons avec les loups !
Et alors, comment donner une idée de ce Motin lyrique ? Vous lûtes assurément le Jardin d'Epicure du maître Anatole France. Par paragraphes détachés il nous y peint, durant les deux tiers du volume, des états d'âme ; puis, son haleine ayant pu s'essouffler, il fait de l'ésotérisme avec une lecture, un proverbe , une phrase retenue d'une conversation. Les Mémoires de notre époque ne s'écrivent pas autrement. Et cela se conçoit : nous faisons si peu de chose
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en dehors de la contemplation de notre ombilic On se figure les rudes batailleurs du XVIe siècle racontant, en les fureurs de la Ligue, leur brutale et orageuse existence de chevauchées sur le mode des Césars de l'antiquité; el on lit les fortes pages de Môntliic. On se Qgure les abbés de révolte de la Fronde, narrant leurs démêlés héroïques avec la Cour et le Mazarin,et l'épopée dont ils soulevaient le peuple de Paris avec un pistolet pour bréviaire ; et on lit les pages confusément vivantes du Cardinal de Retz. Or, ce que Mot in a de particulier, c'est qu'il rime en son temps son Jardin (f Epicure, couchant, d'une haleine courte, sur un papier que je veux satiné par places, les finesses de son esprit amoureux et les états*de son cœur, et que l'on sent palpiter, en des pièces souvent limées et jolies, les ailes de son âme moderne, sœur aînée de celle, si profondément intelligente et si hautement sympathique, de M. Bergeret.
Poète, il aime toutes les femmes: la fille d'un échevin de Bourges , Mademoiselle de la Croix, avant toutes, et sa cousine Marguerite, et sa commère Jeanne, et Catherine Genthon, et Madeleine Maréchal, et d'autres, et d'autres ! un calendrier com-
plet , sous la condition qu'elles soient rythmiques, — à la façon de Léon Cladel. .le pense au Sonnet célèbre:
Connais-tu la raison pour laquelle je t'aime?...
qui fait songer au mot de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne comprend pas. »
Leur ris est un enchantement...
Il se pâme aux
beaux yeux,
Astres quy de l'amour serènent les tempestes, Frères jumeaux plus doux que les Frères jumeaux.
Et cela est peut-être basai et commun ; mais ce qui Test déjà moins, c'est qu'il lui faut de réelles faveurs en retour de son affection :
Je ne sçàurois aimer quand on ne m'aime pas, ( lar un loyal amour d'un amour se guerdonne...
11 est de l'avis de François Ier qui s'y connaissait, dit-on: «J'ayme quy m'ayme, autrement non. » Et si l'on vient à lui proposer une idéale liaison, il la traite de chimère :
Tu veux, sans plus, que la foy je retienne. Que sert la foy sans autre plus grand bien? Père Bernard, preschant a Sainct Eslienne, Dit que la foy sans les œuvres n'est rien.
11 semble entendre eelte formule de M. Henri Second: « L'amour platonique, c'est comme qui dirait l'absinthe au sucre avant le dîner ; mais, quand il ne doit pas y a voir de dîner, an diable l'apéritif! » On bien bon se l'appelle sur même sujet la déclaralion hardie de la Mimi de Mûrger dans la Vie de Bohême.
Uni, pour Motin ce n'est rien.
— Et rien, comme nous savons bien, Veut dire rien ou peu de chose, —
que son regard trouve Catherine quand il la cherche, qu'il entende respirer Madeleine, qu'il sente battre pour lui le cœur do Marguerite; il ne lui agrée point de se contenter de l'apéritif, ni, comme à la petite femme de Zola, « tout ce que vous voudrez, mais pas ça », de sucer seulement les sucreries de l'amour et de s'en tenir à la cérébration du mariage. Aussi, lorsqu'il a obtenu « les faveurs secrètes», ainsi qu'il écrit, d'une fort prude et fort honnête dame, le voilà tout féru de joie et n'ayant plus lieu de « despiter. » Mais se tourne bientôt
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le revers de la médaille : cris de passion contrariée par les lois de la société on de la bienséance, désirs fons inassouvis de lèvres que les lèvres d'un antre à bouche que veux-tu embrassent, jalousies à tout propos et hors de propos, lancinantes ainsi qu'il convient pour la réelle jalousie :
Ce vent trop audacieux...
Il luv va baiser les yeux, 11 luy va baiser la bouche.
Il est amoureux de vous...
Ces vers alors exhalent le parfum de cet autre jardin, Le Jardin secret de M. Marcel Prévost; et s'il a voulu la possession, peutêtre n'est-ce point par goût de la débauche, mais parce que déjà il pense qu'«elle scelle l'union et la rend indissoluble »; parce que déjà il croit « au frémissement de l'impur effleuré, respiré, qui trouble », et qu'il souffre, amant naïf, de voir « un beau militaire » rôder autour de « sa dame » qui rêve à lui.
Ainsi se crée-t-il une existence à laquelle il en veut d'être plate comme une plaine marécageuse, le jour où il la voudrait essorée aux cimes de la montagne ; d'être tranquille et calme comme un lac limpide, le jour
où il la désirerait furieusement bondissante comme les vagues d'une mer en courroux : d'être tourmentée par la brutalité des faits, le jour où il la souhaiterait doux-ruisselante comme un fleuve majestueusement étale. Névrosé déjà, celui que Boileau à vu «glaçant» , et tenaillé par « le penser » <jui ronge son cœur et son cerveau :
Tu ressembles ee ver qui nait dans une pomme, Faict la guerre a sa mère et la mange a la fin.
C'est qu'il ignore l'art de bestialement vivre dans la satisfaction sensuelle de l'heure présente. Il peut manger à sa faim, boire à sa soif, puisqu'il a résolu le problème de vivre de ses vers, nous le savons, et que son titre officieux <le poète de cour le rassure sur les incertitudes de l'avenir; il peut dormir dans un bon lit, et les martyrisantes du demi-monde ne lui sont que rarement cruelles, ainsi que nous l'apprennent les notes manuscrites des Recueils satiriques auxquels il a collaboré. Pourquoi souffre-t-il ? Pourquoi,
Au plus vert de son asge, en ses foires premières,
a-t-jl
Des rhumes a la leste et oies rides au front?
Pourquoi cherche-t-il Tau delà ? Ne lui vaudrait-il pas mieux cent fois le contentement béat des animaux domestiques que l'essor fou de ces oiseaux de passage qu'a magnifiés M. Jean Richepin ? Pourquoi flotte-t-il ? Pourquoi ses pensers sont-ils
pareils aux chandelles de cire
Ou'on allume, on esteint, et quon rallume après.
C'est que son âme est lasse de la vie monocorde, que son esprit est chercheur et va devançant le sort vers les abîmes où il tombe, que l'émotion est son idéal, que des profils caméens toujours hantent ses solitudes haschichées et ses rêves opiacés, et que la moindre petite main qui serre la sienne, surtout si c'est celle de la fière, riche et belle Marie, lui fait oublier tous ses serments de se faire capucin et tous ses projets d'abstention, cette sagesse des eunuques. Et il repart en guerre, et Marie ment encore ; et il note
Cette mutation aux femmes sy commune ; et il n'ignore pas l'existence de
la fille volage
Guy ne porte jamais de masque a son visage ; Mais, toujours inconstante, elle en porte a son cœur ;
et c'est là ce qui fait le sujet de V Affranchie que cet observateur féroce qu'est M. Maurice Donnay a construite uniquement silice thème de la fourberie féminine.
. Et par ainsi, Motin flotte en ses notations ; pareil à ces cieux où le nuage passe blanc et rapide et où de grands pans sont bleus, il oscille entre la joie de vivre et la douleur d'être. Il aime l'espérance folle, qu'il maudit en même temps :
L'espoir faict l'amour éternel.
C'est un bourreau plein de furie, Quy donne a boire au criminel Pour croistre son mal et sa vie.
Il ne ressemble guère à ces hommes «rectangulaires » dont parle Balzac et qui étaient encore assez fréquents au xvne siècle, barres de fer qui ne savaient pas plier et se refusaient à rompre, dont les belles volontés ne cèdent jamais au mal, à qui la moindre déviation de la ligne droite, le plus long chemin d'un point à un autre, apparaît comme un crime, et dont l'Alceste de Molière fut l'expression :
Bel esprit qu'un beau corps faictchastement reluire, lîeau corps qu'un bel esprit sait chastement conduire, J'admire et j'aime tant vos merveilleux thresors
Oue je ne puis juger, esbloui de leur flamme, Ou sy le corps relient de la beauté de Fasme Ou sy Fasme retient de la beauté du corps.
Ne dirait-on pas vraiment cette fois de l'Alfred de Musset ?
En ces rares heures, il s'affine encore, et il note ses sensations « grises», fuyant les violences de ton et les heurts de couleurs vives :
Sur toutes les couleurs j'ayme la feuille morte,
De là, il faut le reconnaître, — et le reproche le rendra plus voisin encore de nous, — quelques vers obscurs et anémiés, symptôme du décadentisme :
Toujours la flamme bleue est la plus chaud» flam-
[nic...
Le soufre teint en bleu la couleur de son l'eu...
qui pourraient le rapprocher de G. Rodenbach, — je prends un des plus illustres. — De là aussi, du galimatias poétique, comme <*ette invocation à l'Amour, pointe précieuse :
Au moins sy dans mon cœur tu choisis la demeure. Pourquoi veux-tu, cruel, la faire consumer?... La maison d'un Ici hosle, helas! quelle est pou
[seurcl Quand il veut son aller, il la veut allumer.
Avec cela il a parfois les erreurs et 1rs maladresses que prêtent si généreusement h Hubert de leur Autre Femme les Siamois Rosny, à ce collégien, que dis-je ? à cet émasculé amoureux d'une chapelle sixtine du sentiment, faux d'ailleurs comme une compatissance d'huissier. Et là il se « morfond » vraiment, et mon admiration pour Boileau redouble. Il se plaint, il crie, il pleure, le naïf ! et puis il se soumet :
Le CreF, quy pour toi seule au monde m'a faicl
Pnaistrc, "M'a remis dans les l'ers de ma captivité. Je suis, comme j'estois, de tes yeux enchanté...
Et il ne voit pas à ce coup que son esclavage deviendra plus dur encore, et que, loin d'aimer les sentimentaux, les femmes ressemblent à la Martine de Molière «'I « qu'il leur plaist d'eslre battues. »
Yoyezfvous bien l'état d'Ame du poêle désespéré? Son don de poésie le navre, cl il se maudit d'avoir cru en sa vocation :
Courtisan des neuf sœurs, je fus leur sécrétait*'... .le le veux résigner, il m'est trop difficile.
C'est fini momentanément; la petite bête est morte ; rien ne lui est plus, plus ne lui est rien. Faible certes, je l'ai dit, inférieur
non pas, à mon sentiment. La vie me paraît tellement un composé de petits actes, suivant de petites formules ; de petites ambitions suivies de petits résultats; de petites compromissions venant de petites âmes, que je conçois la nausée au cœur du poète, planant nécessairement au-dessus de notre médiocrité. Il voudrait peut-être des fortunes hors de l'ordre commun, comme un héros cornélien, et,
Du profond de son cœur plein d'ameres angoisses,
sort son De Profundis qu'il clame vers Dieu :
Sy j'esprouve tant de traverses, Sy j'ai tant de peines diverses, Seigneur, je les mérite bien...
C'est la chute du libertin dans la foi ; c'est l'abbé de Chaulieu et le janséniste Pascal; c'est l'Espoir en Dieu de Musset ; c'est la pensée de mort hideuse et glacée de la Charogne de Baudelaire, qui épouvante l'âme,
— Tes beaux cheveux dorés, refrisés, crespelus, De la terre et des vers sont le triste partage, —
qui s'impose à elle, qui la terrorise de sa vision effroyable, qui la mène aux virgina-
PIERRE MOTIN 2fM)
les prières et aux élans prostrés de Verlaine.
A cette tendresse pour la femme, vibrante et tenace, à ce culte de Dieu, accidentel et passager, Motin joint l'adoration de la Nature, non point tant comme ieuvre.de ce Dieu créateur et omnipotent, mais en qualité de divertissement pour les membres lassés, de réconfort pour l'esprit surmené, de calmant pour le cœur apeuré, — autre forme de lyrisme fréquente, mais trop méconnue, au xvne siècle. Car voilà encore d'un tour que nous a joué la vieille critique dogmatique: le siècle de Louis XIV, enseigne-t-elle, n'a pas senti la nature et n'a même point voulu en faire, à l'inverse de Poussin, le modeste cadre de ses majestueux tableaux. Preuves : Corneille , Racine, Descartes, Bossuet, Molière. Il est superflu de combattre cette opinion étriquée. La Fontaine, Madame de Sévigny protestent par leurs pages empreintes d'un sincère amour de la nature ; et ce même amour déborde dans tous les écrivains de second ordre, Saint Amant, Colletet, Théophile, Cyrano, Hesnaut, qu'ailleurs j'ai appréciés et que je cite au hasard entre mille. Motin se range parmi eux : il aime le printemps et « le thresor de ses fleurs »;
il aime « arroser du crystal tfè ses pleurs les gentilles fleurettes que le soleil a bruslées »; il aime surtout
. . . s'aller coucher sous les arbres d'autour Que le soleil ne peut penestrer de ses flammes.
Et parfois ses trouvailles en ce genre sont comme des pâtes d'un vert de cendre ou d'iris, des tilles-fleurs, — ce rêve réalisé,— des elfes aux torses éphébiques et graciles, échappées, dirait-on aujourd'hui, à une exposition de Lachenal :
■ Vous me semblez un ciel beau, luisant, gracieux; Vostre belle harmonie a la sienne est pareille...,.
et le contour en est rythmique ; et le flou même en semble paradoxalement ferme et arrêté.
En résumé, à propos de paradoxe, voilà les idées que me suggère la lecture que je viens de refaire du petit livre de Pierre Motin ; voilà ma rare critique impressionniste avec ses conséquences entières. Ai-je sans le vouloir complaisamment ajouté au poète ce que je désirais trouver en ses vers? Soupçonne-t-on un simple jeu d'esprit ou quelque raillerie de ma part? Que ré pondre?
Je lis, jr vois, je crois. Suis-jc donc ;d>nsé?
Cherchez les œuvres et appréciez après moi. — Croyez-moi sur parole: ce sera plus simple et surtout plus court. — Ou bien . si vous voulez suivre un troisième parti: prenez l'Art Poétique de Boileau que j'aime très fort, et rapportez-vous en à son opinion.
SAIXT-EVREMOND
L'Homme
Charles de Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint-Evremond , naquit à Saint-Denis du Guast, dans le Cotentm, le lor avril 1613. Son père, baron de Saint- Denis, commandait les gendarmes de Henri de Bourbon, duc de Montpensîer, qui exerçait la charge de gouverneur de Normandie. Sa mère, de la famille de Rouvïlle, sieur du marquis de ce nom, qui fut surintendant des finances, eut six garçons.
Cadet sans grande fortune, Charles fui destiné à la robe. A l'âge de neuf ans, il entra au collège de Clermont pour y commencer sa cinquième et y poursuivit ses éludes jusqu'à la rhétorique, où il eut pour régent le père Canaye. En 1626, il alla faire sa philosophie à l'Université de Caen, puis retourna à Paris apprendre la jurisprudence en l(J'27-*28. Enseigne l'année suivante, et très versé dans l'escrime, —
il créa même une botte qui prit son nom. — il obtint, en 1632, une lieutenanee. En 1635, il commandait à Landrecies une compagnie, et combattit en qualité de capilaine au siège d'Arras, — 1640. — Quatre ans api es, sous les ordres de Condé, il prit part à la campagne de Fribourg, et fut grièvement blessé, à Nordlingeri, au genou gauche d'un coup de fauconneau. Durant six semaines, il fut même question de lui amputer la jambe. A peine était-il rétabli gué Condé, tombé malade, le prit pour lecteur, et les lectures étaient choisies dans Rabelais, au grand dépit du prince, ou dans Pétrone, qui lui agréait davantage. Lié avec tous les hommes de guerre de son temps, Turenhe, d'Estrées, Graminont, Miossens, de Clérambault, d'Olonne, Palluau, Ruvigny qu'il avait captivés par s;i gaîté, sa bonne humeur, son élocution vive, Saint-i^vremond voyait s'ouvrir devant lui une belle carrière militaire . et obtenait déjà la lieutenanee des gardes de Condé lorsque, en 1643, il subit une disgrâce pour s'être égayé aux dépens de sou patron qui entendait fort mal la raillerie. La Fronde le trouva doue désœuvré, el il • embrassa le parti de la Cour, ce qui lui valut, en 1652, la charge de maréchal de
•camp des armées du Roi, par brevet du 1,6 septembre, daté de Compiègne , avec une pension de 3000 livres. Commandant • mi Guyenne, il y prit la plus forte influence sur le duc de Candale, alors gouverneur de cette province, se tourna contre Mazarin et. de ce chef, fut embastillé durant un trimestre. Elargi, il guerroya, en 1654, dans les Flandres avec le maréchal d'Hocquineourt.
Deux ans après, à la suite d'un duel, d'ailleurs heureux , avec le marquis de Fore, il se retire quelque temps à la campagne; puis reprend du service jusqu'à la suspension d'armes de 1650. Rentré en grâce, il fait partie de la brillante suite qui accompagne à l'Ile des Faisans le cardinal de Mazarin, allant conclure avec don Luis de Haro la paix des Pyrénées. Mazarin meurt, et Saint-Evremond s'attache à Foucquet. Compromis, une fois encore, lors de l'arrestation du surintendant, par la découverte de divers papiers écrits de sa main et trouvés chez Madame du Plessis-Bellière, il fuit en Normandie, poursuivi, au dire de Saint-Simon, par l'acharnement de Colbert et de Le Tellier. De là, il passe en Hollande, — 1661, — puis en Angleterre, — 1662, — où il est très favora-
l'homme 305
blement accueilli par le roi Charles II, qu'il avait connu lorsqu'une ambassade française, commandée par le comte de Soissons, avait passé la mer dans le but de restaurer son trône. Outre le roi, il rencontra des protecteurs influents et des amis /.('dés. tels que les ducs d'Ormond et de Buckingham, les comtes- de Saînt- Alban et d'Orlington, d'Aubigny, oncle du duc de Richmond, élevé à Port-Royal et devenu dois sa patrie grand aumônier de la reine. Encore inquiet d'esprit à cette époque, — 1666, — Saint- tivremond retourna en Hollande. D'abord ce changement lui réussit : « il luv paraissoît doux d'achever sa vie dans la liberté d'une république, dans un pays ou les lois mettent a couvert des volontés des hommes et ou. pour cire seurde tout, il suffît que nous soyons seurs de nous-mesmes. » Il se lia avec Vossius, Heinsius, S.pinoza; mais, au bout de quatre années, lassé de l'indolence de la Haye et désireux « de trouver comme un milieu entre les courtisans français et les bourgmestres de Hollande », rappelé d'ailleurs par ses amis d'Angleterre et par le roi qui lui offrait une pension, il revint à Londres qu'il ne devait plus quitter désormais. Favori de Jacques II, ami de Guil-
laume III qu'il avait fréquenté en Hollande, il se lit une vie douce et calme d'épicurien assagi. En vain, en 1689, à l'heure où la guerre allait éclater entre l'Angleterre et la France, Louis XIV autorisa Saint-jL.vremond à rentrer à Paris. Il était trop tard ; car ses habitudes étaient prises et « a Londres on estoit accoutumé a sa loupe et a ses cheveux blancs. » Il continue donc à couler à l'étranger son heureuse existence, attristée seulement, en 1699, par la mort de son amie, la duchesse de Mazarin. Lui-même, regrettant sa jeunesse et chantant moins agréablement que Noblet :
Helas ! quand Tasge nous glace,
Nos beaux jours ne reviennent jamais,
il mourut, à son tour, le 9 septembre 1703, par une belle journée, disent ses biographes, « avec sa teste entière », comme le constate Saint-Simon, et eut l'honneur posthume d'être inhumé dans l'abbaye de Westminster où, à coté des rois d'Angleterre, reposent Casaubon, Barrow, Chaucer, Spencer, Cambden, Cowley. On lui éleva un buste qui repose sur la plaque de marbre blanc où est gravée cette Eiptaphe :
Carolus de Saint-Denis, Dominas de Sdint-Evre-
mond Nobili génère in Normannia ortus A prima juvehlu.lt Militiae nomen dédit Etper varia manera Ad castrorum marescalli gradum erectus.
Condaeo, Turennio Aliisqae claris belli daeibas Fidem snam el fortiludinem Non semel probavit.
Relicta patria, Hollandiam ; Deinde, a Carolo If accitus, Angliam
Yenit.
Philosophiam et humaniores lilleras Féliciter excoluit.
Gallieam lingnam, Tum soluta, tnm numeris astriela oratione Expolivit, adornavit, locupletavit.
Apud potentiss. Angliae reges benevolentiam et
[ favorem.
A pud regni proceres gratiam et familiaritatem, Apad omnes landes et applausum Mer ai t.
Nonaginta annis major obiil Die ix seplembris mdcciii.
Yiro clarissimo In ter prœstantiores JEvi sui scriptores Semper memorando A m ici mœrenles.
Ces quelques notes biographiques, qui résument la longue et exacte étude de des Maizeaux et les renseignements fournis par les contemporains de Saint-Evremond, m'ont paru indipensables. Ne convient-il pas, en effet, pour un auteur qui a effleuré tant de sujets mondains, de connaître dans quel inonde il a vécu; pour un critique qui a affronté tant de dissertations littéraires, d'apprendre quels littérateurs il a fréquentés : pour un penseur qui a ébauché tant de questions historiques et philosophiques, de savoir quels historiens et quels philosophes il a connus ? C'est, si j'ose dire, une psychologie inhérente au fond même du sujet et qui se dégage de la vie de l'auteur, ainsi qu'elle ressort du crayon que je vais essayer à tracer de son caractère et de son esprit. Où s'est forgé et élargi ce caractère, où s'est développé et affermi cet esprit ? En l'indiquant sommairement nous serons ensuite mieux armés pour pénétrer dans l'œuvre quand nous serons devenus les familiers de l'homme.
Les contemporains ont souvent raillé le caractère de Saint-Evremond, d'un peu loin d'ailleurs,
Car le mastin esloil de taille A se défendre hardiment.
l'homme .'»oî>
Pour n'en citer qu'un exemple, les Contre-vérités de la Court, collationnées par Tallemant et que j'ai citées dans mon précédent ouvrage, nous indiquent que
Le grand Saint - Evremond , Boisdauphin et
[cTOIônne
Sont sobres, libéraux el fort lionnes personnes.
Cependant toute sa vie il fut doué d'un enjouement qui, au Ifeu de diminuer dans sa vieillesse, sembla au contraire s'accroître avec les années : il aima la société des jeunes gens et, alors même qu'il fut hors d'étal de goûter les divertissements, il s'occupa agréablement de leur idée. Très amateur des plaisirs de la table, il se distingua toujours par son raffinement dans la bonne chère. Avec cela, une morale facile et un grand amour de la tolérance. Excellent de cœur, on le vit distribuer par testament une partie de sa modeste fortune « aux indigents de quelque religion qu'ils fussent », et le reste « aux pauvres François exilés comme luy. » Car cet exil, en lequel il passa la plus longue moitié de sa vie, fut la plaie de son existence et recueil de sa souriante philosophie ; et il avait tenté à diverses reprises de rentrer en France. Nous avons de lui une pièce de vers adressée à
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Louis XIV et qui, pour l'idée, peut être rapprochée de quelques Politiques d'Ovide. On voit aussi par une lettre au comte de Lionne que Lauzun s'était entremis en sa laveur auprès du roi. 11 se reconnaît « des diablesses de vapeurs » qui le tourmentent sur le sol étranger; et il avoue à Madame de Mazarin que c'est un grand malheur de vivre loin de son pays. Parmi donc les libertins de « la bonne régence », lui, le mieux doué peut-être et le plus spirituel à coup sûr, vécut loin de la France, et ce lui fut un deuil amer. Mais, comme il n'est malheur absolument complet en dépit des apparences, la littérature gagna à cet exil en ce que, sortant de Paris à l'heure où allait commencer le règne personnel de Louis XIV, Saint-Evremond emporta dans ses bagages son originalité vivante, que sans doute il eût perdu sous la règle. C'est à ce mal que nous devons ce bien. Resté dans notre pays, Saint-Evremond, que l'on a considéré comme une sorte de précurseur de Voltaire, aurait nécessairement fait partie de cette élégante société du Temple qui préparait le XVIIIe siècle. Au contraire, par son exil, il put rester jusqu'à son dernier jour le seigneur de la Fronde légère et de l'insoucieuse Régence, de ce temps où
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La douce erreur ne se nommoil point crime.
où « les vices délicats se nommoient des plaisirs », et, pour mieux dire, où les vices revêtaient la délicate ivresse des plaisirs ; il put demeurer lhonneste homme, au sens de son siècle, qui n'a vécu que pour h\ volupté dont la plus haute expression fut la femme. Aurait-il écrit cette exacte et adroite déclaration? « le premier mérite auprès des dames, c'est d'aimer; le second, est d'entrer dans la confidence de leurs inclinations ; le troisiesme, de faire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d'aimable. » Ainsi, nous pénétrons un des côtés les plus saillants de son caractère, celui qui le rendit si merveilleusement apte au rôle de directeur laïque des consciences féminines, dans lequel il a accompli, à maintes reprises, des prodiges de souplesse et d'agrément, insinuant sans artifice, et complaisant qui se tient à égale distance de l'adulation et de la rudesse. Sa théorie, il l'a pratiquée et accrochée, si je puis ainsi parler, à deux noms : Ninon de Lenclos en France, Hortense Mancini, duchesse de Mazarih, en Angleterre. 11 aima ces deux femmes d'amour, sans obtenir, que je crois, rien de la seconde en
dehors de la petite oie. Il fut, en tous cas, le confident et le correspondant de leurs inclinations, de leurs désirs, de leurs rêves même ; et nul n'était plus capable de faire valoir congrûment ce qu'elles eurent d'aimable, que cet élégant sceptique, désireux de réunir la plus haute somme de bien-être dans l'existence éphémère de cet atome intellectuel qu'est l'homme, ne comprenant ce qu'on appelle vulgairement la sagesse que comme la qualité nécessaire pour ménager nos plaisirs, et ayant remplacé le « je pense, donc je suis » de Descartes par cette formule qu'il déclare moins froide et moins languissante, et que j'estime tout à fait libertine : « J'aime, donc je suis. »
Suivons-le dans les deux pays ! Accommodant toujours, suivant son propre dire, son goût à sa santé, et cela par la raison que le maître d'armes de M. Jourdain appelle démonstrative, il hante le comte d'Olonne, le marquis de Bois-Dauphin, le commandeur de Souvré, ceux que Boileau baptise «prof es en l'ordre des costeaux », et fréquente les cabarets à la mode où se coudoient les Pyrrhoniens du P. Mersenne, penseurs libertins non sans envergure, et « les ivrongnets, moucherons de taverne » du P. Garasse, goinfres burlesques
se livrant à des tournois bachiques avec, par place, des échappées vers la philosophie. Saint-Evremond leur prêche la sobriété et la mesure, un dilettantisme de viveur modéré, à goûts raffinés de prélat, recommandant le Champagne, surtout d'Aï, le vin le plus naturel, le plus sain, le plus épuré de toute senteur de terroir, celui que préféraient Léon X, Charles -Quint, François Ie'', Henri VIII; conseillant le potage de santé, ni trop peu fait, ni trop consommé, les truffes, les huîtres supérieures à eellrs du vieux lac Lucrin, le mouton tendre et succulent, le veau de lait blanc et délicat, la volaille de bon suc, moins engraissée que nourrie, la caille grasse, le faisan, la perdrix, défendant le lièvre, le chevreuil, le cerf, le sanglier, le canard, la sarcelle, et généralement toute viande noire, — il ne tolère que la seule bécassine; — supprimant les poisons servis sous le nom trompeur de ragoûts et de hors-d'œuvre, dont les épices altèrent la santé d'un estomac aristocratique. Il ne fait exception à ces règles de mesure, et ne permet la gloutonnerie que rarement, alors que, le mois de septembre venu, les figues, les melons, les pêches, les muscats, les cailles, les perdreaux « se rendent maistres du goust
et le. gonst de la sobriété. » Quelle différence de race entre Saiht-Evremond et le gros Saint-Amand qui chante les éperons à boire et la Crevaille!
En quittant la table servie à souhait par ce Brillât-Savarin avant la lettre, les rendez-vous de noble compagnie se donnaient chez Ninon qui, par son commerce sociable, réunissait en son salon, comme nous l'apprend Saint-Simon, tout ce qu'il y avait de plus élevé et de plus trié à la Cour. Saint-Evremond était un des précepteurs de la dame, — et le diable sait si elle en manqua ! — C'est lui qui la rendait au monde, la faisant sortir du couvent où elle s'était réfugiée après la mort de sa mère, persuadé qu'il était que sa douleur s'apaiserait et qu'avec sa douleur disparaîtrait sa vocation religieuse. Chez elle on discutait les plus hautes questions avec une prestidigieuse habileté de touche , et la vérité religieuse y passait pour fort différente de la vérité philosophique ; on y subissait l'influence puissante des grands penseurs du xvie siècle, et même de leurs illustres prédécesseurs, puisque cette idée d'incompatibilité entre la philosophie et la religion est déjà clairement exprimée dans le Conciliator de Pietro d'Albano, antérieur
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à la Renaissance , et que Pomponazzi y a eu recours ; on y commentait Montaigne ; on y prévoyait la chaîne qui passe à travers le xvue siècle tout entier pour aboutir aux Encyclopédistes ; c'était comme un petit diocèse où ne manquaient pas les abbés de tout poil et de tout collet, — tel Boisrobert qui taillait ses chasubles dans les robes de l'hôtesse ; — et Saint-Evremond, pour en revenir à lui, était, selon le mot piquant en sa justesse de F. -T. Perrens, « le Chateaubriand sans rhumatismes d'une Récamier sans préjugés. »
Saint-Evremond conduisait, si Ion peut dire, le branle des idées ; il dessinait sur ce modèle vivant le Portrait de la femme qui ne se trouve point et ne se trouvera jamais ; il unissait Montaigne et Pétrone sans rien des faiblesses hésitantes du premier, sans rien non plus des audaces éhontées du second ; il rimait des Elégies sur Villarceaux, sur Coligny, sur d'Albret, sur d'Enghien qui n'était pas encore le prince de Condé ; il réagissait enfin contre le spiritualisme outré que le grand siècle affichait en ses dehors austères.
De ce salon de Ninon, dont j'ai plus longuement parlé ailleurs, Saint-Evremond a emporté tout ce qui pouvait le prédis-
poser à tenir le rôle qu'il joue à la Cour de de Charles II. Mademoiselle de Quéroualles avait accepté la mission secrète de resserrer l' alliance entre la France et l'Angleterre. Il dut la recevoir à Londres et sut, avec un tact de courtisan expérimenté, prêter la main à l'intrigue d'où elle sortit duchesse de Portsmouth et grande favorite. C'est lui qui calma les scrupules feints ou sincères de sa compatriote, — et avec quelle adresse ! — et lui assura sa prépondérante influence. Mais elle manqua de l'habileté de son conseiller; elle devint tôt odieuse à la nation anglaise, et une révolution de palais fut imminente. Comme une femme chasse l'autre, on manda en hâte Hortense Mancini, nièce de Mazarin, une des plus parfaites beautés de la Cour, à en croire madame de la Fayette, et que jadis, — il était alors sans couronne, — Charles II avait voulu épouser ; et ce fut encore Saint-Evremond, toujours dans un intérêt politique, qui fut chargé de reprendre l'œuvre avec ce nouvel agent. Mancini fut bientôt pensionnée de Charles II et installée dans un salon qui devint vite le centre d'une brillante société, menant de front les arts, les leltres, le libertinage philosophique et de mœurs. Il ne faudrait
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pas crier au scandale avec nos habitudes bourgeoises actuelles, et je m'en voudrais d'avoir tracé sur ce point un noir portrait de Saint-Evremond. D'ailleurs, la duchesse ne fut jamais que l'amie du roi, malgré l'accusation de Macaulay. Et puis, ce qui importe ici, c'est de déterminer le personnage qu'il tint dans cet Hôtel de Rambouillet d'outre-Manche. Il y remplaça la préciosité par le naturel , la recherche de l'esprit par la délicatesse du goût ; il y donna le modèle des questions diverses et multiples que Faret a coditiées et le chevalier de Méré affichées : courage de l'âme, tinesse du ton, art de l'habillement, adroite galanterie, suprême distinction des manières, «haine du sale interest», peur de la vertu rigide. Il y importa les jeux de PYance, où il ne fut pas toujours le plus heureux , comme il l'écrit au comte de Saint-Albans , et la partie s'y liait entre seigneurs de haute volée, le comte luimême, chambellan de la reine-mère, Bellegarde, oncle de madame de Montespan, de Saissac, sir Ellis Layton, commissaire des prises, le prince de Monaco, de passage à Londres, et du côté des femmes, la maîtresse du lieu et la duchesse d'York, pour ne citer que les plus qualifiées. Là
aussi , Saint-Evremond veut du tact : il proteste contre les alarmes poignantes du paroli et les emportements intéressés de la bassette qui ne va à rien moins, en durant toute la nuit, qu'à user de beaux yeux et à lier de honteuses amitiés avec des croupiers pareils au ridicule bitterois Morin, endetté coureur de tripots, qu'il met plusieurs fois en scène dans ses Lettres et dans ses Poésies. Il apprend aux visiteurs de tout ordre le génie de la conversation et forme leurs mœurs sur le modèle des nôtres, en leur arrachant par sa souple persuasion leurs bizarreries , leur exaltation, leur indiscipline, leur grandeur boursouflée et shakespearienne. Il parla bagatelles, chimère, sciences ; il effleura vingt sujets en une heure à la française, il parisianisa les femmes avec ■« les gants parfumés, les miroirs de poche, les estuis garnis, les pastes d'abricot, les essences et autres menues denrées d'amour », ainsi que s'exprime le Comte de Grammont; il causa surtout. Car ce lecteur assidu et passionné mettait encore au-dessus de l'ineffable plaisir de la lecture celui plus sensible de la conversation, et notamment avec les femmes, ces divines interlocutrices, dont certaines, à son dire,
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n'ont pas moins d'esprit et de discrétion que de charme et de beauté. Avec elles il discute pour savoir, par exemple, si ce qui nuit le plus au bonheur de la vie est de s'abandonner à tous les mouvements de la passion ou de suivre tous les Sentiments de la vertu. Son expérience personnelle lui sert ;i avoir vu les unes regretter l'estime perdue, les autres désirer les voluptés interdites. Et les heures coulent rapides , dans ces nouvelles Cours d'amour, consumées aimablement en badihages galants, fumets, si vous voulez bien, d'amour léger qui grisèrent éternellement ce frondeur libertin de l'école de La Rochefoucauld ; car de comprendre la passion comme Anacréon et Sappho serait ridicule; comme Térence, bourgeois ; comme Lucien, grossier. Il était lui sur ce terrain aussi, et ses sottises mêmes n'étaient point celles dont Horace s'est moqué. Avec les femmes il élevait son ingéniosité [tins qu'il ne cultivait sa raison, — il réservait cette faculté pour les hommes, — et cette distinction, peut-être un peu paradoxale, qu'il établissait, est un trait nouveau de caractère, le mépris facile de la femme ({ne les dames, au fond et sans en vouloir convenir tout haut , ne détestent point
absolument. Il faut lire sa définition de l'amitié pour se rendre exactement compte de ce que contenait d'exquis le cœur de ce dilettante. L'amitié pour lui, comme pour quelques autres, — tels Aristote et Montaigne, — c'est la foi d'Epicure, c'est le sentiment idéal, supérieur à la justice, à la prudence, qui double les plaisirs, engendre la confiance, possède un ineffable charme et constitue le mérite de l'âme.
Saint-Evremond fut de toutes les fêtes intimes, — les seules spirituelles, car les autres ne sont que des cohues plus ou moins brillantes, — du salon d'Hortense Mancinî, où l'on retrouve les habitudes de la Cour de France, allant peut-être avec plus d'écume, si nous employons le mot de Taine, mais avec le même courant. Il en fut le grand organisateur dans son improvisatrice gaîté, faisant jouer des Opéras entre deux paravents, inventant mille jeux et l'esprit toujours en éveil.
Et celte réussite, il faut l'attribuer à l'amour ; car sa passion pour la duchesse, — toute sénile et non couronnée de succès qu'elle fût, — resta ce sentiment toujours jeune qui faisait son génie dispos. D'ailleurs ce sentiment était si vrai que la sincérité le sauva du ridicule des Géronte. Le seul mal
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l'ut qu'il lui inspira trop de vers : car le rôle était fort supérieur aux poèmes. Mais il était inspirateur, et rien ne m'a paru plus touchant que cette phrase rare, adressée en confidence lassée au maréchal de Gréqui: ^(J'aimerais pour le plaisir d'aimer quand on ne m'aimerait pas. » Nulle passion, en effet, ne fut plus que la sienne désintéressée. Il ne croit pas, ainsi qu'Anacréon, que les roses couronnent bien les tètes blanches : il n'ignore pas (pie seule cette intrigante de Frosine peut soutenir qu'une jeune et jolie femme rejette loin d'elle les Adonis, les Céphales, les Paris et les Apollons pour être éprise des Saturnes,des Priams, des Xestors et des Anchises à la barbe majestueuse, et il était trop homme d'expérience savante pour se laisser convaincre comme Harpagon. Il est touché de ce qui touche Hortense, il souffre de ses peines et il affronte le ridicule, — le pire de tous les dangers, — pour pouvoir aimer encore, même sans espoir ; car la coquette mondaine ne lui ménage pas les dures allusions à son âge et, s'il veut approcher la tète de la sienne, cruellement elle lui demande s'il a connu Gabrielle d'Estrées.
Au café de Will, ce fut un autre amour, celui des plaisirs gastronomiques et, dans
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ses Lettres, nous trouvons les traces savoureuses de ces ripailles londoniennes que Ton poursuit à domicile, et notamment à Parson Green avec Villiérs, chez Mrs Hervey, chez mylord Monta igu, chez la duchesse de Mazarin où instrumentait aux fourneaux l'ineffable Galet. Mais dans ces orgies aussi Saint-Evremond porta l'urbanité française au milieu de ces lourds engloutisseurs de roastbeefs, reconnaissant d'ailleurs, là où il existait, leur mérite propre, à savoir o un certain tour singulier au génie de leur nation. » Il eut là pour compagnons, aussi bien que dans le salon dllortense, Temple, politique voluptueux, diplomate homme du inonde, retiré des affaires publiques par indolence et « pour ne se point mettre au travers du courant », é rivain par délassement, disciple d'Epicure, ne souhaitant que du vieux vin pour boire, du vieux bois pour se chauffer, de vieux amis pour causer; Edmond Waller, poète de circonstance non sans mérite, d'un esprit gracieux à la fois et élevé, sachant entrer dans l'esprit de l'antiquité, non seulement pour bien entendre la pensée des auteurs anciens, mais encore pour embellir cette pensée, et qui garda toute la verdeur de son intelligence jusqu'à quatre-
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vingt-deux ans : d'Aubigny, dont il pleura la mort, qui l'informa sur le théâtre anglais et avec lequel il écrivit Sir Politick Would. Il connu! également Dryden, que Buckingham satirisa dans sa piquante comédie, The Rehearsal, qui eut à la scène, où ces fous la portèrent, un éclatant succès; le docteur Lefèvre, Français réfugié, qui eut plus tard l'honneur de rassembler les œuvres éparses et transfigurées de Saint-Èvremond et de les publier avec des Maizeaux; Justel, autre réfugié, grand bibliophile et érudit, qui avait obtenu la charge de bibliothécaire du roi à Saint- James ; et Cowley, et beaucoup d'autres parmi lesquels l'illustre doyen Swift, ami de Waller et de Ninon de Lenclos, qui fut comme la marraine de Voltaire.
C'est au café de Will, le pendant des cabarets de France, — car Saint-Evremond paraît avoir transporté Paris à Londres, comme Andromaque son Simoïs', — que s'émiettent les idées et les théories dont nous avons conservé la fleur dans les Reflexions qu'il écrit sur le théâtre anglais, et qui paraissent à juste titre les plus neuves du monde. Et, chose encore plus singulière, ce cabaret remporte, grâce à lui, sur la Cour même en tenue décente et en res-
peclability . Tandis, en effet, que Charles II n'est guère que « le vieux bouc », dont parlent irrespectueusement ses familiers, et, que la Castlemaine appelle du fond des carrosses royaux les passants qui lui plaisent et prend ses rivales aux cheveux, Saint-Evremond a imposé à son cercle la morale du goût, sa qualité dominante, éminemment française, la seule que son libertinage accepte pleinement et qui remplace bien des parties de l'autre. Avec son charmant dilettantisme, il estime que tout peut être dit et fait pourvu que le goût ne soit point blessé, et que «personne de bon goust ne peut aimer le vice quand le vice n'est pas agréable. » Pour ce qui est de corriger les mœurs, serviteur ! 11 pense comme Philinte,
Que c'est une folie a nulle autre seconde,
et nul n'est plus sage que lui. Avec sa verte et douce vieillesse cette sagesse croît encore ; car la modération lui est venue en l'esprit, et l'expérience a rendu son âme parfaite. Elle est sans crainte, sans tristesse, sans haine, sans jalousie ; elle désire sans ardeur, espère sans inquiétude, jouit sans transports. Les mouvements de son
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cœur sont paisibles, et il a atteint ce tact absolu, cette mesure complète, cette délicatesse idéale qui sont, à son avis, les éléments du vrai bonheur.
Les Œuvres
Saint-Evremond, en qualité d'écrivain, connut tous les succès. Les plagiaires et les imitateurs, ces affirmateurs de la gloire littéraire, ne lui manquèrent point et, suprême triomphe ! ainsi que les libraires avaient commandé du Scarron aux poètes burlesques, Barbin commanda du Saint- Evremond. Et lui, tout en « reconnaissant un peu de vanité dans sa conduite », se défendait de donner de ses œuvres une édition exacte et complète. Il priait d'ailleurs ses correspondants, tel le comte de Lionne et madame Bourneau, femme du président à la sénéchaussée de Saumur, de ne point livrer de copie des petits ouvrages qu'il leur faisait tenir et sollicitait, si par fortune ils étaient imprimés, qu'ils le fussent le plus correctement possible et sans être signés de son nom. 11 déplorait aussi les sollicitations des libraires, qui gâtaient ses ouvrages dans leurs éditions clandestines, mais n'était pas aussi fâché qu'il faisait mine de le paraître d'avoir les honneurs de la contrefaçon. C'était à regret qu'il désavouait ceux des Traités parus sous son