‹ Pupazzi et statuettesChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Pont-Neuf

Bruyant et animé, rendez-vous de tous les tumultes, de tous les cris, le Pont- Neuf était le vrai domaine des farceurs de chaque ordre. Le Saint-Eoremoniana nous fournit sur ce lieu des renseignements incomplets, mais précis et suggestifs. «On y trouve une infinité de gens quy donnent des billets. Les uns remettent les dents tombées ; les autres font des yeux de chrystal. Il y en a quy guérissent les maux incurables ; celui-ci prétend avoir descouvert la vertu cachée de quelques simples ou de quelque pierre en poudre pour blanchir et embellir le visage ; celui-là asseure qu'il rajeunit les vieillards. Il s'en trouve quy chassent les rides du front et des yeux et quy font des jambes de bois pour reparer la violence des bombes. » Et certes , ce n'est qu'une faible partie de la multitude des commerces et des industries q.ui grouillaient sur le Pont ou dans ses environs immédiats ; car l'auteur de la lettre que je

ri LES FARCEURS

viens de citer oublie les bouquinistes et les vendeurs de chiens, les décrotteurs et les camelots débitant bas de soie, parasols, articles de Paris ; les bouquetières et les fruitiers ; et tous ces gens sur lesquels nous ont édifiés Tallemant, Scarron, Barbier d'Ormesson, le Livre des Addresses, et tant d'autres pièces volantes et pasquins, comme la Requesle du Pont-Neuf. Il oublie, en la description trop brève de ce caravansérail, les bohèmes, bateleurs et ti relaines qui donnaient à l'endroit si fâcheuse réputation que, d'après Tallemant, les gens de la province n'osaient s'y aventurer, même de jour, et qu'ils ont eu les honneurs d'une littérature spéciale, attestés par de nombreuses pièces volantes, telles que Placel des Amans au Roy contre les Voleurs de Nuit et les Filoux, Réponse des Filoux, Règles, Statuts et Ordonnances de la Caballe des Filoux... et cent autres. Il oublie «ces figures excentriques dont les satires et les estampes nous ont laissé de si vifs portraits: raffinés tordant leurs moustaches, courtisanes en chaises à porteurs, médicastres trottant sur leur mule, pédants balayant la crotte de leurs manteaux dentelés », duellistes s'embrochant sur le trottoir, plumets pas-

sionnés et généreux pour leurs belles, qu'on voit, à en croire Auvray clans ses Satires,

Branler le corps, faire un cinq pas, Trousser les crocs de leur moustache,

mendiants traînant leurs béquilles sur le pavé. Il oublie les lourds carrosses, les légers gazetiers , les importants nouvellistes dont nous trouvons un Nouveau Règlement Général dans les pièces rares et curieuses de l'époque. Deux maîtres du style moderne, Paul de Saint-Victor, auquel j'ai fait un emprunt en mes phrases précédentes, et Théophile Gautier, dans son Capitaine Fracasse , se sont amusés à peindre, soit avec une facile érudition, soit d'imagination, ce lieu de rendez-vous, de promenade et de spectacles, et le second a parlé « des originaux » de l'endroit, « figures extravagantes et falotes, qu'il est bon de considérer de près » : et Maillet le poète crotté, et l'aveugle « accompagné de la grosse commère qui lui servait d'yeux », et l'opérateur, et le singe, et le gueux mendiant, et les spadassins. Tous ces renseignements dont les uns sont exacts, mais peu complets, les autres fantaisistes, nous allons les amplifier et les corrobo-

rer par les témoignages des contemporains.

L'Interprète des Eseripts du Teins signale que

L'on ne sçaurait marcher trois pas

Dans le Palais, ici, la-bas,

Le Pont-Neuf, au Cheval de bronze,

Que de douze n'en trouviez onze

Quy disent que Machiavel

A faict un livre bien cruel...

On criait les libelles et les Mazarinades, — car le Pont-Neuf, ce pandemonium de (<allot, fut en quelque sorte le Forum de la Fronde, — durant que se clamaient les chansons. Chaque niche avait son marchand de journaux, près desquels

L'un a son nez met sa lunette Afin de lire la Gazette.

Les Entretiens burlesques de Maislre (juillaume constatent ce fait, comme aussi ils signalent un des principaux libellistes, Oudin,

ce romaniste

Dont le style est cent fois plus triste Qu'un bonnet ou coiffe de nuyt, Dont les eseripts font peu de bruit, Quoyque vers la Samaritaine On les voie aller par centaine...

Lh tronc aussi ce docteur dont il est question dans le Grand Theastre des Nouvellistes,

qu'on voit tous les matins

Présider sur le banc du quai des Augustins.

L'esplanade était sillonnée par les colporteurs débitant

Le duel de deux gueux dedans le Pré aux clers.

Et le nom des Filoux, la Misère des clers,

Et les nouveaux Edicts, les nouvelles Gazettes,

Et la commodité des Bottes et Garsettes,

Et le Remette aussi pour les pasles couleurs.

Et l'Amour des Sergens, la Pitié des Voleurs,

Et tous les Compliments de la langue Françoise...

Et le Contrat passé dedans Hautbervillers

Entre Gillot Grand-Jean et Gillette ventrue

Et le cruel Combat d'un cinge et d'une grue...

Et la Manière aussi comme on sevré les Veaux

Avec le Testament du bon Gaultier Garguille...

De ces colporteurs et crieurs quelquesuns étaient célèbres. La Nocturne Chasse du Lieutenant Civil nous en fait connaître certains, TEsclanche, Raulin et Laurentprends-ton-verre, doués tous trois « d'un stentorique gosier. » Ils débitaient, ainsi que nous le montre encore le Libraire (la Pont-Neuf,

des livres, tous les jours,

D'histoires, de fables, d'amours,

qui, comme Boileau le constatera,

Paroient, demi-rongés, les rebords du Pont-Neuf

et y

Occupoient le loisir des laquais et des pages.

On trouvait aussi aux mêmes lieux les escamoteurs, joueurs de gobelets, devins, dont Maistre Gonin, le sorcier de François Ier, est le type et l'ancêtre; et ces tireurs à la blanque dont parle Berthod en son Paris Burlesque,

Quy, pour ornement de leur banque, Ont quatre ou cinq gros marmousets,

et donnent à gagner aux joueurs des écritoires et des peignes, des miroirs et des aiguillettes, des lunettes et de vieilles heures, des fusils et des savonnettes, des sabotières et des gants. On rencontrait également ces « capons », dont l'industrie, qui dure encore, consistait à attirer les naïfs dans des parties de jeux divers où ils étaient dépouillés en quelques tours de main, bonneteurs avant la lettre, et aussi

les marchands de chair humaine, ancêtres des racoleurs du dix-huilième siècle.

La foule était énorme, les accidents fréquents :

On voit tout le monde quv fuit, Et mesme un vendeur de gazettes S'est trouvé pris dans les charrettes Quy l'ont pressé...

Les ballets de l'époque, tels les Vrais Moyens de Parvenir dont le titre est emprunté à l'incompréhensible compilation de Béroalde de Verville, nous présentent, en outre, les musiciens ambulants, italiens et français, les crieurs de mort aux rats dont Bosse nous a laissé la si pittoresque image, les vendeurs d'eaux-de-vie que François Colletet a portraicturés dans ses Tracas de Paris avec

leurs tasses rangées ,

Et leurs fioles de dragées, Et leurs verres à petits fonds,

et les chapeliers en papier, dont on voit l'image curieuse dans l'œuvre très rare de Brebielle.

C'est le plus gigantesque et le plus varié des spectacles en plein vent, et Loret n'a pas manqué d'aller y remplir les interminables colonnes de sa Muze.

Dès 1603, Bluet d'Archères, étrange fou, se disant Comte de Permission, s'était installé sur le Pont et avait composé divers petits livres réunis en Recueil, œuvres d'ailleurs extravagantes et illustrées de ligures bizarres. La plus célèbre peut-être est la Surprise et Fustigation d'Engoulvenl, où il se donne le titre de « archipoète des pois pilez. » Créquy, Mnu> d'Entraigues, de Beauvais-Mangy, Nemours, le roi luimême lui font divers présents qu'il consigne avec orgueil dans son Testament sous le chef : Libéralités que fay recettes. Il ouvrait la route au spectacle si couru qu'offrait Mondor, le vendeur de baume de la place Dauphine, où il tenait son « escolle » ordinaire au devant du Cheval de Bronze ; Mondor, de son nom véritable Philippe Girard, se qualifiant docteur en médecine et ayant peut-être à ce titre un droit légitime et près duquel s'érigeait son valet, ou plus exactement le protagoniste de la pièce offerte au public, Tabarin.

L'histoire des deux compères est d'autant plus intimement liée qu'ils sont frères. Le Clair-Voyant avaiit mis sur la piste de cette constatation, mais, après la découverte de Jal, le doute n'est plus permis désormais.

Antoine Girard, l'émule et le rénovateur de Giovanno Tabarini de la troupe italienne que j'ai signalé, avait, tout comme Philippe, fait de très fortes études. Si Philippe « avait de l'esprit, un peu de lettres et eust été capable, s'il eust voulu, d'une vocation plus honorable » que celle de débiter, avec une grande barbe et sous une robe flottante, pommades, opiat et romarin, Antoine « avait estudié Galien, Hippocrate et Paraeelse. » Il avait voyagé en Italie, y raccourcissant sa robe de docteur pour la muer en souquenille de farceur et ramenant de Rome sa femme Vittoria, danseuse renommée, dont il est question dans le Clair-Voyant et qui, « assistée de Castaigne et Arlequin sur le theastre, faisait des sauts merveilleux.» Ses voltiges et son « beau sauter » eurent à Paris un grand succès.

Nous avons vu Tabarin dans la composition attribuée à Abraham Bosse, en habit de Gilles. Comme lui, il est vêtu d'un sac de toile blanche aux manches larges. — accoutrement qui lui fera intenter un burlesque procès en contrefaçon par le moulin à vent de la porte Saint-Antoine, — est sanglé d'une ceinture de cuir, et sa blouse tombe au-dessus des hanches sur un large pantalon de toile arrivant aux che-

villes. Mais il n'a pas le masque pâle de Gilles et, ainsi que son maître, il a laissé croître une barbe longue et touffue. Sur les épaules pend un petit manteau de serge, et son chef est coiffé d'un feutre mou, de couleur grise, capable, ainsi qu'il le dit lui-même, de prendre sous ses doigts mille façons et que rendit célèbre la Gazelle du Pont-Neuf de Saint-Amant. Oh ! ce chapeau ! Il est tout un poème auquel les contemporains ont consacré des pages entières ; car il est « louable entre tant de sortes de chappeaux que l'on porte en la monarchie françoise » ; car il s'accommode et se change de toutes les manières possibles, «moyen rebras, petit rebras, bas ou carrabin. » El, tel ou tel, il a fait rire plus de peuple en un jour que les acteurs tragiques, même ceux de l'Hôtel de Bourgogne, n'en feraient pleurer en six.

Mondor et Tabarin laissent bien loin derrière eux pour le talent et pour la vogue les autres « opérateurs », que citent diverses Mazarinades , charlatans qui luttent vainement de négrillons, vipères, antidotes et bons mots; et les droguistes, débitants d'eau cordiale ; et les apothicaires, et les vendeurs de thériaque, et les tireurs de cors qu'ont rendus célèbres des pièces vo-

lantes du temps , telle la Harangue de Turlupin le Souffreteux. Procureurs avec ou sans causes, clercs, écoliers, laquais et chambrières sont les principaux et plus assidus auditeurs de Mondor et de Tabarin. et nul ne peut s'en repentir pour son agrément immédiat. Mais la rentrée au logis offrait bien en échange quelques inconvénients : les reproches pleuvaient sur « le> marys qui ne bougeaient de ce Tabarin », auquel on allait jusqu'à attribuer les épidémies « venues de ce que l'on s'eschauffait tellement à la place Dauphine que l'air en estoit tout corrompu » ; et les servantes rentrées trop tard chez leurs maîtresses subissaient, outre de sanglants reproches, des déductions sur leurs gages.

Les voilà donc en présence, l'un docte et grave, l'autre bouffon salé, gaiment grossier; l'un vaticinant et ratiocinant, l'autre s'essrueulant de rire et facétieux proverbialement, à ce point que pour traiter le Cardinal Mazarin de farceur, les auteurs du Passe-port et Adieu de Mazarin en vers burlesques, de la Mazarina.de et d'autres pièces de même ordre, ne trouvent rien de mieux que de le nommer Tabarin. Dans des Plaisantes Recherches d'un homme grave sur un farceur, Leber

apprécie hautement ces thèses à la fois grotesques et savantes « où Ton croit, ditil, retrouver les combats du singe aux prises avec l'esprit malin, ces fleurs d'éloquence balsamique, ces piquantes gaillardises, ces mots étourdissants de naturel et de naïveté, ces rapprochements singuliers, imprévus, inouïs d'idées qui jamais ne se rencontrèrent dans une tête rassise. » Mais il s'alarme, avec non moins de raison, pour le bon goût. Et certes, voilà (Pécueil : les répugnances du goût et même celles de la plus ordinaire morale. Les éditeurs des Questions de Tabarin sentaient bien d'ailleurs où le bat les blessait, se justifiaient « du plat de ris qu'il présentaient », et priaient leurs lecteurs de le prendre jovialement, ajoutant que Mondor était l'antidote de Tabarin, et que si ce dernier « insérait quelques traits de gaillardise un un peu trop libre», le premier «versoit le suc emmiellé d'un langage plus scientifique et plus éloquent. » Au reste, ainsi que nous verrons Gaultier-Garguille ne point être l'inventeur de ce genre de Chansons auxquelles il a dû sa gloire, de même les Questions de Tabarin ne sont pas choses nouvelles. Le F acécieux Réveille-Malin des esprits mélanc ho ligues, que je prends entre

tous parce qu'il est le compendium de cent autres édités en France et en français, ou l)ien le Faceliœ facetiarum, analogue par l'esprit, mais publié en latin et en Allemagne, ont de très nombreux points de ressemblance avec les fantaisies, dialogues, paradoxes, gaillardises , rencontres et conceptions du frère de Mondor. A ces parades la foule bigarrée faisait le brouhaha, y prenant un plaisir extrême, et les Caquets de l'accouchée, — qu'ailleurs j'ai étudiés comme une œuvre qui donne la note du goût bourgeois du xvne siècle, — n'ont pas laissé de nous apprendre que « le Tabarin lu estoit loin de valoir le Tabarin ouy. » C'est l'éloge le meilleur à faire de l'action du farceur.

Venons donc à cette place -Dauphine, et regardons cette estrade modeste que la gravure a popularisée. Elle est fermée au fond d'un lambeau de tapisserie contre lequel s'accotent un joueur de viole et un joueur de rebec. A droite, au second plan, une manière de page tout proche d'une caisse où il prendra les fioles pour les présenter à Mondor. Au milieu, au premier plan, Tabarin et son frère.

Rien , nous le savons , qui contraste davantage que le ton doctoral et redon-

dant de l'un avec les plaisanteries grivoises et scatologiques de l'autre; que les fantaisies scurriles de l'un avec la philosophie austère de l'autre qui, disait-il, « avait esté sur les genoux des anciens », — il y attache un autre sens que Tabourot, — et ne lâchait pas une parole « quy ne vint en ligne directe de ses pères nourriciers. » Un contemporain écrit :

Parmy ces rencontres jolies El ce dialogue plaisant, Vous y trouverez des saillies D'un homme lettré et savant.

Si par quelque belle rencontré L'un manifeste son pouvoir.

L'autre, plus docte, fera montre De sa doctrine' et son sçavoir...

Doctrine remarquable, savoir inépuisable de ce gai sophiste, pareil à son ancêtre du XVIe siècle, le doctissime et sérieux Gaillard, « qui vous eust bien prouvé a force d'arguer que vous eussiez disné, encore que vous n'eussiez rien mangé que vostre mords de bride , comme les mules du Palais. »

Mondor vend un baume admirable, spécifique efficace, « opiate et romarin », pour les dents gâtées, que vante le Pasquil de la

Court ; et Tabarin exalte sa pommade dont les prodigieux effets sont inscrits dans le Caresme prenant et que vantent les Regrets de l'absence du Roi/. En citerai-je quelques-uns? Sa drogue est excellente pour le mal de reins. Et il nous assure qu'en se frottant de son médicament, « si on a mal a Rheins et que Ton aille a Ghâlons, infailliblement Ton n'aura plus mal a Rheins. » Elle guérit aussi les choux gelés, les maisons crevassées et les servantes de la place Maubert. Cet onguent est merveilleux pour toutes sortes de maux, excepté tous ceux qui sont incurables; car en ce cas «nul n'est tenu d'user de medicamens. » Il est souverain « pour les desfluctions, catarres, douleurs de teste, migraine, vertiges, ténébrosité du cerveau, convulsions d'estomac, restriction de nerfs, inanité de forces. » El les spectateurs se prennent au boniment. On lit, en effet, dans le Parlement nouveau ou Ceinturie intérimaire de devis facesieusemenl sérieux et sérieusement faeeeieux de Daniel Martin : « Il y avait presse a qui jetterait le plus tost son argent noué dans le coin d'un mouchoir ou dans un gant sur l'eschafault pour avoir une petite boette d'onguent enveloppée dans un billet imprimé, contenant l'usage d'iceluy et la

façon de s'en servir. » 0 le bon billet qu'on avait là ! Cette drogue avait surtout un effet mirobolant sur les brûlures et, comme la terre ne suffisait pas à Tabarin pour ses cures merveilleuses contre les accidents du feu, nous le voyons, après Hercule, après Ulysse, après Enée, tenter aux enfers une descente rendue aisée par la complicité du diable Mélanpiges qui, ayant éprouvé son savoir-faire, lui a promis de louer à son intention une boutique sur les bords du Styx. Son succès y aurait été, et1 dit-on, plus grand encore que sur la place Dauphine, où pourtant il était si populaire, ('/est dans ce voyage, je crois, ou dans quelque autre, — car la légende se mêle vite à l'histoire quand il s'agit des farceurs, — qu'il a rencontré aux Champs Elyséens son gendre Gaultier-Garguille, loul l'empli de respect pour le mérite « que son beau-père a acquis parmy les peuples, et pour l'immortelle mémoire qu'il a laissée de son illustre nom a la postérité. » Ce ne sont pas choses nouvelles dans notre littérature nationale que ces descentes aux lieux infernaux à peu près vers Cette même époque, et nous aurons à noter celle qu'y lit Turlupin. En attendant, constatons pour mémoire que « Piedaigrette

rencontre merveilleusement maistre Guillaume revenant des Champs Elizécs » peu après « le joïenx advenement dn grand Jubile d'Orléans», qui est de Tan 1G00. Le dit maistre Guillaume a été conduit par « la Sibille », ni plus ni moins qu'Enéas, et Piedaiin'etle v a lié conversation avec Démocrite, Heraclite, et les plus sévères capitaines, et les plus connus financiers. Il serait terriblement hasardeux de vouloir donner une idée même approximative des Questions de Tabarin, tant on se heurte vite à des gauloiseries par trop fortes et ayant trop prononcée l'odeur du terroir : tant il parle toujours de «. vilenies », comme le lui reproche Mondor; tant, selon son aveu même, « il va vous tirant droit au nez. » L'analyse d'ailleurs en serait impossible, et je dois renvoyer le lecteur au texte pour savoir ou bien ce qui est préférable d'une vue aussi courte que le nez ou .d'un nez aussi court que la vue ; ou bien si la raison et la vérité peuvent compatir ensemble ; ou bien quel est le meilleur libraire du monde, le meilleur peintre, le meilleur jardinier de Paris, le meilleur médecin, le meilleur chirurgien, le plus parfait musicien, le plus grand voleur, le meilleur logicien ; aussi pour s'informer sur les

femmes et savoir les différences qui les séparent d'un flacon, d'une échelle, d'un homme, d'une maison, d'un oiseau, d'un verre, du diable, toutes comparaisons et autres semblables que nous trouvons en cent lieux, comme par exemple dans la Remontrance aux mariez et mariées et dont peut-être fut l'origine un passage de Gargantua, que développa un anonyme dans les Singeries des femmes, et qu'a visiblement imité, sans le dire, Voltaire, dans son Pauvre Diable; enfin pour juger ses prologues, rencontres, préambules, gaillardises, et, s'ils le veulent, s'y délecter. / n Inventaire universel en a été fait, incomplet d'ailleurs, sous le titre de Fantaisies et Dialogues. C'est toujours de l'eau de la même urne, des plaisanteries du même acabit, des paradoxes de la même force et des seurriliiés de la même répugnance.

Et malgré tout Tabarin reste lui, je veux dire lf farceur vrai , invraisemblable , d'humeur folle et de drôlerie épique, disant toujours librement sa râtelée et dont la jocrisserie fait s'ouvrir les lèvres purpurines et luire les blanches dents de la Thalie populaire. Il vous apprendra encore quelle est la meilleure herbe en la nature ; qui l'on devra prendre pour débiteur et pour

femme ; à quel tavernier il conviendra de donner sa pratique ; quel est le métier le plus difficile et aussi le plus honorable ; le cheval le plus agréable à louer; l'animal le plus hardi, ou le plus fort, ou le plus magnanime, ou le plus honnête ; l'instrument le premier du monde ; le poisson le plus maladif; l'arbre le plus fertile; l'archer le plus maladroit ; et cent autres ejusdem farinée, venus de son imagination ou des Facecies de Henri Bebelius, passées encore par la Panlagrueline Pronoslicalion de maistre François Rabelais, et qui faisaient la joie de nos pères au XVIIe siècle, qui peut-être, — ce qu'aux dieux ne plaise! — séduiraient encore certains de nos contemporains épris de la farce scatologique qu'on débite, en même temps que boire, en les cafés-concerts de nos jours, honnis par Brunetière et par quelques autres.

Et cette littérature tabarinique est infinie.

Le farceur du Pont-Neuf, à qui elle a valu une gloire immortelle, fut remplacé sur les tréteaux par Pradel, à en croire VAmphilrite, poème de 1630, dont l'auteur peu connu est un sieur de Monléon, et alla faire une fin sur laquelle on est loin d'être fixé. On a voulu, sans doute, d'après le Parlement nouveau, qu'il « fust devenu

en peu d'années sy riche de l'argent des fols qu'il ayt acheté une seigneurie près Paris ... et que ses voisins quy estaient gentilshommes de bonne et ancienne maison, ne pouvant endurer un Pantalon ou embabouineur de badauds, un fol quy, avec son chappeau métamorphosé en mille sortes, en avait faict rire tant d'autres, pour leur compagnon, le tuèrent un jour à la chasse.... » Saint-Victor accrédite cette légende, vraisemblable après tout : « Ils tuèrent, dit-il, le bouffon comme un lièvre au coin d'un bois, — poor Yorick ! . . . »> Et, dans sa récente Fille de Tabarin, opéracomique dont M. Pierné écrivit la musique, M .Victorien Sardou la retouche, et, comme on ^;iit, à peu près de cette sorte la développe. Après fortune faite, et sous le pseudonyme de M. de Beauval, le farceur s'est retiré, avec sa fille Diane, — qui n'a rien de commun avec la femme de Gaultier Garguille, — dans un château acheté sur ses économies. Roger, fils d'un voisin de campagne, vrai grand seigneur, M. de la Brède, s'éprend de Diane et le mariage va se faire quand arrive la troupe de Mondor, — laquelle n'a jamais existé sous cette forme nomade. — Reconnaissance, répétition dans l'orangerie du château de Beau-

val, — car rien ne manque, — et, comme l'artiste qui tient les Tabarins est médiocre, Beauval, repris de sa passion de la scène, joue et se découvre II est dès lors un obstacle au mariage de Diane et, le comprenant bien, il se tue à la chasse afin que les deux amants soient heureux.

Quant à Yittoria, elle survécut sept ans à son mari et mourut en 1633, la même année que son beau-frère Mondor. Nous savons qu'elle s'était retirée au Marais et Christophe Petit , prêtre habitué de sa paroisse et aussi spectateur de Tabarin, auquel il avait acheté , le jeudi-gras de 1620, «deux boettes de pommade », — il le signale sur son Registre, — nous a laissé sur ce même Registre la trace du magnifique convoi de l'épouse du farceur.

Après le décès, tragique ou non, de ce dernier, une foule d'écrits facétieux furent publiés sous son nom, qui sont comme le nécessaire complément de son œuvre et affirment sa physionomie. Sorel, dans son Francion, constate qu'un de ces Recueils fut vendu à vingt mille exemplaires, — ce qui, en tout temps, est un succès et surtout au xviie siècle, — et attribue l'œuvre tabarinique à un certain Guillaume, cuistre d'un collège de jésuites. Mais, quoi qu'il en

soit, il me paraît curieux à plus d'un titre, « ce seigneur Tabarin, homme de qualité et de respect , docteur in ulroque jure , scilicet d'yvrongrerie, de gausserie et sic de cceteris », tantôt faisant à chacun ses souhaits de nouvel an , désirant « aux lapidaires.... les rubis quy sont sur le nez des mignons de Bacchus »; — aux crieurs, la voix de Stentor; — aux miroitiers, « la glace et le chrystal des rives septentrionales » ; — aux bateliers, la nacelle de Caron ; — aux charpentiers, « les vieux chênes de Pannonie et la figure du labirinthe de Dédale » ; — aux bonnetiers, le turban du Turc et « la coëffe de Gargamelle »; — aux démantibulez, « la maschoire de Samson.; » — aux procureurs, l'éloquence de Cicéron et Sainte-Croix ; — tantôt faisant à Francis quine « la gaupe » des remontrances maritales sur sa conduite et en arrivant « à enfler contre cette incorrigible la gibecière de son courroux » , ce qui détermine un divorce ; tantôt encore épris d'Isabelle, et « navré du grief tourment qui vivement l'enflamme», poussant au plus haut degré son erotique lyrisme en faveur

D'Isabelle, la Fleur de toutes la plus belle,

Guy porte dans ses yeux les plus brillans flambeaux,

Quy surpasse en blancheur les blanches colom-

[belles Et surmonte "en douceur la douceur des agneaux.

Dans le Jardin , Recueil , Thresor , Abrégé des Secrets, Jeux, Facéties, Gausseries, Passe-Temps, composés et fabriqués au nom de Tabarin, pour le plaisir et contentement des esprits curieux , se rencontrent cent formes les plus drolatiques pour faire gratter, éternuer, pour empêcher un pot de bouillir, pour faire courir un œuf à travers la chambre, pendre une bouteille au plancher, pour couper un iil en plusieurs pièces et le faire revenir en entier, ou une pomme en quatre sans en entamer la peau, recettes utiles et agréables pour ces gracieux loustics de société dont les talents variés et applaudis mettent encore de nos jours en fuite les gens moroses.

Oui, farceur di primo carlello que ce bateleur dont la gloire subsiste, dont le pseudonyme est toujours connu et tintinnabule encore, après avoir été cité, à son époque, par La Fontaine, par Boileau, et copié par Molière en cette fameuse scène du sac où Scapin enveloppe Géronte.Oui, farceur merveilleux, jouant avec la parfaite

et énorme folie toujours plus extrême et en apparence plus incohérente, dans une intarissable surabondance de bouffonneries, culbutant du vraisemblable dans le grotesque, et joyeux vraiment avec ses gais pouffements sans artifices.

Alors qu'il est parlé de farces tabarini- (jues, un souvenir est dû à Fritelin qui y tint l'emploi de valet. Vêtu d'habits de toile fort amples, portant le masque brun des mimes bergamesques , avec le traditionnel sabre de bois et l'obligatoire escarcelle, il saute «comme un crapaud», et lâche « des soupirs pesants » , qui font pâmer de joie grossière l'auditoire.

Desiderio Descombes, baron de Grattelard, qui a prêté son nom à une piquante facétie, les Rencontres, Fantaisies et Co<jà-Tâne du baron de G..., est le type du valet fourbe. Son costume ressemblait en quelque manière à celui de Trivelin. Le pourpoint en est à l'italienne, ainsi que le pantalon bordé de dessins triangulaires, couleur foncée sur fond clair. Une collerette plissée, une toque, des souliers de peau claire, le « mimy » et une latte complètent son accoutrement. Il a été portraictnré sons cette figure avec ces vers :

Ma mine n'est belle ny bonne ; Et je vous jure, sur ma foy, Qu'on peut bien se fier à moy, Car je ne me fie à personne.

Les Caquets de l'accouchée opposent « la bonne mine de Mondor » à la « mauvaise trongne » de Grattelard. Ce dernier tenait « sa classe » ordinaire au bout du Pont-Neuf et égayait ses auditeurs par ses gaillardises admirables, ses conceptions joyeuses, ses farces joviales. Mais « il estoit grossier et rustaud..., ignorant charlatan et effronté menteur... », et luttait avec Mondor sans le moindre succès, à en croire ces mêmes Caquets. Il étalait pourtant des serpents en bouteille, des vipères auxquelles on avait arraché leur dard, des antidotes et surtout des sornettes, des contes et de grands mots italiens. Il figure sous cette apparence dans la Farce des Bossus, et je veux donner deux ou trois de ses répliques, monumentales âneries qui ont toujours le talent de faire rire aux larmes les bons badauds. Elles ne sont d'ailleurs pas plus de son chef que telles autres et, dans les Poésies de Christophe de Beaujeu, par exemple, on rencontre toute une série de ces « chapons » amoureux, dont Molière

donnera l'étymologie dans VEscole des Maris, en écrivant :

une lettre en poulet cachetée.

Voici le genre de Grattelard : Horace prie son valet de rendre une missive à sa maîtresse: « Lessive, mort de ma vie ! Quy parle ici de blanchisseuse? J'ay mis mon linge a la lessive la semaine dernière. » Et lorsque Horace a pris la peine d'expliquer le mot « missive » par son synonyme <( poulet », le farceur conclut : « Vous estes un grand sot. Que ferait-elle d'un poulet? Il vaut mieux lui envoyer une couple de chappons. » Cette Farce des Bossus dans laquelle Desiderio , ayant rencontré son rôle le plus brillant, eut son plus incontestable succès, venait des Contes Orientaux par l'intermédiaire de Straparole, qui en avait fait une de ses Facecieuses Nuicts. Et par ainsi tout se transforme et reste cependant identique. Quant à Descombes, il tenait dans la pièce son emploi de valet du jeune premier, lequel était amoureux de M"'" Trostolle, femme d'un bossu, frère de trois bossus. Grâce à son dévouement à la Scapin , — mais un Scapin ahuri , — la belle dame sait se débarrasser et de

son époux et de ses beaux-frères, et tout, comme il sied, finit par le mariage avec le bel Horace.

Philippot, plus connu sous le nom du Savoyard ou sous le titre de l'Homère du Pont-Neuf, — il devait, je pense, avec Gabriel Guéret, et à l'inverse de Vigneul- Marville, ce glorieux surnom plus à sa cécité qu'à son génie, — avait acquis une grande popularité. Boileau et Brossette nous en ont entretenu en passant ; Dassoucy lui a consacré plusieurs pages de ses Avantures ; Saint-Amant l'a chanté dans son Epistre he roi-comique adressée à Monseigneur le duc d'Orléans :

Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l'asge,

De tes vertus s'entretient tous les jours...

Là, son Aveugle a gueule ouverte et torse,

A voix hautaine, et de toute sa force,

Se gorgiase à dire des chansons

Ou ton bonheur trolle en mille façons.

Là sa moitié, quy n'est pas moins pourveùe

D'habits, d'attraits, de grâce, ni de veiie,

Le secondant plantée auprès de luy

Verse au badaud la joye a plein muy.

Cela ne paraît pas tout à fait exact à Guéret qui, dans sa Guerre des Auteurs anciens et modernes, fait dire à Boisrobert: « Ne vous enteslez pas sy fort de cet aveu-

gle ; ces poëmes ne sont composés que des chansons qu'il chantait devant la Samaritaine et sur le Pont-Neuf de son temps. C'estoit un coureur de cabarets quy suivoit la fumée des bons escots. . . » Boileau est sévère pour la renommée du « bon poète». Il parle de ces auteurs méprisés dont les ouvrages

...souvent dans un coin renvoyés a l'écart Servent de second tome aux airs du Savoyart.

Mais Philippot trouve un défenseur en Coras qui souhaite aux vers de Despréaux :

...par tant de rebuts renvoyés à l'écart, D'envier le destin des vers du Savoyart.

De ces Chansons discutées nous avons le Recueil par lui) seul chaulé a Paris et qui, comme le veut Saint-Amant, que les églises effrayaient plus que les cabarets, avaient un grand succès auprès de la clientèle ordinaire du Pont-Neuf. Si nous en croyons Brossette dans son Discours sur le Vaudeville, il fournissait «a la plupart des musiciens modernes les modèles de leurs chansons » et, le sujet épuisé à Paris, il allait faire à travers la province des tournées fructueuses. Dassoucy le trouva un jour « descendant la Sône », et leur cou-

versation a été rapportée dans les Avanlii/'es: «Je suis, dit Philippot, de la race des Amphions, et des descendans d'Homère, et j'oze dire que j'ay encore quelque avantage sur ce divin personnage...

Aprenez que je suis un enfant des Muses des plus célèbres et des plus chéris, poète et chantre fameux, mais chantre cloué d'un organe sy puissant et d'une voix sy esclatante et sy forte que, pour peu que jaye pris seulement deux doigts d'eau de vie, sy je chantois sur le quai des Augustins, le Roy m'entendroit des fenestres de son Louvre. ...» Philippot, qui ne brilla pas par la modestie, reprend son propre éloge dans l'une de ses Chansons :

Je suis ce fameux Savoyarl Ouv, par l'adresse de mon art, Surmonte la melancholie...

Malgré la perle de mes yeux Mon nom esclatte en divers lieux Sous ce titre d'incomparable...

Je suis l'illustre Savoyart Et des chants le grand capitaine. ..

Je suis l'Orphée du Pont-Neuf.

Voici les bestes que j'attire :

Vous y voyez Tasne et le bœuf, Et la nymphe avec le satyre...

Ces œuvres qui avaient une certaine allure, triviales certes et vulgaiy&,

BIBLiOTHECA

ftaviens'v*.

Ton n'attend pas de la distinction ni de la délicatesse chez nos farceurs, — et qui convenaient ainsi pour être débitées « sur le Parnasse du Pont-Neuf, dont le Cheval de bronze estoit le Pégaze, et la Samaritaine la fontaine d'Hélicon », avaient démodé « les misérables chansons ou plus tost les misérables motets » de Pierre Guedron et d'Antoine Boësset, et le Savoyard pouvait se vanter d'être seul à lutter contre la vogue de Lulli. On applaudissait, en effet, à outrance aux compositions de ce doux ivrogne, « quy n'avoit rien a reprocher a la Nature touchant la dispensation de ses oreilles, dont il avoit de chaque costé des mandibules un bon quartier, mais sy belles et sy vermeilles que, bien que son nez ne fust pas moins haut en couleur, on avait peine a juger quy emportoit le prix, ou la pourpre de son nez ou le cinabre de ses oreilles » ; et il était d'autant plus prisé et admiré à la fois de ses auditeurs qu'il chantait et partageait leurs passions pour la femme et « les écots » ainsi que le constate à nouveau le Ministre d' Estai flambé. On était ravi de

Hélas! mon ami doux...

de

Baise-moy, Julienne...

de Toinon, la Belle Jardinière, dont parle Boileau dans les Héros de Roman :

Ce n'estoit pas de l'eau de rose, Mais cVstoit de l'eau d'autre chose...;

et surtout de la pièce consacrée à la femme de l'acteur Bellerose, qui

Ne gagnant plus rien sur la Seine S'en va tral'fiquer sur le Rhin.

dont le refrain équivoque eut un succès de scandale attesté par la lettre de Relleroze a l'abbé de la Rivière.

Arrivé d'Italie sous le ministère de Mazarin, à cette heure où tant de compatriotes du Cardinal venaient, je lai dit, chercher fortune chez nous, un certain Hieronimo Fèrranti, d'Orviëtte, vendit quelque temps sur le Pont-Neuf un baume souverain.

Vu son origine, le peuple lavait surnommé Lorviétan. Il essaya d'obtenir pour son remède une approbation ofticielle de la Faculté de Paris. Guy Patin nous a laissé le détail, dans une lettre, de la manière dont sa tentative échoua. « Il s'adressa a uu homme d'honneur, alors doyen, nommé M. Perreau ; il en fut refusé de belle hauteur. Ce charlatan s'adressa ensuite a de Gorris, qui reçut de lui un présent consi-

dérable et promit de faire signer a plusieurs docteurs l'approbation de ce médicament qu'il vendoit sur le Pont-Neuf ; ce qu'il fit faire par une douzaine d'autres affamés d'argent, qui furent: les deux Chartier, Guénaut, le Soubs, Rainssant- Beaurain, Pijart, du Clévat, du Fougerais, Renaudot et Mauvilain. Cet imposteur italien, non content de telles signatures, tascha d'avoir l'approbation entière de la Faculté et pressa le nouveau doyen qui estoit M. Piètre, mon prédécesseur, de la luy donner moyennant quatre cens escus qu'il offroit, par l'espérance qu'il avoit de mieux débiter sa drogue s'il pouvoit obtenir ce qu'il désiroit. Ce nouveau doyen aïant appris de la bouche du charlatan tout ce que de Gorris lui avoit faict, luy demanda ceste approbation ; et dès qu'il l'eust, il lit assembler toute la Faculté, ou il se rendit accusateur contre ces douze messieurs quv, aïant advoué leur faiblesse et leur mauvaise action, furent chassés de la Compagnie par un décret solennel. On les a pourtant restablis avec de certaines conditions. . . » Cette histoire est suggestive de l'influence de l'argent sur des hommes aussi considérables que Guénaut et Renaudot, par exemple, et de l'esprit d'intrigue

de Hieronimo dont l'auteur inconnu dn Ministre d' Estai flambé dit par antiphrase

Lorvietan est pris pour sot ;

et elle ne nuisit pas au succès présent et futur de la vente, puisque F Almanaeh des addresses constate que « l'apothicaire ordinaire du Roy, de Blegny le fils, demeurant sur le quai de Nesle, au coin de la rue Guenegaud, se faisoit annoncer comme niant receu seul des descendans de Ferrati la communication de son secret. » Pufiisme et réclame !

Cette drogue était un contre-poison qu'il pliait dans un prospectus d'antidotaire et vendait à un prix qui nous est indiqué par les Triolets du temps :

Lorvietan, retirez-vous !

Jettez le theastre par terre !

Vous n'attirerez plus de fous.

Lorvietan, retirez-vous.

On ne sçaurail donner vingt sous

D'un pot d'onguent en cas de guerre.

Lorvietan, retirez-vous!

Jettez le theastre par terre!

Il se trouvait ainsi mêlé aux luttes de l'époque et on le faisait figurer dans des pamphlets de 1649, tels que Dialogue de

Jodelet et de Lorvietan sur les affaires de ce temps et les sanglots de Lorvietan sur V absence du Cardinal Mazarin et son adieu en vers burlesques. Dans les Plaintes du carnaval et de la foire Sainct-Germain, il est représente tenant sa place parmi

Les bouffons, les joueurs de farces, Faisant sy bien le Capitan...

Enrichi, Hieronimo Ferranti abandonne sa place, sa recette et son surnom à Christophe Contugi qui devint un gros seigneur, prit logis sur le quai des Augustins, se maria deux fois et eut treize enfants, dont l'un, Charles-Louis, devint un médecin estimé. Courrai, dans ses Tromperies des Charlatans descouvertes, nous décrit ainsi Lorvietan : « une grosse chaisne d'or au col, il desploïoit les maistresses voiles de son cajol pour louangerles vertus occultes. et admirables propriétés de ses onguents, huiles, exstractions, quintessences, distillations, calcinations et autres fantasques confections. » Près de lui, quatre joueurs de violon occupaient les quatre coins de son tréteau, et, lui donnant la réplique, « un insigne bouffon, Galinette la Gallina, quy de sa part faisoit mille singeries, tours de souplesse et bouffonneries pour attirer

et amuser le peuple. » Molière n'a point négligé de placer dans l'Amour Médecin un « opérateur » qui vante, comme on sait.

Ce thresor merveilleux que sa main nous dispense,

avec lequel on peut

braver en assurance

Tous les maux que sur nous l'ire du Ciel répand,

La gale,

La rogne,

La tigne,

La fièvre,

La peste,

La goûte,

Vérole,

Descente,

Rougeole ; 0 grande puissance de Lorvielan.

C'est ce passage qui pousse Chalussay à faire dire par Angélique dans Elomire hypocondre que Molière a rempli un rôle

Chez des originaux, Lorvielan et Barry Dont ce fou se croïoil desjà le favory,

et à faire répondre par Elomire :

Pour Lorvietan, d'accord...

Si absurde que paraisse l'accusation, elle me semble honorable pour le charlatan.

Quant à Gilles Barry, outre cette mention, il n'est pas inconnu pour nous et trouve ici naturellement sa place. Il fut grand ami de Mondor, dont il tenait l'emploi en province. Eudore Soulié a relevé la trace de son séjour à Lyon, où il avait ouvert boutique sur la place des Jacobins. Molière d'ailleurs nie l'avoir jamais rencontré, et cette négation explique la réserve de Chalussay. Quoi qu'il en soit, le Voyage de Guibray, seul ouvrage documenté sur le personnage, constate qu'« il avoit les plus belles femmes de l'Europe et le plus magnifique theastre quy fust jamais, soit pour les acteurs, soit pour les riches décorations qu'il avait apportées de Venise»; et par là s'affirme encore un coup l'influence de l'Italie, même extérieure, sur nos farceurs nationaux.

Plus oublié par la renommée, mais non moins digne d'elle, le maigre Sibus

Déclame en sa prose rimée Les plus parfaits de ses rébus.

Son histoire se trouve dans le Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce temps par divers aulheurs qu'édita en 1G61 Charles de Sercy. A la fois poète et musicien, ayant au moins deux moyens pour

gueuser, « porfcioncule de l'humanité », peu estimé comme musicien par Lambert et par Voiture comme poète, il avait « esté trouvé sous une feuille de chou comme Poussot » ou, « sorty de la terre en une nuyt comme un champignon », avait coulé ses premiers jours à Notre-Dame ou en d'autres églises « sous un habit bleu » d'orphelin, et était d'abord devenu « cuistre ». Remarquable, comme le Clitandre du Misanthrope, par

...l'ongle long qu'il porte an petit doigt,

il s'en servait comme de plume, alors qu'il se tit homme de lettres et correcteur d'imprimerie. Entre temps il se chauffait aux fumées d'un gros tas de fumier, se serrait le ventre ou mangeait aux dépens d'autrui, s'habillait de cassons de treillis et d'une vieille panne , tenant à peine à son manteau par de grands points, payait rarement son hôtesse et jamais sa blanchisseuse, en dépit des trente moyens qu'il avait pour se procurer de l'argent, comme de se faire arracher les dents sur le Pont-Neuf par lin opérateur en affirmant qu'il ne sentait aucun mal. C'est là sans doute qu'il prit l'idée de chanter des romances de sa composition, Chansons nouvelles et récréatives.

Ne négligeons point aussi Gilles le Niaist bouffon de bas étage, que nous présentent les Véritables Pretieuses de Somaize et le Rosle des Présentations faieles aux grands jours de Y éloquence françoise et sous le nom duquel ont été publiées nombre de Mazarinades.

Je me garderai de ne pas parler ici à mes lecteurs de Herpinot, voisin de ces farceurs du Pont-Neuf, dont l'échafaud se tenait sur la pointe Saïiite-Eustache et qui succédait vers 1G18 à Adenot, artiste en lazzis au gros sel, connu par les Eslrennes présentées aux Pâmes de Paris..., et que Ton baptisait le Galon des Halles par antiphrase probablement. Adenot qui présente ces Eslrennes n'est autre que ce comédien de Bourges, de La Porte, auteur de nombreux pasquils sur lequel nous a renseignés l'Estoile. Herpinot, donc, « vaillant et mignard », présente aux belles les dons de Flore qui leur réserve

lu bouton de rose on d'oeillet.

Gela est du dernier galant ; mais le gaillard va plus loin, et c'es! sa personne ellemême et « sa flamme amoureuse » qu'il offre, avec toutes ses conséquences ; et « il né craint aucune personne, tant soyt-il

fort de rains que garny de force naturelle. » 11 en appelle à toutes celles qui le connaissent. Ainsi rendaient nos farceurs les hommes gais et les femmes « godinettes ».

Carmeline est le type de l'opérateur, c'est-à-dire de l'arracheur de dents, beau parleur comme d'usage, et sur lequel les pièces et libelles de l'époque ne tarissent point. Sa baraque faisait face au Cheval de bronze, et l'enseigne se déroulant au milieu de molaires fraîchement arrachées portait ces mots comme devise

...una avulsa, non déficit aller.

Sorel, dans Francion, le Ministre d' Estât

flambé, l'Agréable Récit de ce quy s'est passé aux dernières barricades de Paris, font mention de Carmeline ; et cette dernière Mazarinade nous le représente dirigeant le peuple révolté avec son ordinaire costume de charlatan :

Vestu d'un collet de senteur, Chausses de damas a ramage, La grosse fraise a double estage, Bas d'atlache, le brodequin De vache noire ou maroquin...

Et sur le tout l'escharpe blanche...

Son rival était Cormier qui « consultait » à ce bout du Pont-Neuf en regard de la rue

Dauphine et divertissait les laquais et les badauds par des grimaces et des lazzis. Il est célèbre dans Y Histoire du poète Sibus, et noté dans les Begi'els de l'absence du Roy, pièce qui le distingue du cabaretier son homonyme. Le vrai champ d'action de Cormier était, comme pour Barry, la province ; car les opérateurs étaient en nombre qui avaient leur troupe de campagne.

Courrai , dans sa Scdijre contre les Charlatans, nous a documentés sur ce genre de bouffons et opérateurs : « ils ont de coutume d'aller en housse par les rues des villes, vestus de superbes et magnifiques vestemens, portans au col des chaisnes d'or, accompagnés d'une grande suitte et caravane d'escornifleurs, batteurs de pavé, bateleurs, comédiens, farceurs et liarlequins... Ils font esriger des eschafauds sur lesquels leurs bouffons et maistres Gonins amusent le peuple... » Braquette, à Lyon, avait eu un moment à sa solde, vers 1621, la troupe d'isabella Andreini; à Nantes, en 1G48, « des jeux de marionnettes et représentations de machines » portèrent un tort considérable à la troupe de Molière ; et d'ailleurs, c'est ainsi que Cormier le rencontra au château de la Grange, où peu s'en fallut qu'il ne fût préféré, grâce

LE PQNT-NEUF 1 1 1

à la puissante protection de Mme Calvimont, favorite du prince de Conti, à son « confrère » pour donner des représentalions. Encore ne fût-ce pas la supériorité de Molière qui l'emporta, mais l'influence de Sarrazin qui, amoureux dune actrice de la troupe Béj art, selon les Mémoires de Daniel de Cosnac, tit pencher la balance en faveur du farceur, au détriment de l'opérateur. On a publié sur Cormier les Entretiens du sieur Cormier avec le sieur Lafleur, dit Poictevin, sur les affaires du temps.

A deux pas de l'estrade de Cormier, au bout du Font-Neuf, près de l'hôtel de Nevers, et sous renseigne de -la Grosse Dent couronnée, pérorait Rondin, auteur du Thresor des Secrets inestimables, livre de réclame, paru en 1632 et dans lequel il plaidait « pour ses coquilles » et cherchait à démontrer qu'il était le charlatan parfait et idéal : il avait, disait-il, « plusieurs excellens remèdes comme baume, onguent pour brûlures, pommades... Il mettoit hors les dents avec facilité ihcroïable, en mettoit d'artificielles... »

Et tous ces opérateurs, donneurs de ga bâti ne, triacleurs de Régnier, que Scarron a mis en scène dans son Roman comi-

que, et cette sorte d'Hercule que la gravure a popularisé sous le nom de Borgne vigoureux, et ces « badins ès-farces de France... faisant lescontrefaictsen quelque tour de champicerie sur les theastres », cet italien Tabary et ce français Jean des Vignes dont parle Bouchet, se livraient à qui mieux mieux aux farces de l'annonce et du boniment, exhibaient avec une éloquence sans trêve leurs drogues et leurs tours, leur baumes et leurs pélicans, leurs nègres et leurs dromadaires, en des parades de plein vent, pour attirer et retenir les spectateurs que l'on voyait se presser «levant leurs tréteaux. La foule accourait devant ceux de maistre Guillaume, « fou à titre d'ofiice » et pensionné de Henri IV et de Louis XIII, qui vendait les pasquils eomposés sous son nom, aidé en cela par sa commère Mathurine, virago resplendissante, armée de pied en cap, et le feutre empanaché sur l'oreille. Sous le nom aussi de cette titulaire de l'emploi, a été publié le Feu de Joije de Madame Mathurine, daté de 1609, et dans lequel on voit le compère Guillaume revenir de l'autre inonde, ainsi que je l'ai dit plus haut. Elle a trouvé des historiens informés en Dreux du Ravier et Reiffenberg parmi les fous célèbres, et son

costume a donné lieu à des strophes peu connues de la Sagesse approuvée :

Elle porte un chappeau comme une sage done : Elle porte un tranchant comme une autre amazone, Signal très asseuré d'un esprit courageux...;

et on la compara plus dune fois à la reine Christine de Suède avec une rare inconvenance.

François Colletet , dans les Tracas de Paris, nous a parlé de tous

ces coquins,

Vestus comme des harlequins Avec trois guenilles de linge, Quy font sauter un pauvre singe Et grimper dessus un baston Afin de gaigner le tes ton.

Mais, sous ce rapport, le succès le plus colossal était acquis à Brioché et à son singe. Pierre Datelin, — c'était le véritable nom de Brioché ou Briocci qui se donnait des allures de farceur italien, — se tenait au Château Gaillard, vis-à-vis de la rue Guénégaud, avec sa «montre» de marionnettes. Il y cumulait habilement l'emploi de montreur et celui de charlatan. Seul, longtemps, il eut et garda le privilège de la satire politique et de l'épi-

gramme littéraire. Auteur quasi génial en son genre, Datelin faisait passer devant ses spectateurs le Tout-Paris de son époque, sans excepter les personnages sublimes ou grotesques, — c'est peut-être tout un, — et n'épargnait personne , Aristophane de cabaret artistique avant la lettre, bonimenteur comme feu Salis, faisait manœuvrer Polichinelle et grimacer Fagotin. L'illustre singe était « grand comme un petit homme et bouffon en dyable. » Voici d'ailleurs un de ses portraits : « Son maistre l'avait coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachait les tissures et la colle ; il luy avoit ceint le cou d'une fraise a la Scaramouche ; il luy faisoit porter un pourpoint a six basques mouvantes, garni de passemens cl d'aiguillettes ; il lui avoit concédé un baudrier d'or d'un pendoit une lame sans pointe. » Fagotin est le prototype des animaux qui servaient aux parades et que Ion faisait même parfois figurer dans les Ballets. En son rapide compte rendu des Festes de BacchuSj Loret note que

L'on dit des choses non pareilles D'une guenon qui lit merveilles.

Mais il est plus prolixe au sujet du singe de Datelin. La Fontaine, dans la Cour du

LE PONT-NEUF 1 1 il

Ihn, vante ses tours; Furetière lui fait jouer un rôle important dans sa nouvelle allégorique l'Amour égaré;- l'auteur de VOnophage ou le mangeur d'asne, histoire véritable d'un procureur..., le prend à témoin de sa véracité ; Molière le promet en réjouissance à Marianne dans le Tartuffe. Brioeei le mène à Saint-Germain-en- Laye « pour y divertir Monseigneur le Dauphin et les Enfants de France», ainsi que nous l'apprennent des notes glanées dans les Cartons de Colbert.

« Les machines briochines » avaient le plus éclatant succès, et tout y était si naturel, marionnettes et déguisements, que Furetière, en son Roman bourgeois, raconte qu'un serviteur les prit pour de petites demoiselles. Quant à Fagotin, son vêtement sentait si bien la livrée que Cyrano, injurié par des laquais, comme je l'ai rapporté plus longuement ailleurs, et ayant mis flamberge au vent selon sa coutume, se méprit en face de lui et l'embrocha « en un charmant jour d'été, sur les quatre heures du soir », ainsi que l'enregistre avec exactitude le Combat de Cyrano avec le singe de Brioché, pamphlet de l'époque, et composé peut-être par Dassoucy. Nous voilà en pleine parade de foire, foire Saint-Germain,

11 fi

foire Saint-Laurent, la première plus aristocratique si l'on peut dire, la seconde plus vraiment populaire; et Briocci, qui n'a rien d'italien que le nom, rejoint les farceurs français aux farceurs italiens et les spectacles forains à l'hôtel de Bourgogne.

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