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CHAPITRE IX

L'Hôtel de Bourgogne

Il serait nécessaire que Ton se décidât à ne plus comparer, — comme je l'ai vu trop souvent, — l'Hôtel de Bourgogne du xviie siècle à la Comédie française du xi.V '. Scènes et tréteaux de ce temps ancien se ressemblaient à se méprendre et l'Hôtel était comme une sorte de théâtre forain. Un passage de Charles Perrault dans son Parallèle des anciens et des modernes nous édifie formellement sur ce point : « J'ay ouï dire à des gens asgés qu'ils avoient vu le theastre de la Comédie de Paris de la mesme structure et avec les mesmes décorations que celuy des danseurs de corde de la Foire Sainct-Germain et des charlatans du Pont-Neuf; que la comédie se jouoit en plein air et en plein jour, et que le bouffon de la troupe se promenoit par la ville avec un tambour pour adverlir qu'on alloit commencer...;» et, avant Perrault, un pasquin de 1634, l'Ouverture des Jours (iras ou V Entrelien de Carnaval, après avoir étalé à nos yeux les joies de la foire

Saint-Germain, «joueurs de torniquets, de goblets, de marionnettes, danceurs de corde,... joueurs de passe-passe et mille autres apanages de la folie»,... ajoute: «ou si vous no voulez aller si loing, il ne Tant qu'aller à l'Hostel de Bourgogne. » Et ensuite: «■...tons les Zanni, les Pantalons, lesTabarins, les Turlupins,et tout l'Hostel de Bourgogne n'ont jamais rien inventé quy approche de mille lieues loing de ceste facétie. » On jouait des parades à sa porte, el la composition même du public assurait \)\u> de vogue à la farce grossière qu'à la tragédie, conforme ou non, aux règles d'Aristote. Cette tragédie que l'on donnait placée entre un Prologue à la mode de Bruscambille sans lien avec elle et une farce ou comédie en un acte avec une chanson dans I»1 genre de Gaultier Garguille, était surtout à l'usage des rares délicats, doiil l'<-d»l)é d'Aubignac s'est fait le porteparoles, cl plaisait mieux, à l'en croire, aux quelques spectateurs « qui avoieni les mœurs héroïques et sérieuses. » Quant à la petite pièce, — il signifie par là la farce, — le même critique, par une de ces contradictions que Ton ne rencontre que trop fréquemment dans les choses de l'esprit, déclare qu'elle manquait ou de hauteur, —

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ce qui est vraisemblable, — ou de gaîté, — ee qui n'est pas toujours exact. — « Elle n'a que des sentiments communs et des pensées vulgaires, souffre toutes les bassesses, voire mesme les désire, et ne rejette point les entretiens des cabarets et des carrefours, les proverbes des portefaix et les quolibets des harangères. S'élève-t-elle ? C'est une fille de chambre quy veut parler phœbus. » Cet excès était rare ; car comédies et farces étaient une suite des « veaux ■> de la précédente époque, qui accompagnaient aussi les pièces graves -de Jodelle et de Grévin et qui, selon Petit de Julieville, n'étaient autre chose que des façons de soties, grossières et brèves, analogues à ce que furent plus tard, » — il veut dire à l'époque dont je m'occupe ici, — « les parades. » Quant aux farceurs de l'Hôtel de Bourgogne, ils servaient, ainsi que l'exigeait une tradition remontant à 1548, la larce toujours bien reçue, avec tous les procédés de la Commedia delVarte, non seulement devant les banquettes de la scène, « remplies de gens de qualité quy n'en peuvent faire qu'un riche ornement », selon le mot de Chappuzeau, et dont nous trouvons une curieuse reproduction dans une gravure de Coypel, mais encore, et surtout,

devant un parterre composé, au dire de Saint-Amant, de filous et d'ivrognes, venus

Pour faire un sabbat importun.

On sait bien, par mille documents, que les plus grands désordres se produisaient à divers jours. La Gazelle de 1641 publie un édit de Louis XIII « interdisant aux laquais de porter espées, dagues, ny pistolets »; les scènes de violence étaient fréquentes ; des portiers de la Comédie étaient tués ; une nouvelle Ordonnance Royale défend « les troubles a peine de la vie. »

Les renseignements défavorables abondent sur la composition des salles de spectacle : le P. Garasse, dans sa Doctrine Curieuse. . . , ne manquait pas de parler du théâtre comme d'un véritable lieu de débauche; Claude le Petit et du Lorens faisaient de PHôtel de Bourgogne le synonyme de maison mal famée, sans mâcher, comme on dit, le terme que j'évite; Scarron, en son Roman Comique, le représentait « fourmillant de pages, voleurs, laquais et autres ordures du genre humain » ; Sorel, dans la Maison des Jeux, se plaint « des maraux, meslez aux honnestes gens, quy, dans leur plus parfaict repos, ne cessent de parler, de siffler, de crier»; ils

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allaient parfois plus loin dans leurs manifestations et, un soir que Molière donnait l'Amour Médecin, « il fust jette du parterre le gros bout d'une pippe a fumer sur le fcheastre», à ce point que les comédiens eux-mêmes, en leurs Remontrances au Roy, de 1631, avaient déjà souhaité que « les honnestes gens, et principalement les Dames, pussent jouyr des divertissemens des Comédies sans appréhensions des volontaires et des mauvais esprits quy se portent aux insolenoes. » J'ai voulu indiquer par là que, devant de telles chambrées, dont les goûts n'étaient point aristocratiques comme ceux de la Reine de Suède gui, au dire de Loret,

A trois ou quatre fois esté Au fameux Hostel de Bourgogne, Non pas pour voir dame Gigogne Turlupin, Gargiulle ou Michaud,

la farce était bien chez elle, ainsi que, d'ailleurs, dans la troupe dite du Marais, à propos de laquelle Tallemant, en son Historiette sur Montauron, rapporte un petit fait qui nous renseigne sur le point où se poussait la licence dans la bouche d'acteurs, jouant le plus souvent alVimproviso. Pas plus que les farceurs italiens,

ils ne s'astreignaient, en effet, aucunement a réciter leurs rôles et se livraient, imitateurs de Scaramouche, à leur verve et à leur mimique. Souvent d'ailleurs faisaientils bande avec lesdits Italiens, notamment pour jouer devant Mazarin, ainsi que je l'ai constaté d'après le témoignage oculaire de Loret, et comme le rapporte Sarrazin dans une Epistre an Comte de Fiesque :

toujours y sont farceurs

Italiens, bons et beaux gaudisseurs.

Je prends ici l'Hôtel de Bourgogne comme type du théâtre régulier, sans m'engager dans les discussions toujours ouvertes sur l'existence d'autres salles de spectacles similaires, et qui sont hors de mon cadre. M. Rigal, dans son Théâtre français avant la période classique, écrit fort justement sur ce sujet: « Aux yeux de tous, c'était un axiome que Paris, dès 1600, a eu deux scènes pour les représentations publiques. Mais l'axiome étaitil incontestable? » Comme j'écarte, ici, toute idée de thèse posée, — à l'exception de celle relative à Molière, — de documents produits et de problèmes résolus ou à résoudre ; comme, d'ailleurs, je ne

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tiens à établir simplement qu'un fait, à savoir que Molière, parti de la commedia flell'arte, a pris de toutes mains et aussi bien dans le ou les théâtres réguliers que chez les farceurs stables ou nomades, je me garderai « de dresser les listes plus ou moins incomplètes des troupes », de chercher ce que, d'après diverses suppositions, elles ont pu avoir « de tendances différentes, de types de mise en scène spéciaux», et de jeter, comme au hasard, à côté de l'authentique Hôtel de Bourgogne , l'intermittent Hôtel d'Argent , dit improprement Théâtre du Marais, le fantômal Hôtel de Cluny, l'hypothétique Sabot d'Or, les éphémères jeux de paume d'Estienne Robin, de la Bouteille, de la rue Saint-Antoine, de Berthault, de la porte Saint-Jacques.

Deslauriers, dit Bruscambille, naquit en Champagne, et débuta dans la troupe de l'opérateur Jean Farine, sur le Pont au Change, puis « aprez avoir filé avec les escoliers le plus délicat de ses ans », suivant sa propre expression, et avoir fait partie à Toulouse d'une troupe de comédiens, entra en 1606 à l'Hôtel de Bourgogne, et y resta juqu'à sa mort survenue en 10.34. Il ne laissa point pourtant de faire

quelques fugues durant celte longue période. De 1610 à 1617, nous trouvons certains de ses ouvrages, — car il était écrivain, — datés de diverses villes, telles Bergerac et Rouen, ce qui paraît nous autoriser à dire qu'il voyageait avec quel-; (jue troupe de campagne. En 16*29, il doit être encore en tournée, puisque sa signature ne figure pas sur une Requeste qu'adressaient au Roy contre les Confrères les Comédiens de l'Hôtel.

Deslauriers nous est physiquement connu par un portrait en tête de Songe et Vision rie Bruseamhille le Bouffon^ que décrit de la sorte l'auteur de la Mlle de Lyon en vers burlesques :

Il a pour casque une raarmitte, Four plastron une lèchefrite, Orné d'andouille et saucisson...

Une broche pour halebarde Pleine •!»' chapons et poulardes.

et par lui-même nous savons en outre qu'il portait « des lunettes à grand volume. » Ce type étrangement masqué, burlesquement représenté, se rencontrait aussi de ci de là dans les Balleh. Les Fesles de Bacchus nous donnent le signalement d'un écuyer bouffon, au nez et au menton allon-

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gés sans mesure et pileux plus qu'il ne convient, tout couvert de rondaches et de boucliers, le chef couvert d'une coquille que surmonte un escargot, et de gens d'armes grotesques ayant pour cuirasses des cercles de barrique.

Pour compléter le portrait de Deslauriers, nous avons encore le témoignage d'un contemporain qui cache sa personnalité sous le pseudonyme de « sieur Mistanguet, docteur a la moderne, parent de Bruscambille », et qui nous parle de « ce vénérable, ce preux, cet invincible, cet harmonieux, ce drôle, ce camarade, ce soldat, ce poltron, ce bouffon, ce cuisinier, ce gentilhomme, cet artisan, ce laboureur, ce docteur,... ce père des drôles..., ce mirlificque, duquel on parle tant..., quy porte des lunettes a l'impossible et a l'impareille, avec les yeux qu'il a plus pénétrants qu'un loup cervier, ny qu'un chat quy va de nuit... »

Ainsi fait, le farceur avait la charge du Prologue, — prologue en faveur du crachat, du rien, etc., — qu'il créa, ou du moins porta à sa perfection, et aurait continué jusques aux Champs Elysées si nous en voulons croire les révélations de l'Ombre de Gaultier Garguille.

Après sa mort, en effet, le Prologue eéda sa place à la Harangue, dans laquelle devait s'illustrer le tragique Bellerose.

L'œuvre écrite de Deslauriers, Nouvelles et Plaisantes Imaginations, éditée en 1615 à Bergerac, et dédiée à Henry de Bourbon, prince de Condé, se compose de Prologues tissus et bigarrés de diverses couleurs, à la mode de Tabourot, et contre lesquels il ne se dissimule pas que « protesteront les Aristarques. » Mais peu lui chaut! Car il sait bien que les critiques, — oyez le méchant ! — « ne sont guères autre chose que des guespes nonchalantes quy ne font point de miel et neantmoins mangent celuy que les industrieuses abeilles ont amassé.» J'aurais beau jeu à protester contre cette exécution aussi sommaire que capitale; mais je préfère incursionner à travers les rayons du miel de Bruscambïïle.

Donc, il est philosophe, — car il n'est rien de tel que la farce pour pousser à la philosophie, — et il traite de certains sujets avec quelque profondeur qui n'éteint pas sa verve railleuse. Tel est son chapitre entier sur les Pytagoriens: «Ceux ont moins menty quy ont asseuré que ce monde estoit un theastre et les hommes par conséquent les acteurs ; que l'un representoit

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le personnage d'un Prince, d'un Roy, d'un Empereur, l'autre d'un Président, d'un Conseiller, d'un Advoeat, d'un Marchand, cestuy-cy d'un Laboureur, d'un Sorcier, cest autre d'un Cuisinier et d'un Marmiton, et qu'en fin de jeu ils se trouvoient tous èsgaux. Democrite n'esloit point sot de rire de tant de folies et se mocquer de la condition des hommes, lorsqu'il voyoit les uns planter des choux sur le sable, les autres conter les estoilles, les autres vouloir espuiser la mer, les autres disputer si le Ciel venoit a tomber combien il faudroit de pieds de mouches pour asseurer la terre. » Et la satire de toutes nos solb> vanités, de toutes nos ridicules ambitions, est naturellement amenée sous la plume de ce farceur qui a pour mission de faire rire et de châtier nos mœurs, selon la formule, en riant lui-même. Le remède à ces aberrations de l'humanité, à ces stériles agitations, à la misère de l'homme, — comme il le dit longuement, — il se trouve où l'on rencontre la vérité, c'est-à-dire dans le vin que proscrivait cet empêcheur de boire en rond, le misanthrope Timon d'Athènes, et c'est pour les « biberons » que plaide Bruscambille, « gens de tout temps privilégiez. . . et pouvant dire, comme le sage

Bias: nous portons tout avec nous»; c'est pour tous ces buveurs immortels,

Pour les bons compaignons, comme le viel Lynière, Le gros Rouart, Bricol, la Joue et la Rivière, Dont le ventre a la Suisse et le rouge museau Tesmoignent qu'a leur vin ils ne mettent pas d'eau.

Et quel mépris pour les sobres, pour ces buveurs d'eau, assurément méchants comme l'a prouvé le Déluge, « reformateurs de Gaudeamus ! » Le vin ï Voilà le salut ! « Platon asseure que le vin est un ferme l'oudement de l'esprit humain et que Bacchus fait bon ménage avec les Muses sur l'un des coupeaux du Parnasse. On se servoit du vin dans l'antiquité pour puritier les cadavres ; Hippocrate et Galien le tenoient comme le souverain remède , comme le meilleur des antidotes , et nul argument ne prévaudra dans l'esprit des modernes biberons.»

Ivrogne et paillard, tel est, au moins en paroles, le farceur du XVIIe siècle. Deslauriers n'échappera point à la définition. Il faut l'entendre discuter sur la création de la femme, sur les incommodés, pour parler plus chastement que lui, sur les poux et même pire, — sujets de rire populaires auxquels s'esbattaient les spectateurs ordi-

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naires du Pont-Neuf, qu'il ne ménage pas du reste et appelle « faquins de la racaille.» Ingénieux, d'ailleurs, à traiter avec finesse certains sujets ténus, tel l'éloge des allumettes. Scatologue à foison, ainsi qu'il se voit, notamment dans les Cinq Sens et dans le Conculeavimus. Ce sont là traits communs ; mais certains distinguent Deslauriers qu'il importe de relever. Il se fait de sa profession une très haute idée et très hautement l'exprime : « Entre toutes les vocations, la comédie doyt tenir le premier rang, et de faict que trouverez-vous de plus curieux qu'un comédien, de plus poupin, de plus frizé? Qu'y a-t-il au monde d'incogneu aux Comiques que l'oisiveté? Je n'entens comprendre icv un tas de petits bateleurs qui usurpent la qualité de comédien, et quy n'ont pas si bonne provision de science que de rubans jaunes, blancs ou rouges, entrelardez en leurs moustaches, et de brasselets composez en tissus de je ne sçay quels vilains cheveux qu'ils auront pris au peigne crasseux de quelque pauvre chambrière de village ; et quy pour avoir esté seulement regardez d'une dame ne s'imaginent rien moins que de leur sauter en croupe à la première rencontre. Au contraire j'entens

parler de ceux quy représentent en leurs actions le pur et vray microcosme de la nature comique. » Certes , il n'est pas là sans rire de leurs prétentions, — et Molière s'en est souvenu, — alors que « aprez avoir relevé la moustache a quatre estages, chacun se met sur le mérite de la qualité. L'un se dira tils du Baron du Millieu, l'autre fondera sa fortune sur le sable d'Olonne. » El de railler ceux qui « nez à l'ombre d'un buisson sont M. de l'Espine et M. de la Violette, ou trouvez en rase campagne se parent des noms de M. de la Route ou de M. du Chemin. » Et la pointe paraît, — car aucun n'en est exempt, et c'est une des qualités de la farce, — « en celte existence du Comédien qui est une vie sans soucy et quelquefois sans six sous. » Ce sujet de la préexcellence de ses confrères lui tient au cœur. Il y revient en maint Prologue et, s'il veut bien concéder que la comédie n'est point nécessaire comme la théologie, la jurisprudence et la médecine, il lui fait encore la part fort belle et veut qu'elle reste « comme une irréfragable loy ». Il proteste contre « l'infamie comique » qu'il trouve injuste et déraisonnable et se réclame • le Rosciusqui, de son temps, « marchoit au pair avec les plus grands seigneurs. »

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Outre les Imaginations, nous avons encore de Bruscambille, « comédien original » les Pensées Facétieuses et bons Mots, livre « qui n'est pas d'importance, » au dire du Préfacier, «mais qui met son auteur sur le pied des Arlequin, des Scaramouche, des Molière, et qu'il faut lire dans un esprit de gaillardise, exempt de la malignité de la critique. » II nous y démontrera par une curieuse palinodie les avantages pour un mari d'être trompé et d'avoir pour patron, à cause de son cerf, le vénéré Saint Eustache. Le raisonnement est large et vaut son prix ; on regarde cette tromperie comme un mal parce qu'on la regarde comme une infamie. Et cependant il est certain que ce n'est, à bien prendre les choses, qu'un vain fantôme dont on s'alarme sans raison et qui ne peut, ou du moins ne doit épouvanter que les faibles et les imaginations blessées. Car, enfin, pourquoi estimer une honte un mal en quelque façon nécessaire, un mal inévitable lorsqu'on y apporte les plus grandes précautions, un mal essentiellement attaché à la condition de mari, un mal qui, dépendant entièrement du caprice ou de la légèreté des femmes, n'est qu'une pure illusion à l'égard des hommes, et par

conséquent ne blesse en aucune manière ni leur honneur ni leur réputation. Mal donc complètement subjectif, ainsi que diraient nos philosophes, et dont Molière parlera de même avec tous les farceurs ses confrères.

C'est à pleines mains que Bruscambille jette les idées les plus follement sages et dans un style, — le lecteur a pu en juger par mes citations, — qui est de la meilleure époque. Il écrit bien en prose; il rime bien aussi quand il lui plaît. Lisez ces quelques strophes adressées à une étoffe aujourd'hui usée et ternie et sur le sort de laquelle il verse une larme de regret :

La robbe quy vous en fut faitte Fui sy luysanle el sy parfaite Que quand sur vous on l'agençoit, Ainsy qu'une Venus seconde, Sur toutes les beautez du monde Voslre beau corps apparoissoit.

Les manches sy bien compassées, Les fronceures sy bien plissées, Et le bas sy rond et sy beau Faisoient que d'un commun langage Chacun disoit qu'un tel plumage Esloit digne d'un tel oyseau.

Mais quand la Juppé vint usée, Et que la robbe tant prisée Montra par endroicts le filon,

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Prenant la partie la meilleure De ceste étoffe, tout sur l'heure, Vous en listes un cotillon...

Avec une verve non pareille il rétracte son Testament, consternant ses héritiers par son retour inopiné à la vie et qui sont prêts à lui faire quelque querelle de Sibus; traite de la fortune et de l'amour que tous deux il trouve « des biens fuyards et volatils », à grand renfort de souvenirs historiques, « tous deux mesme branche de la mesme tige de l'inconstance et de l'instabilité»; plaide pour la laideur qui conserve la pudicité des femmes et évite tous les malheurs qu'a causés la beauté, avec des preuves à l'appui: Hélène et la guerre de Troie, Cléopâtre et la ruine d'Antoine ; châtie de ses lazzis l'impatience des spectateurs « quy n'est guère autre chose que la colique Saint Mathurin», ce patron des fous, les injurie comme « un plaisant docteur en souppe salée» qu'il est; marque au fer rouge de sa raillerie les pédants et le pédantisme, et prouve, en forme de galimatias, qu'il n'y a rien de plus mauvais à la fois et de plus inutile ; établit la supériorité de la pauvreté sur l'excès de richesse, plaidant « pour ses coquilles » et

«pareil à ce renard de la^ fable, quy, aïant perdu sa queue dans une expédition nocturne en questant des poules, demandoit, dans un Chapitre gênerai de ses confrères, qu'ils se fissent couper la queue comme une chose superflue et inesme incommode a leur espèce»; se porte garant que toutes les femmes aiment ou peuvent aimer, et que la plupart des hommes sont indignes d'éprouver leur tendre et leur passionné, faute de savoir s'expliquer :

Qu'un craintif respect ne vous touche!

Fortune ayme un audacieux.

Pensez, volant Amour sans yeux,

Mais non pas sans mains, ny sans bouche,

Qu'aprez ceux qui t'ont des presens

L'amour est pour les bien disants.

Parti sur de semblables thèmes, Bruscambille devient directeur des consciences féminines, enseigne ce qu'une fille doit faire « pour bien choisir un cœur quy luy soit propre » et pour le conserver après l'avoir gagné ; vante aux femmes les avantages du silence, car c'est leur démangeaison de parler qui les fait estimer folles; se défend ensuite lui-même du reproche (ju'on lui a adressé de devenir trop sérieux en ses Prologues ; daube « sur les avari-

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cieux, pisse-vinaigre, boute-tout-cuire », en précurseur du la Flèche de l'Avare : paradoxe avec agrément sur le mensonge.

« créateur des lois et des religions », — fi ! le libertin ! — « dieu des financiers, des juges, des officiers, des courtisans, des marchands, des amoureux, et mesme des acteurs »; retourne sa souquenille en faveur delà vérité ; 'paonne, se panade, se gonfle et se tarabiscoté au long de ses facéties.

L'opérateur nomade, Jean Farine, dont j'ai parlé comme du maître de Deslauriers, le rejoignit vers 161*2 à l'Hôtel de Bourgogne.On le surnommait 'de père de sobriété», vraisemblablement par antiphrase. J'ai relevé sa trace dans divers écrits de l'époque : les Jeux de l'Inconnu; l'Kpitaphe de Jodelet par Loret ; les Débats et Facecieuses Rencontres de Gringalet et Guillqi- Gorju, qui lui sont dédiés sous son titre de « surintendant de la maison comique Ilostel de Bourgogne a Paris »; les Exercices de ce Temps par Courval-Sonnet, où un jeune homme, reçu dans la Compagnie, prête serment ès-mains de Jean Farine,

Quy d'un plat plein de fleur enfariné sa mine.

« Falottissime et jovialissime », Gringalet le tient pour « très hante, très reveren-

dissime, et discrète personne. » Quant à Bruscambille, c'est encore lui qui nous renseigne le plus exactement dans ses Pensées Facétieuses, sur « son vénérable compère quy avoit d'abord l'emploi de moucher les chandelles sur le theastre avec un médiocre appointements » Et il ajoute : « Comme l'on a observé de tous tems que, quand la fortune entreprend de favoriser quelqu'un, elle ne l'abandonne pas ordinairement sans l'avoir poussé au plus haut point d'élévation auquel il est destiné par l'influence de son heureuse estoille, Jean Farine est devenu un acteur célèbre. »

Valleran Le Conte, ce Picard, « l'homme aux piquantes balivernes », ainsi qu'on le surnommait, avait une grande réputation de bouffon et de bateleur, consacrée par le Songe arrivé a un homme d'importance, qui figure dans les Chansons de Gaultier Garguille. Il obtenait un gros succès à l'Hôtel de Bourgogne, où il florissait en 1616, d'après les Mémoires de l'abbé de Marolles, qui lui donnent pour partenaire la femme de son camarade Mathieu Lefebvre, dit Laporte, Mlle Marie Venier, qui fut, elle aussi, comme la Béjart, « la fameuse comédienne »,et une des premières person-

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nés du beau sexe qui ait abordé la scène.

Près d'eux, jusqu'en 1620, brilla l'ami de Valleran, Vautray, dont nous trouvons le nom dans Y I rive ni aire des Titres de ÏHostel de Bourgogne, et aussi dans les Contre Veritez de la Cour, où H devient un Chancelier, tandis que le garde des sceaux Marais est mué en bouffon du Roy.

Pour faire, si l'on peut dire, le pendant de Fiorellietde Lucatelli, l'Hôtel de Bourgogne oppose à la Comédie italienne Raymond Poisson. Parisien et fils d'un mathématicien, cet auteur-acteur avait commencé par être domestique chez le duc de Créquy, premier gentilhomme de la Chambre. 11 quitta cette fonction en 1650, et courut la province avec une troupe de campagne.

Les pérégrinations du chariot de Thespis l'amenèrent, deux ou trois années après, devant Louis XIV et il entra à l'Hôtel de Bourgogne. Farceur de premier ordre, il avait un naturel que, suivant Palaprat, Molière lui a plus d'une fois envié. De belle mine, plein de gaîté et d'entrain, il porta toutes ces qualités en son emploi de Crispin qu'il créa dans V Ecolier de Salamanque de Scarron. Le Crispin fut un valet goguenard, peureux et fripon, dont la race n'est pas encore éteinte, et se per-

pëtue jusqu'à notre Coquelin. Poisson avait emprunté le fonds de son accoutrement aux déserteurs espagnols qu'il avait vus dans le Midi de la France et l'avait ainsi complété : chapeau bas, justaucorps à courtes basques, large collerette, manchettes de dentelle, petit manteau et longues bottes. Ainsi fait, Crispin avait un si colossal ascendant sur son public que ses défauts même étaient adorés et passèrent dans la tradition du rôle. D'Allainval constate « qu'il estoit bien face et de belle taille, qu'il parloit bref et n'avoil pas de bas de jambes », et que de là tous les Crispinsse crurent obligés de bredouiller et de se botter, tant les spectateurs tenaient aux habitudes que leur avait données Poisson. Il ajoute qu'ils auraient pu aussi pousser l'extravagance jusqu'à s'agrandir la bouche parce que Poisson l'avait fort grande. Cette allégation de d'Allainval est corroborée par l'affirmation des Tablettes Dramatiques de Mouhy. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que Crispin incarnait en lui la vantardise espagnole et l'esprit gaulois, et que son physique le servait merveilleusement. De taille élevée, avec des épaules larges, un cou de taureau, une face ronde et gaie, percée d'une bouche énorme, à la-

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quelle plus d'un auteur fit encore allusion, il fut, de l(>54à 1685, l'enfant gâté du publie, et se retira de la scène en pleine gloire. Il mourut en 1G90 et fut enterré à Saint- Sauveur, où déjà reposaient ses camarades Gaultier Garguille, Gros-Guillaume, Turlupin, et Guillot Gorju. Son portrait peint par Hetscher et gravé par Edelinck porte au bas ces vers :

Le peintre et le graveur nous ont dans ce Portrait

Du célèbre Crispin donné la ressemblance.

Il vit. Il va parler. Mais il n'est aucun trait

Oui peut de ses talens nous donner l'excellence.

Puisqu'on n'espère point de revoir son esgal.

Pour l'honneur de la Comédie, Que ne peut-on ainsy que la coppie

Multiplier l'original ?

Ami de Colletet, pensionné du roi, Poisson a écrit pour le théâtre, et longtemps demeura au répertoire sa farce intitulée le Baron de la Crasse. Cette pièce vaut peut-être de nous arrêter un instant, en ce qu'elle fut la satire des hobereaux de province, ces gentilshommes dont La Bruyère a parlé, « inutiles a leur patrie, a leur famille, a eux-mêmes, souvent sans toit, sans habit, sans aucun mérite traitant les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occupés toute leur vie de leurs

parchemins et de leurs titres...» Contre cette race désagréable au premier chef les auteurs satiriques ont presque tous dirigé des coups faciles à porter; les comiques ont fait feu de leurs pièces, si Ton peut dire, et le Baron de la Crasse a le mérite de figurer dans la série où entrent le Gentilhomme Gaespin de Visé, le Gentilhomme de Beauce de Montfleury, les Nobles de Province de Ilauteroche, et surtout, — car Molière a vu le parti à tirer de ce ridicule odieux. — Monsieur de Pourceaiignac et la Comtesse d'Escarbagnas. Composée avec un certain art et une réelle verve, l'œuvre du farceur Poisson est partout citée élogieusement : dans V Impromptu de riloslel de Condê de Monttlcury, dans tes Amours de Calolin de Chevalier, dans Ragotin de La Fontaine, dans les Opéras de Sainl-Evreinond ; et l'éloge est exact pour cette piécette où la farce déborde et piaffe, où le voyage du baron méridional à la cour est plaisamment et lestement raconté.

Farceur et auteur lui aussi, Goguelu, rival de Gros-Guillaume, tenait les Brighella, sous le pantalon large et le pourpoint du type, avec le manteau, le serretête et la moustache qu'avaient rendu

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célèbres les bouffons de la Commedia delV arte. Dans le très rare Recueil qui porte pour titre Joyeusetez, Facéties, Folastres Imaginations, il a laissé une pièce bouffe, les Ruses et Finesses descouvertes sur les Chambrières de ce Temps, dont il pense, comme il sied, grand bien, à en croire ces vers de post-face, adressés « au censeur téméraire » :

Censeur fronce-sourcil, premièrement qu'atteindre Le style de ces vers a téméraire dent Saches que nous suivons le peintre qui, prudent, Rapporte ses couleurs aux subjects qu'il veut pein-

[dre.

Il y a là de vrai à entendre que la littérature doit être, — déjà î — naturaliste ou ne pas être. Aussi d'analyser je n'ai garde, encore moins cure de citer un seul passage de ces pages colorées, où Ton déshabille impudemment les maîtres et où Ton étale glorieusement les vices et les hideurs d'âme de « gens de maison», — comme dans la cour célèbre de l'immeuble, peutêtre un peu exceptionnel, de Pot-Bouille, ou dans le Journal d'une femme de chambre, de M. Mirbeau.

Et rapidement abandonnerais-je Goguelu auteur et acteur si je ne croyais devoir

relever une erreur qu'a accréditée Fournier. A propos du Testament de Gros-Guillaume et de la phrase: « C'estoit le Gros-Guillaume, Dodelu l'enfariné... », il écrit : « il faut lire Goguelu ; c'était sans doute un des rôles que jouait Gros-Guillaume... » M. Rigal s'inscrit en faux contre cette hypothèse et maintient « Dodelu, moyen terme fort pittoresque entre dodu et dodeliner. » Mais il ajoute : « Quant aux passages où se trouve le nom de Goguelu, ils sont généralement loin d'être clairs et je doute qu'il faille entendre par là un personnage particulier. Goguelu était un surnom fort employé, ({ne Ton a interprété par gai, par replet, ce que Nicol définit ainsi : mot de mépris et de lïiocquerie, dont le François brocarde un petil compagnon qny se porte en superbe... » El voilà enterré sous le poids de Fournier et de M. Rigal aidé de l'érudition de Nicot, ce pauvre farceur qui vécut pourtant el écrivit, et joua, sous le sobriquel de Goguelu, comme Guérin, son émule, sous celui de Gros-Guillaume.

Bertrand Ilardouin, dit Saint Jacques, dit Guillot Gorju, frère d'un avocat au Parlement, qui mourut à Paris en lG48r âgé d'environ cinquante ans, était médecin. Emporté par ce que l'on nomme une irré-

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sistible vocation vers la farce, il s'adonna au théâtre. « C'estoit un grand homme noir, fort laid ; il avoit les yeux noirs enfoncés et un nez de pompete et, quoy qu'il ne ressemblait pas mal à un singe et qu'il n'eust que faire d'avoir un masque de theastre, il ne laissoit pas d'en avoir toujours un. » Ainsi d'ailleurs nous le montre un portrait gravé par Rousselet. Vêtu de noir de la tète aux pieds, il portait, suivant la mode du temps de Henry IV, le pourpoint boutonné, la trousse à cotes et les chausses collantes et, dans ce suranné accoutrement, parodiait les médecins ses confrères d'une façon si spirituelle et si comique que certains devant leur charge ne retenaient pas leur rire. Sans songer ;i mal, les frères Parfaict font cette remarque que Molière ne fut pas le premier qui ridiculisa sur la scène cette docte corporation.

...Eh ! que dis-je autre chose?

Guillot Gorju était, par surcroit, doué d'une mémoire imperturbable et si riche qu'il pouvait citer dans ses farces ail' improvise* les noms d'une quantité de simples, d'une infinité de drogues d'apothicaires, d'une foule d'instruments de chirurgie avec

une surprenante volubilité. Un de ses admirateurs lui parle en ces termes :

J'admire

Et le sçavoir, et le bien dire Que tu débites en mocquant, Et par ta haute rhétorique Le plus souvent tu fais la nique Au plus docte et plus éloquent.

C'est lui que Gaultier Garguille désignait pour son successeur dans son Testament sous cette forme : « A cet eftect..., je veux et entends que le vénérable GuillotGorju... vienne jouer mon rosle... comme seul capable et babile a me succéder, car telle est ma dernière volonté. »

Ce farceur mourut à Melun, où il s'était enfin décidé à aller exercer la médecine, tué, dit-on, par le regret des plancbes pour lesquelles il était né et d'où, au dire u*e Sauvai, «la farce descendit en mesme temps que luy. » Il convient de lire V Apologie de Guillot Gorja, addressée a tous les beaux Esprits, et dans laquelle il défend sa vocation et, par le même biais, le métier de farceur, surtout quand il obtint l'honneur de monter sur la scène de « l'Hostel de Bourgogne, ce throsne de la poésie françoise. » Et, comme tous les comédiens

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sont nourris de l'antiquité classique , il nous rappelle à quel degré a été portée chez les Grecs et les Romains la gloire de la comédie, parle des empereurs et des « courtisans » qui se mêlaient , pour leur plaisir, aux troupes de théâtre, et flétrit le divin Platon d'avoir voulu chasser de sa République, poètes, musiciens et acteurs.

Gringalet, «le vénérable, parfait chéri, honoré , et entièrement bien nourry, le falottissime Gringalet», usa plus de vingt ans de sa vie à l'Hôtel de Bourgogne, où il s'acquit une certaine réputation, vantée par les Fantaisies de Bruscambille et par l'Espadon Satyrique. Il tint, de 1610 à 1633, les emplois de valet dans les farces de Guillot Gorju, et parfois chanta son couplet dans le vaudeville final. De cette union est issue la pièce très rare qui a pour titre les Débats et Facecieuses Rencontres de Gringalet et de Guillot Gorju, son maistre, œuvre divisée en trois parties, et précédée d'un Hommage a Jean Farine et d'une Approbation de Gros-Guillaume et de Gaultier Garguille, « docteurs et regens en l'œconomie de l'Hostel de Bourgogne a Paris. » C'est assurément un dialogue fort spirituel, mais d'une nature telle qu'il est bien difficile d'en donner une idée. Les

deux compères se renvoient la balle ave beaucoup de hardiesse et de gaîté, sans du reste tenir compte de leurs positions sociales respectives, renouvelant les verveuses Questions tabariniques ; et le heureuses reparties de Gringalet forcent à la fin Guillot Gorju à avouer « qu'il ne sçauroit luv bailler de trous qu'il n'y mette des chevilles. » Ici, ils discutent sur la valeur de la femme et la nécessité de l'amour; là, le maître reproche à son valet un vol de diamants fins chez un lapidaire, et celuici de répondre : « s'ils eussent esté fins, ils ne se fussent pas laissés prendre »; là encore, pour se défendre de l'accusation de grivèlerie, il affirme qu'un tavernier, assis devant sa porte, lui a crié : « vous plaist-il de dejeusner céans? » Et que, séduit par cette offre, il a accepté un repas qu'il a cru gratuit et qu'il est prêt à rendre, on devine aisément de quelle manière. Julien Bedeau, que les frères Parfaict appellent Geoffrin et Edouard Fournies Julien l'Espy, avait débuté au Marais, en 1610; mais, par ordre de Louis XIII, il passa, en décembre 1634, à l'Hôtel de Bourgogne, où il créa l'emploi de Jodelet. Scarron a fait de lui comme sa chose grâce à Jodel.et Duelliste, Jodelel ou le

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Maislre \'aleL pièces spécialement écrites pour mettre en relief l'individualité particulière du farceur, et que, plus d'une fois, représenta Molière, en y joignant les P relieuses Hidicules ou Sganarelle.

Ces œuvres composées en vue d'un acteur furent sans doute le premier exemple d'un procédé que l'on a depuis fréquemment employé. Et ces rôles, Bedeau les joua d'original, avec un succès dû à la naïveté de son jeu, à la variété de ses intonations, que constatent les frères Parlaict. Il est figuré dans les estampes du temps avec une grande barbe et des moustaches noires tranchant sur son visage blanchi ; ses traits étaient inarqués ; son costume, celui de Beltrame. « Pour un fariné naïf, — dit Tallemant, — il est bon acteur. » Il ne pouvait, en effet, paraître en scène sans exciter une hilarité qu'il redoublait encore par l'expression ahurie qu'il prenait à la vue du rire des spectateurs. Les principaux traits de son caractère étaient la couardise, -- car, au moins chezScarron,il tenait quelque peu du Capitan, — mais une couardise épique, plaisante à force d'être excessive, et une goinfrerie naïvement étalée, — les deux défauts et les deux types du matamore et du parasite mêlés avec art et se

complétant dans des tirades telles que celle-ci :

Potages mitonnes, savoureux entremets, Bisques, pastés,ragousls, enfin dans mes entrailles Vous serez digérés ; et vous, lasches canailles, Courtisans de Madrid, luisants, polis et beaux, Non- \imi< en fournirons des trompés de Burgos.

D'ailleurs comme il prend gaîment son parti de son état inférieur !

Que ce fut bien fait au destin De ne faire en moy qu'un faquin Quy jamais de rien ne s'offense !

Ma Iby, j'ay raison qnand je pense Une plus grand est l'heur du gredin Nv «pie du preslast en lYsglise, Ny (pie du prince en un estât.

D'estre peu beaucoup je me prise.

Il n'est rien tel quYstre pied plat.

En plus des Comédies de Scarron , Bedeau s'illustra encore dans le Jodelel Astrologue de d'Ouville, dans la Feinte Mort de Jodelel de Bricourt ; il fut célébré dans les pasquins de la Fronde, tels le Dialogue de Jodelel el de Lorvietan sur les Affaires du Temps que j'ai cité plus haut, les Entretiens sérieux de Jodelel el de ailles le Niais. . . , Jodelel sur ï Emprisonnement des Princes ; et, lorsqu'il mou-

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rut, Loret pleura, en sa Muze, cet illustre farceur,

Cet homme archi-plaisan', cet homme archi-folas-

[tre, qui avait été

de mesme farine

Que Gros-Guillaume et Jean Farine, Hormis qu'il parloit mieux du nez Que lesdits deux enfarinez.

Ce défaut, venu au dire de Tallemant d'une maladie honteuse, lui donnait d'ailleurs de la grâce.

Le trio dont il me reste à parler a donné lieu à une double légende qu'il est peutêtre bon de rééditer, — sans y ajouter d'ailleurs grande créance. Le goût de la comédie avait uni Gaultier Garguille, Gros- Guillaume et Turlupin ; et ils allaient , bateleurs de génie, assemblant à ce point le public autour de leurs tréteaux improvisés près la Porte Saint-Jacques que l'Hôtel de Bourgogne, — oh ! ces théâtres subventionnés! — s'en émut, et que la Compagnie envoya des délégués au Cardinal de Richelieu. Avant de condamner les farceurs, le ministre les voulut entendre. Ils lui donnèrent la représentation d'une scène comique, dans laquelle Gros-Guil-

laume, travesti en femme, cherche à apaiser la colère de Turlupin, son mari. C'est vainement; car le crime est gros, et l'époux va, le sabre à la main, venger son honneur ravi méchamment par Gaultier Garguille, — le plus favorisé des trois , — quand l'épouse , à bout d'arguments , s'avise d'adjurer son mari par la soupe aux choux qu'elle lui prépara la veille. Alors l'autre de répondre par ce mot lyrique qui entraîne l'absolution de la faute: « Ah! la carogne ! Elle m'a pris par mon faible. La graisse m'en lige encore sur le cœur. » Richelieu fut tellement amusé du savoir-faire des trois compères qu'il les incorpora de vive force dans la troupe de l'IIolel. Mais, — et j'en viens à la seconde légende, parce qu'elle m'a paru plus touchante que l'histoire, — Gros-Guillaume, ayant eu la hardiesse téméraire de reproduire un tic familier à un magistrat connu, il fut décrété, ainsi que ses deux partenaires. Ceux-ci purent prendre la fuite ; seul, Gros-Guillaume appréhendé fut jeté en prison. De frayeur il serait mort dans son cachot et, en la même semaine, la douleur de sa perle aurait tué Gaultier Garguille et Turlupin. La première de ces légendes a été accréditée par Le Mazurier, et elle

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est détruite par les dates et par une contradiction de Le Mazurier lui-même en un autre lieu de son ouvrage. M. Rigal en a fait justice dans son Théâtre^ français avant la période classique. On ne continuera pas moins certes à la croire exacte. C'est le sort des légendes et la triste fortune des érudits qui protestent vainement contre elles. Quant à la seconde, — celle de la maie mort des trois comédiens, — fut-elle au début un mythe pour attester que les trois farceurs ne faisaient, ainsi qu'on dit, qu'une tète dans un bonnet et que, l'un disparu, ils ne pouvaient plus retenir la faveur du public? Est-ce une coïncidence? Je ne sais, mais il m'a plu de citer ces faits avec toutes les réserves qu'ils entraînent, avant de parler des compères.

Hugues Guéru, dit Fléchelles, dit Gaultier Garguille, « le vieillard », comme parle Tallemant, naquit à Caen et joua la farce durant plus de quarante années. Il se déclare lui-même « l'imparangonnable, la tleur de l'Hostel de Bourgogne, l'homme du theastre », et donna son nom à son emploi, de sorte que les Comédies, ainsi que les Ballets du temps, ont des Gauthier sur sa mode. Il renouvelait d'ailleurs son sobriquet que l'on trouve dans les Contes

de Bonaventure Desperiers et dans les Facétieuses journées de Ch appuis. Sauvai, qui paraît avoir un faible pour lui, nous a tracé un portrait sympathique du bouffon, au corps émacié , porté par des jambes menues et surmonté d'une grosse tête. Il s'ornait du «mimy» vert, à nez de carnaval, la moustache hérissée, la barbe pointue, les cheveux roides. « Il avoit pour accoutrement ordinaire sur letheastre une espèce de bonnet plat et fourré, point de cravatte, ni de col de chemise, une camisole quy descendoit jusques a la moitié des cuisses, une culotte étroite quy venoit se joindre aux bas dessous les genoux, une ceinture de laquelle pendoit une gibecière et un gros poignard de bois passé dans la mesme ceinture. » Ces indications ont été faciles à vérifier et à compléter grâce aux nombreuses estampes que nous avons de Guéru, et surtout aux deux beaux portraits de Roussel et de Bosse. Son haut de chausses, — ou culotte, — était de frise noire; son pourpoint, — ou camisole, — de même couleur à manches rouges ; ses escarpins noirs. II était si absolument maître de son jeu et" de sa personne qu'il était <( une vraye marionnette » , au dire des contemporains. Avec cela beau par-

l'hôtel de bourgogne

leur, à ce point que Sigogne, en son Cabinet Sati/rique, le cite comme un modèle. Il remplaça avantageusement, à l'Hôtel de Bourgogne, Agnan Sarat qui, malgré « la laide trongne » dont le gratifient les Muses Gaillardes, avait, selon Tallemant, « eu le premier delà réputation à Paris », et avait été chef de la Compagnie durant plusieurs années. Guéru eut pour successeur Jacquemin Jadot qui ne demeure pas indigne de lui, tant

avec sa posture,

Sa grimace et son action,

Il nazarde a perfection

Et rend quinaude la nature.

Un des talents de Gaultier Garguille était l'imitation du Gascon toujours ridicule, « qu'il contrefaisoit admirablement, soit pour le geste, soit pour l'accent. » Tallemant nous le montre dans ce rôle devant la Cour. J'ai dit que Molière n'avait pas négligé ce type connu, et l'avait une ou deux fois épingle dans son œuvre.

Mais la gloire de Guéru, ce sont les Chansons qui terminaient le spectacle. Il a vraiment codifié , imposé et généralisé ce genre. Souvent, en effet, avonsnous trouvé dans les farces du début du siècle des pièces de cette nature. Je

citerai seulement ici la Chanson Nouvelle, qui fut recueillie à la suite de la Farce Joyeuse et Récréative du Galant qui a faicl le Coup, datant de 1610, et qui ne se recommande guère que par la moralité de son refrain. Le Recueil de Guëru,

— qui est bien son œuvre , ainsi qu'en témoigne rAdvertissement « Aux Curieux»,

— parut en 1631 à Paris et fut réédité à Londres en 1638. Dans sa Préface, Gaultier Garguille raconte que, s'étant, à la suite d'un voyage à Compiègne, « enroué la gargamelle comme une charrette mal graissée », il s'est avisé de faire imprimer ses Chansons pour son agrément, « afin ou de les ouyr chanter devant luy par d'autres, ou bien, les lisant, de les marmotter luy mesme en basse notte », et aussi pour divertir le lecteur « durant ce prochain carnaval. » Cette édition fut fort bien reçue, et deux Confrères rimèrent leur approbation, l'un en des Stances, l'autre en un Sonnet liminaire :

Les meilleurs médecins quy dedans cesle ville Retient nos passions et font mourir la bile

Par tant de diverses façons Ne pourroient pas chasser celle tristesse noire

En comparaison des Chansons Ouy viennent obliger aujourd'huv la mémoire...

L/IIÔTEL DE BOURGOGNE 15S

Elle? pourroient charmer l'oreille d'un Monarque. Ressuciter un mort, l'aire rire la Parque.

Attirer le marbre et le 1er ; Elles pourroient enfin eslever un trophée

Sur les puissances de renier Que n'emporta jamais la musique d'Orphée...

Ainsi chante le premier. Voici la pièce du second :

En houfonant j'ay faict ces vers, En houfonant je te les donne ; Ce n'est qu'une rime boulonne, Mais j'ay mis aujourd'huy mon esprit a l'envers.

Sy je n'eusse aussy de travers Taillé ma plume violonne, Gaultier, ta grotesque personne Verroit ton nom voler aux coings de l'Univers.

Mais non, tes chansons sont sy belles Qu'il ne te faut point d'autres aisles Sy tu n'aimes plus lost voiler en perroquet.

De moy, quand je sçaurois bien dire.

Je m'esclatte si fort de rire Qu'a le voir seullement ma Muse a le hocquet.

Les chansons du genre de celles de Gaultier Garguille n'étaient point rares, on le sait. Le Français de tous temps a su enfermer dans quelques couplets bien troussés ou une pensée amoureuse, ou une ode à la boisson, ou une polissonnerie rimée. Le

Caquet des Poissonnières, qui est contemporain de nos farceurs, contient au moins un des modèles du genre :

Quand mon mary s'en va en ville Je demeure dans la maison, La ou d'une façon gentille J'entonne une douce chanson.

Je fais venir mon Bragelonne.. .

Mais les Chansons de Gaultier Garguille ont ceci de particulier qu'elles affectent des allures de chansons populaires dont elles ont l'inspiration toujours, et font souvent la parodie. Pour l'inspiration, je n'en retiendrai qu'une

En m'en revenant de Gascogne...

Les chansons de routiers :

En revenant de Canadas...

En revenant de Paris...

Un jour, m'en revenant de Caen...

En revenant d'Avignon...

En revenant de Sainct Denys en France...

se trouvent chez nous par centaines.

Quant à la métrique, on relève chez Gaultier des rimes telles que coud et jour, jaloux et Tours, innocente et vendre, et bien des vers dont la mesure est irrégulière.

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Parfois l'auteur ne tient nul compte de l'enchaînement des rimes féminines et masculines. Il y a des pièces entières dont les sixains ne riment que par leurs vers 2, 4, G, — les vers 1, 3, 5, étant seulement mesurés ; d'autres, en quatrains dont seuls riment les vers 2 et 4 ; d'autres, dont les strophes de cinq vers, étrangement construites, paraissent des sixains boiteux, le 4e n'ayant pas de rime. Pour l'idée, il est fort question, dans les Chansons, d'amours, — et encore sont-elles tout à fait primitives dans leur expression, — de paysanneries, de prouesses guerrières ; on y trouve des proverbes, des dictons, des grossièretés, des allusions malpropres, des jeux de mots orduriers, tout ce que l'auteur appelle « de plaisantes équivoques ».

J'ai dit ailleurs que, dans son Récit en prose et en vers des Pretieases, Mademoiselle Desjardins, — que l'abbé de Pures range parmi les illustres du siècle, en son Idée des Spectacles anciens et nouveaux, — avait fait regretter à Gorgibus le temps

Ou les parfums esloient de fine marjolaine, Le fard de claire eau de fontaine, Ou le talc et le pied de veau N'approchoient jamais du museau...,

et Ton sait bien que Molière a fait protester un personnage de même nom dans les Pretieuses Ridicules contre sa fille et sa nièce qui « usoient le lard d'une douzaine de cochons pour se graisser le museau. » Gaultier Garguille a

veu Clémence

Ouy se fardoit le leton D'une couainne de jambon.

Ne convient-il pas d'indiquer le rapprochement, aussi bien que celui de ce mari qui

Dans son fascheux entretien

sans cesse « sermonne » sa.lemme; Pour vivre en femme de bien,

lui déclare

Qu'il ne faut voir personne,

f ■ ■ et pourrait bien ressembler à I'Arnolphe

de VEscole des Femmes; comme aussi celte

rapide attaque à la préciosité :

Je cognois a vos beaux discours Oue vous lisez Nerveze.

En vérité, je vous le dis, Vous sgayez tous vos Amadis ;

l'hôtel de bourgogne 159

comme également encore « le rubcnt vers » de son gentilhomme ?

Guëru jouait avec dame Périne sa femme et de celte collaboration sont issues les piècesqui ont pour titre la Querelle de Gaultier Garguille et de dame Périne et la Querelle de Jean Pousse et de Jeannelon sa cousine qui se reproduisent à très peu près, et qu'on peut rapprocher de cent pasquins de même genre, — frères germains de la littérature tabarinique, tels que le Tocsin des Filles d'Amour, le Plaisant Galimatias d'un Gascon et d'un Provençal, le Cartel de Deux Gascons et leurs rodomontades, et ainsi de suite.

Gaultier Garguille a laissé un Testament qui fut ouvert le jour de la réception de son fils adoptif, Guillot Gorju. Après une page philosophique sur la nécessité de la mort et la brièveté de la vie, le farceur contraint, par la maladie qui depuis trois ans le tient aux chausses, d'abandonner l'existence, veut faire divers dons et souhaits à ses chers et bien aimés compagnons. 11 vide donc, je l'ai noté, son rôle à Guillot Gorju, en lui léguant son habit noir à manches rouges, sa cale noire, son masque , sa chevelure blanche, sa ceinture, sa gibecière et sa dague. Il exige-

de lui qu'il serve au public sa Chanson quotidienne. Aux deux amis de cœur une mention spéciale: à Gros-Guillaume, dix ans de vie qu'il lui expédiera de l'autre monde par le premier courrier; à Turlupin, un fonds de bibliothèque composé dune traduction de Plaute et de quelques écrivains espagnols et italiens. A Mondor il donne sa belle robe et vend à prix réduit sa chaîne et sa médaille en façon d'or; à dix autres de la troupe, des souvenirs et des legs. Enfin, il interdit à son rival de l'autre Compagnie de chercher à l'émuler : « Pour leur Tibaut Garray, avec son masque a visage bouffy et sa taille de pigmée, quy s'est voulu ingérer de nvimiter, je luy enjoins de ne s'en plus mesler. » Voilà donc Gaultier Garguille mort. Assistons à son Entrée en Vautre Monde que nous narre un de ses contemporains en un poème satirique : il est pressé de franchir le Styx, car il doit jouer la comédie chez Iladès; mais il trouve en Caron à qui parler :

Tu n'es plus, ce dist-il, a l'Hostel de Bourgogne.

11 passe pourtant et rencontre alors Tabarin, comme je l'ai dit. Heureux de cette conjonction,

l'iiùtel de bourgogne 161

« que j'ayme ta présence »,

s'écrie-t-il,

« Incomparable esprit, subtil, facecieux ! . . . Une j'ay pris de plaisir a lire ton beau livre ! Je n'avais autre soin, autre bien que de suivre Tes beaux enseignemens quy sont poudrez d'un sel Tel que nos devanciers n'en goûtèrent de tel... »

Robert Guérin, dit La Fleur, dit Gros- Guillaume, que Tallemant nomme « le fariné », fut boulanger avant d'être farceur. Il était si gros et si pansu que, clans diverses pièces satiriques du temps, l'on rapporte qu'il marchait longtemps après son ventre « fait en calebasse », comme dirait Gaultier Garguille. Sauvai raconte qu'il ne paraissait que garrotté de deux ceintures, l'une liée au-dessus du nombril, l'autre sous les bras. Ce qui lui a valu l'épithète que des Réaux attache à son nom, c'est qu'à l'inverse de Gaultier il ne portait jamais de masque, mais se couvrait la face de farine, et en quelque façon imitait le Pierrot. Il tirait d'ailleurs de ce procédé un jeu de scène qui consistait, en remuant un peu les lèvres, à blanchir tout d'un coup ceux qui lui donnaient la réplique, à la grande joie des spectateurs.

Voici comment la Société des Sots,

d'après les Bignels du Gros-Guillaume envoyez a Turlupin et a Gaultier Garguille, compagnons inséparables, pour leur Mardi/ gras, rhabille au ligure : « Il est vestu d'une estofe la plus légère que faire se peut, a sçavoir les chausses et la Juppé des imaginacions de Turlupin et de Bruscambille a la mode des moulins a vent, le manteau de pareille nature, le bonnet ou le chappeau de parade qu'il a cru digne de porter, en faisant monstre au Port au Foin d'un lin drap d'escarlate jaune exlraicte de la brayette de deffunct maistre François Rabelais. » En réalité, ce gros homme, qui faisait concurrence pour la circonférence au tragique Monl fleury,(( cette longedeveau marchant sur ses lardons », ce roi « entripaillë », était « coupé en deux par une ceinture equatoriale » et vêtu de blanc. Selon un contemporain enthousiaste, « il estoil le premier farceur de la Comédie », le valet idéal, grotesque, gascon et ivrogne ; et, si l'on en croit un autre de ses auditeurs charmés,

Son minois cl sa rhétorique Valaient les bons mots dé Regn Contre l'humeur melancholique

Un troisième écrivait au bas d'un de ses nombreux portraits :

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Acteur neut jamais plus de presse ;

et Tallemant affirme « qu'il parlpit peu, mais disoit les choses nayfvement et avoit

une ligure sy plaisante qu'on ne se pouvoit empescher de rire en le voïant. » Sauvai, qui l'aime moins et ne l'admire guère, le représente comme un biberon convaincu, « d'entretien grossier », toujours prêt « à grenouiller ou boyre chopine... dans quelque cabaret borgne. »

Comme Gaultier Garguille, Gros-Guillaume qui, en dépit de la gravelle et malgré la pierre, a vécu près de quatre-vingts ans, a laissé son Testament, passé devant maistre Jacquelin Fripe-Sauce et Berthelot Riflandouille, protonotaires, où ses dispositions ont été bien et dûment consignées : « Il désire que ses os fassent compagnie à ceux de Gaultier Garguille », et donne entre autres legs « son bonnet rouge aux esprits malades pour rappeler leur bon sens ; sa ceinture au public afin d'en lier le bonheur et qu'il ne sorte jamais de Paris ; son coutelas au capitaine Fracasse ; a tous ses confrères, son esprit. »

Henry le Grand, dit Belleville, dit Turlupin, « le fourbe », selon la parole de Tallemant, tint la scène pendant plus de

cinquante-cinq ans. Le théâtre fut sa vie ; il était monté sur les planches dès qu'il put parler et n'en descendit qu'à sa mort, lunule de Brighella dont il avait le masque, la taille et le costume, jamais on ne vit pins remarquable farceur et ses Rencontres étaient spirituelles, pleines de jugenienl et d'ingéniosité. C'était un brûleur, comme on dit dans notre argot de théâtre, fécond en quolibets, calembours, amphigouris, — toutes choses qu'il a consacrées de son nom de guerre et que nous connaissons encore sons le nom de « turlupinades. n — Voici d'ailleurs ce qu'il dit de luimême dans la Comédie des Comédiens :

« J'avois faict de petits répertoires de souplesses et gentillesses de mots, les rencontres, ruses, inventions, subtilitez, équivoques, feintes et persuasions toutes propres et nécessaires aux pratiques d'amour... J'avois trouvé... la chanson des Savetiers, de Lnnlerulu, et de Jean de Nivelle... >» Sauvai, auquel il faut toujours revenir, et qui fail de lui le plus grand cas, ne lui reproche que de manquer un peu de naïveté. « 11 estoit, dit-il, bel homme, bien faict, et avoit bonne mine, quoyque roussâ- Ire. >» Très épris, du reste, de son art, il passait de longues heures à étudier ses

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