‹ Pupazzi et statuettesChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Molière

Lorsque Molière, après avoir passé le carnaval de l'année 1658 à Grenoble, et l'été de la même année à Rouen d'où il avait fait à Paris de fréquents voyages, obtint, grâce à la protection toujours présente de son ancien camarade Conti, qui lui avait valu celle de Monsieur, la faveur de paraître devant la Cour, et que, le "23 octobre, il débuta devant le roi dans la salle des Gardes du Vieux Louvre, il dut à cette représentation, écrit Taschereau, « l'autorisation définitive de se iixer à Paris », et se posa, au dire de Somaize, comme « le premier farceur de France. »

Et de fait, qu'était-ce autre chose que des farces à l'italienne, « dont il avoit resgalé les provinces? » C'est que la farce était partout, au Pont-Neuf comme à la Foire Saint-Germain, à l'Hôtel de Bourgogne comme dans les Théâtres « à côté », de même que dans les Ballets dont j'ai parlé. D'ailleurs Molière était vraiment farceur par le masque qu'il porta d'abord, puis

alors que, dès le Mascarille des Pretieuses Ridicules, il joua à découvert, par sou gros nez, par

Sa bouche grande ouverte en prononçant un vers,

ainsi que parle le Boulanger de Chalussay, par ses lèvres épaisses, par ses sourcils drus et forts aux mouvements divers,

Par son col renversé sur ses larges épaules,

par son geste adroit, par sa mimique expressive revivifiée des Italiens, par son habileté à se transformer et à jouer, en une seule soirée, plusieurs rôles, afin de prendre un exemple, le Chasseur, le Danseur, le Joueur et Caritidès dans les F'asckeux. Il est bien, — et je revendique pour lui l'injure de la Bastonnade, satire que nous a conservée l'homme aux petits papiers, le silencieux Conrart, — « le héros mimique », et ainsi que le veulent les Pamphlets, j'accorde que, s'il n'a pas été le second Lorviétan, s'il n'a pas acheté, pour les mettre en œuvre, les papiers de l'opérateur Braquette à son bouffon Prosper, et des manuscrits à la veuve de Guillot Gorju, du moins il était « l'héritier de Turlupin » et « le singe de Scaramou-

che ». Oui, ainsi que le constate le Menagiana, il n'a jamais perdu une représentation du farceur italien ; oui, « il avoua ihgenuement qu'il lui devoit toute la beauté de son action », comme le dit Mezzetin ; oui, selon le témoignage de Palaprat, qui Ta fréquenté dans sa première jeunesse, " il vivoit d'une estroitte familiarité avec les Italiens, dont il avoit toujours deux ou troi> aux soupers... ou l'on s'entretcnoit des vieux comiques, de Turlupin, Gaultier Gar-I guille, Gorgibùs, Crivello, Spinette, du' Docteur, du Capitan, Jodelet, Gros-René, l Crispin » ; oui, de même que le lui reprochent l'auteur des Nouvelles nouvelles et celui de Zélinde, « il a dans son habillement quelque chose d'Arlequin, de Scaramouche, du Docteur et de Trivelin », et Scaramouche pourrait « luy venir redemander ses démarches, sa barbe et ses grimaces »; oui, Elomire Hypocondre a un frontispice exact qui représente Scaramouche enseignant et Elomire étudiant les jeux de scène que lui reprochèrent Montfleury, Somaize, de ta Croix, dans la Guerre Comique, et cent autres de ses ennemis; oui, il était farceur, et même « bon farceur », suivant le mot de l'Impromptu de /' Hostel de Condé, « bouffon plaisant », d'après la

Lettre Salyriqiie sur le Tartuffe, « merveilleux acteur pour le ridicule », selon Tallemant; oui, il a « pillé ce que les Italiens ont joué sur leur theastre, et aussy leurs postures » ; et il est des leurs, génie en plus. Cette opinion n'a d'ailleurs rien d'extrêmement neuf, en dépit de son apparente hardiesse, et je suis loin d'en tirer vanité ; car tous les contemporains de Molière le mettaient sans effort sur le même pied que les farceurs étrangers. Dans ses Observations sur le Festin de Pierre, Rochemont écrit : « ... Il a quelque talent pour la farce, et quoy qu'il n'ait ny les rencontres de Gaultier Gargtiille, ny les impromptus de Turlupin, ny la bravoure du Capitan, ni la naïfveté de Jodelet, ny la panse de Gros- Guillaume, ny la science du Docteur, il ne laisse pas déplaire... » Cette comparaison se poursuivit longtemps, puisque, en 171D, Thomas Gueulette, dans son Arlequin Pluton, à propos d'un éloge adressé à Raisin, constate que « Molière, Fiorelli et Dominique ont excellé dans l'art de divertir agréablement et avec nohlesse le reste des hommes », confondant de la sorte, sans songer à mal, en une commune louange, les trois plus illustres farceurs des deux nations au XVIIe siècle ; et puisque Larron-

met traitant de « la légende de l'en cas de nuit de Louis XIV », reproduit le rapprochement avec une certaine réticence, mais du moins l'admet dans une large mesure et a le bon esprit de n'en point être autrement offusqué.

Fénelon ne manquait pas de reprocher à Molière d'outrer ses caractères, en bon farceur qu'il était ; Boileau lui discutait incompréhensivement le prix de son art pour avoir fait grimacer des figures.

Quitté pour le bouffon lagréable et le fin Et sans honte a Térence allié Tabarin ;

La Bruyère enfin, d'intelligence plus aiguisée , s'en prend seulement aux bouffonneries du style de Molière et lui reproche le jargon et le barbarisme, marques de la farce hâtivement écrite.

Voilà donc qui est bien entendu : amis et ennemis font de Molière un farceur, un zanni, et les derniers triomphent même de son incapacité tragique. Je me garde, bien au contraire, d'y contredire, trouvant dans cette incapacité un argument de ma thèse. Ecoutons donc leurs plaintes au nom du grand art ! Dans le Divorce Comique le comédien Florimont s'exprime de la sorte :

Aux farces pour jouer le Iheastre est resduit. Ces merveilles du tems, ces pièces sans pareilles. Ces charmes de l'esprit, des yeux et des oreilles. I '.es vers pompeux et forts, ces grands raisonne-

[mens

Os chefs d'œuvre de l'art, ces grandes tragédies Par ce bouffon célèbre en vont eslre bannies, Et nous bientost resduits a vivre en Tabarins...

Voilà qui éclaire, soit dit en passant, les protestations de Boilean, et aussi le plaidoyer que Molière met dans la bouche du Dorante de la Critique de l Escale des Femmes, et les arguments très justes qu'il donne en faveur de ceux qui « ont conceu Testrange entreprise de faire rire les honnestes gens », vieille poétique d'ailleurs dont nous avons vu l'expression dans Alizon Fleurie, où Discret veut «divertir les esprits des histoires melancholiques », et vante également la supériorité de la farce « quy fait rire les honnestes gens. » Et voilà aussi qui explique Lysidas, alors qu'il va répétant partout que « les Comédies de Molière ne sont pas proprement des comédies et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles a la beauté des pièces sérieuses » ; qu'elles font « hausser les épaules a ceux qui possèdent Arislote et Horace » ; et que la pudeur y est

visiblement blessée. Peu importe du reste tous ces raisonnements en ce lieu !

La farce franco-italienne règne en souveraine, quoi qu'on dise, fournissant de précieux et importants matériaux à Molière qui, selon Aug. Vitu, « ne goûtait pas moins chez les. Italiens la vivacité naturelle de leurs saillies que l'agrément de leur jeu si fin dans la bouffonnerie, en sorte que Molière rencontra chez eux plus d'une idée de comédie ou tout au moins de motifs de scène. » Et voilà pourquoi, si nous voulons jeter un rapide coup d'œil sur son œuvre gigantesque, nous trouverons à tous pas et le plus aisément du monde les preuves indéniables de ce fait qu'il a relié la Commedîa delT arte à la Comédie française dont il reste Je maître incontesté. Les pièces données dans ses courses nomades en province, les Trois Docteurs Rivaux, la Casaque, Gorgibus dans le sac, le Fagoleux, la Jalousie du Barbouillé, le Médecin Volant ne nous arrêteront pas, bouffonneries admirables qui préludaient à la carrière de l'inimitable farceur. Prenons donc f Eslourdg qui fut joué à Paris le .3 novembre 1G58. Après le Docteur Amoureux, Molière avait été autorisé à prendre pour sa compagnie le titre de troupe de Mon- j

sieur et à jouer alternativement avec les Italiens sur la scène du Petit-Bourbon. Les représentations avaient lieu les mardis, les vendredis et les dimanches, et nous savons par un passage de Gherardi que le prix des places exigé des spectateurs par les deux troupes était le même, soit d'un écu. La pièce nouvelle n'était guère que le calque de l'Inavertito de Barbieri, que nous avons vu dirigeant en 1625, sous son nom de théâtre, Beltrame, la troupe des Comici Fedeli. On sera assurément de mon opinion quand j'aurai dit que Pantalon a un fils Fabio, vivement épris d'une esclave, Turqueta. Pour la posséder, Fabio n'aurait qu'à laisser agir son valet, Scapino. Mais comme, hébété par sa passion, il se jette à la traverse de tous les artifices imaginés par Scapino et les t'ait l'un après l'autre échouer, tant auprès d'Arlequin, le marchand d'esclaves, propriétaire de la belle, qu'auprès de son père, Pantalon, il pousse à bout la patience ingénieuse du valet. Le stratagème d'un faux courrier et d'une prétendue lettre pour déjouer les projets d'un rival, que nous trouvons à la fin du troisième acte de VInaverlito et qui a inspiré Molière, se trouve aussi dans le seizième des Contes d'Emtrapel, et peut-être

a-t-il été tiré des œuvres de Noël du Fait. Mais ce qui est bien de l'auteur de VEstourdy, c'est cette particularité merveilleusement observée du caractère du valet fripon. Tout autre, en effet, que Mascarille. découragé par les maladresses de Léîie, renoncerait de guerre lasse à mener le jeu. Seulement il perdrait alors

cette publicque estime

Ouy le vante partout pour un fourbe sublime :

et il continue à servir son maître pour rien. pour le plaisir et pour l'honneur :

L'honneur, ô Mascarille. est une douce chose. A tes nobles travaux ne fais aucune pause, Et, quoy qu'un maistre ait faict pourte faireenrager, Achève pour la gloire, et non pour robliger.

De telles remarques en faveur de Molière, — que je ne veux pas renouveler, mais que je pourrais à tout coup affirmer, — font la preuve de son indiscutable sagacité psychologique, et devraient servir ;i établir, si elle était en discussion, >;i géniale supériorité.

Le Despit Amoureux fut joué au mois de décembre 1658. Il est imité de la Crediila Marchio d'un auteur italien, dont je n'ai pu connaître le nom.

Manificoa fait élever sa fille, Diana,' sous le nom de Frederico. A vingt ans, le faux jeune homme épouse secrètement Flaminio sous le nom de sa sœur Béatrice. La vraie Béatrice a pour galant, Silvio, frère de Flaminio. Le mystère se découvre et les imbroglios se dénouent. Or les imbroglios forment le fond même de la pièce de Molière qui corse sa comédie avec deux imitations partielles, l'une de Arlecchino mulo per paura, — et c'est la scène où Valère veut forcer Mascarille à convenir de son indiscrétion, — l'autre de Gli Sclegni Amorosi, — et c'est celle où Lucile et E ras te se reprochent leur prétendue et mutuelle infidélité.

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