‹ Pupazzi et statuettesChapitre 5 sur 17 · L*HÔTEL DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

L*HÔTEL DE BOURGOGNE

rôles et a laissé un nom que l'on sait célèbre. Ce nom venait de loin. Il avait servi à désigner au xiv° siècle des hérétiques fameux, qui menaient la vie des cyniques anciens par la campagne, ef qui tentèrenl de s'établir à Paris. Persécutés et malheureux, ils rêvèrent la fraternité des pauvres et un proverbe affirmait que « reniant de Turlupin était infortuné de nature ». En 1615, la Harangue de Turlupin le sou frète ux eut une certaine vogue; et c'esl sans doute pour ces raisons que ce farceur es! représenté par ses contemporains comme peu favorisé sous le rapport des femmes «■! des chevaux. Ainsi le pose la Tragi-Comédie des Enfans de Turlupin, publiée par un anonyme à Rouen, et où l'on voit « le mariage d'entre luy et la Boulonnoise, et autres mille plaisantes joyeusetez qui trompent la morne oisiveté. » Je supposerai donc mes lecteurs oisifs, et rapidement je leur donnerai une idée de cette pièce curieuse. Turlupin est devenu veuf et désire se remarier; mais, comme il a lieu de craindre les accidents ordinaires qui suivent l'union d'un farceur avec une jolie femme, il épouse, sur les conseils d'un ami et camarade, une certaine commère «le Champagne, « nommée la Boulonnoise que

la Nature a fabriquée la plus difforme de France. » En dépit de cette garantie, Turlupin a le cœur « angoisseux de soupirs », parce qu'il s'imagine être trompé par Garguille. De fortune, il n'en était rien ; et l'explication entre eux, qui a menacé d'être orageuse, se termine en allant de compagnie

boire de ce bon jus

Ouv faicl monter les landiers suivies broches, Mollir le 1er, et fendre en deux les roches.

A l'exemple de Tabarin, il vint un jour où Turlupin crut devoir faire un voyage dans (( l'autre monde », comme parle Cyrano. Mais cette villégiature n'eut pas lieu dans la Lune ni dans le Soleil. Elle se borna à la classique descente aux Enfers que le farceur vint, paraît-il « raconter sur le superbe et roïal theastre de l'Hostel de Bourgogne. » Il y décrit sur le mode héroïque le séjour des malheureux et leurs divers supplices, ainsi que les félicités des bienheureux, et surtout « les grands contentemens que reçoivent les Illustres Comédiens dans les Champs Elysées. »

Il est bon sans doute de noter ici que les irois compères, dont je viens de résumer l'histoire, menèrent une vie fort régulière

l'hôtel de bourgogne 1 T»7

et rare, surtout en ces temps, pour des acteurs. Tallemant n'a pas laissé de constater que « le premier quy commença a vivre un peu resglement, ce fut Gaultier Garguilïe », et que « Turlupin, renchérissant sur la modestie de Gaultier Garguille, meubla une chambre proprement... » ; et ce dernier fait est attesté aussi dans le Songe arrivé a un homme d'importance.

A tous ces farceurs dont l'inspiration, d'ailleurs à peu près analogue, fournit pourtant certains traits personnels, Molière a emprunté beaucoup, et j'y vais revenir. Mais peut-être est-il bon, à un point de vue plus particulier, de rappeler brièvement les « grandes pièces », que le sauteurs de l'époque donnaient sur les diverses scènes et de terminer ce développement en indiquant que, par nombre d'entre elles, notre génial comique a trouvé les moyens de renouveler et d'amplifier sa farce générale. Certes, plus est considérable "une œuvre littéraire, plus elle paraît contenir les éléments divers d'autres œuvres dont le dénombrement ne manque jamais d'intérêt. Ce n'est point à tort tout à fait que l'auteur de Zélinde, traçant contre Molière le plan d'une comédie satirique, dit que « dans une scène on pourroil faire venir tous les autheurs et

tous les vieux bouquins ou il a pris ce qu'il y a de plus beau dans ses pièces. » Avant de se constituer, parfaite, il est évident que la comédie de Molière a de ses puissantes racines pompé et absorbé les matériaux cà et là épars pour les réunir et les magnifier en une éclatante synthèse et « qu'il a pris son bien » partout où il a cru le rencontrer. Cela est un pur truism, et l'on compilerait un volume, s'il n'a pas été écrit, des plagiats de notre plus illustre dramaturge. Ce n'est point ici le lieu de l'aire autre chose que les indiquer. Mais cette indication me parait nécessaire et non hors de mon cadre; car il fut toujours loin de ma pensée de changer Molière en un simple tributaire des Farceurs, tandis que j'ai cherché à le montrer reliant la Commedia delfarte et la Comédie française dont il est le meilleur représentant. L'Hôtel de Bourgogne me fournit le moyen de préciser exactement ce point, et je n'ai garde de laisser échapper l'occasion.

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