‹ Puvis de ChavannesChapitre 2 sur 14 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

la terre et l’humanité, l’amour, la joie et la douleur, que la nature disposait des uns, que l’âme enfante les autres. Sans autres moyens que ceux qu’il possédait, ardeur, science, patience, il créa ainsi une école de beauté, et son œuvre n’eut pour bases que la sagesse et la raison.

Dans ses décors, la lumière jamais ne se lasse et l’esprit trouve en tous lieux la sympathie. De nobles jmssioris y occupent les heures. Les époques s’y condensent. Partout cette joie, la clarté, V observation, ce jardin secret. Elles parcourent d’unp>as allègre le cycle des saisons, nous entraînent dans les lieux favo7'is de l’esprit, aux sommets des monts, dans les tranquilles prairies, à l’orée des forêts, sur les grèves des mers, et nous ptersuadent qu’il est inutile d’inventer, que l’artiste n’a qu’à puiser autour de lui, que les décors du monde sont éternels et variés. Elles ont substitué des satisfactions normales aux hypothèses compliquées des coloristes d’autrefois. Toutes les créations ne sont pas faites de miracles. Nous cjualifions d'idole: ce que nous n’adorons pas, mais

En tous lieux la grâce est touchante,

Le rire et les pleurs sont humains,

Suivons par différents chemins La nature qui nous enchante

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BUSTE DE P U VIS DE CliAVANNES PAR RODIN

LA FAMILLE DE PUVIS DE CHAVANNES A LYON — SON ÉDUCATION — L’INFLUENCE DU CIEL NATAL — VOYAGE A ROME — PERSÉVÉ- RANCE ET SANTÉ — UN PEINTRE PHILOSOPHE.

PIERRE Puvis de Cha vannes naquit le 14 décembre 1824, à Lyon, où son père était ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. D’une ancienne lignée, qu’on suppose originaire d’Italie, et qui vint s’établir en France avant le mo3^en âge, la famille de Chavannes appartenait à la noblesse de robe. Elle était alliée à celle de l’amiral de Coligny, et compta, dit-on, un peintre appelé Pierre- Salomon Domenchin de Chavannes, dont le nom figure dans les Annales de l’Académie des Beaux-Arts et dans les catalogues du Musée du Louvre. Quoi qu’il en soit, les Chavannes siégèrent longtemps au Parlement de Bourgogne, et ce ne fut qu’après la Révolution qu’ils renoncèrent à leur carrière traditionnelle.

Au collège Saint-Rambert, Pierre fut plutôt un mauvais élève. De fréquentes « retenues » n’altéraient en rien sa gaieté et ne diminuaient pas son féroce appétit. Au réfectoire, il dut maintes fois troquer des dessins contre un morceau de pain. — « C’est une des rares époques de ma vie où mon art m’ait nourri, » racontait-il avec sa bonne humeur coutumière.

Bachelier, le jeune homme se prépara quelque temps à l’Ecole polytechnique, pour obéir aux désirs de son père, puis se fit inscrire à l’École de Droit. Mais l’amour de la peinture l’emportait sur le respect filial; il entra chez Henri Scheffer, où il n’apprit pas grand’chose. Turbulent, joyeux, il dépensa en exubérantes parties cette période de début dans la vie artistique. Il y entraînait jusqu’à son maître, qui dut se séparer de lui.

Les vo}^ages séduisent les âmes neuves. C’est en compagnie d’un paysagiste sincère, M. Baudron de Vermeron, que le jeune Pierre alla goûter aux sources classiques, qu’il s’imprégna du génie ancien et se sentit vraiment brûler de la flamme du beau. Deux ans de séjour en Italie devaient laisser une trace ineffaçable dans son esprit. Pénétré de la nécessité de la technique, il travailla, dès son retour, à l’atelier de Thomas Couture, puis à celui d’Eugène Delacroix. Mais il ne demeura ni chez l’un ni chez l’autre, car il avait déjà des idées déterminées, une compréhension propre, et pensait à s’instruire luimême. II fut dès lors un isolé, presque un sauvage, loin des coteries et des marchands, cultivant farouchement son idéal particulier.

Rien ne contre-balance l'influence du ciel natal, les contemplations du jeune âge, pas même un atavisme différent ou contraire. Dès cette époque indécise, notre peintre rappelle les Lyonnais, ses concitoj’ens ; Philibert Delorme dressant ses rêves, nobles et rigides, vers le ciel des cités, Jussieu révélant la vie des plantes, Jacquard minutant la mécanique sur la soie, Ampère notant la puissance des fluides, Hippol}Te Flandrin et Paul Chenavard spiritualisant la palette. 11 est déjà « particulariste » et absolu comme eux. Son allure ph^^sique est d’un athlète. Un ami, M. Durand-Tahier, le dépeint « grand, droit, robuste et svelte, moine-soldat capable de défendre son jardin... Le front élevé, légèrement bombé et fuyant, dit l’imagination, la sensibilité, toutes les qualités d’âme du penseur, tandis que le bas du visage, carrément taillé — nez aquilin et fort, mâchoires puissantes, dents courtes et bien plantées — exprime, d’autre part, les dons de volonté, les énergiques instincts vitaux qui complètent cette rare individualité et en assurent l’heureux et durable équilibre... »

Il est certain que s’il peignit le ciel et la légende, ce fut toujours comme les décors d’une humanité agissante, et ses aspirations vers l’au-delà l’ont surtout conduit à l’adoration de la lumière qui domine les races et les époques. 11 ne plia les genoux que devant la trinité du vrai, du beau, du bien. Passionné, mais logique et tenace, il convainquit ses adversaires plus encore par sa magnanimité que par le charme de son génie.

Il conservait en lui l’amour de la correction, la respectait de toutes façons, dans son costume et dans son existence. Il pratiquait le bon sens, le sentiment de la justice, la force obstinée du raisonnement. Il ne cédait jamais la moindre parcelle de son droit. « Une santé de fer, ditM. Marins Vachon, une imagination exubérante, un orgueil impétueux lui inspiraient des projets extraordinaires, les plus audacieuses conceptions, des rêves d’une étrange fantaisie ; avec une volonté irréductible, il force tout cela à rentrer dans le prosaïsme et se résigne à

la poursuite obstinée des moyens de réaliser sa vie, d’atteindre le but qu’il s’est fixé. »

En vérité, son œuvre le représente ainsi. On y lit la patience et l’ardeur. Ses riants tableaux demeurent d’une sérénité implacable. Les rancœurs, les basses attaques, les refus du jur}" ne peuvent les ternir. Seul avec ses pensées, il garde sa toile pour unique confidente. C’était bien là, dès la première page, le commencement d’un homme, la révélation d’un talent qui transportait la réalité trop haut pour entendre les clameurs de la rue.

Il s’inquiétait peu de l’opinion et, fait rare parmi les peintres, ne soignait pas sa réputation. Les partisans de Delacroix devinrent les siens sans qu’il daignât solliciter leurs suffrages. Répéterai-je son ennui d’être fouillé par le scalpel indiscret du critique, son ennui plus sincère encore d’amis pour lesquels « il n’était plus lui » ? 11 devait écrire : « L’artiste est insaisissable ; en lui prêtant une technique et des intentions en dehors de l’évidence, on est à peu près sûr de se tromper. Sa technique n’est autre chose que son tempérament. » D’autre part, il murmura quand je le questionnai sur ses préférences philosophiques ; « A quoi bon parler de cela ? Une étude sur la peinture ne comporte-t-elle pas elle-même sa philosophie ? »

On pourrait répéter de la carrière de Puvis ce qu’on a dit depuis de celle de Nicolas Poussin, dont, en maint détail, il a rénové la discrète poésie : « Il vit et peint comme il l’entend, selon un idéal très particulier, tout individuel. Ainsi éclate la fermeté de ce caractère, assez bien trempé pour ne priser que la satisfaction de sa conscience. » (R. Marx.) Donc, il vécut chez lui, pour lui, si bien que lorsque je lui demandai quel fut en réalité son maître, il put me répondre sans ingratitude : « Personne !» — « Mon maître, ajouta-t-il en baissant la voix, et avec un soupir, ç’a été l’horreur de certaines choses... »

Ce L^'onnais, latin, calme, sagace, sauvegarde l’idéal en respectant la tradition, avec un peu de parti pris dans la simplicité, pour réagir contre les « tempéraments peintres ». Comme dans une symphonie, le musicien harmonise les rumeurs de la terre et du ciel, le fresquiste assemble sur sa toile toutes les remarques de la nature et de la vie, dans une composition souple, grande d'espaces et de teintes. Ses rêves y prendront place, autant que ses observations, avec son jugement. Ce sera bien le reflet de l’homme.

Pour Puvis on ne doute plus aujourd’hui que chacun des détails de son existence trouve un parallèle dans un épisode de ses conceptions. Il se meut dans l’atmosphère sereine créée par lui-même. Silencieux au .sein d’un monde bru}'ant, il ne cherche ni le succès ni la publicité. Il fuit l’approche des tentateurs, et se renferme. Cependant ils

reviennent, le poursuivent, l’assaillent avec des armes capables de le vaincre ; l’affection, l'enthousiasme, la franchise, et le voilà célèbre!

Écrire l’histoire de cet homme par celle de ses travaux, qui se sont suivis et complétés logiquement dès le premier jour, je vais le tenter. On a discuté de ses façons de composer. Y a-t-il donc plusieurs façons ? Savait-il peindre, savait-il dessiner? ridicules questions! Au Salon bleu du Champs-de-Mars, en 1896, se trouvaient rassemblés 700 à 800 dessins. Les incrédules frémirent. Certes, nul n’en doutait, de cette élaboration formidable. Puvis de Chavannes, voulant ramener la décoration murale à son vrai rôle, devait s’étayer des documents de l’observation.

Et depuis Concordia jusqu’au Ravitaillement de Paris, pas un instant il ne cessa ses patientes recherches. Jamais il ne varia l’orientation de son esprit ; il n’y eut nul changement dans son art pas plus que dans sa vie. Il traversa la tourmente des événements sans y déchirer sa robe blanche de philosophe. Il ne laissa rien paraître de ses réelles douleurs, ne sacrifia jamais au succès. Le sort lui devait une revanche, celle d’entrer, vivant, dans le secret de la Postérité — et d’avoir été le seul artisan de son destin...

LES ORIGINES SPIRITUELLES — LA QUEUE DU ROMANTISME - PUVIS, HONNI DE LA CRITIQUE, EST DÉFENDU PAR LES POÈTES — ÉVOLUTION ET JOIE DE LA VISION.

Lorsque Puvis vint ouvrir nos 3'eux pour nous ramener à la vénération de l’humanité, c’était l’indécision, le chaos. Les derniers champions du romantisme défaillant luttaient encore autour du nom de Delaroche, mais l’École ne cultivait que le poncif, et la campagne romaine ne promettait nul Poussin. Il n’3' avait de réel que la couleur, affirmaient-ils, et toute formule nouvelle serait vaine si elle ne procédait pas de la violence. A quoi bon la Poésie, la Vie, la Nature quand il suffit d’illustrer l’Histoire et ses pages de sang ? Que l’art soit le valet du luxe, loin du peuple dont il doit ennoblir l’âme ! Mais déjà les poètes prophétisaient une aurore. Et bientôt on vit surgir Puvis.

Son frère, un magistrat, ayant construit une maison de campagne, dit à Pierre : « Peux-tu mettre quelque chose sur les murs ? » 11 y mit le Retour de chasse, puis montra Concordia et BelLum. La voie était ouverte.

Puvis fut bientôt la curiosité amusante des Salons — que d’années pour en franchir les portes ! — le barbouilleur qu’on regarde du coin de l’œil en se poussant du coude? La jeunesse se précipitait avec fougue dans le réalisme naissant et riait, riait ! il lui fallut deux générations pour se ressaisir. Dans ce réalisme trépignaient les transfuges d’une école glorieuse. L’œil, encore enflammé de Delacroix, trouvait Ingres et Delaroche fades. La pâleur, à dessein cultivée, du nouveau venu fut décrétée faiblesse, sinon ignorance. Peu voulurent admirer cette sérénité. Les plus aimables se déclarèrent « profanes » ; on prononça pour la première fois le vocable impressionnisme ; les intransigeants du jour, tel qu’on le concevait à ce moment, s’écrièrent : « Papier peint ! » Cependant que s’épanouissait au ciel éthique cette floraison radieuse, et qu’approchait l’heure décisive du second camp, celui qui défendra Puvis...

C’est bientôt une rude joute — de laquelle il se désintéresse. Encouragé, soutenu par les chercheurs et les poètes — Théophile Gautier au premier rang — il est vilipendé, bafoué par Edmond About — son ancien ami — par Charles Blanc, surtout par Castagnar}»^.

Toutes les précisions de l’existence pratique, naturelle, instinctive, usuelle pour ainsi dire, résident en celui-ci. N’a-t-il pas affirmé, dans son Salon de 1859: « L’avenir est aux toiles qui expriment le côté humain, et en quelque sorte terrestre, de la vie? »

Castagnary était donc l’adversaire-né de Puvis : tempérament différent, vision opposée, méthode critique qui aurait rougi d’admettre un truchement. Mais que penser d’Edmond About, pourtant ondo3"ant s’il en fut, qui, même en 1888, après Ludus pro patria (cette page radieuse qui désarme même Castagnar}’), s’entête à prétendre que « depuis vingt ans Puvis se promet et nous promet un chef-d’œuvre qu’il n’exécutera jamais, car il ne sait ni peindre ni dessiner, et il promène fièrement dans tous les coins du domaine de l’art son ignorance enc3'clopédique »?

Que l’on suive l'accumulation patiente des travaux de Puvis, depuis 1850, et partout l’on trouvera sur lui des jugements terribles. 11 est malmené d’étrange manière, contesté sans pitié, accusé de nihilisme. S’en fût-il désolé, eût-il accepté les conseils pernicieux dont on l’accablait, jamais nous n’aurions contemplé la fresque de la Sorbonne.

Voyez : une aurore jo3"euse se mêle à l’ombre des jours. On dirait, dans les prairies d’un printemps sain, jusqu’aux bois favoris des Muses séculaires, une pure lumière vivante et cadencée. Des êtres instinctifs s’3' meuvent sans effort. Une lande, des bru3’ères, un étang... Vo3’ez la brume des rivières derrière ces jeunes Picards de Ludus pro patria. Ecoutez le récit du vieux pâtre pendant le repos des laboureurs, prêtez l’oreille au silence nocturne du Dois sac?'c. Ah ! regardez, regardez s’ériger dans la campagne immémoriée, hors d’aucune époque, ces théories de vierges aux seins fertiles, d’adolescents ou de vieillards ! L’haleine caressante de la terre apaise leurs fatigues, et dans le firmament emperlé des nuits s’envolent leurs chansons !

Oui, c’est bien cela, toujours et toujours cette magistrale simplicité qui ne souffre nulle complication s3'mbolique. C’est ainsi que l’œuvre de Puvis nous gagne, c|u’elle nous conquiert avec tant d’autorité; c’est pourquoi nous l’admirons...

LA FRESQUE, AMIE DE L’ARCHITECTURE — SA PORTÉE HISTORIQUE ET RATIONNELLE — PUVIS A-T-IL SU LA COMPRENDRE ? — L’AL- BUM IMMORTEL DES NATIONS,

Le sentiment de Puvis de Chavannes était que le « véritable rôle de la peinture est d’animer les murailles...; à part cela, on ne devrait jamais faire de tableaux plus grands que la main ». Il n’abandonna jamais cette conviction — ces paroles sont les siennes — « que la conception la mieux ordonnée, c’est-à-dire la plus simple et la plus claire, se trouve être en même temps la plus décorative et la plus belle ».

Qu’est-ce que la fresque? Dès l’origine, l’Eglise chrétienne, éminemment traditionnelle et conservatrice, enseigna par les yeux ses textes légendaires. Elle prit à l’Orient l’habitude d’orner de plantes et d’animaux les bordures de ses temples ; à l’Occident, elle emprunta ses sculptures barbares, ses groupes condensés, ses bestiaires ; elle prodigua les symboles sur les chapiteaux, les modillons, les métopes des portails, des nefs et des absides. Les sanctuaires furent encombrés de figures. Sur les archivoltes des arcatures s’alignèrent des scènes variées. Les personnages furent régulièrement placardés aux murailles comme aux églises d’Italie décorées sous l’âge romain par les artistes grecs. Dans la plupart de celles du moyen âge, avant que le gothique cédât le pas aux dentelles Renaissance, on découvre ces réalisations.

La fresque parle donc à l’esprit des foules. Ses compositions vêtent les édifices d’habits sublimes, donnent la vie aux masses inertes, aux obscurités rectilignes apportent la lumière et le mouvement. Les énormes vaisseaux d’une architecture ambitieuse ne sont complets qu’avec elles et par elles.

Mais l’art moderne répudia et brisa ce que ses pères avaient adoré. Puvis de Chavannes recueille ce vase mutilé de la fresque, en rassemble les antiques éclats, les joint d’une main habile, en construit une coupe neuve. 11 y verse aussitôt le vin généreux de l’Art; l’humanité 3" goûte une ivresse inconnue. Il n’avait eu qu’à regarder autour de lui,

C’est donc lui qui, le premier, a compris la mission sociale de la peinture murale ; les figures sont riantes, graves ou reposées, les gestes sobres; les personnages principaux ont des phj^sionomies expressives, enharmonie avec le rôle qui leur est attribué. Nuis festons inutiles, nuis diables, nuis bestiaires. Voici les ombres du crépuscule. Les pasteurs s’assemblent sur le gazon d’une pelouse. Les fougères s’élancent et balancent leurs éventails. Ce lieu est mA'stérieux et passionné comme notre cœur; rien ne paraît devoir s'y faner jamais. C’est bien le décor où l’humanité déclamera ses plus merveilleux poèmes. Là, l’horizon, d’un bleu subtil, charme notre regard; là, le vent du printemps chante à nos oreilles. Sur la plaine immense vole le plaisir de vivre, la campagne étincelle, et pourtant ! la nature fléchissante trahit une mélancolie prochaine. N’est-ce pas l’image de nous-même ?

Puvis a su, en outre, dans ces S3mthèses picturales, unir les merveilles de la nature aux vertus de l’humanité. L’Idéal le guide dans la Vérité, tel le bucolique Virgile conduit Dante à travers les dix cercles ténébreux. Il assemble le meilleur de nous-même et de ce qui nous environne en des pages dont s’enorgueillissent les charmes de la terre française. Le Normand 3^ voit ses prairies, le Picard ses marais, le L3"onnais son Rhône grondeur et farouche ; chaque penseur 3' rencontre sa pensée la plus habituelle, la poésie, le labeur, le rêve, l’extase ou l’héroïsme. L’enfance et la maternité 3" sont révérées, le travail sain et robuste, la vieillesse respectée, le tout honnête et noble.

L’énergie de cet art doit conquérir la foule. Elle 3’ retrouve sa province, son horizon, le clocher de son village. Elle 3" apprend la joie de vivre. L’art du fresquiste complète l’unité morale d’une nation.

L’ŒUVRE ACCESSOIRE ET LA PEINTURE DE CHEVALET - PREMIÈRES TOILES — ASCENSIONS SUCCESSIVES DANS LA CLARTÉ — LE << PAUVRE PÊCHEUR ».

L’œuvre « de chevalet » se compose surtout des fragments divers qu’on découvre çà et là, en quelques musées ou collections particulières. Beaucoup ont été détruits par l’auteur luimême. Pour en passer une revue sommaire, l’ordre chronologique est le plus sensé.

Ces toiles accessoires s’échelonnent comme les entr’actes du grand œuvre. On 3^ suit la succession des idées et des couleurs qui devaient s’épanouir dans les dernières fresques, et, chronologiquement aussi, leur énumération indique comment Puvis apprit à se connaître et à s’orienter.

En 1850, première manifestation: Piéta. La repentante Madeleine pleure le Christ étendu sur les genoux de sa mère. Effort de coloris. L’année suivante, une moribonde sur un lit contemple la campagne par une fenêtre ouverte. La Bible gît sur sa poitrine; un jeune homme, au visage inspiré, augmente son émoi en jouant sur un violoncelle. C’est Jean Cavalier au chevet de sa mère mourante. Le peintre a cherché plus de pensée.

Dès lors, il se raisonne, essa\'e ses teintes, renouvelle sa palette. Voici (1857) la femme d’Hérode, érigée en pleine transparence, qui commande, d’un geste impérieux, l’exécution de Jean le Baptiste, agenouillé dans l’ombre ; voici Julie, fille d’Auguste, au rentrer d’une nuit d’orgie, se cachant dans la verdure à la vue des soldats qui passent ; voici encore les Pompiers de village, sous une forme semiallégorique, imprécise : une ferme brûle, la nuit, des pompiers courent, casqués de cuivre, en blouse bleue, suivis de villageois, dont le curé, soutane retroussée ; ils portent des échelles et des seaux ; d’autres se sauvent mêlés à leurs bestiaux, des femmes en chemise, pieds nus. Tout cela s’agite dans une curieuse obscurité striée de reflets. Le Martyre de saint Sébastien présente un effet analogue : Sebastianus, percé de flèches, ensanglanté, est lié à un tronc d’arbre dans

une clairière, sous un rayon de lune. Les soldats (au premier plan) jouent pour oublier leur cruelle besogne. L’ensemble est d’une vacillante horreur nocturne. Voici encore la Méditation, un prêtre pensif profilé sur un ciel saupoudré d’or...

Puvis de Chavannes s’initie donc lui-même. On prévoit qu’il ne tardera pas à se débarrasser des règles et des procédés. Saint Camille au chevet d’un mourant (1857) est conçu dans le même esprit que Jean Cavalier (1851), mais la facture est déjà différente, les poses sont calculées en vue de l’émotion, le mourant sourit aux béatitudes promises par le saint, qui montre le ciel d’un doigt impérieux. Dans le panneau Retour de c/msse (1859), on aperçoit pour la première fois les personnages nus sous leurs pans d’étoffes flottantes, posés en hérauts, le chasseur encapuchonné d’une peau de léopard, et des rustres transportant le cadavre d’un cerf.

U Automne marque le pas attendu vers la pureté symbolique (1864). Deux jeunes femmes nues cueillent des fruits dans un verger ; une troisième, plus âgée, vêtue, les contemple avec un sourire de mélancolie. N’est-ce pas l’Automne elle-même, l’année déjà vieillie qui regarde, en soupirant, les charmes des jeunes saisons? LFne deuxième tentative vers la poésie décorative (qu’il venait de révéler si magnifiquement par Concordia et Bellum), cette même année, produisit le Sommeil : un lever de soleil sur la mer ; dans les dunes, où vient mourir une forêt, sommeillent des personnages divers.

Quatre ans plus tard, Puvis se risque dans l’allégorie. Le Jeu (pour le Cercle de l’Union artistique) est une androgyne à tête de sphinge, nue, constellée de diamants, qui laisse couler des pièces d’or entre ses doigts. Un extrait du Repos, d’Amiens, s’intitule A la fontaine (1869). Dans une clairière où passe un homme à cheval, deux femmes emplissent leurs jarres à l’eau d’une fontaine. L’une est accoudée sur son genou ; l’autre s’accote à l’arbre en appuyant contre son pied le fléau qui servira au transport des poteries.

La Décollation de saint Jean-Baptiste est la deuxième réalisation d’un sujet déjà vu. Le saint est agenouillé, nimbé de flamme, les bras ouverts, dans une cour intérieure du palais d’Hérode. De sa ceinture tombe la traditionnelle peau de mouton. Le bourreau s’apprête à lancer le coup mortel ; la femme d’Hérode regarde, tenant de la main droite le plat pour recueillir la tête... Puis, le peintre communie avec les douleurs de la Patrie. Deux productions sont datées de 1871 : le Ballon, le Pigeon voyageur. Une grande femme noire regarde l’horizon ; on devine, dans la brume, Paris assiégé. Plus tard, les Jeunes filles et la Mort synthétiseront la fragilité de la jeunesse et de la vie ; la Mort est tapie sous une gerbe de fleurs que viennent de moissonner

de joueuses adolescentes. Et Puvis tressaille encore une fois aux angoisses de l’année terrible. U Espérance accourt, vêtue de blanc, pour cueillir, près des ruines d’un champ, gorgé de tombes, un brin d’arbuste que refleurit déjà le printemps prochain.

Un nouvel effort vers la joie de vivre. C’est la Moisson (1873), magnifique S3'nthèse agreste qu’on retrouvera dans VEté à l’Hôtel de Ville de Paris : la journée de labeur est terminée, le soleil disparaît derrière un champ de blé mûr. Les travailleurs s’assemblent à la lisière d’un bois, se désaltèrent aux jarres qu’apporte un âne ; les mères allaitent leurs nourrissons, les enfants lutinent des agneaux, ramassent des bouquets qu’ils offrent à leurs parents ; des femmes se baignent sous les saules, et tout cela vibre de bonheur. Voici l’antithèse, une Ea mille de pécheurs. C’est encore la nature, encore l’humanité : une pauvre cabane au bord des flots, le pêcheur suspend ses filets aux arbres défeuillés ; sa femme dirige le garçonnet qui trébuche dans le sable, l’aïeul dort sur les débris de son ancienne barque.

Puvis n’oublie jamais la grâce féminine. Une Jeune femme à sa toilette, assise demi-nue devant son miroir, tient le bouquet dont elle ornera sa chevelure qu’une servante s’apprête à coiffer. Des Jeunes filles au bord de la mer gravissent une dune piquetée d’o}mts et de chardons bleus. Deux mouettes flottent, les ailes étendues.

Enfant prodigue (1879) est à la fois un souvenir rustique et une scène philosophique : dans un pa}"sage où paissent des porcs, le Désolé est assis, le regard morne, les bras croisés sur la poitrine... Courons vite au Doux pays, teinté d’h3'acinthe, d'où tous les chagrins sont bannis : un golfe, ra3"é d’une barque à voile latine, des pêcheurs qui déchargent leurs filets. Des arbres dans la dune où s’ébattent les enfants nus, une fillette assise aux pieds d’une grande sœur chargée d’une corbeille d’oranges. Des fruits épars, de grêles tamaris, des herbes folles. Trois jeunes femmes sont à gauche : une à demi couchée ; une autre, accroupie, enserre de ses bras ses genoux, tandis que hi troisième, debout, retient la branche à laquelle elle arrache une fleur.

La chair lasse, l’esprit torturé parle doute, l'humanité se lamente, tel Orphée dans un pa3^sage, sans horizon, de carrières et de rocs, où croissent de maigres ronces. Prosterné, il exhale sa douleur. Sa couronne de lauriers a roulé de sa tête, il presse ses 3"eux brûlés de fièvre, embrasse sa 13’re d’un geste de désespoir. Jadis, il s’était endormi au pied des arbres, sur une route, faisant le Rêve (1883) de trois grandes figures penchées sur lui : la Gloire, la Fortune et l’Amour.

Le Pauvre Pêcheur (1881) n’est-il pas toute la pauvreté?... Un vo3*age à Honfleur : Puvis s’abîme dans la contemplation de l’estuaire de la Seine, eaux boueuses entre des rivages incolores. La morne déso-

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lation de ce site le saisit, il y place l’humanité lasse qui garde à peine l’espoir, il y rêve cette harmonie entre la mélancolie des êtres et celle des choses, et en fait ce chef-d’œuvre éternellement vrai : l’homme, comme un piquet de la Destinée, qui, sur sa mauvaise barque, regarde dormir l’eau désolée.

Il est des sensations visuelles que rien n’efface, dont chaque jour, chaque événement, loin de les amoindrir, augmente au contraire le souvenir. Le Pauvre Pêcheur est du nombre. Cette toile, plutôt exiguë, est aussi vaste que mainte fresque; le désespoir ne l’étend-il pas jusqu’aux bornes de l’existence? Cette onde implacablement stagnante, sur laquelle l’homme falot ne semble conserver aucune illusion, l’étrangeté voulue de ce ciel, de cet horizon, de cette absence des grâces de la nature, où la maladive langueur d’une âme enflée de tristesse ramène tout à elle, n’est-ce pas vraiment l’atmosphère du pêcheur humain, du pauvre pêcheur ?

Puvis de Chavannes a peut-être sombré une heure dans le doute douloureux ; c’est alors qu’il se complut, je suppose, au choix de ce héros lamentable. Mais ce ne fut qu’une heure furtive. N’avait-il pas son ardeur au travail, sa confiance dans l’Art, réconfort de toute désespérance?...

On le voit, les sentiments qui agitent le peintre aux époques différentes de son œuvre peuvent se réduire à deux ou trois principaux. Et chacune de ses idées comporte des suites. Notre nomenclature citera Tamaris ; sur une prairie semée d’arbustes, une femme est étendue, à demi couverte d’une étoffe claire, la chevelure éparse, les bras derrière la nuque. Ce sont des compléments au Rêve, à Orphée, à VEnfant prodigue. Celui-ci, Madeleine à la Sainte-Baume, est une méditation sur le néant de l’amour. La Repentie, drapée d’une robe qui dégage son sein, contemple un crâne, au milieu d’un pa}"sage chaotique. Un reptile se glisse dans les pierres. Celui-là est un reflet d’innocence. Saint Jean-Baptiste enfant, avec sa croix de roseaux liée d’un ruban, son épaule nue sous la peau de mouton.

Mais toujours Puvis reviendra tremper ses pinceaux aux sources de la nature et de la vie. Ne vit-on pas une année (1906) l’assemblage des dessins qui étayèrent cette chronique universelle? Et cette preuve d’une recherche constante dans les moyens réussit à charmer et à convaincre les derniers rebelles.

L’HOMME ET SA PERSONxNALITÉ — NI MAITRES, NI ÉLÈVES — LES ÉTAPES D’UNE GLOIRE — L’ATELIER DE LA PLACE PIGALLE — LE TRIOMPHE, LE BONHEUR ET LA MORT.

Puvis DE Chavannes fut clonc le messie de la lumière. Il ne fut pas seulement cela, paisible et délicieux, sagace, quoique ingénu ; il trempa ses pinceaux dans l’onde savoureuse des légendes.

Il était de ceux qui ne sauraient avoir de professeurs, et il n’en a pas eu. Ses meilleurs éducateurs furent les jours écoulés, leurs menus événements. Il n’eut qu’à regarder, apprécier la vie : la nature fit le reste. Non, pas de maîtres et pas d’élèves, à proprement parler. Peutêtre se compléta-t-il par d’autres! Botticelli, Gustave Moreau, des spiritualistes, surtout des « particularistes », mais encore ! Nul n’avait su faire battre nos cœurs à l’unisson de nos }œux, avant qu’il ancrât aux murs des monuments les beaux ciels attiques, et c’est depuis lui seulement qu’on pense à l’éclosion d’un art capable de rendre, mieux que le marbre, l’architecture impérissable.

Dès qu’il paraît, la critique l’étudie. La mieux intentionnée le compare aux Primitifs — et cela fait sourire — , lui attribue l’amour des espaces, l'intention de méynorier son œuvre. Il incruste la lumière, évite l’obscurcissement chimique, travaille pour l’avenir, etc. Il a donc prévu ceci, calculé cela? Chacun dit son mot sur cette magnifique floraison, traverse ce jardin où ne pénètrent que des initiés. Sinon, dédain et persiflage. Mais ce débat crée la popularité. Le public demande à voir, les graveurs commentent les compositions, Nargeot d’un burin luxueux, W. Thornley par de claires lithographies, cent autres ! L’enthousiasme et le dénigrement font recette, dans les galeries et les « petits salons ». Une exposition chez Durand-Ruel, en octobre 1887, avec des photographies pour remplacer les fresques intransportables, fait éclater les fanfares.

Et le reportage s’empare de l’individu, avec recrudescence à la fondation de la Société Nationale des Beaux-Arts, dont il devient président quand meurt Meissonier; lors de l’Exposition allemande des Beaux-Arts : « Nos peintres iront-ils à Berlin ? » — on sait qu’il refusa

d’}" aller — ; au vo}"age de l’impératrice Frédéric à Paris, etc. Sa décision chauvine, son influence sur la conclusion de cette controverse le sacrent « homme du jour ». Un journal propose sa candidature à l’Académie française ! Et cette mise à l’actualité se renouvellera désormais à toute occasion, avec l’aide de la jeunesse littéraire, pour s’épanouir dans une splendide manifestation en janvier 1895, où deux cents poètes l’acclamèrent. Une seconde exposition, en octobre 1894, nous avait ramenés chez Durand-Ruel. Nous y revîmes les femmes A la fontaine, le Cidre et la Pêche, esquisses décoratives ; un pastel vigoureux, exhumé de 1852 ; deux autres plus récents, la Pitié et la Charité; le Modèle, étude d’atelier; de nombreux dessins qu’on a revus au Champ-de-Mars en 1896.

11 franchit les frontières, malgré lui. En janvier 1896, l’Exposition des Beaux-Arts de Genève (prologue d’une belle Exposition nationale suisse) couvre de fleurs Puvis, Rodin, Carrière, cette trilogie, presque cette trinité. Les périodiques locaux s’extasient sur ces maîtres, si français, et pourtant d’intellectualité si vaste qu’ils appartiennent à tous, car leur façon particulière donne une impression de « survie » que rien ne restreint ni ne localise.

L’admiration cosmopolite grandit à mesure que l’étranger connaît Puvis. Le Conseil des Trustées de Boston, en lui commandant la décoration de sa Bibliothèque, donne un exemple et consacre une vérité. M. Eugenio de Castro, qui occupe un rang dans la littérature portugaise, essaye, dans sa conférence sur Joào de Deus, à l’Institut de Coïmbre, d’ouvrir les }^eux de ses compatriotes sur « un peintre novateur qui, vu par cjuek^ue ignorant en matière picturale, donne une impression d’ingénuité et de quasi-ridicule simplicité, impression moins réelle, mais aussi intense que celle produite par les Primitifs italiens ».

Après cette esquisse de l’œuvre, corollaire d’une existence superbe de droiture et d’énergie, il semble que rien ne puisse se révéler dans le caractère de Puvis, il semble bien qu’on le connaisse comme un ami.

J’ai rappelé sa franchise patriotique lors du Salon berlinois de 1890. « Chacun pense et agit comme il l’entend, me dit-il. Mon opinion particulière se résume en ceci : la place d'un Français est en France, surtout quand il s’agit de nations aussi opposées de tendances, d’aspirations, aussi contraires de vues artistiques... Ne rien dire, s’abstenir, clans un parfait silence, telle était la sagesse. Jamais n’eût été si bien emplo}'é l’axiome cjui prétend que le silence est d’or. » Ce ne fut pas Line surprise pour moi cjui connaissais ce cœur bouillant, écrasé par

trente ans de quasi-claustration, capable de dépasser dans la chaleur du moment les bornes de sa pensée !

Ce n’est que fort tard, en effet, qu’il côtoya les luttes professionnelles. Installé au n° 11 de la place Pigalle, à Paris, le 15 juillet 1852, son existence y fut pendant quarante-cinq ans enclose. Sur le palier voisinait le peintre Henner. Aujourd’hui un luxueux restaurant de nuit a modifié l’immeuble. Maints souvenirs datent du minuscule atelier, où la verrière montrait les ailes du Moulin de la Galette profilées sur la nue. Les premières années, il n’était pas question de fresques ; les envois aux Salons, impitoyablement refusés, s’empilaient dans les coins. Le Giotto moderne expliquait ses cas de conscience, en ce lieu où venaient s’entasser les fruits de ses veilles. Le geste sobre, la voix brève, un peu coupante, il* exposait ses sentiments avec une sincérité qui ne laissait nul doute. Il recevait ses amis d’une façon cordiale et franche, sans réticences. On lui prêtait des boutades, des métaphores picturales, des pa}^sages parlés, quelquefois de la mauvaise humeur. Hélas ! le vent des destinées n’avait-il pas fondu rageusement sur lui ? Cinquante ans de travaux et de luttes n’avaient cependant point abattu son courage; il se cro3’ait toujours jeune, et l’était vraiment. Un soir, je l’emmenai au cirque Fernando, voisin ; il s’amusa comme un enfant. Dans un de ces entretiens qui furent mes joies, il me demandait mon âge. — « Et le vôtre ? » répliquai-je. — « Oh ! moi, murmura-t-il, je débute... »

Puéril, mais vrai. Cette étonnante magie de pa}"sages, où s’agitent d’idéales sociétés, commençait seulement à imposer le nom de leur auteur. On avait tant ri des fresques d’Amiens ! Il m’avoua que pendant trente-cinq ans ses pinceaux ne lui avaient pas rapporté un sou. Il n’en continuait pas moins l’œuvre dont rien ne pouvait le détourner. Cinquante ans il s’}' consacra, de l’aube au crépuscule, déjeunant d’un verre d’eau, enfermé place Pigalle, puis à Neuilly, où il transportait ses grandes toiles. Le malheur et la mort le saisirent, tandis qu’il achevait le complément de ses légendes du Panthéon.

Lors de cet inoubliable banquet de janvier 1895, où mille admirateurs mêlés de poètes lui offrirent une moisson de gloire, il put se croire sauf et respirer enfin. Son mariage avec la princesse Cantacuzène, amie au sûr dévouement, le classait à jamais parmi les heureux de ce monde. Promesse de félicité sans suite! A peine le nouveau ménage eut-il quitté la place Pigalle pour s'installer au n” 89 de l’avenue de Villiers, où maintenant une plaque de marbre rappelle son séjour, que l’épouse tombait malade. Les amis de la maison purent suivre sur le front soucieux du peintre les souffrances de sa compagne. La gaieté dont il ne craignait pas de se parer dans le cercle des intimes

devenait chaque jour plus hésitante, le destin avait enfin trouvé le point vulnérable d’une patience semi-séculaire ; il avait frappé au cœur ! Car, cet homme, si longtemps repoussé, était un tendre, un cro}mnt, non seulement d’idéal, mais aussi de sentiment. Rien n’était si doux que la consolation un peu altière de ses enseignements. On a pu dire de lui « qu’il avait beaucoup de cœur » sans crainte de le faire sourire. Sa foi dans l’éducation supérieure de l’art l’animait d’une persévérance inébranlable, mais il vivait pour la tendresse. Et depuis deux mois il ne subsistait plus que du souvenir d’une morte aimée. Il errait comme l’antique bûcheron au milieu de sa forêt dévastée ! On raconte ainsi ses derniers jours : « Quand il se sentit très malade, il fit venir son médecin. — « Mon cher ami, lui dit-il, je veux savoir « pour combien de temps j’ai encore à vivre... Depuis des semaines, « pour me soigner inutilement d’ailleurs, je néglige mon travail... Or, « je ne voudrais pas mourir sans avoir achevé ma fresque. Je vous « demande la vérité, je veux la vérité. — Eh bien ! répondit grave- <c ment le médecin, vous en avez peut-être pour huit jours ! — Merci ! » Ce jour-là même, lui, qui ne sortait plus, il se rendit à son atelier et se mit au travail avec acharnement. Durant toute une semaine, il peignit dix heures par jour, n’abandonnant sa toile que lorsque la faiblesse lui faisait tomber sa brosse des mains. » Il alla ainsi jusqu’au 24 octobre de cette année 1898. Et nous le conduisîmes, le 26, à son dernier repos, au petit cimetière de Neuilh^

L’œuvre aurait pu rattacher à la vie cette âme soudain bouleversée, la science soulager ses souffrances, si ce demi-siècle de labeurs méconnus et de tortures morales n'avait usé une santé en apparence indestructible. De même, les orages ébranlent le chêne et rompent ses racines...

LES REFUS DU SALON; UN PEINTRE OBSTINÉ; LE BON ARCHITECTE D’AMIENS ET LE MUSÉE DE PICARDIE — VOYAGE EN FRANCE ET EN AMÉRIQUE — LES MUSES INSPIRATRICES ACCLAMENT LE GÉNIE MESSAGER DE LUMIÈRE.

Les livrets relatent que Puvis de Chavannes débuta au Salon de 1850 avec Piéta. Si on consulte ensuite les petits catalogues des expositions, on y cherche vainement son nom pendant huit années. Lejeune artiste a-t-il donc renoncé à la peinture pour reprendre le cours de ses voyages ou de ses jo}^eux soupers de jadis? C’est beaucoup plus banal : tous ses envois sont refusés. Ce n’est qu’en 1859 qu’il force définitivement les portes, et deux ans après, en 1861, Concordia et Bellum l’ayant imposé à l’attention des critiques, le Jury lui décerne une seconde médaille.

Mais il ne fut vraiment révélé que par le Musée de Picardie, commencé sur l’emplacement de l’ancien arsenal d’Amiens par l’architecte Parent, achevé douze ans plus tard par Diet, qui devait « découvrir » Puvis. Enrichi à diverses époques par l'État — on eut un instant l’intention d’en faire une succursale du Louvre — , ce musée s’ouvre aux 3"eux du voj^ageur comme l’endroit de prédilection du peintre qui lui accorda des œuvres nombreuses, et dont le génie semble s’y être complu à presque toutes ses époques. Une galerie entière porte le nom de Puvis. Il lui offrit cette immense composition Aae Picardia nutrix, chant immortel à la gloire du ciel picard, que le visiteur admire face à la porte du grand salon carré. Mais au-dessus de cette porte, une fresque plus récente frappe d’abord ses regards. C’est Ludus pro patria.

Entrons. A droite voici le Travail : dominant la mer bleue, cinq forgerons nus battent le fer sur une enclume. A gauche du même salon, le Repos : la journée s’achève, le soleil descend, les marteaux s’appuient contre l’enclume.

Face à la porte d’entrée, Ave Picardia nutrix, coupée en deux par une fenêtre. Dans le panneau de gauche se montre une opulente ferme en pleine activité. Le panneau de droite nous conduit au bord de la Somme,

A gauche du salon carré, parachevant le Repos, un jeune homme demi-nu contemple l’aurore sur la mer. Et, lui faisant face, VÉtude s’associe au Travail: un adolescent s’absorbe dans un livre.

Les œuvres de Puvis s’entassent dans ce Musée de Picardie. Après avoir franchi le dôme, orné par Barrias d’un plafond, la France couronnant les gloires de la Picardie, nous arrivons dans l’ancien salon Notre-Dame-du-Puy , aujourd’hui « Galerie Puvis de Chavannes ». A gauche, se déroule la Paix. Une grisaille sert de couronnement, la Paix répandant des fleurs sur la terre, complétée de deux panneaux : Füeuse et Moissonneur.

Ici, les horreurs de la Guerre : des scènes de dévastation et de tuerie sur un rivage désolé.

Le médaillon supérieur personnifie la Guerre semant l’incendie. Les deux panneaux complémentaires sont le Porte-étendard et la Désolation, pleurant sur les ruines de sa maison.

Transportons-nous entre le Rhône et la Saône, place des Terreaux, à Lyon. Au deuxième étage d’un vaste édifice qui porta successivement les noms de Palais du Commerce et des Arts, Palais Saint- Pierre et, enfin, Palais des Arts, se trouvent la Galerie du Musée de peinture et celle des Peintres lyonnais. En 1883, Puvis de Chavannes accepta d’orner un escalier monumental conduisant à ces galeries et 3^ mit le Bois sacré cher aux Arts et aux Muses : dans le bocage fabuleux au flanc du Pinde subsistent encore les vestiges d’un temple divin. Près d’un portique de marbre, les neuf sœurs se rassemblent, courbant à peine de leurs pieds nus le gazon frais d’une clairière. Deux d’entre elles planent encore dans le ciel. Des collines bleues et des fourrés m3'^stérieux séparent ce lieu tranquille du reste du monde. Le crépuscule empourpre les nuages, et déjà le croissant de la lune d’automne se reflète au miroir d’un lac silencieux. Des enfants cueillent des fleurs pour tresser des couronnes.

Aux mêmes lieux. Vision antique : un jeune artiste gravit des rocs amoncelés, les yeux fixés sur la gloire, tandis que des seigneurs frivoles chevauchent, en cavalcade, sur le sable du rivage; l’Inspiration chrétienne, où le maître évoque la manière habituelle et même les traits des peintres spiritualistes, ses concito3œns. Sur le mur d'un cloître de Fourvières, un moine dessine une composition religieuse; ses élèves, Hippolyte Flandrin, et sans doute Victor Orsel, peut-être bien aussi Chenavard — commentent l’œuvre, classent les croquis sur la table où se dresse un bouquet de lis. D’autres moines se livrent à leurs journalières occupations, distribuent du pain à une mendiante, s’agenouillent pour soigner les pieds d’un pauvre hère, caressent un enfant. La nuit tombe, déjà la lampe est allumée devant la Vierge

protectrice; par delà le mur qui les enferme paraissent les arbres funèbres du cimetière, avec les ors du couchant.

L’allégorie est simpliste dans le Rhône et la Saône symbolisant la force et la grâce : un pêcheur robuste, en marche le long des ondes bouillonnantes, s’apprête à jeter l’épervier sur une femme qui s’incline dans un recul de fra}'eur.

En 1867, la ville de Marseille édifia le Palais de Longchamp, en conclusion d’une importante œuvre édilitaire : l’adduction des eaux de la Durance. C’est dans l’escalier de ce palais c{ue resplendit le vaste paysage, doré par le soleil, de Massilia, colonie greccjuc.

On prévoit ce que l’activité humaine fera de cet endroit. Quelques siècles plus tard, c’est Marseille, porte de l’Orient. La bourgade est devenue cité; ses églises, ses palais, ses larges avenues ne se comptent plus, la nature a reculé devant cet envahissement.

A l’Hôtel de Ville de Poitiers nous attendent deux toiles : Radegonde à Sainte-Croix reçoit, dans la cour du cloître, des poètes et des musiciens. I/’an 732, Charles Martel sauve la chrétienté par sa victoire sur Abdérame le Sarrazin, à Cénon, au confluent de la Vienne et du Clain.

La première fresc^ue de Puvis à Paris fut commandée pour le Panthéon par le marquis de Chennevières, alors directeur des Beaux- Arts. C’est l’Enfance de sainte Geneviève, en deux panneaux, dont le principal est coupé d’entre-colonnements, surmontés d’une frise en quatre parties. « L’an 429, dit le commentaire hagiographique, saint Germain d’Auxerre et saint Loup, se rendant en Angleterre pour combattre l’hérésie des Pélasgiens, arrivent aux environs de Nanterre. Dans la foule accourue à leur rencontre, saint Germain distingue une enfant marquée pour lui d’un sceau divin. Il l’interroge et prédit à ses parents les hautes destinées auxquelles elle est appelée. Cette enfant fut sainte Geneviève, patronne de Paris. » Cette rencontre de la fillette avec les deux vo3mgeurs, au milieu de la foule surprise, constitue le panneau principal.

Le deuxième panneau montre la jeune fille en prière au pied d’un arbre; ses parents la contemplent avec émoi.

Plus tard, en face de la Mort de sainte Geneviève, de Jean-Paul Laurens, une muraille fut confiée à Meissonier, qui mourut peu après. Puvis y commença le Ravitaillement de Paris, dont la mort interrompit l’exécution en 1898. Ses amis durent terminer la frise, encore en cartons. C’est, dans le décor d’une campagne agreste, vers Paris, une nouvelle prouesse de l’héroïne légendaire ; Clovis, fils de Childéric, bloque la ville et l’affame ; Geneviève force ses lignes à la tête de onze bateaux chargés de vivres. L’architecture coupe cette

action en trois tableaux, ainsi définis par le commentaire hagiographique : « Ardente dans sa foi et dans sa charité, Geneviève, que les plus grands périls n'ont pu détourner de sa tâche, ravitaille Paris assiégé et menacé de la famine. » Au centre, les barques s’avancent, voiles déplo}’ées. A gauche, une foule affamée accourt vers la libératrice. A droite, les troupeaux sont débarqués, les pains roulent à terre. Puis, Geneviève, soutenue par sa pieuse sollicitude, veille sur la ville endormie. La cité s’étend sous la clarté lunaire, la sainte s’avance sur une haute terrasse...

A cent mètres de là, V Hémicycle de la Sorbonne, l’œuvre magnifique et complète de l’homme, qui s’étend, peut-on dire, des limites de la science aux bornes de la nature, et que Puvis lui-même a définie ainsi : « La représentation de toutes les connaissances humaines, lettres, arts et sciences ; une vierge laïque présidant aux travaux et aux études ; une enceinte fermée à tous les bruits, à toutes les agitations. » La figure de la Sorbonne domine l’ensemble, deux génies attendent ses ordres pour porter des couronnes ; d’un rocher symbolique coule une source où se désaltèrent les enfants et les vieillards...

Dans le salon d’arrivée sud de l’Hôtel de Ville (mal éclairé d’ailleurs) contemplons maintenant ce merveilleux Etc, qui semble avoir hanté Puvis à différentes époc^ues de sa vie et sous de multiples formes. En face, quelle antithèse ! L’Hiver, tueur de pauvres gens.

Traversons l’enfilade des salons, gagnons le bel escalier blanc du Préfet de la Seine. Quelle sereine éclosion de teintes poétiques! Le plafond, les t3"mpans, les voussures miroitent sur des fonds clairs, bleu pâle, rose tendre d’églantine, violet radieux d’li3"acinthe, gris flottant des brumes estivales, aux reflets d'or adoucis en des imitations de mosaïque imprécise. Tout cela en parfaite harmonie avec une architecture élégante où domine le blanc, où la lumière est franche et légère.

Au plafond, Victor Hugo s’avance, suivi de ses trois muses familières: la Tracjcdic, VElcyic, V Eloquence , vêtu d’un manteau de saphir. D’un geste, il invite son génie à faire don de sa l3œe à la Ville de Paris. Celle-ci est assise au seuil d’un portique de marbre, sous lequel se pressent la Littérature, l'Art, la Science.

Dix scènes environnantes représentent les Vertus imrisiennes, l’austère Charité, l'Ardeur artistique qui assemble des élèves autour d'une statue antique, l'Étude élevant un flambeau sur le globe terrestre. Ce soldat colonial c|ui reçoit un drapeau, c’est le Patriotisme. Une jeune fille au bord d’une eau limpide commente l'Esprit d’un livœe; li\ Beauté arrange ses cheveux devant le miroir de l’Amour ; V Urbanité, avec la tremblante amabilité de l’âge, cueille une fleur j)our l’olTrir; V Iniréqyidité dirige un sauveteur au-dessus des flots; le

PUYIS DE CHAVANNES - ;33

Culte du souvenir amène une veuve aux portes froides d’un tombeau; la Fantaisie laisse envoler l’oiseau bleu et respire une rose.

Enfin, deux figures hiératiques, Lutèce et Paris, symbolisent la ville ancienne et la ville moderne, en offrant sur la main l’Opéra et la Sainte-Chapelle. Puis deux panneaux terminent cette psychologie de la cité : l'Enthousiasme, qui l’agite aux jours de lutte ; l'Industrie, qui l’embellit et l’enrichit.

Le peintre a vécu, acharné à sa tâche, entre les arts et la nature. Dans cette opulente Normandie, à Rouen, il nous conduira Inter Artes et Naturam sur le palier du Musée céramique, où l'Hercule terrassant l’hydre, de Pierre Puget, a trouvé asile.

Aux panneaux voisins, la Céramique, dont deux voyageuses admirent les produits sortant du four, et la Poterie, que préparent des ouvriers.

Sautons par delà l’Atlantique jusqu’à l’escalier de la Bibliothèque publique de Boston. Le titre seul de cette composition est une anah'se de la vie de Puvis et de sa compréhension de l’art : les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lainière (1894). Au-dessus d'une porte, contre laquelle s’accotent l’Étude et la Méditation, le Génie s’élève, les ailes éplo}"ées, tendant de chaque bras deux llambeaux éblouissants. Et dans un paysage d’une infinie poésie, les Muses accourent, flottantes, vaporeuses, vêtues de robes blanches, la chevelure d’or dénouée, effleurant de leurs pieds nus le gazon humide de rosée.

Autour de ces Muses sont évoqués les Arts et les Sciences : V Astronomie, qui mène une famille chaldéenne en marche dans le désert; la Poésie bucolique, assemblant un berger et son chien, des ruches d’abeilles, un couple d’amants au bord d’un étang; la Poésie dramatique, issue des clameurs de Prométhée enchaîné sur un roc que le vautour fatidique bat de ses larges ailes, tandis que gémissent les Muses; la Poésie épique, couronnant Homère au bord de la mer bleue de l’archipel, entre Pallas Athéné et un matelot tro}"en. H Histoire s’approche des ruines, armée d’un livre et d’un flambeau, pour dissiper les ténèbres du Passé ; d’actifs petits génies assemblent des minéraux et des végétaux aux pieds de la Chimie; la Physique pousse deux femmes, l’une riante et l’autre pensive, le long des fils électriques qui barrent le ciel; la Philosophie conduit ses élèves sous une colonnade où Aristote enseigne ses immortelles promenades...

Quel ordre clair, amoureux de nature et d’humanité ! Cette longue suite, égrenée devant nos yeux, ne leur a pas laissé plus de fatigue que les heures d’un beau printemps...

QUELQUES MOTS D’HISTOIRE CRITIQUE — AUX ATTAQUES VIOLENTES SUCCÈDENT LES ADMIRATIONS PASSIONNÉES — UN BOUQUET D’ADULATIONS LITTÉRAIRES.

PARMI ceux qui commentèrent Puvis de Chavannes, dès l’origine, nous trouvons les mêmes écrivains : la critique des uns demeure constante, l’admiration des autres irréductible, mais le camp de ceux-ci augmente, tandis que les troupes de ceux-là se débandent peu à peu.

Le nom de Castagnar}', qui fut sous-intendant des Beaux-Arts, se présente de suite sous la plume. Ses Salons sont une mine inépuisable de jugements hostiles, intéressants à exhumer parce qu’ils renferment toutes les attaques qui fondirent sur l’auteur du Travail et du Repos. A propos de ces deux merveilleuses pages (Salon de 1863), il trouve que M. Louis Duveau (?) se fait trop oublier, et que M. Puvis de Chavannes fait trop parler de lui...

« Il ne me paraît pas avoir été heureux cette année. Pourquoi s’est-il imaginé que ses peintures décoratives du dernier Salon avaient besoin d’un complément? En quoi le Travail et le Repos d’ailleurs sont-ils le complément de la Paix et de la Guerre ?

« Est-ce là l’allégorie du travail, envisagé dans son unité rationnelle et absolue ? Vous ne le pensez pas. Je n’3^ vois, pour ma part, qu’une énumération de travaux qu’il vous était loisible d’arrêter là ou de prolonger plus loin. Le propre de l’allégorie, c'est d’être conçue si rigoureusement c^u’en dehors d’elle il n’}^ ait pas de place pour une autre interprétation. Or, je ne saisis pas le rapport possible entre le tableau et l’objet que s’était proposé le peintre. »

C’est la première explosion du sentiment public vis-à-vis d’une peinture nouvelle. Ces objurgations deviendront plus aigres, plus acerbes encore, mais on n’en verra que mieux le chemin parcouru, et combien sincère est l’admiration d’aujourd’hui et de demain! En 1869, pour Massilia, colonie grecque, et Marseille, porte de l’Orient, une agression plus violente encore :

PUVIS DE CIIAVANNES - 35

« De loin, ces coloriages fantastiques font l’effet de cartes de géographie teintées; de près, on s'aperçoit bien que ce sont des toiles à l’huile, mais peintes d’une main si novice et si pauvre que leur modelé n’atteint pas le relief d’un devant de cheminée... »

Ce sont là des critiques étrangement cruelles, pour qualifier le rêve hautain d’un créateur, d’un homme qui a par-dessus tout le mépris du poncif, le dédain du convenu. Cependant, bien avant cette époque, la défense s’était organisée et l’admiration avait élevé la voix. M. Jules Claretie, par exemple, dans son Salon de 1874, avoue que Puvis se révèle « tapissier admirable, sinon peintre impeccable dans son Charles Martel... U Eté qu’il expose aujourd’hui est digne de ses meilleures toiles, de la Paix et de la Guerre. »

Quand Puvis de Chavannes, appelé à la décoration intérieure du Panthéon, fut devant cette paroi où l’ombre s’étendait en larges plaques, il s’écria, effra}'é : « Comment fixer la lumière sur cette muraille? »

La fresque y parut, on en connaît la gloire. Dès lors, l’histoire critique enregistre surtout des admirations. « Ces simulacres peints aux murailles des villes rappellent le paradis antique où les pères dont nous sommes... joignaient des corps plus beaux à des âmes moins viles», s’exclame un des poètes de V Albion. D’autres détaillent « la fresque idéaliste, qui renoue la tradition du décor antique et des recueillements primitifs, comme eux pensive et pâle ». « Les cyprès qui sillonnent le fond très italien de Vlnsjiiralion chrétienne rappellent les « obélisques noirs » dont Léonard de Vinci a encadré son Annonciation... Le Bois sacré du penseur Puvis de Chavannes,

Où triomphe toujours le mirag'e des dieux;

son Eté, qui est un songe d’une discrète magnificence et d’une sobriété verdoyante... » enthousiasment M. Piaymond Bouyer {le Paysage dans VArt).

Des flots d’encre coulent pour célébrer la décoration de l’escalier du Préfet de la Seine; vingt lignes de M. Raymond Bouyer les résument : « A Puvis de Chavannes, l’art décoratif doit, cette année même, une œuvre de durée. Il est temps de s’incliner librement devant la « triple réalisation de théodicée, de science et de volupté » (ainsi J. Peladan désigne un chef-d’œuvre) qui s’intitule Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris. C’est l’ensemble de la décoration destinée à l’escalier du Préfet, à l’Hôtel de Ville ; et, ramené par la main de l’artiste vei's les templa serena de la Nouvelle Sorbonne, le haut fonctionnaire aura devant lui une vision antique qui guérira ses yeux du contact des Barbares. »

36 — PIJVIS DE CHAVANNES

Triomphantes en personnes dans le Bois sacrée les Muses font place à l’Humanité dans Inter Artes et Naturam.

Que penser des Muses inspiratrices du Génie de lumière, sinon que cette seule appellation explique et commente toute l’œuvre de Puvis ? Lui-même l'a dit, ses pinceaux l’ont tracé : « Ainsi son génie, l’une après l’autre, rompait ses entraves, écrivait M. Daniel Baud-Bovy ; la résolution du dangereux problème que propose la peinture murale en détermina l’essor suprême. »

La surprise avait fait nier par quelques-uns la noblesse du dessin et le désintéressement des intentions. Ils voulaient bien admettre quelque harmonie dans les poses, « la vérité des figures, un arrangement des détails et des groupes qui, imprécis ou vigoureux, s’adaptaient au cadre ». De braves gens essajœrent de persuader que Puvis de Chavannes avait, peut-être bien, malgré tout, quelque talent, mais ce n’est que trente ans après qu’on accepta d’en convenir. Les essais, les études, le Salon de 1861 d’Olivier Merson, les Salons de Thoré- Bürger (1861-1868), les Nations rivales dans VArt, de E. Chesneau (1867), s’occupent déjà du novateur à peine entrevu. Ces diatribes curieuses affirment que l’artiste émancipé ne sait ni dessiner ni peindre.

Mais soudain quelles fanfares ! Théophile Gautier, Paul de Saint- Victor, Claretie ! J’en passe. Des feuilletons, des livres de Paul Mantz, de Gustave Geffro}", de Gabriel Séailles, de Roger Marx, de Marius Vachon, de Joséphin Peladan, de Georges Lecomte, de RaA^mond Boujœr, de Mathias Morhardt, de Daniel Baud-Bovy, de Thiébault- Sisson, de Charles Saunier, de Léon Maillard, d’Armand Silvestre, d’Ary Renan, de G. Larroumet, de Charles Maurras, de Fourcaud, puis des poèmes de Coppée, de Catulle Mendès, de toute la littérature actuelle !

Ce n’était plus la crainte douloureuse que m’avouait un jour Puvis : « Dès que j’aperçois mon nom, je tremble, me demandant quelle est l’ordure qui va m’assaillir. » C’était pour lui la joie justement espérée, qu’il se lassait d’espérer...

LES FINS DE L’ŒUVRE DE PUVIS DE CHAVANNES - L’AMOUR DE LA LUMIÈRE — UN PÈLERINAGE DES SIÈCLES FUTURS.

Nous arrivons au jour où l’honnête artiste est sacré maître. On ne construit plus de palais sans lui. Des villes entières recueillent cette œuvre colossale, une des plus vastes qu’aucun peintre ait édifiée, la plus considérable en influence, car s’il est des artistes moins difficiles à pénétrer et à admirer, il n’en est pas qu’on puisse aimer autant quand on les a connus. D’un geste il évoque les ivresses, l’amour, la vie ; il rend la terre transformée pour le bonheur. Et nul ne pourrait nier la charité d’un semblable enchantement. Son cœur bat dans les ramures, son haleine ni3'stérieuse caresse notre front, et dans les paysages d’une agreste poésie, son rêve flotte à loisir.

L’œuvre de Puvis ? Elle s’étend, tel un monde, des origines de la beauté aux bornes de l’humanité. Toutes les victoires des races fleurissent, clament l’enchantement de vivre. Des laboureurs s'y livrent aux jeux paisibles sous le périst3de des forêts, les femmes sont mêlées aux adolescents et, sous les colonnes de verdure qui soutiennent la voûte azurée, des enfants associent leurs chansons naïves aux remembrances des vieillards.

Son œuvre ? N’est-elle donc pas aussi dans ce mouvement formidable provoqué par une persévérante audace, d’où devaient surgir toutes les hardiesses de la peinture nouvelle? Lui-même avait défini son effort au front de la Bibliothèque de Boston : les Muses aeclament le Génie, messager de lumière, et l’Histoire devait lui donner raison par la voix des poètes. La lumière, il sut partout la trouver et la répandre. C’était pour lui l’essence même de l’énergie. Levé dès l’aube, il détestait les veilles, se couchait avec le soleil. Il aimait les jours clairs, parce qu’ils font l’âme riante. Et son art, pour être la plus haute expression de la philosophie picturale, n’en est pas moins réel, tangible et compréhensible des foules. C’est pourquoi elles, qui passaient indifférentes hier encore, vont et iront à lui, le vénéreront comme il convient, cet art d’un maître puissant et bon. Les critiques

de tous les temps viendront s’agenouiller à son autel, s’appropriant cette affirmation que je ne me lasserai pas de répéter : « J’adore l’art en quelque lieu qu’il se manifeste; je n’ai pas d’autre loi ni d’autre dieu. »

Franchissons les âges. Laissons fuir les époques. Retrouvons sur les ruines les débris joyeux de la fresque. Les ans ont donné aux teintes une lucidité parfaite, la matérialité est plus positive sous la gaze m3"stérieuse dont le peintre les couvrit. Le magique soleil de la mémoire s’est levé sur ces vallons tranquilles qu’estompent les siècles. Et c’est plus que jamais l’azur limpide des horizons, les deux d’iris, les chairs de nacre. La clarté palpite autant que jadis, aussi fraîche, plus reposée. Rien n’est suranné dans les couleurs, dans les choses ou dans leur agencement. La triomphante vie n’a pas changé ! Puvis de Ch a vannes a su léguer à son œuvre la magie de l’immortalité...

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