LA SORBONNE
FEUILLE DE CUOQUIS
LA DECORATION DE L'HEMICYCLE DE LA SORBONNE DESCRIPTION ET COMMENTAIRE PAR PUVIS DE CIIAVANNES
Dk toutes les peintures de Puvis de Chavannes, « La Sorbonne » est celle que j'aime le mieux. Qu'est-ce qui me la fait préférer? Je ne saurais le dire bien nettement. C'est là une de ces sensations qu'on ne songe point à analyser, sous le charme dont elle vous enveloppe et vous pénètre. Serait-ce le sujet ? Dans son immensité, — la représentation de toutes les connaissances humaines, — il touche à tant de points de notre existence, il évoque tant de joies, d'espérances et d'illusions, qui l'ont embellie, soutenue et fécondée! Est-ce le milieu? La jeunesse qui vit autour de cette œuvre lui crée une atmosphère d'aurore, de fraîcheur, de clarté et de rayonnement. Est-ce parce que « La Sorbonne » a marqué, pour le maître, que j'aime et que j'admire, la conquête de la popularité? Sans doute, il y a un peu de tout cela; mais le sentiment qui domine dans l'inspiration de cette préférence est celui qui s'attache, par un instinct d'humanité, à la création, bien vivante, superbe, glorieuse, qui a failli ne pas arriver au jour.
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Puvis de Chavannes avait reçu la commande de la décoration de l'hémicycle du grand amphithéâtre de la Sorbonne <|iii venait d'être achevé. Le prix offert, — ■ trente-cinq mille francs, — pour un travail formidable lui lit accueillir cette commande sans enthousiasme. En outre, le sujet qu'imposai! le monument, les Lettres, les Sciences et les Arts, lui paraissait dénué de toute suggestion d'une composition nouvelle et originale. Il ne le « voyait » pas. \e venait-il point, d'ailleurs, de le traiter dans « le Bois sacré cher aux \i ts et aux Muses » du Palais des \rts. à Lyon? lu puis, cette forme spéciale de la décoration n'allait-elle pas entraîner l'obsession pour le public du fameux hémicycle de l'Ecole des Beaux-Arts? Toutes ces réflexions et considérations, plus OU moins plausibles, excitant la sensibilité nerveuse de l'artiste, ramenèrent à refuser la proposition de l'Etat. Il écrivil une lettre de refus, et décida de la porter lui-même, afin de donner les explications qui confirmeraient et rendraient irrévocable sa résolution. En route, dans les Champs-Elysées, un ami le rencontre; et, ne lui trouvant pas son habituel visage souriant, s'enquiert affectueusement de ce qui le préoccupe. L'artiste conta son affaire: En vain essaya-t-on de le dissuader; il restait inflexible. Comme conclusion de raisonnements, et concession mutuelle sur leur opinion si contradictoire, l'ami propose que la lettre lui soit confiée pendant trois jouis, s'engageanl à la rendre à première réquisition. Le surlendemain, l'administration des Beaux-Arts reçut l'avis d'acceptation. Puvis de Chavannes avait-il changé d'opinion sur le premier des motifs de son refus de l'avant-veille ? nullement; mais les derniers, les plus graves, ont disparu. Il a trouvé à la fois le sujet et la forme de sa peinture de la Sorbonne. Le reste ne lui importe plus.
L'allégorie des Lettres, des Sciences et des Arts a été, en peinture comme en sculpture, au moyen âge, à la Renaissance et dans les temps modernes, un thème fréquent. Pendant la première période, il est de toute évidence, par les documents qui nous sont parvenus, que cette allégorie était impérieusement réglée par une tradition à peu près immuable d'idées, de formules, de symboles et d'attributs. Aussi, n'est-il pas étonnant de retrouver dans les sculptures des porches des cathé-
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drales et clans leurs peintures décoratives, les mêmes dragons ailés, les mêmes serpents qui expriment la souplesse de la Dialectique, les sceptres de la Théologie souveraine, et les bandeaux de la Foi. Plus tard, aux figures allégoriques on ajoutera, pour les caractériser avec plus de précision, des personnages historiques, des philosophes, des artistes, des poètes et des savants de l'antiquité. A l'Age d'or de l'Art, quand affranchies de la 'Théologie, la Science, la Jurisprudence et la Philosophie se développent librement et cote à côte, Raphaël, interprète puissant des aspirations de cette grande époque de l'humanité, peint les immortelles fresques de « La Dispute du Saint Sacrement », de « L'Ecole d'Athènes » et du « Parnasse », où il sépare le réel de l'abstrait, l'histoire de la fiction ; et, glorifie à la fois la Pensée et le Génie. De nos jours, Delacroix, dans la Bibliothèque du Palais- Bourbon, a renouvelé l'allégorie, en substituant aux figures conventionnelles et aux portraits la représentation des scènes historiques et légendaires, fameuses, où l'esprit humain s'est manifesté le plus nettement dans sa bienfaisance et dans sa grandeur.
A ce thème, dont la série des représentations, pittoresques, pompeuses et originales, paraissait épuisée, après tant de créations de maîtres, Puvis de Chavannes apportera une forme nouvelle, ne rappelant des œuvres du passé que la haute ambition de donner à l'imagination et aux yeux un spectacle imposant par l'élévation de l'idée et par la beauté de son expression. En méditant, avec sa faculté d'abstraction de toute antériorité, sur le sujet général qu'il s'est proposé, l'artiste a trouvé deux idées fondamentales, qui lui semblent de suite devoir le conduire, par leur développement logique, à une exposition, complète autant que suggestive, de tout ce que comporte le titre de « La Sorbonne » : Une vierge laïque, présidant aux travaux et aux études qui se font dans cette institution d'enseignement public; et, comme milieu de l'action, une enceinte circulaire, fermée à tous les bruits, à toutes les agitations du dehors, par un bois sacré. Alors, suivant son habitude, il jetait sur le papier un croquis de cette conception : elle « venait bien ». Le travail pouvait être entrepris avec la certitude de le mener rapidement à bonne fin.
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D'après les témoignages des contemporains et les déclarations écrites ou verbales des artistes eux-mêmes, les historiens nous informent que, pour toutes leurs peintures décoratives, les maîtres de la Renaissance italienne ont eu des collaborateurs, qui en ont inspiré, aux points de vue philosophique et littéraire, la composition.
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le peintre à travers le dédale de l'organisation, si complexe, de l'Enseignemenl supérieur contemporain. Sa loyauté garantissait la plus franche des réponses. Elle fut une dénégation formelle de toute intervention. Puvis de Chavannes n'avait pas modifié, là, sa méthode de travailler dans la solitude complète, sans faire même aux amis intimes confidence de ses études et de ses projets. Alors j'ai voulu savoir de l'auteur la genèse de cette œuvre. Il m'a répondu : « L'idée de la Vierge laïque trouvée, sa physionomie, son attitude et la place à lui donner dans la composition dérivaient logiquement de ce qu'est, dans la réalité, l'administration qu'elle personnifie. Kllc régit et surveille tout : La figure doit donc dominer la composition. Mais sa
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mission sociale ne lui permet pas de se mêler aux discussions de doctrines et de théories : Elle sera placée en retrait de tous les groupes ; son visage calme, impassible, ses bras croisés, indiquant une sereine impartialité. Appuyés familièrement contre elle, deux génies attendent ses ordres pour porter aux vivants et aux morts des palmes et des couronnes de laurier. Devant le groupe central, d'un rocher sort un ruisseau d'eau