LA POTERIE
(Musée de Houen)
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principe ni d'exécution. Au bas de la terrasse imaginée par l'artiste — et qui depuis a été construite, sur le même point, par la municipalité, — coule la Seine, étalant, de la pointe de l'île Lacroix, jusqu'à Malaunay, le croissant superbe de sou cours majestueux, entre la plaine et les collines. Les nuages habituels à la Normandie, la fumée épaisse des nombreuses cheminées d'usines, et les rayons d'un soleil d'été, alternant, font ses flots tour à tour lumineux et sombres. Sur le lointain brumeux des hauteurs de Bois-Guillaume, de Sainte-Catherine et de Saint-Hilaire, Rouen groupe la masse énorme de ses monuments et de ses maisons, entassés dans le vaste hémicycle, au bord du fleuve; d'où s'élancent légères, aériennes, et élégantes, les innombrables flèches, aiguilles et tours de ses églises, que semble guider, dans leur ascension hardie vers le ciel, la fusée de dentelles de fer de la cathédrale : C'est bien là une synthèse magnifique de la cité, riche, puissante et glorieuse, par les créations de ses artistes, de ses industriels et de ses négociants.
Au Palais des Arts de Lyon et à la Sorbonne, Puvis de Chavannes a représenté les Muses, et de la façon la plus variée, la plus ingénieuse. Pour la décoration de l'entrée de la Bibliothèque publique de la ville de Boston, dont la commande lui fut proposée, en i8<p, par le conseil des Trustées de cette institution, il choisira le même sujet. Cette composition va prouver avec éclat que l'imagination du peintre, dont on célèbre à ce moment-là les noces d'or, n'a jamais été plus vivante, plus féconde et plus hardie, puisque d'un thème pictural aussi ressassé par les anciens et par les modernes, qu'il a traité lui-même deux fois, il fait une œuvre de la fantaisie la plus ailée, de l'originalité la plus imprévue. Et, ce n'est point l'idée seule qui présentera des qualités nouvelles; il apporte dans son exécution une habileté plus grande encore, par l'adoption d'une ordonnance et d'un coloris, où les audaces de toutes natures sont accumulées à plaisir. Quelle heureuse et fière vie d'artiste, privilégiée de la nature, dont les années nombreuses, loin d'émousser en lui la sensibilité, semblent l'avoir rendue plus délicate et plus vibrante; loin d'alourdir sa main, lui donnent plus de souplesse et d'énergie: et, après tant de succès et de triomphes, imposent au maître une conscience
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et une activité qui l'entraînent à un Labeur dont plus d'un jeune homme serait effrayé! « Je travaille beaucoup à mon Boston, écrit-il, en janvier 189"), à un élève qui lui demande de ses nouvelles, et j'avance très peu. Cette impossibilité de connaître mille détails de l'entourage, mille choses de première nécessité est vraiment terrible. » Les difficultés créées par des dispositions architecturales qu'il ne peut voir que sur des documents, le stimulent; l'incertitude des conditions de milieu et de lumière l'aiguillonne. Par des éléments décoratifs, accentués de grandes lignes et de tons vigoureux, la peinture doit résister à tous les à-coups éventuels, sans cesser cependant, suivant ses principes irréductibles de logique, d'ordre el de moralité, d'être en parfaite harmonie avec l'architecture et l'ornementation du monument. L'emplacement à décorer est divisé en sept voussures; dans celle du milieu se trouve la porte d'entrée de la bibliothèque. Ces voussures écraseraient, sur le lambris en marbre rouge de Sienne, toute ordonnance horizontale. Alors il invente cette belle composition : « Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière ». A l'horizon d'un ciel d'or et d'une mer bleue qui illumineront les parties sombres, porté sur un blanc nuage, s'avance triomphalement l'enfant radieux, tenant dans chacune de ses mains un flambeau. Les Muses, joyeuses, accourent et se rangent en théorie sacrée de chaque côté dn Génie. La neuvième plane encore, retenue par les voiles dont elle est enveloppée, et qu'elle entr'ouvre aux rayons lumineux. Elles sont superbes ces Muses, aux longues robes blanches flottantes, aux chevelures dorées tombant sur les épaules, et dont les pieds nus effleurent à peine le gazon. Leurs visages ont des expressions; leurs corps, des attitudes; leurs bras, des gestes, qui donnent aux yeux la vision de toutes les formes de la grâce et de la beauté. Le feu sacré, l'enthousiasme et l'allégresse les animent, les transportent, sans que leur virginale pureté paraisse ombrée d'un sentiment qui ne soit tout entier de la plus fraîche et de la plus chaste inspiration.
Les figures de l'Étude et de la Méditation, nobles, graves, religieuses s'accotent au chambranle de la porte d'entrée : Dieux lares de la Bibliothèque, et des lecteurs.
La décoration doit comprendre encore huit grandes peintures, qui
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seront, insérées dans autant de compartiments séparés, trois à gauche, trois à droite, et deux en face de la première composition.
Les habitants de Boston sont fiers de l'œuvre exécutée par Pu vis de Chavannes pour leur Bibliothèque publique ; ils ont. une profonde gratitude aux administrateurs de cette institution pour avoir obtenu du maître de leur donner deux de ses plus belles années de grande production. C'était là un éclatant hommage rendu par l'étranger à l'Ecole française. Il n'a rien moins fallu (pic cette considération supérieure pour vaincre une longue résistance à accueillir une proposition, aussi fructueuse qu'honorable, qui ne faisait pourtant qu'ajourner des rêves de nouvelles peintures murales dans quelque monument de notre pays.
On a écrit sur l'imagination de Lamartine ces réflexions pénétrantes : « Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours
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délicates, les comparaisons interviennent dans sa poésie, non pas comme d'insistantes et servîtes copies de la réalité, mais comme des allusions légères d'un esprit, qui plane sur la nature. Il choisit spontanément
Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou Hotte, ou plane,
parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément spirituel.» A mesure qu'il avance dans la \ie, soutenu et encouragé, dans ses luttes et dans ses travaux, par un tendre dévouement et par une noble intelligence, Puvis de Chavannes s'élève lui aussi au-dessus de la réalité; et, cherche, dans la représentation des figures qui peuplent ses ciels d'apparitions poétiques, à la fois des formes décoratives originales, et l'expression plastique d'idées nouvelles, issues d'une conception, qui devient de plus en plus spirit ualiste, sans cesser de demander à la nature, eomnie il le dit lui-même, « la permission » d'une interprétai ion sévère et fidèle. Dans le a Bois sacré », au-dessus du lac, planent deux Muses d'une vérité idéale, tant leurs attitudes et leurs mouvements paraissent conformes à leur nature et correspondent exactement au caractère du sujet. L'une chante, l'autre l'accompagne sur sa lyre ; c'est dans l'atmosphère un murmure de voix, harmonieux, doux, léger, comme la lumière qui dore les eaux, cl caresse de tons délicats les nuques, les épaules, les gorges et les bras. Un peu plus tard, dans le plafond de Victor Hugo, quatre figures ailées, personnifiant les Muses familières du poète, l'escortent quand il s'avance vers le tronc de la Ville de Paris. Ce qui dans les peintures précédentes n'était d'abord qu'incident, puis, peu à peu, avait pris plus d'importance, aujourd'hui constitue la composition entière. Dans la décoration de la Bibliothèque publique de Boston, tout est. clarté, rayonnement, aspiration, élan. L'évolution spiritualiste est complète.
Jci. la lumière est si bienfaisante, si naturelle, en telle harmonie avec le milieu, qu'à la réflexion seule, on comprend combien elle a d'intensité, de puissance, ("est que la lumière, seule capable d'animer, s'impose aux yeux et à l'imagination, non par l'étincellement, mais par la clarté diffuse dont elle emplit tout. De ce que certains
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peintres lui donnent des reflets plus vigoureux, d'où les couleurs tirent apparemment plus d'éclat, on ne doit point conclure à qualifier de moins lumineux ceux qui en recherchent de préférence la délicatesse : le même soleil fait fleurir les lys et les roses.
Dans ses études sur Homère, Gladstone a très bien décrit cette particularité propre à l'auteur de X Iliade et aux poètes grecs de sentir surtout dans les couleurs la quantité de lumière, de la désigner par des expressions qui servent moins à noter exactement la nuance qu'à indiquer l'excitation lumineuse plus ou moins forte perçue par la rétine. Il semble que, dans sa poursuite, continuelle et acharnée, du naturalisme, qui l'a conduit irrésistiblement aux principes proclamés par l'antiquité grecque, où la pratique de ce naturalisme a atteint le plus haut degré de perfection, Puvis de Ghavannes soit, delà même impulsion vigoureuse, remonté aux sources homériques de la couleur.
Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux, Ou de l'aube qui sort de l'écume marine ? Qui le dira ? Oui sait, ô Lumière ! ô Beauté ! Si vous ne tombez pas du même astre enchanté Par qui tout aime et s'illumine.
Leconte de Lisle.
Cette beauté, l'artiste l'a conquise triomphalement comme il a conquis la lumière. La décoration de la Bibliothèque publique de Boston, ainsi que celle de l'escalier de la Préfecture, à l'Hôtel de Ville de Paris, qui l'a précédée, en sont une apothéose.
Puvis de Ghavannes est un des grands peintres de la Femme. Qui, en ce temps et dans toutes les Ecoles, en a fait une représentation plus fréquente, plus variée et plus poétique ? Il l'a peinte à tous les âges de la vie, dans toutes les conditions sociales, dans tous les milieux, dans la fantaisie, dans le rêve et dans la réalité. Les jeunes filles du «Ludus pro Patria » qui préparent le festin rustique, les cueilleuses de grenades du « Doux Pays » et 1' « Espérance » ne sont-elles pas de délicieuses personnifications de l'aurore de la vie féminine ? Où pourrait-on trouver des figures plus chastes, plus naïves, plus candides, que celles du Pan-
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théon, de Y « Ave Picardia nutrix», et de Poitiers? Quant à la femme, dans l'éclosion de sa beauté, dans l'épanouissement de sa grâce, elle est la splendeur de l'œuvre du maître. Baigneuses dé* « L'Été », de « La Moisson », de « La Saône » et de « 'Tamaris » ; dormeuses et rêveuses du « Bois sacré », du « Sommeil », de la « Vision antique », etc. : toutes ces fraîches et vigoureuses créatures, sans morbidesse ni mièvrerie, respirant la joie de vivre et ingénument fiercs d'être belles, enchantent les yeux. Allégories et personnifications des Sciences, des Arts, des Lettres et des Vertus, que le peintre a vêtues à peine d'étoiles légères pour qu'elles soient plus idéales encore, dont les pieds effleurent la terre ou qui planent dans le ciel, l'imagination instinctivement les met à coté des figures antiques. Enfin, à la maternité, dans « L'enfance de sainte Geneviève », dans « Le Repos», dans « Le Travail », dans la <( Famille de pécheurs » et dans le « Ludus pro Patria », l'artiste donne un tel caractère de sérénité, de noblesse et de grandeur qu'il paraîtra parfois l'avoir élevée au-dessus de l'humanité.