‹ Puvis de Chavannes, un maǐtre de ce tempsChapitre 11 sur 28 · LE TRAVAIL » ET (( LE REPOS · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL » ET (( LE REPOS

bateau. Au bas du tertre, un paysan conduit une charrue que tirent péniblement deux grands bœufs. La maternité : c’est une jeune femme qui, dans le sillon, vient d’être prise des douleurs de l’enfantement, et à qui la grand’ mère présente le nouveau-né pour lui donner le sein.

Un vieillard, las d’une longue route, assis au pied d’un arbre, contant le passé à ceux qui sont le présent : des jeunes hommes et des jeunes femmes, qui pour l’entendre ont quitté leurs travaux rustiques , et dont les amours, sains et féconds, ont fait l’avenir en ces enfantelets jouant tout nus sur l’herbe, symbolisent le Repos. Du haut de la colline verdoyante, mise comme fond de paysage à la composition, descendent rapidement vers la rivière, pour s’y désaltérer, les grands troupeaux de moutons.

A ces idées générales de la Paix et de la Guerre, du Travail et du Repos, qui sont de toute éternité, et d’une universalité hors des latitudes et des races, il ne pouvait, sous peine de leur enlever ce beau caractère de synthèse humaine, être donné ni milieu ethnographique, ni couleur locale. Le nu seul, sans lequel, d’ailleurs, la perfection artistique est

illusoire, permettra d’atteindre la vérité. Puvis de Chavannes le pratique résolument, s’élevant peu à peu, dans sa conscience et sa moralité d’artiste, de la préoccupation étroite de l’effet individuel, de la joie de faire saillir une belle hanche, de dégager d’un pli d’étoffe une opulente épaule, d’arrondir un dos d’ivoire, à l’exécution sévère de groupes de figures et d’ensembles, où tout est équilibre , harmonie , unité. C’est que d’abord, pendant les premières peintures d’Amiens, l’artiste peignait directement sur la toile ses figures d’après le modèle vivant ; cette méthode le conduisit fatalement à la particularité de la physionomie, du geste et de l’attitude; tendances favorisées par l’audace habituelle à la jeunesse et par l’ambition de montrer une science acquise récemment. Aussi, presque toutes les figures féminines de ces peintures, notamment la femme qui trait la chèvre, la femme qui porte une corbeille de fruits, dans « la Paix », les captives de « la Guerre », la moissonneuse, la jolie fille qui écoute le pied sur un tronc d’arbre, du « Repos », sont des morceaux d’atelier, caressés avec la passion ardente d’un artiste, épris de toutes les séductions de la beauté qui vient de lui être ré-

CC l’automne » ET (( LE SOMMEIL )) . 125

vélée. Hardiment exécutées, dans un coloris d’une exubérance charmante, ces figures ne laissèrent pas, en dépit de la signature inconnue qu’elles portaient, d’exciter une vive curiosité dans le monde des peintres et des amateurs de tableaux.

Mais l’artiste n’a travaillé que pour un édifice idéal; et les toiles du Salon de 1863, invendues, séparées des deux premières, rentrent dans l’atelier. Sans se laisser décourager par cet insuccès administratif, il peint « l’Automne » et « le Sommeil », qu’il expose au Salon de 1864, et qui sont aujourd’hui, le premier tableau au Musée de Lyon, et le second au Musée de Lille. Dans « l’Automne », il a représenté des femmes au milieu d’un verger. Une cueille des fruits et les dépose dans une corbeille que lui tend sa compagne appuyée contre un arbre et vue de dos ; une autre, assise, les regarde en souriant.

Le tableau appartient à la catégorie de ces œuvres dont l’artiste a résumé le caractère par cette définition : ce la composition synthé- « tique, et conçue dans le sens de l’expres- « sion ».

Mais ce terme « expression », ne doit point

être entendu ici exclusivement avec la signification qu’en donnent les dictionnaires : « la manière d’être qui manifeste le sentiment, la pensée, et les passions. » C’est bien plutôt l’expression de la forme humaine, inspirée par une idée plastique, unique source de sensations artistiques. Ainsi, dans « l’Automne » le peintre, par une conception particulière, et nouvelle à son avis, a surtout voulu représenter cette saison avancée dans l’ordre des évolutions de la nature, sous la figure d’une femme, encore belle, toujours gracieuse, mais dont les années ont déjà blanchi les cheveux, et qui laisse à la jeunesse la joie de cueillir des fleurs, des fruits, et l’orgueil de montrer la splendeur de sa beauté. « Le Sommeil » est une grande composition décorative, de la série de ce la Paix » et de « la Guerre », comme genres de sujet et de métier.

Le Salon de 1870 contient de Puvis de Chavannes une composition, « la Moisson », procédant de la svnthèse humaine d’où sont sor-

ties les premières peintures du Musée de Picardie. C’est le soir d’une journée d’été; de tous les coins de l’immense champ de blé qui tient la plaine entière entre les coteaux, accourent vers la lisière du bois, lieu de rendez-

Page 1