AVE PI CARDIA NUTRIX
« l’édifice que j’achève en ce moment, de « vastes surfaces sont à couvrir; « la Guerre » c( et « la Paix » feraient parfaitement mon af- « faire. Que sont-elles devenues? » L’artiste répondit qu’elles appartenaient à l’Etat, qui n’en avait point encore tiré parti. « — Fort bien, « répliqua l’architecte, je vais immédiatement « en faire demander par la municipalité la con- « cession gracieuse ». Les peintures furent accordée par l’Etat au Musée de Picardie. Mises en place, dans la grande galerie, au premier étage, elles produisirent un effet superbe. Enchanté de cette bonne fortune inespérée, Puvis de Chavannes offrit de compléter la décoration, en peignant sur les entrecroisées, face aux grandes compositions, quatre panneaux en hauteur, correspondant à chaque sujet : un Porte-étendard, une Femme pleurant sur les ruines de sa maison; un Moissonneur, et une Fileuse.
Quelque temps après, l’architecte revenait voir le peintre, et lui annonçait son projet de faire décorer de deux peintures murales l’escalier monumental du Musée. « Auriez- vous « encore, par hasard, mon affaire, comme la « première fois », ajouta-t-il, en riant. Puvis
de Chavannes, sans répondre, enlève les chevalets et les meubles d’un coin de son atelier, découvre deux immenses rouleaux de toile: et, les montrant à Diet, s’écrie : ce Si j’ai votre « affaire? La voici : Ce sont mes deux pein- « tures du dernier Salon, « le Travail » et « le Repos ». Elles ont les mêmes dimen- « sions que « la Paix » et cc la Guerre » ; « elles ont été exécutées pour leur faire suite. « Je les tiens avec joie à votre disposition. » La municipalité n’avait pas d’argent pour les payer; le peintre en fit don. Quand elles furent marouflées sur les parois de l’escalier du Musée, encadrées d’une bordure de fleurs et de fruits, les deux compositions, d’une idée si gracieuse et d’un coloris si délicat, obtinrent un tel succès que les administrateurs delà Ville commandèrent à Puvis de Chavannes une nouvelle toile destinée au palier supérieur de cet escalier, entre les portes de la grande galerie.
L’artiste se mit aussitôt à l’œuvre; et il exposait, au Salon de 1865, la magistrale composition de 1’ Ave Picardia nutrix » ; elle produisit une vive sensation.
11 y a là, en effet, une évolution imprévue du décorateur, une conception artistique nouvelle, originale; preuve indiscutable d’une
« AYE PICARDIA NUTRIX )) .
rare puissance de tempérament. Aux sujets de temps et de milieu indéterminés, tels que la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos, il a substitué celui de la représentation de la synthèse d’une race.
« Ave Picardia nutrix » : c’est l’allégorie de la fécondité de cette belle province de France, ce La Picardie produit du blé, du « cidre, du chanvre et du lin ; ses rivières, pour « la plupart navigables, sont très poissonneu- « ses )> : voilà ce qu’on peut lire dans toutes les géographies. Suivant le programme général qu’il a indiqué à la municipalité, l’artiste en fera le thème de sa composition; mais, en conséquence de ses principes, il adopte nettement le parti pris de borner la spécialisation au paysage, — la nature est éternelle, — et de continuer pour les personnages la généralisation de costumes et de physionomies. En effet, le caractère de modernité d’une œuvre d’art n’est point à chercher dans les particularités contemporaines qu’imposent les modes et les coutumes ; on peut être ainsi moins de son temps que par l’expression, sous une forme d’apparence antique, d’une idée toujours humaine et vivante.
PUYIS DE CHAVANNE S.
Alors, au milieu d’un décor bien picard, d’une parfaite exactitude de couleurs et de lignes, il groupe trente-trois figures, dont les gestes, les attitudes, et l’action répondent avec précision au développement de toutes les parties de ce thème, d’une simplicité grandiose. Dans le verger d’une vaste ferme, des paysans tournent le moulin à blé ; des femmes apportent des pommes pour une cuvée de cidre; des maçons construisent un mur de maison; et une vieille femme file à sa quenouille le chanvre du pays. Sur les bords d’une rivière, des femmes tissent des filets de pêche; des charpentiers bâtissent un pont; des bateliers conduisent de lourds chalands. Ajoutez à ces travaux professionnels les incidents de la vie journalière, qui continue autour de tout cela, incidents gracieux, pittoresques, touchants : l’enfant qui veut, en portant sur sa tête une lourde corbeille de fruits, montrer sa force aux vieux parents ; la mère qui allaite son nouveau-né; les femmes qui se baignent à l’ombre des saules, etc. La composition est ainsi abondamment suggestive de sensations délicates; et elle décore magnifiquement l’édifice dans lequel on l’a placée.
C( AYE PICARDIA NUTRIX )) .
En 1879, il fut question de compléter la décoration du Musée par une peinture qui occuperait toute la paroi faisant face au vestibule d’honneur ; un plafond vitré devait remplacer les baies d’éclairage. La municipalité s’adressa de nouveau à l’Etat pour obtenir son concours; elle éprouva un refus. Désespérance de Pnvis de Chavannes qui voit, sans la perspective d’une réalisation dans un avenir plus ou moins prochain, ajourner un projet ardemment caressé, étudié avec le plus grand soin.
J’ai une lettre de ce temps, émue, attristée, dont chaque mot trahit la douleur d’une inactivité persistante, en même temps qu’elle contient les pensées les plus élevées, les plus fières, sur les devoirs professionnels qui incombent à un artiste, d’une conscience irréductible dans leur accomplissement, et soucieux de sa dignité morale : « Ce qui n’est pas un rêve, « écrit-il, c’est l’avertissement que j’ai reçu « pour mes étrennes que le ministre de l’Inté- « rieur a refusé le crédit pour l’achèvement des « peintures murales d’Amiens. Je devrai « donc probablement, cette année encore, « comme l’autre, ne relever que de moi-même « pour les travaux que j’entreprendrai. Vous « les voudriez grands quand même, mon cher
« ami, vous allez comprendre que c’est im- « possible : l’encombrement est devenu tel « dans mes deux ateliers que je dois tenir « roulée, et compromettre ainsi, la partie la « plus importante de mes travaux. J’entre- « prendrai donc encore une grande toile pour « six semaines d’exposition avec une quasi- « certitude de la voir revenir; et, ensuite, « pourquoi une grande toile? Quel sujet puis- « je traiter dans ces proportions qui ne soit ce un corollaire des grandes toiles que j’ai déjà « faites. Le reflet doit le céder à la lumière « comme intensité, et la composition épisodi- « que à la composition synthétique comme « surface. Les travaux de grande dimension « n’ont de sens que sur les murs ; ils y pren- « nent leur raison d’être et les nécessités de « leur exécution. En dehors de cela, on ne les « entreprend que pour montrer ce dont on est « capable; et je n’hésiterais pas si j’avais « quelque chose à hasarder, ou à prouver « comme tendance personnelle; mais en ai-je « assez fait, bon Dieu ! Le public et les artistes « finiraient par ne plus même s’en apercevoir. « Au lieu de cela, il y a dans le sens de l’ex- « pression bien des choses à faire, et, dans « ce cas, la superficie importe peu. Si je dois