‹ Puvis de Chavannes, un maǐtre de ce tempsChapitre 2 sur 28 · NAISSANCE · texte numérisé non relu

NAISSANCE

il est consacré , son auteur en aura beaucoup de joie et d’orgueil.

Une vie est une profession de foi, à la propagande silencieuse, irrésistible, et féconde

Pierre Puvis de Chavannes, qui descendait d’une vieille famille bourguignonne, naquit le 14 décembre 1824, à Lyon, où son père était ingénieur en chef des mines (1). Aucun souvenir

(1) Voici le texte de son extrait de naissance :

« Le quinze décembre mil huit cent vingt-quatre, pardevant nous, maire de Lyon, a comparu sieur Marie- Julien- César Puvis, ingénieur des mines, rue des Deux- Angles, n° 13, lequel a présenté un enfant mâle, né hier matin à dix heures de lui comparant et de demoiselle Marguerite Guyot, son épouse, auquel enfant on a donné les noms de Pierre-Cécile.

« Présents : sieurs Jean-Louis Guyot, âgé de cinquantesept ans, négociant, susdite rue, n° 13, aïeul de l’enfant, et Marc Fournel, âgé de soixante ans, du même état, rue Royale, n° 22.

« Témoins majeurs, lesquels, ainsi que le père, ont signé avec nous le présent acte après lecture faite. »

Par jugement du tribunal civil de Lyon, en date du vingt mai 1859, inscrit aux mairies des premier et deuxième arrondissements, les dix-huit et vingt-trois juin 1859, l’acte ci-dessus a été rectifié en ce sens : à la suite du nom de Puvis sera ajouté la qualification de « de Chavanes », en sorte que le nom patronymique sera Puvis de Chavanes.

Par jugement du tribunal civil de Lyon, du treize juin

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d’ami d’enfance ne fait de l’étudiant du lycée de Lyon, ni de celui du lycée Henri IV, à Paris, un jeune prodige dont la précocité dans la passion du dessin présageait un grand artiste; et, lui-même, ainsi que sa famille, ne rêvait rien moins que cette profession, puisqu’on désirait qu’il entrât dans la carrière paternelle, par une préparation à l’Ecole polytechnique, qu’une grave et longue maladie vint interrompre, la veille des examens d’admission. Après deux années de repos, il fait en Italie un premier voyage, à son aveu, un « vrai voyage de noces », banal et vide, au possible, en compagnie d’un jeune ménage, que le passé n’intéresse pas beaucoup, que l’avenir n’inquiète guère, et qui jouit avec sérénité du présent.

Cependant, la vue de tant d’œuvres d’art a ouvert à son imagination un horizon nouveau. De retour en France, il déclare qu’il veut être peintre; et il entre dans l’atelier d’Henri Scheffer, le frère d’Ary.

« J’y aurais appris sérieusement mon mé-

mil huit cent soixante-dix-huit, inscrit sur les registres de l’état civil de cette ville, l’acte ci-contre a été rectifié en ce sens que le nom patronymique doit s’écrire « Chavannes ».

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« tier, disait-il, si le métier tel qu’on me l’en- « seignait m’avait réellement intéressé. N’y « trouvant pas précisément ce que je cher- « chais, c’était en amateur surtout que je trace vaillais; et, à la fin de 1847, je n’étais pas ce plus familiarisé avec la technique de la « peinture qu’avec l’argot spécial aux rapins. ce Un incident en donnera la mesure. J’étais « allé, cette même année, passer mes vacance ces à Mâcon. Chez mon beau-frère, et dans « des maisons d’amis, je voyais parfois Lace martine. Un jour, en visite, je me rencontre « avec la femme du poète. Très aimable, elle « lie conversation avec moi.

« — Vous faites de la peinture, Monsieur. « — Oui, Madame.

« — Faites-vous la figure? »

« Et moi, naïf, de répondre :

« — Mais, je fais quelquefois le bonhomme « tout entier. »

Si l’auteur de la « Charlotte Corday », du Louvre n’avait pas enseigné grand’chose à son élève intermittent, l’exemple de son respect de l’art et de ses nobles ambitions lui était resté une leçon sérieuse et inoubliable. Puvis de Chavannes avait conservé de son premier professeur le plus tendre souvenir, pour

toutes ses qualités intellectuelles et morales. Trente-six ans après, à propos du « Pauvre pêcheur », il écrivait à • sa fille, qui fut Mme Renan : « Je serai heureux de témoicc gner, par un tableau où j’ai mis ma cons- « cience, toute l’inaltérable gratitude que je « garde au fond de mon cœur pour mon cher « et vénéré maître Henri Scheffer. »

Dans son découragement juvénile des premiers résultats de l’atelier, coïncidant d’ailleurs avec un désir nouveau de voyager, le jeune peintre se décida à repartir pour l’Italie, en compagnie d’un camarade, Beauderon de Vermeron, qui faisait aussi de la peinture, et joignait à l’amour très vif de la profession un sens critique fort développé. Ce voyage, qui dura plus d’un an, et pendant lequel il étudia beaucoup, fixa sa vocation artistique. Des écrivains, très mal informés, ont donné sur ces premières études des indications inexactes, exclusivement basées sur des apparences d’analogie d’idéal et d’exécution. Les uns ont prétendu qu’il s’était passionné pour les peintures d’Herculanum et de Pompei; il n’en eut que la curiosité d’un dilettante, instruit, par son éducation classique, des choses de l’antiquité. D’autres l’ont vu en contemplation,

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pendant de longues heures, devant l’art primitif des Catacombes, dont il ambitionnait de ressusciter l’antique simplicité; il les visita en chrétien et en touriste. Enfin, ce sont les vieux maîtres des écoles d’Ombrie et de Toscane qui l’auraient particulièrement séduit; le dôme d’Orvieto, la basilique de Saint-François à Assise, et Santa Maria Novella de Florence n’auraient pas eu de pèlerin plus enthousiaste, d’étudiant plus laborieux. Or, la vérité, d’après les déclarations mêmes de l’artiste, est que ses admirations furent spécialement pour Titien , Tintoret, et surtout Véronèse, qu’il étudia les œuvres décoratives de l’Ecole vénitienne, dont le coloris puissant et les inventions hardies, ingénieuses, enchantèrent son imagination et ses yeux.

Rentré à Paris, avec la résolution d’apprendre sérieusement le métier, dont il avait à peine d’autre intuition que celle de l’ignorer, Puvis de Chavannes se fit conduire chez Delacroix, par Beauderon qui le connaissait. Le récit de cette visite, fait à Thiébault-Sisson, est pittoresque, cc Un beau matin, de concert, ce nous partons pour la rue Notre -Dame-de- « Lorette où l’illustre peintre avait son ate- (c lier. Nous entrons. Sur un tableau de dimen-

ce sions considérables, une « Chasse au « Lion », — qui depuis a été brûlée au Musée « de Bordeaux — , Delacroix, avec une éner- « gie concentrée, s’escrimait, zébrant de toute ches parallèles sa toile, ne trouvant jamais <c le ton assez fort, le poussant, le montant « toujours, de manière à le faire chanter fu- « rieusement. Quand le maître s’arrêta, pris ce de fatigue, Vermeron me poussa en avant • « Voilà un jeune homme, cher ami, qui vous cc admire beaucoup... » Delacroix l’inter- « rompit brusquement; et, avec un fin soute rire, répondit : « Entretenez-le dans ces « idées là, Vermeron; c’est si rare! » C’est tt ainsi que je devins l’élève de Delacroix. Je « le fus tout juste quinze jours. L’atelier de- « puis longtemps périclitait; les élèves, un « à un, se retiraient. Nous étions, quand j’y « entrai, sept ou huit, dont les cotisations ne « fournissaient pas de quoi payer le loyer, et Deux semaines après mon admission, Delatt croix, que cette indifférence énervait, nous <c mit à la porte. Il était d’ailleurs déjà atteint « de cette maladie du larynx qui devait le tt tuer; et il ne vivait plus qu’emmitouflé cc dans ce cache-nez énorme, avec lequel « Dalou l’a si originalement représenté dans

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<( le monument du jardin du Luxembourg.

c( C’est dire que je n’ai presque rien appris « chez lui. Je serais resté plus longtemps son « élève que je n’en aurais pas appris d avance tage. L’artiste, en Delacroix, primait le cc professeur; son enseignement était fait « pour dévoyer plus que pour diriger saine- « ment la jeunesse. Des deux corrections qu’il « nous a faites j’ai gardé un souvenir précis. « Un de mes camarades avait peint une tête « d’étude brutalement, sans le plus léger cc souci de la vérité, avec les trucs d’atelier à « la mode chez le baron Gros, les narines, les « yeux, les oreilles barbouillés d’un vermil- « Ion cru qui hurlait. Entre le maître. Je le « vois encore avec sa moustache noire, ses « cheveux longs, son paletot marron clair, cc jeter des yeux indifférents sur l’esquisse, « l’approcher, l’éloigner, et dire enfin :

cc Pas mal, Monsieur, pas mal du tout; o bonne étude! on l’accrochera dans l’atelier. « Il y a de la couleur, ça chante, c’est très cc bien. Je trouvais cela exécrable et archi- « faux. Quand l’atelier se ferma, j’en fus sans cc regret. »

L’atelier de Couture recueille l’élève vagabond, qui ne fait là aussi qu’un très court

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stage : à peine trois mois. On a conté, dans la Gazette des Beaux-Arts, d’après les témoignages d’anciens camarades, l’incident à la suite duquel Puvis de Chavannes le quitta : ce Un matin où un jour gris noyait Face telier dans une pâle clarté, où l’élève s’efcc forçait de rendre de son mieux les tons « argentés et la douce harmonie des chairs, ce Couture entre et fait sa tournée quotidienne ce de corrections. Arrivé devant le chevalet ce de Puvis de Chavannes, il grommelle, et, ce fronçant le sourcil, lui dit : Vous n’y êtes cc pas du tout; donnez-moi votre palette. Et, ce aussitôt, devant l’élève ébahi, le maître cc compose son ton de lumière, mélangeant, a selon la formule, du blanc d’argent, du cc jaune de Naples, du vermillon et du cobalt. « En un instant, l’étude changeait de coucc leur, et le maître amoncelait ses empâtecc ments, tout en maudissant Ingres et Dela- <c croix. — Comment, monsieur Couture, cc s’écria Puvis de Chavannes, c’est vraiment cc ainsi que vous voyez le modèle? — Et sa cc figure exprimait la surprise et le désespoir, cc On ne le revit plus jamais. » L’artiste n’en a pas moins toujours tenu à faire figurer sur les livrets des Salons, à côté du nom d’Henri

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Scheffer, celui de Couture; et, lorsque Barbedienne organisa à l’Ecole des Beaux-Arts une exposition de l’œuvre du peintre de 1’ « Orgie romaine », il prit aux travaux la part la plus active, afin d’honorer sa mémoire.

Un critique d’art, qui fut le voisin de classe de Puvis de Chavannes, et s’adonna, lui aussi, à la peinture, J. Buisson, a analysé ainsi les conséquences d’une pareille méthode d’instruction professionnelle, — conséquences évidentes en ce fait que la première création caractéristique de l’artiste, cette création qui, d’ordinaire, marque la trentième année de tout peintre ayant fait de fortes études, n’apparaît qu’en 1859, au seuil de la quarantaine : « Si l’évolution est lente, c’est a qu’on peut le considérer comme une des « victimes artistiques du système d’éducation « générale. A fâge où il aurait dû être fami- « lier avec toute la pratique de son art, nous « étions encore sur les bancs du collège « Henri IV. 11 a ainsi perdu, pour la peinture, « soit par le collège, soit par les hésitations « inévitables qui ont dû suivre, cinq ou six « années : années de jeunesse, années de « campagne, qui comptent double, triple ou « quadruple dans la vie. Un art doit être ap-

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(c pris jeune. La science et les lettres compor- « teraient plutôt un apprentissage tardif (1). »

(1) Dans une étude publiée par la Gazette des Beaux- Arts : en juillet 1899, « Pierre Puvis de Chavannes, « Souvenirs intimes, » J. Buisson déclarait rétracter absolument cette opinion, formulée en 1867; et motivait ainsi sa rétractation : « Nous étions élevés en ce temps là « dans la religion de la Renaissance italienne et le « culte exclusif des immortels virtuoses qui avaient fini « par usurper, en Europe, toute la place réservée à l’art « dans l’admiration des peuples. Depuis ce moment, les « linéaments de la vocation spéciale de Puvis, de sa force mation, de son édification esthétique sont écrits dans ce son œuvre avec une telle clarté qu’il est impossible « de ne pas se rendre à l’évidence. Absence d’années « d’atelier, et d’enseignement académique, situation de « fortune indépendante, voyages d’étude et d’art; le « dirai-je, au risque d’avoir l’air d’écrire une monstruosité « contre la famille à l’heure où les microbes de la décom- « position pullulent dans tous les encriers : Mort précoce « de ses parents engagés dans des traditions rébar- « batives et d’Ecole polytechnique, autant de signes de « la magnifique complicité de la Providence ouvrant « devant une vocation certaine et une volonté adéquate à « sa destinée, la plus large voie de liberté qu’un artiste « ait jamais trouvée devant lui. Et comme les grandes ce choses sont toujours laissées à notre libre choix, la « juvénile confiance de ce dernier rend le spectacle « saisissant. » Cette théorie, à tendances fatalistes, est fortement infirmée par le témoignage d une jeunese et d’un âge mur exclusivement remplis par le travail le plus acharné, par les méditations les plus profondes, et par la conquête méthodique des qualités et des vertus de

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