PREMIÈRES ANNÉES
Puvis de Chavannes compensera, plus tard, ces premières années tenues pour stériles, par une production énorme, et par la fécondité prodigieuse d’une vie, qui, à mesure qu’elle se développait, loin de montrer de la fatigue et des défaillances, a marqué chaque année, écoulée trop vite, d’une œuvre nouvelle, plus fraîche, plus vigoureuse, et plus imposante. Et, ainsi, il aura pu atteindre cet idéal de la félicité intellectuelle de l’homme : réaliser dans l’âge mûr les rêves de la jeunesse.
A sa sortie de chez Couture, Puvis de Chavannes loue un gymnase d’orthopédiste, et y travaille cénobitiquement, pendant trois ans. En 1852, il s’installe dans cet atelier de la place Pigalle qu’il ne quittera qu’une année avant sa mort, et où il organise une académie, pour un groupe de camarades, entre autres Bida et Ricard, désireux comme lui d’étudier, chaque jour, d’après le modèle vivant. Ces jeunes gens, unis par les liens d’une amitié profonde, s’enseignent mutuellement le métier, au cours de ces séances d’atelier, et dans les longues conversations sur l’art qui les
métier, qui devaient conduire Puvis de Chavannes « ad augusta per angusta », à la plus haute maîtrise, par un chemin ardu, semé de ronces et de cailloux.
suivent. A ce groupe vient se joindre fréquemment un artiste de grande valeur, Pollet, graveur, dont les conseils et les encouragements éclairés furent précieux pour le jeune peintre, qu’il ne cessa d’ailleurs, pendant la période des luttes douloureuses, de soutenir énergiquement d’une approbation publique, chaleureuse, à laquelle son talent et son titre d’ancien élève de l’Académie de France à Rome donnaient de l’autorité. Alors commence vraiment pour Puvis de Chavannes cette longue existence de bénédictin de la peinture, qu’on ne saurait trop montrer en exemple à la jeunesse de notre temps, si impatiente de publicité, de fortune, et d’honneurs.
PREMIERS TARLEAUX.
Puvis de Chavannes exposa, pour la première fois, au Salon de 1850. « Tant bien que « mal, racontait-il plaisamment, j’étais venu ce à bout d’une « Pieta » : Sur les genoux de la (( Vierge, le Christ mort; la Madeleine age- (c nouillée tout auprès. Ravi d’avoir été reçu, ce — je ne devais pas l’être de nouveau pente dant longtemps, — je pars dès le matin, le ce jour de l’ouverture, pour me contempler « dans mon œuvre. Arrivé devant ma toile, « que vois-je? Deux figures seulement au lieu « de trois! Je m’approche étonné; et je cons- « tate, avec désolation, que ma Vierge dracc pée de violet se confondait avec le fond, ce qu’ingénument j'avais fait violâtre. Ce fut « ma première leçon de valeurs. Je compris « désormais le poids d’un ton; c’est de ce « jour-là seulement que je fus peintre. » Ce tableau décora longtemps l’atelier de Neuilly.
Cette même année, il peignit une « Mademoiselle de Sombreuil buvant un verre de sang pour sauver son père », à laquelle n’ont survécu que quelques dessins et croquis. De cette époque date une composition qui a reçu successivement les titres de « Y Agonie d’une mère », de cc Jean Cavalier au chevet de sa mère mourante ». Une pauvre femme, au visage émacié, est étendue toute habillée sur un lit dans sà chambre, près d’une large baie ouvrant sur la campagne; ses mains défaillantes ont laissé tomber sur sa poitrine une énorme Bible, où elle lisait des psaumes pour se préparer à la mort. Entre le lit et la baie, son fils, un beau jeune homme brun, à l’air fatal, joue sur une basse la musique du « Choral de Luther », paraît-il. Un poète, Henri de Lacretelle, écrivit sur ce tableau un quatrain funambulesque :
Suivant le vœu de celle qui trépasse,
Le fils retient ses pleurs au moment solennel,
Et la note sereine arrachée à la basse Accompagne cette âme sur la route du ciel.
Vient ensuite un « Ecce Homo », d’une rare truculence de gestes et de couleurs, dont un des personnages est le portrait d’Edmond
PREMIERS TABLEAUX
About. La petite église de Champagnat, dans le département de Saône-et-Loire, possède ce tableau.
En 1852, ainsi que les deux années suivantes, Puvis de Chavannes fut refusé au Salon. Nullement découragé par ces échecs successifs, résolu au contraire à affirmer ses idées de peintre, qu’avec la foi superbe de la jeunesse il croit bonnes , l’artiste prend part à une exposition privée, organisée aux Galeries Bonne-Nouvelle. Le public y alla; mais on riait devant les tableaux de Puvis de Chavannes aussi bruyamment que devant ceux que montrait Courbet, autre refusé des Salons. Celui-ci passe pour un fou furieux et dangereux; on tient celui-là pour un fou tranquille et inoffensif. L’ostracisme dura neuf ans. Le futur auteur du « Ludus pro patria » se trouvait, il est vrai, en très bonne compagnie hors des Salons. Les victimes habituelles de l’Académie, pendant cette période, sont : Delacroix, Jules Dupré, Barye, Troyon, Rousseau, Diaz, Millet, et Corot. Qui se souvient aujourd’hui, non point des œuvres, mais même des noms de ceux qui les expulsaient ? Si quelques écrivains, tels que Delécluze, Théophile Gautier, Paul de St-Victor, et Théodore de
Banville, défendent et encouragent le jeune artiste, audacieux et persévérant, la plupart des critiques d’art l’attaquent avec violence; et les coups partent de tous les camps artistiques, les réalistes ligués avec les mystiques, les révolutionnaires avec les académiciens : Charles Blanc et Timbal, About et Castagnary. Il a contre lui et la bourgeoisie à qui suffisent les tableaux de genre amusant, les peintures historiques d’après les romans ; et le clergé , qui , ayant perdu complètement le sens de l’art religieux, ne comprend et n’admire que l’imagerie enluminée de St- Sulpice, le symbolisme prétentieux et chlorotique des Allemands et des Italiens:
L’année 1857 fut particulièrement féconde : Puvis de Chavannes fit un cc Martyre de saint Sébastien », cc La Méditation », cc Les Pompiers de village », une cc Hérodiade », un cc Saint Camille au chevet d’un mourant », et une cc Julie »; toutes compositions aux inspirations et aux tendances les plus diverses, aux incertitudes les plus contradictoires, et d’exécutions fort variées, où se reflètent, exagérées et incohérentes, les influences des maîtres qu’il a étudiés au Louvre et en Italie, et celles de ses professeurs intermittents.
PREMIERS TABLEAUX
Il rêve à la fois de Tintoret et de Véronèse, de Delacroix, de Couture, et des Scheffer. Saint Sébastien a été amené dans une clairière de forêt, la nuit ; on l a attaché à un tronc d’arbre gigantesque; son corps déjà ensanglanté et se raidissant contre les morsures des flèches, fait, dans la pénombre d’un clair de lune, un fond tragique à souhait ; les bourreaux, au nombre de cinq, se reposent; l’un boit à une source; un autre discute les coups avec ses compagnons prêts à recommencer. « La Méditation » fut inspirée par la vue sur la plage de Biarritz, une nuit d’été, d’un prêtre assis sur un rocher, la tête entre ses mains, et dont la silhouette noire se profilait fantastiquement sur le ciel. On a volé à l’auteur ce tableau, pendant le Siège de Paris. Dans 1’ « Hérodiade », — qui fait aujourd'hui partie de la collection d’un amateur de Limoges, — debout au sommet d’un monumental escalier, la femme d’Hérode donne à l’exécuteur placé au bas des degrés le signal de la mort de saint Jean- Baptiste, qu’on voit enfermé dans une crypte sombre. « Julie », dit l’auteur lui-même, est « la fille d’Auguste , une noceuse comme vous ce savez, qui rentre de bon matin, au sortir « d’une fête échevelée, chez son époux
PTJVTS DE CHAYANNES.
ce Agrippa. Rencontrant une bande de soldats, « elle craint d’être vue et se cache derrière un « rideau d’arbres. » Il peignit « les Pompiers de village », à la suite d’un spectacle dont il fut le témoin, de la fenêtre d’un wagon de chemin de fer, pendant un voyage dans le Maçonnais. Le feu a éclaté dans une ferme qu’on aperçoit au loin. Bêtes et gens affolés se sauvent à travers champs. Aux sons du tocsin, les pompiers se sont assemblés, et volent au secours des sinistrés, ainsi que les habitants du village, le curé en tête, les uns poussant à la roue du chariot de la pompe, d’autres portant des échelles, des cordes, des couvertures et des seaux. Ce tableau est un singulier mélange de réalisme truculent et de fantaisie idéale. A côté de paysans en blouse bleue, casque de cuivre sur la tête, d’un curé en soutane, on voit des femmes, pieds nus, et vêtues de robes flottantes qui 11e sortent point de l’atelier d’une couturière de la campagne, mais d’une armoire de peintre d’histoire et d’allégories.
Deux ans après, Puvisde Chavannes rentra au Salon avec « le Retour de Chasse », du musée de Marseille, reproduction, en des dimensions plus grandes, d’un panneau de dé-
PREMIERS TABLEAUX
coration de salle à manger. Un cavalier porte triomphalement au bout de sa pique la hure d’un sanglier; deux de ses compagnons l’escortent à pied, chargés du corps d’un cerf; un autre préside le cortège en sonnant à pleins poumons d’un cornet à bouquin ; derrière viennent à cheval deux femmes qui ont pris part à l’expédition. Et, en 1861, l’artiste, avec « la Paix » et « la Guerre », s’impose si hautement à ses adversaires qu’en dépit des haines persistantes le Jury dut lui accorder une médaille de seconde classe.
Cette année-là marque une date historique dans la vie du maître , et inaugure la période des grandes œuvres de décoration.
LE TEMPÉRAMENT ET l’ÉDUCATION. LAME