‹ Puvis de Chavannes, un maǐtre de ce tempsChapitre 23 sur 28 · L HEMICYCLE DE LA. SORBONNE · texte numérisé non relu

L HEMICYCLE DE LA. SORBONNE

De toutes les peintures de Puvis de Chavannes, « la Sorbonne » est celle que j’aime le mieux. Qu’est-ce qui me la fait préférer? Je ne saurais le dire. C’est là une de ces sensations qu’on ne songe point à analyser, sous le charme dont elle vous enveloppe et vous pénètre. Serait-ce le sujet? Dans son immensité, — la représentation de toutes les connaissances humaines, — il touche à tant de points de notre existence, il évoque tant de joies, d’espérances, et d illusions, qui l’ont embellie, soutenue, et fécondée! Est-ce le milieu? La jeunesse qui vit autour de cette œuvre lui crée une atmosphère d’aurore, de fraîcheur, de clarté, et de rayonnement. Est-ce parce que ce la Sorbonne » a marqué, pour le maître, que j’aime et que j’admire, la conquête de la popularité? Sans doute, il y a un peu de tout cela ; mais le sentiment qui domine dans Tins-

piration de cette préférence est celui qui s’attache, par un instinct d’humanité, à la création, bien vivante, superbe, glorieuse, qui a failli ne pas arriver au jour.

Puvis de Chavannes avait reçu la commande de la décoration de l’hémicycle du grand amphithéâtre de la Sorbonne qui venait d’être achevé. Le prix offert, - — trente-cinq mille francs, — pour un travail formidable lui fit accueillir cette commande sans enthousiasme. En outre, le sujet qu’imposait le monument, « les Lettres, les Sciences, et les Arts », lui paraissait dénué de toute suggestion d’une composition nouvelle et originale. Il ne le « voyait » pas. Ne venait-il point, d’ailleurs, de le traiter dans « le Bois sacré cher aux Arts et aux Muses » du Palais des Arts, à Lyon? Et puis, cette forme spéciale de la décoration n’allaitelle pas entraîner l’obsession pour le public du fameux hémicycle de l’Ecole des Beaux-Arts par Paul Delaroche? Toutes ces réflexions excitant la sensibilité nerveuse de l’artiste, l’amenèrent à refuser la proposition de l’Etat.

11 écrivit une lettre de refus, et décida de la porter lui-même, afin de donner les explications qui confirmeraient et rendraient irré-

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vocable sa résolution. En route, dans les Champs-Elysées, un ami le rencontre; et, ne lui trouvant pas son habituel visage souriant, s’enquiert affectueusement de ce qui le préoccupe. L’artiste conta son affaire. En vain essaya-t-on de le dissuader ; ii restait inflexible. Comme conclusion de raisonnements, et concession mutuelle sur leur opinion si contradictoire, l’ami propose que la lettre lui soit confiée pendant trois jours, s’engageant à la rendre à première réquisition. Le surlendemain, l’administration des Beaux-Arts reçut l’avis d’acceptation. Puvis de Chavannes avaitil changé d’opinion sur le premier des motifs de son refus de Y avant-veille ? nullement; mais les derniers, les plus graves, ont disparu. 11 a trouvé à la fois le sujet et la forme de sa peinture de la Sorbonne. La question d’argent ne lui importe plus.

L’allégorie des Lettres, des Sciences, et des Arts a été, en peinture comme en sculpture, au moyen âge, à la renaissance, et dans les temps modernes, un thème fréquent. Pendant la première période, il est de toute évidence, par les documents qui nous sont parvenus, que cette allégorie était impérieusement ré-

PUYIS DE CHAVANNES.

glée par une tradition à peu près immuable d’idées, de formules, de symboles, et d’attributs. Aussi, n’est-il pas étonnant de retrouver, dans les sculptures des porches des cathédrales, et dans leurs peintures décoratives, les mêmes dragons ailés, les mêmes serpents qui expriment la souplesse de la Dialectique, les sceptres de la Théologie souveraine, et les bandeaux de la Foi. Plus tard, aux figures allégoriques on ajoutera, pour les caractériser avec plus de précision, des personnages historiques, des philosophes, des artistes, des poètes, et des savants de l’Antiquité. A l’Age d’or de l’Art, quand affranchies de la Théologie, la Science, la Jurisprudence, et la Philosophie se développent librement, côte à côte, Raphaël, interprète puissant des aspirations de cette grande époque de l’humanité, peint les immortelles fresques de « la Dispute du Saint Sacrement », de « l’Ecole d’Athènes » et du « Parnasse », où il sépare le réel de l’abstrait, l’histoire de la fiction; et glorifie à la fois le présent et le passé. De nos jours, Delacroix, dans la Bibliothèque du Palais- Bourbon, a renouvelé l’allégorie, en substituant aux figures conventionnelles et aux portraits la représentation des scènes historiques

l’hÉMICYCLE DE Là SORBONNE.

et légendaires, où l’esprit humain s’est manifesté le plus nettement dans sa bienfaisance et dans sa grandeur.

A ce thème , dont la série des représentations pittoresques, pompeuses et originales, paraissait épuisée, après tant de créations de maîtres, Puvis de Chavannes apportera une forme nouvelle , ne rappelant des œuvres du passé que la haute ambition de donner à l’imagination et aux yeux un spectacle imposant par l’élévation de l’idée, et par la beauté de son expression.

En méditant, avec sa faculté d’abstraction de toute antériorité, sur le sujet général qu’il s’est proposé , l’artiste a trouvé deux idées fondamentales, qui lui semblent de suite devoir le conduire, par leur développement logique, aune exposition, complète autant que suggestive, de tout ce que comporte le titre de (( la Sorbonne » : Une vierge laïque, présidant aux travaux et aux études qui se font dans cette institution d’enseignement public; et, comme milieu de l’action, une enceinte circulaire, fermée à tous les bruits, à toutes les agitations du dehors, par un bois sacré. Alors, suivant son habitude, il jetait sur le pa-

pier un croquis cle cette conception : elle « venait bien ». Le travail pouvait être entrepris, avec la certitude de le mener rapidement à bonne fin.

D’après le témoignage des contemporains et les déclarations écrites ou verbales des artistes eux-mêmes, les historiens nous informent que, pour toutes leurs peintures décoratives , les maîtres de la Renaissance italienne ont eu des collaborateurs, qui en ont inspiré la composition aux points de vue philosophique et littéraire.

Il était intéressant de savoir qui avait pu, pour « la Sorbonne » , guider le peintre à travers le dédale de l’organisation, si complexe, de l’Enseignement supérieur contemporain.

Sa loyauté garantissait la plus franche des réponses. Elle fut une dénégation formelle de toute intervention. Puvis de Chavannes n’avait pas modifié sa méthode de travailler dans la solitude complète, sans faire, même aux amis intimes, confidence de ses études et de ses projets.

Alors, j’ai voulu tenir du peintre la genèse de cette œuvre. Il m’a répondu :

« L’idée de la Vierge laïque trouvée, sa

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physionomie, son at titude, la place à lui donner dans la composition dérivaient logiquement de ce qu’est l’administration qu’elle personnifie. Elle régit et surveille tout : la figure doit dominer la composition. Mais sa mission sociale ne lui permet pas de se mêler aux discussions de théories et de doctrines : elle sera placée en retrait de tous les groupes; son visage calme, impassible, ses bras croisés, indiquant une impartialité sereine. Appuyés familièrement contre elle, deux génies attendent ses ordres pour porter aux vivants et aux morts des palmes et des couronnes de laurier. Devant le groupe central, d’un rocher sort un ruisseau d’eau fraîche, auquel viennent boire des enfants et un vieillard. L’instruction n’est-elle pas la source intellectuelle à tous les âges de la vie?

« J’avais à représenter l’Eloquence. Pour moi, elle constitue la plus haute expression de la puissance de l’esprit humain : la première place était la seule qui lui convînt. Mais comment peindre l’Eloquence avec assez de caractère pour que personne ne puisse se méprendre sur son identité? Lui donner des emblèmes et des attributs, suivant la formule classique? 11 m’a semblé que rien ne pouvait

PUYIS DE CHAVANNES.

mieux représenter l’Éloquence qu’une femme debout, parlant fièrement, avec un beau geste, et qu’écoutent avec admiration toutes les figures qui personnifient les diverses formes de la parole humaine, la Poésie lyrique, la Poésie épique, le Drame, la Satire, la Fable, et la Comédie : ce sont les groupes à gauche et à droite de la Sorbonne.

« Quant àla Philosophie, deuxgrandesidées générales s’en partagent le domaine : le Matérialisme et le Spiritualisme, autour desquels gravitentle Pessimisme etle Doute. J’ai pensé qu’en prenant comme thème la lutte de ces deux idées sur le problème de la mort, je résumerais toute la Philosophie. Une femme, à la physionomie sévère , tient dans ses mains un crâne, et le contemple, indiquant, par son regard douloureux, par son attitude de tristesse profonde, que la mort est la fin de tout. Une belle jeune fille, au frais visage, au riche costume, souriante, montre une fleur, expression des joies terrestres et des transformations successives limitées à la matière; le Spiritualisme, une autre femme enveloppée d’un manteau monastique, répond par un geste d’ardente aspiration vers l’idéal; le Doute, un vieillard, écoute et réfléchit.

l’hÉMIGYGLE DE LA SORBONNE.

Lorsque Octave Gréard, vice-recteur de l’Académie de Paris, vit pour la première fois ma composition, il voulut bien me féliciter de la clarté de cette allégorie, en me disant : « c’est Aristote et Platon? »

« Qu’est l’Histoire? Une curieuse qui cherche et fouille dans le passé, pour en reconstituer la vie au moyen de documents, dont les plus précieux lui sont fournis par les ruines des monuments : j’ai composé un groupe où l’on voit une femme devant laquelle un enfant écarte les branches d’un buisson qui couvrait une inscription antique, qu’elle se dispose à transcrire sur les tablettes que lui présente un génie. Des ouvriers, occupés à déblayer un vieux mur, s’arrêtent dans leur pénible travail pour écouter ce que dit l’Histoire; un gamin, que cela intéresse peu, se coiffe, par amusement, d’un vieux casque d’airain : c’est l’Érudition définie et commentée.

« 11 restait à symboliser les Sciences. Elles sont de trois ordres : les Sciences naturelles, les Sciences physiques, et les Sciences mathématiques. Pouvais-je mieux faire que de figurer ensemble la Géologie et la Mer, sous les espèces de deux femmes, le corps simplement voilé d’une gaze transparente qui permet d’ad-

PUYIS DE CHAVANNES.

mirer leur beauté. L’une, au front couronné d’un diadème de corail, porte dans sa main une conque; l’autre, parée de pierres précieuses, montre un morceau de cristal naturel. La Minéralogie, une femme vieille comme le monde, mais solide, bâtie à chaux et à sable, assise par terre, s’appuie sur un fragment de roche, qui renferme un coquillage fossile. La Botanique a sur ses genoux une gerbe de fleurs. Un enfant, le scalpel à la main, va saisir un lézard pour l’étudier, pendant qu’un autre examine avec curiosité un flacon de culture microbienne. La Physique est une sorte d’Isis mystérieuse, qui ne se dévoile qu’aux initiés, ardents, enthousiastes, convaincus : je l’ai placée sur un haut piédestal, comme une déesse; des jeunes gens, d’un commun élan, jurent de se consacrer à elle. Les Sciences mathématiques seront trois hommes absorbés dans l’étude d’un problème de géométrie. »

Si une démonstration éloquente du caractère élevé, grave, et positif, de la peinture de Puvis de Chavannes devait être faite , afin de convaincre de leur erreur profonde ceux qui ne veulent voir en lui qu’un rêveur et un fantaisiste hors de la vérité et même de la vrai-

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semblance, elle l’est par cette genèse d’une composition qui repose tout entière sur la logique et le bon sens: dont la simplicité est telle que l’esprit le plus rudimentaire peut sans légende en saisir l’idée dans tous ses développements, et en admirer la forme sous tous ses aspects.

On a dit que ce qui donne l’intelligence d’une chose est de la prose; que ce qui en donne l’impression est de la poésie. Le peintre de « la Sorbonne » est donc un vrai poète, à l’imagination élevée et puissante.

En définissant l’imagination en art, Ruskin semble avoir écrit l’analyse psychologique de cette grande page, tant ses termes mêmes s’adaptent avec justesse à l’expression de ce qu’elle fait éprouver : « Le propre de « l’imagination, dit-il, est de créer d’un seul jet « et d’enfanter ainsi un tout organique, un en- « semble de parties qui se nécessitent l’une « l’autre, et se combinent pour constituer à elles « toutes une unité vivante et parfaite. L’imagi- « nation va droit à la vérité essentielle de l’ob- « jet ; elle le saisit en quelque sorte par l’indivi- (( dualité cachée qui est la cause génératrice de « tout ce qui se voit à sa surface. »

De cette figure si belle de la Sorbonne, de cette Vierge laïque qui résume par sa grâce sévère, par sa fière jeunesse, par la clarté radieuse de son regard, la majesté , la gloire, et l’immortalité de la demi-millénaire institution , jusqu’à la personnification si poétique de la Mer, enveloppée de la transparence de ses eaux bleues : tout, dans ce vaste poème pictural, se déduit avec précision, s’enchaîne avec harmonie, comme une hymne d’Hésiode, comme une scène de Corneille , comme une ode de Victor Hugo. Et, l’œil et l’esprit peuvent, avec la même joie, ou en contempler l’ensemble, ou sur un groupe se reposer.

Plus encore que dans aucune autre de ses précédentes peintures, semble-t-il, sous l’influence de cette inspiration mystérieuse qui fait concevoir et exécuter les grandes œuvres, Puvis de Chavannes a mis dans « la Sorbonne » toute sa science de peintre, toute son âme d’artiste, tout son cœur de poète; et, c’est ainsi qu’elle a, dès son apparition, conquis une universelle popularité.

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