SA VIE ET SON ŒUVRE
rêve ; et qui fait songer à ces adorables fantaisies de Giorgione et de Titien, auxquelles ni l’érudition ni la légende n’ont jamais pu donner de signification littéraire.
Dans cette allégorie du Rhône et de la Saône, il y a plus que l’effet d’une heureuse conception d’art inspirée par une imagination féconde; on y sent l’émotion vibrante du cœur. Puvis de Chavannes a aimé profondément son pays natal; il a aimé avec passion ce Rhône, qui, après avoir pris sa source en pays étranger, dans les solitaires glaciers des Alpes, marie ses eaux vertes, fougueuses, aux eaux bleues de la douce rivière de Saône, descendue lentement des coteaux; qui se teinte des brumes argentées du ciel lyonnais, gaze légère, transparente, voilant, sans la cacher, la froide beauté de la mystique et industrieuse cité, et puis se colore de l’azur lumineux et du soleil éclatant de la Provence, la gueuse parfumée ; qui reflète des tours de cathédrales, des donjons de châteaux, des cheminées d’usines, des trains de chemin de fer courant le long de ses rives : témoignage de la gloire du passé, et de l’activité laborieuse du présent. « Je pense souvent à notre grand Rhône, écri- « vait le maître à un ami; que de fois, j’aurais
PUYIS DE CHAVANNES.
(( pris le train pour aller me retremper un peu « dans ses grands horizons; mais, c’est un « rêve, comme tant d’autres! » Dans un des voyages récents que Puvis de Chavannes fit à Lyon, a conté Arsène Alexandre, il se promenait le long du fleuve avec deux de ses élèves, « Voilà, pourtant, dit-il, à un mo- « ment, après un silence et une contempla- « tion qui auraient pu faire croire qu’il suite vait quelque vision épique, voilà pourtant ce l’endroit où j’ai fait, étant collégien, de ce biens beaux ricochets dans l’eau ! Ah ! mes cc pauvres enfants, je ne sais pas si mainte- « nant je réussirais aussi bien — Oui, pour- (c tant, je le crois... Et, si j’essayais. Là-des- (c sus il se baissa, ramassa des cailloux plats, cc et du bras le plus vigoureux il commence cc une série de ricochets magnifiques; on re- (( garde ce monsieur, avec sa rosette de la cc Légion d’honneur, qui jette des pierres dans cc l’eau. Des passants qui le connaissaient cc s’ébahissent. Des gamins s’attroupent, des « gones lyonnais, qui jugent les coups en te connaisseurs. Chavannes était content « comme un dieu. »