A L HOTEL DE VILLE DE PARIS
de lauriers pour les vainqueurs, se tient près d’elle. Une belle jeune fille tend la main à une pauvre mère de famille, accompagnée de ses enfants, qui grelottent de froid au pied d’un mur : c’est la Charité. L’Ardeur artistique se symbolise ainsi : aux pieds d’une statue antique, — la Vénus de Vienne, — des étudiants dessinent, peignent, font de la musique, pensent, et rêvent à l’immortelle Beauté. Dans un cabinet rempli de livres, d’instruments scientifiques, des travailleurs cherchent la solution de problèmes ardus : ils allégorisent l’Etude. Ces Vertus primaires occupent les grandes voussures de l’escalier.
Deux jeunes filles sont assises au bord de la mer, une lit à sa compagne une page d’un livre nouveau. Couchée indolemment parmi les fleurs , une jolie femme tend la main vers l’oiseau bleu qu’elle caressait, qui s’envole à tire-d’aile, et après lequel l’Amour court en vain. Un génie présente un miroir à une coquette, près de qui un paon fait la roue. Un jeune homme se penche sur l’eau pour sauver un malheureux en danger de mort. Une ombre féminine dépose une lampe allumée sur la pierre d’un tombeau. Une vieille femme pré-
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sente, en souriant, à une jeune fille, une fleur qu’elle vient de cueillir. Ces diverses figures, placées dans les tympans, personnifient l’Esprit, la Fantaisie, la Beauté, l’Intrépidité, le Culte du souvenir, et l’Urbanité.
Sur les deux panneaux d’angles, l’Industrie surveille des amours décorant un vase et martelant sur l’enclume une pièce de métal; et, l’Enthousiasme, au visage inspiré, aux yeux brillants, élève au-dessus de sa tête des palmes, pendant que des enfants, à côté d’elle, soufflent dans les trompettes de la Renommée.
Deux figures qui représentent la Ville de Paris ancienne et la Ville dé Paris moderne, portant sur la main, à la façon des donatrices, l’une, la Sainte-Chapelle, l’autre, l’Opéra, indiquent que la pratique de l’Art a été, est toujours, la gloire de la cité.
Enfin, au plafond, l’artiste a placé l’allégorie de la Poésie, qui, par les Orientales , les Odes , les Châtiments , les Contemplations , la Légende des Siècles, etc., etc., constitue en ce siècle , la plus éclatante manifestation du génie parisien : « Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris. »
a l’hotel de ville de paris.
Vers une loggia de marbre, porche grandiose d’un hôtel de ville idéal, le poète, tête nue, enveloppé du manteau des Immortels, s’avance. Auprès de lui, les ailes éployées, la lumière divine au front, sa Muse familière porte la lyre. Dans le ciel azuré, suivent l’Idylle, le Drame, et la Tragédie. Assise sur le devant de la loggia, la Ville, rayonnante de beauté, de jeunesse, reçoit l’hommage de Victor Hugo, et va lui remettre la couronne de laurier d’or, que tendent trois belles femmes debout derrière elle, qui personnifient la Littérature, la Science, et l’Art. Le secrétaire officiel s’apprête à écrire sur une tablette commémorative les paroles du poète. Des jeunes gens agitent avec enthousiasme des palmes et des rameaux d’olivier. Un héraut fait flotter triomphalement la bannière municipale.
L’exécution de l’œuvre sera superbe, origiginale, nouvelle, en raison de l’application rigoureuse des mêmes principes de haute moralité artistique, qui ont inspiré sa conception.
L’escalier, — seuils, rampes, parois, plafond — , est de pierre blanche. L’artiste se préoccupera avant tout de mettre sa peinture en rapports absolus de lignes, de lumière, et
de couleur avec l’architecture et l’ornementation sculpturale du monument. Dans les voussures, les écoinçons, et les tympans, il insère avec précision des figures légères, souples, discrètes, qui ne heurtent ni cachent les contours et les profils ; il n’hésitera même pas à les subordonner à la décoration des fonds, s’ingéniant à mettre dans le ciel, sur le paysage, aux bordures, les tons les plus frais, des bleus de saphir, des violets d’hyacinthe, des roses d’églantine, et les ors fondus des crépuscules printaniers.
Puvis de Chavannes a vraiment fait là du grand décor, de ce décor si simple, si équilibré, si logique, si normal, qu’on le voit sans le regarder, qu’on l’admire sans l’analyser, et dont on jouit instinctivement, dans la plénitude de la satisfaction de tous les sens.
Quand la première marche de l’escalier est franchie, c’est une entrée dans la lumière; elle tombe, elle rayonne de partout, douce, fraîche, limpide ; elle vous baigne dans une atmosphère de clarté, qui est un repos et une volupté, qui met au cœur et au cerveau la joie de vivre, la fierté de penser, et l’enthousiasme de ce qui est élevé, beau, noble, et fécond.
AU MUSÉE DE ROUEN
Les peintures du Musée de Rouen, exécutées de 1890 à 1892, montrent, sous une nouvelle expression, l’aptitude merveilleuse de Puvis de Chavannes à concevoir et à réaliser une idée plastique, qui permette d’orner de belles lignes de paysage, et de belles figures humaines, un monument public; et, en même temps, d’en déterminer, avec évidence pour tout le monde, le caractère, et la destination.
Hier, à Lyon, dans le Palais des Arts — Bibliothèque et Musées à la fois — le peintre présentait, en une série de compositions d’une grande poésie, les sources du génie de cette fière race gallo-romaine, dont le christianisme a complété d’un tendre mysticisme l’âme païenne, éprise de la lumière, et amoureuse de la vie.
Aujourd’hui, à Rouen, évoluant vers une
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PU VIS DE CHAVANNE S
autre idée, il prendra pour objectif l’indication technologique de ce que contient l’édifice à décorer. Trois musées distincts y sont réunis : le Musée d’Antiquités, le Musée de Céramique, et le Musée des Beaux-Arts. Le premier est riche en mosaïques, poteries, verreries, morceaux de sculpture et d’architecture, etc., des Temps antiques, trouvés dans les nombreuses ruines de la région ; en épaves précieuses de l’art du moyen âge, qui a fleuri si magnifiquement dans la région de Normandie. On a fondé le Musée de Céramique à la gloire de la faïence de Rouen, dans le but patriotique de prouver combien cette grande industrie d’art fut éminemment nationale, n’ayant, pour sa technique et pour son esthétique, rien emprunté à l’étranger; et, de montrer au public les merveilles qu’elle a produites, pendant les trois siècles de sa vie, aussi brillante que féconde. Enfin, le Musée des Beaux-Arts est classé parmi les premiers musées provinciaux, pour le goût délicat et le sentiment de la nature qui ont guidé ses créateurs dans le choix des œuvres dont il est composé.
S’inspirant des idées d’où est sortie cette organisation, Puvis de Chavannes a composé l’allégorie la plus vivante, d’une ingéniosité
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spirituelle, et d’une exquise poésie : « Inter Artes et Naturam. »
Sous la surveillance d’un chef, anxieusement attentif à l’opération difficile, deux ouvriers dressent une pierre colossale, provenant d’un monument ancien, pour la joindre à une série de pièces d’architecture : fragments de cloître roman , chapiteaux et bases de colonnes de cathédrale gothique, motifs de corniche d’un mur de château fort du moyen âge, etc., etc., qui, à la fois, servent de décoration pittoresque à la terrasse d’un idéal Musée d’ Antiquités en plein air, et constituent les documents nécessaires à l’étude archéologique du passé.
Une jeune fdle, assise sur un banc de pierre, peint au centre d’un plat de faïence de Rouen une tulipe, que tient devant elle une de ses compagnes, pendant qu’une autre, à demi couchée sur l’herbe, dispose un bouquet de fleurs des champs, qui servira tout à l’heure de modèle nouveau ; un gamin, portant sur sa tête une planche garnie de poteries prêtes à être mises au four, suit, avec une naïve admiration, le travail du pinceau sur le plat de
faïence : c’est là un gracieux symbole de la la décoration de la céramique.
A droite, sous un arbre, deux étudiants peintres écoutent la démonstration persuasive d’un camarade sur une intéressante question de perspective et de silhouette, que soulève la figure, élégante et sévère, d’une fort jolie fdle, la tête et les épaules couvertes d’une mantille drapée à l’antique, debout à quelques pas; un quatrième, assis parterre, le coude au genou, examine, de son côté, un coin de paysage qu’il se dispose à reproduire : l’étude d’après nature ne saurait être allégorisée avec plus de grâce, avec plus de clarté.
Au centre de la toile, une mère baisse une branche de pommier, afin que l’enfant qu’elle porte sur son bras puisse atteindre le fruit qu’il convoite, et vers lequel il tend aussi haut qu’il le peut, mais inutilement, sa petite main impatiente; un garçonnet, traînant pardessus son épaule une bottelée de plantes grimpantes, se dirige vers le groupe des jeunes filles, qui lui ont donné la mission de confiance, dont il est fier, d’aller chercher ces motifs de décoration; et, dans un angle,
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deux femmes, fort belles d’attitudes et d’expressions, causent entre elles affectueusement. Ne faut-il point voir là le complément heureux de l’affirmation du même principe d’art?
Au bas de la terrasse imaginée par le peintre, — et qui, depuis, a été construite, sur le même point, par la municipalité — , coule la Seine, étalant, de la pointe de File Lacroix, jusqu’à Malaunay, le croissant superbe de son cours majestueux, entre la plaine et les collines. Les nuages habituels à la Normandie, la fumée épaisse des nombreuses cheminées d’usines, et les rayons d’un soleil d’été, alternant, font des flots tour à tour lumineux et sombres. Sur le lointain brumeux des hauteurs de Bois- Guillaume, de Sainte-Catherine, et de Saint-Hilaire, Rouen groupe dans le vaste hémicycle, aux bords du fleuve, la masse énorme de ses monuments et de ses maisons, d’où s’élancent, légères, aériennes, élégantes, les innombrables flèches, aiguilles et tours de ses églises, que semble guider, dans leur ascension hardie vers le ciel, la fusée de dentelles de fer de la cathédrale.
Pour déterminer avec justesse l’imperfec-
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tion dans la réalisation d’une idée plastique, il suffit qu’on aie à se demander si elle n’aurait pu être exprimée autrement, si quelque chose de plus la compléterait ou paraîtrait supérieur. Je ne crois pas qu’en face de « Inter Artes et Naturam », il puisse venir à l’esprit une préoccupation de ce genre. C’est fort bien ainsi, semble-t-il; et, l’imagination séduite, les yeux charmés, on se laisse aller à l’admiration sans réserve d’une peinture, à la fois de la plus grande simplicité de composition, — tout y estsi naturel, — et de l’exécution laplus aisée, — tant la forme est avec l’idée en harmonie de logique et de beauté.
On a fait souvent à Puvis de Chavannes le reproche, aussi subtil que malicieux, d’exclure systématiquement de ses compositions décoratives le costume moderne, en supposant qu’il doit y avoir là, sous le prétexte d’une synthèse rigoureuse d’humanité, quelque habile subterfuge pour s’assurer le bénéfice de l’excitant intellectuel d’une évocation imprévue de l’Antiquité, dans ce qu’elle nous a transmis de plus suggestif : la pratique du nu, et l’usage du vêtement léger, flottant, drapé en toute liberté de dispositions, qui favorisent les
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attitudes pittoresques, les gestes gracieux, beaucoup mieux que les modes actuelles, tenues pour excentriques, ridicules, et hostiles à l’expression de la beauté. Tant de machiavélisme n’entrait point dans une âme aussi peu compliquée; la meilleure preuve en est cette décoration du Musée de Rouen.
Sans avoir eu le moins du monde une intention quelconque de protestation ou de défi, l’artiste a placé là presque exclusivement des personnages vêtus d’une façon moderne. Sans doute, vous n’y trouverez point de robes à manches à gigot, de manteaux avec empiècements et passementeries, non plus que des redingotes et des chapeaux sortant d’une boutique adoptée par le grand monde ; mais, tous ces vêtements féminins et masculins, s’ils ne sont pas de la dernière mode, appartiennent bien à l’époque présente. La raison de leur adoption est logique. Les uns et les autres entraient dans la conception de l’œuvre nouvelle, comme éléments essentiels d’un modernisme correspondant à l’idée qu’elle avait à représenter : celle de l’allégorisation d’une ville riche, puissante, et glorieuse, par les créations et par le travail de ses artistes, de ses industriels, et de ses négociants.
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Un jour, je demandais à Puvis de Chavannes, quel a été, à son avis, l’influence du costume contemporain sur les modifications apportées à l’expression du sentiment en peinture, — une thèse d’esthétique qui a donné lieu à bien des dissertations fleuries ; — étonné de ma question, il me répondit qu’il estimait ces modifications absolument insignifiantes, tant que le geste humain reste écrit clairement; et, il appuyait, avec énergie, son opinion d’un exemple, en montrant la photographie d’un des panneaux complémentaires de T « Inter Artes et Naturam », « la Céramique », où les deux femmes, qui portent sur les bras un vase et un plat de faïence, sont vêtues de robes que ne désavouerait point une couturière parisienne en renom.
J’ai écrit plus haut, que, dans toutes les peintures monumentales de Puvis de Chavannes, le paysage joue un rôle décoratif considérable, parfois même prépondérant, tout au moins si nettement spécial que, sur toutes les réductions destinées à faire de ces compositions des tableaux de chevalet, alors que les personnages subissent à peine des modifications restreintes dégroupements et de plans,
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il disparaît complètement, ou se transforme de caractère et de physionomie, à devenir méconnaissable. Nous avons ici un autre témoignage curieux de cette prépondérance du paysage. Dans le premier croquis de la composition, apparaît déjà le pittoresque et grandiose panorama de la ville et du fleuve, vu du haut de la colline de Bonsecours, avec ses dispositions générales définitives; mais les groupes divers qui y figurent disparaîtront au fur et à mesure des études plus poussées, et on n’en trouvera plus trace dans la peinture : singulière exception à la règle de la permanence de la « vision ». Le paysage de ce Inter Artes et Naturam », est devenu, dès son apparition, aussi célèbre dans le monde des artistes, que le fameux panorama de la Corne d’or, dans « l’Entrée des Croisés à Constantinople », par Delacroix.
En 1891, le conseil des Trustées (administrateurs) de la Bibliothèque publique de Boston fit proposer à Puvis de Chavannes de décorer de peintures murales l’entrée du palais de cette institution, lui laissant toute liberté pour le choix des sujets. Le travail était considérable : la décoration ne devait pas comprendre moins de neuf grands panneaux, insérés dans autant de compartiments séparés, trois de face, trois à gauche, et trois à droite. Après avoir beaucoup hésité (1), le peintre ac-
(1) Les négociations durèrent fort longtemps, par suite de changements dans le haut personnel de la bibliothèque, et furent souvent sur le point d’être définitivement rompues. Dans la correspondance de Puvis de Chavannes, il est fait fréquemment allusion à ces difficultés, et aux hésitations qu’elles provoquent. Le 21 août 1891, il écrivait à Paul Baudouin : « Quant à « Boston nous en causerons. Votre appréciation sur le « monument me paraît très juste, et je crois bien que, « toute réflexion faite, l’affaire tombera dans l’eau. Elle
cepta cette commande, qui était un éclatant hommage rendu par l’étranger à l’Ecole française; seule considération qui avait pu atténuer son regret de voir ajourner le rêve de décorer de nouveau quelque monument public de notre pays, après l’achèvement de l’escalier d’honneur de l’Hôtel de ville de Paris.
Les peintures de la Bibliothèque de Boston, commencées en 1895, furent achevées en 1898.
Au Palais des arts de Lyon, et à la Sorbonne, Puvis de Chavannes a représenté les Muses, et de la façon la plus ingénieuse, la plus variée. Pour le panneau central, d'où dériveront, comme d’une source, les compositions de tous les autres panneaux, il choisit le même sujet, avec ce titre original : ce Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière. »
Cette peinture va prouver avec éclat que
« ne me tente nullement, et j’ai soif de repos, j’entends « d'un certain repos fort agrémenté de nombreux tact bleaux où je pourrais donner cours à ma fantaisie. » Quatre ans après, presque jour pour jour, il lui adressait ce petit mot : « Voilà donc cette affaire qui comte mence à montrer son nez hors du marécage où elle « étouffait. Il va falloir maintenant aviser à un tas de <f choses où mon inexpérience va se donner carrière. »
rimagination du peintre, dont on célèbre à ce moment les noces d’or, n’a jamais été plus vivante, plus féconde, plus hardie, puisque d’un thème pictural aussi ressassé par les anciens et par les modernes, qu’il a traité luimême deux fois, il fait une œuvre de la fantaisie la plus délicieuse, la plus imprévue. Et ce n’est point l’idée seule qui présentera une originalité nouvelle; il apporte dans son exécution une habileté plus ingénieuse, une maîtrise plus forte, par l’adoption d’une ordonnance, où les audaces de toute nature ont été accumulées à plaisir. Quelle heureuse vie d’artiste, privilégiée, dont les années nombreuses, loin d’émousser en lui le sentiment semblent l’avoir rendu plus délicat, plus vibrant; loin d’alourdir sa main lui donnent plus d’énergie, plus de souplesse; et, après tant de succès et de triomphes, inspirent au maître une conscience, une activité, qui l’entraînent à un labeur dont un jeune homme se montrerait effrayé! ce Je travaille beaucoup à mon ce Boston, écrit-il, en janvier 1896, à un élève cc qui lui demande de ses nouvelles, et j’avance « très peu. Cette impossibilité de connaître ce mille détails de l’entourage, mille choses de ce première nécessité, est vraiment terrible. »
Les difficultés créées par des dispositions architecturales, qu’il ne peut voir que sur des documents, le stimulent; l’incertitude des conditions de milieu et de lumière l’aiguillonne. Par des éléments de décoration, accentués de grandes lignes et de tons vigoureux, la peinture doit résister à tous les à-coups éventuels, sans cesser cependant, suivant ses principes irréductibles de logique, d’ordre, et de moralité, d’être en parfaite harmonie avec l’architecture et avec la sculpture du monument.
L’emplacement est le dessous d’une voussure, dans laquelle se trouve la porte d’entrée de la bibliothèque. Sous cette voussure, et sur un lambris en marbre rouge de Sienne, toute disposition horizontale serait fatalement écrasée. Alors, il invente cette belle composition :
A l’horizon d’un ciel d’or et d’une mer bleue, — qui illumineront les parties sombres du panneau, — debout sur un blanc nuage, s’avance triomphalement un enfant radieux, tenant dans chacune de ses mains un flambeau. Les Muses, joyeuses, accourent, et se rangent en théorie sacrée, de chaque côté du Génie. La neuvième plane encore, retenue par les voiles dont elle est enveloppée, et qu’elle entr’ouvre aux rayons lumineux.
Elles sont superbes toutes ces figures, aux longues robes blanches flottantes, aux chevelures dorées tombant sur les épaules, et dont les pieds nus effleurent à peine le gazon. Leurs visages ont des expressions; leurs corps, des attitudes; leurs bras, des gestes, qui donnent aux yeux la vision de toutes les formes de la grâce et de la beauté. Le feu sacré, l’enthousiasme, et l’allégresse les animent, les transportent, sans que leur virginale pureté paraisse ombrée d’un sentiment qui ne soit tout entier la plus fraîche, de la plus chaste inspiration.
Dans les huit autres compositions d’une fière originalité et d’un grandiose effet décoratif, sont personnifiées la Poésie bucolique, la Poésie dramatique, la Poésie épique, l’Histoire, l’Astronomie, la Physique, et la Chimie.
Près d’un bois, au bord d’un lac aux eaux bleues, et devant des ruches d’abeilles, Virgile rêve à une de ses églosmes. L’Iliade et l’Odyssée offrent le rameau d’or de l’immortalité à Homère. Eschyle écrit le « Prométhée enchaîné », dont son imagination ardente fait revivre sous les yeux le drame poignant. Melpomène évoque l’âme des ruines, que le génie de l’Erudition éclaire de son flambeau. Les bergers chaldéens étudient les étoiles. Sur
les fils du télégraphe glissent deux ombres, l’une se voilant les yeux de douleur, l’autre souriante, qui symbolisent les bonnes et les mauvaises nouvelles transmises aux humains par l’Electricité. Et laTerre explique à des enfants les mystères qu’elle recèle dans son sein.
A mesure qu’il avance dans la vie, Puvis de Chavannes s’élève hardiment au-dessus de la réalité. Il cherche, dans la représentation des figures qui peuplent ses ciels d’apparitions poétiques, à la fois des formes décoratives originales, et l’expression plastique d’idées issues d’une conception qui devient de plus en plus haute, sans qu’il cesse de demander à la nature, comme il le dit lui-même, « la permission » d'une interprétation sévère et fidèle.
Dans le « Bois sacré », au-dessus du lac, planent deux Muses d’une vérité idéale, tant leurs attitudes et leurs mouvements paraissent conformes à leur nature, et correspondent exactement au caractère du sujet. L’une chante, l’autre l’accompagne sur sa lyre; c’est dans l’atmosphère un murmure de voix, harmonieux, doux, léger, comme la lumière qui dore les eaux, et qui caresse de tons délicats les
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nuques, les gorges, les bras, et les épaules.
Un peu plus tard, dans le plafond de Victor Hugo, quatre figures ailées, personnifiant les Muses familières du poète, l’escortent, quand il s’avance vers la Ville de Paris.
Ce qui dans les peintures précédentes n’était d’abord qu’incident, puis, peu à peu, avait pris plus d’importance, aujourd’hui constitue la composition entière.
Dans la décoration de la Bibliothèque publique de Boston, tout est clarté, rayonnement, aspiration, élan.
L’évolution spiritualiste est complète.
Puvis de Chavannes a conquis triomphalement l’immortelle Beauté.