‹ Puvis de Chavannes, un maǐtre de ce tempsChapitre 5 sur 28 · LE TEMPERAMENT · texte numérisé non relu

LE TEMPERAMENT

main. Dans sa personne entière, de hante et élégante taille, de fine et robuste structure, tête droite bien plantée sur de larges épaules, poitrine bombée, jambes nerveuses, et pieds sûrs, résonnant sur le sol; dans la physionomie de son visage, au front large et découvert, aux yeux clairs, au nez fort, à la barbe ondulante et soyeuse, ombrant légèrement des lèvres délicates, au-dessus d’un menton vigoureux; dans ses gestes amples et aisés, dans sa démarche fière, tout plaisait et souriait, comme la réunion idéale des dons les plus séduisants.

Puvis de Chavannes aimait de la vie tout ce qui en est le but et la raison; et il en jouissait en vaillant et honnête homme, à qui Epicure et Horace ne faisaient point oublier l’Evangile ni Platon. 11 fut un grand amoureux de la femme. A un esthète, qui pensait le flatter par une allusion à son mysticisme et à sa chasteté, il répondait vivement : ce Apprenez que je ne « suis pas un saint. Dans l’art, il ne peut « pas, il ne doit pas y avoir de saints. On ne ce fait de belles choses qu’en aimant les « femmes, la volupté, et tout ce qui est beau « et bon. »

Doté par la nature d’un estomac merveil-

leux, il aurait défié à table et Bassompierre et un Bourbon; il faisait joyeusement honneur aux menus les plus copieux et les plus variés. On pouvait dire de lui, ce que Flaubert a dit de Victor Hugo : « C’est une force (c de la nature, il a de la sève des arbres dans le ce sang. » Dès ses débuts dans la carrière artistique, afin de pouvoir plus longtemps et mieux travailler, il s’était accoutumé à ne faire qu’un repas par jour, le soir à sept heures. Son déjeuner, à midi, consistait en une tasse de lait ou de thé, bue sans interruption de besogne, dans son atelier; en une brioche ou un petit pain, croqué chez un pâtissier ou dans la rue, quand il se trouvait dehors. Mais ce repas unique, que précédait et suivait toujours, par hygiène, une longue et rapide promenade, était abondant et sérieux. Comme il n’aimait la solitude et le silence que dans son atelier, le maître mangeait habituellement en compagnie d’amis ou d’élèves, dans un restaurant, à la table et à la cave appréciées des gourmets (1), point trop à la mode

(1) Il écrivait, le 13 août 1886, à un de ses élèves : « Depuis vous, j’ai dîné deux fois aVec S.. ; L’autre jour, « à la Tour d’argent, près de Bercy (par le bateau), et, « hier, au Bas Meudon ; les deux fois très bien, surtout

l’éducation. 25

cependant, et moins encore bruyamment fréquenté; car, indifférent aux conventions mondaines, il était irréductiblement réfractaire à tout ce qui rappelait si peu que ce fût les mœurs de la profession de peintre dans le quartier de Montmartre, qu’il a habité pendant cinquante ans. A aucune époque de sa vie, il n’y eut en lui apparence de rapin ni de bohème, pas plus que de dandy, d’ailleurs. Une fortune familiale lui avait permis d’éviter la misère de la jeunesse, qui engendre si souvent les négligences et le laisser aller dans les habitudes et dans les relations ; et la passion du travail, la volonté de parvenir, l’ambition d’une renommée légitime, lui épargnèrent les désastres de l’indépendance et de la fortune, quand elles ne sont pas au service d’un haut et sérieux idéal de vie.

L’artiste tenait cet idéal de son éducation lyonnaise, et des traditions de sa famille, de fière et sévère bourgeoisie, terrienne et urbaine, qui s’était aristocratisée dans des fonctions administratives supérieures, sans perdre

« à la Tour d’argent qui est un restaurant de gourmets « honteux, de bourgeois raffinés en grève de cuisinière. « Voilà nos farces! »

son attache au sol par le lien de la terre patrimoniale d’où elle avait tiré son nom de Chavannes. Cette éducation lui avait été faite par sa mère, une vraie latine de Lyon. Sur les âmes d’artistes l’influence maternelle est toujours prépondérante, si même elle n’est le plus souvent exclusive, absolue. Le tempérament lyonnais se définit avec précision par l’ethnographie de la cité et de la région. La cité est assise sur un promontoire de rocher et de sable, semblable à une proue de vaisseau qui se serait arrêté, dans sa marche lente du nord vers le midi. Deux cours d’eau immenses se rejoignent devant elle pour former le grand fleuve de la Méditerranée. L’un, tombant des glaciers éternels des Alpes, précipite avec fracas, entre des rives rocheuses, ses eaux froides et bleues, transparentes, sur le lit de graviers blancs, débris des montagnes qu’elles rongent; l’autre descendu doucement des Faucilles, entre des collines vertes et des coteaux dorés, serpente, ondule , se promène silencieusement , et reflète comme un miroir d’argent les clochers et les toits des gais villages qu’il baigne, les peupliers et les saules, qui encadrent pittoresquement ses berges de gazon fleuri. Et, quand le torrent et la rivière ont marié amou-

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