‹ Puylaurens (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · Puylaurens · texte numérisé non relu

Puylaurens

— Sans doute, répondit Puylaurens, vous n'avez rien à craindre. S'il suffit de boire et manger librement, d'aller à la comédie et de courre le lièvre, rien n'est plus facile que d'atteindre ce haut degré de gloire. A quoi bon s'embarrasser de ce que pensera le monde. Votre Altesse n'aura point connaissance de ce que les historiens croiront d'elle, et si quelqu'un se hasarde à dire en la voyant passer : « Voici ce prince qui a courbé la tête devant le cardinal et qui a laissé périr ses amis après les avoir engagés avec lui dans une entreprise

MJTLAURERS. T. 11. *

périlleuse, » on fera châtier l'insolent, et vous oublierez ces propos en dansant un ballet, ou en mettant des étiquettes neuves à votre collection de médailles.

— Il est vrai, dit Monsieur, que mon rôle en ce inonde n'aura pas été fort brillant; mais, quand je me serai bien remué, en mourrai-je un quart d'heure plus tard?

— Au contraire, s'écria Puylaurens, cest en vous humiliant que vous ajouterez d'heureux jours à votre existence; M., le cardinal, touché de votre docilité, donnera l'ordre que l'on fasse arrêter la mort par le capitaine des gardes, lorsqu'elle viendra gratter a votre porte.

— Tu me conseilles donc de m'enfuir et de me révolter encore une fois?

— Point du tout. Je vous vois aujourd'hui en trop bonne disposition. Restez ici; accordez satisfaction au roi et gain de cause à son ministre. Pour embellir votre réputation d'un dernier vernis, on fera casser votre mariage avec la princesse Marguerite, et ce coup de pinceau portera l'éclat de votre nom jusqu'à la cour de Rome.

— Mon mariage! s'écria Monsieur; ils ne peuvent le déclarer nul sans mon consentement.

— Vous le donnerez.

— Jamais! Ils me hacheront plutôt que de me contraindre à cette bassesse.

— Vous le donnerez, vous dis-je; et dans ce moment même, si le roi était ici, vous l'auriez déjà donné.

— Fuyons donc, fuyons à l'instant. Holà! des chevaux! cria le prince.

— Calmez-vous. Le roi est encore à I rois journées de marche.

— Eh bien! qu'allons-nous faire? Quelle réponse en-

verrai-je a mon frère? Dicte-moi donc mes paroles et ma conduite.

— Volontiers. Voici ce que vous écrirez au roi : « Sire, je confesse ingénument que j'ai déguisé la vérité au sujet démon mariage; mais pouvait-on exiger d'un homme réduit au dernier malheur de s'accuser lui-môme? Puisqu'on attache tant de prix a mes aveux pour mf humilier davantage, c'esl devant vous seul que je m'humilie, en vous ouvrant mon âme. Le 12 janvier dernier, j'ai épousé la princesse Marguerite de Lorraine, et je perdrai plutôt la vie que ds laisser rompre ces liens sacrés. Ma confession est entière à présent. Je n'ai plus rien à avouer, et, si de nouvel: sécutions doivent encore m' accabler, je saurai par là que mes ennemis se jouaient de mes sentiments et des vôtres en assurant que ma sincérité me serait profitable. » Vous enverrez cette lettre au roi, poursuivit Antoine de 1 Age, et nous prendrons la fuite pour en attendre l'effet en lieu sûr. Nous reviendrons bientôt plus forts qu'auparavant, car le roi commence a se lasser de la tyrannie du cardinal. A peine serons-nous partis, qu'il saura mauvais gré à son mini8tre de nous avoir poussés a cette extrémité, lorsque tout s'arrangeait a l'amiable. Nous serons rappelés, et cr tour de notre ennemi de trembler devant nous.

M. de Bullion, qui aperçut do la grandi» route Monsieur et son favori se promenant sur la IVrehe-aux- Bretons, devina qu'ils allaient s'enfuir, e! dit plus tard au cardinal qu'il les avait vus faire le manège des hannetons, qui grimpent au sommet des arbres poui prendre leur volée; mais cette plaisanterie ne fit point îir»1 le ministre, qui devina bien l'intention de Pu\

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laurens et le danger d'une troisième rupture. En effet, îe roi murmura contre Richelieu en recevant la lettre de son frère. Sa mauvaise humeur redoubla lorsqu il iippritque Monsieur et Pm laurens s'étaient enfuis de Blois, et il s'écria qu'il ne voulait pins se laisser souffler une colère qu'il n'éprouvait point. Ainsi finil la seconde cabale d'Antoine de 1 Age contre le cardinal de Richelieu. On verra par la dernière comment Puylaurens sut faire entrer dans la conspiration le premier personnage de France et de Navarre, et comment ce personnage, de qui on devait attendre le succès, ruina pourtant l'entreprise.

Antoine de l'Age prenait les choses de haut en lant rentrer en grâce par la seule volonté du roi et malgré l'opposition du cardinal. Cejeu-Ia était dangereux; mais, dansles cabales de cegenre, le péril devient un attrait par la grandeur qu'il donne a I prise. LouisXlll aurait tout de soi te rappelé son 1 : le ministre, substituant l'intérêt de H runes, n'eût fait sentir au roi que cette qu< relie de famille deviendrait le prétexte utile d'un envahissement de la Lorraine, On teignit à la cour de France plus de colère qu'on n'en avait de la fuite de Monsieur, et iipes reçurent l'ordre de marcher sur Nancj . où elles entrèrent sans rencontrer d obstacle.

Gaston d'Orléans et se- anus B'étaienI retirés a Bruxelles. L'infante d'Espagne les] reçut avec plus de

magnificence encore qu'a leur premier voyage. Le princeeot quinze mUletivres par mois pour l'entretien

de sa maison, ce qui était alors une somme considérable. On distribua aux gentilshommes français des chaînes d'or avec des médailles au portrait du roi d'Espagne. Le trésorier de l'infante donna des secours aux officiers nécessiteux. Ces libéralités mirent en joie la petite cour de Monsieur. N'ayant point de présents a faire en retour de cette générosité, les réfugiés payèrent en monnaie de galanterie. Le prince donna l'exemple en se déclarant le serviteur de la fille du comte Colonia. Il n'y eut bientôt pas une fille d'honneur de l'infante qui n'eût un adorateur dans la suite «le Monsieur, et, pour obéir a cette mode, Pnylaorens rendit ses hommages à la beauté de mademoiselle de Chimay. Depuis le premier séjour de Gaston d'Orléans a Bruxelles, les dames espagnoles avaient appris à parler français. Les vers, le phébus,

les Violons, allaient grand train, et il ne pas

de nuit sans une quantité de sérénades.

L'étiquette d'Espagne étant la plus sévère du monde, l'infante ne craignait rien pour ses filles d'honneur. Grâce à la hauteur des murs du palais, 1 amour se

lait a distance, et les soupirants ne causaient avec

leurs belles qu'aux heures de réception devant tant de

témoins que l< - mères pouvaient dormir en t. m;.

ourité. i ne demi- dmi/aine de duels animèrent

galanteries. Hormis le baron de VaUCelaS, qui Bel vendanger par un coup de maladresse, il n'y tut que des égi alignons, et les n\au\ tirent amitié ensemble

après ces différends, dont la moitié furent accomm par Monsieur. L'infante s'amusait de ces folies, «'t. h M. le cardinal eût voulu rabattre un peu de saroideur.

iO PIYLAUHENS.

il aurait pu profiter des succès de la jeunesse française en pays étranger pour faire sa paix avec l'Espagne par l'entremise de Monsieur.

Mademoiselle de Chimay, toute fraîche débutante, avec une grande beauté et un cœur neuf, où les émotions commençaient à remuer comme des oiseaux éclos delà veille, s'essayait doucement à causer y vec Puylaurens. La princesse sa mère, personne de sens et 'd'esprit, demeurait en tiers dans les conversations. Comme elle voyait bien que ces amours n'étaient qu'un badinage, elle ne s'en inquiétait point, et son indulgence reposait sur une amitié dont Puylaurens lui avait trop de reconnaissance pour songer à la tromper. Les violons que le favori de Monsieur envoyait le soir sous les fenêtres jouaient pour sa fille. Sauf trois ou quatre bouquets et autant de rubans que la demoiselle jeta par une jalousie élevée de trente pieds, Puylaurens ne tira d'autre profit de ses promenades nocturnes que du froid sur les épaules et la satisfaction de se dire favorisé par une belle personne; mais il n'en souhaitait pas davantage.

Au milieu des délices de Bruxelles, la discorde trouva le moyen de se glisser parmi les ennemis du cardinal. La reine mère, qui commençait a vieillir, ne se gouvernait plus que par les conseils du père Chanteloup, le plus étrange confesseur qu'ait jamais pris une femme dévote. Ce prêire, perclus de !a goutte, était cependant plein de violence, avec une âme scélérate et une physionomie forcenée. Marie de Médicis et son directeur, dont la haine ne voulait point d'accommodement avec le cardinal, accusèrent Puylaurens de négocier sans leur participation, et ils ne se trompaient pas, car Monsieur entretenait secrètement

PUYLAURKNS. i%

une correspondance avec le roi son frère. Le père Chanteloup envoya en France un estafier a ses gages avec la commission peu chrétienne d'assassiner le cardinal. Cet homme manqua son coup, et l'on sut a la cour de France que Gaston d'Orléans s'était brouillé avec sa mère pour s'être opposé a ce guet-apens. Madame de Phalsbourg, qui ne pardonnait pas a Puylaurens le tour pendable qu'elle lui avait joué, ni les mensonges qu'elle lui avait faits, se joignit au père Chanteloup. Le duc d'Elbeuf l'y accompagna, et le Coigneux, jaloux de l'autorité d'Antoine de l'Age, passa dans le parti de la reine mère.

De leurcôtéjles Espagnols murmuraient. Monsieur, disaient-ils, s'apprêtait, pour prix des libéralités de l'infante, à ne laisser en Flandre que ses vieux habits. Un soir, on tira sur Puylaurens un coup d'espingole qui ne l'atteignit pas, mais dont une personne de sa suite fut blessée. Le marquis d'Aytone, gouverneur de Bruxelles, tout en faisant grand bruit de celte affaire, ne rechercha point l'assassin, qui était payé par le père Chanteloup. La police secrète de M. le cardinal porta ces nouvelles en France, et l'explosion de cette espingole eut un retentissement favorable jusqu'au château de Saint-Germain.

Un jour, Gaston d'Orléans reçut une lettre entièrement écrite de la main du roi.

« Mon frère, écrivait Louis XIII, j'apprends avec effroi qu'il n'y a plus de sûreté pour votre personne chez les étrangers. Kevenez auprès de VOS véritables! amis. Je ferai grâce a vos serviteurs, et je VOUS rends dès a présent la tendresse que je vous dois. Le chevalier d'Elbeine vous portera des conditions aeeepta-

Le même courrier remit a Puylaurens une lettre de M. le cardinal ainsi conçue :

« Le roi ayant oublié ses sujets de mécontentement, vous pouvez pénétrer jusqu'aux genoux de Sa Majesté, à couvert sous l'amitié dont Monsieur vous honore. Je suis aise de vous savoir séparé dune cabale qui ne doit plus espérer de pardon, et je vous félicite d'avoir échappé aux tentatives criminelles de cette cabale contre votre personne. Je vous montrerai peut-être, de façon à vous toucher le cœur en un point sensible, que dans la réconciliation comme dans iimmiiié je ne fais pas les choses a demi. »

Au-dessous de la signature du ministre, mademoiselle de Pont-Château avait écrit ces mots :

» Mon oncle cherche son bâton dec;re d'Espagne et son cachet. Il ne les trouve point, parce que je les ai dans ma poche. Je profite de ce moment pour vous faire savoir que M. le cardinal vient de me prendre par l'oreille en me demandant si je serais bien aise de vous revoir, et si j'aurais pour agréable que vous me fissiez votre cour. Fuyez cet affreux pays où l'on vous tire des coups d espingole. Signez, promettez, jurez aveuglement, si vous ne voulez que je meure d'ennui, d'inquiétude et... Voici M. le cardinal qui m'appelle . je vous dirai plus tard ce dernier mot qu'il ne m'a pas laissé le temps d'écrire. »

Ce n'était pas la crainte des coups d'espingole qui faisait souhaiter à Antoine de l'Age de rentrer en France. L'amour lui soufflait mille raisons plus persuasives que celles de l'ambition. Marguerite de Pont- Chàteau s'ennuyait de cette vertu de tragédie qui tenait son amant à cent lieues d'elle. Puylaurens attendit le projet de traité de M. le cardinal, résolu à

le signer sans discussion. Quels furent son étonnement et sa joie en y découi ranl des conditions plus douces qu'il ne devait raisonnablement l'espérer! Une estafette, qui le réveilla au milieu delà nuit, lui remit un papier sur lequel il trouva ces clauses dictées a M. de Chavigny par le ministre :

Traité secret entre Son Èminence Armand Duplessis,cardinal, dite de Richelieu, et Antoine de l'Age, marquis de Puylaurens, premier chambet ■ tan de Son Altesse Royale Monsieur.

« 1°M. le cardinal, ayant à cœur de témoigner a Puylaurens sa bonne volonté et le plaisir qu'il éprouve de la réconciliation complète et définitive ménagée par ledit Puylaurens entre le roi et Monsieur, lui rend son amitié sans aucune réserve.

» 2° En signe de cette amitié, M. le cardinal promet a Puylaurens de le faire nommer duc et pair du royaume, au premier service qu'il rendra au roi.

» 3° Puylaurens ayant exprimé en diverses rencontres une inclination tendre pour mademoiselle de Pont-Château, la cadette, nièce de Son Èminence, M. le cardinal approuve cepencbanl el permet audil Puylaurens d'en espérer des suites favorables à Bes désirs,

» 4° En retour de ce signalées, Puylaurens

s'engagera, sur sa vie et son honneur, a découvrir au roi, sans qu'on ait besoin de l'y inviter, ce qui pourrait être entrepris contre le >n vue de Sa Majesté et le bien de l'État; enfin, ledit Puylaurens promet de faire tout ce qui sera honnêtement possible pour déterminer Monsieur a laisser rompre son mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine, a moins que le

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roi ne vienne a serelàclier desa sévérité sur cet article. »

Sans tarder d'une minute, Antoine de l'Age écrivit au bas de ce traité son acceptation dans les termes suivants :

« Pénétré de reconnaissance des grâces du roi et des faveurs de M. le cardinal, je demande pardon à Sa Majesté de mes fautes passées. Je m'engage sur ma vie et mon honneur a remplir scrupuleusement les conditions de l'article 4, en insistant sur ces deux mots qui s'y trouvent consignés : c'est au roi luimême que je découvrirai ce qui pourra être médité contre son service, et je tenterai ce qui sera honnêtement possible pour la rupture du mariage de Son Altesse Royale. »

Puylaurens venait, tout palpitant d'aise, d'apposer sa signature, lorsque Monsieur l'envoya chercher. Ce prince, a demi chaussé, bondissait au milieu des ténèbres. Son traité avec le roi n'était pas moins favorable que celui de Puylaurens. On lui rendait sa position à la cour, ses apanage, pensions et gouvernements; on accordait grâce entière à tousses serviteurs, excepté le Coigneux. La seule condition imposée était que Monsieur souffrirait patiemment une consultation de docteurs en Sorbonne sur la validité de son mariage, dont le roi ne promettait de ne poursuivre la nullité que dans les formes accoutumées pour les autres sujets du royaume.

Il ne fallait plus a Gaston d'Orléans qu'un peu de discrétion et de prudence pour se tirer des mains des Espagnols; mais les gens faibles agissent toujours d'une façon imprévue a chaque rencontre. Au lieu de se tenir en repos et d'attendre l'occasion de rentrer

PUYLAUliK.YS. \b

en France, Monsieur voulait aller chez le gouverneur de Bruxelles pour y étudier les dispositions des autorités a son égard. Le bon papier qu'il avait dans sa poche lui donnant une émotion qu'il ne pouvait dissimuler, sa langue ne se contenait plus. Il débuta par faire cent plaisanteries contre le cardinal et le roi. Effrayé de sa propre imprudence, il voulut prendre un ton plus sérieux, et s'avisa de parler d'une nouvelle guerre; il s'engageait, si le roi d Espagne le voulait aider, à pénétrer jusqu'à Paris, à renverser .M. le cardinal et reléguer Louis XIII dans un couvent. Les regards défiants des vieux politiques espagnols le troublant davantage à mesure qu'il s'égarait, la peur le poussait plus avant dans le précipice. Il en vint jusqu'à proposition de signer, séance tenante, un traité avec l'infante. Le marquis d'Aytone saisit aussitôt l'occasion, offrit la plume a Monsieur, et le pria de mettre lui-môme par écrit les clauses de ce traité. Le prince, pris au piège, n'osa point reculer. Il se plaça devant le bureau du gouverneur, et se mil a écrire un projet de traité si violent, que Sa Majesté Catholique n'aurait pu rien souhaiter de mieux. 11 demandait douze mille fantassins et trois mille cavaliers, deux compagnies de maîtres volontaires, la somme d'un demi-million de livres pour le jour de l'entrée en campagne, et promettait en échange des avant,!. auraient causé la ruine de la France, si cette folie n'eût pas été d'une exécution impossible. Puylaurens arriva par hasard chez le marquis d'iytone au moment où Monsieur accordait sans difficulté la renonciation de la couronne de France à ses droits sur une partie du Roussillon, ainsi quà ses prétentions nouvelles sur la Lorraine. Il demeura stupéfait en écou-

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tant ces sottises incohérentes; et le prince, tout honteux d'une faute aussi grossière, regardait son favori avec des yeux égarés.

— Vous venez à propos, dit le gouverneur à Puylaurens; il manque dans ce traité une clause qui vous concerne. Le roi mon maître saura votre passion pour mademoiselle de Chimay, et vous fera de belles conditions pour vous fixer dans ce pays.

Puylaurens demanda la permission de jeter un coup d'oeil sur le projet de traité. A peine l'eut-on remis enlre ses mains, qu'il le déchira sans s'émouvoir.

— Tout ceci, dit-il, n'est pas assez mûrement réfléchi, et surtout ne doit pas être écrit de la main de Monsieur.

Le gouverneur échangea quelques mots en espagnol avec les seigneurs qui l'entouraient, et puis, s adressant à Gaston d'Orléans :

— Votre Altesse, lui dit-il, a reçu de bonnes nouvelles de France, à ce qu'il parait. Je me réjouis de la savoir réconciliée avec le roi son frère.

Monsieur eût voulu, dans ce moment, se jeter tout armé dans un abîme pour y cacher sa confusion. Il allait pi otester de sa bonne foi et se plonger encore dans le mensonge; mais Puylaurens le saisit par le bras et l'emmena malgré lui. Le soir, la police espagnole rôdait autour du palais de Monsieur, et l'ordre était envoyé à la poste de ne donner de chevaux à aucun Français. Trente estafiers payés par leCoigneux,Chanteloup et madame de Phalsbourg, cherchaient Puylaurens, résolus à le poignarder en place publique, partout où ils le rencontreraient. Tel était l'heureux effet des finesses de Gaston d'Orléans.

Une fuite précipitée devenait donc absolument nécessaire, et la faute que Monsieur venait de corn-

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mettre rendait ce parti difficile et périlleux. Le 8 octobre au matin, le prince envoya proposer au gouverneur de chasser le renard avec lui. Le marquis d'Aytone n'osa refuser de laisser sortir les équipages de chasse; mais il répondit qu'il avait affaire à son gouvernement, et qu'il tiendrait compagnie à Puylaurens, tandis que Monsieur serait à la campagne; autant eût valu dire que M. de l'Age demeurerait à Bruxelles pour y servir de caution. Gaston embrassa son favori, persuadé qu'il ne le reverrait jamais, et parti enchanté de montrer ses talons à la capitale des Flandres espagnoles.

Dès neuf heures du matin, le bruit courait déjà de l'évasion des Français. Cependant le capitaine la Pistole vint à la hâte avertir Puylaurens qu'on pouvait tenter de sortir de la ville a la faveur d'une parade militaire. Antoine de l'Age monta à cheval, suivi du capitaine seulement, et traversa de l'air le plus tranquille tout le beau quartier de Bruxelles. Devantl'hôtel de Chimay, il salua les dames, qui étaient sur leur balcon. La princesse lui fit signe de la main de ne point s'arrêter et de s'enfuir bien vite; mademoiselle de Chimay lui jeta un mouchoir garni de dentelles, qu'il ne manqua pas d'attacher à son épaule, selon la mode de ce temps-là.

A la porte de Namur était le régiment de Royal Infant qui faisait des manœuvres. Les Espagnols remarquèrent parmi les curieux deux personnes à cheval qui, a la faveur des mouvements do troupes, passaient devant le front dessoldats. Un officier reconnut M. de l'Age et s'écria :

— Voilà Puylaurens qui s'échappe!

Il n'y avait plus à hésiter : Puylaurens et la Pistole

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tournèrent par un sentier de traverse et s'enfuirent au galop. Deux gendarmesdu Royal-Infant cherchèrent à couper le chemin en courant a travers une prairie. Comme le premier de ces gendarmes s'apprêtait à sauter un fossé, Puylaurens lui lâcha un coup de pistolet dans le visage. Le second gendarme, voyant son compagnon tomber le nez en terre, s'arrêta au bord du fossé. Les fugitifs gagnèrent sans autre accident la route de France, et, après une course de cinq minutes a franc étrier, le capitaine la Pistole, hors de danger, arrêta son cheval barbe pour regarder de loin les clochers de Bruxelles en s'écriant :

— Hospitalité espagnole, ratafia de Hollande, et vous, blondes servantes des aimables cabarets de Flandre, salut, recevez mes tendres adieux!

A partir de ce moment, le destin d'Antoine de l'Age sélève, et je n'aurais pas entrepris d'écrire son histoire, sans les événements qu il me reste à raconter.

Le 24 octobre, Monsieur fut reçu à Saint-Germain par le roi, qui l'accueillit d'un air glacial et ennuyé en lui disant des paroles qui, dans une autre bouche que,la sienne, auraient paru assez tendres. Puylaurens était à Ruel, où l'on attendait Monsieur pour l'heure du dîner. Le prince s'y rendit avec douze de ses gentilshommes, que le ministre avait invités. Quelle journée pour notre héros! D'abord M. le cardinal l'embrasse cordialement e! le mène promener dans son jardin. Les grande,-

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eaux jouent, des tables de rafraîchissements sont dressées sous les grottes, et la symphonie se fait entendre. Avant de passer dans la salle a manger, H. le cardinal dit à Puylaurens avec un sourire amical :

— Vous comptez vos brebis, comme Polyphonie, et vous voyez qu il vous en manque. Je vais faire appeler mes nièces.

Trois jeunes filles, conduites par leurs gouvernantes, s'avancent en rougissant.

— Monsieur, dit le ministre au frère du roi, voici trois minois pour qui je réclame vos bontés. La plus Agée de ces enfants, mademoiselle du Plessis-Chivray, n'a pas encore vingt-deux ans. C'est une personne de grande sagesse, comme on le voit à cette bouche en cœur, aces yeux doux et à ces appas philosophes. M. le comte de Guiche veut lui enseigner quelque chose comme l'art d'aimer, ei paraît être un assez bon docteur, puisqu'elle l'écoute patiemment. .Mademoiselle Marie de Pont-Château, l'aînée des deux autres, est une dévote qui a voulu rester au couvent jusqu'à celte heure pour y manger des confitures et apprendre la musique. Son austérité se remarque a ce goût exquis quelle met dans ses ajustements. M . de la Valette, qui l'aime depuis longtemps, lui enseigne un catéchisme de sou invention. Quant à la dernière, c'est ma favorite. Avec ses dix- neuf ans, cet œil fripon, ce corsa-e de guêpe, ces cheveux blonds et cette mine espiègle elle en sait plus long que moi. Je n'oserais me jouer à vouloir une chose qui ne lui convint pas, et. ne mavi serais point de lui choisir un mari. Qu'elle s'arrange à sa guise. Si Puylaurens veut bien la mener à table et s'asseoir auprès d'elle, je le prie de lui donner quelques avis sur le choix d'un époux, car je le crois d'ex

cellent conseil en ces matières. Maintenant, allons dîner. Votre Altesse aime le bon vin, je lui offrirai le meilleur de ma cave.

Le luxe est fort grand dans la maison du cardinal-duc . La table est servie avec une magnificence royale, et les maîtres d'hôtel, tout galonnés d'or, le bâton a la main et l'épée au côté, marchent devant les viandes, comme chez les princes du sang. Monsieur se récrie de la richesse des surtouts et de la vaisselle.

— Je ne suis, dit-il, qu'un pauvre diable auprès de Votre Éminence, et, quand je m'en retournerai dans mon village, on m'appellera un menteur, si je raconte ces merveilles à mon curé.

Deux coups de vin dans la tête du père Joseph ont disposé le saint homme a la contrition. Il demande capucinalement pardon à Son Altesse d'avoir entretenu le cardinal dans son obstination a ne rien céder, et voudrait que le dîner fût achevé pour baiser les mains d'un prince qu'il a toujours chéri. Monsieur raille !e bon père avec ménagement sur cette tendresse qui vient de se retrouver soudain au fond d'une bouteille. Pendant ce temps-là, Antoine de l'Age cause tout bas avec sa voisine, et, comme il s'attendrit par excès de bonheur, la jeune fille lui demande malignement s'il a bu au même flacon que le père Joseph. Puylaurens s'aperçoit que la beauté de mademoiselle Marguerite s'est épanouie comme une fleur. Il admire avec ravissement les plus fraîches joues du monde, des lèvres de carmin et des bras d'ivoire.

— Ce sont, dit la jeune fille sérieusement, des objets politiques, puisque je suis l'article troisième de votre traité de paix; il faut les considérer avec respect. Cet article troisième a mis pour vous sa plus

PUYLAURENS. gf

belle parure. Le trouvez-vous coiffé à votre goût?

— Il est charmant, je ne vis jamais de beauté si parfaite.

— Oh! mon oncle l'a rédigé avec soin. Cette troisième clause est son chef-d'œuvre. Ne vous dissimulez pas que le quatrième article nous donnera du souci. M. le cardinal se prépare à vous tourmenter un peu. Cette fois, nous abandonnerons les sentiments héroïques pour faire parade de notre complaisance. Vous feindrez d'engager Monsieur à rompre son mariage; le vôtre s'en trouvera mieux. Le chemin par Bruxelles est trop long pour arriver jusqu'à moi; ne le prenez plus. Si mon oncle devient trop exigeant, l'article troisième est là, qui veillera sur vous. 11 sait le moyen d'apprivoiser les prélats. Les rubans roses que vous voyez sur son épaule vous sont destinés.

— - Il me semble, dit M. le cardinal, que les enfants ségayent.

— Laissez, laissez, répond la jeune fille; nous discutons sur les conditions d'un traité politique.

— Le soir, les comédiens du Marais viennent représenter une des plus jolies pièces de Colktet dans laquelle le poëte Chapelain a mis une tirade admirable en l'honneur du frère du roi. Monsieur fait appeler l'auteur de ce morceau. On lui présente un pauvre homme avec des habils râpés, une perruque mal peignée, une fraise décousue et des bas noirs devenus roux par les intempéries des saisons; mais sous cette enveloppe malpropre, est le génie du grand Chapelain el Monsieur tire de son doigt un diamant qu'il offre au favori d'Apollon.

Les rebelles réconciliés sont attendus au Louvre le lendemain, car la reine veut aussi donner une fête à.

22 PUYLAURLNS.

son beau-frère. La foule se presse autour du carrosse de Monsieur dans les rues de Paris. Le peuple regarde avec curiosité ce prince qu'il a vu cent fois, mais dont la gloire a grandi pendant ses malheurs. Combien il faut que Monsieur ait de courage et de force de caractère pour résister si longtemps à la tyrannie d'un ministre inflexible! C'est un héros qui ne souffrira plus qu'on le moleste, et M. le cardinal va rabattre de son despotisme.

Au dîner de la reine, on place Puylaurens auprès de madame de Chevreuse, qui le félicite de son bonheur et de ses succès avec une grâce, une liberté d'esprit et un dégagement parfait de toute arrière-pensée. Les nièces du ministre arrivent au Louvre pour l'heure des violons. Les fiancés ouvrent le ballet, et Puylaurens mène danser mademoiselle de Pont-Château. A la fin du menuet, les trois jeunes filles détachent leurs rubans et les offrent a leurs galants. Puylaurens se pare des couleurs de sa maîtresse, et il lui est interdit de quitter le rose jusqu'à son mariage. La reine s'amuse de cette cérémonie. Elle sourit au minois espiègle et naïf de l'aimable Marguerite, et, à la fin du bal, Sa Majesté distribue aux trois jeunes filles des agrafes et des bracelets de diamants.

Monsieur a repris son logement au palais du Luxembourg. Puylaurens, en rentrant dans la chambre qu'il a jadis habitée, y retrouve les souvenirs du temps de son début a la cour. 11 s'apprête à se mettre au lit lorsqu'on gratte à la porte, et il voit paraître la figure jaune de Lopez.

— Seigneur, dit TAbencerrage, un petit mot seulement de la part de Son Éminence : on vous a régalé, hébergé, caressé depuis deux jours sans interruption.

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Vous courtisez a loisir une jolie fille que vous aimez et dont la main vous est promise. A ces signes évidents vous reconnaissez que M. le cardinal vous rend l'affection d'un ami. En retour de ces bontés, il attend do vous un service. Demain commence l'attaque au sujet du divorce de Monsieur; Son Éminence compte sur votre appui. Si l'affaire réussit, vous êtes époux heureux, et, de plus, duc et pair avant huit jours. Quelle réponse porterai-je à M. le cardinal?

— Tu lui diras que je vais faire ce qui sera honnêtement possible pour le satisfaire.

— Recevez mescompliments, M. le duc, la semaine qui vient, vous aurez le fauteuil à dos au parlement. Je vous souhaite une bonne nuit.

— Attends un peu, voilà trois ans que je te dois cent écus...

— Ne parlons point de cela, M. le duc. Je vous ai promis de les venir chercher la veille de votre arrestation; mais si vous êtes complaisant à M. le cardinal, je vous demanderai mes cent écus le jour où votre fortune touchera si haut que vous serez en un lieu inexpugnable.

Lopez s'évade et laisse Puylaurens dans le trouble et l'inquiétude, comme s'il était possible de prévoir ce que l'avenir renferme.

Si Catilina eut empaillé des oiseaux, ou formé des musées de statues, on peut croire qu'il eût donné moins

de peine au sénat romain, et qu'il eût épargné a Cicéron de grands frais d'éloquence. Monsieur et son favori devisaient innocemment, dans le cabinet des médailles, sur la figure de l'empereur Constantin, lorsqu'on annonça l'arrivée des sept docteurs envoyés par le cardinal pour démontrer au prince la nullité de son mariage. Monsieur, un petit balai a la main, secouait la poussière de sa collection. Il fit ouvrir la porte, et les savants a mines orthodoxes exécutèrent leur entrée solennelle comme des médecins en consultation. En tête du cortège était le capuchon politique du père Joseph, puis l'habit noir de M. de Boutillier, puis les visages dévols et argumentaleurs d^s pères Gondrin de l'Oratoire, Maillard, jésuite, Rabardeau, professeur en théologie, Lescot et Isambert, docteurs en Sorbonne.

On apporte des sièges, et ces graves discoureurs forment un arc de cercle menaçant, tendu par les cordes de la logique et du droit écrit. Monsieur, toujours enclin à prendre le côté bouffon des choses, s'assied sur une table, et, se tâtant l'abdomen comme un patient :

— Vous venez à propos, dit-il, car je sens ici des douleurs sourdes, tt les secours de la science vont mètre nécessaires. Avez-vous au moins des apothicaires à votre suite?

— C'est à l'esprit de Votre Altesse, répond le père Joseph, d'un air confit, que nous allons appliquer de petits remèdes qui le mettront en repos et le soulageront des péchés qui le gênent.

La séance est ouverte : le révérend capucin se jette ■l.ins les ronsidérationsde haute volée sur les mariages des princes en général, et celui de Monsieur en parti-

culier. Selon lui, la sûreté de l'État est compromise, l'Europe en danger, la chrétienté entière succombe, si le mariage n'est rompu a l'instant. La cour de Home en comprendra la nécessité; le saint-père ne peut refuser une bulle d'urgence.

M. de Boulillier prend la parole. A son compte, le frère du roi ne saurait contracter une union légitime et valable sans le consentement et l'approbation de Sa Majesté, surtout lorsqu'il n'existe point de dauphin, et que le susdit frère est l'héritier du trône. Dans ce eas, Monsieur se trouve revêtu des droits du dauphin luimême, et par conséquent soumis à la môme surveillance, assujetti aux mêmes devoirs et à la même obéissance. Le roi conserve sur lui 1 autorité d'un père. Or, Monsieur ayant manqué à ce chef de la famille et contracté des engagements que la tutelle ne lui permettait point d'accepter, ces engagements sont nuls de droil.

A la suite s'ouvre une admirable dissertation en quatre points avec exorde, proposition, confirmation, preuve et péroraison, d'où il résulte que le mariage de Monsieur est mariage encombré, puisque la dot de la princesse n'est point clairement établie, ou qu'elle a été dissipée dans les dépenses de la guerre. Le mariage mérite encore le titre accablant de présumé, frappédu blâme d'Honorius III, jusqu'au moment de la seconde célébration, et par conséquent entaché de concubinage aux yeux de l'Église durant l'espace d'une année. Il est encore mariage à la Gomine, c'est-à-dire sans bénédiction nuptiale authentique, jusqu'à ladite seconde célébration; mais cette seconde célébration a été incomplète, puisqu'il n'y a point eu publication de bans : elle ne saurait donc en faire un mariage réhabilité. Bien plus, ce mariage, accablé déjà par tant

26 PL'YLAURK.N?.

d'épithètes, ne mérite pas même un nom, et n'a jamais existé, puisque Monsieur était, à cette époque, criminel de lèse-majesté, selon édit du roi vérifié au parlement. Son Altesse pourrait dès demain contracter une autre alliance si elle n'avait pas commis l'imprudence d'écrire au pape pour lui déclarer faussement ce mariage non existant. Il suffira donc que le prince approuve d'un mot de sa main la lettre que le roi et II. le cardinal enverront in curiâ, pour que le saint-père se prête volontiers a briser ces prétendus liens qui ue sont pas sérieusement formés. On dira par cette lettre que Son Altesse, étant aujourd'hui dans sa famille et son pays, parle, pense et raisonne librement, tandis qu'elle n'avait point sa liberté en pays étranger, au milieu des ennemis du roi, et dans l'état de rébellion, contumace et lèse-majesté, dont elie est à présent purgée par actes de grâce en bonne forme; et par ainsi ce mariage encombré, à la Gomine, etc., deviendra immédiatement mariage nul, politiquement, civilement et canoniquement.

— Messieurs, répondit Gaston, je viens d'entendre de si belles choses, que je ne saurais rétorquer tant d'arguments, d'exemples et de démonstrations à la fois. Je réfléchirai sur ces importantes matières. Je me tâterai pour voir si cette purgation que je dois aux actes de grâce du roi n'a point suffi a soulager ma conscience, et si je trouve cette conscience encombrée, comme mon mariage, il faudra bien avaler les drogues que vous me proposez. C'est à quoi je vais songer avec mon conseiller Puylaurens, qui me servira de garde-malade en attendant l'opération.

Les sept docteurs, enchantés de cette bonne parole, rompent l'arc de cercle, se lèvent, saluent le prince

et défilent en procession, s'imaginant déjà porter au cimetière les sentiments et l'amour d'un époux, ensevelis dans son contrat comme dans un linceul. Monsieur ne voulait pas même donner de réponse à cette consultation, qu'il traitait de mascarade; mais Puylaurens le détermina à prendre la chose au sérieux pour contenter le cardinal. Il fut convenu que Monsieur irait respectueusement supplier le roi de ne point exiger son adhésion a une supplique en cour de Rome, qui serait de nature a le déshonorer gratuitement, et qui d'ailleurs était contraire au cri de sa conscience. Puylaurens se chargea déporter la réponse du prince au cardinal. Monsieur et son favori partirent ensemble pour Saint-Germain. Arrivés à Ruel, Gaston poursuivit sa route, tandis que Puylaurens entrait chez le ministre. On ouvrit les portes toutes grandes. M. le cardinal accueillit son futur neveu avec un sourire et lui prit familièrement le bras pour le conduire sur une terrasse.

— Votre Éminence, dit Puylaurens, n'espère pas que je lui apporte des soumissions aveugles de la part de Monsienr. Voici d'abord la réponse officielle que je dois prononcer textuellement : « Malgré tout son désir de complaire au roi son frère, Monsieur, en examinant avec scrupule sa conscience, se regarde comme bien et dûment lié à la princesse Marguerite de Lorraine et la considère comme son épouse légitime, jusqu'à ce que son mariage soit déclaré nul par un jugement régulier et canonique.

— Cela n'est point mal, dit le ministre. Voyonsmaintenant ce que nous pouvons attendre de l'influence du favori.

— Je m'engage d'abord à empocher que Monsieur

2> PYOLA.UUE.NS.

n'agisse en opposition aux demandes du roi au saintsiége. Il vous laissera faire et s'occupera de ses médailles ou de ses plaisirs.

— Fort bien, reprit le cardinal. Il faudra, dans peu de jours, l'amener à écrire quelque petite apostille sur nos dépêches.

— Je ne puis répondre qu'il y consente, mais j'ai obtenu de lui un point important, c'est de traiter l'affaire sérieusement et d'en parler au roi avec respect; car Monsieur allait se moquer des consultations et tourner la chose en dérision, si je l'eusse laissé faire.

— Vous nous rendez un grand service, mon ami, s'écria le cardinal. Comme le capuchon de Joseph et les bavardages des docteurs prêtent au ridicule, nous étions perdus, si Monsieur eût employé cette arme terrible auprès du roi. Je tremble encore qu'il n'aille faire le bouffon.

Ce que M. le cardinal craignait venait d'arriver. Monsieur, oubliant les recommandations de Puylaurens, était entré chez son frère en se tenant l'estomac à deux mains.

— Ah! sire, avait-il dit, ayez pitié d'un pauvre malade à qui vos docteurs ont administré sept potions noires, toutes plus épaisses et plus amères les unes que les autres. Je sens là, sur le côté droit, la médecine du mariage encombré qui travaille mes entrailles, de cet autre côté, le mariage à la Gomine me fait souffrir mort et passion Ouf! secourez-moi. De l'eau, des sels, par charité! où je m'en vais rendre l'âme par encombrement et suffocation.

Le roi éclata de rire des grimaces du malade, et Monsieur, encouragé par le succès, commença la représentation fidèle de la scène entière. Il exécuta l'en-

trée solennelle des docteurs, imita la voix nasillarde du père Joseph, le bégayement de l'un, le fausset de l'autre, le faux-bourdon d'un troisième, mêlant ensemble les grands mots, les termes de théologie, de droit et d'histoire, de manière à en former un amalgame si incohérent que le roi s'en tenait les flancs de plaisir. Enfin, au moment de la péroraison, le prince, s'adressant au roi lui-même, s écria :

— Vous voyez donc bien que vous n'êtes point marié, et, si vous persistez à vous croire affligé de la maladie du conjungo, nous vous administrerons ces potions à forte dose, tant et si bien que vous en crèverez, et alors on verra si vous serez encore le mari de dame Marguerite. Nous démarierons vous, vos parents, vos amis et toute votre cour, si vous murmurez; et que le roi y prenne garde, car nous sommes capables de lui administrer une cuillerée de notre médecine dans son potage, et alors adieu son alliance avec la maison d'Espagne! Madame la reine devient demoiselle et vierge par autorité de la science politique, théologique et médicale.

Louis XIII passait sa vie dans une mélancolie silencieuse, dont les accès devenaient tous les jours plus longs : ni la musique, ni les ballets, ni les farces italiennes ne le déridaient, et cependant il eût donné un million a qui aurait réussi à le divertir un instant. Qu'on juge s'il sut bon gré à son frère de l'avoir amusé! La nouvelle de cette scène fut un coup de foudre à Ruel. Le ministre accourut, muni de ses airs les plus graves et les plus sévères; mais le roi riait en imitant luimême les mines du père Joseph et de Boutillier.

— Tenez, M. le cardinal, dit-il, je suis désarmé. Quelle grâce aurais-je à vouloir faire le méchant après

avoir applaudi la comédie de mon frère? Laissons cela et n'y pensons plus. C'est chose jugée. Monsieur a gagné son procès à la manière de Gros-Guillaume.

— On ne gagne pasainsi des procès de cette importance, répondit le cardinal.

— Eh bien! reprit le roi, jugez donc la chose vousmême Je vous en laisse le soin et vous donne mes pouvoirs. Faites en sorte que je n'aie plus besoin de m'en mêler.

— Je me charge de tout; Votre Majesté n'aura plus qu'a mettre sa signature sur un écrit.

En retournant a Paris, Puylaurens gronda Monsieur au sujet de sa bouffonnerie, mais le prince répondit que cette scène de tréteaux l'avait élevé de cent coudées.

Le lendemain, le père Joseph arriva au Luxembourg de si grand matin, qu'il trouva Puylaurens au lit.

— Mon cher fils, lui dit-il, M. le cardinal et moi nous avons passé la nuit à écrire. Voici le résultat de nos travaux; c'est une supplique de six pages adressée au pape et qui fera voir a Monsieur si les consultations des docteurs sont des pantalonnades. La signature du roi et celle du ministre y sont apposées. Le succès dépend de vous à présent. Obtenez de Monsieur qu'il approuve ce mémoire par trois lignes de sa main, et, dans deux mois, son mariage est rompu.

— Vous me supposez, répondit Puylaurens, une autorité que je n'ai point. Si je pouvais changer d'un jour à l'autre ses sentiments du blanc au noir, Monsieur ne serait plus qu'un automate sans volonté, ou un enfant. à confier à des gouvernantes.

— Aussi, reprit le capucin, nous regardons l'affaire

comme difficile, et c'est pourquoi nous avons recours à vous. Mettez-y le temps. Usez de patience et de ruse. Je vous laisse le mémoire, et vous saisirez le moment propice.

— Je ne vous dissimule pas que je n'espère point réussir.

— 11 le faut pourtant. Vous savez que M. le cardinal tient fort a ses idées. Votre fortune, votre mariage, votre duché-pairie, tout dépend de celte entreprise.

— Mais enfin, si je ne réussis point?

— Le cardinal vous en saura mauvais gré. Adieu fortune, mariage et duché!

— Vous avouerez que cela est injuste et cruel.

— Prenez les gens comme ils sont. Service pour service, c'est la devise de M. le cardinal. Adieu, mon enfant; appliquez-vous à cette négociation; vous touchez au moment solennel où votre étoile doit briller ou disparaître.

Le capucin laissa Puylaurens fort troublé de ces menaces doucereuses. Le mémoire était de la dernière ^rigueur. A moins de réduire Monsieur au rôle d'un lâche, on ne pouvait espérer de lui faire approuver cet écrit. La perplexité du pauvre Puylaurens fut horrible. 11 n'est pas besoin de redire quels intérêts Pengageaienl \> seconder les vues du ministre.

Monsieur, mauvais gardien de son honneur, l'avait confié depuis si longtemps îi soi) favori, qu'on pouvait abuser de ce dépôt sacré A force de malice et d'importunités, on aurait pu arracher sa signature, sauf à perdre plus lard sa confiance et son amitié, quand la honte et le regret lui seraient venus; mais, en agissant ainsi, Puylaurens aurait posé sa fortune sur une base

o2 PUYLAURKKS.

infâme, et son âme se révoltait a celte pensée; i! rougissait en face de lui-même, et finalement, lorsque sou parti fut pris de renoncera cette manœuvre coupable, ses espérances s'envolant une a une, il se mit à pleurer comme un enfant.

Cependant Louis XIII, qui avait pris goût aux plaisanteries de son frère, l'envoya chercher par un écuyer de la petite écurie. Monsieur partit pour Saint-Germain, résolu à se servir amplement de cette arme nouvelle. Le mémoire du cardinal, que Puylaurens lui remit au moment où il montait en carrosse, changea ses dispositions. Le roi s'attendait à des badinages, et, lorsqu'il vit son frère sombre et irrité, cette déception fit tourner sa mauvaise humeur contre le cardinal.

— Xe vous inquiétez point des violences de ce fâcheux, dit-il à Monsieur. Je ne souffrirai plus qu'il nous sépare. Jetez ce mémoire sur ma table; j'aurai soin de l'y oublier. Causons librement en bons frères.

Dans cet instant, la porte s'ouvrit, et M. le cardinal entra. Le roi parut ému; ses joues maigres se colorèrent d'une imperceptible couche de vermillon. 11 baissa les veux devant le regard scrutateur de son ministre. Si le cardinal eût sondé prudemment le terrain, il aurait pu remporter une victoire subite, et , en présence de ces deux caractères faibles, il dépendait de lui que Monsieur passât sous les fourches caudines, mais il se laissa emporter par un mouvement de dépit.

— J'arrive mal a propos, dit-il, et je dérange sans doute Monsieur, lorsqu'il me rendait de bons offices auprès de Votre Majesté.

L'embarras du roi devint aussitôt de la colère:

— Monsieur se plaint de vous avec raison; je voulais l'entretenir paiement, comme hier, et, grâce à

PIÎYLAURENS. 33

vous, sa gaieté s'est envolée. Faites qu'en venant me voir, il n'apporte pas ici cette noire tristesse; c'est assez de la mienne. Gardez ce gros portefeuille que vous avez sous le bras. Je ne travaillerai point ce niatin.

— Je laisse donc Votre Majesté à ses gais entretiens, répondit le ministre d'un ton piqué. J'attendrai dans l'appartement de Boutillier qu'd plaise au roi de me recevoir.

— Allez chez Boutillier, dit le roi d'un ton bourru. Après le départ du cardinal, Gaston d'Orléans fit

tous ses efforts pour amuser son frère, et, comme il réussit a le faire sourire deux ou trois fois à grands frais d'esprit, le roi s'écria :

— Qu'il est bon de causer, tandis que M. le cardinal est chez Boutillier!

Au bout d'une heure, on envoya enfin dire au ministre qu'il pouvait venir travailler; mais le capitaine des gardes revint seul, et annonça que M. le cardinal était parti pour Ruel.

— Fort bien, dit-il en se frottant les mains; il me boude. Vous verrez qu'il aura demain une attaque de goutte. Je connais ces manèges de coquette. Il croit me faire peur, mais il serait bien étonné s il savait que je prends sa bouderie comme une récréation.

M. de Servien, qui arriva au château, vint dire qu'en passant a Ruel, il avait appris du père Joseph que M. le cardinal s'était mis au lit avec la goutte et un accès da fièvre.

— Bon cela! s'écria le roi, notre récréation durera huit jours. Il faut en profiter. Monsieur mon frère, revenez me voir demain de grand matin, et amenez avec vous Puylaurens. Il n'aime point M. le cardinal; nous

nous régalerons tous à médire de lui. Je vous mènerai a la chasse dans les bois de Versailles pour avoir plus de liberté. Ne dites mot de ceci à personne.

Le lendemain fut un jour mémorable dans les annales des courtisans. On remarqua au lever du roi un certain mystère, un trouble dans l'étiquette, qui bouleversa les plus fortes cervelles. Hormis H. de Saint- Simon, personne n'avait reçu d'instructions, et le roi s'était mis au lit en feignant d'oublier de donner ses ordres. Étant déjà couché, Louis XIII avait fait appeler le fauconnier, et lui avait commandé de partir pendant la nuit pour Versailles avec ses tiercelets, sans parler de ce projet de chasse. Chose inouïe, le coureur du vin , chargé des provisions de bouche, n'avait point reçu d'avertissement. Quand Monsieur arriva de Taris avec Puylaurens, le roi, qui s'était habillé et chaussé dans les petits appartements, après avoir mis en présence de la cour ses habits ordinaires, descendit avec Saint-Simon, au grand dépit de messieurs les porte-manteaux, qui devaient Taccompagnerjusquau carrosse. On avait attelé les chevaux sur un avis secret du valet de chambre de Myert. M. de Saint-Simon aurait dû porter sur un coussin le couteau de chasse et les éperons, en sa qualité de grand écuyer; cependant, par un scandale incroyable, ces éperons et ce couteau se trouvaient déjà attachés aux talons et au côté du roi. On ne sait comment un pareil désordre

avait pu s'introduire dans le service. Monsieur luimême, tout prévenu qu'il était, demeura stupéfait en voyant son frère sur le perron lui faire signe de rester dans son carrosse, et monter en voiture accompagné de Saint-Simon seulement. Aux fenêtres du château paraissaient des visages décomposés par l'étonnement et l'indignation. Monsieur était à un quart de lieue de Saint-Germain, suivant à toutes brides l'équipage du roi, quand le coureur du vin, averti par de Myert, faillit s'évanouir en apprenant ce brusque départ. Le malheureux assemblait à la hâte les objets prescrits par son bréviaire: les huit pains, les biscuits, les conserves, le fruit, les quatre pâtés de viande, les serviettes et les flacons de vin. Il pleurait et soupirait en mettant tout cela dans le baudrier de drap rouge. Le coureur du gobelet perdait la tête en préparant l'argenterie, les couteaux, les verres et les plats de vermeil. Au lieu de poser son bagage sur la petite châsse, il partit avec un chariot à six chevaux en tremblant d'arriver trop tard pour la collation en plein air.

Le roi était dans les bois de Versailles depuis une heure, et on avait déjà pris, avec les tiercelets, une douzaine de pies et de corneilles, quand les officiers et leur chariot parvinrent au rendez- vous de chasse. L'émotion de ces pauvres gens mit le roi en belle humeur. On servit la collation sur un petit pré. Les convives étaient au nombre de quatre, et il se trouva qu'on avait apporté des provisions pour quinze personnes. Monsieur présenta la serviette à son frère, et ce fut un valet qui goûta les vins, l'échanson chargé de Yessai étant demeuré à Saint-Germain. Au dessert, le roi fit un geste de la main, en disant aux officiers de la bouche :

36 PUTLATREN?.

— Messieurs, vous pouvez aller.

On comprit alors pourquoi tout ce désordre, et les gens se retirèrent au loin sous un arbre pour se livrer aux conjectures.

— Que de peine il faut se donner, s'écria le roi, si Ton veut dire quatre motsjen liberté! Depuis que j'ai à parler en confidence à mon frère, je m'aperçois dfi mon esclavage. Il y a tant de monde autour de moi, tant d'huissiers ou de gardes derrière les portes, que dans toute ma maison je n'ai pas un endroit pour confier un secret avtc sûreté. Cette fois, à moins que les corneilles ne nous écoutent, je crois avoir trouvé le lieu qui nous convient. Savez-vous, monsieur, qu'il est fort divertissant de conspirer? Je goûte aujourdhui un plaisir dont vous avez bien souvent joui, vous et Puylaurens. J'ai voulu vous consulter tous deux sur un parti extrême devant lequel j'hésiteencore. M. lecardinal se donne les airs de me mettre au défi, en restant a Ruel. Il semble qu'on ne puisse vivre sans lui. Je n'aime point ces façons de maire du palais, et je lui prouverai, s'il continue ce jeu, que je ne suis pas un roi fainéant. Écoutez bien, mon frère : lors de l'affaire de la succession de Mautoue, mon cousin et allié le duc deXevers me fit demander mon appui pour soutenir ses droits. J'assemblai le conseil. MM. deSchomberg et de Chàtillon étaient de braves capitaines, qui ne reculaient pas devant une guerre sérieuse; cependant tout le monde, dans ce conseil, me détourna d'entivprendre une dépense fort coûteuse et une guerre difficile au delà des monts pour un État aussi petit et un allié d'aussi peu d'importaneeque le duché de Mantoue et M. de Nevers. Une seule personne osa me déclarer que l'honneur de ma couronne m'obligeait à

tout sacrifier plutôt que d'abandonner un allié fidèle et un prince injustement dépouillé. M. le cardinal est cet homme de cœur qui prit les véritables intérêts de ma gloire. Peusez-vous qu'on puisse se défaire d'un ministre aussi courageux?

— S'il n'y avait besoin que de courage, répondit Monsieur, c'est une vertu conmune en France. L'habileté de M. le cardinal sera difficile a remplacer.

-—Vous voyez pourtant que sans lui j'aurais manqué de courage et de fermeté.

— Sire, demanda Puylaurens, M. le comte de Soissons était-il de votre conseil?

— Non, répondit le roi. M. le comte boudait contre le cardinal et se tenait dans son gouvernement.

— Il vous aurait conseillé la guerre; et MM. de Guise et de Bouillon étaient-ils de ce conseil?

— Pas davantage : le premier se cachait en Provence, l'autre a Sedan.

— Et M. de Montmorency?

— M. le cardinal l'avait envoyé à l'armée.

— Votre Majesté remarquera que le ministre a soin d'éloigner les hommes de cœur, aussi avides que lui de gloire et d éloges. Le duc de Montmorency, avec sa tête chaude, vous aurait engagé à la guerre; MM. de Bouillon et de Guise vous auraient donné le même conseil, en ternies plus modérés. M. le cardinal ne voulait point jouer seulement le rôle du sage qui dirige et refroidit les gens passionnés; il s'est arrangé pour être a la fois le conseiller courageux et le modérateur; mais écartez ce jaloux, et Votre Majesté verra la force, la fermeté, la prudence des gens que ce prélat sait tenir à dislance du trône. Un ministre tout-puissant aura toujours cet inconvénient d'attirer à lui les petits

POYI.AOREÎIS. T, II. 3

33 PlYLAURENS.

et les faibles pour en faire des instruments, et de briser ou d'éloigner tous ceux qui ne veulent pas s'abaisser devant lui, et qui pourraient rendre par eux-mêmes des services dont la gloire et le profit ne lui reviendraient pas.

— Tu penses donc, reprit le roi, que si nous le laissons à Ruel, nons trouverons, pour le remplacer, des gens de mérite qu'il étouffe sous sa puissance?

— N'en doutez pas, sire,

— Eh bien! gardez-moi le secret; je vais réfléchir à tout ceci.

Saint-Simon alla chercher messieurs de la bouche et du gobelet. Le service et l'étiquette se remirent peu à peu de leurs malheurs, et au retour à Saint-Germain Tordre s'était rétabli dans la maison.

Quand M. le cardinal avait la goutte, il dictait, du fond de sa retraite, des ordonnances a Boutillier. Tout à coup les travaux cessèrent. On ne vit plus le père Joseph; aucun écrit ne sortit de Ruel; aucun serviteur de l'Éminenlissime ne parut au Louvre ni au château. Les flalteurs du cardinal trouvèrent les portes closes. Bois-Robert et Bautru eux-mêmes, ces indispensables témoins de la toilette de leur maître, ne furent plus introduits. On ne savait rien ni de la santé, ni des projets, ni des résolutions de Son Éminence; une terreur morne régnait sur les visages de tout son domestique. Ses amis se cachaient, et le bruit des cascades d'eau vive troublait seul le silence de sa maison de campagne.

Un matin, en allant au jeu de paume, Puylaurens rencontra Lopez au coin d'une rue. Le More baissait la tête et voulait passer sans être aperçu.

— Tu ne m'échapperas pas, lui dit Puylaurens. Ré-

Pl'YLAURENS. 39

ponds-moi : d'où vient cette étrange immobilité de M. le cardinal?

— Que sais-je, monsieur? peut-être est-il fort malade. Je ne le vois pas plus que le autres.

— C'est impossible. Tes petites confidences ne sont pas interrompues dans ces moments de bouderie.

— Quand Son Éminence a de l'ennui ou du chagrin, elle n'écoute plus avec goût mes historiettes. M. le marquis, ce serait plutôt mon tour de vous demander des nouvelles. Dit-on au château qui sera premier ministre? Aurez-vous !'un des titres de M. le cardinal? l'amirauté générale de France, par exemple? On ne peut pas vous donner moins.

— Tu me railles, coquin; mais, au moins, lu ne me demandes point mes cent écus, et je n'ai rien a craindre, à ce qu'il paraît.

— Vous êtes plus fort que nous; le roi lient conseil avec vous en plein vent sur l'herbe de Versailles. Nous abaissons le pavillon devant votre crédit. Préparez-vous a voir M. le cardinal aussi noble, aussi éclatant dans sa disgrâce que durant son pouvoir... Et la petite Marguerite, vous ne l'aimez donc plus? Elle sera sacrifiée comme son pauvre oncle.

— Ah! Lopez, que dis-lu la? je l'aime plus que jamais. Que n'ai-jc assez de puissance pour en faire une princesse! Que ne suis-je assez redoutable pour capituler avec le ministre! Je rendrais à H. le cardinal la faveur du roi en lui demandant la main de sa nièce; mais, s'il vient, a tomber, dis-lui que jamais je n'abandonnerai ma maîtresse. Dis aussi à cette aimable fille qu'au fond c'est pour elle seule que j'expose ma vie; c'est a elle s^ule que je pense, el je prouverai que la vengeance n'a pas été mon guide.

— La petite 6aura cela, répondit Lopez. Adieu, M. le marquis. J'ai le mal du pays; je vais retourner en Espagne,

Le drôle fit un rire sardonique et s'enfuit en courant.

M. du Hallier. capitaine des gardes, était un gentilhomme d'une belle stature. Un soir le roi le regarda en face, et, se tournant vers Monsieur :

— Voilà, dit-il, un beau garçon qui ne serait point embarrassé pour mettre un prélat en carrosse et le mener à Angouiôme.

— J'y mènerais, répondit du Hallier, tout un conclave, si Votre Majesté m'en donnait l'ordre.

— Nous avons de bons serviteurs, dit le roi en passant.

Le même soir, au petit coucher, Monsieur présentait la chemise. Le roi demanda si on avait des nouvelles de Ruel. Saint-Simon répondit que M. le cardinal faisait le mort.

— À force de le faire, murmura le roi, il le pourrait devenir tout à fait.

Au moment où le valet de chambre de service dressait son lit de camp au pied du lit royal, Louis XIII pressa la main de son frère, et, après lui avoir souhaité le bonsoir à haute voix, il ajouta tout bas :

— Venez demain a mon lever; il est temps que nous prenions des mesures.

Le roi était toujours, à son lever, dans un état de malaise et d'engourdissement qui ne lui laissait ni volonté ni mémoire. Monsieur ne manqua point de lui rappeler le mot de la veille. Louis XIII s'en souvint h peine, demanda des sels, de l'eau glacée, s'inquiéta du temps, se plaignit du froid, puis du chaud, et ne vou-

Pl'YLAUHENS. Ui

lut parler que des sornettes dont on amusait sa mélancolie. Dans le courant de la journée, les forces commençant à revenir, le roi dit à Monsieur :

— Nous avons des mesures à prendre. 11 faudra nous entendre à ce sujet aussitôt que je serai en meilleure santé.

L'occasion était perdue; mais de temps a autre le roi lançait quelques railleries dures sur la goutte et la solitude de M. le cardinal. Ses plaisanteries allaient jusqu'à l'injure; les défauts et les incommodités corporelles du ministre excitaient des rires pleins de cruauté : tantôt c était l'odeur de musc dont il se parfumait et qu'on ne pouvait souffrir, tantôt c'était sa toux sèche dont le bruit insupportable attaquait les nerfs, et puis il se mouchait d'une façon malséante et ne nettoyait pas ses ongles avec assez de soin; enfin, la conclusion de tous ces griefs, c'était qu'on se trouverait heureux et soulagé de n'avoir plus à travailler avec un personnage aussi déplaisant. Deux semaines s'écoulèrent au milieu de ces discours menaçants et de ces projets vagues.

Un matin, Monsieur, quiguettait toujours l'occasion, saisit le moment où le roi entrait seul dans l'appartement des chiens pour se glisser à sa suite.

— Sire, dit-il, prenons une détermination. Rompez avec le cardinal et montrez une bonne fois que vous savez vous faire servir.

— Depuis huit jours, je ne songe à autre chose, répondit le roi; mais j'y vois de grands obstacles. Si j'offre un portefeuille au petit de Noyers, a Boulillier, à Bullion, à Servien, le premier pas qu'ils feront sera pour courir à Ruel communiquer mes ouvertures au cardinal. Cet homme-là exerce un ascendant que je

ne puis nier; il viendra, et, si je le vois, je ne lui résisterai point.

— Eh bien! sire, ne le voyez pas.AppelezdeNoyers, Boutillier, Servin et Bullion dans votre cabinet; composez un ministère et un conseil nouveau; que tout soit terminé en deux heures. Donnez-moi Tordre de faire en votre nom les premières ouvertures; je saurai commander le silence.

— Je vous le donne.

— C'est bien convenu? N'allez pas vous dédire. Je parlerai ce soir a de Noyers, Boutillier, Bullion et Servien. Quand voulez-vous nous recevoir tous ensemble et conclure?

— Demain, a ma sortie de la chapelle.

— A demain donc. Vous serez affranchi de votre joug, et si M. le cardinal arrivait à la traverse, fermezlui votre porte.

— C'est convenu; je ne m'en dédirai plus.

Lorsque Gaston d'Orléans rentra dans le salon des jeux du château de Saint-Germain, un œil exercé aurait pu lire sur son visage la sentence du cardinal, tant ce visage trahissait le triomphe intérieur. Le premier soin de Monsieur, à son retour a Paris, fut de réunir chez lui les nouveaux ministres. Le roi, avec ses nerfs de petite maîtresse, attachait de l'importance à tant de bagatelles, que la cabale avait choisi à dessein pour chef du cabinet M. Servien, homme fort propre de sa

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personne et d'agréables manières; Monsieur le rencontra au parvis de Notre-Dame et le mena au Luxembourg. M. de Bullion, qu'un des secrétaires du prince poursuivait de maison en maison, arriva le dernier. Quant à M. Boutillier, comme il habitait Saint-Germain,on avait le temps de penser a lui. On introduisit les futurs ministres dans le cabinet des médailles. Monsieur, qui avait la parole à la main, leur exposa nettement les résolutions du roi, et leur distribua les hauts emplois auxquels on les appelait. M. de Noyers, d'une dévotion outrée, parut se résigner aux faveurs qui tombaient sur lui comme un bon chrétien au martyre. Bullion ne pouvait dissimuler sa joie. Les trois élus demeurèrent au Luxembourg jusqu'au souper, où l'on but au succès de leur gouvernement. De cette façon, aucune indiscrétion ne pouvait être commise. Cependant il y a toujours dans les airs on ne sait quel souffle révélateur qui annonce les grands événements. Au coucher de Monsieur vinrent soixante figures qui n'y paraissaient point a l'ordinaire. On faisait la cour à Puylaurens, on épiait l'occasion de lui dire une flatterie. Des ducs, des. gouverneurs de province, se recommandaient a lui. C'était comme un pressentiment public; on ignorait que le changement dût s'opérer le lendemain. Monsieur ne dormit guère, et Puylaurens ne dormit point; tous deux passèrent la nuit à faire des châteaux en Espagne plus grands que ceux de Picrochole. Le jour se leva enfin et fort tard, car on était alors au M novembre. Il y avait tout juste quatre ans que M. le cardinal s'était si bien joué des cabales a la journée des dupes. Cet anniversaire parut d'un^ugure favorable. Une revanche était due aux victimes du ministre.

Wl PtYLAURENS.

Le ciel commençait à pâlir, quand le carrosse de Monsieur s'avança devant l'escalier du Luxembourg. Les roues brûlèrent le pavé. En moins dune heure et demie, on conduisit le prince à Saint-Germain. M. le Condray-Montpensier,que 3ïonsieur y avait laissé la veille, attendait à cheval au bas de la montagne. Il agita son chapeau en l'air du plus loin qu'il vit le carrosse.

■*- M. le cardinal est-il venu? lui demanda Monsieur.

— Ame qui vive n'est venue de Ruel, répondit le Coudray; le cardinal dort en paix.

— Que son sommeil soit profond! s'écria le prince. M. Boutillier ne se doutait de rien. Monsieur le prit

au saut du lit, et, le tirant par ses chausses, lui dit gaiement :

— 11 faut vous habiller à neuf, l'ami; ce ne sont pas là vêtements dignes d'un ministre.

— Comment l'entend Votre Altesse? répondit Boutillier.

— Faites-moi donner du vin, pour que je vous apprenne en échange une heureuse nouvelle, carie suis encore à jeun, tant j'avais hâte de vous voir.

On apporta une collation, et, tout en mangeant, Monsieur raconta ce qui s'était passé depuis vingtquatre heures.

— Voila une affaire bien menée, s'écria Boutillier. Bien n'y manque, pas même le secret, qui est si difficile a obtenir. Adieu la puissance du plus grand ministre du monde! Son héritage sera lourd à porter, mais nous serons trois au lieu d'un.

Six gentilshommes des plus confidents de Monsieur arrivèrent l'un après l'autre chez M. Boutillier. C'étaient le Coudray, Charnisay, Goulas, les deux frères Senantes et Duplessis. Le roi devait entendre la messe

à dix heures. Neuf heures venaient de sonner, quand on appela Puylaurens dans l'antichambre pour parlera un homme de figure bizarre qui disait avoir un avis important à lui communiquer. Cet homme était le capitaine la Pistole. Il avait les cheveux en désordre et paraissait fort essoufflé.

— M. le marquis, dit le capitaine, quoique vous ne m'ayez pas confié vos desseins, je devine que vous exécutez aujourdhui quelque grande entreprise. Sans avoir reçu vos ordres, j'ai imaginé de faire le guet devant la maison de Son Éminence au village de Ruel; j'ai vu tout à l'heure mettre les chevaux au carrosse. J'ai reconnu de loin M. le cardinal avec sa robe et sa calotte. Il vient au château, et c'est à peine si j'ai sur lui un quart d'heure d'avance. Faites ce que vous voudrez de cet avertissement.

Puylaurens rentra dans le salon avec les traits si bouleversés, que M. de Boutillier dit en le voyant :

— Regardez cette mauvaise nouvelle qui vient ù nous.

— Messieurs, dit Puylaurens, ne nous troublons point. M. le cardinal sera au château dans dix minutes. Il va tenter de parler au roi. Si la porte lui est fermée, notre procès est gagné; mais s'il est reçu par Sa Majesté...

— Nous sommes perdus! s'écria Monsieur. Je ne reste pas ici. Fuyons en Lorraine. Holà! mes gens! mes chevaux!

—Un moment! reprit Puylaurens. 11 faut au moins attendre que M. le cardinal soit entré chez le roi.

— Attende qui voudra, criait le prince hors de lui; je ne veux point mourir à Yincennes. Partons sans différer.

— Eh! monsieur, répondit Puylaurens, c'est moi qui serai mis a Yincennes.et non pas vous. Le roi est homme de parole; il ne recevra point M. le cardinal. Descendez dans la cour du château, et ne reculons pas devant un danger incertain. Au point où nous en sommes, il faut succomber honorablement. On nous prendrait pour des écoliers qui s'enfuient a l'approche d'un pédagogue armé du martinet. Qui vous dit quel'Éminentissime ne vapas être arrêtée par du Hallier?Peut-être est-elle plus effrayée que vous. J'aime mieux mourir à la Bastille que d'abandonner honteusement une partie si belle. Descendons, messieurs, et montrons la face a l'ennemi.

Les six gentilshommes s'unirent à Puylaurens pour entraîner .Monsieur dans la cour du château. Au bout de cinq minutes, le carrose de M. le cardinal passa. Au lieu d'aller au grand escalier, le cocher tourna sur la gauche, et s'arrêta au pied des petits degrés, par où Ton montait aux appartements secrets. Monsieur pâlissait et roulait ses yeux dans leur orbite. Son Éminence avait jeté un regard calme sur le groupe des cabaleurs.

— Ne bougez d'ici, dit Puylaurens au prince et a ses amis. Je vais essayer de pénétrer à la suite de Bf. le cardinal pour savoir quel accueil il reçoit, et qui est en danger de lui ou de nous.

Comme Puylaurens montait les premières marches, il entendit au-dessus de lui le bruit des pas du ministre., Le cardinal avait l'oreille fine :

— On nous suit, dit-il a Cavoie; regardez qui est là.

Cavoie écouta et répondit :

— Votre Éminence se trompe; il n'y a personne. La porte des petits appartements s'ouvrit; le valet

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de chambre de service à cette porte, n'ayant point reçu d'ordres, laissa passer le ministre. Puylaurens se présenta ensuite. Par grand bonheur, ce valet de chambre était de Nyert. Il^entraîna Puylaurens à l'intérieur en posant un doigt sur sa bouche pour recommander le silence, Puylaurens se glissa dans la garderobe des habits de chasse, et de Nyert lui fit signe d'écouter. A travers une cloison de planches, on entendait la voix de Bf . le cardinal.

— Le voilà, sire, disait-il, le voila ce maudit homme qui se parfume d'odeurs insupportables, qui tousse d'une façon déplaisante, et ne nettoie pas ses ongles avec assez de soins. Comment Votre Majesté a-t-elle pu souffrir aussi longtemps un ministre ainsi parfumé. Le siège de la Rochelle est imprégné de musc, le succès de la guerre de Lorraine en est tout gâté; les historiens a venir diront: «Le pauvre cardinal eût fait assez bien la campagne d'Italie et donné quelque gloire au roi, sans une toux sèche qui détruisait tout le mérite de ses actions et la sagesse de ses avis.»

— Ah! s'écria le roi en riant, je vois bien que Monsieur m'a vendu.

— Pour cela, non, reprit le cardinal. Monsieur veut régner a votre place, et Puylaurens gouverner à la mienne. Faisons retraite ensemble devant ces fortes têtes.

— Demeurez, demeurez; mais que ferons- nous de mon frère?

— Au château de Blois avec bonne garde.

— Et Puylaurens?

— A Yincenncs, sire, en prison!

— Jamais, monsieur. Je suis son complice. Si je l'abandonne, il a droit du moins à ma pitié.

— Je n'en suis pas en peine; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain que ces gens-là épuiseront votre pi' ié, vos bontés et votre patience. Ils ne sauraient échapper à leur sort.

De Nyert fit signe a Puylaurens qu'il n'avait plus qu'à prendre la fuite, et puis il lui ouvrit les portes en lui disant tout bas:

— Adieu, je vous souhaite un bon voyage.

— Je ne suis point encore parti, répondit Puylaurens.

Monsieur et ses gentilshommes attendaient au bas de l'escalier. Le prince, comme il avait accoutumé de faire dans les circonstances périlleuses, parlait sans interruption, remuant son argent dans sa poche, avec des gestes sans but et des mines si étranges qu'il ressemblait plutôt, à un habitant de Bicètre qu'a l'héritier de la couronne de France.

— Mes amis, dit Puylaurens, le roi nous abandonne. On nous assure un sort dans ce moment : Monsieur ira dans son château de Blois sous bonne garde; je serai mis à Vincennes, et vous aurez tous des appartements à la Bastille. 11 convient de délibérer.

— Et quelle diable de délibération veux-tu? s'écria Monsieur. Le lièvre délibère-t-il devant les chiens qui le poussent?

— La partie n'est pas encore achevée. H. le cardinal va retournera Ruel. Votre Altesse arrivera au conseil secret après la messe, et nous pouvons reprendre l'avantage en sommant leroi de tenir sa parole. Quant à moi, j'aime mieux mourir dans un donjon que de courir une troisième fois les grands chemins. Je reste.

— Je reste avec Puylaurens, dit le Coudra y-Montpensier.

PUYLAUJRENS. 49

— Et moi de même, s'écrièrent l'un après l'autre Goulas, Charnisay, les deux Sénantos et du Plessis.

— Malheureux! dit Monsieur d'un ton lamentable, vous allez me perdre avec vous. Grand Dieu! que faire ! quel parti prendre?

— Tuer l'ennemi, dit une voix.

La Pistole, assis sur une borne et les jambes croisées, regardait paisiblement les cabaleurs en frottant avec sa manche le pommeau de sa rapière. Il y eut un moment de silence pendant lequel on voyait aisément qu'une idée terrible entrait dans toutes les têtes à la fois. Le Coudray-Montpensier s'approcha dePuylaurens et lui dit :

— Cet estafîer a raison, la seule chance de salut qu'il nous reste est de tuer le cardinal, à cette place même, quand il va descendre.

— 11 faut le tuer, s'écrièrent tous les confidents de Monsieur.

— Mes amis, dit Puylaurens, le ministre est mon ennemi morte!; cependant j'aime sa nièce, et je ne puis tremper dans un complot contre la vie de cet homme. Faites ce que vous voudrez, je ne m'en mêle point.

— Mettons la chose aux voix, reprit le Coudray. Considérez que le cardinal sait notre cabale, et ne pardonnera jamais à aucun de nous. Le plus grand comme le plus petit succombera, et sa vengeance nous pousuivra jusque dans la tombe. Monsieur y périra aussi bien que nous. Dans les cas désespérés, les remèdes extrêmes sont permis : je vote pour la mort.

— La mort! dirent en même temps Goulas et les autres conseillers.

— Insensés! s'écria Monsieur, c'est pour garder mon honneur que je conspire depuis trois ans, et vous

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me réduisez au métier d'un coupe-jarret! Non, je ne puis consentir à ce crime abominable.

Le Coudray-Montpensier fronça les sourcils d'un air farouche.

— Si telle est, dit-il, la volonté de Votre Altesse, elle peut se retirer, comme Puylaurens, dont nous admettons les scrupules; mais, comme il y va pour nous de la vie, nous exécuterons le coup malgré vos défenses. La mort du cardinal a été aux voix, et elle a passé à la majorité de cinq contre un. L'estafier la Pistole complétera la demi-douzaine.

La Pistole s'avança, le sourire sur les lèvres et le corps civilement penché en avant :

— Voilà donc enfin ce beau jour venu! dit-il; jesavais bien qu'on aurait recours aux seuls et vrais moyens de se défaire d'un ennemi. Tout le reste n'est que verbiage. Messieurs, donnez-moi le mot d'ordre, et je me charge de la besogne. Vous allez voir comme je m'en acquitte. Convenons, s'il vous plaît, d'un signal.

Monsieur se mit à. courir jusqu'au milieu delà cour du château et revint ensuite auprès des conjurés.

— Vous le voulez absolument?dit-il. Eh bien! j'y consens. Tuons le cardinal, puisque c'est l'unique et dernier moyen de nous sauver; mais laissez-moi le soin de choisir le moment. Je veux donner le signal moi-même.

— Que Votre Altesse décide quand je devrai frapper, dit la Pistole.

— Écoutez, reprit Monsieur : je m'avancerai vers ce maudit homme, je lui reprocherai le mal qu'il m'a fait, ses persécutions, sa tyrannie, et, finalement, je lui pardonnerai ses méchancetés, et je lui présenterai ma main ouverte de cette façon. Aussitôt qu'il y mettra la sienne, vous le frapperez.

— Voila qui est entendu, convenu et arrêté, répondit la Pistole. Aussitôt que sa main sera dans celle de Votre Altesse, il tombe mort.

— Tâchez, dit le Coudray, de ne point manquer votre coup. N'allez pas le blesser de sorte qu'il en réchappe.

— Fi! mon gentilhomme, répondit la Pistole; co sont lescarbaretiers pressés d'argent, les buveurs avec qui Ion a querelle, que l'on blesse et qu'on manque. Mais un prélat! un premier ministre, dont la vie ou la mort entraîne des conséquences! ceux-là n'en réchappentjamais.

— N'oubliez point le signal, dit le prince : sa main dans la mienne. Je veux avoir le temps de lui faire connaître ma pensée avant qu'il meure. Je veux lui reprocher ses cruautés, afin qu'il sache bien pourquoi je le tue. Oui, j'aurai la satisfaction de soulager mon âme et d'assouvir ma vengeance. A présent que mon parti est pris, j appelle ce moment décisif. Mon Dieu! soutenez-moi: je vais commettre un grand crime; mais il faut que cet homme périsse ou que je meure moimême.

Les chevaux du cardinal piaffaient a vingt pas de la. Puylaurens se relira à l'écart. On entendit bientôt un bruit de portes qui s'ouvraient et se fermaient, puis les pas vifs de M. de Cavoie précédant le ministre pour appeler les gens. Dans son empressement, Cavoie passa devant les conjurés sans remarquer l'agitation que trahissaient leurs visages. Un pas plus lent et plus mesuré que le sien, accompagné d'un frôlement de robe, résonna dans l'escalier. Puylaurens sentit son sang et tous les rouages de sa vie comme précipités. Mille pensées à la fois se pressaient dans sa tête. 11 murmura tout bas ces paroles :

£2 l'IYLÂl'RKXS.

— Adieu, Marguerite! vous n'épouserez point l'assassin de votre oncle.

En cet instant, M. le cardinal atteignit au bas des degrés. Son visage majestueux ne témoigna aucune surprise lorsqu'il se trouva en face des six personnes qui avaient le plus de sujets de le haïr. Les conjurés formèrent un demi-cercle autour de lui; la Pistole s'approcha doucement par derrière, et Gaston d'Orléans rompit le silence.

L'acteur Mondory, qui représentait si bien les héros de l'antiquité, ne savait pas mieux que .Monsieur prendre les airs et le ton du personnage qu'il voulait montrer. Les regards et l'accent de Gaston d'Orléans parurent tout a coup empreints d'un caractère de violence bien éloigné des mœurs de ce prince.

— M. le cardinal, dit Monsieur, j'ai a vous parler, et prenez garde à vos réponses. Je sais que vous venez de me perdre encore une fois dans l'esprit du roi.

— Votre Altesse se trompe, répondit le cardinal; je ne songe point a lui nuire, et je ne crois pas lui avoir donné sujet de me soupçonner.

— Prenez garde, vous dis-je, reprit Monsieur. Puylaurens vous a suivi tout a l'heure, et nous savons que vous avez demandé au roi mon exil et la ruine de mes amis.

Le cardinal tourna vers Puylaurens des yeux fulminants, et le rouge lui monta au visape.

PLYLAUHENS. ÔJ

— Je croyais, dit-il, que M. de l'Age avait de la répugnance pour le métier d'espion. Si Votre Altesse a fait épier mes démarches, il est inutile quelle m'interroge.

— Je n'interroge point, reprit Monsieur en élevant la voix; je commande, et je vous dicte vos aveux. N'imputez qu'a vous-même les suites terribles du nouvel éclat que vous préparez. Cette guerre ne sera pas de longue durée; mais, avant de vous en faire la déclaration, je veux apprendre de vous-même d'où vient cette haine éternelle que vous m'avez vouée. Confessez hardiment pourquoi vous me détestez; je vous dirai à mon tour pourquoi je vous haïs.

— Votre Altesse m'embarrasse et m'offense, répondit le cardinal. Je n'ai point de haine. Dieu me préserve d'un sentiment aussi peu chrétien! Je suis ministre du roi, et, à ce titre, je combats les volontés contraires à l'intérêt du royaume, souvent malgré mes inclinations. J'aurais beaucoup de penchant à aimer Votre Altesse, si elle voulait témoigner plus de soumission au roi son frère.

— Ce sont la des paroles officielles, interrompit Monsieur. Épargnez-vous les discours menteurs dont on colore depuis cinq ans toutes les persécutions qui m'accablent. Ouvrez votre cœur, vous dis-je, ouvrez-le entièrement; cela peut vous être plus utile que vous ne vous l'imaginez. Confessez-moi les causes de votre haine et de votre mépris.

— Du mépris, grand Dieu! s'écria le ministre; si cela était, l'affection et le respect dont je fais profession pour Votre Altesse seraient donc une horrible hypocrisie?

— J'en ai peur, pour votre honneur et votre salut.

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— Ah! Monsieur; reprit le cardinal, quavez-vous aujourd'hui? Je ne vous vis jamais si implacable. Cessez, je vous en prie, ces discours offensants. Laissez ce ton cruel qui me met au désespoir; je renonce à tout; je me retire des affaires plutôt que de donner lieu à des querelles si envenimées. Vos griefs contre moi étaient oubliés, ne les réveillez plus. Ne m'enlevez pas cette amitié que vous m'aviez rendue si généreusement. Restons en paix; je vous le demande et vous en conjure.

Le ministre fit un pas vers le prince en lui présentant sa main :

— N'approche pas de moi, s'écria Monsieur en reculant; n'approche pas, Satan! tu n'échapperas point a mes justes reproches.

— Qu'ai je fait, dit le ministre étonné, pour être traité de la sorte?

— Puisque vous ne voulez pas confesser vos sentiments, reprit Monsieur, je vais vous les dire. Votre ambition ne me pardonnera jamais d'avoir représenté au roi les dangers du pouvoir excessif qu il vous donne. Vous savez que, si je montais sur le trône, mon premier acte serait votre disgrâce. Vous n'espérez donc rien de moi, et vous avez raison. Je suis la seule personne dans ce royaume qui puisse opposer quelque résistance à votre tyrannie, et vous ne vous croirez pas en sûreté tant que je serai debout; de la vient que vous employez les moyens les plus odieux pour ruiner ma réputation, flétrir mon caractère et détruire l'amitié qui m'attache a mon frère. Dès ma plus tendre jeunesse vous m'avez représenté comme un libertin perdu de mœurs, comme un prince lâche et faible, indigne du Irène. Parce que. dans la fougue

du renfanco, j'ai couru les carrefours et brisé des enseignes de cabaret, voua m'avez charitablement dépeint comme une âme Bans dignité. Grâce a ces bons offices, la moitié du royaume pense que l'État Berait perdu si j'en prenais te gouvernement. Benri Y, eo Angleterre, a su montrer que la frivolité du jeune pouvait céder la place a d<-< idées plus sérieuses, quand la couronne apportait la sagesse sur le front où elle venait s'asseoir; mais vous vuus êtes bien gardé do inaccorder celle ressource dernière dans l'cstimo du roi. A peine m'aviez -vous signalé comme un étourdi et un prince imbécile, que vous avez sonné ['alarme sur mon ambition et mon envie de régner; la haine seule étail capable (Tune contradiction aussi manifeste, et cependant on a fini par vous croire. .le suis à cette heure un brouillon, une mauvaise télé; je voudrais vendre la France à ses ennemis, de colère de ce que je ne puis pas régner; je souhaite la mort de mon frère, et, s'il arrivait au roi quelque malheur, onm'accu8i rait peut-être de l'avoir empoisonné.

— Bonté divine! s'écria le ministre, qui donc vous a souiïlé toutes ces idées?

— Que vos regards ne cherchent pas Puylaurens, reprit le prince avec impétuosité; ces idées ne viennent point de lui. Je les ai dans l'esprit depuis cinq ans. Aussitôt que j'ai témoigné de l'inclination pour la princesse Marie deGonzague, vous vous êtes déclaré contraire à ce mariage. Vous m'avez, cherché une femme que je ne connaissais point : double moyen de me plonger dans l'abîme de la désobéissance. Cependant, a votre grand regret, j'ai cédé aux volontés du roi; j'ai étouffé mes gémissements et accepté pour épouse la princesse de Montpensicr. Ce n'est pas

dans le dessein de vous jouer un mauvais tour que je l'ai aimée; elle le méritait. Tant que la reine mère crut avoir a se plaindre de moi, vous êtes resté mon ami fidèle; après ma réconciliation avec cette reine malheureuse, vous devenez l'ennemi acharné de la mère et du fils. Sur ces entrefaites, je perds cette femme que vous in aviez donnée par force. Je la regrette et je la pleure. Une seule princesse pouvait me consoler : Marguerite de Lorraine. Vous apprenez qu'elle me plaît, vous vous prononcez d'avance contre une alliance avec sa maison. C'est, à vous entendre, la seule personne au monde que je ne doive pas épouser. Tous les Guise tombent en disgrâce, sans que j'aie encore déclaré ma passion pour leur sœur. Tous m'avez persécuté pour me marier a une princesse que je n'aimais point, vous me persécutez ensuite pour m'empêcher d'épouser celle que j'aime. Voyons maintenant quelle fut votre conduite a l'égard de mes amis.

— Eh! Monsieur, dit le cardinal; tout cela était oublié et pardonné. Ces récriminations...

— Vous épouvantent, n'est-ce pas? La liste de vos noirceurs est longue. J'avais un gouverneur sage, considéré de tous, homme de grand sens et d'une âme noble. Le maréchal d'Ornano se plaignit au roi de la dureté dont on usait envers moi, il m'avait vu pleurer de douleur. Sa pitié devint un crime. On l'arrête sous mes yeux; on le jette dans un cachot, et quelle y a été sa fin? dites-le vous-même.

— Nous ne savons pas la véritable cause de sa mort, dit le ministre en hésitant : les uns l'attribuent à un ragoût de champignons, les autres à l'humidité de l'appartement qu'il occupait au donjon de Vincennes. Je

us aussi surpris que fâché de cet accident.

PUYLATJRENS. 57

— Oui, votre surprise égala vos regrets, car vous aviez ordonné cette mort ténébreuse.

— Monsieur, dit le cardinal, ménagez-moi : je suis homme d'Église.

— Point de ménagements, reprit le prince. Tant pis pour votro chapeau s'il a éclos un crime dans votre tôle! Vous avez fait mourir mon gouverneur; mais ce n'était que votre début. Mon frère, le grand prieur do Vendôme, avait de l'amitiéjpour moi, et il vous donnait de l'ombrage. On le saisit, on renferme à Yincennes, et quelle y a été sa fin? dites-le vous-même.

— M. de Vendôme, répondit le cardinal, fut logé par mégarde dans le même appartement que le maréchal d'Ornano.

— En sorte, dit Monsieur, qu'il y meurt sans qu'on sache le nom de sa maladie. Le public ne s'y trompe pas, et fait un proverbe de vos vengeances occultes; lorsqu'il soupçonne un empoisonnement quelque part, il ne manque pas de dire : «Cet homme aura mangé des champignons du bois de Vincenncs. » Passons à d'autres sacrifices. Parmi mes amis, un pauvre garçon, étourdi comme moi, s'avise de cabaler, non pas contre l'État, contre un projet de mariage qui me contrarie. Qu'avez-vous fait du pauvre Chalais?

— M. de Chalais avait mérité la mort.

— On le traîne à vingt-cinq ans sur un échafaud, au milieu dune ville en pleurs. Le bourreau s'enfuit pour ne pas assassiner un gentilhomme dont tout le monde a'trop de pitié; mais vous, plus cruel que le bourreau, vous livrez ee malheureux ïi un boucher qui lui porte trente coups avant de réussir a l'achever... Ht vous pouvez dormir! Je vous en félicite : vous avez une conscience à toute épreuve. Je ne parle point do

Boutteville et Deschapelles, mis à mort avec une rigueur abominable pour un simple duel, ni du maréchal de Marillac; ceux-là n'étaient pas attachés a ma personne. Quant à M. de Montmorency, il vivrait si je n'avais pas insisté pour obtenir sa grâce. Comment avezvous traité mes amis, mes créatures et ma maison? Chaudebonne, Barradas, Sauveterre, sont exilés pour m être demeurés fidèles dans mes disgrâces. Mes officiers ont perdu tous leurs biens. M. de Yaugelos, un savant occupé d'études sur les beautés de notre langue, voit sa fortune confisquée, parce qu'il touche une pension sur ma cassette, car vous ne me pardonnez pas même de faire un peu de bien. Je ne dis rien de votre amour insolent pour la reine, ni des incroyables projets que voire ambition en délire avait formés sur sa personne; lesdédains de cette grande princesse en ont tiré vengeance. Mais comment avez-vous traité le pauvre Puylaurens? On l'a poursuivi et chassé comme une bête fauve, parce qu'il refusait le beau rôle d'espion de Votre Éminence. Le succès vous encourage. Jusqu'à présent ce sont mes serviteursque vous accablez; mais aujourd'hui vous en voulez à ma vie et à ma liberté, vous demandez au roi qu'on m'enferme au château de Blois sous bonne garde. La mesure est comblée; il n'y a plus de paix à espérer entre nous.

— Jamais, interrompit M. le cardinal, jamais je ne renoncerai au bonheur de reconquérir les bonnes grâces et l'amitié de Votre Altesse. Puisqu'elle l'ordonne, je confesse mes torts; j'avoue que mon zèle pour le bien de l'État aété poussé jusqu'à la cruauté. Je ne nie point que j'aie demandé tout à l'heure l'éloignement de Votre Altesse; mais j'abjure cette mauvaise pensée. Je suis prêt à tous les efforts imaginables pour obtenir mon

PUYLA.URENS. 59

pardon. Disposez de moi, dictez-moi les excuses que vous voulez entendre sortir de ma bouche; je donnera satisfaction pleine et entière, à vous et à vos amis. Encore une fois, faisons la paix. Laissez-moi presser votre main.

Le cardinal s'avança les deux bras étendus, croyant que Monsieur allait s'adoucir. Le cercle des conjurés se resserra. Le Coudray-Montpensier porta la main à la garde de son épée, et le capitaine la Pistoïe tirait déjà son poignard du fourreau. Monsieur fit un bond en arrière.

— Va-t'en, traître! s'écria-t-il hors de lui. Porte ailleurs tes baisers de Judas!

Le ministre parut stupéfait; il n'avait jamais vu le prince dans cet état de violence etd'exaltation; il croyait avoir perdu la clé de ce caractère versatile, et ne savait plus à quelle conjecture se rattacher.

— Au nom du ciel! dit-il en s'avançant toujours, apaisez-vous. Croyez à mon respect et a mon dévouement.

Et puis il se tourna vers les conjurés, et prenant un ton suppliant :

— Messieurs, leur dit-il, joignez vos prières aux miennes; vous vous en trouverez bien. Faites que Son Altesse me pardonne. Il n'y aura pas de faveurs ni de grâces trop chères pour un service aussi important. Parlez pour moi; j'ai à cœur de mettre fin a toutes nos querelles.

— Laissez-vous fléchir, Monsieur, dirent les conjurés. Donnez votre main à M. le cardinal.

— Non, s'écria le prince; retire cette main, homme sans pitié, tyran que je déteste; retire cette main; elle est tachée du sang de mes amis, jenela toucherai pas,

Va-t'en, ou je te frappe, pour éviter tes odieux embrassements.

M. le cardinal s'arrêta, et relevant la tête avec fierté :

— C'est assez, dit-il, j'ai poussé l'humilité à ses dernières limites. Votre Altesse se repentira peut-être de cette rigueur extrême. Le ciel est témoin de mes bonnes intentions; mais puisqu'on repousse mes avances et qu'on veut absolument la guerre, je vais pourvoir à ma légitime défense. Adieu, messieurs, je vous sais gré de votre entremise.

Le carrosse s'avança, et les chevaux, marchant vers le groupe des conjurés, les obligèrent à se disperser. Cavoie se glissa derrière son maître en écartant du coude l'indiscret la Pistole. M. le cardinal monta dans son carrosse et partit sans comprendre à quel danger il échappait. Les conspirateurs se regardaient entre eux; Monsieur sifflait et mettait son chapeau de travers; il n'eût tenu qu'à lui d'être accablé de confusion; mais afin de couper court aux reproches, il conserva le ton impérieux qu'il avait adopté pour jouer sa comédie.

— Messieurs, dit-il, j'ai mes raisons pour agir comme je viens de le faire. Suivez-moi : je vous apprendrai plus tard mes desseins. N'oubliez pas que le roi m'attend à la sortie de la messe.

Dix heures sonnaient. Gaston courut à la chapelle. Les huissiers, écartant la foule, criaient :

— Place au roi!

Louis XIII passa en baissant les yeux, sans vouloir regarder son frère. Monsieur suivit jusqu'à l'entrée de la chambre à coucher; mais à peine le roi eut-il franchi le seuil, que du Hallier, fermant la porte, pro-

PUYLA.URENS. 61

nonça de sa voix de stentor ces paroles significatives :

— Messieurs, vous pouvez aller. C'est Tordre.

— J'ai rendez-vous avec le roi, lui dit Monsieur.

— Le roi ne recevra personne aujourd'hui, ajouta le capitaine des gardes. C'est Tordre.

— Mais il y a exception pour moi, reprit Son Altesse.

— Il n'y a point d'exception, répondit du Ilallier. C'est Tordre.

La scène du château de Saint-Germain avait produit une impression vive sur Tesprit du cardinal. Ce grand politique, habitué à régenter les peuples et les rois, se sentait effrayé en découvrant à quel point on le haïssait. Tant de violence dans un prince sans courage avait de quoi l'étonner. N'ayant point le mot de l'énigme, le ministre ignorait que cette apparence de fureur n'était qu'une nouvelle preuve de la faiblesse de Monsieur.

Tandis que, pour la première fois peut-être, M. le cardinal réfléchissait sur sa tyrannie, la consternation régnait au Luxembourg. Monsieur gémissait comme un enfant. Puylaurens, résigné à son sort, attendait avec calme les archers qui devaient le mener en prison. Les autres cabaleurs s'apprêtaient à décamper, et le capitaine la Pistole, considérant la France comme un pays perdu, pliait bagage pour aller exercer en Italie son industrie et ses talents.

G2 PIYLAIRENS.

Mademoiselle Marguerite, n'espérant plus adoucir son oncle, avait écrit secrètement à la supérieure des Filles du Calvaire pour lui demander une place au couvent. Un carrosse de louage dans lequel étaient deux religieuses vint la chercher à Ruel. La nièce du cardinal trompa la vigilance de ses prudes-femmes; elle sortit de son appartement et disparut, en laissant à son oncle un billet laconique pour l'informer de ses résolutions, lorsqu'il n'était plus temps de s'y opposer.

Cependantl'ordre du roiqui devait reléguer Monsieur à Blois et condamner son favori à la prison n'arrivait point. On attendit durant trois jours, avec des angoisses croissantes, les effets de cette vengeance si lente à éclater. Enfin le quatrième jour, au matin, le carrosse du ministre entra dans la cour du Luxembourg, entouré d'écuyers et d une escorte militaire. M. le cardinal monta les degrés suivi de tout son monde, et commanda aux huissiers de l'annoncer. Il trouva Gaston d'Orléans dans une galerie, faisant ses préparatifs de voyage.

— Monsieur, dit-il , et toi, Puylaurens, daignez m'entendre avant de fermer ces malles et ces boites. Je viens vous avouer que je suis le plus obstiné des hommes, et, de plus, un incorrigible tyran. J'ai décidé que vous m'aimeriez, de gré ou de force, et je saurai vous y contraindre. Vous ne partirez point. Le roi ne veut plus se séparer de son frère, et moi je veux faire l'acquisition d'un neveu. Puylaurens, je te donne ma nièce; le brevet de duc et pair accompagnera la demoiselle. Les amis de Son Altesse auront cequils désirent. Demandez ce que vous souhaitez; je souscris à tout. Il faut qu'on me pardonne. Embrassons-nous,

PUYLAURENS. Ç?j

Monsieur, et cette fois ne dites pas, comme à Saint- Germain, que je vous donne un baiser de Judas

Gaston d'Orléans se jeta dans les bras du cardinal.

— Et moi, dit-il, je vous donne le baiser d'un véritable ami. Ne me rappelez point ce moment terrible que j'abjure et dont je rougis, car c'était moi le Judas, et non pas vous. Il me faudrait l'âme de Porus pour reconnaître dignement les bontés d'Alexandre.

— Puylaurens, reprit le ministre, tâche de vaincre ta rancune et de me reconnaître pour ton oncle.

— Ah! M. le cardinal, répondit Antoine de lAge, votre générosité m'écrase.

— Tu n'es pas au bout : je t'accablerai de faveurs; mais d'abord, nous avons une petite expédition à faire ensemble. Suis-moi, et, tandis que ma cour rendra ses devoirs a Monsieur, nous procéderons à un enlèvement.

M. le cardinal entraîna Puylaurens jusqu'à son carrosse et se fit conduire au couvent des Filles du Calvaire. L'épouvante se mit parmi les religieuses quand le ministre entra au parloir. Des voix confuses, des bruits de portes et de pas précipités témoignaient de l'alarme répandue dans le lieu saint. La supérieure parut avec un visage troublé.

— Monseigneur, dit-elle, je vous supplie humblement de songer qu'avant d'être ministre du roi, vous devez respect et protection aux règles de notre couvent.

— A Dieu ne plaise que je l'oublie! répondit le cardinal. Mon autorité s'arrête devant vos grilles; mais je voudrais savoir a quelles conditions votre couvent

peut consentir a me rendre la brebis qui m'a été ravie.

-- Nous ne commettons pas de rapts, dit la supérieure. La novice Marguerite est venue ici volontairement; sa volonté seule peut la faire sortir.

— Je n'en demande pas davantage. Priez cette novice Marguerite de venir me parler, et, si elle persiste à demeurer au couvent, je ne l'en détournerai peint.

L'abbesse alla chercher la jeune fille.

— Pourvu, dit Son Éminence àPuylaurens, que ces nonnes ne m'aient point séduit ma nièce et que la petite ne se soit pas déjà fanatisée pour la vie recluse! Il faut employer les grands moyens de comédie. Cache-toi dans le fond de ce parloir et relève ton manteau sur tes yeux.

Les habits de voyage de Puylaurens ressemblaient assez a ceux de la suite du ministre. Antoine de l'Age ôta ses aiguillettes et son baudrier. 11 se retira contre la porte de sortie, en ne montrant que son profil. Mademoiselle de Pont-Château arriva bientôt , pâle et chancelante, soutenue par l'abbesse.

— Mon oncle, dit-elle avec un accent exalté, si je me suis soustraite a l'autorité du chef de ma famille, c'est pour rompre tous les liens qui m'attachent au monde. Dieu est désormais mon seul chef suprême, et l'obéissance que j'ai vouée aux lois de cette maison me dispense de toute autre obéissance.

— Je vois, répondit le cardinal avec sévérité, que mesdames les religieuses n'ont pas perdu leur temps. Je me souviendrai de ce bon office. Daignerez-vous me communiquer les motifs de votre détermination?

— Je n'en fais pas mystère. J'aimais d'un amour

honnête et légitime une personne que vous avez feint de me vouloir donner pour époux. Des raisons d État vous ont engagé a rompre ce projet de mariage, et vous m'avez sacrifiée. Il serait étrange qu'on me contestât le droit d'en être au désespoir, comme si les sentiments d'une femme devaient s'accommoder aux caprices d'une politique dont elle ignore le premier mot. Je sais bien que vous m'auriez donné un autre époux; mais, je vous le répète, mon cœur méprise les arrangements d'État.

— Marguerite, reprit le cardinal, vous me parlez durement. Ne vous a-t-on pas dicté ces réponses cruelles?

Mademoiselle de Pont-Chûteau regarda l'abbesse en hésitant.

— On ne ment pas ici, s'écria le cardinal d'une voix terrible; on ne consulte personne du regard, lorsqu'il faut avouer la vérité. Je devine qu'on vous a circonvenue.

— J'ai dit ce que je pensais, répliqua la jeune fille.

— Mon enfant, reprit le ministre avec douceur, vous ne voudrez pas faire le malheur de ma vie, en me privant d'une nièce chérie, la consolation et l'espoir de ma vieillesse.

— Mon oncle, dit la jeune fille en pleurant, ménagez-moi, n'ajoutez pas a mes peines; je suis assez malheureuse. Les grands politiques n'ont point de chagrin : vous m'oublierez.

— Jamais, dit le cardinal. L'ennui m'accable, depuis que je t'ai perdue. Tu t'es bien hâtée de m'abandonner; ne m'enlève point le bonheur de t'accorder le pardon d'un ami et d'un père.

— Il est trop tard, monsieur, reprit la novice, mon cœur a été brisé.

G'i PUYLAURENS.

— Un cœur de vingt ans peut se guérir, ma mie, et je ferai tant que tes blessures se fermeront. Nous avons ici près le spécifique nécessaire. Approche, Puylaurens. L'oncle a échoué, voyons si Fartant aura plus de crédit.

Puyiaurens s'avança tout à coup jusqu'à la grille du parloir. Marguerite poussa un cri douloureux et tomba dans les bras de 1 abbesse.

— Que faites-vous! dit la religieuse. Tout ceci est de la dernière inconvenance.

— Laissez, dit le cardinal; ce n'est pas la première fois que l'amour pénètre dans les couvents. Donnez de l'air à ma nièce; écartez sa gorgerette et jetez-lui un peu d'eau sur le visage. Les évanouissements de plaisir ne sont ni longs ni dangereux.

— Au nom du ciel! s'écria Puyiaurens, secourez-la.

— Madame, dit le cardinal, ouvrez cette grille, afin que mon neveu puisse secourir sa femme. Il ne faut point de ces ferrailles entre deux époux.

L'abbesse lira une clé de sa poche et ouvrit la grille. Marguerite avait déjà repris ses sens; une rougeur charmante colorait ses joues.

— Est-ce pour tout de bon? dit-elle a son oncle.

— Pour tout de bon et pour toute la vie, répondit le ministre.

Marguerite tourna ensuite ses yeux inondés de larmes vers Puyiaurens.

— Quedois-je croire? lui dit-elle.

— Croyez que je mourrais si on nous séparait encore.

— Méchants enfants, je vous apprendrai a douter de mes paroles! dit le cardinal; donnez-vous la main sur-le-champ.

Mademoiselle de Pont-Château présenta sa main; au moment où M. de l'Age y posait les lèvres, le cardinal prit sa nièce par la taille et la jeta dans les bras de Puylaurens.

— Voilà qui est fini, dit le ministre en riant. Ce lieuci manque de gaieté; portons ailleurs notre joie. Madame la supérieure, je vous salue. Puylaurens, prends le bras de ta femme et allons-nous-en.

Au retour au Luxembourg, on trouva M. le chancelier, assisté de trois présidents au parlement, le notaire de Son Éminence et celui de Monsieur. Le contrat était dressé d'avance. Le chancelier en fit lecture à haute voix. Le premier article donnait a Puylaurens la duchépairie d'Aiguillon avec trente mille écus de rente. Le second article ajoutait quatre fermes avec des dépendances considérables au petit marquisat de Puylaurens, et en portait le revenu à quarante mille livres. Un brevet de duc annexé au contrat était revêtu des sceaux du roi; il n'y manquait plus que la vérification au parlement. Le troisième article traitait de la dot. M. le cardinal donnait à sa nièce sa terre deBois-le-Vicomte, plus un demi-million en numéraire, des diamants de la valeur de trois cent mille livres, unhôtelau Marais, une pension de dix mille écus sur la cassette du ministre, et quantité d'autres présents a titre d'épingles, de bagues, de voile des épousées et de ceinture de noces. A chaque nouvelle preuve de cette incroyable libéralité, M. le cardinal se tournait vers Puylaurens en disant d'un ton comique :

— Je ne sais si M. de l'Age a quelque objection à élever.

— Pour ce qui concerne mademoiselle de Pont-Château, répondit Puylaurens, M. de l'Age n'a rien a

objecter; mais, pour ce qui le regarde, il trouve que c'est trop de richesses et trop de faveurs.

— Passons outre, dit le cardinal; cette difficulté s'aplanira.

On fit ensuite lecture des contrats de mariage des ducs de Lavalette et de Guiche, après quoi on procéda aux signatures. La cérémonie fut longue, car il y avait au Luxembourg plus de cent témoins. Le dernier nom inscrit sur les contrats de mariage était celui du conseiller d'État don Lopez.

— M. le duc, dit l'Abencerrage avec un rire internai, je suis votre très-humble créancier; le moment est proche où je vous demanderai mes cent écus.

— Moi, disait M. le cardinal d'un ton singulier où la colère se mêlait à l'attendrissement, j'ai retrouvé ma nièce chérie, je me moque du reste. Quand même, par impossible, je me brouillerais encore avec Monsieur, quand je retirerais mon amitié à Puylaurens, on ne m'enlèvera plus ma nièce.

— Won oncle, dit mademoiselle de Pont-Château, ne faites point de ces vilaines suppositions, cela nous porterait malheur.

— Il suffit, répondit le ministre en se frottant les mains. Qui vivra verra.

Le plaisir et l'espérance dissipèrent bien vite l'impression fâcheuse produite par le rire satanique de Lopez et les paroles menaçantes de M. le cardinal. Aussi! ô!

après la signature des trois contrats, on partit pour Huel, où les violons attendaient. Quarante carrosses remplis de jeunes gens répandaient sur leur passage l'étonnemcnt et la joie. Le peuple poussait des acclamations et souhaitait toute sorte de félicités aux époux. Les trois cours du roi, delà reine et de Monsieur, se confondant avec celle du ministre, formèrent un essaim joyeux a faire retentir toute la capitale.

Le 28 novembre, au matin, la reine, assistée de mesdames de Combalet, de Chevreuse et deGuémené, présida aux toilettes des trois mariées. Elle leur distribua les voiles, les rubans, avec une quantité de bracelets et de bijoux. Les trois épouseurs partirent du Luxembourg, et se rendirent au Louvre, d où la cour se mit en route pour aller à l'Arsenal. La symphonie jouait en avant du cortège. Aussitôt que le carrosse de la reine parut à la porte de l'Arsenal, le canon et la mousquelerie menèrent un bruit effroyable. Les bâtiments étaient pavoises d oriflammes. Au faîte du perron, recouvert d'un tapis, on voyait le cardinal entouré de sa maison en habits de parade. Son Éminence descendit les degrés pour complimenter la reine. On traversa une galerie, que Vouet avait embellie de peintures. La musique ne cessa déjouer qu'à l'entrée de la chapelle. Lorsque les trois fiancées vinrent s'agenouiller devant l'autel, sur les coussins qu'on leur avait préparés, leur beauté, leurs grâces et leur jeunesse firent naître un murmure de plaisir dans l'assemblée. M. le cardinal dcBérulle, qui officiait, commença aussitôt la messe basse.

Puylaurens, au comble du bonheur; contemplait sa maîtresse, qui lui souriait a travers le voile en lu: donnant sa main tremblante pour recevoir l'anneau nup-

PUYLAUftENS. T. 11. 5

70 PIYLAURF.NS.

tial. Il entendit une voix douce prononçant le mot sacramentel qui l'unissait pour la vie a celle qu'il aimait. Le reste ne fut qu'un chaos de sensations indéfinissables que livresse ne lui permettait pas de fixer dans son souvenir. Après la cérémonie, un inconnu debout contre la porte de la chapelle dit à 1 oreille dePuylaurens :

— Jeune homme, garde bien ton bonheur, et ne fais plus de cabales.

— Je les abjure pour toujours, répondit M. de l'Age.

On ouvrit alors les portes de la salle à manger, et trois cents personnes se mirent a table au milieu d'un cliquetis étourdissant de vaisselle. Au dessert, on lut à haute voix une fort belle pièce de vers en l'honneur des trois couples d'amants. Ce morceau était composé par Colletet, l'un des meilleurs faiseurs de ce siècle. Après le dîner, on conduisit les convives dans la salle de spectacle, où les acteurs du 3Iarais jouèrent une comédie de circonstance de la façon des trois auteurs en vogue, Desmarets, Rotrou et M. de l'Estoile. La pièce était assez fade, mais elle obtint beaucoup d'applaudissements. A lanuit, messieurs de l'artillerie brûlèrent des pièces d'artifice sous les fenêtres du grand salon. Il y avait des feux de diverses couleurs, et qui s'élevèrent jusqu'à vingt pieds au-dessus du sol en formant des gerbes et des bouquets les plus beaux du monde. La cour passa ensuite dans la galerie des armes. On avait tapissé les murailles avec des branches d'arbres verts; des caisses d'orangers formaient des allées comme dans un parc, et on avait dressé des boutiques de marchands forains, éclairées par des milliers de chandelles, en sorte que cette galerie représentait au

vrai une foire de village. Toutes les plus jolies femmes de la cour étaient à ces boutiques, distribuant aux passants des porcelaines, des fleurs, des miroirs et quantité de bagatelles, assaisonnées de propos divertissants et d'allégories. Après la fête du village, la cour se rendit au salon préparé pour le bal. Les trois couples des mariés ouvrirent les danses par un menuet fort galant dont on avait appris et étudié les pas sous la direction du maître des ballets du roi. On fit asseoir les époux dans des fauteuils d'honneur, et notre héros connut cette situation agréable des amants d'opéra devant qui l'on danse à la dernière scène. La conclusion de la pièce approchait. La reine se retira vers dix heures. Mesdames de Combalet, de Chevreuse et de Guémemé emmenèrent à minuit les trois épousées. MM. de Guiche et de Lavalette s'éclipsèrent, et Puylaurens s'apprêtait à les suivre, lorsque Cavoie lui prit le bras et le conduisit dans un petit salon où l'on trouva une table de neuf couverts avec un souper servi. Le Coudray-Montpensier,entra presque aussitôt par une autre porte, Charnisay, les deux Sénantes, du Plessis et Goulas parurent successivement. Il n'y manquait plus que Monsieur et le capitaine la Pistole pour que la conspiration fût au complet.

— Mes amis,dit le Coudray, ceci n'a pas bon air; M. lecardinal nous préparerait-il un plat de son métier?

— Dieu nous en préserve! s'écria du Plessis. il a la main lourde quand il se venge.

— Moi, dit Goulas, je voudrais être sur la route d'Italie avec la Pistole.

Le cardinal arriva tenant le bras de Monsieur. Le prince ouvrit des yeux étonnés en se voyant en face des six conspirateurs qui avaient failli le perdre. Il

/2 PUYLAUIŒNS.

regarda la porte d'un air d'anxiété qui éveilla un sourire sur les lèvres du ministre.

— Messieurs, dit le cardinal, tandis que la verte jeunesse danse encore, nous allons nous restaurer. Les bonnes réconciliations doivent se faire à table, selon la mode de nos aïeux. Asseyez-vous, Son Altesse à ma droite, Puylaurens à ma gauche, et les autres où il leur plaira. Je me sens en belle humeur. Que vous a semblé de ma petite fête? N'était-ce pas bien ordonné pour un homme qui ne s'entend pas en ballets?

— C'était du dernier galant, dit Goulas. Il n'y a que Votre Éminence pour bien mener trois noces de front.

— Votre Altesse n'aime pas le gibier? demanda le cardinal a Gaston d'Orléans.

— Si fait, répondit Monsieur en tournant sa fourclieUe entre ses doigts.

— Je comprends, s'écria le cardinal en riant. Qu'on me donne du morceau servi à Son Altesse. Si mon maître d'hôtel a mis quelque poison dans la sauce, nous serons malades tous ensemble. Le Coudray, tu ne crains donc point la mort-aux-rats, que tu as déjà vidé ton assiette?

— En v érité, non, répondit le Coudray; quel bénéfice aurait Votre Éminence à empoisonner un pauvre joueur ruiné comme moi? Je parie mille écus qu'il n'y a pas un brin d'arsenic dans ce pâté de lièvre.

— Je tiens la gageure, dit le ministre, et, si tu n'es pas mort avant le second service, tu auras tes mille écus. Qu'on nous verse de meilleur vin de Bourgogne; je veux boire un coup de plus qu'à l'ordinaire. Votre Allesse Royale ne soupçonnera pas mabouteilleronmie mon plat dé gibier, car je lui veux faire raison a lin-

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