‹ Puylaurens (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · IU YL AMIENS · texte numérisé non relu

IU YL AMIENS

stant. Messieurs, je bois à l'oubli des injures, a l'extinction des rancunes.

Un vivat trois fois répété accueillit cette proposition, et les verres furent vidés d'un trait.

— Nous avons encore un souhait a faire, dit le cardinal; je bois au bonheur des quatre époux.

— Par ma foi! s'écria Monsieur, Votre Étnincnce a de son bourgogne dans la tête; elle compte quatre personnes au lieu de trois.

— Patience, reprit le cardinal, ce petit mystère s'éclaircira. Maintenant qu on nous donne le second service.

Les officiers enlevèrent les plats et apportèrent avec un ordre méthodique des assiettes recouvertes de serviettespliées, qu'ils déposèrent devant chacun des convives.

— Messieurs, dit le cardinal, ne touchez point à ce qui est devant vous avant que je vous le commande. Toi, Puylaurens, qui as été l'âme des conspirations, regarde le premier.

Puylaurens découvrit son assiette, et il y trouva le collier des ordres du roi.

— A vous, Goulas, dit le ministre.

Goulas trouva dans le pli de sa serviette un brevet de conseiller d'État.

— Le Coudray, tu as gagné ton pari. L'enjeu est devant toi.

C'était un mandat de cinquante mille livres sur l'épargne.

— Charnisay, tu aimes les voyages, j'ai pensé a te servir selon tes goûts.

Dans l'assiette de Charnisay, on avait mis une commission du roi pour le royaume de Naples avec un traitement de deux mille écus.

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— A votre tour, MM. de Sénantes.

Les deux frères avaient deux brevets de colonels.

— Du Plessis, tu es à Puylaurens, et il ne serait pas juste que ton protecteur devînt le plus grand seigneur de la cour sans qu'il en retombât quelque fruit sur toi. Le serviteur d un duc et pair doit porter un titre.

Du Plessis trouva des lettres patentes qui lui donnaient le titre de comte.

— Votre Altesse, ajouta le cardinal, est trop audessus de moi pour que des faveurs puissent l'atteindre; envers elle, je n'ai que la ressource des bons procédés.

Monsieur découvrit son assiette et déploya un billet du roi dans lequel étaient écrits ces mot :

« Mon frère, ne parlons plus de rompre votre mariage avec la princesse de Lorraine. C'est une affaire abandonnée. M. le cardinal et moi, nous y renonçons pour l'amour de vous. »

— Voilà, reprit le ministre, pourquoi j'ai bu au bonheur des quatre époux. Dites à présent, messieurs, s'il ne vaut pas mieux être de mes amis que de cabaler contre moi.

■ — Si on cabale encore, dit Monsieur, je désavoue et je condamne d'avance les coupables.

Un éclair sortit des yeux gris du cardinal, et dans ses traits on vit passer un sourire bizarre où la joie et la colère se disputaient la place.

— Vous l'avez prononcé vous-mêmes, messieurs, dit-il d'une voix altérée; malheur à ceux qui cabaleront encore! Puylaurens, je ne te retiens plus. Va où le plaisir t'appelle.

— Va, dit Monsieur, homme trois fois heu reux> par

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l'amour, la fortune et les honneurs. Tu as gagné la partie; la comédie est jouée, le mariage conclu, et la toile tombe, laissant au spectateur à imaginer le bonheur des amants. Je te donne huit jours de congé pour lo premier quartier de ta lune de miel, après quoi tu reviendras au Luxembourg prendre ta place auprès de ma personne.

A l'occasion du mariage, Monsieur avait donné a son favori un fortbeau carrosse qui attendait à la porte de l'Arsenal. Les six chevaux étaient magnifiquement caparaçonnés, et L'escorte de quatre laquais était déjà. en selle, portant les torches allumées. Les violons résonnaient encore, et on entendait les derniers bruits de la fête sous les voûtes de l'Arsenal. Puylaurens partit pour se rendre à son hôtel du Marais. Il aperçut a côté de la portière le capitaine la Pistole, courant au i^alop sur son cheval barbe et tenant un flambeau à la main.

— Monsieur, dit le capitaine, vous m'excuserez si je me glisse parmi vos gens. Il ne serait pas juste de me renvoyer le jour de vos noces. Votre domestique est si nombreux a présent, qu'il y aura bien une place pour un ancien serviteur.

— Mais je n'aurai point de jarrets à faire couper, dit Puylaurens.

— On n'en sait rien; d'ailleurs je suis bon a tout, valet de chambre discret, écuyer savant, gardechasse habile; je porte les billets doux d'un mari comme ceux d'un garçon. M. le duc n'aurait qu'a être jaloux, que de services ne lui pourrais-je pas rendre encore! Je fais le guet h merveille; j'évente les complots, et pour les coups de bâton je n'ai pas mon pareil à cent lieues à la ronde

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— Il n'y a pas d'apparence que j'aie besoin de ces bons offices. Je ne suis point jaloux, et ma femme m'aime.

Le carrosse entra dans la cour de l'hôtel. Puylaurens franchit les degrés et traversa les appartements en bondissant. Les dernières paroles de Monsieur lui revenant a la mémoire, il s'arrêta sur le seuil de la chambre nuptiale et se sentit suffoquer par excès de joie.

— Mon Dieu! s'écria-t-il, je suis, en effet, un homme trois fois heureux, et je gagne la paitie la plusbclle du monde. Si ce comble d'honneurs et de fortune doit bientôt s'écrouler, faites au moins que l'amour survive, et que le cœur de ma maîtresse ne change pas!

Le lendemain des noces, Gaston d'Orléans vint à l'hôtel du Marais rendre une visite a madame de Puylaurens. Il examina la maison depuis les écuries jusqu'aux cuisines, et témoigna en termes obligeants l'envie que lui faisait le bonheur de son favori. Tandis que le prince admirait la distribution des appartements, on entendit dans l'escalier des voix et des éclats de rire. C'étaient le Coudray, Goulas et les autres acteurs de la conspiration de Saint-Germain.

— La plaisante aventure! disaient-ils; le bon cadeau que nous a donné le cardinal cette nuit!

— Voyez, dit le Coudray en montrant à Monsieur son mandat sur l'épargne; vous croyez que cela vaut

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cinquante mille livres? Point : il manque sur ce papier le visa de Bullion, et Bullionest à Bordeaux.

— Moi, dit Cliarnisay, j'ai bien ma commission; mais il faut l'apostille du roi, et Sa Majesté ne signera pas de toute la semaine.

La nomination de Goulas n'était pas régulière. Les brevets des deux Sénantes ne portaient pas le cachet de cire; Duplessis ayant remis ses lettres au garde des sceaux, on lui avait répondu,: « 11 y a opposition. »

— Le cardinal, dit le Goudray, s'est moqué de nous. Prends garde, Puylaurens, cette maison est assurément en carton.

— Ouais! s'écria Monsieur; est-ce que mon billet du roi serait l'ouvrage de Rossignol?

Ce Rossignol était un petit secrétaire du ministre, fort habile à contrefaire les écritures et à deviner toute sorte de chiffres.

— Grand Dieu! s'écria Charnisay, madame la duchesse serait-elle une poupée d'Allemagne? et l'Éminence aurait-elle acheté ses nièces à quelque marchand de jouets de Nuremberg?

— Je puis vous rassurer à ce sujet, dit Puylaurens; la femme qu'on m'a donnée est de chair et d'os, et déplus c'est bien la personne que j'aimais. L'argent de la dot m'a été remis. La terre de Bois-lc-vieomte m'appartient sans contestation, et le président iréguier a fixé au 1 décembre prochain ma réception au parlement en qualité de duc et pair.

— On reconnaît là, dit Monsieur, cette grande partialité dont rÉminentissime a toujours fait profession pour Puylaurens. Nous autres, pauvres diables, nous sommes payés en monnaie de Gascogne.

Un officier de la petite écurie, expédié à la hâte par

Saint-Simon, arriva sur ces entrefaites, et vint annoncer que le roi murmurait tout bas contre son frère, comme s'il avait a se plaindre de quelque nouvelle cabale. Les amis de Monsieur étaient-ils desservis à la cour? Leur ennemi caché n'était-il pas M. le cardinal lui-même, employant deux masques à la fois, l'un pour distribuer à profusion des grâces sans effet, l'autre pour dénoncer des gens qu'il endormait dans la sécurité? C et excès de duplicité paraissait incroyable; mais Monsieur avait derrière lui une triste expérience des mensonges et des ruses du cardinal.

A6n de ne laisser aucune prise aux dénonciateurs, Puylaurens ne bougea de son hôtel pendant les huit jours de congé que lui avait donnés Monsieur. Pour ne point troubler le premier quartier de sa lune de miel, les conspirateurs de Saint-Germain ne vinrent plus le voir de toute la semaine. Ce temps si court fut le plus doux de sa vie. Auprès d'une personne qu'il adorait et qui lui rendait une égale tendresse, il oubliait ses dangers. Le 5 décembre au matin, Monsieur entra fort ému chez son favori.

— Puylaurens, lui dit-il d'un ton sévère, le bruit court que vous entretenez une correspondance avec la cour de Bruxelles; je vous avertis, si cela est, que je vous abandonne a la juste colère de M. le cardinal.

— Il faudrait, répondit Puylaurens, commencer par prouver que cette correspondance existe. Or je n'ai ni écrit ni reçu aucune lettre, et n'ai pas ouï parler de la cour d'Espagne depuis que nous l'avons quittée ensemble.

— Alors, reprit Monsieur, nous sommes dénoncés par des ennemis secrets que je prétends découvrir. Si

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c'est le cardinal lui-môme qui ose se jouer de nous avec cette audace, il faut le démasquer.

Puylaurens fit atteler ses chevaux et se rendit immédiatement à Ruel. Du plus loin que le cardinal aperçut son neveu, il courut à lui les bras ouverts.

~- Eh bien! comment vont les amours? dit-il.

— Je devrais être le plus heureux des hommes, répondit Puylaurens, si un bruit public ne venait me troubler» On parle de lettres que j'aurais reçues d'Espagne ou envoyées à Bruxelles, car je ne sais pas même encore de quoi je suis accusé.

— Que t'importent les bruits et les accusations? reprit le ministre. N'es-tu pas mon neveu et mon ami?

— Vos bontés ne sont pas ce dont je doute; ce que je crains, c'est un soupçon d'ingratitude qui me mettrait au désespoir et m'offenserait cruellement. Si vous avez quelque avis de cette calomnie, je vous supplie de me communiquer les pièces et les rapports de la police, afin de confondre ceux qui veulent me détruire dans votre esprit.

— Ne t'échauffe point ainsi, dit le cardinal en riant. Je n'ai pas de pièces à te communiquer. Ma police est à la recherche de deux agents espagnols cachés dans Paris et qui ont des lettres à ton adresse. Voilà tout.

— S ils se présentent, je vous livrerai les agents et leurs lettres sans les ouvrir.

— Ce sera le plus simple Ne t'inquiète plus de ces bagatelles. Le père Chanteloup et madame de Phalsbourg se trouveront au fond du sac, et pour leur satisfaction nous leur enverrons copie de ton contrat do mariage. Au diable les maladroits qui ont effrayé Monsieur et sont allés troubler tes joies conjugales. Je te

vais administrer tout de suite une potion calmante. Après-demain tu sièges au parlement, et, le soir, la reine reçoit solennellement au Louvre pour donnera ta femme le tabouret de duchesse. Le roi revient à Paris à cette occasion. Il veut qu'on danse un ballet. Tu mèneras l'un des quadrilles, et demain on répète les pas et figures chez la reine. Prépare donc tes jambes; tire de l'armoire tes plus beaux habits, appelle le coiffeur et achète des gants de frangipane. Voilà de quoi il faut t'occuper. Nous aviserons ensuite aux grands dangers dont l'Espagne te menace.

— Il n'y a pas moyen de vous résister, dit Puylaurensau cardinal en lui pressant la main; je retourne auprès de Monsieur pour lui faire partager ma tranquillité.

Les six conspirateurs de Saint-Germain avaient sellé leurs chevaux et s apprêtaient a gagner le large, s'il fût arrivé malheur au favori de Monsieur; car, dans l'obscurité où ils étaient, l'étoile de Puylaurens leur servait de guide. En apprenant qu'on allait donner pour lui de nouvelles fêtes, ils s'amusèrent de leur frayeur et quittèrent les habits de voyagé pour s'occuper des toilettes de bal. Monsieur lui-même passa re\ue de sa garde-robe, et madame de Puylaurens assembla en conseil ses femmes et ses ouvrières.

Le G décembre au matin, la reine invita Puylaurens à venir au Louvre, avant midi, pour la répétition des quadrilles. Le ballet était de la composition du duc de Nemours; de Nyert y chantait avec la maréchale de Thémines, et le célèbre le Pailleur avait choisi les morceaux. M. de l'Age figura dans la répétition du premier quadrille; madame de Chevreuse y dansait d'une grâce admirable, et portait un bonnet phrygien

avec un javelot d'or à la main. La répétition achevée, Puylaurcns sortit du Louvre avec les acteurs. Son carrosse 1 attendait au bas de l'escalier; au moment où il voulut y monter, les chevaux avancèrent : il posa le pied à faux et tomba sur un genou. Maître Philippe, directeur des ballets, accourut tout ému.

— Monsieur, s'écria-t-il, êtes-vous blessé? Miséricorde! s'il fallait que l'entrée des dames phrygiennes fût manquée, je ne m'en consolerais de ma vie. Voyez si le genou plie sans douleur.

— Ce n'est rien, Philippe; je souffre un peu, mais ce sera passé demain, répondit Puylaurens.

— Ah! M. le duc, jene sais pourquoi j'ai dans l'esprit que ce ballet sera empêché par des accidents. Votre chute vient confirmer mes sombres pressentiments. Je n'en dormirai pas cette nuit.

— Dormez, Philippe; nous avons échappé à des périls plus grands.

— Vous riez demes inquiétudes, monsieur; mais il semblerait que M. le cardinal lui-même les partage. D'où vient que Son Éminence m'a dit ce matin: « Allez chez le comte de Brion, et apprenez-lui le pas d'entrée que doit danser Puylaurens? » Ce sont les propres paroles de ce grand ministre, et, comme je me suis hasardé à lui faire observer que M. de Brion ne dansait point dans cette quadrille, Son Éminence m'a répondu : « Si quelqu'un vient à être empêché, Brion prendra sa place au moment de l'entrée. »

— L'implacable destin s'adoucira, Philippe; mon genou se guérira, et Brion sera inutile.

Tout en se moquant de Philippe, Puylaurcns ne put s'empêcher de songer aux augures de ce maître à danser, et il murmura entre sc-s.dcnts:

— D'où vient que le cardinal a donné cet ordre? Quel intérêt si grand prend-il donc à cette quadrille? . N'était-ce pas à la reine d'avoir cette prévision, et non pas au ministre?

En rentrant chez lui, Puylaurens trouva sa femme taillant des étoffes, coupant des rubans, essayant des parfums, et les tristes pensées se perdirent parmi le satin et les odeurs.

Vers huit heures du soir, la Pistole demanda une audience à son patron. Après s'être assuré que les portes étaient bien closes et que personne ne se cachait sous les tables ni derrière les rideaux,le capitaine dit à voix bass^:

— M. le duc.il y a des anguilles sous roche. Tous savez qu'on cherche deux agents de l'Espagne ayant des lettres à vous communiquer? Je les ai découverts. Vous plalt-il de les voir?

— Sans doute. Je désire mettre la main sur ces agents, quels qu'ils soient, et les livrer au cardinal. Sais-tu où les trouver?

— J'ai commission de vous faire parler a eux. Le premier nous attend au cabaret du Pélican; l'autre, que je n'ai pas encore vu, est un moine de Bruges. 11 porte une lettre, et ne veut la donner qu'à vous même.

— Penses-tu que nous soyons en mesure d'arrêter ces deux hommes?

— A moins que le diable ne s'y oppose, nous viendrons bien à bout d'un moine et d'un estafier; mais, pour plus grande sûreté, nous prendrons au Pélican mon fidèle acolyte Quarante-Cinq.

— Fort bien! Marchons à l'inst-ant.

— Un moment! dit la Pistole; vos habits ne conviennent point pour une expédition de ce genre. Avec ces

armes polies, ce justaucorps blanc et ces galons d'or, vous attirez les regards comme un saint dans sa châsse de verre. Cette agrafe de diamants lancerait des feux comme les yeux d'un chat. Enveloppez-vous dans ce manteau long, qui traîne jusqu'à terre; il n'est pas des plus neufs, mais il fut noblement porté. Chahgez votre épée contre cette rapière. Armez-vous de ce bâton noueux. Coiffez-vous de ce feutre privé de plumes. A pi ésent, vous n'êtes plus un grand seigneur que par le nez et les moustaches. Nous pouvons entrer en campagne. Tout le monde sait en quel état étaientalors les rues de Paris à huit heures du soir. Les marchands fermaient les dernières boutiques, d'où il aurait pu sortir quelque lueur de chandelles. Hormis les grandïues, qui étaient pavées, les autres ressemblaient à des cloaques. On s'enfonçait dans la vase jusqu'à mi-jambe,on trébuchait dans les ornières, heureux si on arrivait au bout du voyage sans donner dans quelque bande de filous! La Pistole guida son maître, en rôdeur expérimenté, au milieu de ce noir dédale. Exercé de longue main au vagabondage, il était oiseau de proie le jour et hibou la nuit. Avec l'aide de ce coquin, Puylaurens franchit sans accident une douzaine de mauvais pas, et parvint, crotté jusqu'à l'épaule, au cabaret du Pélican. Il s'attabla devant un guéridon bancal, tandis que le capitaine cherchait son homme. Au bout d'un quart d'heure, la Pistole revint, accompagné d'un personnage enveloppé jusqu'aux sourcils dans un manteau troué.

— Monsieur, dit cet homme en découvrant son visage, regardez-moi, je vous prie, attentivement, et tâchez de me reconnaître.

— Je te reconnais, répondit Puylaurens, tu

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