MA CHÈRE AME
» Je ne sais par quel heureux expédient le fidèle la Pistole a gagné les gens qui me gardent. Je vous laisse le soin de le récompenser, car il me rend un grand service en me fournissant cette occasion de vous envoyer mes dernières pensées. Ne nous le dissimulons plus : a eetle heure, ce n'est point un prisonnier qui vous écrit, c'est un condamné à mort. L'ordre a été envoyé ce matin du Palais-Cardinal de me transférer dans un autre appartenu nt. Le gouverneur vient de
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m'en donner la nouvelle en termes fort recherchés: mais la politesse de son langage ne saurait adoucir ma situation. Je vais occuper le logement où mourut U. d'Ornano : c'est un cachot où la lumière du jour ne pénètre point. Si les ténèbres, le défaut d'air et l'humidité du lieu ne suffisent pas à me détruire, on y -djoutera sans doute la nourriture de If. le maréchal.
» Cette condamnation ne m'a pas causé de surprise. Cinq mois de silence m'ont appris que je ne devais plus rien espérer, ni de l'amitié de Son Altesse Royale, ni de votre crédit sur l'esprit de M. le cardinal. C'eût été la première fois que le grand ministre eût pardonné. U mourra sans avoir connu la clémence. Je n'ai jamais douté de votre tendresse pour moi, ma chère âme. Mon tourment le plus cruel est de songer à la douleur que vous aurez ressentie de ne pouvoir pas me sauver, et je frémis en pensant au coup terrible que vous donnera ma mort. Je quitterais ce monde avec moins de tristesse, si je savais que vous surmonterez votre chagrin, et que vous ne mettrez pas a me pleurer trop de passion et d'amertume. Je vous donne un an pour porter mon deuil et nourrir vos regrets. Passé cela, je vous supplie de vous rendre au monde qui vous réclame; c'est un tribut assez cher que de vouer aux larmes vol re vingtième année. Je n'en demande et n'en veux pas davantage. De tous les hommages que vous pourrez rendre à ma mémoire, aucun ne me sera plus doux que le respect de votre vie et la conservation de votre personne. Je prétends mourir chrétiennement et, afin de me retrouver un jour dans le ciel, il faut que vous mouriez dans les mêmes sentiments que moi. Pour l'amour de vous., ma chère âme, je vais
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essayer de pardonner à mes ennemis et d'offrir à Dieu l'agonie qu'ils me préparent; la chose me sera difficile. Je pardonnerai au tyran qui m'a poursuivi jusqu au tombeau, plus volontiers encore qu'au lâche prince dont l'abandon m'a jeté où je suis. L'un a fait son métier de despote, tandis que l'autre a manqué à tous les devoirs d'un ami.
» Je hais ces gens larmoyants qui abusent de la sensibilité d'une femme et profitent de 1 instant solennel de la mort pour enfoncer dans un cœur qui les aime un souvenir empoisonné , comme s'ils espéraient échapper au néant par ce legs abominable. Ne faut-il pas toujours finir? Qu'importe si c est a Vincennes ou au Louvre? J'ai goûté dix jours de bonheur en toute ma vie : ceux que j'ai passés paisiblement auprès de vous, et il m'est doux de penser que ce bonheur était sans reproche. Le peu d'instants que j'ai encore a vivre seraient moins amers, si votre main pressait la mienne à l'heure du départ; mais l'attendrissement d'une séparation si douloureuse, mes adieux et mes larmes vous déchireraient le cœur, et peut-être est-il mieux pour votre repos d'éviter cet excès d'émotion. J'aurai plus de mérite si je réussis a ne point mourir désespéré dans ma solitude que si je mourrais entre vos bras.
» Prenez soin de mes serviteurs. Faites quelque chose pour du Plessis. Donnez de l'argent a laPistole, c'est la seule récompense dont ce coquin puisse être touché. Il a du bon, tout perverti qu'il est.
» Adieu donc, ma chère âme. Vivez : je vous en prie et vous l'ordonne. Laissez que votre chagrin s'apaise par l'effet du temps, et prononcez quelquefois dans vos prières le nom de celui qui prend les devants pour
j3S PUYLAURENS.
a'ier vous attendre dans le pays où l'on ne risque plus d'oublier ce qu'on aime.
» Votre époux affectionné.
» Antoine de l'Age. »
La seconde lettre, adressée a son Altesse Royale Gaston d'Orléans, était ainsi conçue :
« Monsieur,
» On me transférera demain dans la chambre où mourut votre gouverneur. Vous savez ce qui avient des prisonniers qui habitent ce cachot. Si la triste fin que je fais était de quelque avantage pour la réputation ou le bien de Votre Altesse, je ne me plaindrais point; mais, en subissant une mort honteuse et cachée, j'ai encore la douleur de penser quelle est désastreuse pour votre gloire. Je connais trop Votre Altesse pour la prier d'implorer en ma faveur la clémence du roi. Vous avez mis quelque chaleur a défendre M. d'Ornano; vous en avez eu moins a vouloir sauver le pauvre Chalais, moins encore à plaider pour M. de Vendôme. Sans moi, vous n'en auriez point mis du tout à parler pour M. de Montmorency. Vous devez donc, suivant cette pente naturelle de votre esprit, m'abandonner plus complètement que les autres. Il semble que je sois en droit d'attendre des secours de Votre Altesse, en l'état où me voila réduit; cependant, du fond de ma prison, c'est moi qui vais vous donner un i vis important.
» Croyez-moi, Monsieur, ne prenez plus de confidents, ne conspirez plus, ne vous mêlez plus des affaires de l'État, et demeurez en repos dans votre musée de médailles. Songez que vous avez perdu et ruiné tous vos amis; souvenez-vous de votre contenance à
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Castelnaudary, lorsque vous laissâtes périr sous vos yeux deux héros qui tombaient pour vous; souvenezvous de vos hésitations dans tous nos conseils, de votre faiblesse le jour du coup de main que vous fîtes manquera Saint-Germain, des perplexités que vousdéguisiez en toutes rencontres sous les dehors d'une rodomontade aussi imprudente que la peur. Reconnaissez enfin que vous n'êtes fait ni pour la guerre, ni pour les conjurations, ni pour les cabales de cour, ni pour débattre honorablement les conditions de la paix, ni pour en assurer l'exécution, ni pour sauver les débris de votre fortune dans le malheur, encore moins pour protéger ceux qui se sont hasardé» à vous servir. Courbez la têle devant le génie et la puissance d'un ministre plus grand que vous. Chaque nouvelle tentative que vous avez faite pour le renverser vous a rejeté plus bas que vous n'étiez auparavant. Encore une cabale, et je n'oserais répondre de votre liberté ni de votre vie. Évitez un sort semblable au mien. Tenez-vous pour vaincu, et vivez dans l'ombre et le repos; c'est le seul moyen de ne compromettre et par conséquence de n'abandonner personne. Excusez la liberté démon style. Je vousécrisdu fond delà tombe où vous m'avez 1. nssé choir sans me tendre la main. Soyez docile à ma voix, qui vous crie de changer de route, sans quoi vous allez heurter du pied celle tombe et trébucher vousmême parmi les débris de votre honneur. Je consens que vous ne tentiez rien pour me sauver, a la condition que vous n'aurez plus de confidents et ne sacrifierez plus d'autres malheureux à votre faiblesse. Il m'en coûte de vous pardonner ma misère et mon infortune; je le fais pourtant aussi chrétiennement qu'il m'est possible et je souhaite que vos autres victimes ne vous
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accusent jamais avec plus d'emportement que moi.
» Sur ce, je me déclare le serviteur respectueux de Votre Altesse, et prie Dieu qu il lui donne des jours heureux et paisibles, des nuits sans trouble et les douceurs d'une conscience légère. »
La reine et madame de Chevreuse, n'ayant plus revu M. le cardinal depuis trois jours, avaient deviné sans peine la cause de sa froideur. Elles n'osaient non plus donner signe de vie; et demeuraient dans la crainte, attendant chaque matin l'explosion de la colère du ministre. Le bruit se répandit de la rigueur dont on usait envers Puylaurens, et l'on sut qu'il allait être plongé dans le cachot où tant de gens avaient péri. Cependant, sur l'avis de madame de Chevreuse, la reine ne fil pas semblant de savoir la cause du silence et de la retraite du cardinal. Lorsque arriva le lundi, jour fixé pour la délivrance du prisonnier, M. de Laporte, premier valet de chambre d'Anne d'Autriche, se rendit au palais du ministre.
— Monseigneur, dit Laporte, la reine m'envoie pour savoir des nouvelles de votre goutte et pour vous rappeler votre promesse de faire sortir de prison le duc de Puylaurens.
— Vous direz à la reine, répondit lÉminence, que ce n'est point de la goutte que je souffre, mais d'une blessure cruelle. Vous ajouterez que je suis homme de parole : j'ai promis que demain Puylaurens ne verrait pas le jour au donjon de Vincennes; les ordres nécessaires sont donnés pour qu'il ne !e voie point.
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Monsieur jugea que la lettre de Puylaurens n'était pas bonne a montrer; il mit donc FépHre dans sa poche et n'en dit mot à personne. Sans avoir Je dessein de rien entreprendre en faveur du prisonnier, le prince se rendit a tout hasard chez le roi. 11 le trouva partant pour le jeu de paume et l'y suivit. Louis XIIT, ayant bien dormi et digéré sans aigreurs, paraissait animé d'un semblant de gaieté.
— Mon frère, dit-il avec sa grâce accoutumée, vous avez le teint brouillé ce matin, le blanc de vos yeux est un peu jaune, et je ne m'étonnerais point si vous a\ iez le foie malade tout comme moi. Savez-vous que la différence d'âge n'est pas grande entre nous? Si votre santé se gâte, vous ne régnerez guère de temps après moi, et, comme vous n'avez' point d'enfants mâles, la couronne s'en ira sur la tète de M. le prince.
— Je consens volontiers, répondit Monsieur, que les Condé régnent après nous, mon frère. Plût au ciel que je n'eusse pas d'autre motif de me chagriner que celui-là!
— lit quel autre sujet de vous chagriner pourriezvcus donc avoir?
— Le voici, M. le cardinal avait promis de traiter Puylaurens avec humanité; cependant il l'a fait jeter dans le cacbot où est mort mon gouverneur.
— Par charité! s'écria le roi, oublions Puylaurens. Vous m'allez troub'er ma joie. Le diable m'en laisse si
peu, que j'en suis ménager. Jouons a la paume ensemble comme de bons amis.
— Je ne suis point en état de jouer, sire, a moins que vous ne promettiez d'avoir compassion de Puylaurens.
— Eh bien! jouons en partie la grâce de votre favori. Si je perds, je le tire de Vincenneset lui rends sa liberté; mais, si je gagne, vous ne me parlerez plus jamais de lui.
— Fi donc, mon frère! pouvez-vous faire un enjeu de votre justice et de vos grâces?
— Vous avez raison; c'est une folie. Puylaurens mérite sa prison, et il y restera.
— Si vous le prenez ainsi, j'aime encore mieux tenter l'aventure et vous gagner sa grâce,
— Je !e crois bien. Vous êtes plus leste que moi, vous avez l'avantage de votre côté; mais je vous avertis que j'ajusterai les balles de mon mieux, et ne vous ferai point de quartier; ainsi appliquez-vous a bien jouer.
Tout en réglant les conditions de la partie, on arriva au Marais, et le carrosse s'arrêta devant les jeux de paume. Monsieur avait de l'agilité et de l'adresse aux exercices du corps; mais sa timidité naturelle lui enlevait une part de son coup d'œil et de ses forces aussitôt qu'il s'intéressait trop au gain. Le roi, au contraire, jouait mieux quand l'intérêt du jeu triomphait de l'indolence où sa constitution débile le tenait plongé. D'un côté était la faiblesse du corps et de l'autre celle de l'âme, en sorte que, dans cette occasion d'importance, la partie devenait égale, ou peu s'en fallait. Dès le début, Monsieur prit six points de suite. Le roi se se démonta pas et n'en -oua qu'avec plus de
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soin et d'application; à la septième balle, il donna do sa raquette en coupant du haut en bas, et fit passer la paume horizontalement d'un pouce au-dessus de la corde de séparation, si bien que Monsieur manqua le le coup. A partir do ce moment, Gaston d'Orléans, déconcerté, intimidé de plus en plus, perdit tout son avantage. On atteignit ainsi le onzième point des deux côtés. Monsieur, sentant sa main trembler, demanda partie remise; mais le roi ne le voulut point.
— Ah! disait Louis XIII, vous croyez, parce que vous êtes le plus jeune, qu'on ne vous gagnera pas? Eh bien! votre Puylaurens demeurera au bois de Vincennes, et vous ne m'en rebattrez plus les oreilles. Je suis charmé de voir triompher ma justice et mon adresse tout ensemble. Nous rirons bien ce soir avec M. le cardinal. Donnez-moi une autre raquette, bonnes gens, que j envoie la dernière balle tout droit au donjon porter nouvelle à Puylaurens de mon succès.
Monsieur avait déjà perdu la tramontane. 11 lança la balle en lui faisant décrire un demi-cercle parfait, tant il avait peur de la manquer, et il donna le plus beau jeu du monde à son adversaire. Le roi prit son temps sans se presser, et, frappant la balle à tour de bras, l'envoya en ligne droite dans les yeux de Monsieur, qui baissa la tête pour éviter le coup, et laissa la paume s'éteindre dans le filet.
— Vivo Dieu! dit le monarque, j'ai joué comme feu mon père. Je ne me sens pas d'aise, et ne donnerais point cette partie pour douze mille écus. Puylaurens restera au donjon, et, du moins; si on me vient encore crier son nom. il me rappellera un jour heureux.
Monsieur avait jeté à terre sa raquette et s'en était
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allé tout ronge do dépit. Ainsi s'évanouit par un coud de maladresse et de timidité la dernière chance de salut de Puylaurens.
Un matin, le cardinal et le père Joseph donnaient audience à l'ambassadeur de la seigneurie de Venise au sujet des affaires de Mantoue. Le ministre avait commandé qu'on ne laissât entrer personne; mais la nièce de son Éminence était habituée à pénétrer a toute heure du jour. Le magnifique ambassadeur fut un peu étonné Je voir une femme éperdue forcer le passage et interrompre la conférence en se jetant aux pieds du cardinal.
— Monseigneur, s'écria la duchesse, vous m'avez refusé la grâce de mon mari, ne me refusez pas au moins la permission de le voir une dernière fois avant qu'il meure. Il faut que je l'assiste a ses derniers moments^ C'est un devoir sacré que vous ne sauriez me défendre d'accomplir.
— Relève-toi, mon enfant, dit le ministre. Bon Dieu! en quel état te voila! Ne pleure pas ainsi, tu vas te rendre malade.
— Mon oncle, n'insultez pas a ma douleur par cette, fausse pitié. Je suis au désespoir. Si vous ne me permettez d'entrer à Vincennes, vous compterez ce soir une personne de moins dans voire famille.
— Monsieur l'ambassadeur, reprit le cardinal, votre conseil des Dix écoute-l-il les prières des femmes de prisonniers?
— Notre conseil des Dix, répondit le Vénitien, n'a point de nièces; mais ce qu'une république ne doit point faire, le ministre d'un monarque absolu peut le hasarder.
— Écoute, ma chère Marguerite, dit rÉminence, si
tu veux avoir un peu de douceur et de résignation, je te récompenserai de telle sorte que toutes les femmes du royaume souhaiteraient d'être veuves a ce prix. Je te marierai avec un prince régnant d'Allemagne ou d'Italie. Je te mettrai une couronne fermée sur la tête. Au lieu d'un tabouret à notre cour, tu auras un trône, et on te fera la cour à toi-même. Tu auras des chambellans, des gardes du corps, une armée, une flotte, des filles d'honneur et des sujets.
^ —Monstre sans âme! s'écria madame de Puylaurens-, n'espère point me séduire. Puisqu'il n'est plus d'autre refuge que le tombeau contre ta tyrannie, je t'apprendrai qui je suis et de quel cœur tu as osé te jouer. Je te l'ai dit : ce soir, il y aura une personne de moins dans ta famille.
— Si tu fais cela, répondit le cardinal, malheur à toi! Ah! sainte Vierge! me menacer de se tuer! Ya, je te retirerai nies bonnes grâces; je reprendrai le duché d'Aiguillon, je le donnerai à ma nièce de Combalet; tu perdras fortune, dignités, maisons de campagne, bijoux, vaisselle et beaux habits, et je te renverrai dans ta province en jaquette, comme tu en es venue. Orage! vouloir se détruire! Je ne sais plus ce que je dis, tant je suis en colère.
— Nous perdons l'esprit tous deux, reprit la duchesse avec plus de calme. C'est assez; vous m'avez entendue. Je vous donne jusqu'à ce soir pour vous déterminer. Ou je pénétrerai auprès de mon mari, ou je quitterai volontairement ce monde, d'où votre barbare despotisme m'aura chassée.
Aussitôt que madame de Puylaurens fut partie, le père Joseph, croisant ses bras, regarda en face M. le cardinal.
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— J'ai peine, lui dit-il, à en croire mes yeux. Quoi! vous ne savez point venir à bout d une femme de vingt ans! Vous déraisonnez comme elle, et vous vous amusez à lutter de violence! Rien n'est si facile pourtant que de mener où Ton veut ces têtes légères. Vous prenez une massue pour battre une plume qui vole, au lieu de souffler dessus tout doucement. Monsieur, je ne vous reconnais plus.
— Eh! que puis-je faire? car enfin je ne veux point qu'elle se détruise.
— Vous voulez quelle vive, n'est-ce pas? quelle se console, qu'elle oublie son mari, qu'elle en épouse un autre plus tard, et qu'elle vous aime et vous égayé comme autrefois par sa gentillesse?
— Assurément.
— Laissez-la donc pleurer à son aise. Vous prenez les choses tout au rebours. Laissez-lui voir son Puylaurens; permettez qu'elle lui ferme les yeux, quelle se fonde en eau, quelle porte la robe la plus noire du monde, quelle mouille les mouchoirs les plus blancs, qu elle s'enferme dans un château, qu'elle s'y ennuie bien de sa douleur, et vous verrez que du noir elle passera au brun, puis au violet, puis au bleu d azur, et finalement au rose le plus tendre. Si vous fermez l'écluse a son chagrin, si vous luttez d'entêtement avec elle, vous allez la perdre.
— Je te donne mes pouvoirs. Va la trouver, dirigela. Charge-toi de tout; mais, si tu me la laisses mourir, je te tordrai le cou.
— J'y consens. Dormez en paix, je réponds de sa vie. A présent reprenons notre conférence.
— Mon révérend père, dit l'ambassadeur de Venise, vous n'avez point étudié celte politique-là au con-
PUYLAURESS. Mxl
grès de Ratisbonne ni dans le Prince de Machiavel.
— Non vraiment; je lai apprise dans le livre du simple bon sens.
La conférence sur les affaires de Mantoue c'était pas achevée, lorsqu'un valet de madame de Puylaurens vint remettre à AI. le cardinal les titres de propriété de Bois-le-Yicomte, le brevet du duché d'Aiguillon et tous les autres parchemins qui représentaient l'immense fortune que la duchesse devait aux libéralités de son oncle.
— Joseph, cria le ministre, va-l'en bien vite; cours chez ma nièce. Empêche quil n'arrive quelque grand malheur. Je m'en remets à toi du soin de la conduire. Abandonne toute autre affaire pour celle-ci. Ne perds pas une minute.
— 11 n'y a rien qui presse, dit le capucin. N'avonsnous pas jusqu'à ce soir? Dans une heure, les bonnes paroles que j'apporterai produiront leur effet; ne vous embarrassez de rien.
Le capucin reprit son discours sur les projets de mariage des filles du duc de Mantoue; mais le cardinal n'avait plus la tête à la politique, et l'ambassadeur de Venise se retira par discrétion, en remettant au lendemain la suite de la conférence. Le père Joseph fit signer au ministre un laisser-passer pour le gouverneur de Vincennes, et demanda son carrosse. Tandis qu'on attelait les chevaux, il se rendit a. son appartement, ouvrit un coffret de bois qui ressemblait a une pharmacie portative, et y choisit un petit flacon qu'il mit dans sa poche a côté de ses clés et de son crucifix; puis il partit en souriant dans sa barbe avec cet air hypocrite et satisfait que prennent volontiers les trompeurs accoutumés à voir réussir toutes leurs ruses.
liS PUYLAURENS.
Madame de Puylaurens, noyée dans ses larmes et n'espérant plus rien du cardinal, fut touchée de l'entremise du père Joseph comme d'une grande marque de bonté. Le capucin joua l'attendrissement, se montra pitoyable, et témoigna de la joie d'avoir triomphé delà dureté du ministre. La duchesse jeta sur ses épaules une mante de voyage, et voulut partir à l'instant pour Vincennes.
— Ma fille, disait le révérend père, ne vous le dissimulez point : nous allons trouver votre mari en un triste état. Le logis qu'il occupe est fort malsain, et je sais que Puylaurens est a deux doigts du tombeau. Ce que nous avons a souhaiter de plus heureux, c'est que vous arriviez à temps pour lui fermer les yeux. Ne vous mettez point dans l'esprit que nous puissions le sauver; ce serait une illusion vaine dont la perte vous porterait plus tard un nouveau coup. Peut-être serait-il mieux pour vous d'éviter une scène cruelle.
— Non, mon père, répondit la duchesse; j'aurai la force d'accomplir mes devoirs, et, si je puis adoucir un peu les angoisses de ce pauvre mourant, je le ferai, fût-ce aux dépens de mon repos ou même de ma vie.
Madame de Puylaurens était une femme de grand courage; mais, à l'approche d'un aussi terrible moment, la sensibilité de son âme ne résistait plus à la violence de la secousse. Elle pâlissait, la voix lui manquait. En descendant du carrosse, elle sentit ses jambes fléchir et s'appuya sur le bras du capucin. Dans l'appartement du gouverneur, on trouva le chapelain du donon.,
— En quel état est Puylaurens? demanda le père Joseph.
PUYLAURENS. \kl
— Il va mourir, répondit Le gouverneur.
— Quoi! point d'espoir?
Le chapelain secoua la tôle d'un airsignificatif.
— Je lui ai donné l'extrème-onction, dit-il, et il mourra touché delà grâce divine.
— Ne laissons pas d'essayer encore des moyens humains, reprit le père Joseph. Appelez le médecin, et conduisez-nous bien vite auprès du prisonnier.
La célèbre chambre de M. d'Ornano était placée sous une voûte de pierres de taille, Une meurtrière étroite et sinueuse introduisait une faible quantité d'air extérieur, sans donner passage à la lumière. L'eau ruisselait sur les murailles, et, de temps à autre de larges gouttes, tombant d'en haut., produisaient' sur le sol, déjà mouillé, un clapotement, glacial. Une torche de résine, plantée dans un anneau de fer répandait une lueur blafarde assortie a l'horreur dé ce séjour. Dans un coin, on voyait un grabat monté sur deux tréteaux. Le prisonnier, le visage tourné contre le mur, ne bougea point, malgré le bruit de la porte, malgré les pas et les voix qui résonnaient dans son cachot. In infirmier, assis près de lui, lit signe de la main que le moribond était plongé dans le délire La duchesse fut prête à s'évanouir au premier regard qudejeta dans cette espèce denier, mais, aussitôt quelle aperçut le malade, elle retrouva ses forces et courut à lui; elle se courba au-dessus du \û et appela trois lois Antoine! avec un son de voix si doux et si pénétrant, que les assistants gardèrent le silence pour attendre l'effet de cet appel. L'accent de la tendresse de 1 intérêt et de la bonté était chose m inconnue d les échos du donjon, quele moribond se retourna dans son ht en ouvrant des veux étonnés.
— C'est vous, Marguerite, dit-il; que venez-vous faire ici? Ètes-vous donc condamnée à mourir comme moi?
— Non, mon ami; je viens vous soutenir et vous consoler dans vos derniers moments.
— S'il en est ainsi, reprit Puylaurens, mes derniers moments peuvent durer longtemps encore. Le poison ne m'a pas encore autant abattu qu'on l'imagine.
— Il se croit empoisonné, murmura le père Joseph.
— On peut le sauver, s'écria la duchesse.
— Essayons, dit le capucin. Docteur, ne perdez pas une minute. Voyez si ce malade n'est point désespéré.
Le médecin fit approcher la torche du lit, et regardant le prisonnier attentivement :
— Cet homme la n'a pas deux jours à vivre. Que ne m'a-t-on appelé hier, puisqu'on voulait le sauver?
— Nous n avions point d'ordres, répondit le gouverneur.
— Messieurs, dit Puylaurens, je vous assure que je suis plein de vie. Ne me nourrissez plus comme M. d'Ornano, et vous verrez si je ne serai pas bientôt sur pied.
— Vite, des secours, des contre-poisons! s'écria la duchesse. Docteur, faites votre devoir.
— Je le ferai, madame; je vais préparer moimême les remèdes nécessaires, et je reviens dans un moment.
— Ne tardez pas! cria le père Joseph.
Le médecin sortit en courant.
— Mon père, dit le gouverneur au capucin, èlcsvous certain d'agir selon les intentions de M. le cardinal?
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— Je suisresponsnble défi ordres qde Je vous donne. t — C'est que tout ceci n'esl point d'accord avec les instructions écrites du ministre.
— Conformez-vous Bans crainte à mes instructions verbales.
— Omon pèreldil madame de Puylaurens, nous allons donc le sauvi r?
—Je commence à l'espérer, ma Obère fille
— Grand Dieu ! s'écria le prisonnier, rinfâmeJa est ici! Je suis perdu!
Le révérend père Frappa doucement sur répaole de linfirmieret l'entraîna borsdu cacbo!
-«^abréger, dit-il froidement. Yoici le flacon sels, faites que nous ayons fini avant leretourdu médecin.
Puylaurens tremblaii de ; membreaél pa-
raissait en pnnc ;, un.- terreur profonde.
— Embrassez-moi, Marguerite, disait-il, bous n V vonsqu un instant; ce moine infernal n'esl pas venu pour ncn. Ne nous aveuglons pas d'avantage Vivez neme Pleurez pas avec trop d'amertume. F •» douleur pour l'amour de moi. Donnez-moi i ttain,el ne me parlez plus. N'en doutez pas, mon heure esl prot he.
, Apr^anmomenl de Bilence, U malade demu
• ici eau.
-Monsieur, lui dit l'infirmier, voici des sels qui
VOUS rendront vos foi '
P^rens porta lenacon a ses narinesel aspira
plusieurs fois, con
— Grand merci Idit-il, je me sens mieux.
Puis il pencha la tête en s'appuyant sur 1 épaule de la duchesse, et soupira comme une personne qui s'endort. Le père Joseph, caché derrière la porte, fit un sourire monacal, et murmura dans sa barbe :
— Enfin, nous voilà débarrassés de ce fâcheux!
Au bout d'un quart d'heure, on entendit des sanglots et des cris de femme au désespoir. La duchesse avait reconnu quelle tenait dans ses bras un cadavre.
Le soir de ce triste jour, on se disait à l'oreille dans les salons de Paris que le ducdePuylaurens était mort au donjon de Yincennes dans la chambre de M. d'Ornano, et Tallemant des Réaux raconte que madame de Rambouillet, en apprenant cette nouvelle s écria :
— Cette chambre-là vaut son pesant d'arsenic.
Le bon mot delà marquise fit le tour delà ville, et ce fut la seule oraison funèbre du pauvre Puylaurens. On trouve aussi dans un journal du temps cette phrase exempte de. passion :
« Aujourd'hui, 30 juin, nous apprîmes que Puylaurens s'était laissé mourir au donjon, les uns disent par excès de chagrin, les autres à cause de sa prison, d'autant qu'on ne lui permettait point de voir le jour, et qu'il était logé en même lieu que feu M. d'Ornano; mais le lieutenant de roi au donjon dit que c'est d'une fièvre pourpre. »
On sait ce qui avint de la plupart des personnages de cette histoire. Madame de Puylaurens, après avoir bien pleuré son mari pendant quatre ans, donna raison aux prévisions du père Joseph en se remariant avec Henri de Lorraine, prince d'Harcôurt, fils du ducd'Elbeuf. Elle perdit cependant le duché d'Aiguillon, que
le cardinal lui retira pour le donner à madame de Combalet.
L'Éminentissime, dont la fortune ne semblait pas pouvoir s'élever davantage, atteignit partout a un degré de puissance inouï dans les annales du royaume. Son ambition, ingénieuse à créer des moyens de se satisfaire, lui suggéra l'idée étrange de se taire patriarche de France, ce qui eût soulevé infailliblement un schisme dans l'Église, si la mort ne fût venue étouffer Ces projets audacieux.
Monsieur, toujours attaqué de la maladie des cabales, employa .V.ontrésor, comme Puylaurens, a ébaucher des conspirations; il trembla devant ses propres desseins, recula devant les résolutions prises, laissa ses amis courir seuls le danger, et les abandonna le- mieux du monde après la défaite. Avec le comte de Soissons, M on trésor et Saint-Ibal, il renouvela plus lâchement encore que la première fois la scène du coup demain manqué à Saint-Germain. Cinq-Mars et de Thou,Fontrailleset M. de Bouillon, qu'il avait encouragés à la révolte, furent désavoués par ce prince sans courage. Après la mort du roi, Monsieur ne put se défendre de cabaler contre la reine régente et contre Mazarin.On voit parlesmémo adjuteur quel rôle misérable
il joua dans les affaires de la fronderie. Sousl< de Louis XIV, Gaston d'Orléans se retira au château de Blois, où il acheva ses jours dans l'oubli et le mépris qu'il méritait.
Madame de Chevrcuso emplit la cour et la ville du bruit de ses. aventures, de ses amours avec .M. de la Rochefoucauld, de sa fuite en Espagne et de ses intrigues pendant la fronde.
Quant aux pei t avons
l'^ll PUYLAURENS.
parlé, on trouvera souvent leurs noms dans lesécrits du xviie siècle.
Le père Joseph mourut avant son digne maître, au moment où on allait le faire cardinal.
M. le Coigneux revint en France après la mort du ministre;. il recouvra ses biens, et, pour se consoler de son chapeau manqué, il se maria sept fois, comme la Barbe-bleue, d'une façon romanesque, et toujours veuf sans que l'on sût comment.
Lopez, ayant cherché a s'introduire chez madame de Rambouillet, y fut reconnu pour un espion, et les gens courageux lui fermèrent leur maison. Après la mort du cardinal, il sentit qu'il ne pouvait plus se montrer, et disparut de la scène du monde.
MM. le Coudray-Montpensier, Sénantes, Charnisay, du Plessis et les autres amis de Puylaurens sortirent de la Bastille après un séjour de huit mois qui les dégoûta des conspirations; aussi, dans les troubles qui suivirent, on ne les vit guère reparaître. Ils savaient trop où menait l'amitié des princes.
Il ne serait pas bien de terminer sans dire un mot de l'honnête la Pistole. La France étant, selon lui, un pays perdu, le capitaine alla chercher fortune en Italie sur son cheval barbe. N'ayant point trouvé demploi à îlilan, il se rendit à Yenise; mais tous les patriciens de la magnifique seigneurie étaient pourvus d'estafiers à gages : la concurrence était formidable. La Pistole fut bien surpris de se voir au milieu de coupe-jarrets plus exercés, plus habiles et plus féroces que lui, d'escrocs plus adroits, de joueurs plus fins, de tireurs d'armes plus dangereux, et d'entremetteurs beaucoup plus insinuants. Pendant le premier mois de son séjour dans cette ville civilisée, la Pislole
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perdit tout son argent aux cartes; il se fit blesser en duel deux fois, et se laissa surprendre par un jaloux, qui obtint jugement du tribunal des sages de la nuit contre sa personne. Il n'eut que le temps de s'enfuir sur une gabare de commerce qui partait pour Ancône, d'où il se rendit à Florence. Dans cette grande ville, on volait, on tuait et on trichait an jeu avec une telle supériorité, qu'il s'estima fort heureux de trouver une place de marmiton dans les cuisines d'un cardinal. Il y mena une vie exemplaire pendant trois ans. Une pleurésie, qu'il gagna en passant du feu des fourneaux à la fraîcheur de l'air extérieur, le mit au tombeau, et le chapelain de la maison ouvrit de grands yeux en écoulant la confession générale, la plus riche du monde en gros péchés, d'un homme qui passait pour un aide de cuisine fort sage et un écureur de vaisselle sans reproche.
11 me reste à demander pardon au lecteurde l'avoir entretenu si longuement de cabales de cour qui, m politique, ne furent que des drôleries, comme disait Tallement. Je dois aussi m'excuser d'avoir puisé à ma guise dans 1 histoire pour faire du roman. Les académies n'approuvent point ces libertés, et sans doute elles ont raison; mais voici, selon moi, une excuse qu'on pourrait alléguer : le romancier trace des portraits, l'historien cherche des reliques. Il faut au portrait la ressemblance, à la relique l'authenticité. Bien des gens attachent des souvenirs aussi précieux a l'image d'une personne qui n'est plus qu'à un os ou une mèche de cheveux; c'est affaire dégoût. Si donc on approuve fort celui qui découvre le fragment de relique le plus menu, pourquoi blâmerait-on l'artiste qui reproduit la figure d'un personnage? Pour moi, je confesse que
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j'aimerais mieux avoir le portrait de saint Bruno par Lesueur que de posséder le crâne ou la robe de laine de ce pieux cénobite.