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es un ancien serviteur de la princesse de Chimay
— Vous ne vous trompez point. J'espère à présent que nous allons nous entendre. Il importe beaucoup, monsieur, que vous ne me preniez pas pour un agent de 1 Espagne. C'est mademoiselle de Chimay qui m'envoie, et non le gouvernement des Flandres. La police de Paris le sait bien, mais elle a reçu Tordre de me rechercher sous ce titre d'agent politique. Je viens vous avertir d'un complot tramé contre vous entre vos ennemis de France et ceux de Bruxelles. Mes instructions ne m'en ont pas appris davantagciune lettre demademoiselledeChimay vous expliquera 1 affaire tout au long.
— Donne vite celte lettre.
— Je ne l'ai point fur moi. Pour plus de précaution, mademoiselle de Chimay l'a remise à un capucin de Bruges, envoyé a Paris par son couvent. Si vous voulez me suivre a trente pas d'ici, vous aurez la lettre; mais il faut venir seul avec moi, et laisser vos gens dans ce cabaret.
Puylaurens commanda au capitaine la Pistoîo de l'attendre, et il sortit en compagnie du valet déguisé. Cet homme le conduisit dans une ruelle fort sombre, et prononça en flamand une phrase que Puylaurens ne comprit pas. Un moine assis sur une borne se leva; le valet, s'approchant de ce moine, lui dit :
— Voici le duc de Puylaurens.
Le capucin tira de la manche de son froc un papier qu'il remit à M. de l'Age.
— lia commission est faite, dit le moine; serrez ce papier dans votre poche. Rentrez chez vous pour l'ouvrir, et ne vous laissez pas surprendre, car vous ne -avez pas quel grand intérêt vous avez à connaître ce qu'on vous annonce. C'est pour empêcher cet averti-
Pi YLAUilENS. 85
sèment de vous prévenir que toute la police est sur pied. Veillez sur vous-même, et que Dieu vous guide!
Les deux agents se perdirent dans l'ombre; Puylaurens se trouva seul, cherchant son chemin a f aveugle; laPistole, sur le seuil du cabaret, l'entendit battre les murs avec son bâton et vint à son aide. Au bout d'une heure, ils étaient rentrés tous deux au Luxembourg. Antoine de l'Age s'enferma aussitôt pour prendre lecture de lepître suivante :
» Puylaurens, souvenez-vous de notre amitié pour excuser la témérité de ma démarche. Nous venons d'apprendre votre réconciliation avec le cardinal, votre fortune prodigieuse et votre mariage. Je suis assez folle pour eu avoir éprouvé de la surprise, mais il ne s'agit point de cela. Ne vous endormez pas dans une sécurité funeste. Vous êtes sur un abîme. Un envoyé secret du père Joseph est venu ici former contre vous une cabale étrange. On a déterminé le marquis d'Aytone a vous écrire, comme si vous étiez disposé à vous jeter de nouveau dans les bras de l'Espagne. Le cardinal-infant a écrit de son côté à Monsieur, en le supposant mal satisfait du roi et du cardinal. Attendezvous à passer pour l'homme le plus ingrat et le plus perfide du inonde. Les lettres qu'on vous opposera, quand \ous voudrez repousser l'accusation, ont été jetées à l'ordinaire de la poste de France à la Capelîe. Si vous les avez reçues, le danger n'est pas grand; mais, si elles ne vous sont point parvenues, elles auront été remises à M. le cardinal. Qu'avez-vous à faire maintenant? Ma faible tête ne saurait le trouver. Je vous avertis seulement du danger, et je fatigue le ciel de mes prières. Mettez au moins vos jours en sûreté.
Je n'ose souhaiter que de nouveaux revers vous amènent dans notre pays. Je sais trop que vous n'y trouveriez pas le bonheur.
» Louise de Chimay. »
Malgré cette lettre, Puylaurens hésitait a croire qu'un grand ministre voulût risquer de perdre sa gloire par une lâche manœuvre. La honte même du procédé rendait la chose invraisemblable; cependant mademoiselle de Chimay donnait des détails précis. L'entremise du père Joseph, cet artisan de tous les crimes d "État, prêtait une apparence de vérité aux avertissements. Puylaurens était plongé dans une incertitude cruelle. Un petit coup frappé doucement à la porte le lira de ses réflexions. Il cacha sa lettre dans les sangles d'un sofa, et n'ouvrit qu'après s'être assuré du calme de son visage en consultant un miroir. Par la porte enlre-bàillée, il vit paraître un nez crochu, des yeux de phosphore et une figure cuivrée qui montrait deux rangées de dents aiguës. C'était Lopez 1 Abencerrage, faisant le rire silencieux habituel aux Africains. Puylaurens lui demanda ce qu'il voulait; l'Arabe frappa dans le creux de sa main gauche avec le pouce et l'index de la main droite, comme un homme qui compte de l'argent.
— - M. de l'Age, dit-il, le moment est venu de me rendre mes cent écus.
Lopez fut un peu étonné de voir Puylaurens tourner autour de la table et passer ses mainssur son front comme un homme plongé dans la méditation la plus profonde. Le favori de Monsieur appelait à son aide son sang-froid; il étouffait une émotion qu'il sentait prête à l'étouffer. Ce manège ne ressemblait guère à celui d'un honnête débiteur qui s'empresse de payer ses dettes; aussi l'Abencerrage prit-il une mine un peu inquiète.
-- Écoute, dit enfin Puylaurens le plus froidement qu'il lui fut possible, je ne suis point un enfant qui accepte pour bon le premier mensonge dont on veut bien l'amuser. Rappelle-toi tes paroles : « Je vous demanderai mes cent écus la veille do votre arrestation. » Je serai donc arrêté demain?
— Oh! monsieur, répondit l'Arabe, no prenez pas les choses au pied de la lettre, et d'ailleurs vous ne citez que la moitié de mes paroles; j'ai ajouté : « Ou bien le jour où votre fortune atteindra si haut, quelle soit en un lieu inexpugnable. »
— H est vrai, tu as ajouté ces mots; mais ne t'imagine point que je m'y trompe. Je sais qu'un grand danger me menace. En ta qualité d'espion et de confi-lent, tu connais les filets dont on m'enveloppe. Il faut parler. Quand et comment doit-on m'arrêier?
-— Je veux mourir, si je m'en doute.
- — Lopez, tu pourrais bien être plus près de mourir
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que tu ne le penses. Tu vas me dire la vérité. En parlant ainsi, Puylaurens se plaça devant la porte et tira son épée du fourreau. L'Arabe se jeta la face contre terre, les bras étendus sur le carreau, et se mit à crier avec une volubilité incroyable :
— Seigneur! je vous jure par Mahomet, noire divin prophète, que vous êtes dans Terreur; vous que j'ai soutenu, encouragé, secouru de mes deniers, quand nous étions, vous un pauvre gentilhomme et moi un petit lapdaire, vous voulez me percer, m'égorger comme dans une boucherie!
— Il faut parler ou mourir, Lopez, et le moment est mauvais pour rendre ton âme, car tu viens de te faire chrétien par ambition, et tu invoques ton ancien dieu.
— Par ma mère et par la vôtre, monseigneur, épargnez-moi! je ne sais rien. Croyez-vous donc que M. le cardinal me dise tous ses desseins? Ah! pourquoi ai-je quitté mon pays? pourquoi faut-il que le roi d Espagne ait banni les Mores de son royaume?
— Puisque tu ne veux point me répondre, chien de mulsulman, tu vas mourir!
Puylaurens saisit Lopez de la main gauche par le collet de sa robe, et lui posa la pointe de son épée sur la poitrine.
— Monseigneur, arrêtez! s'écria le More, je vais parler; je dirai tout ce que je sais. Lorsque Votre Seigneurie a voulu tuer M. le cardinal à Saint-Germain, Son Éminence a dit devant moi : « Puylaurens aura sa duché-pairie et sa maîtresse; mais il les payera cher, et n'en jouira pas longtemps. » Ce matin, le père Joseph a laissé échapper ces paroles en ma présence : « Nous compterons bientôt avec Puylaurens, et 1 inven-
HJYLAURENS. 89
faire n est pas à son bénéfice. » Sur mon âme, je nen sais pas davantage. C'est là- dessus que je suis venu réclamer mes cent écus, que le ciel les confonde! Je voudrais en payer le double et être eu Afrique. Je vous jure encore que dans le fond je considère ces menaces comme des mots en l'air. Demain vous serez reçu parmi les ducs et pairs au parlement. Le soir, il y a ballet chez la reine pour la prise de possession du tabouret de madame la duchessc.Monsieur est au mieux avec le cardinal. Le roi vient exprès de Saint-Germain pour assister à la fête. Quelle apparence qu'on se porte à des extrémités contre vous! En vérité, c'est folie que d'oser douter de votre fortune. A présent, si vous me croyez informé d'un complot, je n'y puis rien. Je me résigne à périr, si vous n'avez point de foi dans mes serments. Tuez-moi; gardez mes cent écus : je vous mets sur la conscience et ma mort et votre dette.
— C'est assez, Lopez, je méprise autant la vie que ton argent. Conserve l'un et l'autre.
L'Arabe se releva incontinent, prit les cent écus que Puylaurens lui donna, et disparut. Antoine de 1 Age se rendit aussitôt a l'appartement de la duchesse. A l'idée de la perdre après huit, jours de bonheur, un transport inexprimable d'angoisse et d'horreur s'empara du pauvre Puylaurens : il saisit sa femme entre ses bras et la pressa sur son cœur.
— Mon ami, dit Marguerite, si vous avez quelque tourment, à qui donc le confierez -vous?
— Si une vengeance, répondit Puylaurens, si un événement imprévu venait à détruire nos liens, promets-moi que tu résisteras à ton désespoir et que tu vivras.
— Non, monsieur, reprit la duchesse, je ne promets
00 PUYLAUUES*.
point cela, car, si on vous persécute encore, je n'ai qu'un moyen d'action sur l'esprit de mon oncle, c'est la menace de ne pas vous survivre, d'attacher ma vie à la vôtre, et de tomber sous le coup qui vous frappera; cette menace une fois faite, il faudra bien que je vous sauve ou que je tienne ma parole pour l'exemple des tyrans à venir... Mais a quoi donc allez-vous songer la veille d'une fête qu'on nous donne à tous deux? Auriezvous encore dessein de conspirer?
— Dieu m'en garde! ce sont les autres qui conspirent contre moi.
— Mon oncle saura bien vous préserver des pièges de vos ennemis.
Envoyant la confiance de la duchesse, Puylaurens finit par trouver ses craintes insensées. La tendresse de Marguerite, le repos de la nuit et le soleil du matin changèrent ses idées. 11 se leva avec des sensations tout opposées à celles de la veslle. Son excursion dans les rues de Paris, sa rencontre avec le moine et la visite de Lopez lui semblaient autant de songes. La journée du U décembre était si remplie de projets agréables, qu'il n'y trouvait pas une minute où l'on pût placer un malheur. A dix heures du matin, quatre conseillers, ayant a leur tète un président a mortier, vinrent complimenter le nouveau duc au nom du parlement, et lui annoncer qu'il était attendu au palais. Quantité de carrosses partirent du Luxembourg accompagnés de gentilshommes achevai. La cour de la reine occupaitles tribunesdu parlement. Le président Séguier donna lecture des lettres du roi qui octroyaient au chambellan de Monsieur la duché-pairie. Puylaurens prêta le serment, et on le conduisit au fauteuil qui lui était destiné entre MM. de Bellegarde et de Lavalette. Pour lui
PUYLA.URENS. 1*1
fournir l'occasion de délibérer, on proposa un petit édit de finances, après quoi la séance fut levée. Cette cérémonie dura jusqu'à trois heures. À son retour au Luxembourg, la cour de Monsieur n'avait plus que le temps nécessaire pour les toilettes de bal. Gaston d'Orléans, qui n'avait pas voulu mettre des habits neufs le jour de son mariage, en portait de magnifiques pour cette fête, et, s'il eût pu se résoudre à peigner ses cheveux, il eût été l'un des plus charmants cavaliers delà cour. Marguerite, parée de ses diamants, les yeuxanimés par la joie, représentait la jeunesse et la gaieté personnifiées. Au moment où les huissiers annoncèrent que Monsieur était prêt à partir, Puylaurens entra dans sa chambre de travail, et il y trouva sur la table un poignard dont la pointe enfoncée dans le bois traversait un nœud de rubans bleus portant la devise de madame de Phalsbourg: « Fidélité au bleu mourant*.» Un billet attaché à l'un des rubans contenait ces mots : « Le bleu mourant sera vengé. » Sans s'arrêter à des perquisitions inutiles, Puylaurens remit le poignard dans sa gaine, qu'on avait laissée sur la table; jl cacha cette arme dans sa poche en remerciant madame de Phalsbourg de lui fournir une ressource qui pouvait ôtreutiledansquelqueextrémité. Gaston d'Orléans, pour honorer davantage la nouvelle duchesse, la fit monter dans son carrosse. L'entrée du Louvre était encombrée de chevaux, en sorte que l'équipage de Monsieur marchait au pas. Un capucin sortit des rangs du peuple, et, s'approchant de la portière, dit à demi-voix avec un accent flamand :
* Cette devise delà princesse de Phalsbourg est historique.
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— Si vous entrez au Louvre, vous y serez arrêté. Madame de Puylaurens n'entendit pointées paroles;
mais Monsieur devint pâle et demanda tout bas à M. de l'Age à qui s'adressait cet. avertissement.
— A moi, répondit Puylaurens; c'est le troisième que je reçois depuis hier.
Une fois rassuré pour lui-même, le prince trouva le danger moins apparent.
— Comment supposer, dit-il, qu'on en veuille à ta liberté? Comment croire à un coup de main au milieu d'une quadrille? La reine ne le souffrirait point.
— Aussi votre Altesse voit-elle que je vais enavant, mais avec le projet d'éclaircir ce mystère.
— Mordieu! reprit Monsieur, si le cardinal osait nous tendre un piège ici, dans le palais de mes pères, je le tuerais de ma main, et ferais couler des flots de sang sur ces marbres.
En montant l'escalier du Louvre, le prince appela autour de lui une douzaine de ses gentilshommes :
— Mes amis, leur dit-il, ne vous éloignez de moi sous aucun prétexte, et soyez prêts à tirer l'épée si je vous le commande.
La cour de Monsieur forma aussitôt une phalange serrée qui traversa les appartements en ordre militaire. A lentrée du salon, la dame d'honneur de service vint chercher la nouvelle duchesse et la conduisit au tabouret réservé près de la reine. Monsieur snlua de loin et s'approcha de la cheminée entouré de son escorte. Le roi se leva et vint presser la main de son frère en lui demandant s'il ne voulait point prendre place à côté de lui.
— Je préfère rester debout, répondit Monsieur en balbutiant.
— Eh bien! je vous tiendrai compagnie.
Gaston d'Orléans roulait des yeux hagards. Il tira
Puylaurens par son habit, et lui glissa ces mots dans l'oreille :
— Le roi me caresse, je suis perdu!
Cependant, le premier moment de frayeur une fois
passé, le prince, qui savait admirablement composer son visage, réussit à prendre un air calme et assuré. On donna le signal du concert; peu d'instants après, le maître des cérémonies vint avertir Puylaurens que madame deChevreuse l'attendait pour l'entrée de ballet. Le nouveau duc se rendit dans la chambre de la reine, où il trouva vingt dames charmantes, coiffées de leurs bonnets phrygiens, le javelot d'or à la main, et badinant avec leurs cavaliers. Jusque-la, il n'y avait pas grand sujet de s'alarmer. Le premier soupçon vint a Puylaurens du comte de Brion, qu'il aperçut en grande conférence avec maître Philippe dans un coin de la chambre. M. le cardinal, assis au fond d'un cabinet chinois avec Boutillier, remarqua un changement dans les traits de Puylaurens.
— Qu'avez-vous donc, mon neveu? cria le ministre du fond du cabinet. Vos sourcils se cherchent comme pour se battre ensemble. Vous ne faites point une mine de danseur de quadrille.
— Il est vrai, répondit Puylaurens, que je n'ai pas le cœur a la danse.
— Allons, jeune homme, reprit le ministre, mettez de côté vos idées noires, ou bien confiez-moi vos peines.
— Comme il ne dépend pas de moi de chasser les idées noires, je préfère vous en dire la cause, Votre Éminonce la trouvera dans ce papier.
Paylaurens montra la lettre de mademoiselle de Chirnay. Le cardinal en prit lecture, et la serrant précieusement dans sa poche :
— C'est grand dommage, dit-il, que les jeunes filles n'entrent pas dans notre police; elles sont toujours bien informées et découvrent tous les secrets d'État. Ces avis sont excellents, mais il ne faut pas que cela vous empêche de danser.
— M. le cardinal, si ces avis étaient excellents, vous m'auriez joué de la manière la plus cruelle; votre rancune me préparerait le dernier coup, et je serais, à cet instant môme, tombé dans un piège abominable.
— Boutillier, dit.le ministre, laissez-nous et fermez cette porte. J'ai des explications à donner à mon neveu.
— Faut-il, demanda Boutillier, envoyer à Votre Éminence la personne qu'elle attend?
Le ministre fit un signe de tête afïirmatif en haussant les épaules, comme s'il eût trouvé cette question impertinente ou maladroite.
— Puylaurens, dit le cardinal quand la porte fut fermée, je suis fâché que tu ne sois point venu à moi aussitôt après avoir reçu cet avis de mademoiselle de Chirnay. Je t'aurais épargné des inquiétudes et des doutes injustes. Ce complot est une invention diabolique du père Joseph. Le drôle s'est avisé de creuser un piège sous tes pas sans me consulter, s'imaginanfe que mon cœur était implacable comme le sien. Lopez et lui ont envoyé un de leurs agents à Bruxelles pour faire savoir secrètement a la cour d'Espagne que Monsieur serait encore disposé à quitter Te roi son frère. Des lettres du marquis d'Aytone et du cardinal-infant furent remises a cet agent, qui les a jetées a l'ordinaire
PUYLACJRENS. î)5
de la poste. On les a interceptées, et le père Joseph, faisant les gros yeux, est venu me dire que tu conspirais encore; mais la ruse était trop visible, j'en ai exigé l'aveu. Le capucin et l'Abencerrage m'ont confessé leur supercherie. Sois généreux : pardonne à ces cœurs endurcis; nous ne saurions les corriger du péché de malice et d envie.
— Mais, M. le cardinal, ces lettres n'ont-elles pas été communiquées au roi?
— Je ne le pense pas, répondit le ministre.
— Votre Éminence hésite : elle sait bien pourtant si elle a montré ces lettres au roi. Vous ne répondez pas avec la précision que je réclame.
— Eh! mon cher neveu, pourrais-je à présent te ruiner sans me blesser moi-même, sans faire le malheur de ma famille? N'es-tu pas l'un de mes plus proches alliés? N'es-tu point marié à ma pupille chérie? Voudrais-je répandre le deuil et appelerà jamais les larmes et les cris dans ma paisible maison?
— M. le cardinal, j'ignore ce que vous voulez : donnez-moi l'assurance que ces lettres n'ont point été lues par le roi.
— Eh bien! je te la donne.
— Sur votre honneur.
— Sur mon honneur.
— Je m'en rapporte, à vous. J'oublie cette lâche intrigue, et je pardonne à ses misérables inventeurs.
— Pour ta plus grande sûreté, reprit le ministre, je vais envoyer chercher ces deux lettres au Palais- Cardinal et te les livrer. Demeure ici; nous aurons les pièces dans un instant, et nous les brûlerons ensemble.
M- le cardinal sortit, et Puylaurens commit l'impru-
dcnce de ne point le suivre; mais comment soupçonner le bon marché qu'un prélat faisait de son honneur? A peine Antoine de l'Age était-il seul depuis une minute, qu'il vit paraître M. de Gordes, capitaine des gardes, suivi de quatre hommes. M. de Gordes était l'un des visages les plus laids de France et de Navarre, et Louis XIII semblait le choisir à dessein pour exécuter toutes les mauvaises commissions.
— Puylaurens, dit-il, je vous arrête au nom du roi.
— De qui tenez-vous Tordre? Est-ce de M. le cardinal?
— C'est du roi lui-même.
— Aiors je ne résiste point, et je vous rends mon épée. Puis-je obtenir la permission de parler à Monsieur?
— J'ai défense expresse de vous laisser voir personne et de transmettre aucune demande, prière ou réclamation.
— Me direz-vous au moins ce que vous allez faire de moi?
— Je ne sais point encore où je dois vous conduire; mais j'attends ici des instructions.
Le père Joseph, qui entrait par une porte dérobée, entendit les derniers mots prononcés par M. de Gordes.
— Les instructions? dit-il en montrant sa tête entre deux tapisseries, je les ai sur moi. Le prisonnier estil désarmé?
— Voici son épée, répondit de Gordes.
— Fort bien, reprit le capucin en remettant au capitaine des gardes ses pouvoirs signés du roi; suivezmoi, tous. M. de l'Age passera la nuit dans la chambre de M. deChevreuse.
Les quatre gardes du corps se placèrent autour du prisonnier, que Ton conduisit par les petits degrés au second étage, où M. do Chevreuse occupait une chambre, comme chevalier d'honneur de la Teine. De Gordes mit une sentinelle a la porte, et sortit pour laisser au père Joseph le loisir d'interroger Puylaurens.
— Mon jeune ami, dit le capucin, vous n'avez point voulu me croire Tan passé, lorsque je vous engageai à vous donner à M. le cardinal; vous avez ri de mes conseils en persistant dans votre attachement aux intérêts d'un prince qui se voit aujourd'hui forcé de vous abandonner. Reconnaissez votre faute. Je vous avais prédit depuis longtemps ce qui vous arrive. Je m'en lave les mains, comme Pilate.
— Ne faites point l'innocent, mon cher père, répondit Puylaurens. Vous êtes l'auteur de ma ruine. Votre malice est allée jusqu'à Bruxelles demander des armes au marquis d'Aytone pour me frapper, quand j'étais réconcilié franchement et de tout mon cœur avec M. le cardinal.
Le capucin ouvrit ses yeux gris d'un air plein de malice.
— Quoi! dit-il, vous saviez que le marquis d'Aytone avait écrit?
— Depuis hier. Une lettre de mademoiselle de Chimay m'a donné avis de toutes vos intrigues.
— Vertu de ma vie! s'écria le moine, et vous êtes resté immobile quand vous pouviez parer le coup! Jeune homme, cela n'est point prudent. Si vous eussiez montré cette lettre au roi, ce matin seulement, nous étions compromis de la manière la plus fâcheuse J'espère que ce dangereux morceau se retrouvera dans vos papiers?
98 Pl'YLAURENS.
— Je l'ai remis tout à l'heure à M. le cardinal.
— On ne peut mieux! C'était le dernier témoignage en votre faveur; nous aurons soin de le brûler. A présent, sans attendre que l'on fouille dans vos poches, donnez-moi de bonne grâce ce que vous avez sur vous.
En portant la main à sa poche, Puylaurens retrouva le poignard de madame de Phalsbourg, auquel il ne songeait plus. Une résolution désespérée lui passa aussitôt dans 1 esprit. Il sauta d'un bond jusqu'au révérend père, et, le saisissant par le milieu du corps, il lu terrassa, lui posa un genou sur la poitrine, et, tirant le poignard, il en appliqua la pointe sur la gorge du capucin. Le père Joseph poussa un cri de détresse auquel le capitaine des gardes répondit de loin en accourant.
— N'approchez pas, dit Puylaurens à M. de Gordes, si vous ne voulez que je le tue.
— Ne t'avise pas d'approcher! cria le père Joseph.
— Maudit moine, poursuivit Puylaurens, tu as des pouvoirs du roi; ordonneàM. le capitaine des gardes d'aller chercher Monsieur et de l'amener ici. Je ne lâcherai prise et ne rendrai mon poignard qu'en présence de Son Altesse.
— Que dois-je faire? demanda M. de Gordes.
— Allez où il vous dit, cria le capucin. Suppliez M. le cardinal de permettre qu'on amène ici Monsieur. Allez, sans perdre une minute. Pour Dieu! dépêchezvous.
M. de Gordes était un homme fort exact au sujet de son service.
— Mon cher père, dit-il, je ne sais si je dois manquer aux premiers ordres que j'ai reçus. Le roi veut
qu'aucune prière ni réclamation ne lui soit transmise En outre, ma commission n'est point exécutée, tant que le prisonnier a encore des armes. Il convient, avant tout, que je lui arrache ce poignard par force, s'il ne le rend volontairement.
— Tu vas me faire tuer par des scrupules, cria le capucin.
— Ma réputation est fort exposée, murmura le capitaine des gardes.
-— Veux-tu bien m'obéir! s'écria le père Joseph. S'il m'arrive malheur, tu seras cassé aux gages, et M. le cardinal t'enverra au bois de Vincennes.
M. de Gordes partit en grondant; l'infortuné capucin poussait des soupirs à fendre les rochers.
— Hélas! disait-il, comment suis-je tombé dans une pareille embûche? Faut-il, à mon âge, que je me laisse prendre comme un écolier? Mon bonPuylaurens, que vas-tu dire à Monsieur? Quel besoin as-tu de lui parler?
— Traître! répondit Puylaurens, tu ne peux donc te défaire de jouer de finesse? Monsieur saura où trouver les preuves de mon innocence et les fera connaître au roi.
— Cette idée est bonne. Ah! pourquoi ne vous êtesvous point donné à nous, au lieu de cabaler contre Son Éminence?
^ — Il est trop tard pour songer à cela. Tu m'as poussé dans un abîme, et je me suis accroché h toi; nous verrons tout à l'heure si je réussirai à t'y précipiter a ma place.
Nous avons laissé Monsieur dans le salon de la reine dissimulant sa frayeur et causant avec son frère. Peu d'instants api es la sortie de Puylaurens. le roi pritun air affable et dit tout bas à Gaston d'Orléans :
— J'ai une nouvelle à vous apprendre qui vous fera quelque chagrin; c'est pourquoi je veux adoucir ma rigueur par toutes les compensations qu'il vous plaira de me demander.
Monsieur, tout à fait épouvanté, s'appuya du coude sur la tète d'une cariatide de la cheminée.
— Sire, dit-il, vous m'avez rendu vos bonnes grâces; quelle mauvaise nouvelle pourrais-je donc craindre?
— Ce n'est rien qui vous concerne personnellement, mais cela touche une personne que vous aimez. On arrête Puylaurens. Il conspirait. M. le cardinal en a des preuves, et après les faveurs dont on Ta comblé, tant d'ingratitude devait êlre châtiée. N'entreprenez point de le défendre, et je vous donnerai tous les sujets de satisfaction en mon pouvoir.
— Si vous avez la preuve des nouvelles fautes de Puylaurens, je ne in oppose pas à son arrestation.
— Je me réjouis de vous voir si raisonnable et si peu touché.
LeCoudray-Montpensier avait entendu cette conversation. Il se retourna vers des amis de Monsieur et leur dit en souriant :
— Voici un prince à qui on annonce l'arrestation de
son favori. Regardez comme il embrasse chaudement Ja défenso de cet ami fidèle, et profitez de la leçon.
Puis il se dirigea doucement vers la porte et prit la fuite. M. le cardinal entra aussitôt après dans le salon.
— Venez, lui dit le roi, rendre grâce à Monsieur des peines qu'il nous épargne. Il ne se fâche point de la mesure à laquelle Puylaurens nous a réduits, et nous n'aurons ni bruit ni querelles. J'en suis pénétré de reconnaissance.
— Il n'est rien, répondit le ministre, que Votre Majesté ne doive sacrifier pour maintenir désormais ses bons rapports avec un prince si sage.
Monsieur, muet et immobile, conserva son air d'indifférence, et le roi sa mine endormie. A voir ces deux personnages mornes, on n'eût pas volontiers soupçonné que l'un des deux, après une lutte de quatre ans sans interruption, venait enfin d'écraser l'autre sous le poidsde son autorité. Cependantmadame de Puylaurens, qui regardait de loin, surprit encore des jeux de physionomie capables de l'inquiéter. Le nom de son mari était prononcé au milieu des chuchotements. Marguerite, oubliant l'étiquette, saisit le bras de la reine et lui dit tout bas :
— Par pitié! madame, sachez ce qui se passe entre le roi et Monsieur; mon mari est le sujet de leur conversation.
La reine appela M. deChcvreuse, et le pria daller voir où était Puylaurens. M. de Clievreuse se pencha sur le dos du fauteuil d Anne d'Autriche pour luidire un mot à l'oreille. La reine se leva aussitôt, dans une agitation extrême, et courut auprès du roi.
— Sire, dit-elle, je vous supplie humblement de
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ne faire arrêter personne pendant cette fête. Ce serait manquer d'égards pour moi et blesserjles lois de l'hospitalité. Si M le cardinal a sujet de se plaindre de Puylaurens, il peut remettre a demain l'exercice de ses vengeances.
— Il n'y a point de vengeances, répondit le roi d'un ton sévère, c'est ma justice que j'exerce en ce moment. Je ne veux plus qu'on accuse M. le cardinal. J'ai trop souvent écouté ses détracteurs.
— Vous m'avez accoutumé, reprit la reine avec amertune, avoir accabler ceux que je protège; mais cette fois, je ne demande point de grâce : je voudrais seulement que ma maison fût respectée.
— Votre maison est la miennee; c'est à la porte du Louvre que j'ai fait tuer Concini. L'arrestation d'un petit gentilhomme ne mérite pas tant d'éclat. Retournez a votre fauteuil, madame; la fête ne doit pas être interrompue.
L'orgueil offensé prêtait un caractère particulier de grandeur et de majesté aux traits d'Anne d'Autriche. La reine jeta un regard plein de dédain et de ressentiment au cardinal :
— Je me souviendrai, lui dit-elle, de ce procédé galant.
Les vingt dames en habits phrygiens exécutaient leur entrée. Marguerite, voyant que le comte deBrion avait remplacé Puylaurens, se souvint des pressentiments de son mari, et comprit qu'il était arrêté Elle poussa un cri perçant, et tomba évanouie dans les bras de la reine. On l'emporta pâmée. Les danses furent interrompues. La figure patibulaire de M, de Gordes, qui apparut au milieu de ce désordre, répandit une alarme générale; chacun tremblait d'être
appréhendé au corps. On vit le capitaine des gardes parler tout bas a M. le cardinal. L'Éminence prit le. bras de Monsieur, en faisant signe à M. de Gordes de marcher devant. Tous trois sortirent à grands pas, laissant l'assemblée stupéfaite et glacée de terreur. Le roi se mit à. battre la mesure avec ses mains.
— Messieurs les violons, dit-il à haute voix, reprenez votre symphonie, et vous, messieurs les danseurs, ne vous arrêtez point.
Mais les violons jouaient faux et les danseurs ne savaient, ce qu'ils faisaient en sorte que l'entrée de ballet fut absolument manquée.
Tandis que les dames phrygiennes cherchaient leur cadence perdue et que le roi battait la mesure de la symphonie, le temps paraissait long a notre héros et plus encore au père Joseph. Dix minutes s'écoulèrent avant le retour de M. Gordes. Enfin, un bruit de pas précipités annonça les personnes que Puylaurens attendait. Monsieur entra le premier; en voyant le tour fâcheux qu'avait pris la conversation entre son chanbellan et l'Éminence grise, il tomba chancelant sur une chaise. Ce prince parlait volontiers de faire couler des flots de sang lorsqu'il se livrait à son éloquence; mais, au moment de l'action, toute voie de fait lui causait une terreur insurmontable.
— Malheureux! s'écria-t-il, n'achève pas de te perdre par un meurtre.
— Pour l'amour de Dieu! répondit PuyUmrcns, trêve de discours! allons droit au but : M. le cardinal vous a-t-il accompagné?
— Me voici, dit le ministre essoufflé.
— Fort bien. Regardez en quel état j'ai mis votre bras droit; il va mourir, si vous n'obéissez à mes coin-
104 PUYLATJRENS.
mandements, et surtout point de finesses, de mensonges ni d'échappatoires, sans quoi vous allez me voir égorger cet homme sous vos yeux.
— Parlez : que souhaitez-vous?
— Je vous ai donné tout à l'heure une lettre de mademoiselle de Chimay.
— Elle est dans ma poche.
— Remettez-la, s'il vous plaît, entre les mains de Monsieur.
— A quoi bon? Elle figurera dans vos papiers saisis, et si elle est à votre décharge, on la fera valoir.
— Vous essayez déjeda me tromper. Prenez-y garde: le père Joseph va mourir. Remettez ma lettre entre les mains de Monsieur.
— Je vous pomets que ce papier ne sera point détruit.
— Encore une échappatoire. Au troisième refus, le père Joseph rendra son âme damnée.
— Au nom du Christ! cria le capucin d'une voix étouffée, donnez cette lettre.
— Donnez, murmura Monsieur, prêt à tomber en syncope.
— Mais, dit le cardinal en hésitant, ce papier est chose grave.
Puylaurens n'avait qu'à pousser doucement son poignard pour l'enfoncer sans effort dans la gorge du patient; mais, afin délaisser encore au ministre le temps de se réviser, il leva son bras arma en faisant un geste de tragédie.
— Meurs donc, chien d'imposteur! s'écria-t-il avec emphase.
— Arrête, Puylaurens! dit le cardinal; voici la lettre Je la rends de bonne aràce à Monsieur.
Gaston d'Orléans prit ce papier comme s'il lui eût brûlé les doigts. Puylaurens se releva aussitôt, et, présentant sa main au père Joseph, il l'aida à se remettre sur ses pieds.
— Que dois-je faire de cela? demanda Monsieur.
— Je vais vous le dire : cette lettre contient lapreuve. de mon innocence. Gardez-la soigneusement, et ne manquez pas de la montrer au roi. Elle vous est aussi nécessaire qu a moi, car nous sommes accusés d'avoir entretenu une correspondance, vous avec le cardinalinfant, et moi avec le marquis d'Aytone. Vous prouverez clairement que ces impostures sont l'ouvrage du capucin Joseph et de l'infâme Lopez, et de plus, que ces deux misérables ont agi par ordre de M. le cardinal. Vous les pouvez ruiner tous trois. Vous pouvez démasquer la plus basse intrigue dont on ait jamais souillé la cour d'un roi. Si la découverte dune telle imposture ne déshonore pas ses acteurs, il faut désespérer de la justice et de la vérité. Depuis quatre ans que vous cabalez contre ie tyran, vous n'avez jamais été si fort ni si bien armé qu'à présent. Le roi est juste, allez à lui; employez toute la vigueur dont vous êtes capable, et le despote succombe. M. le cardinal m'excusera si je m'exprime devant lui avec cette liberté; quand il y va de la vie et de l'honneur, la politesse n'est point de mise.
A mesure que Puylaurens parlait, Monsieur changeait de posture. A la fin du discours, il avait une contenance belliqueuse. Il se redressait en faisant sonner ses talons sur le plancher; d'un mouvement de tête, il rejetait son chapeau sur l'oreille droite, posait son poing sur sa hanche et battait ses jambes avec le, fourreau de son épée.
106 POYLATJREHS.
— Vil amas de fourbes, dit-il, nous savons enfin ce que valent vos caresses et vos paroles mielleuses. Vous avez réussi à force de mensonges; mais je me réveille aujourd'hui. Ne crains rien, Puylaurens. je confondrai toute cette canaille, et ferai un bon usage de ta lettre. M. le cardinal, je vais vous tailler de la tablature; vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Le prince sortit en frappant la porte. M. le cardinal demeura un moment en silence, tirant sa barbe comme pour activer le mouvement de son esprit. Le capucin s'était réfugié derrière le capitaine des gardes.
— Joseph, lui dit le ministre, que vous semble de tout ceci?
— Ne nous effrayons point, répondit le saint homme. Monsieur ne parlera pas aussi haut qu'il l'assure ; le roi ne 1 "écoutera pas avec autant de complaisance que Son Altesse l'imagine. Une fois qu'on a dormi au bois de Vincennes, on n'en sort pas facilement.
— M. le capitaine des gardes, reprit le cardinal, vous répondez du prisonnier pour cette nuit.
Gaston d'Orléans, armé de la lettre de mademoiselle • le Chimay et grandi de plusieurs coudées, traversait les galeries du Louvre d'un pas de matamore; mais, en approchant des appartements de la reine, ce pas devint moins sonore et pluslent. A la porte de l'antichambre, Monsieur marchait timidement sur la pointe du pied, prêtant l'oreille au son des violons, et délibérant s'il convenait d'entrer ou de retourner en arrière. Montrésor, gentilhomme du comte de Soissons, et conspirateur de profession, vint a passer, et surprit le prince indécis, tenant le bouton de cuivre de la porte sans pouvoir se résoudre a le tourner.
— Votre Altesse, dit Montrésor en riant, a donc su-
PCYLAUItENS. 107
jotdc considérer cette antichambre comme le Rubicon de feu César?
Monsieur, incapable de rien oser de lui-même, saisit a la volée ce conseiller offert par le hasard; il lui fit part de son embarras et de la position critique de Puylaurens.
— N'hésitez point, dit Montrésor; franchissez tête baissée cette antichambre; marchez droit au roi; exigez une enquête; montrez votre lettre; que l'amertume, la colère, l'imprudence même, soient dans toutes vos paroles. Sans cela, on vous accable de louanges et de caresses, on vous pardonne; vous perdez votre honneur et Puylaurens sa liberté.
Une fois appuyé d'un conseiller, Monsieur se sentit plus brave et marcha aussitôt à l'action. Il rentra dans la salle de bal et s'approcha du roi.
— Sire, dit-il avec cet air de dignité dont il savait admirablement composer son visage, si je vous prouvais de façon à n'en pouvoir douter que des agents du père Joseph sont allés à Bruxelles solliciter ces lettres qu'on vous a montrées; si je prouvais que ces agents ont jeté eux-mêmes les lettres a la poste pour les faire intercepter plus sûrement par ia police; si je prouvais que mon confident fut averti de ces intrigues hier seulement, et par une lettre de mademoiselle de Chimay ; si vous appreniez que Puylaurens, refusant de croire aces perfidies, a remwia lettre de mademoiselle de Chimay à M. le cardinal, que Son Éminence m'a rendu celte pièce accablante devant témoins, et contraint par la violence, pour sauver le père Joseph, à qui Puylaurens avait mis le poignard suf la gorge, que diriez-vous des inventeurs de pareils complots?
— Je les condamnerais.
— Ehbienî voici les preuves : lisez ces avertissements de mademoiselle de Chimay. Voyez si tout ceci no porte pas en soi le caractère de la vérité. Les témoins de la scène de violence où Puylaurens au désespoir a ressaisi cette lettre sont M. de Gordes et ses quatre gardes du corps. Interrogez, approfondissez; fuites comparaître devant moi ceux que j'accuse.
Louis XIII jeta les yeux sur la lettre et parut effrayé de l'apparence de gravité que prenait cette affaire.
— Mon frère, dit-il, ce que vous m'avez exposé mérite attention; laissez-moi ce papier. Je ferai jaillir la lumière et vous rendrai justice; mais je n'ai pas la force de supporter tant de scènes ni d'entendre tant de cris. Retirez-vous; je vais parler à M. le cardinal, el, si je le trouve coupable, je serai sévère.
Gaston d'Orléans venait à peine de sortir, lorsque le cardinal parut. Il reconnut tout d'abord à la mine du roi que Monsieur avait parlé; mais il fit semblant de ne rien remarquer. Louis XIII, par paresse et par ennui, craignant une explication, qui allait user encore les faibles ressorts de sa vie presque éteinte, ne disait mot, et bâillait en écoutant les violons. Le ministre lui dit enfin d'un ton léger :
— Votre Majesté a lul'épître de cette jeune fille qui m'accuse de fourberie. Faut-il me mettre sur la sellette devant les beaux yeux de mademoiselle du Chimay?
— Pourquoi non, si l'accusation a quelque fondement? répondit le roi en battant la mesure avec son pied.
— Je vais donc répondre a cet accusateur en jupons, reprit le minisire d'un ton piqué. Cette lettre a été con-
PUYLAURii.NS. 101/
certée entre Puylaurens et mademoiselle de Chimay.
— S'il en est ainsi, dit le roi en étendant ses membres, pourquoi donc vouliez-vous la détruire? pourquoi ne lavez-vous rendue à Monsieur qu'à la dernière extrémité, quand le père Joseph avait le poignard sur la gorge?
M. le cardinal, a cette botte imprévue, se sentit en danger. Il releva la tête d'un air tout à fait irrité.
— Sire, dit-il, vousconnaissez Monsieur et Puylaurens; vous me connaissez aussi depuis dix ans que je vous sers. D'un côté sont des ambitieux et de l'autre un serviteur dont les actes sont publics. Puisqu'il faut qu'il y ait fourberie et mensonge d'une part ou do l'autre, Votre Majesté décidera qui mérite sa confiance de ces gens-la ou de moi.
— Est-ce que je sais, s'écria le roi, qui est un menteur dans tout ceci? Est-ce que je puis le savoir? Vous me rompez la tête; vous me mettez en colère, et vous serez cause que je mourrai deux jours plus tôt que je ne devrais. Allez tous au diable avec vos querelles! Tenez, M. le cardinal, jetons au feu tous les papiers d'Espagne. Embrassez Monsieur et rendez la liberté èi Puylaurens.
— J embrasserai Monsieur de tout mon cœur; mais il ne sera pas dit qu'un traître ait trouvé grâce parce qu'il était mon neveu. Puylaurens a mérité le sort d'Ornano.
— Vous êtes dur, M. le cardinal; mais je n'ai pas la force de contester.
Si le cardinal était dur, Louis XIÏI n'était guère tendre, car, au bout d'un quart d'heure, comme on parlait d'autre chose, il fit son rire sec et méchant et se mit à dire tout bas à Saint-Simon :
ilO PUYLAURENS.
— Lorsque Puylaurens sera au donjon, je gage qu'il n'aura plus ses moustaches si bien peignées, ni ses joues couleur de rose. Bassompierre engraisse à la Bastille, m'a-t-on dit, Puylaurens va maigrir à Vineennes. Il y aura balance.
Le roi trouvait un ragoût exquis à savoir les gens malheureux, malades,ou tout au moins ennuyés comme lui.
Antoine de l'Age était resté dans la chambre de M. de Chevreuse, gardé à vue par M. de Gordes. 11 tressaillait au moindre bruit, attendant l'effet des promesses de Monsieur, et comptant les minutes avec une anxiété croissante. Une heure avant le jour, on apporta l'ordre de mener le prisonnier à Vincennes. Puylaurens descendit dans la cour du Louvre. Il y trouva leCoudray et les autres conspirateurs de Saint- Germain en même état que lui, et gardés par M. de Charrost, autre exécuteur des ordres du roi. On les conduisait a la Bastille.
— Puylaurens, cria le Coudray, bon courage! et ne mangez pas des champignons de M. d'Ornano.
Le capitaine des gardes invita Puylaurens à monter en carrosse et s'assit à côté de lui. Quelques instants après, le prisonnier passait sous la porte Saint-Antoine, escorté par vingt-quatre archers; le jour commençait à paraître lorsqu'on arriva au château de Vincennes. Puylaurens fut installé dans une petite chambre proprement meublée, où la lumière pénétrait par deux lucarnes assez larges, et puis les verrous se refermèrent. Le malheureux favori, touchant du doigt le danger des cabales et le néant de l'amitié des princes, dit adieu en pleurant aux honneurs, à la fortune, à l'amour et à la liberté. Ce fut ce jour-là que le car-
PTJYl.AURENS. 111
dinal, en s'eveillant, dit à Bautru cette mauvaise équivoque rapportée dans les Mémoires :
— Nous sommes de grands garçons; nous avons l'Age.
Gaston d'Orléans apprit bientôt que son frère lui manquait de parole, et que l'enquête sur les manèges du père Joseph n'aurait pas de suite. Lorsqu'il parut au petit lever, le roi lui ferma la bouche en l'accablant de faveurs, comme l'avait prédit Montrésor. On ajoutait plusieurs villes importantes à son apanage, et on mettait sous ses ordres cinq gouverneurs de province au lieu de quatre. Louis XIII prit ses airs les plus caressants pour annoncer à Monsieur qu il voulait lui faire présent de la terre de Gros -Bois, que le vieux duc d'Angoulême avait le dessein de vendre. Monsieur se confondait en remercîments, et, quand il se hasardait à dire un mot en faveur de Puylaurens, le roi l'interrompait pour lui jeter à la lête quelque libéralité nouvelle. Finalement, Gaston plaida fort mal la cause de son favori, et il fut convenu tacitement que Puylaurens demeurerait à Vincennes. En sortant du Louvre, Monsienr se plaignit amèrement de la faiblesse et de la fragilité de son frère; mais on voyait bien qu'il était heureux d'avoir trouvé, une fois en sa vie, un esprit aussi ftvgile que le sien.
— Encore, disait-il, si le roi me donnait tort et s'il croyait Puylaurens coupable! Point du tout : il nac-
112 Pl'YLAURENS.
cuse ni moi ni mes amis; il craint seulement le bruit et les querelles. Sa paresse redoute les explications, les différends à juger, la recherche d'une vérité qui se cache, et il préfère laisser un innocent en prison plutôt que de se fatiguer a examiner les faits. Yit-on jamais une pareille timidité?
Montrésor souriait en écoutant cette sortie contre les esprits timides; cependant il engagea fort Monsieur à ne point désespérer de sauver Puylaurens.
— Votre dernière ressource, lui dit-il, est de courir chez M. le cardinal avant qu'il soit bien avéré que vous avez perdu la partie. Demandez au ministre la grâce de vos amis; faites-lui honte de sa rancune par votre douceur et votre humilité. Ce procédé, auquel il ne s'attend pas, l'attendrira peut-être.
Le prince trouva le conseil excellent. Il monta en carrosse, et se fit mener au Palais-Cardinal. L'Éminentissime accourut au haut de l'escalier pour donner au frère du roi la droite et La porte, comme on disait en style de cérémonial. Gaston mit en jeu ses talents de comédien. Il sut admirablement prendre la mine d'un homme au désespoir, et, à force de se pénétrer du rôle, la larme lui vint à l'œil, lorsqu'il s'écria, en abordant le cardinal :
— Vous voyez un pauvre prince au désespoir, abandonné de tout le monde, et qui n'a plus qu'à mourir, si vous ne lui ouvrez les bras d'un père!
M. le cardinal saisit en effet Monsieur dans ses bras et lui administra un gros baiser sur la joue.
— A quel coup de la fortune, dit-il, dois-je ce retour si heureux de votre amitié?
—A ma seule volonté, à ma confiance dans vos bons desseins. Soyez mon ami. Je n'en puis plus. Le roi me
PUYLAURENF. 113
comble de bienfaits; mais vous seul pouvez me rendre mon honneur, que je perds si je ne sauve Puylaurens.
— Votre erreur est grande, reprit lÉminence; Puylaurens est le véritable ennemi de votre honneur. Oubliez ce cabaleur incorrigible. Réjouissons-nous d'une bonne intelligence que personne ne troublera plus. Je ne me sens pas d'aise de vous avoir embrassé Ah! je ne savais pas encore combien j'aimais Votre Altesse. Je veux partager ma puissance avec elle, mettre a ses ordres mon crédit, la consulter en toutes choses. Vous devez m'aider, Monsieur, gouverner avec moi. Vous nous devez le secours de votre grand esprit. A présent, la France sera heureuse. Plus de querelles ni de guerres civiles! Le dernier de vos ennemis, c'était Puylaurens, et non pas moi. Asseyez-vous, Monsieur; causons d'affaires, et, en attendant, goûtez ces fruits confits que l'on m'a envoyés de Marseille. 11 y a de certaines prunes de Gênes que je trouve d'un goût admirable. Mangez-en quelques-unes, et donnezm'en votre avis.
Monsieur goûta les prunes de Gênes, et, comme la bonne humeur lui revint peu à peu, le cardinal, transporté de joie d'une si douce réconciliation, lui donna le bocal entier de fruits confits, que Monsieur emporta sous son bras. L'Éminence, tenant la main du prince, le reconduisit jusqu'à la rue, et, au moment de le quitter, le cardinal lui dit d'un ton impérieux et patelin tout ensemble ;
— N'en doutez plus, Monsieur, vous avez adopté le meilleur parti; c'est dans mes bras qu'il faut vous réfugier. Voyez tous mes amis; quel air de santé, d'assurance et de bonheur! quel embonpoint sur leur
114 l'UYLAL'UENS.
visage! Les autres ne dorment pas et mangent peu, ou digèrent mal. Brûlons les lettres, oublions ce qui est écrit dessus. Laissons les turbulents dans leurs cages. En un mot, je suis le plus fort. Joignez-vous à moi, et nos forces seront doublées à tous deux.
On s'embrassa une dernière fois, et Monsieur remonta tout attendri dans son carrosse; mais depuis il avoua à Montrésor qu'il ne s'était jamais senti si confus, si honteux, si accablé, si mécontent de lui-même, la tête si basse et le cœur si meurtri, que dans ce trajet du Palais-Cardinal au Luxembourg, malgré le bocal de fruits confits où il puisait assidûment.
Le soir, 11. le cardinal, se frottant les mains, dit à Bois-Robert :
— L'abbé, veux-tu savoir à quoi sert d'être homme de bien et connu pour tel? A pouvoir, quand l'occasion l'exige, faire un mensonge et jouer un mauvais tour, sans qu'on ose vous soupçonner de supercherie. Avec ta réputation délabrée, tu ne saurais en faire autant. Tu n'irais pas au bout de la rue sans être lapidé.
— Votre Éminence, répondit l'abbé, a donc mérité aujourd'hui le supplice de saint Etienne?
— Dans toute sa rigueur.
— Je vous en félicite sincèrement. J'aime mieux ma réputation délabrée et ma conscience libre.
— C'est que tu n'as point, comme moi, cent mille ennemis à tes trousses. Enfin, me voilà débarrassé du plus dangereux, du seul qui fût vraiment à craindre, précisément parce que son ambition était honnête Puylaurens m'a donné plus de soucis que tous les autres ensemble. A présent, nous pouvons porter le front haut; nous dormirons bien cette nuit. Nos inquiétudes sont à Vincennes.
Dans ce moment la porte des petits appartements s'ouvrit, et le cardinal vit paraître Marguerite de Pont-Château, duchesse de Puylaurens et d'Aiguillon.
— Voilà, dit l'abbé en prenant son chapeau, de quoi troubler le sommeil de Votre Éminence jusqu'à sa nuit dernière.
— Restez, dit la duchesse à Bois-Robert; je parlerai volontiers devant vous; je voudrais que toute la terre pût m'entendre.
Madame de Puylaurens refusa de s'asseoir sur le fauteuil que Rois-Robert lui présenta, et, se tenant debout en face de son oncle, elle demanda froidement au ministre s'il voulait bien lui donner un quartd'heure d'audience, en ajoutant qu'elle avait à entretenir Son Éminence d'un sujet fort grave.
— Épuisons donc bien vite ce grave sujet, répondit le cardinal un peu étourdi de ce début ; je vous prête attention.
— No vous attendez point, reprit la duchesse, à ces scènes déchirantes qui ne font que vous endurcir. Je connais votre cœur, et j'ai vu trop souvent qu'il est de marbre dans ces occasions. Je garde ma douleur pour moi, et ce n'est point à vos genoux que je verserai des larmes. J'ai mes heures pour pleurer. Vous êtes homme d'affaires, je tâcherai de vous parler dans votre style. Je prie Bois-Robert, qui m'a toujours montré de l'intérêt, de m'avertir si je ne m'exprime pas comme il faut.
Les sourcils de M. le cardinal se relevèrent au sommet de son front, et ses yeux s'arrondirent par excès d'etonnement et de curiosité.
— Eh! dit-il, quelle affaire d'État allez-\ous donc i ne proposer?
116 PUYLAURF.NS.
— Laissez-la s expliquer, interrompit Bois-Robert. Avez-vous peur d'être surpris et battu par la poli— tiqu.: dune enfant de vingt ans? Parlez sans crainte, madame, je vous aiderai comme je pourrai.
— M. le cardinal, poursuivit la duchesse, il y a bientôt cinq ans, le jeune Antoine de l'Age conçut de l'amour pour moi, et me déclara sa passion dans ce palais môme, en me donnant pour gage de sa foi cette bague que vous voyez à mon doigt,' et que Lopez vous avait voulu vendre. Je ne vous ai point fait mystère de mon inclination pour ce gentilhomme. Vous m'avez autorisée à prendre des engagements avec lui, et c'est après m être assurée de votre approbation que j'ai répondu sans réserve a son amour. Vous estimiez Puylaurens alors, et vous fondiez sur lui je ne sais quelles espérances et quels projets qui ne me regardaient point. Vos idées et vos vues ontbientôt changé. Puylaurens a commis des fautes dont je ne l'excuse pas; vous lui avez retiré votre amitié. Comme mon cœur ne pouvait se plier aux variations de la politique, vous m'avez pardonné d'aimer encore un gentilhomme qui avait perdu vos bonnes grâces. Vous m'avez consolée de votre mieux, et cette indulgence m'a souvent touchée. L'amour qui m'attachait àPuylaurens avait résisté à de grandes vicissitudes. }.3on mariage fut une des conditions de votre traité de paix. J'ai dû penser que dans vos calculs vous aviez autant égard à mes sentiments qu'à votre intérêt particulier; j'ai dû croire que vous saisissiez avec plaisir le moment d'un accord entre ces sentiments et cet intérêt pour assurer ma fortune et mou bonheur, comme vous l'aviez promis ù mon père. Me suis-je trompée?
— Répondez, dit Bois-Robert; nous vous demandons
si vous avez marié votre nièce pour faire son bonheur, ou seulement pour vous accommoder avec Monsieur et son parti.
— Belle question! Il suffit- de voir comment j'ai traité cette petite raisonneuse : ne lui ai-je point donné un duché, des bijoux, de l'argent, des terres, un hôtel? N'a-t-elle pas quarante mille livres par an de plus que la plus riche de mes autres nièces?
— Fort bien, répondit Bois-Robert; vous avez donc songé surtout à son bonheur. Gela est entendu. Poursuivez, madame.
— Cependant, poursuivit la duchesse, à peine suisje mariée, que les filets de la police sont tendus contre Puylaurens; des avis lui arrivent de Bruxelles pour lui annoncer de basses manœuvres. J'ai la certitude qu'il est innocent, et vous n'oseriez me soutenir en face le contraire; mais, quand même Puylaurens aurait conspiré, dans les termes où vous étiez avec lui, ne devaiton pas tout au moins le faire comparaître, l'interroger, le mettre en présence des témoins ou des pièces, lui demander ses moyens de défense ou ses excuses? Il vous a dicté par sa conduite celle que vous auriez dû tenir, en venant de lui-même vous montrer les avis qu'on lui envoyait, et auxquels il ne pouvait croire. Sa loyauté est devenue pour vous un surcroît d'embarras. Vous hâtez alors l'arrestation de Puylaurens, et vous confisquez la preuve de son innocence. Il faut un coup de désespoir pour vous contraindre à restituer cette preuve, dont vous combattez l'effet dans l'esprit du roi avec la malice d'un ennemi acharné. Vous devriez être un juge impartial, et vous vous faites dénonciateur, accusateur et faux témoin. Sa Majesté ellemême, un peu honteuse de tant de cruauté, proposu
un oubli général et réciproque des offenses, et vous repoussez ce moyen de conciliation en déguisant votre haine sous le prétexte du bien de l'État. Entendez ce que pense le public, spectateur indifférent des malheurs des grands : il dit que vous avez trompé Monsieur par une feinte réconciliation, que vous avez donné votre nièce à Puylaurens pour achever de le perdre à votre aise, et que le prince, dont ce jeune homme était le favori, s'étant laissé enlever le seul de ses conseillers qui eût du cœur, n'est plus qu'un automate dont la faiblesse vous sert d'amusement. Qui donc pourriezvous encore tromperen niant toutes ces choses? Soyez dur, implacable, mais ne soyez point hypocrite; ayez au moins le courage d'avouer vos actions et d'en plaider la défense.
— Eh bien! oui, je les avoue, dit le cardinal, non pas devant un public inopte, qui ne sait point juger ce qu'on fait pour lui, mais en face de vous, madame, qui parlez si haut. La ruine de Puylaurens était nécessaire au repos du royaume. Il allait partir encore une fois pour les Flandres et entraîner avec lui le prince ftiible dont il disposait. Je l'ai endormi par mes bienfaits, afin de le mieux saisir au faîte de sa grandeur. Nous le tenons a présent. C'est affaire finie. J'ai sacrifié la paix de ma maison au bien de lÉtat. J'aurai la guerre civile chez moi, mais la France jouira enfin du repos que les ambitieux avaient détruit. Apprenez, madame, a vous dévouer comme moi aux grands intérêts de ce pays.
— Vous l'enttndez, Bois-Robert, reprit la duchesse; et vous, monseigneur, je vous remercie de celte confession sincère. 11 faut apprendre, dites-vous, à se dévouer aux grands intérêts de cepays? Je vais éprouver
a l'instant le mérite de votre sacrifice. M. le cardinal, ne me considérez plus comme une enfant. Les traverses et les chagrins m'ont formée. Par vos soins, je suis devenue en peu de jours une femme de quelque raison et d'un peu d'expérience. S'il est vrai, comme vous l'assurez, que vous ayez sacrifié la paix de votre maison au bien de l'État, ce sacrilège n'est plus nécessaire. Vous n'aurez plus la guerre civile chez vous. Rendezmoi l'époux que vous m'avez donné, je vous jure sur mon honneur de l'emmener bien loin des cours; je vous promets qu'il ne reverra de sa vie le prince ingrat qui l'abandonne. Il vivra pour moi seule, et aussi étranger aux cabales qu'il peut l'être dans le donjon de Vincennes! Je serai son geôlier, et je m'engage solennellement à le charger de chaînes si étroites, que vous n'entendrez plus parler de lui; car j'ai connu, pendant les dix jours que vous me l'avez laissé, toute ma puissance sur son cœur et son esprit. Voila, monsieur, l'affaire d'État que j'avais a vous proposer.
— Oh! le bon petit plénipotentiaire! s'écria le cardinal en riant.
— Acceptez, dit Bois-Robert; ce petit plénipotentiaire en sait plus long que le père Joseph.
— Je ne me fie point, dit le ministre, aux chaînes de fleurs de mariage : on en voit trop qui se brisent tousles jours.
— Ne badinez pas, reprit la duchesse; je me suis engagée sur mon honneur. Si Puylaurens voulait se dérober à mon autorité, je vous le livrerais moi-même.
— Et que ferez-vous de lui?
— Je l'emmènerai a Bois-le-Vicomte, et il n'en sortira plus.
— Impossible, ma mie! tu ne l'y retiendrais pas
120 PUYLÀUIIENS.
pendant trois mois. A la première cabale, nous le verrions paraître a la cour.
— Je vous jure qu'il n'y reviendrait de sa vie.
— Les murailles de Vincennes me répondent bien mieux de sa sagesse. On se moquerait de moi, si j'acceptais un pareil marché. Puylaurens restera au donjon. Il y aurait trop de douceur à conspirer, si on trouvait encore au bout une jolie fille à caresser dans la plus riante campagne du monde.
— Si vous me refusez, je connaîtrai par là que le bien de l'État n'est point votre seul guide, et que la vengeance et la colère sont, au fond, ce qui vous pousse.
— Monseigneur, dit Bois-Robert, il faut répondre à cela. Vous ne pouvez vous taire sur une accusation aussi grave.
— Puylaurens est a Vincennes pour l'exemple des mauvaises tètes et des favoris imprudents.
— Mon oncle, reprit la duchesse, voici le moment de vous laisser fléchir et de montrer un peu de bonté. Établissez en môme temps la paix dans votre maison et dans le royaume. Montrez que vous aimez votre pauvre nièce; acceptez un accommodement qui assure mon bonheur.
— Je saurai bien te rendre heureuse malgré tout. Brisons Ta. Point de Puylaurens.
— Puisque vous repoussez une proposition si raisonnable, recevez ma dernière déclaration. Votre Éminence s'est jouée des sentiments les plus sacrés, en me faisant servir à ses vengeances. L'instrument se brise dans ses mains : je ne suis plus sa nièce; je suis duchesse de Puylaurens. Je supplie Votre Éminence de me permettre de partager le sort du mari qu'eli ■
m'a donné. Une lettre apprendra au baron de Ponl- Châtcau, mon père, que je suis à Yincennes, et que vous avez assuré de cette façon le bonheur et la fortune de sa fille.
— Les femmes ne vont point a Yincennes. Vous serez ma nièce en dépit de vous, et je rendrai quelque jour bon compte à mon cousin de Pont-Château du bonheur de sa fille. A Yincennes, bon Dieu! Je t'aime trop, ma mignonne, pour te mettre en prison.
— Homme d'airain, s'écria la duchesse, tu as rencontré une volonté aussi grande que la tienne. Je partagerai de loin le sort de mon mari. Je m'enfermerai; je ne te verrai plus, et s'il est vrai que tu m'aimes, comme tu le dis, garde bien que tes suppôts n'attentent à la vie de Puylaurens, car, s'il vient à mourir, je ne lui survivrai pas d'un jour.
— Bah! dit le cardinal, ce sont propos de petite fille en colère. Yous ne vous enfermerez point. Mes mesures sont prises; aucun couvent n'osera vous recevoir, et je saurai bien me faire ouvrir votre porte. Quant à l'idée de mourir avec Puylaurens, je m'y oppose; si le prisonnier partait pour l'autre monde, on veillerait de près sur vous, et je ne pense pas que le chagrin seul suffise à détruire une belle femme dans toule la fleur de sa jeunesse.
— Un esprit comme le tien m'imagine point qu'on puisse mourir des blessures de l'âme; mais crois-tu h la vertu du sublimé corrosif? Regarde ce flacon : il contient de quoi détruire vingt femmes dans la fleur de leur jeunesse.
— Sainte Yierge! s'écria le ministre, du sublimé! Qu'allons-nous devenir? Yeux-tu bien me donner ce flacon, méchante fille.
122 puylauiuns.
— N'approchez pas, répondit la duchesse, ou je \ide ce flacon d'un trait.
— ^Miséricorde! tout le monde conspire donc contre moi?
— Prenez garde, dit Bois-Robert; ne voyez-vous pas dans les yeux de cette enfant qu'elle va se tuer?
— Eh bien! que veut-elle? que demande-t-elle? Est-ce que je souhaite sa mort? Je ne pense, au contraire, qu'à lui faire du bien, l'enrichir, la couvrir de bijoux jusqu'à ce que le rire lui revienne sur les lèvres.
— Non, je ne capitule point, reprit le cardinal. Son Puylaurens est en bonne santé. Il occupe une belle chambre, il a des livres et une écritoire, et ne souffre pas même de l'ennui. Où voit-on qu'il soit question de le porter en terre? Pourquoi me menacer de catastrophes abominables? Serrez cette fiole, fille ingrate, et craignez ma colère.
— Pauvre despote! répondit la duchesse en souriant. Tu parles de ta colère, à moi qui n'ai plus à craindre que Dieu. La mort se moque de ta tyrannie; ta puissance s'arrête à la porte du cimetière. Je suis plus forte que toi. Jure donc, si tu ne veux me perdre, que Puylaurens ne mourra point comme M. d'Ornano.
— Je te le promets, il ne mangera point de champignons. A quoi vas-tu songer? On le nourrit comme un prince. -
— Promets encore que j'aurai des nouvelles de sa santé.
— Tous les samedis, le bulletin du donjon te sera communiqué. Tu y verras que Puylaurens dort comme un béat, sans songer à sa femme.
— Adieu, monseigneur, il dépendra de vous que je
vive. Il dépendra ensuite de vous que je sois heureuse et que je vous rende mon amitié; jusque-Fa notre parenté, la familiarité tendre qui existait entre vous et moi, tout cela est sous la clé du donjon. Vous l'en tirerez quand il vous plaira.
— Mais j'irai te voir, ma mie, et tu ne me mettras point à la porte de ton logis.
— Vous n'y gagnerez rien, car je ne vous parlerai que de mon mari, et ne vous laisserai pas un instant de loisir pour m'entretenir d'autre chose.
— Vit-on jamais une péronnelle plus délibérée? dit le cardinal quand sa nièce fut sortie. Me venir braver en face, traiter avec moi comme ferait l'ambassadeur ottoman! Je la mettrai à la raison.
— Votre Éminence, dit Bois-Robert, ne la mettra qu'au désespoir, et s'en repentira tout le reste de sa vie. Votre gouvernement ne pénètre point dans le cœur des femmes, et si vous y voulez régner, vous établirez votre domination sur un cadavre de vingt ans.
— - L'abbé, va-t'en au diable avec tes prédictions sinistres!
Bois-Robert partit sans oser répliquer. Quand les autres courtisans arrivèrent, l'Éminentissime les reçut en bourru et ne voulut point écouter leurs historiettes et jeux de mots. La fiole de sublimé lui revenait à la mémoire et lui jetait du noir dans l'âme. Si l'opiniâtreté de cet homme eût pu se vaincre une fois, ce devait être en cette rencontre; mais il était d'airain, comme le disait sa nièce, et l'idée de céder ne lui entrait point dans l'esprit. M. le cardinal se faisait mener deux fois par semaine chez madame de Puylaurens. Il lui apportait de petits présents, lui caressait le menton, croyant se donner des airs de bon compagnon. La
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duchesse demandait avec une rare constance la grâce de son mari, ou la permission d'entrer à Vincennes; on lui refusait Tune et l'autre, et dès lors elle prenait quelque ouvrage de femme, et ne levait plus les yeux de sa broderie. Chaque samedi, l'Éminence envoyait à sa nièce le bulletin du gouverneur de Vincennes, et la duchesse y voyait que la santé de Puylaurens était bonne. Les choses demeurèrent en cet état pendant quatre mois. Il devenait évident que l'homme d'airain ne voulait point s'attendrir.
Un soir madame de Puylaurens eut une conférence avec la reine et madame de Chevreuse. On ne sut point ce qui fut dit dans le petit oratoire où ces trois personnes se tinrent enfermées pendant deux heures. Le lendemain, qui était un dimanche, M. le cardinal rencontra la reine au sortir de la messe. Anne d'Autriche, parée avec un goût exquis, portait à son sein un magnifique bouquet de fleurs dont l'Éminentissime lui fit compliment.
— Puisqu'il vous plaît, dit la reine en souriant, regardez-le bien; vous le reverrez peut-être.
Au bout d'une heure, un page du Louvre, tenant sous son bras un petit coffre, était introduit chez le ministre au Palais-Cardinal.
— Qu'est ceci, mon ami? demanda l'Éminence.
— Je l'ignore, répondit le page. La reine vous prie d'ouvrir ce coffret quand vous serez seul.
PTJYLAURENS. 125
Aussitôt lo jeune homme parti, M. le cardinal ferma les verrous. On l'entendit ensuite appeler son barbier.
— Holà! maître Ponce, disait-il, où avez-vous l'esprit aujourd'hui? Ne voyez-vous point que je suis coiffé comme le prince Riquet! Et cette barbe, ne sauriez-vous la peigner autrement? Mariez-vous votre fille, que vous êtes si chiche de vos parfums? Apportez vilement vos boîtes, et faites-moi mon visage des dimanches. Cherchez mes gants de senteur, et mêliez un peu de jasmin dans mon mouchoir. Je n'oserais baiser la main d'une dame avec cette figure-là.
Le soir, le père Joseph, causant avec l'archevêque de Paris, lui disait en confidence :
— Le grand homme a ses endroits où les mouches le piquent encore comme à vingt-cinq ans. Tantôt, je lui vais demander ma correspondance de la dièle deRatisbonne, pour en relire certains passages, et je le trouve entre les mains de son barbier, giondant maître Ponce de ne l'avoir point parfumé à son gré. Il ouvre le tiroir secret de son bureau pour me donner mes lettres, et qu'est-ce que j'aperçois? Un gros bouquet de fleurs fraîchement cueillies et liées avec du fil d'or! Ce doit Cire pour Clarion de Lorme. La cinquantaine lui va pourtant sonner aux oreilles tout à l'heure. Il a deux petites maladies dont on ne le guérira jamais : les femmes et la poésie. Ses amours sont boiteuses comme ses alexandrins. Il n'est pas plus brave sur l'un do ces chapitres que sur l'autre; mais allez donc lui dire cela! Il vous prouverait que vous conspirez contre le roi. Laissons-le payer son tribut à la faiblesse humaine.
A force de gourmander maître Ponce, M. le cardi-
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nal avait fini par se faire donner sa mine des dimanches, comme il le souhaitait, pour aller au salon de la reine. Il s'était vêtu de court; les bas rouges bien tendus, le haut-de-chausse orné de dentelles, la calotte sur le derrière de la tête, les gants de peau du Nord, la chemise brodée d'or, le lacet de filigrane au cou avec la croix de diamants, et le rabat richement festonné. Quand il se vit si bien apprêté, dans son miroir de Venise, le cardinal releva le menton, abaissa les paupières, et un air de majestueuse satisfaction accompagna aussitôt la propreté de son visage. Il tâcha de mettre au complet ses avantages naturels en prenant un pas libre, et dégagé, mais l'usage de la robe lui donnait on ne sait quoi de lent et de gêné; la vie de cabinet commençait à lui courber le dos, et toutes les jointures de ses membres semblaient rouilléespar l'âge; à part ces légers défauts, c'était un prélat fort cavalier. Au rebours de ce qu'il pensait, il trouva l'assemblée peu nombreuse au Louvre.
— Se peut-il, madame, dit le cardinal, que Votre Majesté ait si petite compagnie?
— Je lai voulu ainsi, répondit la reine; mes vapeurs m'ont servi de prétexte pour éloigner beaucoup de monde. Lorsque nous avons les politiques, vous parlez avec eux, on ne jouit plus de votre conversation, et l'ennui nous gagne. Aujourd'hui nous vous tenons : il faut nous faire votre cour.
— C'est-à-dire, madame, que vousêtes aujourd'hui plus humaine et mieux disposée à recevoir mes respects.
— Ils ne m'ont jamais déplu, M. le cardinal.
— Combien de fois ne les avez-vous point foulés aux pieds, écartés de vous avec une rigueur accablante et un mépris cruel!
— Étaient-ce bien vos respects, et non autre chose de plus dangereux? dit la reine en jouant de l'éventail; mais laissez-nous le droit d'être volontaire et capricieuse. Une femme a ses petits privilèges.
— A Dieu ne plaise que je veuille rien changer a vos charmes! Je les admire en gémissant.
— Vous trouvez-vous fort à plaindre ce soir?
— Toujours, madame. Je me suis enivré des odeurs d'un -bouquet qui m'a fort remué les sens. Je soupirais loin de vous, et je soupire en vous voyant.
Sur un signe convenu entre la reine et sa dame d'honneur, la duchesse de Ghevreuse vint rompre le tête-à-tête. M. le cardinal se mordit les lèvres en perdant l'occasion de se déclarer. Il ne bougea d'auprès de la reine; mais, chaque fois qu'il s'avisait de tourner au tendre, le signal ramenait un interrupteur, sans que le prélat amoureux soupçonnât le manège qui l'obligeait à remettre en poche ses élans passionnés. On fit chanter la maréchale de Thémines, qui avait une voix admirable.
— M. le cardinal, dit la reine en applaudissant, que n'apprenons-nous la musique? Nesavez-vous pas jouer du luth?
— Je maniais un peu le luth dans ma jeunesse.
— Comment se fait-il que vous n'ayez jamais joué devant moi? Tenez me voir un matin et apportez un bon instrument de Bologne.
— Volontiers, madame; mais gardez-m'en le secret et recevez-moi sans témoin.
— Nous n'aurons pour témoin que la duchesse de Ghevreuse, et je vous recevrai dans mon oratoire.
Le cardinal rentra chez lui tout gonflé d'espérances. Le père Joseph le trouva, le lendemain, enfermé avec
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le chevalier de l'Enclos *, le plus fameux joueur de luth qui fût alors en France. LÉminentissime grattait les cordes dune fort belle pièce de Bologne et demandait à l'Enclos si ce n'était point trop mal pour une première leçon; à quoi le chevalier, bon courtisan, n'eut garde de répondre que ce n'était joué ni juste ni en mesure. Pendant ce temps-là, madame de Chevreuse riait avec la reine.
— Jevoisavec plaisir, disait-elle, que Votre Majesté est coquette comme un démon, lorsqu'elle veut bien s'en donner la peine.
— Surtout, disait Anne d'Autriche, quand le moment sera venu, n'allez point me faire perdre mon sérieux et ne vous avisez point de sortir de l'oratoire; vous m'exposeriez à quelque insulte.
— Pour rien au monde, je ne voudrais vous quitter. Le prélat aura beau rouler ses yeux et secouer ses épaules avec impatience, je n'y comprendrai rien et demeurerai à mon poste. Résignez-vous seulement a vous laisser baiser le bourdes doigts en ma présence.
En attendant lejour de l'entrevue. M. le cardinal vint chaque soir au Louvre, toujours vêtu de court et peigné par maître Ponce. Dans un moment où l'Éminence où plus enivrée qu'a l'ordinaire, débitait des phrases de berger fidèle, la reine lui posa doucement son éventail sur la manche et lui dit en souriant :
— Il me passe dans l'esprit une fantaisie; si vous me contentez, je vous en saurai beaucoup de gré. J'aime votre nièce Marguerite; elle pleure son Puylaurons; faisons-lui la surprise de le tirer de prison.
* Le père de Ninon.
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Le front du ministre, tout à l'heure épanoui, devint sombre et plissé do rides profondes.
— Par pitié, madame, dit-il, ne parlons point d'affaires d'État. Près de vous je nageais dans les délices, et d'un mot vous me précipitez d'un parterre de Heurs au fond d'un noir souterrain.
— Me refuserez-vous cela? Je suis curieuse do voir si vous l'oserez. La contrariété m'enflamme déjà. Ce n'était qu'une envie, à présent c'est une passion. Jo veux la grâce de Puylaurens, et je l'aurai.
— Mais quelle tyrannie! s'écria le cardinal. No lais— seiez-vous pas aux gens huit jours pour réfléchir?
— Pas une heure. Je veux cette grâce a l'instant.
— Il me faut pourtant le loisir d'y penser.
— Comme il vous plaira, monsieur. Vous êtes un pauvre amoureux. Retournez à votre portefeuille.
La reine se leva, demanda des cartes et se mit à jouer. Avant de se retirer, le ministre lui vint dire a l'oreille :
— .Modérez cette vivacité. Nous causerons de Puylaurens dans votre oratoire.
Le jour de l'entrevue, on apporta dès le matin le luth de Bologne, enveloppé dans son étui. M. de l'Enclos en avait monté lui-même les cordes, car l'Éminence était incapable de les mettre d'accord. Vers midi, les femmes de service entendirent des pas dans l'escalier de la reine, mais des pas si pesants, qu'on n'y eut jamais reconnu un amant en bonne fortune. Les portes secrètes s'ouvrirent jusqu'à celle de l'oratoire, qui se referma tout aussitôt. La reine était vêtue d'uno Étoffe de soie neuve si dure, à plis si cassants et montant si haut, son juste de baleine était si roide et s1 serré, son collet 8i empesé, quelle ressemblait à un.
citadelle hérissée de bastions,demi-lunes et tourelles. On voyait aisément que la garnison ne voulait pas se rendre ce jour-là; mais M. le cardinal était mauvais juge dans les assauts de ce genre et ne devina point la détermination de l'ennemi à l'aspect de sa toilette. Malgré son rempart d'ajustements et la présence de madame de Chevreuse, corps d'armée auxiliaire d'intelligence avec la place, Anne d'Autriche paraissait au supplice. La duchesse tira le luth de la boîte, et, jetant sur ses épaules une mante drapée àl'espagnole, elle se mit à frotter les cordes au hasard, dans l'attitude d'un soupirant de nuit qui donne une sérénade, les yeux levés vers la fenêtre de sa maîtresse.
— Allons, dit-elle.cher seigneur, à votre tour. Vous êtes heureusement partagé. Au lieu de vous morfondre dans la rue, suivant l'usage, vous allez réjouir les oreilles de madame sur un bon siège de velours, à l'abri du vent.
Le musicien prit son luth, feignit de l'accorder, bien qu'il ne sût point en manier les chevilles, et se posa sur son fauteuil le plus gracieusement qu'il put, c'est-àdire dans l'attitude la plus gauche du monde Madame de Chevreuse, appuyée avec nonchalance sur le dos d'un siège, faisait encore ressortir davantage, par le charme de sa personne, le ridicule de son voisin. Le visage de la reine devenait moins sévère. Enfin le morceau si bien étudié avec l'Enclos commença. C'était un mélange de sons confus, sans rhythme et sans mélodie, auquel on ne pouvait rien distinguer. Madame de Chevreuse remuait la tête, comme si elle y eût senti une mesure, et gardait un admirable sérieux. La reine mordait son mouchoir pour ne point éclater. Derrière une tapisserie, on entendit au dehors despctitsglous-
semonts comme des rires étouffés. Le musicien, tout à son morceau, ne remarqua rien et arriva en haletant a la dernière note. On lui prodigua les éloges. La duchesse, particulièrement, applaudit beaucoup, en se félicitant d'avoir vu la chose la plus rare du monde, un grand ministre, un profond politique, jouant du luth pour divertir la dame de ses pensées.
— Avez -vous songé, dit la reine, à la grâce que»je demande? J'ai cette affaire dans la tôte. 11 fautm'obéir sans délai; point de retard ni d'opposition.
— C'est une affaire grave, répondit le ministre. Je vous contenterai; mais, pour Dieu! que cela demeure entre vous et moi.
— Je n'en ai dit mot à personne.
— Eh bien! nous allons en causer, si vous voulez, tout de suite, sans témoin.
Le cardinal invitait du regard madamede Chevreuse à sortir, mais la duchesse n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
— Parlez, dit la reine ; nous voici seuls, je vous écoute.
— Seuls! s'écria le ministre, pas encore.
— Eh! ne savez-vous pas que je n1ai rien de secret pour la duchesse?
— Oui-da! mais moi, j'ai des secrets pour elle.
— Parlez, parlez, dit madame fie Chevreuse. Il s'agit de tirer Puylaurensde sa prison, n'est-ce pas?
— Quoi! on vous a déjà mise au courant de cette affaire? Cela est fort mal fait; c'est une indiscrétion. Je relire ma parole, et suis désole de ne pouvoir point contenter Sa Majesté.
— Bon! s'écria la duchesse de Chevreuse, le voilà qui perd l'occasion de baiser la [dus belle main des
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trois royaumes, quand cette main ne demandait pas mieux.
Le ministre regarda les doigts d'ivoire de la reine, dontlabeauté parfaite était célèbre dans toute l'Europe*
— Je vois bien, dit-il, que je serai toujours battu, ayant contre moi deux ennemis si fins et si aimables. Puylaurens vous devra sa liberté.
— Ah! mon cher cardinal, s'écria la reine, quecela est galant et délicat à vous! Sortira-t-il de Vincennes demain?
— Doucement, madame; les chosesne pourront pas marcher aussi vite que dans votre jolie tête. Demain je parlerai au roi; deux jours après, la grâce sera signée, et, lundi, les portes s'ouvriront.
— Ce lundi est bien loin; mais enfin j'ai votre parole.
— Et vous devez compter sur mon zèle. Je vous promets que, mardi, Puylaurens ne verra point le jour à Vincennes.
M. le cardinal s'approcha de la reine pour recevoir la récompense annoncée par madame de Chevreuse. Anne d'Autriche présenta, avec une grâce indolente et toute royale, une main dont Vénus eût été jalouse. Le ministre mit un genou en terre et baisa cette main trois ou quatre fois de cet air gourmand qu'ont les Cassandres italiens, puis il sortit plus fier et plus heureux de cette faveur que de la prise de la Rochelle.
Pendant la conférence dont le mystère enflait la vanité de l'Éminentissime, madame de Puylaurens et quatre filles d'honneur de la reine étaient cachées dans la bibliothèque d'Anne d'Autriche, où elles formaient un groupe fort piquant à voir. Ces jeunes figures, respirant à peine, le cou tendu, le pied en l'air, l'oreille ap-
PUYLAURI-.NS. 133
pliquée contre une porte secrète, saisissaient avidement chaque son qui s'échappait de l'oratoire. Anne d'Autriche, craignant quelque surprise de son amoureux barbon, ou peut-être quelque trahison de madame de Chevrcuse, avait mis en réserve ce renfort pour sa défense. La duchesse de Puylaurens ne songeait pas à se divertir; en revanche, les quatre filles d'honneur s'amusaient beaucoup de l'aventure. Au moment où le luth résonna si ridiculement, Tune s'enfuit, n'y tenant plus d'envie de rire, l'autre se pâmait en cachant son visage dans un coussin ;les deux dernières avaient produit ce gloussement joyeux dont heureusement le cardinal n'avait rien entendu. Lorsque le prélat déposa ses gros baisers retentissants sur la main d'ivoire, un nouvel éclair de joie et de malice illumina les quatre figures espiègles, et madame de Puylaurens elle-même ne put retenir un léger sourire; mais tout à coup ce sourire fît place a l'expression de la terreur la plus profonde. La pauvre duchesse demeura comme frappée de la foudre. Une sixième personne, debout à l'entrée de la bibliothèque, regardait en silence le groupe indiscret et moqueur : c'était. Lopez, l'espion du ministre, montrant ses longues dents, avec l'air enchanté d'un avare qui découvre un trésor. Ses yeux noirs, vifs et intelligents, dévoraient ce tableau, et il était aisé de voir que sa pensée rapide en avait déjà saisi le sens. L'A bencer rage, ayant compris tout ce qui venait de se passer, disparut comme une ombre, sans (iue les filles d honneur l'eussent aperçu. La petite porte de l'oratoire s'ouvrit alors, et la reine embrassa madame de Puylaurens.
— Mon enfant, lui dit-elle, la victoire est gagnée.
— Hélas! répondit la duchesse en fondant en puiuimtss. t« ii. 9
larmes, elle est perdue par notre imprudence.
Le soir, le barbier de Son Éminence vint à 1 heure accoutumée, portant sa trousse et ses parfums.
— Allez, maître Ponce, dit le cardinal d'un ton colérique, je suis assez bien peigné comme cela. Gardez vos senteurs et vos pommades; ces colifichets ne sont plus faits pour moi. Ma jeunesse est passée. On a ri à mes dépens, il fauta présent que Ton pleure.
Madame de Puylaurensne s'était pas endormie sur les bonnes intentions de la reine et de la duchesse de Chevreuse. Depuis un mois, elle avait donné commission à la Pistole de chercher quelque moyen de correspondre avec le prisonnier. Le capitaine s était installé dans un cabaret au village de Vincennes.L'or étant la meilleure clé des prisons et forteresses, lesta fier avait emporté une somme considérable. Il s'en adjugea prudemment la moitié pour prix de services périlleux dont la potence pouvait interrompre l'exécution. L'un des portiers du donjon venait au cabaret lorsqu'il n'était point de semaine. On le régala; il aimait le vin, et se grisa. On le fit jouer, et on eut soin de le laisser gagner. Ayant pris goût à ce délassement, il fréquenta volontiers avec la Pistole. Au bout de quinze jours, on en vint aux confidences. Le capitaine promit des montagnes d'or à qui lui apporterait un billet de Puylaurens. Le portier jasa de cette affaire avec le geôlier du duc, et le geôlier en devisa avec son porte clés. Tous
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trois élevèrent les mômes objections, a. savoir la sévérité de leurs principes, le serment de leur charge, le danger d'être pendu. Cependant ils consentaient à transmettre des papiers, pourvu que ce ne fussent point des écrits contre le roi ni le cardinal, pourvu qu'on assurât de bonne foi qu'il s'agirait dans ces papiers d'affaires de famille ou de confidences d'un mari a sa femme Quant a l'évasion du prisonnier, il n'y fallait pas songer. La Pistolc répondit que de l'évasion il n'était nullement question pour le quart d'heure, etquon n'en parlerait pas avant bien du temps. 11 donna cinquante louis au portier, qui garda, outre sa part, la moitié de ce qu'il devait donner au geôlier; celui-ci retint la moitié de ce qui était dû au porte-clés; mais, malgré tous ces tours debâton, le prisonnier fut averti un matin que, s'il lui plaisait d'écrire a sa femme ou à quelque autre personne, on ferait parvenir ses lettres a leur destination.
Un matin, la Pistole arriva triomphant chez la duchesse, chargé de deux lettres, l'une adressée a madame de Puylaurens, l'autre a Son Altesse Royale Gaston d'Orléans. La première contenait ce qui suit :