‹ Puylaurens (volume 4)Chapitre 1 sur 4 · I.lT«VmilB. I I.BIPUtt · texte numérisé non relu

I.lT«VmilB. I I.BIPUtt

Mf.HE HAISOIf. ! J. 1*. MELiKE.

malveillflQt aurait pu dééouvrir^ à l'examen di sa personne, de quel côté le destin le blessait car il manquait plusieurs brins h la plume d son chapeau , plusieurs bouts à ses aiguillettes et la bordure de son manteau n'était plus de li première netteté. Il ne fallait pas moins qui l'éclat de sa jeunesse pour empêcher d'observei la maturité de ses habits. Son père , anciei courtisan , lui avait appris à se tenir en gardi contre la malice des hommes ; les revers lui causaient moins de dépit et les succès moinj d'étonnemeut qu'à un autre. Il voulait parveJ nir, mais sans nuire à son prochain et sans fairJ tort à sa conscience. 1

Le 25 septembre 1630, au matin, ce gentilhonime sortif d*^» p'eljl logement qu'il occupait klà-^ûrto Saint-flanor^pottr se rendre dans la I rue des-I^uvÈcils^-pù il se mît à regarder les

i fenêtres j- à pa^sâï et" 'i^epasser devant une mai-

j son da" ri&etTvçI apfiareoce , comme s'il se fût

prépat^év^Y^t^ î^^iïgçance à quelque fâcheuse | 1 dématch^. Il se décida enfin à frapper à la porte

de cette maison , et monta un méchant escalier dont les degrés de bois braillaient sous ses pieds. j Une vieille servante lui demanda si ce n'était

! pas à maître Lopez qu'il voulait parler, et,

j comme il répondit par un signe de tête affir-

matif, elle l'introduisit dans une grande pièce où il n'y avait guère que les quatre murailles. Dans un coin était un coffre de fer dont le couvercle soulevé laissait voir de gros sacs pleins i d'écus. Sur une table ronde, placée au milieu

de la chambre , étaient rangées en ordre plusieurs sébiles contenant des pierres précieuses de toutes sortes. On y voyait aussi des colliers défaits, des montures brisées ^ des étaux , des forets, des loupes et autres ustensiles d'orfèvrerie* Sur un escabeau était assis inaitre Lopez^ grand bomrac maigre et voûté , avec une peau de couleur de pain d'épice, des traits arabes, l'œil singulièrement vif et les dents blanches et aiguës. II portait un vêtement rouge, boutonné du haut en bas, trop long pour un pourpoint et trop court pour une robe, Le caprice de la mode était venu chercher cet homme depi^is peu pour en faire un joaillier fameux. Aussitôt qu'il aperçut noire gentilhomme, Lopez s,e leva et offrit un siège. /, ^o* • •. • " ,*^*^

— Point de cérémi^aie ^ ki dit Fétranger.

Voici une bague ornéci'd^!ùa>diamrfnrf que je voudrais vendre; vous plⅈaîVil« devine l'acheter ? » .r ; /'^ * r» * ^

Maître Lopez prit Ità diaij^ant , Vèxa^ii^a soigneusement, le mit au soleil et le retourna dans tous les sens; puis il répondit avec l'accent espagnol :

— Votre Seigneurie a besoin d'argent ?

— Il est inutile de descendre à ces détails, dit le gentilhomme en rougissant. Vous plait-il d'acheter ce diamant ?

— Si j'avais , reprit Lopez -, la jeunesse , la beauté , la naissance et la bonne mine de Votre Seigneurie, je ne vendrais pas mes bijoux. Votre Seigneurie se mariera et ne manquera pas alors

rez, et partir comme volontaire dans l'armée d'Italie.

— Vous ne savez donc ))as les nouvelles? dit Lopez. La campagne d'Italie est heureusement terminée. On a signe une trêve qui va se changer bientôt en paix générale. Le marquis de Spinola est mort de douleur d'avoir été battu par SchombergetThoiras. M. de Montmorency sera fait maréchal de France. Le roi revient , et les deux reines l'attendent à Lyon. M. le cardinal a pris les devants et est arrivé ce matin à Paris. Ce n'est plus le moment de vous mettre au service comme volontaire. La confiance dont vous m'avez honoré ne sera point perdue. Je vais porter votre diamant à un personnage capable de vous en donner un grand prix. Pour lui cela vaut quinze cents écus. Je veux que vous les ayez. Reven-z me voir sur los cinq heures. J'aurai peut-être quelque heureuse nouvelle à vous apprendre.

Lopez n'est qu'un pauvre lapidaire; mais il sait servir un beau et brave jeune homme, quand l'occasion s'en présente. Au diable la fortune qu'il faut chercher à travers des balles de mous* quet ! ce n'est point l'affaire d'une personne de bon air. Un prince qui vous aime et vous favorise, une jolie fille qui vous épouse et vous donne un million, voilà de galants moyens de parvenir, autres que des horions et de la mitraille. Laissez que je dise deux mots k mon personnage, et vous verrez qui est Lopez TAbencerrage. Surtout, ne parlez à âme qui vive de tout ceci. A cinq heures, je vous attendrai.

En parlant ainsi , maître Lopw feittaît à là hâte son coffre-fort, rangeait ses sébiles de pierreries, et couvrait son chef d'une coiffure plutôt semblable h un turban qu'à une barrette. Après avoir enveloppé la bague dans un papier, il reconduisit le jeune homme jusqu'à là rue et se sauva en courant.

Lé soir venu , M. de l'Age ne manqua pas d-étre exact au rendez-vous.

— Entrez, monsieur, lui dit le joaillier , et prenez un siège. Nous avons du nouveau. Dieu est grand, et, s'il lui plaît, il vous peut mener loin: Je ne répondrai pas à votre confiance par des mystères. Sachez que le personnage à qui j'ai voulu vendre votre diamant est M. le cardinal de Richelieu. Je suis assez avant dans ses bonnes grâces pour de petits services particuliers que je lui ai rendus. Votre bijou a donné tout d'abord dans l'œil de Son Éminencè ; mais le cardinal eutl'audace de m'offrir deux mille livres.^

« — J'en donnerais trois mille moi-même, lui répondis-je , au gentilhomme à qui ce diamant appartient , si ce n'était une personne à qui je m'intéresse et sur laquelle je ne veux point gagner. Votre Éminencè donnera quinze cents écus, ou elle n'aura point cette bague.

«Le grand ministre m'appela juif, corsaire, philistin, quoiqu'il sache bien que je suis de la vraie religion, celle du divin prophète Mahomet. Quand il m'eut gratifié de ces injures en manière de badinage, il poussa jusqu'à mille écus, et me parla d'autre chose , comme si c'était marché conclu.

Il prit enfin un chijffon de papier sur lequel il allait me faire uu bon de trois mille livres, lorsque je le priai de ne point se méprendre avant d'écrire, et qu'il me fallait quinze cents écus. Il m'appela sot , et je remis le diamant dans ma poche; mais, au bout d'un instant, il voulut le regarder encore.

« — Lopez , me dit-il alors , sais-tu que tu es un habile homme , et qu'il y^ a de l'étoffe en tgi pour tailler un conseiller d'État ?

«t — On en fait qui ne me valent pas, répondis-je.

« — Et, reprit le ministre, il ne tiendrait qu'fe moi de te donner un bel emploi. Tu n'as qu'à mè faire un peu ta cour.

« — Je n'ai point d'ambition, répondis-je; cependant) si Votre Émineuce veut me protéger, cela n'est pas de refus.

«t — Nous verrons cela , dit le cardinal; cherche loi-méme ce que je puis te donner. Allons, je te vais bailler en attendant tes mille écus.

« — C'est quinze cents, monseigneur ; je ne puis accepter moins.

u M. le cardinal chiffonna ses papiers avec dépit , et , prenant ensuite un air grave , il m'adressa ces paroles remarquables dont nous ferons tous deux notre profit.

« — Écoute-moi, Lopez , me dit le ministre; ces cinq cents écus sur lesquels je bataille sont peu de chose pour moi. Ce qui me touche au cœur, c'est que j'attache une idée superstitieuse à cette affaire. Je n'ai point réussi h

te persuader; le pronostic est. mauvais. Cette journée sera malheureuse, et ce que j'ai en tète va écjiouer , chose plus funeste qu'une bague perdue. Reprends cette pierre ; je ne veux plus la voir jusqu'à demain. J'ai reçu un courrier qui me donne de l'inquiétude. Le roi est tombé malade en arrivant à Lyon. Les deux reines sont à son chevet, et lui ont déjà arraché la promesse de me perdre à son retour à Paris. Ce n'e^t pas là ce qui m'émeut. Plût au ciel que ce grand roi y fût revenu! Mais cela montre combien mes ennemis ont d'acharnement contre moi^ Si le roi vient à mourir , ils m'accableront. Gaston d'Orléans me déteste, et, s'il monte sur le trône, j'aurai fort à souffrir.

« Le cardinal, poursuivit Lopez, me parla de Monsieur en des termes si cruels, que je ne puis les redire à l'ancien ami de Son Altesse ; mais on y voyait assez le mépris dont il fait profession pour ce jeune prince.

— Vous avez raison , répondit M. de l'Age ; il ne me convient pas d'entendre mal parler d'une personne qui m'a honoré de son amitié.

— Le ministre, reprit Lopez, ajouta ces paroles :

«( — Je suis allé ce matin au palais du Luxembourg , et Monsieur , qui ne savait pourtant rien encore, m'a reçu très-froidement. 11 faut que je m'accommode avecluî à tout prix , de sorte qu'il ne puisse plus me manquer sans se couvrir de honte. Après cela , je retournerai à Lyon en toute hâte.

t< Nous en étions là, quand on vint gratter à la

porte, et nous vîmes entrer mademoiselle de Pont* Château , la cadette , nièce chérie du cardinal * .

— Je la connais, dit M. de l'Age; une charmante petite fille de douze ans, avec qui j'ai joué tant de fois sur le sable des jardins à Fontainebleau ! Elle était ma mie , et ^loi son chevalier , dans nos amusements. Son petit cœur était déjà plein de roman et de sensibilité.

— Que dites-vous donc? interrompit le joaillier. Vous oubliez qu'il y a quatre ans de cela. Mademoiselle de Pont-Chàteau a seize ans. Elle est grande, formée, belle comme les amours.

— Je n'y songeais plus , Lopez. Elle aura oublié son pauvre chevalier.

— M. le cardinal donc se déride volontiers aussitôt qu'il voit cette jeune fille. Elle vient le lutiner dans son cabinet, et lui demande toujours des aumônes ou des pensions qu'il n'ose lui refuser. L'Éminentissime prit le ton badin.

« — Te voilà, Marguerite, lui dit-il ; viens un peu que je t'embrasse. Combien de baisers me donneras-tu, si je te fais présent d'un diamant?

« Croiriez-vous que ce prélat àvaricieux osa m'offrir encore ses mille écus de la bague? Je saisis ma barrette pour sortir sans lui répondre; mais il me rappela et me demsftida qui donc était cette personne dont je prenais si fort les intérêts, et si ce n'était pas quelque mécréant de mon espèce. Il me vint un trait de lumière, et je vous

1 Les trois cousines du cardinal lui donnaient le titre d^oncle, à cause de son autorité.

nommaî. Aussitôt la jeune fille se souvint de vous. « — Antoine de TAge, dit- elle, mon compagnon d'enfance ! Hélas ! le pauvre garçon , il a besoin d'argent? Vite, mon oncle, achetez-lui son diamant le double de ce qu'il vaut.

— Ah! Lopez, interrompit M. de l'Age, qu'avez-vous fait , malheureux ! Vous avez trahi le secret de mon infortune ; vous m'avez dépeint aux yeux de cette aimable fille comme un homme réduit aux expédients. Je suis perdu dans son esprit, terni des pâles couleurs de la misère. Pourquoi suis-je venu ici ! Pourquoi vous ai-je parlé de moi ! Je voudrais m'étre cassé la jambe dans l'escalier de cette chétive maison. Maudit bavard ! maudit Lopez ! maudit diamant!

— Si vous criez ainsi, reprit le joaillier, vous ne saurez point la fin de mon histoire, qu'il vous importe fort de connaître.

— Eh ! que me fait ton histoire à présent , vilain Arabe? 11 fallait offrir ma bague pour rien à la petite Marguerite en lui disant de la garder pour l'amour de moi, en souvenir du beau temps où nous étions enfants.

— Je n'ai eu garde de vous ôter le plaisir de l'offrir vous-même. Écoutez seulement la fin de mon histoire. M. le cardinal , entendant votre nom, l'a répété «deux ou trois fois d'un air réfléchi ; puis il m'a dit :

« — Jene suis pas fâché qu'il aitbesoin d'argent, car, si je luirends un service, il me sera plusobligé.

M Alors la jeune fille caressa son oncle en le priant de faire quelque chose pour vous, et fioa- ,

lement le ministre m'ordonna de vous mander demain matin sur les neuf heures. Ne manquez pas d'y aller. Voici votre diamant. Dites un peu maintenant si je suis un vilain Arabe, et si je n'ai pas bien mené votre barque.

— Oui, dit M. de l'Age avec amertume, on me donnera par charité une triste pension sur

• la cassette du ministre ; mais je n'en suis pas là, et je refuserai net.

— On ne vous offrira point de pension.

Allez avec confiance au lever du ministre. Veuillez accepter de moi cent écus à titre de prêt pour vous mettre en équipage, car il vous faut des habits neufs. Tout ce que je vous demande en retour, c'est de vous souvenir que vous aurez du votre premier pas au bonhomme Lopez.

— Eh bien ! nous verrous cela demain. Adieu, Lopez; s'il ni arrive bonheur, comptez sur ma reconnaissance.

M. de l'Age emporta les cent écus. A mesure qu'il repassait dans sa tête les paroles de Lopez, l'espérance grossissait dans scm esprit comme une boule de neige qui va roulant. Pourquoi en effet le ministre aurait-il souhaité le voir à son lever, s'il n'avait quelque dessein de l'employer? La circonstance était délicate. Pouvait-on s'attacher au cardinal, ennemi constant, sinon déclaré, d'un prince qu'on avait servi? D'un autre côté , fallait-il se condamner a l'oisiveté perpétuelle pour avoir occupé jusqu'à seize ans un poste où tant d'autres s'étaient succédé depuis? Cependant on ne se donnait m cardinal qu'à }a

condition d'être Tennemi de ceux qu'il n'aimait pas, et cela pouvait mener à de fâcheuses conjonctures, comme une hostilité contre Monsieur. Ce parti n'était pas acceptable pour une âme droite et loyale. On ne pouvait prendre sans scrupule qu'un emploi dans la maison du roi.

C'était sans doute ce que le cardinal saurait comprendre de lui-même, et ce qu'il avait le dessein d'offrir à M. de l'Age. Notre gentilhomme se mit , comme disait Lopez , en équipage d'habits neufs. Il acheta des gants de senteur, des manchettes en satin de la Chine, et une plume fraîche , après quoi il attendit la nuit sous les arbres du rempart des Tuileries, et il alla se mettre au lit bercé par des fantômes de bonheur qui n'en avaient pas moins de charme pour être vagues et indécis.

Le lendemain, Antoine de l'Age, ayant ajusté ses dentelles et mis à son côté sa plus belle épée, se rendit au Palais-Cardinal. Une douzaine de jeunes gens attendaient dans l'antichambre.

C'étaient les fidèles du ministre, et, pour la plupart, des hommes nouveaux , attachés tout récemment à la fortune de Richelieu , qui prenait volontiers ses serviteurs dans les derniers degrés de la noblesse. Ces visages inconnus faisaient grand bruit dans la salle d'attente. Le jeune de l'Age se tenait à. l'écart. On se demandait qui était cet étranger; on le regardait avec inquiétude et jalousie. On attendait que son nom et sa position fussent connus pour le traiter avec respect ou avec le dernier mépris, selon qu'il

serait à craindre ou sans crédit; mais à cause de ses façons qui trahissaient un homme qui avait du monde j et surtout a cause de l'énergie et de la fierté qui perçaient dans ses yeux, on n'osait parler de lui qu'à voix basse. Notre gentilhomme, retiré dans un coin, vit entrer par les petites portes quelques personnages célèbres dont pas un ne le reconnut: le vieux duc d'Angouléme, bâtard de Charles IX et fidèle ami du cardinal ; le marquis de Rambouillet, dont Thôtel était déjà le temple du bel esprit. Puylaurens vit encore passer M. de Chàteauneuf , qui ne soupçonnait guère alors qu'il dût être garde des sceaux tout prochainement ; M, de Marillac, le garde des sceaux actuel, dont le cardinal savait déjà les intrigues; le président Séguier , Bois-* Robert, ami intime et bouffon du ministre. Ces personnages , convoqués pour une affaire qu'ils ignoraient, accouraient tous avec un air d'inquiétude et d'empressement. Les jeunes gens mesuraient la profondeur de leurs saints au degré de puissance de chacun des passants.

Lorsqu'ils virent que le nouveau venu ne connaissait personne, ils en augurèrent mal pour lui, et finirent par décider que ce devait être un hobereau de province, cherchant fortune et frappant à tout hasard à la porte du ministre. Aussitôt que l'huissier parut, Puylaurens, qui savait l'étiquette, lui dit son nom en le priant de demander pour lui : c'était la formule voulue pour entrer lorsqu'on n'était pas inscrit. L'huissier retourna dans la chamibre à coucher; mais^

au lieu d'ouvrir la grand'porte, il frappa de sa verge sur la boiserie pour qu'on fît silence.

— Messieurs, dit-il, Son Eminenee est pressée et ne peut vous recevoir ce matin. Elle va partir dans un moment pour aller au Luxembourg.

Vous êtes priés de l'y accompagner.

Une agitation extraordinaire suivit cette déclars^tion de l'huissier. Les jeunes gens qui n'avaient point de carrosse demandèrent des places à leurs amis. On s'accorda ensemble de façon à ne laisser personne dans l'embarras, et bientôt tout le monde se trouva pourvu, excepté notre pauvre gentilhomme, pour qui ces arrangements étaient comme autant d'affronts. Voyant son entrevue maaquée , il ne savait plus que résoudre , lorsque la nièce du cardinal vint à passer. Ellç reconnut son ami d'enfance et courut à lui tout droit.

— Vous voilà , Antoine i dit-elle en rougissant. Bon Dieu ! que je suis folle de vous parler comme je le fais ! Vous aurez oublié le temps de nos jeux.vQue vous êtes changé!

— Je vous en dirai autant, mademoiselle, répondit le jeune homme. Vous étiez une enfant , et je retrouve une belle et éblouissante jeune fiUe. Si je me souviens de nos jeux ! il ne faut pas le demander, car je vous appellerais tout de suite ma chère ]^arguerite comme autrefois, et tant de familiarité n'est plus de saison. Hélas! que ne sommes-nous encore dans les jardins de Fontainebleau l J'étais heureux dans ce temps-là l

— Eh! reprit la jeune fille, n'attendez-voua

plus rien d'heureux dans l'avenir? Voyons , à quoi puis-je vous être utile? Disposez de mon crédit. Que demandez-vous? Il faut aspirer à quelque bel emploi. Sous le prétexte de mon ignorance en affaires, je puis me permettre bien des choses. J'ai des privilèges précieux. M. le cardinal, dans ses heures de mélancolie, a besoin de moi pour l'égayer. Quand je lui prépare son eau sucrée , j'ai toutes les peines du monde à voir en lui le politique savant dont les bras touchent aux deux bouts de l'Europe. Confiez-moi vos projets ; j'y songerai en travaillant à ma broderie. Je pousserai doucement à la roue ; l'occasion se présentera tous les jours de vous servir. Dites-moi ce que vous souhaitez, et vous aurez bientôt de mes nouvelles. Vous aviez un rendez-vous de mon oncle pour ce matin, et le voilà manqué. Ne vous embarrassez de rien , j'arrangerai les choses pour que vous soyez reçu demain.

— Que vos grâces et votre naïveté sont charmantes !

-r- 11 ne s'agit pas de cela. A quoi donc pensez-vous? Quel mauvais courtisan vous êtes ! Je vous parle d'affaires, et vous me contemplez sans écouter mes graves discours ! Est-ce ainsi qu'on doit solliciter? Il est aisé de voir que vous avez perdu l'habitude de fréquenter la cour. Revenez à vous, monsieur. Voulez-vous entrer dans la maison de mon oncle? Ce serait le mieux; nous nous verrions comme dans notre enfance.

— Hé]as! je ne le puis pas, mademoiselle.

— Seriez-voiis des ennemis de M. le cardinal?

— Je ne suis l'ennemi de personne; mais j'eu!^ autrefois Tamitic d'un prince que M. le cardinal fait profession de haïr.

— C'est vrai : je l'avais oublié. Votre passé vient, comme un fâcheux, s'établir entre vous et moi. Bonté divine! cela peut nous séparer pour la vie. Cependant vous aurez toujours une personne disposée à vous servir auprès de mon oncle, et, puisqu'il y a dans votre passé des souvenirs qui vous attachent à sa nièce, ne pouvezvous , dans votre cœur , les opposer à ceux qui vous lient au frère du roi?

— Le premier de ces souvenirs , répondit le jeune homme, a déjà décidé de mes sentiments ; le second réglera ma conduite.

— Ne me dites point de galanteries. Cela mettrait de la contrainte entre nous. Je veux croire que nous sommes encore enfants et que notre amitié est sans conséquence.

— C'est justement pour vous rappeler nos jeux que je vous parle ainsi. Vous étiez la princesse, et j'étais le chevalier.

— Àh! chevalier, que nous parlions bien phébus! La lecture des Amadis nous profitait merveilleusement. Vous aimiez trop les combats, les dangers, les géants pourfendus. C'était le seul reproche que j'eusse h vous faire. Pour moi, je préférais les scènes damour, et vous y aviez peu de goût. Vous vous êtes corrigé de ce défaut, à ce qu'il me paraît, et vous sauriez mieux

aujourd'hui vous acquitter an rôle de soupirant.

— Sans doute, mais seulement pour vous obéir, princesse. Ne vous ai-je pas assez souvent délivrée des mains de Fenchanteur, lorsque vous gémissiez dans cette affreuse tour gardée par un dragon vomissant du feu ?

— Il est vrai, chevalier : vous poussiez le courage jusqu'à la témérité. Ah ! que n'y sommes-nous encore ! Il faut à présent faire sa cour, souhaiter le tabouret de duchesse ; et quand on me parlera mariage, c'est alors qu'il y aura des larmes! je n'ose y songer. Chevalier, soyons enfants le plus longtemps que nous pourrons.

Mais je vois que vous ne parlez a personne ; ces messieurs ne vous ont-ils pas offert une place dans un carrosse?

— Ils s'en sont bien gardés.

— Laissez seulement que mon oncle vous ait donné le bonjour, et ils changeront de manières avec vous. Adieu, chevalier; je vais parler de vous à M. le cardinal.

Lorsque mademoiselle de Pont-€hâteau fut entrée dans le cabinet du ministre, messieurs de la suite, qui avaient recueilli à la dérobée quelques mots de la conversation , s'amusèrent à gloser par jalousie.

— J'ai deviné l'énigme, disait l'un d'eux; la mère de cet étranger était nourrice de la nièce de Son Éminence.

— Et il est juste qu'on s'occupe du frère de lait, dit un autre. Ne manque-t-il pas un suisse à la porte de Ri^el? M. le csurdinal peut disposer

-«iode cet emploi. Cela Tant bien six cents livres , sans compter le tour do bâton.

— On y pecevrait les étrennes de Harion de Lorme, qui est généreuse.

Le bruit courait alors que le ministre faisait des confidences à cette célèbre courtisane.

Ces propos furent interrompus par les- huissiers, qui ouTTirent les grandes portes. Le cardinal de Richelieu parut, suivi d'un cortège de visages graves.

— Messieurs, dit-il aux jeunes gens qui l'attendaient, ne doI^lez point de place dans vos carrosses à M. de l'Age; il montera dans le mien.

Antoine de TAge fut un peu étonné de se trouver tout à coup dans le carrosse du ministre, en téte-à-tête avec ce personnage si puissant ; mais il ne laissa pas voir sa surprise et se tint en homme qui sait prendre son rang.

— Monsieur, lui dit le cardinal, j'ai appris avec plaisir que vous étiez à Paris. Je me félicite de Foccasion qui se présente à moi de réparer une injustice. Parce que le père a failli, ce n'est point une raison pour que le fils soit accablé. Nous allons faire en sorte que votre position

yous soit rendue. J'espère que vous m'en témoignerez un peu de reconnaissance.

— Ma reconnaissance sera éternelle, répondit M. de l'Age; car, s'il plaisait à Votre Ëminence de laisser retomber sur moi la faute de mon père, je n'aurais pas le droit de m'en plaindre.

— Je sais, reprit le cardinal, que vous avez le cœur honnête et bien placé. Depuis longtemps le frère du' roi exprime hautement contre ma personne et les actes de mon ministère une animosité qui m'afïlige. Il faut que cela ait une fin. Je prétends aujourd'hui faire toutes choses au monde pour me réconcilier entièrement avec Monsieur. Je veux user envers ce prince de procédés tels que, sïl me refuse encore son amitié, tous les torts soient de son côté. C'est dans ce dessein que je ramène auprès de Son Altesse un ancien ami dont on l'avait séparée. En retour du service que vous allez recevoir de moi, je vous prie de m'en rendre un autre. Le prince est entouré de brouillons et de gens malveillants qui régarent et finiront par le perdre, s'il persiste à les écouter. 11 me faut un ami dans cette maison qui m'avertisse à propos des cabales et des mauvais conseils.

— Si j'ai quelque crédit sur l'esprit du prince, dit M. de l'Age, je ferai mieux que cela ; j'obligerai le prince h aimer le grand ministre choisi par le roi son frère.

— Fort bien, jeune homme, reprit le cardinal. Vous connaissez le caractère de Monsieur; c'est celui d'une femme qui ne voit que par les

yeux de ses favoris. Pour l'humeur, ce prince est un enfant capricieux , qui boude sans motif et trouve de la volupté dans la désobéissance. Il considérera toujours son frère et le ministre comme des pédants incommodes. Avec une niche d'écolier, il se croit vengé de la supériorité du roi, et, quand il m'a lancé au visage une injure, je puis impunément le frapper dans ce qu'il a de plus cher , dans ce «que son honneur le devrait obliger à défendre jusqu'à la mort. Il a cru me punir de l'avoir marié par force à une princesse dont il ne voulait pas , en mettant de vieux habits le jour de ses noces. Cette manie de conspirer qui le travaille vient de l'impunité que lui assure le sang royal. D'autres payent de leur tête ses équipées, et vous savez comme il abandonne ses amis. Le jour que Chalais est monté sur l'échafaud. Monsieur faisait une fortification en miniature drtns son jardin et ouvrait la brèche avec un petit canon de cuivre pour se divertir. Quand Ornano mourut dans sa prison. Monsieur laissa échapper cette étrange parole : ' u Je n'aurai donc plus à me lever de grand matin pour aller demander au roi la grâce de mon gouverneur. » Ce prince s'attend à régner, parce que le roi est maladif et que nous n'avons pas encore de dauphin. Ce serait le plus grand malheur qui pût tomber sur la France, car Monsieur est incapable de gouverner. Le secret pour vous emparer de son esprit, c'est de vous déterminer promptement sur toutes choses , d'avoir une opinion ferme et de la soutenir avec téna*-

eité, quand même elle ne vaudrait rien, car les

Sens irrésolus cherchent leur appui sur la force es autres, et, s'ils combattent la volonté d'un conseiller, c'est pour se mieux convaincre qu'ils doivent se ranger à son avis. Pourquoi Monsieur a-t-il tant de confiance dans le Coigneux, son chancelier? Parce que le Goigneux est un brutal, et qu'il se résout sans hésiter à faire une méchanceté. Aux méchancetés près, faites comme le chancelier. Soyez encore plus prompt à résoudre et plus entier que lui. Vous deviendrez bientôt maître absolu du prince, et vous pourrez être utile à l'État et agréable au roi. Je prêterai les mains à votre fortune, car cette commission est d'une importance incomparable. Appliquez-y votre intelligence, votre sagesse et votre dextérité ; maintenez la bonne harmonie entre Gaston et le roi son frère ; c'est une tâche noble et belle. Pour moi, je sais de reste comment je dois me conduire avec Monsieur. Vos avis me suffiront pour me bien diriger, et nous épargnerons ainsi de grands troubles à l'État.

— Votre Éminence , répondit M. de l'Age , peut être assurée que je servirai ses intérêts avec autant de zèle et de soin que le permettront mon honneur et le respect que je dois à Monsieur.

Le cardinal fronça les sourcils en fixant de ses yeux gris un regard pénétrant sur le jeune homme, conune si cette réponse lui eût donné de l'inquiétude.

— Vous considérez-vous au moins comme mon oUigé? dit-il.

- as -

— De tout mon cœur , répondit Puylaurens.

Votre Éminence s'apercevra, j'espère, de mes bonnes intentions , de ma reconnaissance et de mon dévouement.

— A la bonne heure ! reprit le cardinal en adoucissant la sévérité de ses regards. Je n'ai pas besoin de vous dire entre les mains de quelles gens le prince est tombé; vous les devez con-' naître. Ce sont autant d'écoliers échappés. Monsieur se prépare étrangement à régner en courant les cabarets la nuit, en soupirant pour des filles et des cuisinières, en faisant des tours à être arrêté par le guet. Tous ses amis sont des fous ou des coquins. Ghaudebonne seul est un honnête homme, mais incapable. Le secrétaire Goulas est un brouillon qui s'imagine devenir ministre quand le maître aura une couronne.

Le petit Boulay a reçu dans la tête quelque coup de marteau, et vole les deniers du prince sous le prétexte de sa foHe. Blot est un ivrogne, un libertin et un athée , qui se fait une gloriole de ses vices , et se croit à la fois un poëte et un politique pour écrire de méchants vaudevilles contre moi. Saifvage, que Monsieur a mis dans sa chambre sans qu'il soit gentilhomme, est un piqueur d'assiette , bon convive et d'esprit , farceur de société, qui a gagné l'estime du prince par des grimaces. I^e Coigneux seul est capable de gouverner Son Altesse; mais, avec sa mine bourrue , ses façons de marchand d'orviétan et ses amours de Barbe*Bleue, il ne deviendra jamais que ce^ qu'il est. Il faut auprès de Mon-

sieur un honnête garçon de bonne maison, dont les intentions soient pures, et qui ait du bon sens. Vous aurez l'honneur, en vous emparant de ce prince, de le ramener dans des voies qui plairont au roi; mais, pour suivre une juste progression et ne rien brusquer, ne craignez point de vous mêler d'abord aux folies de Son Altesse; tirez des feux d'artifice, brisez des enseignes et faites la débauche comme les autres; plus tard, quand vous aurez établi votre crédit, vous mettrez à la porte toute cette engeance. On ne vous interdit point d'avoir de l'ambition. Nous aurons encore à parler sur ce sujet. Je vous recevrai solus cum solo h mon lever l'un de ces jours.

En causant ainsi, on arriva au Luxembourg, où la reine mère halDitait à l'ordinaire. Monsieur occupait ce palais taudis que Marie de Médicis était à Lyon, et d'ailleurs ce prince y venait loger volontiers pour se mêler plus commodément aux cabales de sa mère contre le cardinal. Gaston d'Orléans , qui avait vingt-deux ans alors, eût été un homme d'agréable apparence, si les avantages de la taille et de la figure n'eussent été perdus en lui à cause de l'abandon de sa personne et du mauvais état de ses vêlements. La beauté de ses traits et la fraîcheur de son visage étaient gâtées par on ne sait quoi de morne qu'il avait dans la physionomie et qui lui venait des Médicis. Ces dehors négligés et cet air éteint seraient regardés aujourd'hui comme les indices d'un désordre de. la cervelle, et,

malgré l'esprit incontestable de ce prince, on pouvait en effet le soupçonner d'un léger dérangement de tête en voyant ses manières de page et les inconséquences de sa conduite. Ses saillies avaient souvent de la finesse ; d'autres fois elles étaient d'une grossièreté barbare. Il rencontrait des mots heureux, qu'il mélangeait de propos de corps de garde. Quoiqu'on lui eût annoncé la visite du cardinal, il affecta de ne point se tenir dans le palais, et le ministre le trouva au jardin, la bêche à la main, faisant de petits terrassements, et enfoncé jusqu'aux chevilles dans la terre.

— Votre Éminence, dit-il en s'appuyant sur sa bêche, nous vient forcer dans nos retranchements.

— J'y viens avec une branche d'olivier à la main , répondit le cardinal, car j'apporte des paroles de paix.

— Doucement! reprit Monsieur. Nous ne faisons jamais la paix ensemble sans qu'il en coûte la vie à quelqu'un. Voici déjà M. le Coigneux qui pâlit et Goulas qui voudrait être à la frontière.

— Je suis bien décidé cette fois à devenir sincèrement l'ami de Votre Altesse, à mes dépens s'il le faut.

— Vous serez donc, répondit Monsieur, le seul de mes amis qui ne risquera point d'avoiY la tête coupée. Ne^ voyez-vous pas que nous conspirons contre l'État, puisque noiïs remuons les terres du royaume avec la bêche et le

chariot? II faut nous feire un procès capital, et TOUS appellerez ce procès la conjuration des pioches.

' — Votre Altesse est en belle humeur, dît le ministre d'un ton fort grave. Me permettrat-elle à présent de lui dire sérieusement quelques paroles ?

— Votre Éminence peut parler avec le sérieux d'un procureur, je Técouterai avec l'attention d'un président à mortier.

— Monsieur, reprit lé cardinal, les démêlés que nous avons eus ensemble au sujet de votre mariage avec mademoiselle de Môntpensier sont déjà d'aâcienne date; ils doivent être oubliés, puisque Votre Altesse n'a pas eu sujet de regretter d'avoir fait ce mariage, puisqu'elle a vécu en bonne harmonie avec cette excellente princesse, puisqu'elle aime Mademoiselle, aimable enfant sortie de cette union, puisqu'elle a pleuré sa

' femme avec toute la sensibilité d'un mari sincèrement touché. Si Votre Altesse se souvient encore de ses griefs contre moi, je la supplie de les effacer de sa mémoire, de recevoir les expressions du respect dont je suis pénétré pour elle, et de me rendre enfin son amitié. De mon côté, je suis prêt à entreprendre tout ce qui est en mon pouvoir pour la satisfaire à l'avenir et mériter autrement qu'en paroles cette amitié que je désîre ardemment.

— M. le cardinal , répondit le prince, je veux bien oublier mes anciens griefs, je veux bien croire à votre respect el accepter voire

amitié ; mais je la tiendrai pour autre chose que des paroles quand j'en aurai vu les effets.

— Demandez-moi, reprit le ministre, tout ce qu'il vous plaira de distribuer à vos amis.

— Je saurai bien faire la fortune de mes amis, dit Monsieur. N'ai-je plus de crédit? et faut-il des entremises du roi mon frère à moi?

— Votre Altesse ne m'entend pas , dit le cardinal; je m'estimerais heureux qu'elle put avoir besoin de mes services en quelque rencontre.

— Eh bien ! je chercherai ce que je puis vous demander, et je vous le dirai sans façon. En attendant, voici ma main en signe de mon amitié.

Le cardinal prit la main de Monsieur et la baisa respectueusement.

— Votre Altesse, dit-il, a le cœur clément du grand Henri son père. A-t-elle conservé le souvenir du jeune Antoine de l'Age, qu'elle aimait particulièrement dans sa petite jeunesse, et dont on avait cru devoir la séparer?

— Vous allez rouvrir une de mes blessures, dit Monsieur. Puylaurens était le plus cher de mes amis, et je ne suis pas encore guéri du dépit qu'on m'a donné en me l'ôtant.

— Le voici, reprit le cardinal. Je vous le rends. Avancez, Puylaurens, et montrez votre respect k Son Altesse Royale.

Puylaurens fit deux pas en avant. Monsieur jeta la bêche qu'il tenait et saisit son ami dans ses bras.

— Mon pauvre Antoine! dit-il, te voilà donc revenu ! Que je suis aise de t'embrasser! Mopdieu ! que tu es grand et que tu as bon air1 Tu feras honneur à ma cour. On a dit que je t'avais oublié, mais du diable si cela est vrai ! Je n'aurais jamais pardonné au roi ni à M. le cardinal de nous avoir séparés.

— J'ai donc à présent mon absolution? dit le ministre.

— Vous l'avez cette fois, reprit Monsieur. Mon amitié n'est plus une parole vaine ; elle vous est bien acquise.

— Je suis heureux d'avoir trouvé cette occasion de plaire à Votre Altesse, et je la laisse maintenant au plaisir de revoir son ancien ami.

Le ministre ayant pris congé du prince pour s'en retourner au Palais-Cardinal , Monsieur emmena Puylaurens sous les arbres du jardin.

Il le retint une heure entière à causer des événements qui s'étaient passés depuis leur séparation. Il lui conta ses ennuis, ses humiliations, les maux dont on avait accablé sa maison et ses amis, et s'échauffa en parlant contre le cardinal ; puis il finit par s'adoucir en songeant au bon procédé dont le ministre usait envers lui. Il pria ensuite M. de l'Age de lui raconter ses aventures pendant la même période de temps, et tout le monde comprit à cette longue conférence que Puylaurens se trouvait tout à coup plus avancé dans la confiance du prince qu'aucun de ses autres serviteurs. La plupart de ces esprits

vulgaires en conçurent de la jalousie. M. le Goigneux seul eut assez de sens pour vouloir s'attacher à Puylaurens et s'assurer Fappui d'un favori qu'il eût vainement essayé de renverser.

— Messieurs, dit le prince, voici l'heure du diner; il nous faut faire la débauche pour fêter le retour de M. de l'Age. Nous irons manger au cabaret du Rempart, et nous verrons après les comédiens du Marais. M. Blot prendra les devants pour faire préparer les viandes , et il emportera le meilleur vin que mon sommelier ait dans sa cave.

Monsieur s'assit par terre pour ôter les pierres qu'il avait dans ses souliers, et demanda des bottes pour aller au Rempart à cheval. Ses pages voulaient lui donner un autre habit, mais il ne prit pas le temps de changer, et partit suivi de sa cour, avec de la terre dans ses ongles, de la boue sur son haut-de-chausse et les cheveux en désordre. Puylaurens monta sur un cheval des écuries du Luxembourg, et la bande évaporée se mit en chemin au galop. En passant sur le Pont-Neuf, on rencontra un carrosse de voyage à six chevaux. M. le cardinal sortit sa tête par la portière en souriant.

— Oùdoncallez-vous?lui demanda Monsieur.

— Je pars pour Lyon, répondit le cardinal.

C'est la triste condition des hommes d'affaires que de n'avoir pas même un jour à donner au plaisir, au repos ni à la bonne chère. Adieu, Monsieur, divertissez-vous bien.

Le conseiller d'État des Noyers était dans le carrosse auprès du cardinal.

— Ces jeunes gens, dit-il, sont tous bottés et armés comme s'ils allaient en guerre. M. de Mirabel avait raison d'en plaisanter comme il fit en disant au roi d'Espagne qu'il ne devait plus y avoir personne en France , puisqu'il avait vu tout le monde botté comme pour un voyage.

— Ne vous y trompez pas , dit le cardinal, cette mode des bottes, des rapières et des chevaux est un signe diagnostique de réchauffement des cervelles, du goût des entreprises, des conspirations et des cabales. Nous ne sommes pas au bout de nos peines avec cette jeunesse turbulente.

Tandis que le carrosse du cardinal cheminait lourdement le long de la Seine, Monsieur avec son essaim de jeunes gens arrivait chez le traiteur du rempart des Tuileries. Blot avait commandé le repas. La table était dressée sous les arbres du jardin. Puylaurens s'assit à la droite de Son Altesse, et M. le Goigneux à la gauche. Le maître d'hôtel du prince, le bâton à la main, veillait à l'ordre du service et marchait devant les viandes. Le dîner se trouva bon et les vins étaient exquis. On fêta si bien le retour de Puylaurens, que les yeux devinrent fort brillants et que tout le monde parlait h la fois. On but à la santé du favori et à celle de M. le cardinal. Blot, qui avait coutume d'improviser au dessert de fort mauvais couplets contre le ministre, en

fit un eu l'honneur du cardinal. La compagnie chantait encore le refrain, lorsqu'un courrier tout poudreux apporta des dépêches de Lyon pour Monsieur. C'était une lettre de la reine mère;le prince, qui avait la vue un peu troublée, eut quelque peine à la lire. Un éclair de joie passa sur son visage et il cacha la dépêche dans sa poche. Après le dhier, on se promena devant les mares d'eau des Tuileries, où les bonnes gens de Paris venaient voir nager les canards et respirer le frais. Toute la cour de Son Altesse criait à haute voix et chantait en marchant de trarers. Monsieur prit à part le conseiller le €oigneux et Puylaurens.

— Mes amis, leur dlt-il en balbutiant, j'ai reçu de grandes nouvelles. Le roi notre maître s'en va dans l'autre monde. Il a une fièvre dont les médecins disent qu'il ne doit pas réchapper. 11 se peut que demain je sois appelé à me, mettre une assez jolie coiffure sur la tête. Mon petit le Coigneux, vous aurez le chapeau de cardinal. Ce qu'il y a de plus beau, c'est que notre ami le ministre branle dans le manche de toutes les façons. Le roi a promis à ma mère de le congédier en arrivant à Paris, s'il vient à guérir de son mal. Une cabale formidable de cotillons bourdonne autour du lit de Sa Majesté. La princesse de Gonti, la duchesse d'Elbeuf, toutes les femmes de la maison crient au cardinal comme à un chien enragé. Cependant le roi, tout en promettant de le mettre à bas, prend des précautions pour le garder de malheur

- sa -

après sa mort. 11 a demandé le maréchal de Montmorency à son chevet et lui a fait jurer sur l'honneur de ne point souiFrir qu'on persécutât son ministre. Il y a aussi le côté bouffon deraffaire. La reine se voit sur le point de perdre tout crédit et de retourner en Espagne. Sa dame d'atours, cette folle galante de comtesse du Fargis, me propose d'épouser la reine quand elle sera veuve, moyennant une dispense de Rome.

Me voyez-vous le mari de madame Anne? J'aimerais mieux épouser mademoiselle Ribaudon.

Mes enfants, nous ferons une bombance la veille de mon ascension pour enterrer la folie. Mais comment pourrai-je devenir un grand roi, avec mes chemises déchirées et mes agrafes qui ne sont jamais à leurs places ? Le Coigneux , tu me donneras de gros conseils bien ennuyeux, et toi , Puylaurens , tu m'avertiras si je porte mes chausses à Tenvers. Oh ! que M. le cardinal fut bien inspiré ce matin de faire sa paix avec moi !

— Ces nouvelles sont de conséquence , dit le Coigneux; mais Votre Altesse s'imagine-t-elle que le cardinal n'en savait rien? 11 avait reçu des lettres avant vous, et il vous a joué un tour de gobelet en vous forçant à faire amitié avec lui, quand vous le pouviez écraser sans résistance.

— 11 s'est moqué de moi ! s écria Monsieur, tu as raison. Je l'écraserai mieux et davantage pour m'avoir joué une comédie de tréteaux.

Nous le mettrons dans une cage, comme la Balue,

et nous ]e montrerons pour deux sous dans les foires. Ce sera une fortune.

— Monsieur, dit Puylaurens, pardonnez-lui en faveur de mon. retour, auquel je souhaite de vous voir attacher quelque prix.

— Eh bien ! nous l'enverrons au fond de la Bretagne faire des corbeilles d'osier pour gagner sa vie. Çà, mes 4jmis, ne disons mot de ces nouvelles pour ce soir, car je veux aller voir les comédiens du Marais et casser quelques enseignes de cabaret dans les rues en revenant au Luxembourg.

— Votre Altesse, dit Puylaurens, devrait se préparer à monter sur le trône. Il lui faut organiser sa maison, son conseil, choisir des ministres, faire des discours.

— Arrangez-moi cela ensemble, vous deux.

Je m'en rapporte à vous. Allez-vous-en travailler ; moi je me moque des discours et des conseils, pourvu que j'aie la couronne. Je veux me divertir aujourd'hui comme un mousquetaire en congé.* Demain vous m'apporterez le fruit de votre travail. Bonsoir, mes enfants.

Monsieur courut après sa cour, qui marchait au hasard, comme font les gens ivi'es. Le prince n'étant guère plus solide sur pieds que ses courtisans, de bons bourgeois qui le regardaient passer se dirent à voix basse : u Voilà le beau roi de France que nous aurions si Sa Majesté venait à mourir. )>

— Mon cher Puylaurens, dit le Coigneux, je crains fort que ce prince-là ne soit jamais bon à

rien. Vous plairait^il venir coucher à ma maison de campagne? Nous causerons chemin faisant dans mon carrosse.

Puylaurejis accepta la proposition. Tandis que le carrosse les menait à Saint-Cloud, ils voulurent aviser ensemble aux mesures à prendre lorsqu'on recevrait la nouvelle de la mort du roi ; mais, comme ils avaient tous deux la raison fort endommagée par les fumées du vin, ils s'aperçur rent bientôt qu'ils divaguaient, et se mirent à rire de bonne grâce de leur folie.

— Si vous m'en croyez, dit Puylaurens, nou3 gouvernerons la France demain. Tour aujourd'hui, le plus pressé est de dormir.

La maison du conseiller le Coigneux à Saint- Cloud était située près de la Seine, non loin du fameux cabaret de madame du Rier. Le jardin en était beau et les ombrages épais. Quand Iç. carrosse entra dans la cour, la nuit commençait à devenir fort sombre. Le conseiller, assoupi par le vayage, se traîna comme il put jusqu'à son lit, en ordonnant qu'on menât son hôte à la chambre d'honneur. Un valet à mine farouche, comme celle de son maître, conduisit Puylaurens dans un appartement meublé avec assez de luxe, et, après avoir allumé les chandelles, il disparut. Au lieu de se mettre au lit, Puylaurens ouvrit les fenêtres pour respirer l'air du soir. Les sons d'un luth de Bologne arrivèrent jusqu'à ses oreilles^ et bientôt une voix de femme se fit entendre. Cette voix semblait partir de quelque point du jardin, et, coa^ne Puylaurens aperçut

une faible himiève sous les srhves, il penst qu'il devait y avoir un autre covps de logis habité p^x une dame. Notre jeune homme, poussé par la curiosité , attendit que les valets fussent endoPr mis, et descendit au jardin. Il se glissa doucement le long d'une charmille et découvrit en effet une maisonnette dont les fenêtres étaient ouvertes. Une jeune dame assise devant un pu-r pitre chantait en s'accompagnant d'une raandore, comme dans )es tahlepyx hollandais. Elle était d'une beauté remarquable, et maniait son luih avec une grâce parfaite. Quuiid elle eut achevé sa musique, elle s'pppropha de la fenêtre, Puyr laurens, craignant d'être surpris, voulut se retirer en arrière, et la dame entendit le bruit de ses pas. ' '

— Est-ce vous, M. le conseiller? dit-elle.

— Non, madame, répondit Puylaurens ; mais je suis son hôte et son ami.

L'inconnue poussa un grand cri, souffla aussit,ét la lumière et fj^rn^^ 1^$ yplets. En un moment* le pavillon retqqiba dons J'obscvirité 1^ plup complète, Pqylaurens appelai pluisijeurs fois |i demirvoix, mais qii ne lui répondit point, et, dp guerrp lasse, il retourna dans sa phanibre. Goraine il allait 5e mettre au lit, une porte s'ouyrit sur le jardin, et \\ yit passer M, Jf) Çoigneux en robe de chflmbrp, upe petite lanterne à la main.

-^ te bruit pnblifi e§t. nne vérité, dit Puyl^Uf

ren^, tfsCoignemcçstni^riégeprètement, à niflinp que M, Ifi conseiller ne cachet dans peUe vQliope

Tandis que noire héros s'endormait en songeant à cette aventure, Monsieur, accompagné de ses amis, courait les rues de Paris à l'heure où elles étaient le domaine des filous et des coupe-jarrets. Son Altesse daigna, pour se divertir, attaquer des passants , arrêter les chariots des maraîchers, battre les conducteurs et briser des enseignes et des carreaux de vitres. Le chevalier du guet vint au bruit avec ses hommes ; mais, comme on lui apprit ce que c'était, il répondit:

— Ne gênons point Son Altesse Royale, qui se met en disposition de bien régner sur la France.

Peu de jours après les scènes qu'on vient de lire, la santé du roi s'étant rétablie, les espérances de Gaston d'Orléans s'évanouirent. Il y eut une déroute parmi les courtisans qui s'étaient compromis par leurs cabales. Marie de Médicis fut obligée de surmonter sa haine pour le cardinal, dont la fortune se releva par la journée des dupes j que nous ne raconterons point ici. Puylaurens joua un rôle secondaire dans cette fameuse journée. Gaston, qui passait volontiers de la jactance à la peur, vouliît s'enfuir de la cour ] ses amis, voyant dans cette fuite une ocea-

sion de hrouiHer, excitèrent le prince à partir. M. le Coigneux avait déjà quitté ses habits de raagistr«nt pour mettre une casaque de drap gris surmontée d'une rapière à flèche, des bottes de postillon et un chapeau retroussé par une agrafe^ ce qui lui faisait une figure moitié procureur et moitié brigand dont les courtisans s'amusèrent fort. L'heure du départ sonnait, lorsque Puylaurens descendit en robe de chambre pour s'opposer à la fuite de Monsieur, et, comme il réussit à détourner ce prince d'une démarche inconsidérée, le cardinal en sut beaucoup de gré au nouveau favori de Gaston. Ce fut le dernier épisode de la journée des dupes. Comme l'argent de l'État ne coûtait rien aux rois et aux ministres, on fit présent de cent mille écus à Puylaurens, et, afin de satisfaire tout le monde, on donna l'espoir à M. le Coigneux d'avoir le chapeau de cardinal aussitôt qu'il serait d'Église '. La puissance du cardinal parut alors inébranlable; il n'y avait plus, comme le disait le comte de Soissons, qu'un coup de massue qui pût en débarrasser le monde.

Un soir, Puylaurens et M. le Coigneux se promenaient ensemble sous les arbres du Luxembourg.

— Vous m'avez rendu un signalé service, disait le président, lorsque vous avez empêché

* Un magistrat pouvait alors devenir cardinal du jour au lendemain en se faisant ordonner.

Monsieur de s'enfuirt Cm à vouâ que je devrai lechà])eau4

'— Êtes- vous bien sûr de pouvoir portei* cette ooiffui'e-là? demanda Puylaurens. Le briiit court que vous êtes marié.

-^ C'est une calomnie, dit le conseiller ; j*ttvais épousé secrètement la fille d'un sergent appelé Droguet i je ne m'en cai^he plus aujourd'hui. Mon mariage a été secret o cause de la basse <3ondition du beau-père^ et^ comme je dérobais ma femme aux regards du public et même de mes amis, où n'a point su qu'elle était morte comme elle avait vécu, loin du monde. Je Faimais fort, car elle était belle comme un ange.

-^ Est-il bien ftûr qu'elle soit morte ? demanda Puylauriens.

— ^ Que pehsea-vous doAc?

i-^ Je ne sais ; mais l'autre nuit il m'a semblé entendre les sons d'une mandore et la voix d'une fbmnlë dans votre jardin*

-^ Vous voulez que je vous fasse ma confession^ dit le conseiller \ je suis de complexîon fort amoureuse, et je ne puis me passer de mener souvent chez moi quelques filles galantes, depuis que j'ai le malheur d'être veuf;

— Et vous les cachez dans ce pavillon qu'on voit au milieu du jardiUi

•—^ Ge pavillon^ dit le Goigiienk^ ne contient que des oignons secs et des graines de plantes.

— Je croyais y avoir remarqué, par une fenêtre ouverte, de la lumière, un pupitre de musique, de beaux meubles et une grande personne

d'dn vifeftgc chdrtîiant, avec des chévéui nôîrs eomtne l'ébène; et le matin, quand nous avons fait eAôemble le toUf du jardin, il m'a sembla qu'une tnain blanche soulevait un peu le coin d^un Hdéau pour nous regarder.

— Vous la connaissez ! s'écria le conseiller* Hélas! c'était Marie Droguet, ma femme» Une fluxion de poitrine vient de me l'enlever en vingt-quatre heures, et, comme mon mariage était clandestin, je ne porte point le deuil. Mon ami, né dites rien à personne de tout ceci. Puisque le cardinal veut me donner le chapeau, il est inutile de lui parler de cette affaire.

— Je ne vous trahirai pas, répondit Puylau*rens. Conservez votre chapeau et même votre femme, msilgré les canons ; mats, si la personne que j'ai vue l'autre nuit est encore vivante, prenez garde, sur votre tête, qu'il ne lui soit fait aucun mal.

Le conseiller s'en alla fort troublé.

iç Est-ce que ce petit homme noir serait un scélérat?* pensa Antoine de l'Age, car il était poursuivi par cette idée horrible, que le conseil»ler voulait se défaire de sa femme. La promesse du ehapeau de cardinal, apportée par M. de Rambouillet, pouvait bien avoir déterminé cet ambitieux >à commettre un crime. Ses réponses n'avftient paru ni claires ni vraisemblables w A l'air honnête de la belle personne qui habitait la maisonnette, il semblait impossible de la prendre pout* une de ces créatures qui vivent de galunterie^ A force d'y rêver, Timàgina»

tion du jeune homme finissait par s'embraser.

— S'il est vrai, disait-il, que le Goigneux ait le dessein de tuer sa femme, le ciel ne m'a-t-il pas désigné pour la sauver, en portant ce secret à ma connaissance ? Si je suis le seul au monde qui sache l'existence et les dangers de cette infortunée, n'aurais-je pas des remords éternels en découvrant que j'aurais pu venir à son secours, et que je l'ai laissée périr?

Lorsque M. le Goigneux arrivait au Luxembourg, Puylaurens l'examinait avec attention pour chercher siir son visage quelque indice de scélératesse; mais la mine du chancelier de Monsieur était naturellement si laide , que le crime même n'aurait pu ajouter que peu de chose à sa brutalité.

Un jour que Puylaurens passait à cheval sur If pont au Ghange, accompagné de trois laquais, une voix aigre l'appela par son nom. G'était Lopez l'Abencerrage.

— Monsieur, dit le joaillier, n'avais-je pas raison de vous détourner de partir pour l'armée? Vous voilà devenu en quelques semaines un grand seigneur, chambellan de Monsieur, et de plus son favori, en possession de sa confiance, à la tête d'une fortune de cent mille écus , et l'un de ces matins vous allez être duc et pair. G'est un assez beau chemin , vous le voyez : il fait bon rendre des services à M. le cardinal ; je m'en trouve bien aussi dans le petit cercle de mes fonctions , car vous travaillez en grand dans le même métier que le bonhomme Lopez.

— J'Ignorais que je fusse bijoutier, répondit Puylaurens.

— 11 y a bijou et bijou, reprit l'Arabe. Vos services sont des pierres précieuses enchâssées dans l'or le plus fin; les miens sont de pauvres agates, de petits cailloux du Rhin montés en argent, mais leur peu de valeur est balancé par le grand nombre.

— Laisse les métaphores, Lopez, et sois plus clair : que veux-tu dire par ces paroles ?

— Cela s'entend de reste, M. le marquis :

vous travaillez pour Son Éminence au Louvre, chez la reine mère et surtout chez Monsieur, tandis que moi , sous le prétexte d'arranger les écrins d^ dames, je pénètre à leur toilette, je ramasse leurs propos du matin, entre le miroir et l'habilleuse, et M. le cardinal, qui aime à rire, écoute volontiers mes petites histoires.

. — Oui-da ! tu joues le rôle d'espion? Eh bien ! mon ami , je te prie de ne plus comparer ton métier au mien.

— C'est pure vanité de ma part, dit FAbencerrage d'un air railleur ; mais il ne faut pas demeurer si longtemps sans aller au Palais- Cardinal. Son Éminence s'étonne de ne pas vous voir. Je vous engage à profiter de l'absence du père Joseph, qui va revenir du congrès de Ratisbonne, où il a dupé tout le monde, le maître renard ! Si vous négligez l'occasioQ d'avoir affaire directement à l'Éminentissime, vous serez renvoyé à l'Éminence grise, comme nous autres petits agents.

— Qiiel diable dé didcobW est céld? s'écria Puylaurens ; auras-tu bientôt fini , àVéc tes éftïgmés?

— Excuse^ mon itldiscrétfOn, ttionsieut*; ces choses-là dôivettt rester darts lé sous-én tendu. 11 suffit (JUe J'ëfé servi de première pîert^e à la forttitie d'Un galant getttilhomme;

— Il n'y a point de sous-entendu aVec mol, vieux coquin. Je te suis oblige d'avoir parlé de moi à M. le fcardiïlal. Je t'envért^ai demain tes cent éciUs^ et demailde-moi bien vite un service, afin tJUé je sois quitte etivers toi.

-^ Je n'ai garde, monsieur. Je ne Veux poitit pérdf e votre recoiinaissâtice, car vous ne faites (Jue débuter et vous irez plus loin. Il n'en sera paé de Vdus comme de M. le CoigneUx ; on vous tiettdi*a parole;

-^ Tu péhséé donc que le CoigneUX U'aura pas lé ebapé&u?

Lopei fit un rii*e mUet en montrant seS grandes dents.

-^ M. le cardiUâl j dit-il, û promis justement ce chapeau, parce que la tête du conseillée tie peut point vénii» se mettre dessous.

— Le Coigneujc à une femme, tt'fest*ce pa«?

— Vous feii sâVeîi tiussi loug que fioUs , M. le marquis. Mais lé conseiller est capable de ^é dë*marier gaillardement avec lé fer ou lé poison ^ il Se pourrait que lia chose fût ejtécutée.

— Comméfat ! M; le cardinal fturait laissé commettre un érimè qu'il pouvait empêcher? Je ne puis 4iToire une pareille atrocité.

- tt ^

-^ €'^t i|Ue VdUs ne éongez pfts âtt bénéfice qti^oû en peut ti^ei'.

-^ Et quel bétiéfice, gfand Dieu ! osepttit^oû mettre d» balâncié âtec une noirceur abominable?

— M. le cardinal vous communiquera ses idées à ee sdjeti Les deux hiâîtres fils par lesquels on ftiit f emuer Monsieur sont le chancelier le Goigneux et Votte SëigtieUfie. La refeonnaissanee attache le second ail grâtid ministre qui noiis gouverne; la crainte, le dângei*^ le secret d'un crime, livreroiit le premier; Si M i le Coi'gneutt yieiit à tuer sa femfne , on lui silspend au-dessus de -la tête la menaee éternelle d'un procès capital^ et on le rend par ce moyen souplfe et docile comme un mouton.

— Mais tout cela est iiii^me ! raotl cher Lopez.

— C'est de la politique, mon cher monsieurv *^ Ainsi donc on île cherchera point à feauver

madame le Coigneux?

^-^ Si là volonté du destiti est que cette dame périsse, on ne saurait s^y opposer^

— Ces doctrines sont bonnes pour des fatalistes comme toii Dahs ce pays, il y a, Dieu merci ! des lois , une justice et des hommes du e«ttp.

*^ Le temps de là chev^alferie errante est passé ; les damoiselles enfermées dans les châteaux par les félons et les jaloux risquent fort de ne point voir accourir à point nommé leur libérateur.

— C'est un devoir pour le ministre que de sauver cette malheureuse.

— Un devoir à remplir demande toujours de la peine, des fatigues. Quoi de plus agréable que de trouver plus d'avantages à ne point se gêner, k rester chez soi, croiser ses bras et laisser aller les choses?

— Tu calomnies M. le cardinal, Lopez ; mais, s'il est vrai que la mort d'une pauvre créature soit portée sur ses, tablettes et qu'il en suppute déjà les profits, il aura compté sans moi, car je vais à l'instant porter secours à madame le Coigneux, s'il en est temps encore.

— M. le marquis, nous avons en Espagne un certain Michel Cervantes ; cet auteur a écrit un ouvrage sur les fous qui se croient des Roland et des Amadis. Il y a aussi un proverbe qui dit : <( Entre l'arbre et l'écorce ne mettez point le doigt. »

— J'y mettrai pourtant mon bras et mon épée.

— Vous êtes averti, monsieur; si vous gâtez vos affaires par un coup de tête, je m'en lave lès mains.

— Au diable tes avertissements et tes proverbes !

Puylaurens enfonça les éperons dans le ventre de son cheval et partit au galop pour Saint- Cloud.

Un silence profond régnait dans la maison de campagne du conseiller le Coigneux. Il fallut tirer la clochette à trois reprises pour obtenir qu'on vînt au bruit ; encore le laquais farouche qui présenta sa face au guichet n'cût-il pas ouvert si on ne lui eût assuré que Puylaurens avait à parler au maître du logis de la part de Monsieur. Le Coigneux fut alarmé en voyant des cavaliers entrer chez lui. Il descendit sur le perron tenant une courte rapière sous son bras et dans ses mains de gros pistolets armés.

— C'est vous, Puylaurens, dit-il, vous m'avez effrayé. J'ai cru qu'on assiégeait ma maison.

— Je reconnais, répondit Puylaurens , le signe d'une conscience pure. M. le conseiller, je vous donne avis que vous êtes soupçonné de meurtre, et je viens vous offrir ma voix pour confondre vos accusateurs. Faites-moi seulement voir madame le Coigneux , et vous n'aurez plus rien à craindre.

— Eh ! ne vousai-je pas dit qu'elle était morte? s'écria le conseiller.

— Vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je vérifie la chose par moi-même.

— Rien n'est plus facile. Vous n'avez qu'à me suivre.

Le Goîgneux conduisit Puylaurens au fond de son jardin et lui montra un petit monument funéraire qui paraissait tout fraîchement construit. . Sur le fronton était gravée cette inscription : u Ci gist le corps de Marie Droguct, épouse de G. le Coigneux. »

— Souhaitez-y ous de voir le cercueil?, demanda le conseiller.

— Assuré^nent, répondit Puylaurens ; je veu 3i être complètement édifié,

M. le Coigneux tira de sa poche une olef av^p laquelle il ouvrit la porte du tombeau, Puylau-reqs descendit dans le caveau et donni) Tordre à aes gens de lever le couverole i\\ eeroueil. Le cadavre sy trouvait en effet, et notre héros rer connut la dame qu'il avait aperçue dans le pa-r Villon. Elle avait lea bras croisés sur la poitrine, et rien n'annonçait qu'elle fut morte par violence,

— A présent, dit M. le CoigneuK efa tirant de s^ poche un papier, pour vous éclairer «oiiiplértement, il faut que vous preniez lecture de eet écrit.

Puylaurens lut ces mots tracés en carapteres nets et précis ;

« Je déclare m'être tuée moi-méine en prenaiit du poison, par dépit de ce que M. le Coigneux aimait notre voisine, madame Guillon. Je désire être inhumée dans le jardin de cette maison et qu'on ne fasse point de bruit de ma iport. )i

— Voilà qui est clair, dit Puylaurenp | vous êtes homme de précaution, conseiller ; juai^ g§

n'est donc plus une fluxion de poitrine qui voua a enlevé votre femme?

— On n'est point obligé de raconter à tout le monde une aiffaire de ce genre , et pqur la cplo-r rer on s'en tire comme on peut.

— J'entends bien ; c'est ce que vous répondre^ à vos juges. Il est fâcheux pour vous que mes regards aiept pénétré dïius votre pavillon mystérieux av^nt l'événement.

— Vous ave? eu quelque vision ce^e nuit-là.

Vous étiez ivre aussi bien que luoj.

Puylaur^ns courut au pavillon. Il p'y trouva que ]es murailles to^tes nues, (Jes oignons secs, des graines de pjaufes et desj qutils (}e jjirdinage.

— Copseiller, dit-il, ce sprorpîti d^ précaution achève de me cpnvaiucrç. Voua êtes ua scélérat.

Puylàureus ren^outa aussitôt k phev^l et coij-^ rut h franc étrier jusqu'au Palqj^rCardiual, Ce n'était pas l'heure des réceptipps ; majp, aussitôt qu'il eut fait demander pour l^^, on Tintrpdiiisit par les petite appartemeuts. |.e ^uini^re renvoya ses secrétaires, et son visage s'épanpuit, reoiarquableipent lorsqu'il donna le hoûjpur à Puylaurens,

— Jeune homine, lui dit-il , p'e^^t fprt hipn ^ vous de venir causer É^vpc moi. Je vois avec plaisir que YPVS a'avez ppint attendu qu'on vou^ appelât* Jii^is pourquoi çpt air ^roii^lé? Mes ge^^-s tilsho^m^S 3UrQieftt-:il^ Q^^v^. paanquç 4g polir? tesse envers vous?

— Non, M, le çairdinalï répandit Pvyl^uriçpsj

il ne s'agit point de moi. Je viens vous d<^nonc(»r un meurtre.

- Vous avez quelques prcMives du crime de le Coigneux? Dites-moi cela, jeune homme.

Puylaurens raconta ce qui s'était passé à Saint- Gloud la nuit où il y avait couché, les soupçons qu'il avait conçus, les réponses mensongères du conseiller, la scène du tombeau et la circonstance de l'écrit laissé par Marie Droguet. A chaque nouveau détail, le ministre se frottait les mains et s'écriait :

— Bon cela! nous tenons ce Coigneux. H ne coignera plus contre nos intérêts , ce coigneux, ou s'il s'en avise , nous lui cogiterons sur la tête.

M. le cardinal avait une passion malheureuse pour les équivoques et jeux de mots.

— Jeune homme, ajouta le ministre, je comprends votre indignation et je la partage. Si ce crime était à faire ^ nous Tempêcherions ; mais , puisque le malheur est consommé, un éclat n'offrirait plus que des inconvénients sans aucun avantage. Le procès d'un conseiller au parlement serait un scandale qui retomberait sur la magistrature entière. Monsieur chasserait son chancelier pour en prendre un autre dont nous ne serions point les maîtres comme de celui-ci. .Le Coigneux est à nous désormais. Il demeure particulièrement en votre pouvoir pieds et poings liés , car votre témoignage et votre dénonciation l'accableraient sans remède. Gardez ce secret à part vous , et vous en servez pour mener cet homme à votre guise. Vous voilà tout-

puissant dans la maison de Monsieur. De toutes les façons , je n'aurais point donné le chapeau à M. le Coigneux. C'était une bonne parole que je lui disais pour le gagner dans le moment des cabales. Aujourd'hui l'heure du berger est passée pour lui. Quant à vous, qui êtes de ceux que j'aime, c'est différent. Çà, mon jeune ami, passons à d'autres matières. Faites-moi vos confidences, et contez-moi un peu ce que vous dit Monsieur. Vous parle-t-il de moi en meilleurs termes depuis notre réconciliation?

— Monsieur paraît être revenu pour Votre Ëminence à de meilleurs sentiments, et j'ai eu le bonheur d'y contribuer pour quelque chose.

— Nous savons cela , jeune homme. Avezvous parlé de mariage avec Monsieur? Pensezvous que ce prince fût disposé à obéir au roi son frère , si nous lui choisissions une nouvelle femme?

— Cette question est épineuse, monseigneur; le prince a le cœur fort indépendant, et je doule qu'il fût sur ce point d'une humeur accommodante. On ne peut rien prévoir sans connaître la personne dont on ferait choix, lïmpression qu'elle produirait, la disposition du moment ou serait le prince. Le hasard ou plutôt le cœur de Monsieur en déciderait.

— Quand nous serons fixés, je vous en donnerai avis secrètement , afin que vous tentiez de prévenir favorablement Monsieur pour cette pecsonne.

•^ G'efet uno commission délicate; maisje ne la refuse point.

— Et Monsieur parle-t*il maintenant du roi son frère avec le respect qu1l lui doit?

— Je ne resterais pas Auprès de lui, s'il n'avait point de tendresse et de respect pour son frère.

— Il y faudrait rester quand même, jeune homme. Monsieur a-t-ii encore des conférences secrètes avec la reine mère ?

— Il rend ses devoirs à cette princesse avec Tassiduité d'un bon fils.

— Je le sais; mais n'y a-t-il pas entre elle et lui quelque chose de politique, quelque petit manège caché contfe moi ? La reine mère me hait fort, et je crains toujours qu'elle ne me détruise dans l'esprit de ce prince si facile à prévenir. Que disent-ils de moi ensemble?

— M« le cardinal, je n'assiste pas à leurs entretiens*

— Bien entendu; mais Son Altesse, qui répète toutes choses, qui n'a rien de secret pour ses confidents, vous aura sans doute mis au oou-^ rant de ces entretiens nocturnes. Si je me soucie médiocrement des paroles de Monsieur, j'attache à celles de la reine mère plus d'importance, car elle parle avec l'emportement d'ui^ Italienne, et plus elle dissimule sa pensée en ]j)ublic, plus elle livre le fond de son àme duns Icyparticulier. • j

— M. le cardinal, si Monsieur m'avait /communiqué ses conversations avec la reine inère , ce ne pourrait être que sous le sceau ^u se^

cpet. Il me serait donc interdit de les rëpëtef.

— Sans doute. Il faudrait lui promettre de n'en point parler ; mais entre nous deux il n*y a point de mystère. Je ferais semblant de ne rien connaître, et jamais on ne soupçonnerait que vous m'ayez redit leurs paroles.

— Ce n'est point assez pour moi que de ne pas être soupçonné d'une infidélité ; je ne pourrais me résoudre à la commettre.

— Afin que votre conscience ne s'alarme point, reprit le cardinal, je vous dirai, mon jeune ami , quel est l'état des choses et quelà sont mes desseins. Votre mérite et vos lumières! m'engagent à vous donner ma confiance. Sachez que mon crédit est désormais inébranlable. Tout ce que pourraient tenter contre moi les deux reines, Monsieur, et les princes de Lorraine^ serait peine inutile. Le roi est bien déterminé à ne jamais se séparer de moi. Si donc la reine mère ne renonce point à me renverser, c!est sa ruine qu'elle prépare. J'en serais au désespoir; mais, si elle en vient à des extrémités, elle perdra la tendresse de son fils , la considération, la fortune, la liberté même tout ensemble. Jugez quel chagrin ce serait pour moi que d'être cause de tant de malheurs ! Cependant je ne reculerais pas devant la nécessité et le bien de l'État. Parmi ceux qui veulent prendre les guides, il n'y a pas une main capable de les tenir. Je suis seul contre tous, parce que tous perdraient la France, si je les laissais faire. Il faut donc qu'ils me haïssent. Il me serait aisé de me rire des

inimitiés ; mais les intrigues de la reine mère donneraient un spectacle lamentable, celui d'une grande princesse accablée par la sévérité du roi son fils, reléguée dans quelque château, et mourant en exil sans consolations et sans honneurs. Trouvez-vous que de telles conséquences méritent notre attention? et ne sentez-vous pas la grandeur de mes motifs?

— Je la sens parfaitement , et j'en suis profondément touché; mais...

— Eh bien ! donc, interrompit le ministre, si telle parole, telle étourderie, tel conciliabule de princes légers et de femmes en colère devait amener un éclat déplorable , ne seriez-vous pas désespéré de n'avoir point empêché un mal que vous auriez pu prévenir d'un mot? N'est-ce point , au contraire , un devoir , en pareil cas , que de parler? Et la grandeur du sujet, l'importance du résultat, sont-elles à comparer avec une vaine délicatesse?

— Votre Éminencc, répondit Puylaurens, jetterait le trouble dans mon esprit, si cette délicatesse dont elle parle n'était un guide certain qui ne saurait me tromper. Si j'étais étranger dans la maison de Monsieur, si le hasard amenait à ma connaissance quelque secret, je pourrais juger nécessaire de le révéler, en considération de ces motifs respectables ; mais j'occupe un poste de confiance, je ne sais rien qui ne me soit communiqué sous la convention du secret; je ne puis rien redire, par conséquent, sans trahison. Je n'ai point une conscience pohtiqueà

l'usage des affaires d*État; je n'ai que celle d'un honnête homme qui ne veut point tromper son ami.

— Vous préfëpcz donc tromper votre bienfaiteur, car c'est à moi que vous devez votre fortune?

— M. le cardinal, vous me faites une injustice. Si Monsieur voulait exiger de moi des révélations sur rentpelicn dont Votre Éminence v'ent de m'honorer, je n'aurais garde dn m'y prêter, tant je sais comprendre ces motffs que vous m'avez si bien expliqués!

— Jeune homme, il me faut pourtant des confidences sur les rapports de Monsieur avec sa mère.

— Demandez-les a quelque autre.

— Vous seul pouvez me rendre ce service, et il convient de vous y résoudre.

— Je ne saurais me résoudre à être un espion.

— Ne nous échauffons pas sur des mots. Vous réfléchirez h mes paroles.

— Mes réflexions sont faites. Je supplie Votre Eminence de ne point me demander un sacrifice impossible. Je ne suis pas né pour ce triste emploi ; je ne le remplirai point ; je quitterai plutôt la cour pour la seconde fois ; je retournerai dans ma province.

Le cardinal prit son air le plus sévère.

— Vous ne retournerez pas dans votre province, dit-il; vous ne pouvez plus quitter la cour, parce que j'ai besoin de vous ici, parce que

Monsieur ne le soufiFrïrait pas. Vous remplirez cet emploi auquel je tous ai destine, parce que la position est prise , que les choses sont trop avant, que nul autre ne peut vous remplacer et qu'il n'y a plus à s'en dédire. De gré ou de force, vous obéirez.

— Jamais, monsieur, jamais.

— Vous obéirez , reprit le cardinal avec un regard terrible. Vous ne voulez pas me servir secrètement, parce que, selon vous, ce serait joiier le rôle d'espion? Eh bien ! vous serez un espion et vous en ferez le métier à la face du monde. A la première querelle entre le roi et Monsieur , il y aura quelque traité d'accommodement par écrit, et j'y mettrai cette clause : « que M. de Puylaurens avertira le roi des cabales qui se pratiqueront k l'avenir dans la maison de Son Altesse Royale. )> Monsieur, qui est peureux , subira cette condition accablante , et vous aurez alors ce brevet d'espion que vous redoutez si fort.

— M. lecardinal, vous écrirez ce qu'il vous plaira; entre vos clauses et l'exécution, il restera encore ma volonté et mon honneur.

— Fort bien ! mais si vous n'écoutez point les ordres du roi, à la seconde querelle votre tête sera de l'enjeu.

— Ma tète tombera, s'il le faut. Elle ira rejoindre celles que vous avez déjà coupées.

— Jeune homme , vous y réfléchirez à deux fois . -^ Je ne réfléchis jamais sur des bassesses ; je les repousse et je les méprise.

— Allez , dit le cardinal en frappant sur la table y et revenez demain avec d'autres résolutions.

— L'habitude d'être obéi vous égare, répondit le jeune homme. Je ne reviendrai pas demain et ne changerai point de résolutions.

Antoine de l'Age salua fièrement Je ministre et sortit. Dans les petits degrés, il rencontra Lopez, qui marchait à pas de loup.

— Monsieur, lui dit le joaillier, je vous sur* prends faisant vos confidences à M. le cardinal.

— Tu ne m'y reprendras plus, vieux coquin, répondit Puylaurens; tout est rompu entre Son Éminence et moi.

— Par Mahomet ! s'écria l'Arabe ; imprudent que vous êtes ! Vous ne savez donc pas que la puissance du cardinal surpasse aujourd'hui ueHe du roi lui-même? Sa Majesté ne s'est réservé que le privilège de guérir les écrouelles. Retournez en arrière et faites bien vite vos soumis* sions.

— Il est trop tard. Son Éminence m'a me-* nacé ; nous en sommes aui défis , et je tiendrai la gageure jusque sur l'échafaud.

— Ne m'approchez pas, dit Lopez en prenant la fuite ; vous êtes pestiféré.

En traversant la cour du Palais^^Cardinal , Puylaurens rencontra mademoiselle de Pont^ Château , accompagnée de deux prudes-femmes qui la suivaient gravement à pas comptés, le chapelet à la ceinture, le livre sous le bras et la guimpe sur le cou.

— Mon cher chevalier, dit la demoiselle, vous me voyez en équipage de fille k marier. Il ne s'agit plus de lire des romans, de parler phébus ni de jouer dans les jardins. Je suis nubile, comme disent ces dames, et on entend par là qu'il ne faut plus rire à gorge déployée , ni jeter en l'air les pépins quand je mange une pomme. On m'appelle mademoiselle, et l'on me dit : « Vous plait-il faire ceci, qui est fort ennuyeux? vous plaît-il aller là-bas, où vous ne voulez pas être? » Et je dois obéir, sous peine d'écouter un discours si long que je m'endors souvent en plein midi. Tels sont les honneurs et privilèges de mon grand âge. Il y aura pourtant une exception en votre faveur à ces belles règles ; vous continuerez à m'appeler Marguerite, comme devant, et vous serez toujours mon chevalier.

— Hélas ! Marguerite, je n'en aurai plus l'occasion. Le cardinal, vient de me maltraiter. Je ne puis plus revenir dans ce palais. Vous m'y voyez pour la dernière fois.

— Que dites-vous là? s'écria la jeune fille ; je ferai votre paix avec mon oncle, et vous reviendrez encore nous voir.

— Jamais ! dit Puylaurens.

— Grand Dieu ! reprit la nièce du cardinal , que s'eslril donc passé?

— Je ne puis vous le dire.

— Vous m'épouvantez. J'étais si joyeuse, et à présent je suffoque d'envie de pleurer.

— Ma chère Marguerite, vous souvient-i) d'iiq

jour de notre enfance où je vous donnai une petite coquille que j'avais trouvée et dont je vous fis hommage, comme si c'eut été la plus belle chose du monde?

— Sans doute; je Fai encore dans quelque tiroir.

— Aujourd'hui que nous sommes grands et que vous voilà munie d'une escorte à laquelle on reconnaît votre grand îige, souffrez que je vous donne un présent plus digne de vous.

Acceptez cette bague et conservez-la en souvenir de nos jeux et de notre amitié. Quand je ne vous verrai plus, elle vous rappellera votre pauvre chevalier, qui s'imaginait en badinant risquer sa vie pour vous, et qui voudrait tout de bon vous la donner.

— J'accepte, chevalier; votre bague ne me quittera plus , excepté pourtant si vous oubliez la pauvre princesse. Quand vous en aimerez une autre, je vous renverrai ce diamant.

— Vous le garderez donc toujours, s'il en est ainsi.

Les prudes-femmes faisaient une mine fort austère en écoutant ces paroles.

— Ne vous étonnez point, mesdames, leur dit la jeune fille, si j'accepte sans façon cette bague. Je vais la montrer à mon oncle à l'instant , et je lui conterai tout. C'est lui qui me grondera , s'il y. en a sujet. Adieu , chevalier ; adieu, mon ami. Nous nous reverrons, j'en suis sûre.

— Adieu, Marguerite; je vous ai tant aimée

sans TOUS le dire que je saurai bien vous aimer encore sans vous voir,.

Lorsque mademoiselle de Pont>Château fit sa petite confession à son oncle, le cardinal se mit à sourire, et lui dit :

— Je ne vois pas de mal à tout ceci. Garde le diamant, ma mie. Je suis aise que ce garçon ait de l'inclination pQur toi. Ce sera un lien de plus.

— Quoi ! répondit la jeune fille, vous êtes bien aise quïl m'aime, et vous voulez le maltraiter? Vous le congédiez de telle sorte quïl s'en va en jurant de ne vous revoir jamais?

Savez-vous que cela est fort mal?

-^ Ce sont affaires politiques, ma mie, auxquelles tu ne comprendrais rien.

Puylaurens n'était qu'irrité en sortant du cabinet de l'Éminentissime ; mais, après la rencontre de la jeune nièce du cardinal , son indignation se calma pour laisser la place à des regrets déchirants. Les yeux naïfs de Marguerite venaient de lui dire qu'elle l'aimait, dans l'instant même des adieux. Son honneur et sa conscience se mettaient entre sa maîtresse et lui, comme les deux prudes-femmes avec leurs chapelets et leurs guimpes. L'idée de commettre une bassesse ne pouvait pas même lui entrer dans l'esprit, et son bonheur dépendait d'un ministre implacable envers quiconque osait lui résister. On verra bientôt dans quel abime cette fausse position devait jeter le pauvre Antoine de l'Age*

Beaucoup de princes ont pu vivre sans être doués de courage. Cette qualité ne leur est pas d'un usage journalier ; mais dans l'instant où ils en auraient besoin, si elle vient à manquer, leur réputation se trouve tout à coup ruinée. Gaston d'Orléans était absolument privé de courage; ses autres vertus ne lui ont jamais servi qu'à dissimuler sa faiblesse. S'il eût voulu se tenir en repos, feindre d'approuver ou du moins de supporter le despotisme du cardinal, s'éloigner des cabales, fermer ses oreilles aux plaintes de ses amis et se renfermer dans sa sphère élevée de fils de France, jamais on n'eût découvert la timidité de son caractère ni la lâcheté de son cœur. Par malheur, la nature lui avait donné le privilège de jouer avec aisance toutes sortes de rôles, et, comme tous les peureux, il aimait partîeulièrement à faire l'homme entreprenant.

Puylaurens, en découvrant le parti odieux qu'on voulait tirer de sa reconnaissance, éprouva un dégoût amer pour cette via des cours où il avait tant souhaité de rentrer. La tyrannie du cardinal pouvait être fort utile à l'État , elle n'en était pas moins insupportable lorsqu'elle se joitiait des sentiments et de la conscience des honnêtes gen$. Antoine de l'Age perdait toute

çspéranee, en voyant l'nmoup se montrer à lui de loin, au milieu d'écueils innombrables, et dans une famille dont son honneur lui faisait un devoir de s éloigner. En sortant du Palais-Cardinal, il se rendit auprès de Monsieur, et le trouva dans le cabinet des médailles. Puylaurens nnnonça sans hésiter au prince son dessein de quitter la cour et de renoncer h sa charge de premier chambellan. Monsieur devint pâle en écoutant le discours de son favori.

— Tu veux partir! s'écria-t-il, tu ne te crois donc plus en sûreté auprès de moi? Quel est le motif de cette détermination? Ce ne peut être que la crainte de quelque danger. Aurait-on des projets sinistres contre ma personne?

— Aucun, répondit Puylaurens. Les motifs qui m'obligent h partir ne regardent que moi. Je supplie Votre Altesse de ne point demander à les apprendre ; je ne veux pas soulever un nouveau sujet de querelles.

— C'est-à-dire, reprit Monsieur, que tu n'as plus de confiance dans ma fortune, et que tu m'abandonnes dans le péril.

— Vous me jugez mal, monseigneur. Si vous couriez le moindre péril k ma connaissance, je ne choisirais point cette rencontre pour me retirer de la cour.

Monsieur se promena autour de la chambre, dans un trouble et une inquiétude extrêmes ; puis il adopta tout à coup un rôle nouveau et changea de ton et de contenance.

— Puylaurens, dit-il avec dignité, je t'ordonne

de parler. Tu es mon ami, et tu n'as point le droit de rompre avec moi sans explication. Je prétends savoir pourquoi on inspire à mes serviteurs ces dégoûts, cette envie de me fuir. Il y a là-dessous quelque persécution. On m'a reproché de manquer de courage; mais c'est vous tous qui feriez de moi un lâche, si j'écoutais vos scrupules et votre dévouement mal entendu.

Au nom de nos liens d'enfance, au nom de ma gloire qu'on veut détruire, je t'ordonne de parler.

— Puisque Votre Altesse l'exige, je lui dirai tout.

Puylaurens raconta les étranges révélations de Lopez , comment l'Abencerrage lui avait avoué les fonctions qu'il remplissait auprès de M. le cardinal, et comment on avait prétendu imposer au confident de Monsieur les mêmes attributions secrètes.

— Vous le voyez, ajouta Puylaurens, je ne puis plus demeurer à la cour. Ou je serais sacrifié par la tyrannie de M. le cardinal, ou je vous deviendrais suspect. Lorsqu'on m'a rendu ma position près de vous, j'étais loin de soupçonner à quel office on me destinait. Je ne veux pas être la cause d'un scandale ni d'une rupture, et, à présent que j'ai parlé. Votre Altesse ne peut plus me garder à son service sans rompre avec le cardinal. Le seul parti raisonnable est donc la retraite.

Monsieur était soulagé d'un gruid poids en apprenant qu'on n'en voulait pas à sa personne;

mais plus il avait eu peur, plus il montra d'em-* portement dans son indignation* Le prince sonna ses gens et demanda son carrosse» Il partit seul pour le Palais-Cardinal dans un transport de fureur si terrible, que les huissiers du ministre coururent avertir le capitaine des gardes. M. de Cavoie prit ses armes et se cacha derrière la porte de la chambre du cardinal.

Il y entendit la conversation suivante :

— Votre Altesse arrive à propos, dit le ministre.

— Fort à propos, interrompit Monsieur, pour vous dire que vous êtes un monstre de perfidie, qui voulez corrompre mes serviteurs et en faire des espions.

— Je sais d'où vient cette méprise, répondit le cardinal avec sang-froid; Puylaurens est un enfant qui a mal compris mes paroles.

— Morbleu ! s'écria Monsieur, n'essayez point de me donner le change. Je sais tout ; je vous tiens aux cheveux et ne vous lâcherai plus.

Nous verrons qui aura raison de nous deux en présence du roi. Nous verrons comment vous y soutiendrez votre personnage.

— Votre Altesse fera bien de se calmer. Il n'y a pas sujet de s'emporter, et je suis assez généreux enverp Puylaurens en déclarant qu'il a mal compris mes paroles et que je ne veux plus m'occuper de cette puérilité.

— Je vous forcerai bien à vous en occuper.

— Tenez^ monseigneur, n'élevons pas entre nous de nouveaux débats. Au lieu de me con-

fondre en pt^enœdn roi ^11 se pourruH que Vous fussiez réduit k vous défendre*

•^ De quoi Sa Majesté pourralt-^eUe me soupçonner? d^nanda Monsieur un peu troublé.

— Je ne sais : le roi m'a paru mal disposé hier. On lui a tenu des propos suspects sur des conversations nocturnes entre vous et la reine mère* On prendrait votre colère et vos accusations pour une manoeuvre intentée dans le dessein de détourner l'attention de Sa Majesté ftur des querelles sans importance. J'ai représenté au roi combien il serait cruel de prendre ombrage de la tendresse d'une mère pour son fils^ et, si vous alliez vous plaindre de moi dans le moment où je vous sers, vous n'auriea pas le beau jeu do votre côté ; mais ce qui doit surtout vous arrêter, c'est la crainte de me faire une injustice. Puylaurens se trompe^ en Yoioi la preuve i je n'aurais qu'un mot à dire pour savoir vos plus secrètes pensées par d'autres que lui*

-— Par qui donc? mille diables !

— Par votre aumônier. Mais, je vous en prie, laissons cela.

Le prince, tout à fait déconcerté, n'ayant apporté avec lui qu'une colère feinte, cherchait déjà un moyen honnête de s'en défaire et ne le trouvait pas. M. le cardinal vint à son secours.

— Vous m'avez interrompu, dit^il, comme je me préparais à vous offrir un petit présent. Vous êtes un eurieux fort érudit en matière

d'objets antiques : voici une médaille de Syracuse que j'ai recueillie pour votre cabinet.

— Voyons-la , dit Monsieur ; oui , en vérité , c'est une fort belle médaille en or, et la légende est plus lisible que sur les autres pièces de ma collection. Je vous suis obligé ; cela manquait à mon petit musée.

— L'on m'assurait ce matin que Votre Altesse avait déployé une adresse merveilleuse au jeu de bague.

— En effet, j'ai réussi à enlever la bague sept fois de suite.

— Sept fois ! répéta le cardinal. Le roi en sera jaloux. Ne vous a-tron pas envoyé des pistolets allemands que le père Joseph du Tremblay a rapportés de Ratisbonne? Le bon capucin se connaît apparemment en armes à feu. Nous le laisserons vous faire les honneurs de ses pistolets... Surtout, dites bien à Puylaurens qu'il s'est mépris.

— Ne craignez rien, c'est une affaire oubliée. Aussitôt que M. le cardinal eut reconduit

Monsieur jusqu'au bas de l'escalier, il demanda son carrosse et partit bien vite pour Versailles. 11 y resta pendant une heure en conférence avec le roi.

Le ministre avait souvent des accès de mélancolie noire après son diner; la digestion ne se faisait pas bien , s'il n'éf ait amusé par une douzaine de plaisants qui lui apportaient leur tribut de bons mots, d'historiettes et de folies. Ce jourlà , contre l'ordinaire, ce fut l'Éminence qui fit

les frai^ et donna la comédie à ses flatteui's , en leur racontant sa qberelle avec Monsieur.

— 11 n'y eut jamais , leur dit-il , de colère si légitime que celle de ce prince contre moi.

J'étais perdu si Monsieur fût allé tout droit se plaindre au roi, et s'il lui eût dit : « Sire, vous avez pour favori Saint-Simon, et, parmi les vertus de ce courtisan , ce qui vous l'a fait distinguer par-dessus tous les autres , c'est qu'après avoir joué d'un cor de chasse , on trouve qu'il n'a point bavé dedans '. De même , entre les mérites de Puylaurens, j'admire particulièrement la propreté dont il use en mangeant de la crème sans salir sa barbe, chose merveilleuse dont je n'ai jamais pu venir à bout. Eh bien ! ce coquin , ce perfide de cardinal, qui ose se dire mon ami, veut m'arracher mon confident, ou, ce qui est pis encore, il cherche à me le suborner. » Le roi m'eût assurément condamné. C'est un des plus grands dangers que j'aie courus de ma vie. Heureusement Monsieur, dont vous connaissez le courage et le caractère passionné, s'est laissé emporter par son ressentiment. Il est venu me trouver ici, et nous avons capitulé ensemble. Maintenant, messieurs , je donne dix pistoles à celui de vous qui devinera ce qu'il m'en a coûté pour apaiser cette colère si légitime et si redoutable.

— Rien, dit M. de Bautru, ou des promesses, ce qui revient au même.

* Historique.

PUYLAURERS. 1. ^ li

— Tu es tm ingrat , dit le cardinal à Bautru , car je t'ai toujours tenu parole. Voyons qui gagnera l'argent.

— C'est moi , dit le poëte Desmarets. Monsieur est gourmand , et Votre Éminence l'aura rëgalé de confitures.

— Le moyen est bon , reprit le ministre; je m'en servirai une autre fois.

— Il faut donc , dit Bois-Robert , que vous ayez donné à Monsieur quelque médaiUe pour son cabinet.

— Tu as deviné, le Bois; les dix pistoles sont à toi. Ce grand prince n'eut pas plutôt cette médaille dans la main, qu'il oublia son favori et ses offenses. La vérité est que Monsieur ne savait que faire de sa fureur, et quïl se trouva fort soulagé de me la vendre pour une pièce de vieille monnaie. Ce sont de ces marchés quïl accepte dans le tête-à-téte. En public , je n'en aurais pas été quitte à moins d'un million. A présent que j'ai prévenu le roi. Monsieur peut parler; je ne le crains plus.

Tandis que M. le cardinal réjouissait ses flatteurs aux dépens de Gaston d'Orléans, ce prince tenait un autre langage à ses courtisans.

— Messieurs , leur disait-il , je regrette fort que vous, n'ayez pas entendu ce matin comment j'ai traité l'Ëminentissime. Cela vous eût divertis. Au fond , ce cardinal si terrible n'est qu'un poltron. Lorsqu'il m'a vu en colère, il s'est mis à plat ventre devant moi. Je sais à présent le moyen de le prendre. Il faut le mener le bâton haut.

Cependant Bois-Robert se vanta d*avoir gagné dix pistoles au cardinal, et raconta la petite scène de Taprès-dînée. L'historiette fit du chemin , et dès le même soir elle arriva jusqu'aux oreilles de la reine mère. L*occasion de brouiller irrévocablement son fils avec le cardinal était trop belle pour que Marie de Médicis n'en pro-^ fitât pas. Elle envoya chercher Monsieur, et lui rapporta les railleries de TÉminence dans les termes les plus envenimés que la haine put lui suggérer. Gaston d'Orléans sentit quel coup cette bouflFonnerie du cardinal pouvait porter à son honneur. Sa faiblesse allait être mise en relief, et l'aventure de la médaille était déjà, sous le manteau, un sujet de plaisanteries pour toute la cour. Monsieur n'en dormit pas de la nuit. La différence établie par le cardinal entre la conduite du prince en public ou dans le tête-à-téte blessait surtout Monsieur à l'endroit le plus sensible. Une rupture solennelle était le seul parti qui pût relever sa réputation. Des paroles outrageantes jusqu'à l'imprudence pouvaient seules apprendre au monde que le frère du roi se mettait au-dessus de la puissance du ministre. Monsieur était trop intelligent pour ne pas remarquer l'unique voie qui lui restait pour échapper au ridicule et à la honte.

Le lendemain était le 1*' février 1651. Monsieur, après avoir consulté encore la reine mère, envoya prier le ministre de l'attendre à dix heures du matin. Il se rendit au Palais=Cardinal, suivi d'un cortège considérable, et entra

dans le salon d'audience accompagné de seize personnes. On ouvrit les grandes portes, et les gentilshommes du ministre furent admis à entendre la communication que Monsieur avait à faire. Gaston d'Orléans prit alors la parole d'une voix émue, mais avec une contenance qui offrait toutes les apparences du courage et de la fermeté.

— M. le cardinal , dit-il , c'est une chose pénihle que d'être forcé à venir braver un ennemi jusque chez lui et à lui déclarer une haine irréconciliable. Vous m'avez réduit à cette extrémité. En discourant sur ma façon d'agir dans le particulier, vous m'avez dicté la conduite que j'avais à suivre publiquement avec vous. Je ne vous ai point offert mon amitié ; c'est vous qui me l'avez extorquée , de telle sorte que je ne pouvais décemment vous la refuser sans manquer de savoir-vivre. Votre puissance comme ministre du roi n'est pas ce qui m'empêche de me venger de vos outrages ; sans votre caractère de prêtre, je vous punirais, comme vous le méritez, pour les discours que vous avez tenus hier devant vos histrions. Voilà pour ce qui me touche personnellement. A l'égard de mes amis, je n'ai rien de plus doux à vous dire. Vous les avez joués et sacrifiés en toute occasion. Je laisse de côté les promesses trompeuses dont vous les avez amuses pour m'attacher seulement à vos procédés. Vous en avez eu de si abominables, que je ne puis les dire ; ce serait un affront trop sanglant pour le roi mon frère, que de montrei*

les lâches manœuvres de son ministre. Je vous retire donc cette amitié que vous êtes venu me demander , et dont vous vorj.s êtes rendu si peu digne ; je vous la retire solennellement et sans espoir de retour. Vous avez voulu un éclat , il sera public et immense.

Le cardinal , étourdi par cette bordée imprévue, essaya de prendre la parole; mais le prince l'interrompit au premier mot.

— Je ne veux point de réponse , dit-il avec vivacité ; je suis ici pour vous dire ma pensée et non pour écouter les vôtres. Ne tentez pas un accommodement qui n'est plus possible. Vous m'avez poussé à bout, je n'en reviendrai jamais. Puisque vous avez eu l'insolence de considérer ma facilité d'humeur et mon peu de défiance comme des signes de faiblesse dont on pouvait rire , je vous montrerai une mauvaise volonté , une rigueur si implacables , que vous me rendrez réparation dans votre esprit. Sachez que je pars aujourd'hui pour Orléans. Si l'on vient m'inquiéter jusque dans mon apanage, je saurai bien m'y défendre, et j'y attends au milieu de mes amis les effets de votre malice.

— Mon cher Puylaurens, dit le cardinal, usez, je vous prie, de votre crédit pour obtenir de Son Altesse qu'elle ne me condamne pas sans m'ontendre.

— Si j'avais le crédit que vous pensez, répondit Puylaurens , ce serait un scandale que d'en faire usage dans le moment où Monsieur s'est prononcé si résolument.

r^ Commeat oses-tu parler à cet bomme, s'écria Monsieur hors de lui, toi qu'il a vquIiv contraindre à jouer le rôle d'espion? Ne vois-tu pas que sa vengeance retomberait sur toi , si j'avais le malheur de l'écouter ?

Le prince posa une main sur l'épaule de Puylaurens.

— Messieurs, reprit-il, je vous prends tous à témoin du serment que je fais de ne pas laisser périr celui-ci comme les autres. Je le défendrai jusqu'à la dernière extréiuité. Si l'ambition (Je ce cardinal va jusqu'à répandre le sang d'un fils de France, ce sera un exemple frappant et utile aux rois à venir du danger des ministres trop puissants.

Gaston d'Orléans s'était exprimé avec un feu qu'on ne lui connaissait pas encore. Dans ces rares momejits , on l'eût pris volontiers pour le prince le plus magnanime du monde. Le cardinal, tout à fait déconcerté, suivit Monsieur jusqu'à la rue sans pouvoir obtenir d'être écouté, et, lorsqu'il rentra chez lui, son trouble était si grand , qu'il parlait seul et disait tout haut ses réflexions. Heureusement le père Joseph parut, qui entraîna le ministre dans son cabinet^ où ils s'enfermèrent ensemble.

Après la conférence publique du i^ février 165i, la cour et la ville poussèrent des acclamations en apprenant avec quel abandon Monsieur avait soulagé son cœur. La mauvaise contenance du cardinal fut un sujet de joie et d'espoir pour des milliers de gens opprimés ; mais on apprit que Louis XIII s'était ému de ces nouvelles,. et qu'il avait commandé ses chevaux pour venir à Paris le lendemain, ce qui jeta dans un grand trouble tous les habitants du Luxembourg. Puylaurens engageait Monsieur à courir les risques d'un entretien avec son frère, en lui faisant observer que le roi serait obligé de s'informer du sujet de la querelle, et qu'il reconnaîtrait ainsi les torts du cardinal; mais Monsieur, qui voulait s'enfuir, ne manqua pas de répondre qu'il s'était trop avancé pour reculer. Son grand scrupule était d'avoir dit hautement son intention de se retirer dans son apanage; le moindre retard , selon lui , pourrait avoir l'apparence d'une faiblesse , et il colorait admirablement sa peur de toutes les nuances du courage et du point d'honneur.

Pendant ce temps-là, les félicitations arrivaient de toutes parts au Luxembourg. Les dames regrettaient de n'avoir pas choisi leurs amants dans

la cour de Monsieur pour être de la cabale.

Quelques-unes détachèrent celui qu'elles aimaient du parti du cardinal pour le jeter dans l'autre. Puylaurens aurait réussi à retenir Monsieur à Paris, si les autres conseillers l'y eussent aidé ; mais ils criaient tous pour le départ , comme s'il se fut agi de prendre une ville d'asisaut. Selon le goût des gens timides, qui écrivent volontiers , Monsieur crut donner satisfaction à l'avis de Puylaurens en mettant sur le papier ce qu'il aurait dû dire en personne au roi. M. le Goigneux, qui saisissait les occasions de laisser son habit de président pour se déguiser en homme d'épée , avait déjà mis sa rapière à coquille avec un baudrier de buffle et des bottes de courrier. Ce fut dans cet équipage de guerre qu'il rédigea la lettre de Monsieur au roi, et, comme on voulait partir incontinent , il en fit la moitié sur le guéridon du prince et le reste sur la table d'un cabaret au Bourg-la-Reine.

M. de Ghaudebonne porta cette lettre à Saint- Germain , et il fut reçu très-froidement par le roi , qui avait déjà promis au cardinal de le maintenir en dépit de ses ennemis. Puylaurens eut le plaisir de savoir en même temps qu'on le rendait responsable de toutes les déterminations de Monsieur. Le ministre l'avait représenté comme l'instigateur de la querelle ; il en résulta que le favori passa pour le plus grand ingrat et le plus pernicieux homme du monde. Le cardinal, dont la belle humeur se témoignait toujours par de méchants jeux de mots, dit le son* à ses amis ;

— Nous sommes de petits garçons ; nous n'ayons pas Vâge pour nous.

Les habitants d'Orléans adoraient Monsieur, car il était d'une humeur aimable. On le reçut avec toutes sortes de témoignages d'allégresse. Pendant la première semaine arrivèrent de Paris quantité de gentilshommes sans occupation, qui étaient ravis de faire la guerre au cardinal. Monsieur mettait en œuvre toute son activité pour écrire des lettres et envoyer des agents aux mécontents. Il y en eut pour M. le comte (de Soissons) , pour MM. de Montmorency , d'Elbeuf et d'Êpernon. M. le Coigneux parcourait les provinces de là Loire en levant des troupes. Un émissaire secret de la reine mère avertit Monsieur que la duchesse de Chevreuse parlait de lui favorablement, et que par elle on parviendrait peut-être h gagner le garde des sceaux de Chàteauneuf, qui aimait éperdument cette belle duchesse. Le même courrier annonça que le comte de Moret, bâtard du feu roi Henri IV, venait d'arriver à Paris , et qu'il ser«Il facile de l'entraîner dans la cabale. Ces deux nouvelles étaient de grande conséquence. Monsieur jugea nécessaire d'envoyer une personne sûre pour tenter les deux négociations, et l'on jeta les yeux sur Puylaurens. On s'amusa beaucoup à composer un déguisement de colporteur, sous lequel Antoine de l'Age partit pour Paris avec son écuyer, vêtu en paysan, un guide et deux chevaux.

Puylaurens coucha le premier soir 4(^ 3on

voyage au milieu des bois, chez de pauvres charbonniers , qui lui offrirent un fort mauvais gite,' dont il s'accommoda le mieux qu'il put en dormant sur une table. Le lendemain, par une marche forcée, il arriva aux portes de Paris à la chute du jour. Il laissa ses chevaux et son guide au village de Gentilly, et entra dans la ville. Son ccuyer se mit en quête du comte de Moret, et le trouva caché dans une petite auberge des faubourgs.

Sans être bien fait, M. de Moret plaisait par son grand air. Il tenait plus du feu roi que ses frères légitimes , et lorsqu'il s'animait en parlant, son visage s'embellissait de cet éclat que donnent Tâme et la passion. Comme il n'y avait pas lieu à faire du mystère des projets de Monsieur, Puylaurens expliqua au long le but de l'entreprise , qui était de renverser le cardinal. Deux moyens se présentaient pour obtenir ce résultat : une révolution de cour, ou la guerre. Le premier offrait déjà quelques probabilités de succès. Une liste considérable de personnes, où figuraient les deux reines, des princes, les gouverneurs de plusieurs provinces , et jusqu'à des créatures du cardinal, assurait le concours d'un si grand nombre de gens en crédit, que le roi, se voyant seul en face de l'opinion générale, devait hésiter à la braver. La difficulté était de réunir toutes ces voix séparées. Il fallait du temps pour se mettre d'accord, et le temps manquait; mais, pour peu que le cardinal s'endoroilt, le succès devenait certain, car toutes les

puissances de la cour aUaient se transporter .de Paris h Orléans. Le second moyen laissait une plus grande part au hasard, puisque le sort des armes est toujours douteux. Ce parti, plu$ extrême que l'autre , était moins sûr. Il corn* promettait davantage Monsieur , car le mot de guerre civile effraye toujours, tandis qu'une cabale ne tire pas à conséquence. Cependant, comme on pouvait s'attendre à être attaqué, on devait se préparer à la défense; c'est pourquoi Monsieur menait de front les deux entreprises»

M. de Moret écouta Puylaurens jusqu'au bout ^ avec attention.

— Je ne puis vous dissimuler, dit-il ensuite, que pour une révolution de cour je ne suis bon à rien. Mon crédit est nul, et mon nom ajouté sur votre liste ne lui prêtera aucune autorité. Le roi mon frère m'abandonne absolument. J'ai vu hier l'insolent cardinal ; je me suis abaissé à lui faire part du dégoût que j'éprouve de ma vie errante. Il sait fort bien l'aptitude que j'ai pour la guerre, et, au lieu de m'offrir un commandement, il ne m'a parlé que d'argent. M. de Bullion , m'a*t-il dit , sera chargé de m'envoyer quelques secours. J'ai répondu que je n'étais pas encore assez nécessiteux pour recevoir des aumônes , et que mes amis ne me laisseraient pas dans le besoin. Dans mon impatience, j'ai ajouté que je mourrais sur la paille plutôt que de rien accepter de la main d'un indifférent , et que je voyais trop clairement la mauvaise volonté du roi et de son ministre pour leur parler jamais

ie tnoi. Le cardinal voulut prendre un ton plus respectueux, mais il était trop fard ; je le quittai en le laissant aussi mécontent de moi que je rétais de lui. Mon crédit ne peut donc pas entrer en ligne de compte. Quant h votre second parti, celui de la guerre, c'est autre chose; il me convient ^ et je vous prie de dire à Monsieur qu'il peut me tenir pour son serviteur.

Les yeux de M. de Moret lancèrent des flammes à cette idée de guerre ; il se promena dans la chambre à grands pas, et son esprit aventureux l'emporta dans les spéculations et les plans de campagne imaginaires. Il en dit assez pour faire comprendre à Puylaurens qu'il serait un intrépide combattant plutôt qu'un bon capitaine; mais, pour le contenter, le favori de Monsieur l'entretint de batailles et le coucha sur sa liste. Le prince se retira charmé par l'espoir de donner bientôt carrière à son humeur belliqueuse , et les deux conspirateurs prirent rendez-vous dans une autre auberge par crainte de la police du cardinal.

Madame de Chevreuse pouvait être fort utile dans une conspiration. Elle avait la confiance et l'amitié de la reine, une quantité de soupirants et d'amis , et connaissait les côtés faibles de chacun ; mais on ne devait espérer de l'attirer dans un parti qu'en lui donnant un amant qui fut de la cabale. Cet emploi n'ofiErait rien que de fort attrayant, car la duchesse était belle, vive, espiègle, charmante et dévouée corps et àme à celui qu'elle aimait. Si M. de

Châteauneuf eût voulu se faire voleur de grands chemins, elle l'y eut accompagné.

Puylaurens avait envoyé un billet à la duchesse pour lui demander une entrevue ; on lui répondit qu'il pouvait venir le lendemain à midi. C'était le moment où M. de Ghevreuse dînait, et, comme le bonhomme était gourmand, il restait longtemps à table. D'ailleurs, sa femme Tavait élevé à ne jamais paraître chez elle à l'improviste , pour toutes sortes de raisons. Puylaurens se rendit à l'heure indiquée dans la rue Saint-Thomas du Louvre, où était l'hôtel de Ghevreuse. Une camériste, qui attendait k la porte, l'introduisit par un escalier dérobé jusque dans un oratoire tendu en velours rouge et orné de miroirs. Le portrait du feu lord Buckingham, qui occupait une place (('honneur, attestait que M. de Ghevreuse n'y venait pas souvent. La duchesse arriva bientôt par une porte cachée dans la boiserie. Elle éclata de rire en voyant les habits sous lesquels le favori de Monsieur s'était déguisé.

— Que vous êtes beau ! s'écria-t-elle avec sa pétulance accoutumée; quel conspirateur profond ! Je reconnais à cette grave enveloppe combien vos affaires sont importantes. Où avezvous pris ce vieux justaucorps gris avec ces pièces bleues? Laissez un peu que je regarde vos souliers ; ils me font mourir de rire. Comment faites-vous pour maintenir ainsi vos cheveux à plat sur les oreilles? Votre chemise est trop blanche. Prenez-y garde , Puylaurens ; ce

n'est pas avec ce linge fin que vous renverserez le cardinal. Vous avez aussi le visage trop frais; il faut vous noircir avec un peu de cendre.

Asseyez-vous et causons. Que vous êtes heureux de vous déguiser, de conspirer, de courir le pays ! Que cela doit être divertissant ! Ce costume seul mérite qu'on devienne rebelle. Je voudrais vous faire voir à la reine dans cet état, cela lui donnerait une grande confiance en votre cabale. Je gage que vous ne savez pas tout votre bonheur : vous êtes à la mode. On ne parle que de vous. La princesse de Gonti vous comparait hier au chevalier Galaor. Les dames s'assemblent dans tous les coins pour se raconter les causes de la rupture entre Monsieur et le cardinal, et, comme c'est fruit défendu que de prononcer votre nom, il est dans les plus jolies bouches de la cour. Il ne tiendra qu'à vous de conspirer de boudoir en boudoir. La petite-nièce du cardinal pleure de vous savoir brouillé avec son oncle. Tout le monde voit qu'elle vous aime, la pauvre enfant! Soyez-lui fidèle. Vous ferez un jour votre paix avec le cardinal, et, si vous êtes le plus fort, il sera doux de pardonner k votre ennemi en faveur de votre maîtresse. Mais je ne fais que parler au lieu de vous écouter.

Voyons le sujet de votre visite.

A peine Puylaurens eut-il dit à la duchesse trois mots des projets de Monsieur qu'elle l'interrompit :

— Je devine tout, s'écria-t-elle ; vous voulez une protestation générale et unanime contre la

tyrannie du cardinal. C'est ce que nous avons essayé dix fois. Les deux reines y ont échoué. Souvenez-vous de la journée des dupes , où la volonté du roi a résisté à toute la France. Le cardinal tombera un jour, mais c'est par des motifs qu'on ne soupçonne point.

— Nous les savons, madame, dit Puylaurens ; votre ami M. de Châteauneuf veut être premier ministre. S'il néglige l'occasion de se joindre h nous, il nous fera peu de tort, mais il se ruinera lui-même.

Madame de Chevreuse devint pensive.

— Écoutez , mon ami , lui dit-elle ; je n'étais point née pour la politique, le hasard m'y a jetée. M. de Châteauneuf a su lui donner de Tattrait à mes yeux par la grandeur de son génie, par le charme qu'il prête aux sujets graves qui, sans lui , surpasseraient mon intelligence. Ses vues sont les plus belles et les plus hautes du monde , et l'envie de me plaire est le stimulant de son ambition. En me posant une couronne sur la tête, il ne croirait pas encore avoir assez fait pour moi. Il me juge mal, car je serais bien fâchée de m'asseoir sur un trône. Voyez ce portrait du pauvre Buckingham : la reine a aimé cet homme autant que moi , et que lui a-t-elle donné ? Le bout de ses doigts à baiser à travers mille périls. Je préfère ma liberté à une gloire aussi embarrassée. Quant à votre cabale, mon cher enfant, je n'en ai pas bonne opinion, puisque M. de Châteauneuf ne court pas au-devant de vous. Son vaste génie a déjà tout jugé. Vous

êtes un gentil garçon que je serais fâchée de voir succomber. Suivez mon conseil. Tenez-vous en repos et attendez que le garde des sceaux ait écrasé sous ses pieds le cardinal avec ses petites idées.

— Madame la duchesse, répondit Puylaurens, les cinq ou six années que vous avez à peine de plus que moi vous ont-elles rendue bien sage? Quand vous aimiez Buckingbam, vous le teniez assurément pour le premier politique du monde, et cependant vous avouerez aujourd'hui que c'était une cervelle légère. Plût au ciel que M. le cardinal eût les idées aussi petites que vous le pensez par tendresse pour M. le garde des sceaux ! Moi, qui suis son ennemi, je lui rends plus de justice, et je conviens qu'à sa tyrannie près c'est un fort grand ministre. Ce génie si fameux que vous admirez dans M. de Chàteauneuf, où donc en sont les effets ? Existe-t-11 ailleurs que dans votre pensée ? N'êtes-vous point engouée de cet homme comme autrefois de Buckingbam ? S'il ne veut point se joindre à nous, c'est de peur de partager l'honneur du succès. Son amour pour vous sera la cause de sa ruine, et vous serez bien étonnée un jour, lorsque vous en aimerez un autre, en découvrant combien ce prétendu génie cachait d'impuissance. Il a commis cent fautes grossières dans sa vie ; je vous en citerai une seule qui n'a pu échapper à votre coup d'œil de femme : quelle figure fait ce grave personnage, quand, pour vous plaire, il court à cheval avec sa

robe de soie auprès du carrosse de la reine? Madame de Chevreuse cacha son visage dans ses mains.

— Âh ! ne m'en parlez pas, dit-elle ; il me met au désespoir avec ses courses h cheval.

. — Il est beau à vous , madame , d'aimer Je garde des sceaux malgré ses ridicules ; mais vous devez aussi comprendre ses fautes et lui en donner avis.

— Mon Dieu ! reprit la duchesse, je ne sais quel fatal trait de lumière vous m'avez jeté dans l'esprit. Il me semble que nous sommes tous des fous, que pas un de nous n'est à sa place et n'obéit à son naturel. Qu'ai-je besoin, avec mon cœur tendre et ma mauvaise tête, de m'infatuer de projets politiques? Cela m'ennuie et ne me sied point. Entre nous, Puylaurens, je ne me soucie dans ce monde que de plaire et d'aimer. Je suis une sotte de perdre mon temps à des cabales. Encore si le garde des sceaux faisait la guerre et courait les aventures comme vous!

mais il ne conspirera jamais que dans le cabinet et sur le papier. Il s'en acquitte bien; mais, au lieu de s'en tenir aux affaires, le voilà vêtu de sa sinaarre de soie tourmentant un cheval à càté d'un carrosse au fond duquel je soupire de pitié ! Ce serait votre place et non la sienne. Vous êtes un beau cavalier ; vous auriez bonne grâce à courir à la portière de la reine, et vous voilà ici, travesti je ne sais comment, dress«qiU une liste et recueillant des voix pour renverser le cardinal ! Kst-ee \l\ votre m(''tier /

L'imagination impétueuse de la duehesse une fois lancée sur ce penchant, elle s'exagéra les ridicules du garde des sceaux, la fausseté de la situation de Puylaurens et ses propres erreurs avec tant de vivacité, qu'ils étaient devenus tous trois à ses yeux les gens les plus fous de la terre. Elle se mit à courir autour d'une table avec une légèreté charmante, afin d'échapper aux tristes pensées qui l'accablaient, et on voyait en effet par ses éclats de rire à quel point cette tristesse était accablante.

— Puylaurens, dit-elle en s'arrétant, je vais ouvrir un avis plein de raison : reprenons tous nos véritables caractères; je laisserai la politique pour ne m'occuper que de l'amour; le garde des sceaux vendra son cheval blanc, et vous irez mettre des habits neufs.

— Duchesse, répondit Puylaurens, vous me sacrifiez dans vos arrangements. Le garde des sceaux se consolera de vous perdre en faisant de la politique, vous prendrez un autre amant ; mais moi, quand j'aurai cédé ma conspiration et mis un habit neuf, où sera ma récompense ?

Jamais il n'y eut d'yeux si fripons ni si éloquents que ceux de madame de ChevTeuse. Elle regarda le jeune homme d'un air où la gaieté, le reproche et le désir de plaire composaient un mélange si délicieux, que notre héros en fut troublé au fond de l'âme.

— Traître ! dit-elle, vous savez bien qu'avec les femmes on ne risque point de perdre. Ce sont elles qui donnent toujours et qui se sacri-

fient â vous. J'abandonnerai mon garde dés sceaux, vous ne renoncerez pas à vos cabales pour moi, et, en fin de compte, il se trouvera que j'aurai tout simplement passé d'une conspiration dans l'autre.

Puylaurens tomba aux genoux de la duchesse en jurant de la meilleure foi du monde que pour elle il abandonnerait Monsieur, les intrigues de cour et tout l'univers. Il lui oflFrit de partir pour aller arec elle, au fond de quelque province, se livrer uniquement au bonheur de posséder «ce cœur tendre qui faisait profession d'une si grande religion pour l'amour.

— A quoi bon fuir? dit madame deCheyreusc.

Ne sommes*nous pas bien ici ? J'aime déjà votre ambition , et je désire partager vos aventures. A Dieu ne plaise que je vous en détourne ! Ce que je sais de vous m'a toujours plu. Vous conspirez pour avoir été trop honnête homme, et c'est une grande rareté. Contez-moi vos projets; je m'y veux jeter à corps perdu.

En attendant, ce fut dans les bras de Puylaurens que la belle duchesse commença par se jeter, et il se trouva qu'ils avaient conspiré ensemble contre le pauvre M. de Châteauneuf bien plus que contre le cardinal.

Comme Puylaurens et madame de Chevreuse prenaient goût à la conspiration, elle aurait pu durer longtemps si la camériste ne fut venue heurter k la porte en disant que maître Lopez attendait les ordres de la duchesse.

^- Qu'il revienne demain, répondit madame de Chevreuse; je n'ai point le loisir de lui montrer mes diamants aujourd'hui.

— Gardez-vous bien de le renvoyer, dit Puylaurens. Vous ne savez danc pas que Lopez est un espion? Votre M. de Châteauneuf n'est au fait de rien. Recevez cet homme, tandis que je me tiendrai caché. 11 faut l'observer et découvrir par lui si la police du cardinal est sur mes traces.

Un coup de clochette fit revenir la camériste. Puylaurens se cacha derrière une tapisserie d'où il pouvait tout voir et tout entendre , et Lopez fut introduit. L'Abencerrage commença par fureter^ dans la chambre, comme s'il eût cherché ce chapeau, cette épée ou ces gants que les amants oublient dans toutes les comédies ; mais Puylaurens avait eu soin de ne rien laisser qui pût le trahir. La duchesse joua parfaitement son rôle. Elle montra ses diaiuants à Lopez et lui adressa cent recommandations minutien$(\s

sur la parure f)u'elle en voulait faire. Le drôle tenta plusieurs fois d'amener la conversation sur des matières étrangères à son métier de joaillier; mais madame de Ghevreuse n'eut pas l'air d'y prendre garde. Enfin il allait se retirer, lorsqu'elle lui dit d'un ton d'innocence :

— Eh bien ! Lopez, savez-vous quelque chose de nouveau ? Le cardinal fait-il une duchesse de sa nièce? La maréchale de Thémines chanfera-t-elle devant la reine ? De quoi parle-t-on ce matin?

— De choses plus importantes que tout cela, dit Lopez ; mais ce sont des sujets auxquels un pauvre lapidaire n'entend rien, sans quoi je pourrais conter quelque histoire à madame la duchesse.

— Contez toujours comme vous pourrez.

-r On parle beaucoup de Puylaurens, qui est à Paris sous un déguisement. Il se cache et change d'hàtellerie chaque soir, de peur d'être surpris; mais on le suit de près. Du reste, ce n'est point pour l'arrêter qu'on le cherche. M. des Noyers est chargé par M. le cardinal de lui remettre un sauf-conduit avec lequel il pourra circuler librement dans Paris pendant une semaine, et on ne lui impose d'autre condition que de venir une fois h Ruel parler au père Joseph du Tremblay, pour voir si un accommodement avec Monsieur ne serait pas encore possible. Si madame la duchesse avait occasion de rencontrer Puylaurens ou quelqu'un de ses amis, elle pourrait lui donner avis de cette ouverture du

cardîtial qu'il lui importe sans doute de connaître • — Eh I mon pauvrç Lopez , où voulez-vous que je rencontre Puylaurens, s'il court les hôtelleries? Cela ne m'intéresse point. Prenez cette émeraude et faites-m'en une bague.

Lorsque Lopez fut sorti, Puylaurens délibéra avec la duchesse sur la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Après avoir mûrement réfléchi , on décida qu'il demeurerait caché à l'hôtel de Ghevreuse, afin de laisser aux espions le temps de perdre ses traces. La duchesse enferma notre jeune homme dans son oratoire et sortit en carrosse pour aller chez la reine, où elle pourrait savoir si M. des Noyers cherchait vàritablement Puylaurens, et si on pensait à se servir de lui pour des ouvertures. Le seul papier capable de perdre le favori de Monsieur, si on l'eût arrêté, était la liste des personnes qu'il devait attirer dans son parti. Puylaurens hésitait à s'en défaire, à cause du grand nombre de noms inscrits qu'il risquait d'oublier. 11 trouva fort à propos, sur la table de l'oratoire , une fiole d'encre sympathique dont il se servit pour transcrire ces noms entre les lignes d'une lettre sans importance. Il n'était point probable qu'on eût ridée de mettre ce papier devant le feu pour en faire sortir les caractères tracés avec l'encre sympathique. On verra bientôt que cette précaution n'était pas inutile, car la liste des conspirateurs fut bien près de se changer en liste de proscription. Madame de Chevreuse revint au bout de deux heures.

— Nos affinires vont bien , dit-eDe. J'ai vu M. des Noyers chez la reine. Il est en effet porteur d'un sauf-conduit pour vous. Je le lui ai fait montrer à tous les assistants, de sorte que le cardinal noserait plus manquer à sa promesse de respecter votre personne pendant ces huit jours. Il faut vous rendre à Ruel, où le ministre est retenu par une attaque de goutte. Prenez garde aux ruses du père Joseph ; pesez toutes vos paroles et jouez serré. Si Ton pense sérieusement à s'accommoder avec Monsieur, faites en sorte que la paix soit signée sur le contrat de mariage de la nièce du cardinal. Ce sera la fin de notre conspiration. Je serais au désespoir d'avoir mis un empêchement h votre fortune^.

Ne perdez point de temps et revenez me voir h la nuit^ nous souperons ensemble.

Puylaurens courut à son hôtellerie. De son bagage de colporteur il tira ses habits de cour et se rendit chez M. des Noyers, espèce de petite caricature avec un visage de chat, qui occupait la place de surintendant des bâtiments. M. des Noyers avait gagné l'estime du roi en faisant brûler à Fontainebleau une Léda du célèbre Michel* Ange et d'autres ouvrages de grand prix qu'il avait trouvés obscènes. Il donna le saufconduit à Puylaurens et lui offrit son carrosse pour aller immédiatement à Ruel.

La maison de plaisance du cardinal, tout nouvellement construite, était d'une magnificence royale y et le maître y étalait sa puissance à grand renfort de luxe. Les trophées, les seul*

pturès, les b&s-relieis, nuisaient quelque peu à la perspective générale , en fournissant aux regards trop de détails ; mais Forangerie et les jardins, taillés à l'italienne, étaient fort beaux. L'allée principale, fermée par deux grottes de rocailles, contenait au milieu une fontaine où Feau tombait dans trois bassins différents, après neuf sauts sur des degrés de marbre. On y voyait trois figures placées dans de belles attitudes au sommet de l'édifice, et d'autres statues, en grand nombre, entouraient Les bassins. L'une des grottes était remplie de figures de bétes jetant de l'eau à l'improviste sur les curieux, lorsqu'on poussait un certain ressortr. Cette plaisanterie de mauvais goût convenait peu au lieu de délassement d'un grand ministre; mais cette puérilité, qui porte son cachet, allait de concert avec la passion du cardinal pour les équivoques. L'autre grotte était ornée de peintures et de décors où les artistes italiens avaient surpassé tout ce qu'on connaissait d'eux en France à cette époque.

Au mouvement extraordinaire qui se fit dans tout le domestique du cardinal, Puylaurens s'aperçut qu'il était attendu à Ruel. Les huissiers se confondirent en civilités, en lui annonçant que le révérend père Joseph travaillait avec Son Éminence , mais qu'il ne tarderait pas à revenir. On laissa le visiteur dans le salon des Étoiles, en face de trois inconnus qui attendaient comme lui le père Joseph. Ce salon, de fiprme ovale, étajt peint en couleurs qui ressem-*

blaîent atix laques dé la Chine et parrsemë d^ëtoilès d'argent. On y comptait huit portes, qui ouvraient tontes sur de petits escaliers ou des corridors sombres, et Ton a su plus tard que l'un de ces passages menait à des oubliettes. De Fexamen de l'appartement , Puylaurens passa à celui des personnes qui s'y trouvaient. C'étaient trois espèces qu'il n'aurait pas voulu rencontrer au coin d'un bois, à moins d'être bien armé. Leurs justaucorps étaient tachés de sueur sur le dos. Leurs rapières, du temps de la bataille de Jarnac, traînaient sur leurs talons, suspendues à des bretelles, et leurs manteaux de housse de cheval portaient des traces de la poussière d'août et de la pluie de décembre. La faim, l'industrie et le vice se disputaient la possession de leurs physionomies. £n attendant que le père Joseph entreprît la conversion de cet édifiant trio, les trois bandits causaient tout bas dans l'embrasure d'une fenêtre, et suivaient l'étranger de leurs regards, comme s'ils eussent voulu graver dans leur mémoire jusqu'aux moindres détails de sa personne. L'idée ne vint pas à Puylaurens qu'il dût se rencontrer souvent dans une compagnie aussi peu catholique ; c'est pourquoi il ne s'embarrassa guère de leurs regards scrutateurs. Tandis que ces gens le toisaient des pieds à la tète, il entendit derrière une porte la voix aigre du père Joseph, qui gourmandait l'huissier d'avoir fait entrer ces coquins dans le salon des Étoiles. Un moment après, Puykurens fut introduit. Le révérend père vint à lut

d'un aif ouvert et empresâë, lui prit les mains en l'appelant son cher fils , et lui offirit un fauteuil au coin de la cheminée.

Le père Joseph n'avait d'un moine que l'ha* bit. Il portait dans sa tête la politique de l'Europe entière, et la moitié des grandes pensées du cardinal venaient de lui. Si on l'eut laissé faire, il aurait remué le monde ; car aux yeux de ce capucin, un empire, une maison royale, une armée, une flotte de plus ou de moins n'étaient rien en comparaison d'un projet. Le cardinal lui soumettait toutes ses pensées ; le bon père donnait carrière à son imagination, examinait en un moment le pour et .le contre, s'éjevait dans les hautes régions, et menait quelquefois la France jusqu'au fond du Mogol. L'Ëminence choisissait dans ces spéculations ce qui lui paraissait praticable et négligeait le fatras. Mais autant ce moine avait de fougue dans le conseil, autant il montrait de scrupule et d'habileté h bien exécuter les ordres de son maître.

— Jeune homme, dit le père Joseph^ vous avez su nous faire voir que vous étiez h craindre. Vous nous avez suscité des embarras. Nous en avons conçu de l'estime pour vous. C'est fort bien. Il faut maintenant vous consacrer à quelque bonne idée, être utile au roi, remplir dans ce monde un autre rôle que celui de courtisan. Voulez-vous de l'emploi , des ambassades , des commissions ? nous vous en donnerons.

— Mon cher père, répondit Pùylaurens, estee que vous n'avez point à me parler d'affaires ?

Ne vous a-t-on pas dit que j'étais Fami et le confident de Monsieur, et que ce prince était brouillé avec M. le cardinal?

I — Monsieur ! répondit le bon père, qu'est I cela? Un homme dont je ne voudrais point pour mon secrétaire. Fi ! pouvez-vous demeurer auprès d'un tel personnage ! Que nous importe sa brouillerie? Nous n'y songeons guère. Il s'agit de ruiner 1» maison d'Autriche en guidant Gustave^dolphe au centre de rAUemagne. Ce sera besogne faite avant deux ans. Je pense à conquérir ensuite la Turquie, et rien n'est plus simple.

Le père Joseph employa un gros quart d'heure à démontrer clairement combien cette conquête était facile. Le sainl-siége et la république de Venise en devaient faire tous les frais. On leur devait donner l'Archipel et la Mbrée , de sorte que le roi se trouverait un matin maître de Constantinoplc. presque sans qu'il lui en coûtât rien. La chaleur et l'air de conviction de ce moine singulier prêtaient un certain charme à ses rêveries; mais Puylaurens n'oublia point, en l'écoutant, que ce discours était là pour déguiser les pensées du parleur.

— Vous ne m'avez point appelé, dit-il, pour m'entretenir seulement de la conquête de la Turquie.

— Ce que j'en dis, reprit le capucin, c'est afixi de vous prouver que nous portons dans notre sac de quoi occuper cent mille jeunes gens d'esprit comme vous, et que^ par conséquent, il

y a folie à dépenser votre îritelligence dans les cabales. Réfléchissez pendant cinq minutes h ce que je vous ai confié , tandis que je vais renvoyer trois vauriens qui ui*atlendent dans le petit salon.

Au grand étonnement de Puylaurens, le père Joseph sortit et laissa le visiteur seul devant une table où des lettres et des papiers se trouvaient à portée du regard. Comme notre héros savait le révérend incapable d'une négligence aussi grave , il devenait bien plutôt croyable que le bon père souhaitait de faire connaître ces papiers qu'il mettait sous les yeux de l'ennemi ; mais en même temps Puylaurens devina que le capucin avait pris ses mesures pour s'assurer que les papiers auraient été lus. Puylaurens s'approcha donc avec défiance, les mains derrière le dos. La chose la plus en évidence sur la table était un gros livre fermé, dans lequel se trouvait une feuille de papier. Cette feuille dépas-sait les pages du livre de trois côtés. Par le haut, on pouvait lire ce titre, écrit à la main : Liste des persofines à qui le marquis de Puylaurens doit faire des propositions de la part île Monsieur, durant son passage à Paria. Sur le côté de la feuille qui sortait du volume dans le sens de sa longueur, on voyait paraître les der^ nières syllabes de plusieurs noms. Trois se lisaient distinctement : ceux de Lamet, secrétaire de Bassompierre, Montrésor et Boyer, agents de M. le comte de Soissons. Le dernier était en effet àur la liste de Puylaurens ; les deux premiers

ne s'y trouraient point, d'où il pul concrurc qiïc cet écrit clait une invention. Puylaurens avait grande envie de Jire le reste, car il lui importait ifort de savoir sur lesquels des amis de Monsieur on avait des soupçons. En examinant de plus près cette pièce, il remarqua trois petites lignes tracées au crayon sur la feuille parallèlement aux pages du livre, de sorte que, s'il eût seulement dérangé le papier de l'épaisseur d'un cheveu, on s'en serait aperçu. Le piège étant découvert, il devenait facile de prendre connaissance de cet écrit, en ayant soin de le remettre exactement à sa place. Puylaurens ouvrit le livre et lut le document en entier. 11 y trouva quelquesuns des noms inscrits sur sa liste ; mais c'étaient des gens connus depuis longtemps pour leur animosité contre le cardinal, et qu'on voyait reparaître dans toutes les conspirations. Parmi les autres, plusieurs étaient bons à noter, et Puylaurens ne manqua pas d'en faire son profit ; mais ce qui le contenta surtout fut de ne point voir le nom de M. de Châteauneuf ni celui de la duchesse de Ghcvreuse. Il remit ensuite la feuille dans le gros livre, en replaçant soigneusement les trois marques au crayon parallèlement aux pages du volume, de sorte qu'il n'était point supposable qu'on y eut touché. Pendant ce temps-là, on entendait au dehors la voix du père Joseph qui parlait à ses trois amis. Puylaurens s'assura encore , en faisant le tour de la chambre, qu'il n'y existait ni judas, ni lucarne par où l'on eût pu l'observer, et puis il revint s'asseoir

à la cheminée, les pieds posés sur un chenet. Le capucin rentra presque aussitôt. Il regarda du coin de Toeil si son papier avait été changé de place, et, le voyant comme il l'avait laissé , il haussa les épaules d'un air d'impatience.

— Mon cher fils, dit-il, vous aurez suffisamment réfléchi pour comprendre que les cabales de Monsieur sont des jeux d'enfant pour des gens comme nous. La vérité vient me chercher dans ce cabinet, sans que j'aie la peine de l'envoyer quérir. En trois mots nous aurons approfondi notre affaire : Monsieur déteste le cardinal, n'est-il pas vrai? Le roi est bien résolu pourtant à le conserver. Il faut donc que Son Altesse détrône le roi son frère. La chose est impossible, et la seule conception en est une absurdité. Monsieur pouvait avoir raison dans sa querelle avec le cardinal; il s'est donné tort en quittant la cour. Chaque nouveau pas qu'il fera le mènera tout droit à sa perte. Une guerre civile l'achèvera. Notre intérêt n'est donc plus qu'il revienne, car, en demeurant où il est, sa position s'aggravera de jour en jour. Cependant, pour sauver la vie aux insensés qui s'attachent à lui, nous verrons son retour avec plaisir. Monsieur se tiendra chez lui sans que nous allions l'y chercher. Il s'acquittera de ses devoirs envers le roi, qui lui parlera comme s'ils se fussent vus hier. Il est entendu qu'il nous jouera tous les plus mauvais tours possibles; nous le lui rendrons, et tout sera dit. Il dépend de vous de terminer ainsi le différend. Vous avez assez de

crédit sur l'esprit du prince pour l'obliger & prendre les choses comme je vous les présente. Votre récompense sera le brevet de duc et l'ambassade de Turquie.

— Vous n'avez point d'autre proposition à me faire ?

— Je ne crois pas, reprit le moine. Revenez demain , nous en parlerons encore.

Le père Joseph reconduisit Puylaurens jusqu'au perron ou l'attendaient les gens de M. des jSfoyers* La nuit commençait & tomber; elle était fort obscure lorsque Puylaurens arriva près de Courbevoie. Tout à coup il sentit une secousse violente, et le carrosse versa. Des passants s'arrêtèrent pour donner des secours. L'une des portières était tournée vers le ciel ; on l'ouvrit en grimpant sur le carrosse, et des voix inconnues demandaient si le jeune seigneur était blessé. Des mains saisirent Puylaurens dans l'obscurité par les deux bras; on le tira au dehors, et il se trouva à terre sur le bord du chemin. Il reconnut alors les bandits du père Joseph, et, tout en les remerciant, il recula de trois pas, la main fixée sur la garde de son épée; mais, au lieu de venir fa lui, les bandits s'occupaient à relever le carrosse avec les laquais et le cocher. L'un d'eux apporta une poutre dont on se servit comme d'un levier. En un moment, le coche fut sur ses quatre roues ; on abaissa le marchepied; les bandits souhaitèrent un bon voyage au jeune seigneur en lui ôtant de loin leurs chapeaux; Puylaurens remonta dans le

cari-ddse, et les quatre chevaux partirent au grand trot. Toute cette opération s'était exécutée avec la rapidité d'un rêve. En repassant dans son esprit les détails de cet accident, Puylaurens se souvint d'avoir vu, à la lueur d'une lanterne, de la terre fraîchement remuée , comme si on eût creusé a dessein l'une des ornières du chemin. La poutre dont on s'était servi pour relever le carrosse avait paru posée au hord de l'autre ornière, de sorte que, les roues ayant rencontré d'un côté une élévation et de l'autre un trou , cette combinaison avait dû amener la chute. Le concours de ces circonstances et la rencontre à point nommé des trois figures patibulaires formaient un ensemble de faits suspects; cependant comment concilier le zèle des trois coquins à porter du secours, leur politesse et leur discrétion, avec l'Idée dune embûche? En rêvant à cette aventure, Puylaurens arriva à Paris. Il fit arrêter le carrosse devant le rempart des Tuileries et gagna à pied la rue Saint-Thomas du Louvre.

La dariolcttc de la duchesse attendait à la petite port-e du jardin. Le souper était servi dans l'oratoire, et madame de Chevreuse était parée de ce négligé savant auquel on reconnaît la stratégie des femmes aux jours de bataille ou de conspiration. Tout respirait le plaisir dans ce réduit, et cependant notre héros s'arrêta glacé de terreur en face d'un poulet froid : son portefeuille n'était plus dans sa poche ! Les trois filous l'avaient volé dans le désordre de l'accident, et

à coup sûr le père Joseph Tavait déjà entre ses mains.

Il ne tenait qu'à Puylaurens d'employer la soirée et la nuit entière à se désespérer de cette triste découverte. En ajoutant à son dépit le tourment de l'incertitude^ il avait toutes les facilités du monde pour faire un convive sombre et un amant insupportable. Il préféra remettre les inquiétudes au lendemain , chasser les pensées fâcheuses à l'aide de l'amour et de la bonne chère, qui sont des moyens efficaces de distraction; c'est pourquoi il ne parla de rien à la duchesse, et tous deux reprirent ensemble, au point où ils l'avaient laissée le matin , leur conspiration contre M. de Châteauneuf.

Le lendemain, Puylaurens partit à cheval pour Ruel avec de bonnes armes et suivi de son écuyer. Le père Joseph allait se jeter de nouveau dans les divagations politiques, mais le favori de Monsieur l'arrêta à moitié chemin de la Turquie.

— Permettez, mon cher père, dit-îl , que je vous entretienne aujourd'hui de mes affaires. Je vous laisse le soin de conquérir l'empire otUn «. 7

doDO à MoîMieu^ que toUs n'«Téz poîtit envie d<

vous réconcilier avec lui ; que , sous le prétexta de Iraitei^ par mon entr^lnise^ vous m'avez attire ici et m'y dveal entretenu de bagatelles pour me faire yoler mon poi^tefeuille par des coquins à vos gages^ niais que j'avais prévu cette ruse^ et qu'il n'en est riefci arrivé dé fâcheux.

Le père Joseph, comprenant qu*il fallait chan* ger de stylé, se Init à sourire d'un air fin et satisfait.

*^ Il y A plaisir k traiter avec vous , mon enfant, dit^K J'aime les gens qui parlent nette-^ ment et comprennent les chosedi Vous avez bien deviné : nous nous soucions peu d'un accommodementi Nous mènerons Monsieur Tépëe dans les reins jusqu'à sa perte, Bt nous ne ferons point de quartier à ses amis» Je confesse que mes agents vous ont volé vos papiers^ et^ quoi que vous en disiez j ils ne sont pas sans importancCi Il s'y trouvait Une certaine liste de personnes que le feu a fort compromises i

Le capucin fixa sur. Puylaurens un regard pénétrant ( malë le jeune homme ne changea pas de visage.

— Vous aurez dortc Vu^ mon cher père, répondit41f combien ma liste était différente de celle que vous hviéz Mise hier dans ce livre et que j'ai lue d'un bout à l'autre^

— Fort différente en effet; mais vous n'avez pas eu l'esprit de lire ce que j'avais mis sous vos yeux, car j'y Avais fait certains signes*..

— Trois marques au crayon, n'est-ce pas? Je

lès ai poééés à leur place après aVoîr lu votre papier.

— Très-bien , mon fils , très-bien. Vous êtes un babile garçon. Vive Dieu ! il faut que M. le cardinal vous fasse un pont d'or pour vous attirer à lui. Quelque jour nous serons d'accord. Çà , dites-moi : puisque j'ai votre liste en ma possession, laissons les mystères.

— Prenez garde , mon cher père ; je vais croire que, par une circonstance que je ne puis deviner, ma liste vous a échappé. Quel en était le premier nom, je vous prie? Le premier, le plus remarquable , celui qui vous aura le plus étonné, pouvez-vous me le dire?

— Sans doute. J'avoue qu'il m'a surpris, car ce prince était brouillé avec Monsieur depuis longtemps , et , quoique mécontent de nous , je ne pensais pas qu'il dut jamais surmonter la haine qu'il portait au frère du roi.

— Vous voulez parler du duc de Bouillon?

Eh bien! mon cher père, je connais k présent que vous n'avez point lu ma liste, car le nom de ce prince ne s'y trouve pas. Vous remettez le calme dans mon esprit.

Le capucin se mordit les lèvres.

— Ne vous réjouissez pas encore, dit-il ; votre liste est là-haut sur la table de M. le cardinal, et vous la reverrez le jour de votre procès parmi les pièces de conviction.

— J'en aurai écrit tant d'autres que celle-ci ne comptera plus. Au revoir , mon révérend père.

— lot —

— Au revoir, mon enfant: Souffre^ cfue je vous donne un baiser, car j'aime fort les jeunes gens éveillés et gentils comme vous.

Le capucin embrassa M. de TAge le plus cordialement du monde, en lui promettant de ne point le ménager , et Puylaurens lui rendit son baiser, en jurant de ne faire grâce d'aucun mauvais procédé au révérend père.

En sortant de Ruel, sur son cheval, notre héros aperçut par hasard , à l'une des fenêtres du château , le capuchon du moine caché derrière une jalousie. En même temps, il reconnut à une autre fenêtre M. de Cavoie , capitaine des gardes du cardinal, faisant des signaux avec ses bras. Sans rien comprendre aux gestes de Cavoie, Puylaurens se mit sur le qui-vive et donna l'ordre à son écuyer de se tenir aux aguets.

A cent toises du château, il y avait, au bord de la route , un bouquet d'arbres sous lequel on distinguait un groupe d'hommes qui ressemblaient à des bohémiens. Un rayon de soleil, en pénétrant dans le feuillage, faisait briller des canons de mousquets. Le père Joseph, le cou tendu, son capuchon rejeté en arrière, écartant d'une main la jalousie , se montrait à la fenêtre , tandis que Cavoie redoublait ses signaux d'un air désespéré. C'était assez pour faire soupçonner un guet-apens. Puylaurens tourna court par un sentier qui s'enfonçait dans la plaine , et partit au galop suivi de son écuyer. Deux coups de feu lointains lui apprirent ce que les bons amis du père Joseph lui ménageaient^ s'il eût pris le

gtrand chemin. Cavoie agita son mouehoir en signe de fëlicitation , et Puyiaurens regagna Paris par les traverses , en bénissant, comme il le méritait, ^ce saint homme qui l'avait volé à sa première visite et voulait l'assassiner à la seconde.

Le soir, Antoine de TAge se dirigeait à pied vers la rue Saint-Thomas du Louvre , lorsqu'un inconnu l'aborda sur le pont aux Changeurs et lui remit un billet écrit sur du papier de cuisine. Il y trouva ces mots, dont l'orthographe était trop bizarre pour être rapportée fidèlement :

u Si M. le marquis désire avoir des nouvelles d'un portefeuille qu'il a perdu, il n a qu'à se rendre sur les huit heures au cabaret du Pélican^ dans la rue des Mathurins. »

Si Puylaurens eût connu le cabaret du PéUcan, il aurait su que l'endroit était mal famé; mais, n'en ayant aucune idée, il s'y rendit k tout hasard. Il aperçut en entrant ses trois brigands de la veille , avec leurs plumes jaunes et leurs habits en charpie. Leur chef s'avança poliment de l'air d un gentilhomme ruiné.

— Monsieur, dit-il, excusez la liberté que j'ai prise de donner un rendez-vous à une personne de votre qualité. C'est une licence que je n'aurais point risquée , si je n'avais de bonnes nouvelles à vous donner d'un portefeuille que vous perdîtes hier sur le chemin de Ruel.

— Vous devez savoir mieux qu'un autre,

répondît Puylaurens, ce qu'est devenu mon portefeuille , puisque vous me Favez volé.

— Votre Excellence , reprit le bandit , a mis le doigt sur le point essentiel de l'affaire. Nous lui avons volé, en effet, ses papiers hier soir, et, comme je suppose que M. le marquis en a quelque souci, je m'empresse de le rassurer. Le père Joseph m'ayant donné cette commande, j'y apportai tous mes soins. Je n'avais point fait de marché à l'avance avec ce capucin. La chose ne me semblait pas nécessaire, parce que l'Éminence grise est le bras droit du premier ministre, au vu et au su de tout le monde. J'exécutai donc le coup à crédit, sans aucune avance de fonds et sans convenir de mon salaire. Les papiers furent à l'instant portés à Ruel et remis au père Joseph. Ce diable d'homme ouvrit le portefeuille , et , n'y trouvant que des lettres sans importance, il me voulut soutenir que je n'avais pas su vous enlever le bon portefeuille; j'eus beau lui répéter dix fois que vous n'aviez rien autre chose sur vous , sauf quatre pièces d'or qui témoignaient de notre exactitude à visiter toutes vos poches , il me répéta que j'étais Un maladroit. Le reproche me piqua, et je lui répondis que c'était lui-même qui ne savait point découvrir le secret qu'il tenait entre ses mains. Le père Joseph examina de nouveau les lettres, et, n'y voyant rien à son goût, il jeta le tout au feu ; mais il en eut bien du regret, car sur l'un de ces papiers la chaleur fit éclore tout à coup des caractères que la flamme consumait

& mesure qu'ils naissaient. Aussitôt voilà le capucin à genoux dans les cendres, cherchant à tirer de Tincendie cette pièce intéressante. 11 se brûlait les doigts et criait comme un aigle , en m'appelant à son secours. Enfin , comme le papier était presque entièrement brûlé, le père Joseph n'essaya plus de le sauver, et mit son nez au-dessus des flammes pour lire au moins à la volée quelques mots d'écriture. « — Morbleu! s'écria-t-il , c'est justement la pièce que nous voulions avoir! c'est la liste des conspirateurs! Je vois des noms courir parmi les charbons ardents. rage! ils m'ont échappé! »

Une forte odeur de capucin grjllé, qui se répandit dans la chambre, me fit sentir quelle importance le père Joseph attachait à ce secret perdu. J'ai pensé, M. lemarquis,que cesnouvellcs vous ôteraient une inquiétude de l'esprit; c'est pourquoi j'avais hâte de vous les communiquer. Puylaurens remercia le bandit de son bon office^ et lui donna encore quatre pièces d'or que le drôle mit dans sa poche avec un air de tendresse et de contrition.

— Ah! monseigneur, dit-il en soupirant, votre générosité me pénètre de honte et de regrets. 11 me reste une supplication à vous adresser : nous avons appris ce matin que vous étiez l'ami de Monsieur, ce grand prince qui paye bien ses serviteurs !

Les trois vauriens saluèrent le nom de Monsieur comme les dévots celui de Jésus.

— Ce prince si magnanime, reprit l'orateur,

est k pi^ésenl en queiwUe avec M. le cardinal, et nous aurions bien plus de zèle et d'agrément à le servir qu'à être employés par des gens d'Église et des moines à demi défroqués. Le croirez-vous, monsieur? ce ladre de père Joseph nous a moins donné pour vous avoir dérobé vos papiers, que vous-même à qui nous avons pensé faire du tort! Pour deux affaires, celle de votre portefeuille, et un autre coup de main plus important, le traître a eu l'insolence de nous offrir cinquante écus.

— Ce coup de main , demanda Puylaurens , ne serait-ce pas un petit guet-apensqui n'a point réussi?

— Ah ! monsieur, reprit le bandit, je frémis en pensant.au danger que vous avez couru; mais , par la grâce de Dieu , il vous vint Theureuse inspiration de vous sauvera travers champs.

— Et ce fut sans doute pour montrer votre joie de me voir échapper à ce péril que vous tirâtes deux coups de mousquet sur moi ?

— C'était pour l'acquit de ma conscience, car alors je ne savais point encore que vous fussiez l'ami de Monsieur, et j'étais loin de supposer qu'un cardinal»ministre payait comme un chantre de village. Nous ayons reconnu que ce cardinal-ministre et son père capucin étaient des pervers en voyant qu'ils mettaient à si bas prix le meurtre , et qu'ils estimaient à cinquante écus la vie d'une personne de votre mérite. Tciiez, monsieur, ne pensons plus à ces petites gens. Il n'est bruit à Paris que des belles choses que vous y venes faire* L'on sait à présent que le roi sera

forcé de se retirer du monde, eomnM eet^mpe* reur d*Ëspagne dont j'ai oublié le nom. Monsieur )ui succède naturellement, puisque Sa Majesté n'a point d^enfants. Vous devenez premier mi* nistre, et, si vous ne faites pas pendre le cardinal , votre clémence éclatera dès r(H*lgine de votre gouvernement.

—Vous ipe paraissez parfaitement au courant de la politique.

— En un mot, vous conspirez, M. le mar* quis. Par grâce, veuillez nous donner de l'emploi dans votre parti. Nous voilà trois hommes bien bâtis, bien armés, les poches vides, mais le cœur plein de courage et la tête farcie d'expédients. Nous portons de beaux noms de guerre, nos véritables noms ayant achevé leur temps un jour que la justice était de mauvaise humeur. Mes deux compagnons , Petit-Écu et Quarantecinq, font connaître, en se nommant, le prix discret de leurs services ; pour un écu par jour, on a le premier ; quarante-*cinq écus par mois vous assurent le zèle du secosnd. Je suis le capitaine la Pistole, et , pour cette somme à titre de haute paye, je vous appartiens en temps de paix ou de conspiration. Ne vous y trompez pas, monsieur, nous sommes gens de probité, car l'homme de bien n'est-il pas celui qui remplit sans repi*o*che tous les devoirs de sa profession? Nous obéissons fidèlement aux ordres de nos patrons, et si dans ce qu'on nous commande il se trouve quelque petite chose dont le ciel ne soit pas content, la faute ne retombe point' sur nous, pauvres

aveugles que nous sommes, mais sui* l'inventeur du méfait , qui en a ordonné l'exécution et en reçoit le bénéfice.

— Cette morale édifiante sied à celui qui la professe et aux lieux où nous sommes.

— Cela posé, reprit le capitaine, veuillez prendre en considération la diversité de nos ta*lents. Petit-Écu n'a pas son égal au monde pour ^enlèvement, l'escalade, la surprise nocturne; Quarante-cinq est habile h vider une poche, comme Votre excellence l'a pu remarquer. Voilà pour le badinage. Moi , je pratique le sérieux s la querelle improvisée, le jarret coupé, le meur* tre par méprise , le duel heureux , et cent autres tours utiles et recherchés. Nous sommes bons tous trois k servir de courriers et d'émissaires, k battre les laquais, séduire les servantes et tricher au jeu. Pour les affaires qui concernent les galères du roi ou la potence, nous avons un tarif aux plus doux prix; le reste est suffisamment payé par notre solde ordinaire. M. le marquis, mettez-nous à Fessai : voulez-vous que Ton vous débarrasse du père Joseph? Donnez-nous la mission de lui tordre le cou.

— Gardez-vous-en bien , malheureux !

— Vous êtes trop bon , Excellence ; si vous rendez le bien pour le mal , vous n'y trouverez point votre compte. Qu'importe d'ailleurs un moine de. moins sur terre? N'y en a-t-il pas dix mille autres tout pareils dans les couvents? Si vous avez vos motifs pour épargner ce capucin, qui a voulu vous faire tuer, donnez-nous

quelque autre comtnission ; mais, par grâee^ pre: nez-nous h vos gages , vous vous en trouverez bien. Les gens de notre sorte sont nécessaires dans une conspiration,

— Eh bien ! je vous prends à ma solde tous trois. Voici mes ordres : vous ne me parlerez jamais et n'aurez point Tair de me connaître. Vous n'aurez affaire qu'à mon écuyèr, et encore, le soir seulement , dans ce cabaret. Il vous ap* portera mes instructions et de l'argent. Comme le père Joseph a déjà voulu me faire assassiner, je vous charge de veiller, dans votre monde de coupe-jarrets, à empêcher qu'on ne me tende un nouveau piégc sans que j'en sois averti. Vous recueillerez en passant ce qu'on dira sur les pro* jets de Monsieur et sur son envie de renverser le cardinal. Ne vous avisez pas de montrer trop de zèle ; ne parlez pas de moi, ni en bien ni en mal. Évitez avec soin les querelles , et que je ne rencontre nulle part vos honnêtes visages. Ne paraissez devant moi que si vous découvrez un complot contre ma personne et si vous apprenez qu'il y ait danger pour ma vie ou ma liberté. Alors seulement vous pourrez vous montrer et vous servir de vos armes, s'il en est besoin.

En passant contrat avec ces vauriens qui l'avaient voulu tuer le matin, Puylaurens ne prévoyait guère qu'ils dussent lui sauver la vie le lendemain. Il s'apprêtait à donner à madame de Chevreusc le divertissement de sa conférence du cabaret; mais la duchesse l'attendait avec d'attirés nouveliesi bien plus importantes.

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