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— Alerte! lui dit-^Ile, le c&hiinal veut se faire prendre au piège. Son attaque de goutte est une feinte. Il s'enferme à Ruel par un dëpit amoureux. Sa folle passion pour la reine le tient plus fortement que jamais. Le maréchal d'Ëffiat, l'une de ses âmes damnées , est venu ce matin me dévoiler tous les sentiments secrets du maître. Le cardinal a ressenti une jalousie épouvantable des courses à cheval du garde des sceaux. Lorsque j'ai appris à M. d'Effiat que ces galanteries s'adressaient à moi et non à la reine, il s'est écrié :
u — Vous nous ôtez un dard du cœur.
« Notre berger soupirant veut toucher sa bergère par des raisons politiques.
u — La reine , m'a dit M. d'Effiat , tombera dans l'oubli et le mépris si le roi meurt I sans postérité. Comment ne comprend-elle I pas son danger? Il lui faut un fils k tout prix. K •-* Il est beau a M. le cardinal, ai-je répondu, de sïnquiéter ainsi de l'avenir de la France; mais ces motifs ont déjà été soumis à la reine, et, puisqu'elle n'a pas jugé à propos de s'y rendre , il faut en imaginer d'autres. Je confesse qu'il est étrange de voir une femme de ce rang refuser les hommages de son persécuteur.
«c — Cessez ce badinage , interrompit M. d'Effiat, il y va de notre fortune et de notre vie I peut-être. Voici les volontés de M. le cardinal. Vous êtes plus avant que personne dans la confiance de la reine. Vous lui direz les désirs et les peines de Son Éminence* Je vous en reparlerai
chaque jôur^ et youd porterez nlei paroles à cette inhumaitie. Je vous ferai là cour publiquement^ et ) selon que yous me traiterez bien ou mal ^ Mé le cardinal jugera si la reine lui est ou non favorable.
« — C'est convenu , répondis-je, et poUr vous montrer tout de suite quels sont les sènliibents de Sa Majesté pour M. le cardinal, je vous dîraî^ mon cher maréchal, que vous ne me plaides point , et que je me moque de vos raisons d'État.
u — Ah ! friponne , s'écria M. d'Effiht en vou^ lant me baiser la main , plût à DieU que mû*dame Anne fut d'aussi belle humeur qu6 vous !
u Je l'appelai insolent, je lui donnai un soufflet , et il courut annoncer à son maiU*e ces heureux préliminaires.
u Mâintenabt , poursuivit la duchesse , il dé^ pend de la reine de perdre le cardinaL II n'y a pas d'homme plus aveugfle qUe lui eb amour.
Si son ingrate lui ordonnait de se promener à la place Royale en costume de Turc ou de rabbin, il y viendrait sur l'heurd^ Demain, M. d'Effi^t doit se rendre à la comédie dii Maraia pour di'y chercher» Afin d'obéir à la reine, qui me l'a coiûmandé, je l'acoueillerai avec indifférence. U noU6 fallait une personne sure qui fût prête, lorsqu'il en sera temps, à donner avis au roi des témérités du cardinaL J'ai pensé tout de suite à l'ambassa^ deur d'Espagne, M. de Mirabel. Quand je lui en ai parlé ce matin, il s'est d'abord emporté, disant qu'il voulait faire assassiner ce prêtre im&à^ qui osai! vouloir aorrooipre la 6œur du
roi d'Espagne; mai^ je Tai apaisé eil lui prou-^ vaut qu'un éclat perdrait tout , et nous avon^ pris d'autres mesures. Il viendra demain voir les comédiens du Marais^ et se rencontrera dans ma loge avec d'Ë£Sat. Je fbrai en sorte que notre conversation paraisse suspecte à Tambassadeur» M, de MiraberdeVinera le sens bâché de nos pro* pos interrompus avec d'autant plus d'aisance qu'il sait tout ) de sorte que je ne passerai point pour avoir trahi le secret ^ et , quand on verra le roi iuformé de rim|iertincnte passion du cardinal, on dira que le pauvre d'Ëffiat a mal joué son rôle. î« .
Cette cabale de madame de Ghevreuse était savamment préparée. Le cardinal prétait le flâne de lui-même ^ et ses ennemis étaient excusés de mettre à pTOÛ% sa faiblesse pal* l'ingraJtitude et l'audaoe de ses projets. Puylaurens^ autorisé par son sauf-conduit & se montrer en publie^ résolut d'aller au théâtre le lendemain pour j jouir d'un double spectacle ;, oàr^ du moyen de ce prologue arrangé par la duchesse ^ la comédie promettait d'être dans l'auditoire bien plutôt que sur la Scèn^i
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La troupe du Marais , étant avertie que la eour devût venir à «on théâtre^ s'était mise en' fNiil
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pour que le spectacle Mt digne de l'assemblée. Les lumières de la rampe avaient été doublées, on en comptait jusqu'à trente, et les deux bou* quets de chandelles étaient fort augmentés, de sorte qu'on avait mis d^ux moucheurs au lieu d'un , et encore ils suffisaient à peine à bien entretenir l'éclat de toutes ces lumières. Sur les deux côtés de la scène , les banquettes réservées aux dix-sept seigneurs étaient restaurées à neuf. Ces places étaient fort recherchées , parce qu'on y était autant regardé que les acteurs eux* mêmes. Les loges , cependant, avaient certains avantages; leur obscurité même favorisait l'illusion du spectateur; on y voyait d'ailleurs les dames de plus près , et les yeux , s'accoutumant bientôt au demi-jour, finissaient par distinguer sans peine tous les visages. On y jouissait donc d'une meilleure perspective , et l'on savait au moins ce qui se passait parmi l'auditoire, tandis que, pour les gens assis près des acteurs, le reste de la salle était comme dérobé par la nuit. L'ambassadeur d'Espagne avait fait, le matin, retenir des places et poser des fauteuils dans sa loge.
Dès trois heures après midi , le parterre était rempli ; la cour arriva bientôt après , et l'encombrement de chevaux et de laquais fut considérable. La duchesse de Chevreuse occupait le premier rang avec madame de Montbazon , sa belle-mère, et madame de Guémené, sa bellesœur. C'était assurément la plus riche loge de toute la salle en appas, car pour la santé, la fraîcheur et l'éclat , ces trois personnes n'avaient
point de rivales. Auprès de ces dames, on voyait la princesse de Condé, sœur de M. de Montmorency, accompagnée de la marquise de Rambouillet. Plus loin , la vicomtesse d'Auchy se faisait remarquer en posture de bel esprit, tenant le crayon d'une main et de l'autre la pièce qu'on allait jouer, pour donner à entendre qu'elle y mettrait des notes de sa façon. La tête de M. d'Effiat , sortant par une petite lucarne de l'avantscène, cherchait du regard madame de Chevreuse. A quatre heures on frappa les trois coups, et le spectacle commença. On jouait Méltte^ comédie du jeune Corneille , poëte nouveau et de grande espérance. Le public aimait fort cet ouvrage, aussi l'attention était-elle extrême. Par malheur, la pluie qui vint à tomber produisit tant de bruit, en battant sur la toiture de la salle, qu'on n'entendait plus la voix des acteurs. Des gouttes d'eau passèrent entre les planches mal jointes , et un petit ruisseau coula dans le parterre, ce qui obligea la troupe à interrompre un moment le spectacle. A part ces petits accidents , la représentation fut la plus belle du inonde. Après la Mélite de Corneille, Jodelet, avec son visage enfariné, vint jouer une farce de carnaval. C'était le moment pour les spectateurs de causer entre eux et de se faire, des visites. 11 y avait un fauteuil vide derrière celui de madame de Chevreuse; Puylaurens s'en empara.
11 y était à peine assis, quand M. d'Effiat et l'ambassadeur d'Espagne arrivèrent chacun de son côté. On envoya chercher un siège pour M. de 1. 8
Virabel, D'Effiat, qyi ovait l'esprit occupé de sa comraisaion, enrageait de ciç» céréroonies. Comme Puylaurens était ma) en cour, le maréchal voulut passer isa mauvaise humeur sur ce jeune homme , et lui demanda brusquement pourquoi il n'était pas à Orléans, h quoi Puylaurens vé^ pondit qu'il avait quelques gens mal appris à corriger avant de partir.
— Je vois- ici , dit M. de Mirabel , trois paires d'yeux dont une seule suffirait à retenir Puylaurens malgré toutes sortes de dangers.
— De ces trois paires d'yeux, s'écria d'Eflîat, il y en a une pour laquelle j'irais en Chine, si elle me le commandait.
— Peut'-on savoir, demanda )a belle Montbazon , pour laquelle de nous trois vous êtes prêt à faire ce grand voyage?
— Ce n'est point pour moi , dit madame de Guémené. te maréchal sait bien que je ne l'enverrais pas seulement à Bicêtre.
— Il n'y a pas de mystère, reprit d'EflBat ; tout le monde voit que j'ai le cœur percé d'outre en outre par les yeux de madame de Chevreuse»
— Et jusqu'où iriez-vous pour moi? demanda madame de Montbazon,
— Jusqu'au Japon , madame, aussitôt après mon retour de la Chine, »
— C'est aux mines du Pérou qu'il vous faudrait aller, dit |a princesse de Guémené ^n riant- Madame de Montbazon ruinait ses amants.
— Ne faites pas trop parade de votre zèle, dit madame de Cheyreuse, car je pourrais ypua en-
Yojer en Chine tout de bon , et ne vous en rappeler jamais.
— Hélas ! s'écria d'Effiat, ne suis-je donc pag plus avancé que cela? Cinq années de constance et de discrétion , le sort du monde entier, les plus vastes projets, votre bien même, la sûreté de votre avenir, rien ne peut toucher votre cœur de pierre?
— Rien, répondit la duchesse; vos vastes projets sont empêchés par des considérations non moins grandes, Vous oubliez de quel sang nous sommes, mon cher maréchal, quelle coiffure nous portons , et de qui nous sommes fille et sœur.
— Et vous oubliez quelle tête nous avons, reprit d'Eflfiat, Vous oubliez ce que peut une âme comme la nôtre, réduite au désespoir.
Tenez , duchesse , soyons bons amis, et laisseznous croire que vous vous adoucirez.
— Si Tamour, dans sa folie , vous donne cette espérance , j'en suis bien aise ; mais un cœur royal une fois fermé ne s'ouvre plus.
— Prenez garde , interrompit M. de Mirabel, vous allez au delà de vos instructions , madame la duchesse, et vous, M. le maréchal, je souhaite , pour rhonneur de vos protecteurs , que cet amour si constant et si discret vous ait entraîné jusqu'à l'audace la plus coupable et la plus dangereuse.
— Comprenez-vous rien à ceci? demanda la belle Montbazon.
— M. l'ambassadeur est plus habile que nous, répoqdit madaïae de Guémené,
— C'est que j'ai plus d'intérêt à comprendre bien ce que dit M. d'Elïiat. Ne sait-on pas que les vastes projets ne lui appartiennent point, et que le sort de l'Europe n'a rien à démêler avec sa prétendue passion pour madame la duchesse?
— Votre secret est surpris , M. le maréchal, dit Puylaurens.
D'Effiat parut stupéfait de tant de pénétration. 11 voulut donner le change et faire croire qu'il badinait; mais M. de Mirabel demeura fort sérieux. Au moment départir, l'ambassadeur baisa la main de madame deChevrcuse.
— Je ne doute point , lui dit-il , que vos réponses ne soient toujours dignes de la personne que vous représentez et de ce sang dont vous parliez tout à l'heure. Cependant, si on poussait les choses jusqu'à la menace , n'oubliez pas que j'ai deviné l'énigme , et que le monde s'embrasera si je dis un mot.
M. de Mirabel adressa quelques galanteries aux dames, et -passa devant M. d'Effiat sans le saluer.
A la sortie du théâtre, Puylaurens vit, à deux pas de lui , dans la foule, l'honnête visage de la Pistole, accompagné de ses deux amis.
— Que faites- vous ici? lui dit-il sévèrement.
— Monseigneur, répondit le capitaine , j'ai cru devoir vous suivre , parce que les estafîers d'Espagne sont commandés pour une bagarre.
Vous verrez tout à l'heure que je suis bien informé.
Au même instant, M. d'Effiat, qui était venu
dans un équipage du cardinal, demanda ses gens ; des Is^quais à la livrée de Ruel crièrent :
— Place ^u carrosse de M . le cardinal !
— Place au carrosse de Tambassadeur d'Espagne! crièrent les gens de M. de Mirabel.
Les deux carrosses s'avancèrent à la fois et s'entre choquèrent. Dans ce désordre, un laquais d'Espagne se laissa choir en criant au meurtre ! quoiqu'on ne l'eût pas touclic. Six cstaficrs vinrent à son secours et chargèrent avec furie les livrées de Ruel. Ils blessèrent trois domestiques, et le carrosse du cardinal fut obligé de céder la place à l'autre. >1. d'Efïïat écuraait de colère.
— Voilà, disait-il, une affaire dont il sera parlé.
— Si le roi m'interroge, répondit M. de Mira- ' bel , je lui donnerai toutes les explications désirables.
Les dames , effrayées , se dispersaient comme une troupe d'oiseaux ; les unes s'enfuyaient au hasard à travers les rues; d'autres étaient rentrées dans la salle. Les hommes, entendant un cliquetis d'armes, tiraient leurs épées sans savoir ce qu'ils en devaient faire. M. d'Effiat, qui était enfin monté dans son carrosse , aperçut Puyîaurcns par la portière, et imagina de tourner l'orage contre lui :
— A Puylaurens! disait-il; au rebelle! au contumace! Tuez, tuez ! le cardinal vous donnera l'absolution.
Un groupe se forma aussitôt , composé de ces gens affamés qui cherchaient alors l'occasion dQ
rendre toutes sortes de services. La Pistole et ses deux hommes se mirent entre eux et le favori de Monsieur en dégainant leurs rapières d'un air si expert et si déterminé, que le zèle des chercheurs de fortune en fut rabattu de moitié. Puylaurens passa devant eux Fépée haute; son écuyer tenait une torche de résine ; on trouva au milieu d'une rue fort sombre madame de Chevreuse enfoncée dans la boue jusqu'aux chevilles et riant aux éclats. Puylaurens la reconduisit à son carrosse, où il monta auprès d'elle. Les trois estafiers s'élancèrent sur les chevaux de la duchesse, et la retraite s'exécuta sans autre encombre.
L'ambassadeur d'Espagne vint à l'hôtel de Chevreuse vers huit heures du soir.
— Les choses sont en bon chemin , dit-il. Ma bagarre du théâtre est un coup de maître. D'Effiat ne manquera pas de se plaindre ; le bruit ira jusqu'aux oreilles du roi ; on me demandera la cause de ce scandale, et j'en ferai un mystère dont l'honneur de la reine ne me permettra point de donner l'explication. Le roi insistera , et, après m'étre laissé prier longtemps, je révélerai dans une audience particulière les intrigues du ministre, son amour et ses projets insolents. Si M. le cardinal se tire de ce mauvais pas, je le tiens pour un habile homme.
Il l'était en effet, et plus encore que M. de Mirabel ne l'imaginait. Tandis qu'on soupait à l'hôtel de Chevreuse , en buvant à la chute prochaine du ministre, Richelieu, averti par M. d'Ef-
fiât , était déjSi pth du roi. On tie sut point par
Îuels mensonges il avait prévenu l'esprit de ouis XIII , mais au bout de vingt quatre heures la foudre éclata sur les têtes des cabaleurs. Le grand maître des cérémonies vint signifier à Tambassadeur d'Espagne , dans les formes voulues par rétiquetle, la défense de paraître à la cour sans invitation ; la reine mère fut envoyée prisonnière au château de Compiêgne; madame de Chevreuse reçut l'ordre de se retirer chez elle à Dampierre, et Puylaurens fut averti que , sïl ne retournait auprès de Monsieur, il serait arrêté, malgré son sauf-^conduit. Quant à Tinfortunée Anne d'Autriche, elle s'aperçut bientôt que le cardinal poussait l'audace et le mépris jusqu'à poursuivre ses prétentions amoureuses. Puylaurens sortait de Paris fort consterné ; en passant à cheval dans la rue d'Enfer, il rencontra un carrosse tout neuf traîné par six chevaux magnifiques. Ce carrosse s'arrêta , et maître Lopez présenta son visage maigre à la portière.
— M. le marquis . dit-il , si vous aviez voulu entendre raison , vous seriez en aussi bon équi-* page que moi , au lieu d'aller chercher h trente lieues un asile où Ton ne vous laissera pas de relâche. M. le cardinal m*a nommé son trésorier et de plus conseiller d'État.
— Il te nommerait surintendant que tu ne serais toujours qu'un misérable.
— Encore , reprit Lopez , si vous pouviez évi^ ter votre sort! Mais, souvenez-vous de mes paroles, vous serez un jour le surveillant et l'es-
pion avoué de Monsieur. Le cardinal l'a mis dans sa tête, il faudra en passer par là.
— Si tu étais à pied, je donnerais de ma canne sur le dos d'un conseiller d'État.
— Voilà, répondit le More, ce que Ton gagne à faire les choses de bonne grâce ; on est voiture doucement et on se rit des coups de canne. Vous arriverez , à travers mille périls , au même chemin que moi. J'ai pris tout de suite le plus court. Adieu ; vous savez que vous me devez cent écus.
— Attends un peu , que je te les paye à l'instant.
— Je n'en veux point. Je vous les ferai demander la veille du jour où vous serez arrêté. Bon voyage, M. le marquis.
L'Abencerrage ayant commandé à ses gens de marcher, le carrosse disparut avec la rapidité de l'éclair.
Ainsi finit la première cabale de Puylaurens. On se tromperait si on ne voyait dans ces efforts de la jeunesse active et généreuse que de chétives intrigues de cour. C'étaient de vagues aspirations vers la liberté, dont on ne savait point encore le chemin ; c'étaient des préludes à d'autres révolutions plus sérieuses et des protestations prématurées contre une odieuse tyrannie, dont le remède se découvrit un siècle et demi plus tard. L'ambition avait sans doute une part dans ces intrigues , mais on l'excuse en faveur du danger et en considération de la fin malheureuse des rebelles, qui payaient de la vie leurs imprudence$. La bassesse et les flatteries ou--
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vraient d'ailleurs une route si facile, qu'on ne peut s'empéçher de savoir quelque grë aux jeunes gens d'en avoir voulu suivre une autre plus périlleuse.
Ce premier échec du pauvre Puylaurens avait été si rude et si complet , que son orgueil blessé ne lui permit plus d'écouter la raison. Il eût été honteux de s^en tenir à cet essai malheureux et de reculer devant une lutte inégale. Dans son dépit, il se piqua au jeu et résolut de mieux faire, en donnant plus de grandeur à ses entreprises.
Puylaurens connaissait trop bien la tête folle de madame de Chevreuse pour s'attacher à elle sérieusement, et cependant, lorsqu'une lettre de M. de Moretlui vint annoncer, le lendemain de son arrivée à Orléans, que la duchesse l'oubliait pour retourner h M. de Châteauneuf, il en eut autant de chagrin que si cetle nouvelle eut eu de quoi l'étonner.
Un amant abandonné est chose si commune qu'on en parle comme du temps qu'il fait, et, pour celui qui est délaissé, la ruine d'un empire n'est rien auprès de son infortune. L'ccuyer Férolas, qui tenait registre des soupirs de son maître, aurait eu de la besogne à servir notre héros dans ce moment-là. Heureusement le tourbillon des événements, le despotisme sans sommeil de limplacable cardinal et les dangers toujours renaissants ne laissèrent point à Puylaurens le loisir de s'abîmer dans les tristes pensées et les regrets amoureux.
En peu de jours, la cour de Monsieur ëUit devenue considérable à Orléans; mais elle ne brillait pas par la qualité. Les aventuriers y dominaient. Le prince souffrait que des inconnus prissent toutes sortes de libertés avec lui; les uns se disaient ses domestiques, les autres ses protégés ou ses amis. Il eut bientôt douze barbiers, vingt tailleui*s, autant de chapeliers, et un si grand nombre de marmitons qu'il n'aurait pu les compter. Monsieur faisait bonne chère et dormait d'aussi bon cœur que si le cardinal l'eût oublié. Il raillait fort le roi sur ses fainéantises, car dans ce moment Louis XIII consacrait ses journées à faire des confitures et jouer du tambour, ce qui n'empêcha pas Monsieur de perdre une semaine entière h s'instruire dans l'art du cordier. M. de la Valette , qui lui apporta des ordres du roi, trouva Gaston un paquet de chanvre à la main , tandis que du Boulay tournait la roue. M. de la Valette ne pouvait s'empêcher de sourire ; mais le prince sut profiter de la situation où il s'était laissé surprendre.
— Vous voyez , dit-il , que je ne soûge point à incendier le royaume. Les usurpateurs n'ont pas coutume d'apprendre des métiers ; si Jean- Louis de Fiesque avait eu le goût de faire des
cordeâ , il n'aurait point mis le gouvernement de Gènes à deux doigts de sa perte. Permettez que je noue ensemble mes trois cordons, et je suis prêt à vous entendre.
M. de la Valette exposa en termes mesurés le sujet de sa commission. Le roi, dit-il, avait toujours pour Monsieur la tendresse d'un bon frère, et le priait de revenir à la cour, lui promettant qu'il y trouverait tous les agréments et honneurs quïl y pourrait désirer. La seule condition que le roi fit à l'accommodement était de renvoyer deux ou trois confidents qui abusaient de l'amitié du prince et lui donnaient de mauvais conseils.
— J'ai reçu l'ordre, ajouta M. de la Valette, de solliciter le renvoi de MM. Puylaurens et le Coigneux : mais le roi consentirait à laisser le premier à Votre Altesse, en considération de la grande amitié. . .
— C'est-à-dire, interrompit Monsieur, en considération des petits offices qu'il peut rendre en trahissant mes secrets, car nous savons que le cardinal n'a pas renoncé à lui faire remplir cet honorable emploi. Dites donc à votre maître qu'il a perdu l'esprit de nous venir encore parler de cela. Dites-lui que je suis au désespoir de lui voir assez de crédit pour m'enlever l'amitié de mon frère, et que je méprise également ses menaces , ses avances et ses faux semblants de réconciliation.
Après le départ de l'envoyé , les choses commencèrent à prendre une tournure fort grave.
Le duc d'Elbeuf, gouverneur de la province de Picardie, envoya secrètement promettre à la reine mère de se prononcer pour Monsieur. Le duc de Bellegarde, gouverneur de la Bourgogne, offrit à Gaston d'Orléans de le recevoir à Dijon. L'abbë d'Elbeine, neveu de l'évêque d'Albî, revint dans le même temps du Languedoc, où il avait obtenu de bonnes paroles de M. de Montmorency, gouverneur de cette province. Le duc Charles de Guise ouvrait aux rebelles les portes de la Provence. Le cardinal s'était fait des ennemis de ces grands personnages. Jusqu'au i i mars , les promesses , les offres de service , les témoignages d'affection et les encouragements arrivèrent k Orléans de toutes parts. Monsieur en mettait son chapeau encore plus sur Toreille qu'à lordinaire, et s exerçait h commander dans les parades militaires. Le capitaine la Pistole lui-même se croyait en passe de devenir conseiller d'État.
Le i2 mars, la cabale reçut le manifeste dans lequel Monsieur était déclaré destitué de son apanage. Le Coigneux y était accusé de rébellion , et Ton y qualifiait Puylaurens de traître. La nouvelle vint en même temps que six raille hommes de troupes, suivis du roi en personne, marchaient sur Orléans. La résistance étant impossible, on ne saurait blâmer Gaston d'avoir pris la fuite ; il eût mieux fait seulement de ne point laisser voir sa frayeur et de ne pas partir sans avoir achevé sa toilette, car il monta à cheval à demi vêtu, et ses chaMsses ne le rattra-
pèrent qu'à cinq lieues d'Orléans. Peu de jours après , Monsieur et ses amis arrivèrent à Nancy.
La famille rëjïnante de Lorraine, qui était peu connue en France, se composait de cinq personnes fort différentes de figure et de caractère. Le duc Charles IV, irrésolu et souple, avec le regard en dessous et la parole mielleuse, réunissait tous les défauts nécessaires pour faire un cardinal de ce temps-là, où les princes de l'Église furent souvent voués au temporel et volontiers enclins à la galanterie. Le cardinal de Lorraine, son frère, évéque de Toul, homme fier, courageux et magnifique, aurait fait un prince régnant de bonne mine. Madame l'abbesse de Remiremont, leur tante, femme d'un esprit pénétrant, douée de talents superflus au couvent, eût porté remarquablement une Couronne. La princesse Marguerite, sœur du duc, jeune fille douce, pieuse, naïve et d'un esprit un peu court, eût fait une abbesse intéressante; cependant, avec ses dix-huit ans,'sa fleur de beauté, son humeur aimable et facile, on ne pouvait, en la voyant, souhaiter d'ensevelir tant de grâce sous le voile. Ses vertus étaient de mise dans toutes les conditions, et le mariage lui convenait d'autant mieux, que ses yeux pleins de candeur étaient garants du bonheur de son époux ; aussi Gaston d'Orléans devint-il amoureux de cette princesse dès le premier jour qu'il la vit.
La cinquième personne de la famille, madame de Phalsbourg, sœur aînée de la princesse Marguerite, était une femme extraordinaire. Il n'y
eut jamais de cœur plus indéchiffrable. Veuve à vingt^cinq ans et lasse du mariage , elle goûtait avec passion le bonheur d'être libre , et ne voulait s'en départir pour rien au monde. De peur que ses galants ne lui fissent perdre un temps précieux, elle leur épargnait la moitié du chemin. Lorsqu'elle s'était compromise pour un de ses adorateurs , elle rachetait cela bien vite par un coup de tête en faveur d'un autre. Tout en elle semblait imprévu, mais était en réalité prémédité et rempli de mystère; on trouverait peut-être l'explication de cette énigme vivante en rapportant ses actions, ses mouvements, ses sentiments et ses moindres pensées à l'exercice bien résolu de son indépendance. Chercher à lui plaire avec trop d'efforts, n'était-ce pas attenter à cette indépendance jalouse, dicter insolemment à son cœur, gêner son choix, et par conséquent donner ombrage à sa défiance? De là vient que ceux qui s'imaginèrent avoir le plus de titres à ses bonnes grâces n'en reçurent que des mépris. D'autres, en lui voyant des manières libres avec les hommes , voulurent en prendre avantage sur sa personne , et demeurèrent stupéfaits d'être repoussés, car jamais femme n'a donné tant de soufflets en sa vie. L'amant favorisé qui eût tenté de la retenir, lorsqu'elle lui échappait, serait devenu son plus mortel ennemi, un ingrat abusant de ses bontés pour faire le tyran. S'il convenait à cette princesse de conserver un ancien ami, tout en rendant justice au mérite d'un aouveau^ il aurait été incon*
cerable^ selon elle, que le nouveau s'avisât de vouloir chasser Tancien, ou que le premier osât témoigner du dépit de voir arriver le second. Par malheur, les femmes de cette sorte plaisent terriblement.
Le jour même de l'arrivée de Monsieur à Nancy, le duc de Lorraine donna le gala et la comédie. Gaston fut traité avec des honneurs infinis, et, en sa qualité de favori, Puylaurens en reçut une large part. Les nœuds d'épée, les cadeaux de toutes sortes et les témoignages d'estime lui firent connaître le prix qu'on attachait à son influence sur l'esprit du prince. On n'avait pas besoin de tant de frais, car l'impression que la princesse Marguerite produisit sur le cœur de Monsieur fut très-vive , et on lut bientôt dans les yeux du frère de Louis XIII que le mariage était résolu,
L'abbesse de Remiremont, qui avait parachevé l'éducation de la princesse Marguerite, permit à sa nièce de se divertir, vu la solennité de l'occasion, et racheta les dissipations de son élève en faisant un carême plus austère. Chaque jour était marqué par quelque plaisir , et la cour y prenait d'autant plus de goût que le but de ces amusements convenait à tout le monde. Un envoyé de France vint troubler un peu les fêtes en intimant à Monsieur la défense , de la part du roi , de s'allier à la maison de Lorraine. Gaston répondit qu'il ne se marierait point sans avoir l'approbation de la reine sa mère, et que, cette princesse étant prisonnière à Compièj^ne, le roi
n'avait rien Ix craindre. Après le départ de Ténvoyë,il ne fut plus parlé de mariage qu'entre les contractants , le président le Coigneux et Puylîuirens. Trois mois s'écoulèrent ainsi au milieu des divertissements , et le cardinal disait cjue Monsieur noyait son courroux dans les confitures de Bar.
Gaston d'Orléans faisait l'amour un peu à la façon du roi son frère , en entretenant sa belle de chevaux, de fortifications, de cordons de chanvre et de l'art de dresser les faucons à voler la corneille. Ce n'était pas de leur père que ces f)rinces avaient appris ces recettes de galanterie. Senantes et Charnizay, gentilshommes de Monsieur , employaient tous les matins une grande heure à lui rajuster sa chemise et ses habits , de sorte que le fiancé arrivait au palais ducal en assez bon état ; mais on avait toutes les peines du monde à obtenir qu'il changeât de toilette |)Our le soir. Avec un peu de complaisance , on trouvait que ce désordre était du bel air. L'enjouement de Monsieur, ses vingt-trois ans et sa qualité d'Altesse faisaient le reste. Aux approches de l'été, les divertissements se ralentirent. L'abbesse de Remiremont et le cardinal de f^orraine philosophaient avec le Coigneux. La duchesse de Lorraine recevait les dames, fctPiiylaurcns jouait au jeu enfantin des honchets avec la princesse de Plialsbourg, tandis que Monsieur contait fleurette à sa prétendue. Ce fut alors que le bruit courut d'un projet de mariage entre Puylaurens et madame de Phalsbourg.
C<;pendant un motif puissant obligeait notre héros à demeurer sur la réserve avec cette princesse ; elle aimait un jeune margrave de I autre rive du Rhin , personnage ridicule et honnêtement laid , qui s'endormait en compagnie et obsédait sa maîtresse par une assiduité indiscrète. Il ne bougeait d'auprès d'elle , fermait ses gros yeux pendant les parties d'onchets et se réveillait aussitôt qu'on laissait le jeu pour la conversation. La princesse la plus brillante et la plus recherchée s'était jetée à la tète de ce grotesque personnage , et cette dépravation du goût inspirait à Puylaurens une froideur invincible.
Un soir que le salon de la duchesse représentait le tableau accoutumé, le margrave vint à l'ordinaire s'endormir à côté du guéridon où sa maitressejouaitaux honchets. Madame de Phalsbourg ayant tiré du jeu, avec dextérité, la pièce qu'on nomme cavalier, voulut gager que Puylaurens ne prendrait point la reinCf et il la manqua en effet.
— Quoi ! dit madame de Phalsbourg, vous ne savez pas enlever la reine comme moi le cavalier? Ne voyez-vous pas que ces pions, croisés et enchevêtrés, sont les embarras d'où elle veut qu'on la dégage? Et ce lourd souverain qui dort à côté d'elle d'un air sot et débonnah*e, ne voyez-vous pas qu'il est incapable de la retenir au milieu de ces épines? Puisque vous n'allez point au secours de cette infortunée, ce sera donc moi qui vous apprendrai le moyen simple de la délivrer.
PUYL&DAENS. I. 9
Maclaiiie de Phalsbourg enleva brusquement le personnage de la reine et fit remuer les pions, ce qui est, comme on sait , perdre au noble Jeu des honchets.
— J'ai perdu la partie, dit-elle en riant; mais les ennuis sont dissipés, la reine est hors d'affaire, et te lourd souverain s'éveille trop tard pour la retenir.
Le lendemain, Puylaurens se rendit £^u palais de Phalsbourg, et personne assurément n'y eût manqué & sa place. La princesse était seule dans ses petits appartements. Elle parut émue en voyant le confident de Monsieur, et, après lui avoir indiqué de la main une place à côté d'elle sur un sofa, elle demeura interdite.
— Je suis heureux, lui dit Puylaurens, de voir la reine des honchets débarrassée de tous ces pions incommodes qui se croisaient autour d'elle. On peut enfin savoir ce qu'elle pense et l'aborder librement,
— Que lui importe, répondit la princesse, si le cavalier est en ivoire ?
— £h I madame , dit Puylaurens en prenant la main de madame de Phalsbourg, pouvait-il être autrement, tant que le roi des honchets dormait entre là princesse et lui ? Ce ne sont pas les petits empêchements qui l'ont retenu, on en vient toujours à bout; mais, quand un prince occupe la place, le cavalier fait sagement d'être d'ivoire pour ne point se brûler à la chandelle. AHJomrd'hui , c'est auti^e chose ; 1 étoile du margrave parait à son déclin. Souffrez que je saisisse
i'oecasion de suoeéder h ce lourd souverain et de prendre une couronne si belle et si enviée. Dites un mot ^ et le cavalier se transforni(Ta si bien , que nul inonorque de la terre ne sera prainpt , ardent et apte à régner comme ce ))er< sonnage d'ivoire.
Il n'était pas besoin de dérober, comme Prométhée, le feu de Jupiter poiur animer le cavalier du jeu de honchets ; un baiser de la princesse suffisait, et Puylaurens eut bientôt sujet de croire que Tétoile du margrave était tombée fort bas au-dessous de Thorixon. Cependant le pro oûer n)ot que prononça madame de Pbaisbourg, en revenant de son trouble, frappa singulièrement notre héros,.
— Voilà donc notre mariage manque ! ditrclle.
A force de questions. Puylaureus obtint l'explication de ces paroles étranges.
— II est juste, lui dit madame de Plialsbourg, que vous connaissiez le fond de ma pensée :
saches que j'ai une peur effroyable d'un second mariage. Vous me plaisiez depuis longtemps, et depuis hier je vous aime. Le duc mon frère a de l'amitié pour vous; la protection de Monsieur serait d'ailleurs toute-puissante siu* son esprit ; si donc vous aviez procédé oiliciellement et demandé ma main^ j'aurais eu bien de la peine à ne point céder, étant sollicitée de tant de côtés à la foi. Aujourd'hui tout est changé.
Me voici votre maîtresse par un coup de tète. Vous n'avez plui» besoin des sacrements, et on
y regarde à deux fois à épouser une personne qui se conduit avec tant de légèreté. De là vient que j'ai agi à dessein en extravagante. J'évite ainsi la chose que je redoute le plus au inonde ; mais, comme il faut toujours tomber d'un danger dans l'autre, j'ai maintenant une crainte plus grande : vous allez peut-être me mépriser et me faire repentir de ma folie et de ma franchise. J'en serais au désespoir, car ma répugnance pour le mariage ne m'empêche pas de souhaiter que vous vous attachiez à moi.
Réfléchissez à tout ceci, et, si l'étrangeté de ma conduite et de mes idées ne vous inspire point d'effroi , je compterai beaucoup sur le temps pour regagner votre estime. Faites que mon ■ incertitude ne dure pas longtemps, et dites-moi '* ce soir, en jouant aux onchets, ce que vous pensez de moi , et quelles suites vous voulez :^ donner à ce qui vient de se passer entre nous. ' Quel que soit votre arrêt, je le subirai comme une juste conséquence de ma folie.
En quittant la princesse, Puylaurens était en proie à des sentiments opposés. Cette révélation singulière était-elle un système déjà mis en pratique plus d'une fois pour déguiser le goût de la galanterie par des idées bizarres? ou bien était-ce pour Puylaurens seul que la belle avait 1 eu cette imagination fantasque ? Dans la première ?fs hypothèse, on courait le risque de s'attacher à ^i une créature capable de faire payer cher quel- ?^ ques jours de bonheur ; dans la seconde, Puy- i^^î laui*ens avait lieu de se croire distingué par- te
son • . feu
dessus les autres amants, et destiné & une place privilégiée; la réflexion Fentrainait d'un côté, Taraour et la vanité de Fautre.
Le soir, au cercle du palais ducal, lorsque le margrave se fut assoupi, madame de Phaisbourg jeta les honchets sur la table, à l'exception du cavalier, qu'elle souleva en Fair d'une main tremblante.
— Prenez-le, dit*elle à Puylaurens, et décidez vous-même s'il doit ou non se retirer du jeu,
— Le cavalier, répondit Antoine de FAge, est préparé à tout «événement ; il sera malheureux, s'il le faut, mais il ne reculera pas.
Et Puylaurens lança sur la table le petit personnage d'ivoire, qui alla tomber au plus fort de la mêlée.
Il faut admirer la prudence de ceux qui pèsent le pour et le contre d'une affaire de cœur, et savent retenir leurs sentiments s'ils prévoient des embarras ou des dangers. La plupart des jeunes gens n'ont pas tant de sagesse. Quand la passion les possède, ils cnlculedt d«'ins son intérêt et non dans le leur. Elle dispose de \e\xr fortune et les mène où il lui plait, souvent h
leuf perte. Puylâurens, captivé par les charmes de madame de Phalsbourg, se Itvra sî entîèremenl h sa folie, qu'il oublia les pi^rsécutions du cardinal et les motifs qui l'avaient ainené en Lorraine. Quant au margrave su|>p]anté, il avait repassé le Rhin , et se consolait à chasser dans lu forêt Noire. Madame de Phalsbourg désirait l<i conclusion du mariage de sa jeune sœur èvec Monsieur ; Puylâurens donna donc tous ses soins à cette affaire.
Ce mariage fut convenu, et les accordailles se firent pendant une prommad(» de la cour dans les inontngnes de Lorraine et les plus betiux sites qui soient en France. Antoine de TAge, matin et soir auprès de sa maîtresse, voyait son ivresse partagée. Il répétait souvent à madame de Phalsbourg au milieu des paysages les plus charmants :
— Nous ne retrouverons jamais des heures si douces. Cela n'arrive qu'une fois dans la vie.
Ce moment de leurs amours s'écoulait dans un monde fait pour eux- et comme étranger au reste de leur existence. Ils y sentaient une faveur particulière du ciel, et, quand ils avaient passé de longues heures à parcourir les sentiers, Puylâurens disait h part lui en regardant la princesse :
« Tu m'abandonneras un jour; mais je te défie d'oublier le temps de notre séjour dans ce pays. >»
Tandis que Monsieur et son confident faisaient l'amour dans les montagnes , Louis XIII avait
résolu renvahissement de la Lorraine» Le maréchal de la Force s'avançait en Champagne à k tête d'une armée. Puylaurens était gibier du roi, et la chasse allait commencer. Gaston d'Orléans ne pouvait plus rester pftrmi des princes qu'il exposait à une ruine complète^ il parti! de Nancy, après avoir épousé secrètement lil princesse Marguerite, et fort triste de laisser derrière lut sia jeune ^mme. Dans les dernières heures qui précédèrent la séparation, madame de Phaisbourg témoigna sa douleur avec l'emportement d'une âme profondément touchée. Il n'eût tenu qu'à Puylaurens de réfléchir sur la vanité des serments amoureux, en remarquant que la princesse se servait des mêmes expressions que madame de Chevreuse; mais on n'aurait plus qu'à se faire chartreux, si on pouvait douter des larmes d'une personne aimée. Le cœur d'Antoine de l'Age se brisa lorsqu'il monta en carrosse avec Monsieur. En arrivant à Bruxelles, ils y retrouvèrent la reine mère, qui s'était échappée du château de Compiègne. Marie de Médicis pleura en embrassant son fils préféré. L'infante d'Espagne reçut les illustres exilés avec tous les honneurs imaginables, et on se consola un peu en maugréant contre le cardinal et en se préparant à la guerre.
Cependant Puylaurens recevait quantité de lettres de madame de Phaisbourg ; la princesse lui rendait compte fidèlement de ses moindres pensées. Elle parlait avec des regrets profonds de leur bonheur passé ; les expressions de son
amour devenaient plus passiôfmëes à chaque nouveau courrier ; il semblait que le temps de la séparation dût servir à ces amants à mieux connaître combien ils s'aimaient, et que ces contrariétés dussent amener plus tard un redoublement favorable dans leurs sentiments.
Madame de Phalsbourg écrivit une lettre datée des montagnes de Lorraine. Elle avait voulu revoir ces lieux enchanteurs ; c'était^ là qu'elle sentait sa tendresse avec plus de vivacité, Puylaurens apprit de la main de la princesse ellemême qu'un neveu du comte de Guastalla se mettait sur les rangs pour l'épouser ; « mais, n'ayant pas fait cette folie pour vous, disaitelle, ne craignez pas que je la fasse pour un autre. »
Le jour même où il reçut cette lettre, Puylaurens rencontra le margrave qu'il avait supplanté. Ce jeune homme venait s'assoupir au cercle de l'infante comme à la cour de Lorraine. Aussitôt qu'il aperçut 31. de l'Age, il courut à lui et l'aborda de l'air d'un homme sans rancune.
— Eh bien ! mon cher ami, dit-il, nous voilà tous deux au même point : vous avez pris ma place, un autre vous succède ; mais aussi pourquoi vous éloignez-vous de votre maîtresse?
Avec une femme comme elle , c'était abdiquer.
— Je ne vous comprends pas, répondit Puylaurens avec un saisissement mortel.
— Quoi ! reprit le margrave, se peut-il que vous ignoriez une chose qui est aujourd'hui un
bruit public? Je vais vous mettre au fait en peu de mots. Vous savez que Lç neveu du comte de Guastalla s'était présenté officiellement comme prétendant k la main de la princesse. Il était appuyé du duc Charles, qui voudrait voir sa sœur se remarier. Madame de Phalsbourg, importunée par les sollicitations de sa famille, a imaginé de trancher dans le vif, en prenant tout à coup pour amant celui qu'on lui voulait donner pour mari. Elle ^ enlevé ce jeune seigneur un beau soir et Ta conduit dans les montagnes, où ils ont passé une semaine en téte-àtéte, comme deux tourtereaux. Voici une lettre de Nancy qui me raconte cette aventure.
Le margrave tira de sa poche une lettre où se trouvait en effet toute l'historiette. Malgré les éblouisseitients qui lui troublaient la vue, Puylaurens fit bonne contenance, et lut jusqu'au bout la relation circonstanciée de son infortune.
— Du reste , reprit le margrave en riant , cette affaire m'a surpris moins qu'un autre, car c'est, à peu de chose près, ma propre histoire. J'étais venu en Lorraine, l'an passé, avec les mêmes desseins que ce comte italien. Madame de Phalsbourg me prit à part un soir et me déroula tout un système fort beau qu'elle a imaginé sur la question du mariage et sur les moyens à son usage d'éviter cet écueil si redouté. £lle se donna brusquement à moi pour échapper à l'enchaînement conjugal, en soupirant du tort qu'elle se faisait dans mon esprit et en se
promettant bien de regagner mon estime k force de constance. Ses craintes étaient inutiles; je ne lui avais point retiré mon estime; c'est aujourd'hui que je me vois contraint à la lui refuser.
La déception était deux fois accablante. Les aventures du margrave et du comte italien étaient des copies de celle de Puylaurens. L echafaudage des espérances et des illusions tombait en poussière, et l'amant trahi comprenait le véritable sens de cette phrase d'une lettre de lo princesse : «Tout ce qui s'est passé dans ce séjour est gravé dans mon cœur. « Ces mots allaient h deux adresses. On pouvait les envoyer au comte de Guastalla aussi bien qu'à son prédécesseur, et, pour être sincère, la princesse n'aurait eu besoin que d'y ajouter seulement cette parenthèse : (Sans distinction de personnes). L'éternelle fidélité de madame de Phalsbourg avait duré deux mois !
M. de l'Age le père, ayant beaucoup vécu dans les cours, avait souvent redit h son fils qu'il devait être préparé è toutes les déceptions et h tous les abandons de la part de deux sortes de personnes, les princes et les femmes. Dans son dépit, Puylaurens donna raison au précepte de son père sur le second point, mais non sur le premier, car il n'avait reçu de Monsieur que des preuves d'une amitié constante et poussée jusqu^à la grandeur d'âme. On verra plus tard qu'il lui fallut prendre le rebours de ses opinions, puisque les princes l'abandonnèrent cruellement
et que le dévouement d'une femme lui sauva la vie. La philosophie et les préceptes sont de belles choses dans la spéculation , mais , au moment oii on les appelle à soi , ils sont d'un faible secours. Le pauvre Puylaurens fut si remue par cette triste découverte , qu'il en tomba malade. Après quatre jours de fièvre, il voulut accabler de reproches la perfide, et il écrivit à cet effet une demi-douzaine de lettres qu'il finit par jeter au feu en se décidant à garder le silence. Comme l'ordinaire de Lorraine continuait h lui apporter des épitres passionnées dont chaque parole était un mensonge-, le dégoût et le mépris lui prêtèrent un secours salutaire, et la princesse contribua fort à le guérir par les expressions mêmes de sa tendresse.
Le capitaine la Pistole entra un matin dans la chambre de Puylaurens.
— Monsieur, lui dit-il , j'ai déniché dans un cabaret un envoyé secret de France qui va demander à vous parler. J'ai vu cette figure^li parmi les gens de M. le cardinal, à Ruel. Ne vous y fiez pas , ce pourrait bien être un assassin. Il prétend avoir deux mots à vous dire de la part d'une nièce de Son Éminence.
— One nièce ! s'écria Puylaurens , c'est mademoiselle de Pont-Château. Cherche-moi bien vite cet envoyé et conduis-le devant mol.
Un cœur encore saignant de sa blessure est bien ^lus facile à toucher que celui dont l'amour s'est éloigné depuis longtemps. Le souvenir de
son amie d'enfance se réveilla dans l'esprit de notre héros. La passion trompée ne demandait qu'un autre objet plus digne d'elle pour se ranimer. Toutes ses espérances se tournèrent à la fois vers l'image naïve de cette jeune fille, qui pensait assez à un ancien ami pour envoyer un de ses domestiques le chercher si loin. Que de peines avait dû prendre la pauvre enfant , que de combats elle avait dû éprouver avant de se résoudre à une démarche si imprudente ! En un moment, l'imagination du jeune homme brûla de mille feux, et il se donnait à lui-même l'absolution de son infidélité avec une complaisance admirable. Puylaurens tremblait que ce vaurien de la Pistole ne lui eût fait un conte.
Il fut bientôt rassuré en voyant entrer chez lui le capitaine , accompagné de son agent déguisé. C'était, en effet, un domestique de Ruel. — M . le marquis , dit cet homme , je vous suis envoyé par mademoiselle de Pont-Château pour vous dire ces mots iseulement :
Vous avez donné à la nièce de M. le cardinal une bague en signe d'amitié, et il a été convenu que cette bague vous serait rendue , si vous changiez de sentiments. Mademoiselle, ayant appris par la renommée vos amours avec la princesse de Phalsbour^, vous rend votre •présent et vous dégage de vos serments pour le repos de votre conscience.
La guerre civile de 1632 a été tant de fois écrite , que nous n'avons sarde de la raconter ici. Nous en dirons seulement un épisode particulier. Au printemps, la petite armée de Monsieur se trouva prête à entrer en campagne.
Elle se composait de cinq mille cavaliers de bonnes troupes, tant Français que Croates. Quant aux compagnies de Napolitains, elles comptaient plus d'aventuriers , de pillards et de poltrons que de véritables soldats.
Pour ne point rester en arrière avec le cardinal, Gaston d'Orléans publia un manifeste où il le déclara perturbateur du repos public, persécuteur des honnêtes gens et tyran insupportable à la France entière.
Au mois de juin , Monsieur passa sur le sol français par la petite ville d'Andelot, d'où le manifeste fut daté. Son armée descendit lentement en Bourgogne, où le duc d'Elbeuf ramassa quelques troupes; elle traversa ensuite le Gévaudan, une partie de la Provence, et se dirigea sur le centre du Languedoc, où l'attendait le duc de Montmorency. Pendant ce temps-là , le roi avait mis sur pied trois armées différentes : l'une, commandée par M. d'Efiiat, surveillait la
Lorraine pour s'opposer aux envois de troupes; la seconde , sous les ordres du maréchal de la Force, suivit les rebelles jusqu'à Beaucaire; la troisième, commandée par M. de Schomberg, marcha au-devant de l'ennemi par Limoges et Albi. Le roi vint attendre l'événement à Lyon , accompagné d'une petite cour de favoris ennuyés et de joueurs de guitare, tandis que M, le cardinal, menant avec lui la reine et tous les grands seigneurs, descendait vers Angoulème et Bordeaux en équipage de monarque*
H> de Montmorency avait le visage, les airs , le geste et toutes les apparences d'un grand capitaine ; il ne lui en manquait que le génie. Son regard fier annonçait une âme héroïque.
A le voir agir, manier ses armes et son cheval, il était impossible de ne pas le prendre pour un homme appelé à commander; mais, aussitôt qu'il ouvrait la bouche, on était saisi d'étonnément en découvrant le vide de cette belle figure, qui se mettait à balbutier, parlant avec une incohérence incroyable, demeurant court à chaque phrase et suppléant au mot qui lui manquait par des mouvements de bras. On avait souvent peine à s'empêcher de rire , tant la première impression différait de la seconde. Ce noble seigneur montrait sa générosité et son courage, qui sont si nécessaires à un conspirateur, de façon & ravir l'imagination. Il poussa ces deux vertus jusqu'à la folie ; la première lui donna un ascendant considérable sur le peuple, la aeconde causa sa mort. M. de Montmorency fui
UQ héros pc^r son caractère^ mais par son e&prit il demeura au-dessous du commu^. L'exaitation insensée de son orgueil ne lui permettant pas de reconnaître la raison , il n'y avait ni vérité ni bon sens qui pussent pénétrer jusqu'à lui. L'évi-* dence même n'était à ses yeux qu'une contradiction qui le mettait en fureur, Il semblait qu'il n'eût besoin que de se montrer pom* anéantir une armée, comme ces palIKiins invincibles des romans à la mode ; aussi fut-il un grand homme pour les femmes 9 auxquelles il tournait la tête par }e seul prestige de son nom, et parce qu'elles préfèrent un néant dans une enveloppe bril^ iante à la réalité solide sous une laide écorce* Dès le premier jour de sa jonction avec l'armée de Monsieur, le noble duc voulut commander à tout le monde, sans égards pour MM. d'Ëlbeuf et de Moret) qui étaient tout au moins aussi bons guerriers que )ui. Quant à Puylaurens, il le prit en aversion et l'accusa d'avoir mal conseillé Monsieur en le laissant entrer en campagne plus tôt qu'il n'avait été convenu. H ajouta que son épée seule valait dix mille hommes et qu'il réparerait les sottises de ce favori. Monsieur ^ qui commençait à trouver ce style fort impertinent, eut pourtant assez d'empire sur lui-même pour éviter une querelle qui eût ruiné ses affaires, M. d'Elbeuf quitta la partie en prenant le commandement du corps d'armée envoyé à Beau^ Caire contre M. de la Force ^ Le comte de Moret fit preuve d'un bon caractère, et ne demanda quç rpcca&iau de combattre. Puylaurens de^
meura seul pour supporter les bourrasques, mais il ne s'en troubla point.
En arrivant auprès de Castelnaudary, le conseil de guerre s'assembla. Monsieur avait pris une contenance. grave à laquelle on reconnut qu'il sentait l'obligation où il serait d'user de son autorité. 11 imposa silence à Blot et du Boulay au premier mot plaisant qu'ils s'avisèrent de dire. Le comte de Brîon,Ghaudebonne et Goulas se tenaient auprès de lui avec les capitaines étrangers, à qui Monsieur témoignait beaucoup de déférence. Le Goigneux , pour la première fois depuis son départ d'Orléans, avait quitté ses armes et ses habits de cheval pour reprendre son justaucorps de magistrat. L'assemblée perdit un moment son sérieux en voyant ce coureur d'aventures redevenu président à jnortier à l'occasion d'une bataille ; mais Monsieur coupa court aux rires en réclamant le silence. On s'était réuni dans une petite grange et assis en cercle sur des bottes de paille.
— Messieurs, dit Gaston d'Orléans, vous savez comme moi que d'efforts et de peines il nous a fallu prendre pour assembler une armée, quel chemin il nous a fallu parcourir pour l'amener jusqu'ici. Vous devez comprendre facilement que la perte d'une bataille nous ruinerait, tandis que pour les gens du cardinal une déroute ne serait pas sans remède. L'ennemi a trois armées à sa disposition , et pourrait en lever une quatrième s'il en avait besoin. Nous, au contraire, nous ne possédons qu'une ressource, nous la
devons par conséquent ménager ; c'cst a sa conservation que nous devons aviser, et la prudence est donc ce qu'il convient d'appeler à notre aide dans ce conseil.
Le duc de Montmorency employa un gros quart d'heure à dire qu'il n'avait point encore songé à ce qui arriverait s'il était battu , par la raison que son dessein était, en pareille rencontre, de mourir sur le champ de bataille. Cette noble résolution l'échauffimt par degrés , ses idées se brouillèrent dans sa tète lorsqu'il ajouta :
— Pour moi , j'ai fait comme ce grand général espagnol qui incendia magnifiquement toute une flotte et n'en laissa pas échapper un seul navire, portant lui-même la torche h la main et mettant le feu aux voiles et cordages.
— Je n'avais pas ou'i dire, s'écria M. de Moret, que vous eussiez incendié une flotte.
— C'est que vous ne comprenez pas le beau de mïi citation, reprit le duc. Cet homme qui détruisit tous ses navires avait, autant qu'il m'en souvient, une âme si magnanime , que le poëte Théophile , l'un de nos plus beaux esprits, rappelle ce trait dans ses vers à l'occasion d'un autre héros doué d'une âme non moins grande.
— Que n'ai-je lu ces vers de Théophile ! dit M. de Moret, je pourrais vous comprendre.
— M. le duc, dit Gaston d'Orléans, cite l'exemple de Fernand Cortez qui, arrivé en Amérique, brûla ses vaisseaux, pour ne laisser à ses soldats d'autre salut que I.i conquête du nouveau monde.
— Le voilà trouve! s'écria M. de Montmorency ; c'est de Fernand Cortez que je voulais parler. En disant que j ai incendié une flotte, je n'entendais pas avancer que j'eusse véritablement détruit des vaisseaux. Mes exploits sont connus , et je ne me vante point de ce que je n'ai pas fait, bien que je fusse aussi capable qu'un autre de mettre le feu k des navires, 11 fallait cbercher dans mes paroles un sens...
M. de Montmorency, ne trouvant pas le mot, remua les bras avec tant d'éloquence, que tout le monde devina sa pensée.
— Un sens figuré, ajouta Monsieur.
— Votre Altesse m'a parfaitement compris , reprit le duc, et non pas M. de Moret.
— Pour moi, dit le comte de Moret , piqué de cette remarque, je ne vois point ce que vient faire ici Théophile avec ses poëraes. Si vous avez incendié les flottes du roi en imagination , j'ai aussi , dans mes pensées , mis le feu aux quatre coins du monde, conquis cent royaumes, défait trente armées et étranglé M. le cardinal. Nous sommes-nous assemblés ici pour conter nos rêveries? Attendez un peu, je vous vais dire mes songes de la nuit passée.
Les capitaines allemands se regardaient avec stupéfaction et secouaient leurs têtes grises en écoutant cette discussion. Le commandant de Fartillerie , vieux soldat espagnol fort aguerri , demanda heureusement la parole, à l'instant où M. de Montmorency devenait rouge de colère , et s'apprêtait à répliquer.
— Messieurs, dit le commandant, la question qu'il me semble nécessaire de résoudre avant tout, c'est de savoir sïl faut ou non livrer bataille. 11 m'importe fort d'avoir des ordres à ce sujet, car j'ai des dispositions à prendre cette nuit, si nous devons nous attendre à un engagement pour demain.
— £h ! répondit le duc, pourquoi sont faites les armées, si ce n'est pour se battre? Que vient-on chercher en face de l'ennemi, si ce n'est l'occasion de l'attaquer?
— Bien dit! s'écria M. de Moret; cette fois nous sommes d'accord. Puisque nous voici en face de l'ennemi, montrons quel sang nous avons dans les veines. Je veux pénétrer si loin au milieu de ces valets, que l'on me reconnaisse pour le Sh du feu roi et de Jacqueline de Bueil.
— Madame votre mère, reprit le duc, a les plus belles mains que je connaisse.
— Et le cœur bien placé, monsieur.
— Je n'en doute pas.
— Et vous verrez bientôt si je suis son digne fils. ~ Messieurs, dit le président le Coigneux,
vous avez ri de moi parce que je suis en habits de magistrat ; mais on ne vous prendrait pas à cette heure pour des capitaines réunis en conseil de guerre.
— Pour qui donc nous prendrait-on, s'il vous plaît? reprit M. de Montmorency; pour des robins comme vous? Attendez à demain, et vous reconnaîtrez la distance de votre profession à la nôtre.
— Mais, dit Monsieur, il n'est pas décide que nous combattrons demain, c'est précisément làdessus que nous délibérons. Sommes-nous en mesure de livrer bataille ? Le pouvons-nous avec avantage ? Convient-il mieux d'attendre M. de Schomberg que de l'attaquer? Telles sont les questions auxquelles il faut répondre.
— Il convient de se battre quand on est à une demi-lieue de rennemi,dit M. de Montmorency.
J'ai livré bataille rangée à Veillane. Laissez -moi le soin de conduire les opérations.
— Volontiers, M. le duc; faites-nous part seulement de vos plans, afin que nous en connaissions Tesprit et que nous vous puissions prêter notre concours.
M. de Montmorency répéta dix fois :
— Voici ce que je ferai... voici comment je m'y prendrai... je sais cela sur le bout du doigt.
£t il ne^put rien imaginer de raisonnable.
M. de Moret voulut Faider de ses lumières, et répéta comme lui :
— Si nous disposions nos troupes de la façon que je vais vous dire?...
Et il ne lui vint rien à l'esprit. Puylaurens fit signe au commandant de l'artillerie de faire le souffleur de cette comédie.
— Nous avons derrière nous un bois ; c'est le point désigné par l'expérience pour y placer...
— L'infanterie, interrompit Je maréchal.
— L'artillerie, dit le commandant.
— L'artillerie appuyée par l'infanterie, reprit le due.
— Nous appuierons en effet ce ccnlrc avec rinfiinteric divisée en deux corps; la cavalerie niAsquera les canons et fera l'escnrinouciie pour attirer Tennenii en plaine. Si elle y réussit, elle s'écartera pour nous permettre de tirer ; si elle n'y réussit point, il n'y aura pas de bataille générale, et nous demeurerons dans nos retranchements.
— Vous avez dit mon plan, s'écria M. de Montmorency ; vous êtes un habile homme.
— VoU*e projet me parait sagement conçu, M. le duc, dit Gaston d'Orléans. A présent distribuons les rôles. Il faudrait une personne prudente et de sang-froid pour conduire la cavalerie et commencer l'escarmouche .
— Je m'en charge, dit le maréchal.
— Par grâce, s'écria M. de Moret, laissez-moi ce soin.
— A mon sens, reprit Monsieur, ce ne devrait être ni l'un ni l'autre ; vous avez tous deux trop d'emportement. Vous êtes d'ailleurs les chefs de l'armée, et, s'il vous arrivait quelque malheur, ce serait fait de la confiance de nos troupes. Il ne faut pas compromettre ainsi le succès.
— Mordieu ! s'écria M. de Montmorency, on ne m'empêchera point de faire le coup de pistolet avec les avant-postes, quand j'y devrais aller accompagné seulement de mon écuyer.
— Ni moi, dit M. de Morct, quand j'y devrais aller sans écuyer.
— Puisque vous le voulez absolument, reprit Monsieur, vous irez donc tous deux l'econnaître
— isoles positions de l'ennemi avec les cinq cents cavaliers polaques de ma garde particulière; mais n'oubliez point nos conventions : si M. de Schomberg ne quitte pas ses retranchements, vous vous Dornerez à l'escarmouche et ne chercherez point à provoquer un engagement général sans que nous ayons de nouveau tenu conseil de guêtre.
— Je le sais de reste, puisque c'est un plan de mon invention.
— Ne vous fâchez pas, dit le prince, si je redoute un peu votre impétuosité. Quoique ce plan soit imaginé par vous-même, souffrez que mon aide de camp, M. de Rieux, vous accompagne et demeure auprès de vous pendant l'action, pour vous rappeler ce que vous m'avez promis, si l'ardeur du combat vous emporte.
— Gomme il vous plaira ; la compagnie de M. de Rieux ne me généra point.
Le maréchal et M. de Moret dirent cent rodomontades qui ne donnaient pas grande coniîancie dans leur modération, après quoi le conseil fut terminé par un petit souper qu'on mangea gaiement en raillant le cardinal et ses fidèles.
Le lendemain , au point du jour, Gaston d'Orléans avait les mains tremblantes en attachant les agrafes de son justaucorps, et son visage paraissait un peu pâle; mais cette émotion ne lui dura qu'un moment. On sonna bientôt après le boute-selle.
MM. de Moret et de Montmorency, qui venaient d'enfourcher leurs chevaux , étaient déjà
si animés par l'idée du combat, qu'ils entendi>< rent à peine les remontrances du prince, et il faut dire qu'ils avaient tous deux les mines les plus belles et les plus guerrières du monde. Comme ils s'apprêtaient à partir, on amena dans le camp M. de Cavoie, capitaine des gardes du cardinal, qui Tenait faire des propositions d'accommodé-^ ment. Au premier mot qu'il prononça, Monsieur l'interrompit avec une véritable majesté.
— Cavoie, il est trop tard. Je m'abaisserais devant toute mon armée, si je t'écoutais dans ce moment où mes cavaliers ont le cheval entre les jambes et l'épée au poing. Tu nq saurais venir de la part du roi, qui est à Lyon, et mes oreilles sont fermées pour toujours, comme mon cœur, h ce prélat insolent qui t'a envoyé vers moi. Dis-lui en quelle disposition tu nous as trouvés. Retourne d'où tu viens. Mon avant-garde te servira d'escorte, et ses pistolets annonceront à M. de Schomberg la réponse de ton ambassade.
M. de Montmorency, étonné de ce langage, se jeta à bas de son cheval et vint presser la main de Monsieur.
— Quelle injustice, dit-il, ne vous ai-je pas faite au fond de mon àme en ne tenant pas assez compte de votre sagesse , et en regardant votre prudence comme l'ennemie de ma gloire ! A pré* sent que je connais votre grand cœur, je me sens pénétré d'un respect infini pour vos volontés^ et d'une admiration extrême pour votre personne. Si nous ne réussissons pas dans notre entreprise , ce sera une consolation pleine de
douceur pour moi que de mourir à votre service.
— Embrassons-nous, mon cousin, répondit Monsieur, et que Dieu vous accompagne !
En voyant ces deux personnages se donner ainsi Faccolade, à mille pas de Tenneuii, comme deux frères d'armes, qui donc eût osé soupçonner Fun d'eux de n'avoir pas autant de courage que Tautre? Puylaurens lui-même, qui tenait la clef du caractère de Monsieur, n'aurait pas su dire, dans cet instant, si la solennité de l'heure et du lieu n'avait pas élevé ce prince au niveau du héros qu'il pressait entre ses bras. A force d'intelligence, Monsieur savait suppléer aux vertus qu'il n'avait pas, et, "dans cette rencontre, il se donna de si bonne foi l'appai^ence du coulage, qu'il croyait lui-même en éprouver le»
élans et l'émotion.
Aussitôt que les cavaliers furent partis, Gaston rentra dans le bois où le gros de l'armée avait établi SCS retranchements , et se plaça derrière l'artillerie.
. Les avant-postes de l'ennemi étaient si proches , qu'en moins d'un quart d'heure l'action s'engagea. On entendait les feux de mousqueterie sur l'aile droite. Monsieur fut aver^^i que
- tas —
M. de Moret s'était jeté corome un fou dans un détachement de mousquetaires du cardinal , et qu'il avait reçu trois ou quatre blessures , dout une paraissait mortelle. On le rapportait sur une litière de branches d'arbres. Pendant ce temps M. de Montmorency, entendant le feu & Taile droite, tourna du côté où était le bruit, et donna dans un large fossé qu'il réussit à franchir, suivi de cinq officiers seulement. Il tomba au milieu des ennemis, en tua un grand nombre, fit des prodiges , et finalement fut obligé de se rendre. Il était couvert de blessures. Ces nouvelles arrivèrent une à une. Le commandant de Fartillerie aborda Monsieur. <
— Je pense , lui dit*il , que Votre Altesse va changer les ordres. Le plan adopté au conseil d'hier n'est plus de saison, à moins qu'on n'aban* donne M. de Montmorency. Nos canons sont bien montés ; les chevaux sont tout frais ; en un moment , nous pouvons être au bord du fossé , et balayer le champ où se retranchent les mousquetaires. L'infanterie peut tourner l'ennemi sur les deux ailes et engager l'action avec avantage. Voyez s'il convient à Votre Altesse de livrer bataille générale, ou de laisser périr le duc de Montmorency.
— Attendez , répondit le prince, je vais y réfléchir.
Monsieur se mit à courir éperdu à travers le bois, et vint s'appuyer haletant contre un arbre.
— Au nom de votre honneur, lui dit Puylaurens, ne. courez pas ainsi avec cet .air troublé!
Vous allez donner des doutes sur votre courage.
— Les malheureux 1 s'écriait le prince au désespoir ; ils ont tout perdu ! Que faire à présent?
' — Vous avez entendu ce que vous propose ce vieux sergent de bataille qui connaît le métier .• Donnez un ordre , et nous pouvons encore sauver M. de Montmorency en gagnant la victoire.
— Et si nous sommes battus ?
<*-* Eh bien ! ce sera le moment de mourir avec nos amis.
— Non, dit Monsieur avec une angoisse effroyable, je n'y suis point préparé. Je ne comptais pas me battre aujourd'hui. Vous ne me proposez que des partis imprévus. C'est impossible ; je ne puis marcher à l'ennemi dans ce moment. Ecoute-moi , Puylaurens : crois-tu qu'on ait remarqué mes craintes? crois-tu que je sois déshonoré? Si tu le crois, donnons Tordre d'attaquer, et, comme je sens que j'achèverais de me perdre pendant l'action, jure de me tuer d'un coup de pistolet par derrière au moment où je n'y songerai point , car je veux sauver ma réputation.
— Ne parlez pas ainsi , Monsieur^ dit Puy- ' laurens avec force ; vous ne vous connaissez pas
vous-même. Vous êtes un homme de courage, et personne ici n'oserait penser le contraire.
Le prince saisit son confident par la main, et lut dit à l'oreille avec un accent que rien ne sau* rait décrire :
-^ C'est toi qui ne me connais point.
Il n*y avait plus rien de bon à espérer* Puylaarens se retourna vers le groupe des officiers.
— Messieurs, leur dit-il, .Son Altesse, au désespoir du malheur de MM. de Moret et de Montmorency, voulait risquer toute son armée pour essayer de les secourir ; mais je lui ai représenté que la folie de ces deux vaillantes personnes ne devait pas entraîner la perte de tant de monde et la ruine de tout un parti. Nous ne quitterons pas' nos retranchements ^
Le cœur d'un homme faible est un problème.
Si on eut exécuté ce* qui était convenu, et que la bataille se fût engagée selon le plan concerté d'avance, il est certain que Monsieur aurait gardé sa contenance noble et belliqueuse au milieu du danger. La petite provision de courage qu'il avait amassée le matin en se levant l'aurait conduit jusqu'à la fin de l'action ; mais, des circonstances nouvelles et précipitées ayant jeté le désordre dans ses esprits, les rouages qu'il avait montés à grand'peine se relâchèrent tout à coup, et il retomba au-dessous de lui-même.
La bataille de Gastelnaudary ne méritait que le nom d'escarmouche. M. de Montmorency une fois prisonnier, le maréchal de Schomberg se garda bien de marcher contre les rebelles. Son intérêt n'était plus de combattre. On apprit dans la nuit qu'il s'éloignait. Monsieur voulut se reti-
^ Dans ses mémoires, le Cardinal de Richelieu accuse Puyiaurens d'avoir empêché Monsieur de secouriï» le muréchal de Montmorency.
rer i Bëziers, et, pendant ce eonrt trvjet , la désertion se mit parmi ses troupes. De fausses alarmes circulaient dans les ran^s. Pendant la retraite, cinq mille hommes dïnfanterie se trouvèrent réduits à quinze cents. Monsieur, se sentant perdu , tombait dans un état qui eût fait honte à une femme. Il ne se montrait plus, ne tenait plus de conseils, et ne disait plus que des mots incohérents, comme dans le délire de la fièvre. Le dixième jour, M. d'Aiguebonne vint à Béziers pour parler à Monsieur de la [)art du roi; le onzième, M. de fiullion arriva portant les propositions de M. le cardinal. Les négociations commencèrent, et par conséquent ce fut le tour des favoris de Gaston à trembler.
Monsieur n'eut pas assez d'empire sur luimême pour dissimuler sa joie en comprenant que sa vie, sa fortune et sa liberté étaient à l'abri de tout danger, et que son honneur et ses amis seulement seraient sacrifiés. Lorsque d'Aiguëbonne feut assuré que le roi le tenait toujours pour son bon frère, et lui rendrait volontiers sa tendresse à la condition de ne plus sortir du royaume et de ne plus écouter de mauvais conseils ., le prince laissa échapper cette parole de sinistre présage :
— Je m'en tire à bon marché.
11 demanda ensuite si son frère composait toujours de la nmsique de chapelle, et s'il aimait encore à faire des confitures.
Le roi, ayant le champ libre, avait quitté Lyon avec sa petite cour, et s'a))prochait de M-
ziers en recevant les clefs de toutes les vîlJes Insurgées. Il faisait le voyage le plus plaisant du inonde. A son entrée dans le pays rebelle, on commençait par pendre ou décapiter le eomniandant de la place, et puis le roi s'informait s'il y avait du raisin , du fruit mûr ou quelque production particulière du sol en herbages et légumes. Il en commandait un plat pour son diner , jouait de la guitare en attendant le repas , et se couchait à huit heures du soir, pour recommencer le lendemain. Il assaisonna ses matinées de pendaisons à Pont-Saint-Esprit , à Beaucaire , h Uzès , etc. Le chevalier de Gavestan, le vicomte (le FEstange et d'autres gentilshommes de province furent ainsi vendangés dans ces délassements royaux. Monsieur ouvrait fort les yeux en écoutant les récits de ces exécutions. H se rappelait que le roi avait accablé de caresses MM. de Vendôme , qui étaient ses frères , au moment de les envoyer nu donjon de Vincennes; il réfléchissait au dépit secret de Louis XIII de navoir pas su donner un dauphin à la France ; il connaissait bien la jalousie du roi , qui ne pouvait supporter l'idée de considérer son frère comme l'héritier du trône. Sans oser avouer ses craintes , Monsieur songeait que sa mère était une Médicis. Les douces paroles apportées par d'Aiguebonne n'étaient-elles pas un piège? et n'usait-on pas envers le frère du roi de la même dissimulation qu'envers M. M. de Vendôme? Une contradiction que le prince remarqua dans le langage de l'envoyé redoubla ses frayeurs. D'Aiguebonne n'a-
ii'en aï point dormi de quatre nuits, et je vous ai renvoyé votre liague en maudissant le temps si doux de notre enfance. Voyez de quelles horreurs vous êtes la cause ! Le mal que vous m'avez fait vous a ëtë rendu , car je sais à présent que votre maîtresse vous abandonne. Vous pouvez juger de mes peines par les vôtres.
K Depuis la bataille de Castelnaudary, toutes les dames accourent en procession se jeter aux pieds de mon oncle pour lui demander la grâce de M. de Montmorency. Ce héros a aimé bien du monde, à ce qu'il me paraît. Madame de Guémené est venue de Paris en poste, tout ëchevelée.* Hier, trois autres belles ont empêché M. le cardinal de manger sa collation , tant elles avaient hâte de pleurer devant lui. La reine et madame de Chevreuse étaient les seules qui eussent parlé de vous. Votre perte était assurée , car mon oncle est jaloux de la reine, je ne sais pourquoi, et il déteste madame de Chevreuse.
J'ai été plus fine que les autres, qui ne réussiront point à sauver le héros malheureux, tandis que je sauverai celui que j'aime. A force d'épier le moment favorable, j'ai trouvé ce matin M. le cardinal en bonne disposition. En me voyant travailler bien sagement à une tapisserie, mon oncle m'a donné un baiser et m'a dit que j'étais une brave fille de ne point Tennuyer au sujet de M. de Montmorency. Alors j'ai jeté là mon aiguille, et, le saisissant par la manche de sa robe, je lui ai dit de ne pas trop me complimenter, que je voulais être la dernière à l'ennuyer, mais
que je meraîs et pleurerais plus haut que toutes les belles ensemble , et non pas pour M. de ^iontinorency, mais pour un autre. 11 se mit à rire et me demanda qui était celui-là. Je vous nommai en déclarant que jamais il n'aurait de riîpos' s'il ne niaccoi-dait votre grâce. Monseigneur mon oncle ûl une certaine grimace que je lui connais et qui n'annonce rien de bon. Dans ce? occasions où il ne veut point céder, il relève et rabaisse ses sourcils d'un air qui me jfait peur.
•( — Puylaûrens , me di&il , est un ingrat. Je l'aimais et il ui'a trompé. Il mérite que je Foublie dans son malheur.
(c — Oui , m'écriai-je , c'est un ingrat; cependant me voici à vos genoux. Vengeons-nous de lui tous deux en le sauvant.
«c — C'est une vengeance de femme, répondit cet homme terrible, et moi je suis un homme d'État.
« — Que dites-vous donc , mon oncle? reprisje, le pardon est une vengeance de chrétien et de ministre de Dieu.
« Comme je vis bien rjue mes paroles l'avaient touché , je n'insistai pas et le laissai partir. Le soir, il y avait beaucoup de monde dans le salon. J'allais me retirer sans oser souhaiter le bonsoir & mon oncle , lorsqu'il m'appela d'un air si sévère que j'en fus glacée.
« — Mademoiselle , me dit-il en prenant sa grosse voix , apprenez que je suis un bon chrétien et un honnête ministre de Dieu. Nous sommes vengés tous deux.
«( Je lui sautai au cou et l'embrassai de tout mon cœur.
«( — Ma fille, reprlt-il, je te dois un sentiment dont le cieï me .tiendra compte. Ne me demande plus rien , car il faut maintenant penser au service du roi.
K Je n'avais plus rien k demander ; je me sau* vai bien vite dans ma chambre pour vous an** noncer cette heureuse nouvelle. Le courrier part demain, et je lui ferai donner cette lettre par M. de Gavoie qui est de vos amis. Mon cher chevalier, dans nos jeux d'enfants vous m'avex sauvée des griffes des dragons et des mains des enchanteurs; je vous sauve de la mort : c'était mon devoir. J'en suis folle de joie. Adieu , ingrat. Si vous êtes content de moi , et si vous m'aimez encore , renvoyez-moi ma bague.
« P. S. J'oubliais de vous dire que mon oncle vous accorde votre grâce à de petites conditions qu'il ne dit point, mais qui seront expliquées dans le traité par écrit entre le roi et Monsieur.»
Puylaurens était partagé entre la honte, le remords et l'attendrissement. Marguerite avait raison de se dire vengée, car il n'est point de
▼ingeaneîs plus accablante pour un eœur ingrat que le pardon. Cette aimable fille faisait plus que de. pardonner à son ami, elle lui sauvait la vie. Il n'en fallait pas tant pour consoler Puylaurena de Fabandon de madame de Phalsbourg. Le ban^^ deau qui ne tenait guère sur ses yeux acheva de tomber, et il se demanda comment il avait pu regretter cette princease fantasque et corrom^ pue ; il se serait plutôt arrache le cœur que d'y laisser le moindre vestige de sa faiblesse pour elle, et il $entit avec une joie infinie son premier amour renaître plus frais et plus vif que jamais. Cette révolution dans les sentiments de notre héros lui prêta beaucoup de philosophie i supporter ses revers politiques. Tandis que Monsieur perdait le sommeil par inquiétude, Puylaurens ne songeait qu'à renvoyer sa bague & mademoiselle de Pont-Chàteau. Son écuyer, déguisé en paysan, réussit à remettre cette bague entre les mains de Marguerite au moment ou la cour arrivait à Montpellier.
Ce fut le 25 de septembre au soir que M. de BuUion apporta à Monsieur le traité de paix dont le dernier article , ainsi conçu , était écrit de la main du cardinal :
<c 6° Puylaurens , principal auteur de tous les mauvais conseils donnés à Monsieur depuis deux ans, instigateur de toutes les fautes qui ont éloigné ce prince du roi. son frère, a'enoo^ara j)ar serment d avertir Sa Majesté et M. h car*- (linal des intrigues qui seront tramées à l'avenir contre le service du roi et l'intérêt dea ministres»
S'il exbte à sa eonoaidsaû^e des drccmstancës qu'il importe au roi de savoir et dont Sa Majesté ne soit pas encore informée , concernant Jes affaires de Monsieur, il les dévoikra dès à présent sans aucun déguisemenL 11 déclarera vouloir être tenu pour coupable, comme il l'est, avant que le roi lui accorde sa grâce aux conditions ci-dessus, et se tiendra pour responsable, sur sa tête, de la fidèle exécution de tous les articles signés ^ »
Après avoir lu ce morceau, où l'esprit du cardinal se retrouvait encore plus visiblement que sa main , Gaston d'Orléans le passa en rougissant à son favori et se mit à siffler entre ses dents.
— Quelle réponse vas-tu faire? dit-il au bout d'un long silence.
-^ Une réponse fort simple : je' n'accepte point ma grâce à ce prix.
— Te laisseras-tu couper la tête pour ne point faire un faux serment? Jure toujours de c/évoî/er, jure d'avertir, et sauve ta vie.
— Je ne puis me déshonorer publiquement.
— Mon pauvre ami, tu vas mourir, il n'en faut plus douter.
— Eh bien ! je mourrai.
Monsieur regarda l'heure, bâilla deux ou trois fois en se plaignant de la fatigue, et se retira dans son appartement. Puylaurens comprit que le prince l'abandonnait. Sa tête s'échauffant par
< Historique.
— les —
degrés, il monta a cheval sans avertif personne de son dessein et partit pour Montpellier. Il y arriva au point du jour et se fit conduire chez M. de Cavoie, qui éfcait encore au lit.
— Imprudent ! s'écria Cavoie, vous allez être arrêté , et c'est à moi-même qu'on en donnera l'ordre.
— Vous ferez votre devoir, répondit Puylaurens; mais d'abord commencez par avertir M. le cardinal de ma présence, et dites-lui que je viens exécuter l'article sixième , en lui dévoilant les secrètes pensées que nous avons au fond du cœur, Monsieur et moi.
Cavoie sortit du lit eh grondant de cette commission embarrassante , et finalement il accompagna Puylaurens jusqu'il la maison où logeait M. le cardinal. Les gentilshommes qui attendaient le lever de l'Éminentissime furent saisis d'horreur en voyant le favori de Monsieur. Les uns se changèrent en statues , les autres prirent la fuite, et en un moment la nouvelle de son arrivée passa des maîtres aux laquais, des laquais aux femmes de chambre , et des femmes à leurs maîtresses. Les dames s'en levèrent une heure plus tôt qu'à l'ordinaire. Cependant M. le cardinal venait de faire répondre par Cavoie qu'il ne voulait point recevoir Puylaurens , lorsque mademoiselle Marguerite accourut tout émue et dans un désordre charmant.
— Je connais le sixième article des conditions, dit-elle, et je m'attendais à votre arrivée. Vous verrez mon oncle, je vous le promets*
Voici le talisman qui vous outrira la porte.
En parlant ainsi , elle montra la bague qui lui avait été repvoyëe, puis elle s'enfuit en courant. Peu dïn^ants après, les huissiers appelèrent Puylaurens. M. le cardinal était à sa toilette, entre Bois-Robert et son bdrbier. Mademoiselle de Pont-Château, blottie dans un large fauteuil , tenait ses regards fixés sur le visage de son oncle avec un air de défiance et de sévérité.
— Puylaurens, dit Son Éminenoe, permettez-moi de vous donner sans colère un petit avertissement : vous portez la tête un peu bien haute pour un vaincu. Des personnes que j'aime et qui me touchent de fort près ont sollicité votre grâce. Je me suis rendu à leurs prières, et je ne retirerai point ma parole donnée ; mais il faut , de votre côté , montrer quelque envie de nous satisfaire.
*^ Monseigneur , répondit le jeune homme , si je porte la tète trop haute, faites-la couper tandis que je suis encore' homme de bien; car, si je vous obéissais, il serait trop tard demain pour mourir avec honneur.
Le cardinal échangea un coup d'œil avec Bois^ Robert.
•— A ce compte-U , reprit*il , vous auriez été rebelle au roi , vous auriez poussé Monsieur à la guerre civile, et il faudrait encore prendre garde de ne point blesser cet honneur chatouilleux ! Vous n'y songez pas : humiliez-vous , jeune homme.
— Que puis-je faire de plus que de m'avouer coupable?
— U y a une petite querelle particulière entre vous et moi surdaquelle je veux avoir gain de cause, au moins pour un temps. Vous céderez à \01es volontés, et nous redeviendrons bons amis.
— Je ne serai jamais Tami de Votre Éminence tant qu'elle voudra me réduire au métier d'espion.
A ees mots la nièce du cardinal se leva impétueusement de son fauteuil.
— Voilà donc, s'écria-t-elle, le sujet de la querelle? Quoi! mon oncle, vous voulez avilir une personne que j'aime, un compagnon de mon enfance dont vous m'avez accordé Ta grâce ! Fi ! cela est indigne d'un prélat. Ne parlez pas de ces vilaines choses , si vous ne voulez être grondé sévèrement malgré votre puissance et votre âge.
— Je serai grondé , répondit le cardinal ; mais je n'en démordrai point. Il faut céder.
— Puylaurens , reprit la jeune fille avec une fierté inexprimable , vous ne céderez pas. Votre honneur m!est aussi cher que le mien. Il y a mille abîmes entre nous deux, n'ajoutez pas celui de la honte.
Un fiourire de malice releva les moustaches du cardinal.
— J'apprends du nouveau, dit-il. Des abîmes sont entre Puylaurens et ma nièce! Que t'en semble , Bois-Robert?
— U me ^.mbje, répondit Bois-Robert, que
Votre Êminciice a contre elle plus qu elle n'avait imaginé : si Taniour sVn roélc, tenez vous pour battu , et n'allez pas donner du chagrin à ces pauvres enfants.
— Eh bien ! qu'on s'explique, dit le cardinal.
— iVlonseigneur, reprit Puylaurcns avec émotion, j'aime passionnément votre nièce chérie. Pour obtenir de vous une lueur d'espérance , je
'donnerais tout au mbnde, excepté mon honneur. Jugez de ce que j'ai dû souffrir en rompant avec vous. Jugez de l'horreur de ma situation, lorsque vous m'avez contraint à faire la guerre à celui de qui dépendait mon bonheur; mais jugez aussi de la force de ma conscience. J'avais assez de motifs de vous aimer et de vous témoigner mon respect ; cependant vous avez tant fait, que je suis devenu votre ennemi, et anjourd'hui même je suis encore obligé de repousser une grâce qui me rapprocherait de celle que j'aime.
— Et vous, ma mie, demanda le cardinal , n'avez-vous rien à confesser?
— Si fait, mon oncle, dit la jeune fille en rougissant ; puisque vous me pressez et que l'occasion l'exige, je vous confesserai des sentiments que Puylaurens ne sait point, à moins qu'il ne les ait devinés. Dans mon enfance, j'ai conçu pour lui une amitié tendre ; mais, depuis ma petite jeunesse , je crois que j'éprouve...
— Achève, ma fille; c'est de l'amour, n'est-îl pas vrai?
— - Âk ! mon oncle , ne vous fâchez pas. C'eât
votre faute plus que la mienne. Pendant long* temps je l'aimais sans le savoir, et, quand je Tai vu malheureux, 'persécuté, j'ai connu ce que j'avais au fond du coeur.
— M. le cardinal , dit Bois-Robert , auriezvous de la peine si votre aimable nièce venait à mourir?
— La belle question !
— Et si elle tombait malade?
— Que tu es sol , l'abbé !
— Or, pour qu'elle ne meure pas , il ne faut pas qu'elle tombe malade, et, pour ne point tomber malade , il est nécessaire qu'elle mange et dorme bien; mais on ne saurait manger et dormir si l'on a du chagrin , et les filles ont du chagrin quand on les sépare de leur amant :
d'où je coritlus que votre nièce mourra si vous ne la mariez à Puylaurens.
Le cardinal se tourna vers Antoine de l'Age.
— Vous voyez, lui dit*il, que vous n'entendez rien à vos intérêts. Accordons-nous ensemble; vos affaires s'en trouveront bien , et les miennes en iront mieux. Le prince que vous servez ne mérite pas tant de scrupules délicats. J'y mets peut-être de rentêtemcnt; mais c'est une satisfaction que je veux avoir. Si vous voulez me servir, je vous autoriserai à faire votre cour à ma nièce.
— Et moi. s'éqrîa la jeune fille, je refuserais un amant assez lâche pour m'acheter à ce prix. Adieu, Puylaurens; mon estime pour vous est augmentée de toute la force de ma douleur.
Soyez malheureux, et mourez, s'il le faut; M. le cardinal fera deux victimes k la foia.
Mademoiselle de Poiit«Ghâteau sortit en pleurant.
■^ On voit bien, dit Bois-Roberi, que Votre Éminence a grande envie de faire ce mariage.
— Oh ! répondit le ministre, les choses iraient trop vite , si je n'élevais quelques petites difficultés. Puylaurens ne voudrait pas devenir ainsi mon neveu tout à coup.
— Monseigneur, reprit le pauvre Puylaurens, jouissez de votre triomphe. Je suis le plus misérable des hommes.
Le cardinal se frotta les joues avec du savon d'un air satisfait.
— Monsieur, dit-il, les conditions du traité sontfixéès. Cela ne me regarde plus. €'est désormais une affaire entre le roi et son frère.
— Eh bien ! conduisez-moi donc aux pieds du roi. Je trouverai peut-être la justice et la pitié dans son âme.
— Vous voulez lui parler ? s'écria le ministre en repoussant la main de son barbier pour tourner vers Puylaurens ses yeux flamboyants. Ëh! que lui direz-vous? Avez-vous dessein de m'accuser devant lui?
^ Je me défends , monseigneur ; il ne faut pas changer les rôles.
— Non , non , vous ne parlerez point au roi.
— Permettez au moins que je lui écrive pour le supplier de m'exempter du serment qu'on me demande dans Tarticle sixième du traité.
— Écrives sur cette table. Je remettrai moimême votre lettre. ^ Puylaurens écrivit à la hâte ce qui suit :
te Sire 9
«( Je veux être tenu pour coupable , comme je le suis; mais en m'engageant par serment à dévoiler les pensées et les desseins de Monsieur, je manquerais à l'amitié dont ce prince m'honore, et je me couvrirais d'infamie. Si donc Votre Majesté ne me dispense point d'un serment que je ne puis faire , je n'ai plus qu'à me recommander h sa clémence. »
Le cardinal lut cette pétition et la mit dans sa poche.
-«- Jeune homme, dit-il en souriant, allez en paix. Votive épitre sera tout à l'heure entre les mains du roi. Vous recevrez la réponse à Béziers. Que dans une heure on ne vous voie plus
Puylaurens partit pour Béziers; il y reçut le lendemain ce billet du cardinal :
K Vous êtes plus heureux, monsieur, que vous ne méritez de l'être. Le roi vous dispense du serment dont il est question en l'article sixième. Ne vous imaginez point pour cela être en grande faveur. Retirez-vous avec Monsieur à Tours ou à Blois, qui sont les deux villes où Son ^ Altesse a la permission de demeurer. Je saurai
! vrcuse.
- ira -
eomment vous vous montrerez digne du pardon qu'on vous accorde si bonnement, n
Un autre exprès , qui suivait le premier, apporta une petite boite dans laquelle Puylaurens trouva une bague surmontée d'une turquoise, plus une lettre qui n'avait pas besoin de signature.
« Qu'a donc mon oncle? disait cette lettre. Il paraît tout changé ! Il prononce tout bas voire nom d'un air consterné. On assure ici que cela tient à une révolution qu'il redoute dans l'esprit dy roi. Si le moment où il doit s'avouer vaincu est proche, cherchez dans votre cœur ce que vous avez à demander à M. le cardinal. »
Enfin , un troisième exprès vint à Béziers dans la nuit, avec une lettre de madame de Che-
« Mon cher Puylaurens, disait la duchesse, M. le cardinal , en remettant hier votre pétition au roi , a fait tout au monde pour vous attirer le refus le plus dur: mais M. de Saint-Simon avait commis une indiscrétion dont Sa Majesté se plaignait amèrement, lorsque votre supplique arriva. Le roi poussa un soupir en s'écriant : « Ah ! « mon frère est plus aimé que moi. Ses confi- «< detits veulent mourir plutôt que de le tromu per, tandis que mes amis me vendraient s'ils « pouvaient. *> £t, se tournant dun air irrité
vers le miolstrè, il lui ordonna de vous dispenser du serinent et de ne plus vous tourmenter comme il a fait jusqu'à ce jour. Ce premier symptôme de la lassitude du roi et cette révolte contre la tyrannie du cardinal étonnent et réjouissent toute la cour. Faites votre profit de cet avertissement , mais tenez-vous en garde. Vous touchez au bonheur ou à votre perte. »
Gaston d'Orléans sautait d'un pied sur l'autre par excès de joie en écoutant la lecture de ce billet. Passant tout à coup de la crainte à la jactance , il s'écriait que le règne du cardinal desposte était passé ; mais Puylaurens fit observer à Monsieur que le roi pourrait offi*ir encore d'autres indices de lassitude et de dégoût avant de se résoudre à renvoyer son ministre; que la paresse était une passion , et que , Louis XIII étant paresseux , cette passion le gouvernait, appuyée encore par l'habitude. Il engagea Monsieur à se rendre docilement à Blois , et ils y allèrent en effet tous deux, accompagnés seulement d'un petit nombre d'amis fidèles.
Tandis que Gaston d'Orléans et son favori attendaient au château de Blois les effets de la clé-
mence du roi du de la rancune du eardinal^ an menait avec célérité le procès\du duc de Montmorency. En moins de deux mois^ le h^os, encore saignant de ses dix-sept blessures , passa du champ de bataille à l'échafaud : il fut décapité à Toulouse , le 30 octobre i632. Aussitôt après, la cour se divisa en trois bandes. M. le cardinal, suivi d'un, cortège digne d'un satrape y s'enfonça dans la Guienne , en charmant la longueur du chemin pai^ de petites exécutions à mort 9 afin d'éblouir et d'intimider les provinces rebelles. La reine se rendit par une autre route à Bor^ deaux, accompagnée seulement des p^sonnes dont les services lui étaient rigoureusement nécessaires, et, dès le 31 octobre, le roi fmrtit pour Paris, à petites journées.
Un matin , une chaise de poste entra dans la cour du château de Blois. Puylaurens mit la tête à la fenêtre , et voyant descendre la laide figure de Bullion, ce porteur acharné de mauvaises nouvelles, il en conçut de l'inquiétude* Au bout d'un quart d'heure, on vint appeler PuylaUrens ; il courut au cabinet du prince , et il trouva Mon* sieur tenant à sa main une lettre du cardinal datée de Bordeaux. Cette lettre était adressée au roi en forme de rapport et en style de testament.
<c Votre Majesté , disait le ministre , ne saurait , sans être accusée de faiblesse , permettre que les conditions du traité de Montpellier se passent en discours et demeurent sans exécution. Comme les mariages des princes ont toujours
été affaipês d'État d'où il peut ressortir de grands biens où des dangers. de conséquence, il importe de tirer au clair si Monsieur s'est ou non allié à la maison de Lorraine par un mariage clandestin. Quoique Son Altesse Royale ait affirme n'avoir point conclu avec la princesse Marguerite, des révélations nouvelles et de plus am* pies informations ont fait naître des doutes qu'il faut éclaircir.- S'ir se découvrait que Monsieur eât tm&pé Votre Majesté sur cette grave ma^^ tière , il y aurait lieu à revenir sur les grâces et les actes de clémence dont on a comblé Son Altesse ainsi que ses conseillers. Puylaurens surtout aurait à rendre un compte sévère. La dispense du serment n'empéchê point qu'il ne soit tenu d'obéir aux commandements de Votre Majesté mentionnés en l'article sixième. C'est le devoir d'un sujet fidèle d'avertir sans déguisement le roi de tout ce qui a été pratiqué au pré-* judice de l'État. Les grâces et Foubli du passé ne portent point sur des fautes qu'on n'aurait point avouées. 11 faut donc exiger de Puylaurens une confession nouvelle et entière. Avant d'être l'ami et le confident de Monsieur., il est sujet de Votre Majesté» Il doit parler. C'est à lui de révéler le mariage de Monsieur^ si ce mariage a été condu, et pour qu'il ne puisse prétendre ignorer les peines auxquelles il s'exposerait par un mensonge , on le peut avertir que , s'il ne dit l'entière vérité , il y va de sa vie. j»
En marge, le roi ayïiit écrit ces mots : « Ap-*
prouvé. M. de Bullion portera ces dëpédies à Monsieur et interrogera ledit Puylaureiis , »» et avait signé » Louis. »
Puylaurens prit lecture de ce factum, et, pendant ce temps-là, Monsieur, se promenant à grands pas, renversait un siège d'un coup de pied à chaque tour de chambre.
— Tu le vois , dit-il , ce ministre m'a voué une haine viagère ; il me poursuivra jusque dans le tombeau. Jamais il n'y eut d'obstination pareille à la sienne. Il faut que l'un de nous deux périsse.
La colère de Monsieur se montant par degrés, l'incontinence de langue croissait avec elle. Enfin le prince s'arrêta devant Bullion , et le prenant par son rabat :
— Petit démon , lui dit-il , je ne sais à quoi tient que je ne t'étrangle. Je te ferai jeter dans la Loire et je regarderai du haut d'un pont quelle figure fait un commissaire du roi qui se noie. Retourne à Bordeaux , si tu ne veux être mangé par les poissons.
Bullion avait tant de fois reçu des coups du cardinal , qu'il ne s'intimida point.
— Monsieur, dit-U, je suis ici par ordre du roi , et si je ne m'en retourne pas comme vous le souhaitez , c'est pour votre bien, car vous êtes perdu si je ne rapporte pas une réponse. Il y va peut-être de votre vie , aussi bien que de celle de Puylaurens.
— Eh bien ! reprit Monsieur, voici ma réponse : Le cardinal m'a poussé à bout. Il veut
que rih»d<$ nous deux suecombe. Ce sera lui. Je le ferai assommer par mes domestiques.
— Votre Altesse s'égare, dit Bullion. Je re- TÎendrai dans une heure , et j'espère vous retrouver plus calme.
Aussitôt le commissaire du roi sorti, Puylaurens entraîna Monsieur boi*sdu château, car le prince avait besoin de se rafraîchir les sens et de rappeler k lui sa raison. Tous deux raisonnèrent sur le nouveau piège que leur tendait Fcnnemi. M. le cardinal disait dans son factum que déplus amples informations avaient fait naître des soupçons sur le mariage de Monsieur. Selon toute apparence , il avait des certitudes , et le mot de soupçons était là pour inviter Monsieur et Puylaurens à se perdre par des mensonges.
D'un autre càté, si Gaston d'Orléans faisait Taveu de son mariage secret, c'était confesser qu'il avait trompé le roi par un faux serment pendant la discussion du traite de paix. Ce prince avait compris l'alternative où le jetait le cardinal, et sa fureur contre Bullion n'était qu'un moyen d'écolier pour éluder la difficulté d'une position insoutenable. La malice du ministre mettait Monsieur sur le chevalet, et l'honneur d'un fils de France subissait la torture extraordinaire. Tout en raisonnant, Gaston et son favori descendirent jusqu'au bord de la rivière où passait la route de Paris. Le prince , accablé par la honte et le désespoir, prit sa tète entre ses mains , et s'écria tout haut :
— Ne trouverai-je pas une bonne âme qui me
débànrâsse de cet homme pftr tin eoup dé f^ gnard ?
— Voilà le poignard , le bras qui le porte et la bonne âme, dit One voix*.
Le capitaine la Pistole avait doivî par derrière; Monsieur âe retourna, comme pris sur le Ihit, et , voyant ce bandit le chapeau à la main , les pieds en dehors et le visage épanoui , il se mit i sourire :
-- Cet estafier, dit-il ^ a une mine plaisAnte. Je connais cette grimace-'là»
— La terre, répondit Puylaurens, n'a jamais porté de coquin plus corrompu ni plus dëter^ miné.
— Quelle gloire pour moi ! s'écria le bandit d'un ton de théâtre. Je suis connu du plus grftnd prince du monde, et j'ai l'estime de son confi<^ dent. Ma fortune est assurée. N'en doutes poiut^ monseigneur, vous enqoloieree mou ministère^ si vous ne vouless périr. Il y a longtemps que je l'ai dit à M. de TÂge : je tiens de la bouche du père Joseph que 16 cardinal vous déteste tous deux, et ne vous fera jamais de quartier. J'ad^ mire comment Monsieur pousse la patience si loin que de sortir du royaume, de se donner mille inquiétudes , se laisser accuser, eotrepren* dre la guerre civile , capituler et subir les vu* lontés du vainqueur, lorsque la vie d'un homme est si peu de chose , qu'une âuxien ou un liiau-^ vais ragoût peuvent la détruire^ El k quoi sert d'avoir tant de monde i ses ordres^ mille biras prêts i frapper, les titres do &t% et frère de roi ?
Pour moi, qui ne suis qu'un pauvre diable, si j'ai un ennemi , je le querelle dans un cabaret , je le tue $çalamment sur un pré ou subtilement dans un chemin , et tout est dit.
— Parce que tu n'as point de réputation à garder, répondit Monsieur.
— Une réputation est donc chose bien incommode? Mais il me semble que celle de Votre Altesse est justement ce qu'on veut endommager ; elle se noie en ce moment , et demande du secours. Si vous n'y pourvoyez, elle va périr. Supprimez un seul homme à robe rouge, et la voilà qui renaît et sort de l'eau toute fraîche.
— Le drôle fait des sophismes, dit Monsieur.
— Une bonne langue doit étfë aiguisée à deux tranchants comme une épée.
— Capitaine, dit Puylaurens , Monsieur s'est amusé de vous comme d'un bouffon ; n'allez pas vous croire pour cela un personnage, ni vous mêler d'exécuter ce qu'on ne vop commande point.
— Ne craignez rien , répondit le brigand ; je sais mon métier. Je demande h Son Altesse la préférence sur mes confrères , car elle en viendra tôt ou tard à l'emploi des grands moyens. Je ferai en sorte que ce coup-là soit mon chef-d'œuvre et ma dernière affaire.
— Penses-tu vraiment , dit Monsieur après le départ du bandit , que nous en serons réduits à ordonner un meurtre?
— Comment! réponditPuylaurens, vous pouvez admettre une pareille supposition?
— Je ne sais ; mais ma réputation est perdue de toutes façons, et je rest« aux prises avec mille embarras et mille dangers.
— Nous en sortirons autrement que par un crime.
Un carrosse à six chevaux s'arrêta sur la route en ce moment ; une voix que Monsieur connaissait ordonna qu'on ouvrît la portière , et l'on vit descendre le président le Goigneux. 11 avait remis ses bottes de courrier, son manteau long et sa rapière.
— Je vous trouve à propos, dit-il. M. de Montmorency , le jour de son exécution , a révélé le secret de votre mariage. Le traité devient nul par cette découverte. Il n'y a plus de sûreté pour vous en France. Monsieur sera respecté comme frère du roi , mais on fera des procès à Puylaurens et à moi; or, n'ayant point envie de manger des champignons du bois de Vincennes , je gagne le large à l'iiistant même. Vous plait-il de monter dans ce carrosse?
— Il n'y a rien qui presse , répondit Puylaurens.
— Comme il vous plaira. Pour moi , je ne croirai avoir ma tête sur les épaules qu'à la frontière de Lorraine. »
M. le Goigneux remonta dans son carrosse et partit sans dire adieu. La nouvelfe qu'il venait d'appoiter. mettait fin aux incertitudes. Monsieur savait toute la gravité du danger. Le roi pouvait retirer ses grâces, et la haine du ministre avait carte blanche. Gaston d'Orléans
rentra au ehàtcaii, où Bullion ràttendait avec impatience.
— Monsieur, dit le commissaire du roi, il faut , s'il vous plaît , que je retourne auprès de M. le cardinal.
— Qui vous empêche de partir? répondit le prince.
— N'avez-vous point de réponse a me donner?
— Aucune. Je n'ai rien à dire h votre cardinal. Quant au roi , dites-lui que je suis pénétré d'amour et de respect pour mon frère , et que je lui enverrai ma réponse par l'un de mes serviteurs.
— Tout ceci , dit Bullion en haussant la voix, sera fidèlement rapporté h Son Éminence et au roi; mais, comme je dois remplir mon ministère , il faut que j'interroge le confident de Votre Altesse. Puylaurens , vous avez vu par la lettre de M. le cardinal et Tordre du roi l'obligation où vous êtes de révéler ce qui a été fait contre le bien de l'État. Je vous somme de répondre à ma question : « Son Altesse Royale est-elle, oui ou noA, mariée avec la princesse Marguerite de Lorraine?»»
— Monsieur le commissaire, répondît Puylaurens, Monsieur vient de vous dire qu'il enverrait sa réponse au roi.
— Vous n'avez plus rien h ajouter? demanda Bullion. Vous avez bien songé aux suites que peuvent avoir vos refus de vous expliquer?
Monsieur se leva de son siège , et montrant la porte par un geste impérieux :
— Assez de discours! s'écpia-t-il. Sortez à- Jinstant.
Eiullion salua et sortît.
Devant l'appartement qu'avait occupe jadis la reine mère , au château de Blois , était une terrasse appelée le Perche-aux-Bretons , d'où l'on voyait l'un des plus beaux sites de la Touraine. Puylaurens se promenait avec Monsieur sur cette terrasse, et ils avisaient ensemble aux moyens de pourvoir à leur sûreté. Comme toutes les personnes faibles, Monsieur passait avec une facilité déplorable de la colère à l'abattement le plus profond. Son esprit fléchissait sous le poids des difficultés. Il confessa ingénument à son favori que ce mot de le Coigneux l'avait frappé : <( Monsieur sera respecté, comme frère du roi. » ^
— En ejffet, dit le prince , pourquoi me donner tant de soucis? je n'ai rien à craindre.
Et en parlant ainsi , Monsieur regardait son favori d'un air si expressif, qu'il n'avait pas besoin , pour être compris , d'ajouter ces mots : «t Mes amis, et toi-même, vous périrez; mais moi je me tirerai d'affaire. »
— Sans doute, répondit Puylaurens, vous n'avez rien à craindre. S'il suffit de boire et manger librement, d'aller à la comédie et de courre le lièvre , rien n'est plus facile que d'atteindre ce haut degré de gloire. A quoi bon s'embarrasser de ce que pensera le monde? Votre Altesse n'aura point connaissance de ce que les historiens croiront d'elle, et si quelqu*un se
hasarde à dire en la voyant passer : u Voici ce prince qui a courbé la tête devant le cardinal et qui a laissé périr ses amis après les avoir engagés avec lui dans une entreprise périlleuse, )> on fera châtier l'insolent , et vous oublierez^ ces propos en dansant un ballet, ou en mettant de9 étiquettes neuves à votre collection de médailles. — Il est vrai , dit Monsieur, que mon rôle en ce inonde n'aura pas été fort brillant; mais, quand je me serai bien remué , en mourrai-je un quart d'heure plus tard?
— Au contraire, s'écria Puylaurens, c'est en vous humiliant que vous ajouterez d'heureux jours à votre existence; M, le cardinal, touché de votre docilité , donnera l'ordre que l'on fasse arrêter la mort par le capitaine des gardes^ lorsqu'elle viendra. gratter à votre porte.
— Tu me conseilles donc de m'enfuir et de me révolter encore une fois?
— Point du tout ; je vous vois aujourd'hui en trop bonne disposition. Restez ici ; accordez satisfaction £^u roi et gain de cause à son ministre. Pour embellir votre réputation d'un dernier vernis, on fera casser votre mariage avec la princesse Marguerite, et ce coup de pinceau portera l'éclat de votre nom jusqu'à la cour de Rome.
— Mon mariage ! s'écria Monsieur ; ils ne peuvent le déclarer nul sans mon consentement.
— Vous le donnerez. '
— Jamais! Ils me hacheront plutôt que dp me contraindre à cette bassesse.
— Vous le donnerez, vpu^ dis-je; et dans ce
moment même , si le roi était ici ,' vous Fauriez déjà donné.
— Fuyons donc, fuyons & Finstant. Holà!
des chevaux ! cria le prince.
— Calmez-vous. Le roi est encore à trois journées de marche.
— Eh bien ! qu'allons-nous faire? Quelle réponse enverrai-je à mon frère? Dicte-moi donc mes paroles et ma conduite.
— Volontiers. Voici ce que vous écrirez au roi : « Sire , je confesse ingénument que j'ai déguisé la vérité au sujet de mon mariage ; mais pouvaitron exiger d'un homme réduit au dernier malheur de s'accuser lui-même? Puisqu'on attache tant de prix à mes aveux pour m'humîlier davantage, c'est devant vous seul que je m'humilie, en vous ouvrant mon âme. Le lî2 janvier dernier, j'ai épousé la princesse Marguerite de Lorraine , et je perdrai plutôt la vie que de laisser rompre ces liens sacrés. Ma confession est entière à présent. Je n'ai plus rien à avouer, et, si de nouvelles persécutions doivent encore m'accabler, je saurai par là que mes ennemis se jouaient de mes sentiments et des vôtres en assurant que ma sincérité me serait profitable.» Vous enverrez cette lettre au roi, poursuivit Antoine de l'Age, et nous prendrons la fuite pour en attendre l'effet en lieu sûr. Nous reviendrons J)ientôt plus forts qu'auparavant, car le roi commence à se lasser de la tyrannie du cardinal. A
feine serons-nous partis, qu'il saura mauvais gré son ministre de nous avoir poussés à cette
extrëmité , lorsque tout s'arrangeait & l'amiable. Nous serons rappelés , et ce sera le tour de notre ennemi de trembler devant nous.
M. de Bullion , qui aperçut de la grande route Monsieur et son favori se promenant sur le Perchc-aux-Bretons, devina qu'ils allaient s'enfuir, et dit plus tard au cardinal qu'il les avait vus faire le raanége des hannetons, qui grimpent au sommet . -des arbres pour prendre leur volée; mais cette plaisanterie ne fit point rire le ministre, qui devina bien l'intention de Puylaurens et le danger d'une troisième rupture. En effet, le roi murmura contre Richelieu en recevant la lettre de son frère. Sa mauvaise humeur redoubla lorsqu'il apprit que Monsieur et Puylaurens s'étaient enfuis deBlois, et il s'écria qu'il ne voulait plus se laisser souffler une colère qu'il n'éprouvait point. Ainsi finit la seconde cabale d'Antoine de l'Age contre le cardinal de Richelieu. On verra par la dernière comment Puylaurens sut faire entrer dans la conspiration le premier personnage de France et de Navarre, et comment ce personnage, de qui on devait attendre le succès , ruina pourtant l'entreprise.
FIFf DU TOHE PREMIER.
Antoine de TAge prenait les choses de haut en voulant rentrer en grâce par la seule volonté du roi et malgré l'opposition du cardinal. Ce jeu-là était dangereux ; ïnais , dans les cabales de ce genre , le péril devient un attrait par la grandeur qu'il donne à l'entreprise. Louis XIll aurait tout de suite rappelé son frère, si le ministre, substituant l'intérêt de TÉtat à ses rancunes, n'eût fait sentir au roi que cette querelle de famille deviendrait le prétexte utile d'un envahissement de la Lorraine. On feignit à la cour de France plus de colère qu'on n'en avait de la fuite de Monsieur, et les troupes reçurent Tordre de marcher sur Nancy, où elles entrèrent sans rencontrer d'obstacle.
Gaston d'Orléans et ses amis s'étaient retirés à Bruxelles. L'infante d'Espagne les y reçut avec plus de magnificence encore qu'à leur premier voyage. Le prince eut quinze mille livres par mois pour l'entretien de sa maison, ce qui était alors une somme considérable. On distribua aux gentilshommes français des chaînes d'or
rUYLAURENS. 2. 1
avec des médailles au portrait du roi d'Espagne. Le trésorier de Fînfante donna des secours aux oflSciers nécessiteux. Ces libéralités mirent en joie la petite cour de Monsieur. N'ayant point de présents à faire en retour de cette générosité, les réfugiés payèrent en monnaie de galanterie. Le prince donna l'exemple en se déclarant le serviteur de la fille du comte Colonia. Il n'y eut bientôt pas une fille d'honneur de l'infante qui n'eût un adorateur dans la suite de Monsieur, et, pour obéir à cette mode, Puylaurens rendit ses hommages à la beauté de mademoiselle de Chimay. Depuis le premier séjour de Gaston d'Orléans à Bruxelles, les dames espagnoles avaient appris à parler français. Les vers, le phébus, les violons, allaient grand train, et il ne se passait pas de nuit sans une quantité de sérénades.
L'étiquette d'Espagne étant la plus sévère du monde, l'infante ne craignait rien pour sçs filles d'honneur. Grâce à la hauteur des murs du palais, l'amour se faisait à distance , et les soupirants ne causaient avec leurs belles qu'aux heures de réception, devant tant de témoins que les mères pouvaient dormir en toute sécurité. Une demi-douzaine de duels animèrent ces galanteries. Hormis le baron de Vaucelas, qui se laissa vendanger par un coup de maladresse , il n'y eut que des égratîçnures, et les rivaux firent amitié ensemble après ces différends, dont la moitié furent accommodés par Monsieur. L'infante s'amusait de ces folies, et, si M, le cardinal
eût voulu rabattre un peu de sa roideur, il aurait pu profiter des succès de la jeunesse française en pays étranger pour faire sa paix avec l'Espagne par Fentreraise de Monsieur.
Mademoiselle de Chimay^ toute fraîche débutante , avec une grande beauté et un cœur neuf, où les émotions commençaient à remuer comme des oiseaux éelos de la veille, s'essayait doucement à causer avec Puylaurcns. La princesse sa mère, personne de sens et d'esprit, demeurait en tiers dans le^ conversations. Comme elle voyait bien que ces amours n'étaient qu'un badinage, elle ne s^'en inquiétait point, et son indulgence reposait sur une amitié dont Puylaurens lui avait trop de reconnaissance pour songer à la tromper. Les violons que le favori de Monsieur eiî voyait, le soir, sous les fenêtres jouaient pour elle comme pour sa fille. Sauf trois ou quatre bouquets et autant de rubans que la demoiselle jeta par une jalousie élevée ^c trente pieds, Puyïaurens ne tira d'autre profit de ses promenades nocturnes que du froid sur les épaules et la satisfaction de se dire favorisé par une belle personne ; mais il n'en souhaitait pas davantage.
Au milieu des délices de Bruxelles, la discorde trouva le moyen de se glisser parmi les ennemis du cardinal. La reine mère , qui commençait à vieillir , ne se gouvernait plus que par les conseils du père Chanteloup , le plus étrange confesseur qu'ait jamais pris une feoune dévote. Ce prêtre^ 9 perdus de la goutte , était cependant
plein de violence, avec une âme scélérate et une physionomie forcenée. Marie de Médicis et son directeur, dont la haine ne voulait point d'accommodement avec le cardinal, accusèrent Puylaurens de négocier sans leur participation , et ils ne se trompaient pas, car Monsieur entretenait secrètement une correspondance avec le roi son frère. Le père Chanteloup envoya en France un estafier à ses gages avec la commission peu chrétienne d'assassiner le cardinal. Cet homme manqua son coup, et Ton sut à la cour de France que Gaston d'Orléans s'était brouillé avec sa mère pour s'être opposé à ce guet-apens. Madame de Phalsbourg, qui ne pardonnait pas à Puylaurens le tour pendable qu'elle lui avait joué, ni les mensonges qu'elle lui avait faits, se joignit au père Chanteloup. Le duc d'Eibeuf l'y accompagna, et le Coigneux, jaloux de l'autorité d'Antoine de l'Age, passa dans le parti de la rein (3 mère.
De leur côté, les Espagnols murmuraient.
Monsieur , disaient-ils , s'apprêtait , pour prix des libéralités de l'infante, à ne laisser en Flandre que ses vieux habits. Un soir , on tira sur Puylaurens un coup d'espingole qui ne l'atteignit pas, mais dont une personne de sa suite fut blessée. Le marquis d'A y tonc, gouverneur de Bruxelles, tout en faisant grand bruit de cette affaire, ne rechercha point l'assassin, qui était payé par le père Chanteloup. La j)olice secrète de M. le cardinal porta ces nouvelles en France, et l'explosion de cette espingole eut un reten-
tissement favorable jusqu'au château de Saint- Germain.
Un jour, Gaston d'Orléans reçut une lettre entièrement écrite de la main du roi :
u Mon frère , écrivait Louis XIII , j'apprends avec efifroi qu'il n'y a plus de sûreté pour votre personne chez les étrangers. Revenez auprès de vos véritables amis. Je ferai grâce à vos serviteurs, et je vous rends dès à présent la tendresse que je vous dois. Le chevalier d'Ëlbeine vous portera des conditions acceptables. »
Le même courrier remit à Puylaurens une lettre de M. le cardinal ainsi conçue :
« Le roi ayant oublié ses sujets de mécontentement, vous pouvez pénétrer jusqu'aux genoux de Sa Majesté, à couvert sous l'amitié dont Monsieur vous honore. Je suis aise de vous savoir séparé d'une cabale qui ne doit plus espérer de pardon , et je vous félicite d'avoir échappé aux tentatives criminelles de cette cabale contre votre personne. Je vous montrerai peut-être, de façon h vous' toucher le cœur en un point sensible, que dans la réconciliation comme dans l'inimitié je ne fais pas les choses à demi. »
Au-dessous de la signature du ministre, mademoiselle de Pont-Château avait écrit ces roots ;
tt Mon oncle cherche son hâton de cire d'Espagne et son cachet. Il ne les trouve point, parce que je les aï dans tna poche. Je profite de ce moment pour vous faire savoir que M. le cardinal vient de me prendre par Toreille en me demandant si je serais bien nisc de vous revoir, et si j'aurais pour agréable que vous me fissiez votre cour. Fuyez cel-iaffreux p«ys où l'on vous tire des coups d'espingole. Signez, promettez, jurez aveuglément , si vous ne voulez que je meure d'ennui, d'inquiétude et.». Voici M. le cardinal qui m'appelle : je vous dirai plus tard ce dernier mot qu'il ne m'a pas laissé le temps d'écrire. »
Ce n'était pas la crainte des coups d'espingole qui faisait souhaiter à Antoine de l'Age de rentrer en France. L'amour lui soufflait mille raisons plus persuasives que celle de l'ambition. Marguerite de Pont-Chàteau s'ennuyait de cette vertu de tragédie qui tenait son amant à cent lieues d'elle. Puylaurens attendit le projet de traité de M. le cardinal, résolu à le signer sans discussion. Quels furent son étonnement et sa joie en y découvrant des conditions plus douces qu'il ne devait raisonnablement lespérer î Une estafette, qui le réveilla au milieu de la nuit, lui remit un papier sur lequel il trouva ces clauses dictées à JVI , de Chavigny par le ministre :
Traité secret entre Son Éminence Armand du Plessis, cardinal^ duc de Richelieu, et Antoine de l'Age , marquis de PuylaurenSj premier chambellan de Son AltesseRoyale Monsieur.
1** M. le cardinal, ayant à cœur de tëmoigner à Puylaurens sa bonne volonté et le plaisir qu'il éprouve de la réconciliation complète et définitive ménagée par ledit Puylaurens entre le roi et Monsieur, lui rend son amitié sans aucune réserve.
2° En signe de cette amitié, M. le cardinal promet à Puylaurens de le faire nommer duc et pair du royaume, au premier service qu'il rendra au roi.
5° Puylaurens avant exprimé en diverses rencontres une inclination tendre pour mademoiselle de Pont- Château, la cadette, cousine de Son Éminence, M. le cardinal approuve ce penchant et permet audit Puylaurens d'en espérer des suites favorables à ses désirs.
4° En retour de ces grâces signalées , Puylaurens s'engagera , sur sa vie et son honneur, à découvrir au roi , sans qu'on ait besoin de l'y inviter, ce qui pourrait être entrepris contre le service de Sa Majesté et le bien de l'État; enfin, ledit Puylaurens promet de faire tout ce qui sera honnêtement possible pour déterminer Monsieur 5 laisser rompre son mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine, à moins que le roi ne vienne à se relâcher de sa sévérité sur cet article.
Sans tarder d'une minute, Antoine de J'A^e écrivit au bas de ce traité son acceptation dans les termes suivants :
«i Pénétré de reconnaissance des grâces du roi et des faveurs de M. le cardinal, je demande pardon à Sa Majesté de mes fautes passées. Je m'engage, sur ma vie et mon honneur, à remplir scrupuleusement les conditions de l'article 4, en insistant sur ces deux mots qui s'y trouvent consignés : c'est au roi lui-mêtne que je découvrirai ce qui pourra être médité contre son service, et je tenterai ce qui sera honnêtement possible pour la rupture du mariage de Son Altesse Royale. »
Puylaurens venait, tout palpitant d'aise, d'apposer sa signature, lorsque Monsieur l'envoya chercher. Ce prince, h demi chaussé, bondissait au milieu des ténèbres. Son traité avec le roi n'était pas moins favorable que celui de Puylaurens. On lui rendait sa position à la cour, ses apanage, pensions et gouvernements; on accordait grâce entière à tous ses serviteurs, excepté le Coigneux. La seule condition imposée était que Monsieur souffrirait patiemment une consultation de docteurs en Sorbonne sur la validité de son mariage , dont le roi promettait de ne poursuivre la nullité que dans les formes accoutumées pour les autres sujets du royaume.
Il ne fallait plus à Gaston d'Orléans qu'un peu de discrétion et de prudence pour se tirer des
mains des Espagnols ; mais les gens faibles agissent toujours d'une façon imprévue à chaque rencontre. Au lieu de se tenir en repos et d'attendre l'occasion de rentrer en France, Monsieur voulut aller chez le gouverneur de Bruxelles pour y étudier les dispositions des autorités à son égard. Le bon /papier qu'il avait dans sa poche lui donnant une émotion qu'il ne pouvait dissimuler, sa langue ne se contenait plus. Il débuta par faire cent plaisanteries contre le cardinal et le roi. Effrayé de sa propre imprudence, il voulut prendre un ton plus sérieux , et s'avisa de parler d'une nouvelle guerre ; il s'engageait , si le roi d'Espagne le voulait aider, à pénétrer jusqu'à Paris, à renverser M. le cardinal et reléguer Louis XIII dans un couvent. Les regards défiants des vieux politiques espagnols le troublant davantage à mesure qu'il s'égarait, la peur le poussait plus avant dans le précipice. Il en vint jusqu'à proposer de signer , séance tenante , un traité avec Tinfante. Le marquis d'Aytone saisit aussitôt l'occasion , offrit la plume à Monsieur, et le pria de mettre lui-même par écrit les clauses de ce traité. Le prince , pris au piège , n'osa point reculer. Il se plaça devant le bureau du gouverneur, et se mit à écrire un projet de traité si violent, que Sa Majesté Catholique n'aurait pu rien souhaiter de mieux. Il demandait douze mille fantassins et trois mille cavaliers , deux compagnies de maîtres volontaires, la somme d'un demi-million de livres pour le jour de l'entrée en campagne, et promettait en échange
-iodes avantages qui auraient causé la ruine de la France, si cette folie n*eût pas ëtë d^iine exécution impossible. Puylaurens arriva par hasard chez le marquis d*Aytone au moment où Monsieur accordait sans difficulté la renonciation de la couronne de France à ses droits sur une partie du Roussillon, ainsi qu'à ses prétentions nouvelles sur la Lorraine. Il demeura stupéfait en écoutant ces sottises incohérentes , et le prince, tout honteux d'une faute aussi grossière, regardait son favori avec des yeux égarés.
— Vous venez à propos, dit le gouverneur à Puylaurens ; il manque dans ce traité une clause qui vous concerne. Le roi mon maître saura votre passion pour mademoiselle de (]himay , et vous fera de belles conditions pour vous fixer dans ce pays.
Puylaurens demanda la permission de jeter un coup d'œil sur le projet de traité. A peine Teuton remis eritre ses mains, qu'il le déchira sans s*émouvoir.
— Tout ceci, dit-il, nVst pas assez mûrement réfléchi, et surtout ne doit pas être écrit de la main de Monsieur.
Le gouverneur échangea quelques mots en espagnol avec les seigneurs qui rentouraicnt, et puis, s'adressant k Gaston d*Orléans :
— Votre Altesse, lui dit-il, a reçu de bonnes nouvelles de France, à ce qu'il parait. Je mr réjouis de la savoir réconciliée avec le roi son frère.
Monsieur eût voulu, dans ce moment, se jeter
tout awné dans un abime pour y cacher 6a confusion. Il allait protester de sa bonne foi et se plonger encore dans le mensonge ; mais Puylaurens le saisît par le bras etTemmcna malgré lui. Le soir, la police espagnole rôdait autour du palais de Monsieur, et l'ordre était envoyé h la poste de ne donner de chevaux à aucun Français. Trente estafiers payés par le Coigneux, Chanteloup et madame de Phalsbourg, cherchaient Puylaurens, résolus k le poignarder en place publique partout où ils le rencontreraient. Tel était l'heureux effet des finesses de Gaston d'Orléans.
Une fuite précipitée devenait donc absolument nécessaire, et la faute que Monsieur venait de commettre rendait ce parti difficile et périlleux. Le 8 octobre au matin, le prince envoya proposer au gouverneur de chasser le renard avec lui. Le marquis d*Aytone n'osa refuser de laisser sortir les équipages de chasse ; mais il répondit qu'il avait affaire à son gouvernement, et qu'il tiendrait compagnie à Puylaurens tandis que Monsieur serait à la campagne ; autant eût valu dire que M. de l'Age demeurerait è Bruxelles pour y sertir de caution. Gaston embrassa son favori, persuadé qu'il ne le reverraît jamais, et partit enchanté de montrer ses talons à la capitale des Flandres espagnoles.
Dès neuf heures du matin , le bruit courait déjà de l'évasion des Français. Cependant le capitaine la Pistole vint k la hâte avertir Puy>laurens qu'on pouvait tenter de sortir de la ville
à la faveur (l'une parade militaire ; Antoine de TAge monta à cheval, suivi du capitaine seulement, et traversa de Tair le plus tranquille tout le beau quartier de Bruxelles. Devant Fhôtel de Chimay , il salua les dames, qui étaient sur leur balcon. La princesse lui fit signe de la main de ne point s'arrêter et de s'enfuir bien vite ; mademoiselle de (]himay lui jeta un mouchoir garni de dentelles, qu'il ne manqua pas d'attacher à son épaule, selon la mode de ce temps-là.
A la porte de Namur était le régiment de Royal-Infant qui faisait des manœuvres. Les Espagnols remarquèrent parmi les curieux deux personnes à cheval qui, à la faveur des mouvements de troupes , passaient devant le front des soldats. Un officier reconnut M. de l'Age et s'écria : « Voilà Puylaurens qui s'échappe! >»
Il n'y avait plus à hésiter : Puylaurens et la Pistole tournèrent par un sentier de traverse et s'enfuirent au galop. Deux gendarmes du Royal- Infant cherchèrent à couper le chemin en courant à travers une prairie. Comme le premier de ces gendarmes s'apprêtait à sauter un fossé , Puylaurens lui lâcha un coup de pistolet dans le visage. Le second gendarme, voyant son compagnon tomber le nez en terre, s'arrêta au bord du fossé. Les fugitifs gagnèrent sans autre accident la route de France , et , après une course de cinq minutes à franc étrier, Ip capitaine la Pistole, hors de danger, arrêta son cheval barbe pour regarder de loin les clochera de Bruxelle3 en s'écriant ;
— Hospitalité espagnole, ratafia de Hollande , et vous, blondes servantes des aimables cabarets de Flandre , salut ! recevez mes tendres adieux !
A partir de ce moment, le destin d'Antoine de FAge s'élève , et je n'aurais pas entrepris d écrire son histoire , sans les événements qu'il me reste à raconter.
Le 21 octobre , Monsieur fut reçu à Saint- Germain par le roi, qui l'accueillit d'un air glacial et ennuyé , en lui disant des paroles qui , dans une autre bouche que la sienne, auraient paru assez tendres. Puylaurens était à Ruel, où l'on attendait Monsieur pour l'heure du dîner. Le prince s'y rendit avec douze de ses gentilshommes , que le ministre avait Invités. Quelle journée pour notre héros ! D'abord M. le cardinal 1 embrasse cordialement et le mène promener dans son jardin. Les grandes eaux jouent , des tables de rafraîchissements sont dressées sous les grottes, et la symplionie se fait entendre. Avant de passer dans la salle à manger, M. le cardinal dit à Puylaurens avec un sourire amical :
— Vous comptez vos brebis , comme Poly-
phème, et vous voyez qu'il vous en manque. Je vais faire appeler mes nièces.
Trais jeunes filles, conduites par leurs gouvernantes, s'avancent en rougissant.
- Monsieur, dit le ministre au frère du roi , voici trois minois pour qui je réclame vos bontés. La plus âgée de ces enfants, mademoiselle du Plessis-Chivray, n'a pas encore vingt-deux ans. C'est une personne de grande sagesse, comme on le voit à cette bouche en cœur, à ces yeux doux et à ces appas philosophes. M. le comte de Guiche veut lui enseigner quelque chose comme l'art d'aimer, et paraît être un assea bon docteiu*, puisqu'elle l'écoute patiemment. Mademoi* selle Marie de Pont-Château , l'aînée des deux autres, est une dévote qui a voulu rester au couvent jusqu'à cette heure pour y manger des confitures et apprendre la musique. Son austérité se remarque à ce goût exquis qu'elle met dans ses ajustements. M, de la Valette, qui Taime depuis longtemps, lui enseigne un catéchisme de son invention. Quant à la dernière, c'est ma favorite. Avec ses dix-neuf ans, cet œil fripon, ce corsage de guêpe, ces cheveux blonds et cette mine espiègle , elle en sait plus long que moi. Je Voserais me jouer à vouloir une chose qui ne lui convint pas, et ne m'aviserais point de lui choisir un mari. Qu'elle s'arrange à sa guise. Si Puylaurens veut bien la mener à table et s'asseoir auprès d'elle, je le prie de lui donner quelques avis sur le choix d'un époux, car je le crois d'excellent conseil en ces matières. Main-
tenant, allons dîner. Votre Altesse aime le bon vin ; je lui offrirai le meilleur do ma cave.
Le luxe est fort grand dans la maison du cardinal-duc, La table est servie avec une magnificence royale, et les maîtres d'hôtel , tout galonnés d'or, le bâton à la main et Vépée au côté, marchent devant les viandes, comme chez les princes du sang. Monsieur se récrie de la riches»se des surtouts et de la vaisselle.
— Je ne suis,dit-il, qu'un pauvre diable auprès de Votre Éminence , et, quand je m'en retournerai dans mon village , on m'appellera un menteur si je raconte ces merveilles à mon curé.
Deux coups de vin dans la tête du père Joseph ont disposé le saint homme à la contrition. Il demande capucinnlement pardon à Son Altesse d'avoir entretenu le cardinal dans sOn obstination à ne rien céder, et voudrait que le diner fût achevé pour baiser les mains d'un prince qu'il a toujours chéri* Monsieur raille le bon père avec ménagement sur cette tendresse qui vient de se retrouver soudain au fond d'une bouteille. Pendant ce temps-là, Antoine de l'Age cause tout bas avec sa voisine , et , comme il s'attendrit par excès de bonheur, la jeune fille lui demande malignement s'il a bu au même flacon que le père Joseph. Puylaurens s'aperçoit que la beauté de mademoiselle Marguerite s'est épanouie comme une fleur. Il admire avec ravissement les iplus fraîches joues du monde, des lèvres de carmin et des bras d'ivoire*
— Ce sont, dît la jeune fiUe sërieuseincnt, des objets politiques, puisque je suis rnrticle troisième de votre traité de paix; il faut les considérer avec respect. Cet article troisième a mis pour vous sa plus belle parure. Le trouvezvous coiffé à votre goût?
-— Il est charmant ; je ne vis jamais de beauté si parfaite.
— Oh! mon oncle l'a rédigé avec soin. Cette troisième clause est son chef-d'œuvre. Ne vous dissimulez pas que le quatrième article nous donnera du souci. M. le cardinal se prépare à vous tourmenter un peu. Cette fois, nous abandonnerons les sentiments héroïques pour faire parade de notre complaisance. Vous feindrez d'engager Monsieur à rompre son mariage , le vôtre s'en trouvera mieux. Le chemin par Bruxelles est trop long pour arriver jusqu'à moi ; ne le prenez plus. Si mon oncle devient trop exigeant, l'article troisième est là qui veillera sur vous. Il sait le moyen d'apprivoiser les prélats. Les rubans roses que vous voyez sur son épaule vous sont destinés.
— Il me semble, dit M. le cardinal, que les enfants s'égayent.
— Laissez, laissez, répond la jeune fille; nous discutons sur les conditions d'un traité politique.
Le soir, les comédiens du Marais viennent représenter une des plus jolies pièces de Collctet dans laquelle le poète Chapelain a mis une tirade admirable en l'honneur du frère du roi. Mon-
sieur fait appeler Tàuteur de ce morceau. On lui présente un pauvre homme avec des habits râpés, une pen^uque mal peignée, une fraise décousue et des bas noirs tlevcnus roux par les intempéries des saisons ; mais, sous cette enveloppe malpropre, est le génie du grand Chapelain, et Monsieur tire de son doigt un diamant qu'il oiîre au favori d'Apollon.
Les rebelles réconciliés sont attendus au Louvre le lendemain, car la reine veut aussi donner une fête à son beau-frère. La foule se presse autour du carrosse de Monsieur dans les rues de Paris. Le peuple regarde avec curiosité ce prince quïl a vu cent fois, mais dont la gloire a grandi pendant ses malheurs. Combien il faut que Monsieur ait de courage et de force de caractère pour résister si longtemps à la tyrannie d'un ministre inflexible ! C'est un héros qui ne souffrira plus qu'on le moleste, et M. le cardinal va rabattre de son despotisme.
Au dîner de la reine , on place Puylaurens auprès de madame de Chevreuse, qui le félicite de son bonheur et de ses succès avec une grâce, un^ liberté d'esprit et un dégagement parfait de toute arrière-pensée. Les nièces du ministre arrivent au Louvre pour l'heure des violons. Les fiancés ouvrent le ballet , et Puylaurens mène danser mademoiselle de Pont-Château. A la fin du menuet, les trois jeunes filles détachent leurs rubans et les oflErent à leurs galants. Puylaurens se pare des couleurs de sa maîtresse, et il lui est interdit de quitter le rose jusqu'à son mariage.
La reine s'amuse de cette cérémonie. Bile sourit au minois espiègle et naïf de Taimable Margue^ rite^ et^ à la fin dû bal, Sa Majesté distribue aux U*oîs jeunes filies des agrafes et des bracelets de diamants.
Monsieur a repris son logement au palais du Luxembourg. Puylaurens , en rentrant dans la chambre qu'il a jadis habitée^ y retrouve les souvenirs du temps de son début à la courj II s'apprête à se mettre au lit lorsqu'on gratte k la porte ^ et il voit paraître la figure jaune de Lopez.
— Seigneur^ dit rÂbetocerrage ^ un petit mot seulement de la part de Son Éminence : on tous a régalé , hébergé , caressé depuis deux jours saiis interruption. Vous courtisez à loisir une jolie fille que vous aimez et dont la main tous est promise. A ces signes évidents vous reconnaissez que M. le cardinal vous rend raffiQction d'un ami. En retour de ces bontés 5 il attend de vous un service. Demain commence l'attaque au sujet du divorce de Monsieur ; Son Éminence compte sur votre appui. Si l'affaire réussit ^ vous êtes époux heureux., et, de plus, duo et pair avant huit joursi Quelle réponse porterai^ je il M. le cardinal?
— Tu lui diras que je vais faire ce qui sera honnêtement possible pour le satisfaire.
*— Recevez mes compliments , M. le duc; la semaine qui vient , vous aurez le fauteuil ^ dos au parlement. Je vous souhaite une bonne nuit.
-^ Attends un peu, Lopez : Toitt trois antf que je te dois eent ëcus*..
- Ne parlons point de cela , M. le duc. Je ▼0U8 ai promis de les venir chercher la yeiUe de YOtre arrestation ; knais, si vous êtes complaisant à M. le cardinal, je vous demanderai mes cent éoos le jour où votre fortune touchera si haut que vous serez en un lieu inexpugnable.
Lopez s'évade et laisse Puylaurens dans le trouble et Tinquiétude, comme s'il était possible de ^prévoir ce que l'avenir renfermée
Si Catilina eût empaillé des oiseaux, ou formé dm musées de statues , on peut croire qu'il eût donné moins de peine au sénat romain, et qu'il eût épargné h Cicéron de grands frais d'élO' quence. Monsieur et son favori devisaient innoeémmetit, dans le cabinet des médailles, sur la ûpire de Femperetir Constantin, lorsqu'on annonça l'arrivée des sept docteurs envoyés par le cardinal pour démontrer au prince la nullité de son mariage. Monsieur, un petit balai k la main, secouait la poussière de sa collection. Il fit ouvrir la porte, et les savants à mines orthodoxes exécutèrent leur entrée solennelle comme des médecins en consultation. En tête du cortège était
— soie capuohoin politique- du père Joseph, puis rhabit noir de M. de Boutillier, puis les visages dévots et argumentateurs des pères Gondrio de l'Oratoire, Maillard, jésuite, Rabardeau, profes-^ seur en théologie, Lescot et Isambert , docteurs en Sorbonne.
On apporte des sièges, et ces graves discoureurs forment un arc de cercle menaçant, tendu par les cordes de la logique et du droit écrit. Monsieur , toujours enclin à prendre le côté bouffon des choses, s'assied sut une table, et, se tàtant Tabdoraen comme un patient :
^ — Vous venez à propos, dit-il, car je sens ici des douleurs sourdes, et les secours de la science vont ni'êtrc nécessaires. Avez-vous au moins des apothicaires h votre suite?
— C'est à 1 esprit de Votre Altesse, répond le père Joseph d'un air confit , que nous allons appliquer de petits remèdes qui le mettront en repos et le soulageront des péchés qui le gênent.
La séance est ouverte : le révérend capucin se jette dans les considérations de haute volée sur les mariages des princes en général, et celui de Monsieur en particulier. Selon lui, la sûreté de l'État est compromise, l'Europe en danger , la chrétienté entière succombe, si le mariage n'est rompu à l'instant. La cour de Rome en comprendra la nécessité ; le saint-père ne peut refuser une bulle d'urgence.
M. de Boutillier prend la parole. A son compte, le frère du roi ne saurait contracter une union légitime et valable, sans le consentement
— ai —
et Papprobalion de Sa Majesté , surtout lorsqu'il n'existe point de dauphin, et que le susdit frère est rhëritier du trône. Dans ce cas. Monsieur se trouve revêtu des droits du dauphin lui-même , et par conséquent soumis à la même surveillance, assujetti aux mêmes devoirs et à la même obéissance. Le roi conserve sur lui Tautoritc d'un père. Or, Monsieur ayant manqué a ce chef de la famille et contracté des engagements que la tutelle ne lui permettait point d'accepter, ces engagements sont nuls de droit.
A la suite s'ouvre une admirable dissertation en^ quatre points avec exorde, proposition, confirmation, preuve et péroraison , d'où il résulte que le mariage de Monsieur est mariage encambré, puisque la dot de la princesse n'est point clairement établie, ou qu'elle a été dissipée dans les dépenses de la guerre. Le mariage mérite, encore le titre i^ccablant de présumé, frappé du blâme d'Honorius III , jusqu'au moment de la seconde célébration, et par conséquent entaché de concubinage aux yeux de l'Église durant l'espace d'une année. Il est encore mariage à la Goniine, c'est-à-dire sans bénédiction nuptiale authentique, jusqu'à ladite seconde célébration; mais cette seconde célébration a été Incomplète, puisqu'il n'y a point eu publication de bans : elle ne saurait donc en faire un mariage réhabilité. Bien plus , ce mariage, accablé déjà par tant d'épithètes , ne mérite pas même un nom, et n'a jamais existé, puisque Monsieur était, à cette époque, criminel delèae?
majesté, selon édit du roi vérifié au pariemônt. Son Altesse pourrait dès demain contracter une autre alliance, si elle n'avait pas commis Timpru* dence d'écrire au pape pour lui déclarer faussement ce mariage non existant. Il suffira donc que le prince approuve d'un mot de sa main la lettre que le roi et M. le cardinal enverront mcuriâ , pour que le saint-père se prête volontiers à briser ces prétendus liens qui ne sont pas sérîeu*sement formés. On dira par cette lettre queSoo Altesse, étant aujourd'hui dans sa famille et son pays, parle, pense et raisonne librement, tandis qu'elle n'avait point sa liberté en pays étraogep, au milieu des ennemis du roi , et dans l'état de rébellion , contumace et lèse^majesté, dont elle est èi présent purgée par actes de grâce en bonne forme; et par ainsi ce mariage encombré , à la Gomine, etc. , deviendra immédiatement mariage nul, politiquement, civilement et canoniquemenl, — Messieurs, répondit Gaston, je viens d'entendre de si belles choses, que je ne saurais rétorquer tant d'arguments, d'exemples et de démonstrations à la fois. Je réfléchirai sur ces importantes matières. Je me tâterai pour voir si cette purgation que je dois aux actes de grâce du roi n'a point suffi à soulager ma conscience ; et si je trouve cette conscience encombrée, comme mon mariage , il faudra bien avaler les drogues que vous me proposez. C'est à quoi je vais songer avec mon conseiller Puylaurens, qui me servira de garde^malade en attendant l'opé^ ration.
I^ aept docteurs , enchantés de cette bonne parole, rompent l'apo de eercle, se lèvent, sa** iuent le prince* et défilent en procession, s'imaginant déjà porter au cimetière les sentiments et l'amour d'un époux, ensevelis dans son contrat eomme dans un linceul. Monsieur ne voulait pas même donner de réponse à cette consulta* tion , qu'il traitait de mascarade; mais PuylaurenB le détermina à prendre la chose au sérieux pour contenter le cardinal. Il fut convenu que Hoûsiqur irait respectueusement supplier le roi de ne point exiger son adhésion à une siippliquç en cour de Rome , qui serait de nature à le déshonorer gratuitement, dt qui d'ailleurs était contraire au cri de sa conscience. Puylaurens se chargea de porter la réponse du prince au cardinal. Monsieur et son favori partirent ensemble pour Saint-Germain. Arrivés à Ruel, Gaston poursuivit sa route, tandis que Puylaurens entrait chese le ministre. On ouvrit les portes toutes l^andes. M. le cardinal accueillit son futur neveu avec un sourire et lui prit familièrement le bras pour le conduire sur une terrasse.
— Votre Éminence, dit Puylaurens, n'espère pas que je lui apporte des soumissions aveugles de la part de Monsieur. Voici d'abord la réponse ofiidelle que je dois prononcer textuellement : <( Malgré tout son désir de complaire au roi son frère, ^nsieur, en examinant avec scrupule sa eonaeience , ae regarde comme bien et dûment lié à la princesse Marguerite de Lorraine et la oonsidère comme aon épouse légttimejusqu^à ce
que son mariage soit dëclarë,nul par un jugement régulier et canonique. »
— Cela n'est point mal, dit le ministre. VoycHis maintenant ce que nous pouvons attendre de l'influence du favori.
— Je m'engage d'abord à empêcher que Monsieur n'agisse eu opposition aux demandes du roi au saint-siége. Il vous laissera faire et s'occupera de ses médailles ou de ses plaisirs.
— Fort bien, reprit le cardinal. Il faudra, dans peu de jours , l'amener k écrire quelque petite apostille sur nos dépêches.
— Je ne puis répondre qu'il y consente, mais j'ai obtenu de lui un point important, c'est de traiter l'affaire sérieusement et d'en parler au roi avec respect ; car Monsieur allait se moquer des consultations et tourner la chose en dérision , si je l'eusse laissé faire.
— Vous nous rendez un grand service , mon ami, s'écria le cardinal. Comme le capuchon de Joseph et les bavardages des docteurs prêtent au ridicule, nous étions perdus, si Monsieur eût employé cette arme terrible auprès du roi. Je tremble encore qu'il n'^aille faire le bouffon.
Ce que M. le cardinal craignait venait d'arriver. Monsieur, oubliant les recommandations de Puylaurens , était entré chez son frère en se tenant l'estomac à deux mains.
— Âh ! sire, avait-il dit, ayez pitié d'un pauvre malade à qui vos docteurs ont administré sept potions noires, toutes plus épaisses et plus amères les unes que lep aubres. Je sens là, sur
le eAtë droit, la médecine du mariage emomhré qui travaille mes entrailles; de cet autre côté, le mariage à la Gamine me fait souffrir mort et passion. Ouf! secourez-moi. De Teau, des sels, par charité , ou je m'en vais rendre Fâme par encombrement et suffocation !
Le roi éclata de rire des grimaces du malade, et Monsieur, encouragé par le succès, commença la représentation fidèle de la scène entière. II exécuta l'entrée solennelle des docteurs , imita la voix nasillarde du père Joseph, le bégayement de Tun, le fausset de l'autre, le faux-bourdon d'un troisième, mêlant ensemble les grands mots, les termes de théologie, de droit et d'histoire, de manière à en former un amalgame si incohérent que le roi s'en tenait les flancs de plaisir. Enfin , au moment de la péroraison , le prince, s'adressant au roi lui-même, s'écria :
— Vous voyez donc bien que vous n'êtes point marié , et^, si vous persistez à vous croire affligé de la maladie du conjungo , nous vous administrerons ces potions à forte dose , tant et si bien que vous en crèverez, et alors on verra si vous serez encore le mari de dame Marguerite. Nous démarierons vous, vos parents, vos amis et toute votre cour , si vous niurmarez ; et que le roi y prenne garde , car nous sommes capables de kii administrer une cuillerée de notre médecine dans son potage , et alors adieu son alliance avec la maison d^Espagne! Madame la reine devient demoiselle et vierge par autorité de la science politique, théologique et médichle.
Louis XIII pasaait sa vie dans nw nélaneolie silencieuse, dont les accès devenaient tous ]«s joups plus longs : ni la muaique, ni les balIlAa, ni les farces italiennes ne le déridaient* et oo^ pendant il eût donn^ un million à qui aurait réussi à le divertir un instant. Qu'on juge a'il sut bon gré à son frère de l'avoir amusé ! La nouvelle de cette scène fut un coup de foudre a Ruel. Le ministre accourut, muni de ses aii<a les plus graves et les plus sévères ) mais le roi riait en imitant lui*méme les mines dn père Joseph et de Boutillier.
— Tenez, M. le cardinal, dft^il, je suis désarmé. Quelle grâce apurais -je k vouloir ftiipc le méchant après avoir applaudi la comédie de mon frère? Laissons cela et n'y pensons plus. C'est chose jugée. Monsieur a gagné son procès à la manière de Gros-Guillaume.
— On ne gagne pas ainsi dés procès de cette importance, répondit le cardinal.
— Eh bien! reprit le roi, jugez donc la chose vous-même. Je vous cp laisse le soin et vous donne mes pouvoirs. Faites en sorte que je n'aie plus besoin de m'en mêler.
— Je me charge de tout; Votre Majesté n'aur9 plus qu'à mettre sa signature sur un écritt
En retournant à Paris ^ Puylaureni gpouda Monsieur au sujet de sa bouffontnepie; mai« le prince répondit que cette acàne d« tpéteanx l'avait élevé de cent <N)udées .
Le lendemain y le père Jneepb VBvm «u
LuxcmiMurg de si grand mtiin , qu'il trouva PoylaureBS au lit.
— Mon cher £ls, lui dit^il, M. le cardinal et moi nous avons passé la nuit à écrire. Voici le résultat de nos travaux; e'est une supplique de six pages adressée au pbpe , et qui fera vdr à Monsieur si les consultations des docteurs sont des pantalonnades. La signature du roi et celle du ministre y sont apposées. Le succès dépend de vous à présent. Obtenez de Monsieur qu'il ap^ prouve ee mémoire par trois lignes de sa maiil, et dans deux mois son mariage est rompu.
*^ Vous me supposez, répondit Puylaurens , une autorité que je n'ai point. Si je pouvais changer d'un jour à l'autre ses sentimentsr du blanc au noir , Monsieur ne serait plus qu'un automate sans volonté , ou un enfant k confier à des gouvernantes.
-^- Aussi, reprit le capucin, nous regardons l'affaire comme difficile, et c'est pourquoi nous avons recours à vous.' Mettez-y le temps. Useï de patience et de ruse. Je vous laisse le mémoire, et vous saisirez le moment propice.
i^ Je ne vous dissimule pas que je n'espère point réussir.
• »- Il le faut pourtant. Vous savez que i^l. le cardinal tient fort à ses idées. Votre fortune, votre mariage , votre duché-pairie, tout dépend de cette entreprise.
-«T^ Mais enfin, si je ne réussis point?
r^. Le cardinal tous en saura mauvaif gré« Adieu fortune , mariage et duehé !
as --
— Vous avoueree que cela est injuste et cruel.
— Prenez les gens comme ils sont. Service pour service^ e'est la devise de M. le cardinal. Adieu , mon enfant; appliquez-vous à cette négociation; vous touchez au moment solennel où votre étoile doit briller ou disparaître.
Le capucin laissa Puylaurens fort trouble de ces menaces doucereuses. Le mémoire était de la dernière rigueur. A moins de réduire Mon* sieur au rôle d'un lâdie, on ne pouvait espérer de lui faire approuver cet écrit. La perplexité du pauvre Puylaurens fut horrible. 11 n'est pas besoin de redire quels intérêts rengageaient à seconder les vues du ministre.
Monsieur, mauvais gardien de son honneur , l'avait confié depuis si longtemps à son favori , qu'on pouvait abuser de ce dépôt sacré. A force de malice et d'importunités, on aurait pu arradier sa signature, sauf à perdre plus tard sa confiance et son amitié quand la honte et Je regret lui seraient venus; mais, en agissant ainsi , Puylaurens aurait posé sa fortune sur une base infâme , et son àme se révoltait à cette pensée; il rougissait en face de lui-même, et finalement, lorsque son |)arti fut pris de l'énoncer à cette manœuvre coupable , ses espérances shnvolant une à une , il se mit à pleurer comme un enfant.
Cependant Louis XllI, qui avait pris goût aux plaisanteries de son frère, l'envoya chercher par unécuyer de la petite écurie. Monsieur partit pour Saintrfierraain^. résolu ;à .se «ervh'
afflpfement de cette arme nouvelle. Le mémoire du cardinal , que Puylaùrcns lui remit au moment où il montait en carrosse , changea ses dîs|>osîtions. Le roi s'attendait à des badinages , et, lorsqu'il vit son frère sombre et irrité, cette déception fit tourner sa mauvaise humeur contre le cardinal.
— Ne vous inquiétez point des violences de ce iâcheux , dit il à Monsieur. Je ne souffrirai plus quïl nous sépare. Jetez ce mémoire sur ma table; j'aurai soin de l'y oublier. Causons librement en bons frères.
Dans cet instant, la porte s'ouvrit , et M. le cardinal entra. Le roi parut ému^ ses joues innigrcs se colorèrent d'une imperceptible couche de vermillon. Il baissa les yeux devant le regard scrutateur de sou ministre. Si le cardinal eut sonde prudemment le terrain , il aurait pu reni« |K>rter une victoire subite, et, en présence de ces deux caractères faibles , il dépendait de lui que Monsieur passât sous les fourches caudincs; mais il se laissa emporter par un mouvement de dépit.
— J'arrive mal k propos, dit-il, et je dérange sans doute Monsieur , lorsqu'il me rendait de bons offices auprès de Votre Majesté.
L'embarras du roi devint aussitôt de la colère.
— Monsieur se plaint de vous avec raison ; je voulais l'entretenir gaiement, comme hier, et, grâce à vous, sa gaieté s'est envolée. Faites qu'en venant me voir , il n'apporte pus ici cette noire tristesse ; c'est assez de la mienne. Gardez ce gros
poTicfe«fl}e q«é vous airez sotts le bras; Je ne travaillemi point èe matin»
— Je laisse donc Votre Majesté k ses gais entretiens^ réfiOQdit le ministre d'un ton piqué. J'attendrai dans l'appartement de Boutillier qu'il plaise au roi de me reoeroir.
— Allez chez Boutillîer , dit le roi d'un ton bourru*
Après le départ du cardinal, Gaston d'Orléans fit tous ses efforts pour amuser son frère , et ^ comme il réussit à le faire sourire deux ou trois fois à grands frais d'esprit^ le roi s'écria i
— Qu'il est bon de causer , tandis que M. le cardinal est chez Boutillîer !
Au bout d'une heure, on envoya enfin dire au ministre qu'il pouvait venir travailler; mais le capitaine des gardes revint seul, et annonça que M. le cardinal était parti pour Ruel.
— Fort bien , dit le roi en se firottant les mains; il me boude» Vous verrez qu'il aura demain une attaque de goutte. Je connais ces manèges de coquette. Il croit me faire peur, mais il serait bien étonné s'il savait que je prends sa bouderie comme une récréation.
M. de Servien, qui arriva au château, vint dire qu'en passant à Ruel il avait appris du père Joseph que M* le cardinal s'était, mis au lit avec la goutte et Un accès de fièvre.
— Bon, cela ! s'écria le roi, notre récréation durera huit jours. Il faut en «profiter. Mon^ sieur mon frère, revenez me voir demain de grand matin^ et amene« avec vous Puylaurens.
Il n'âitte point M. le eardîMl ; nous nous réga« lerons tous à inédh*e de lui. Je tous mènerai à h chasse dans les bois de Versailles pour avoir plus de liberté. Ne dites mot de ceci k per^ sonne.
Le lendemain fut un jour mémorable dans les annales des courtisans» On r^narqua au le^ ver du roi un eertain mystère, un trouble dans l'étiquette , qui bouleversa les plus fortefi cer^ velles. Hormis M. de Saint-Simon, personne n'avait reçu d'instructioits , et le roi s'était mis au lit en feignant d'oublier de donner ses or-« ibres. Étant déjà oouché, Louis XIII avait fait appeler le fauconnier, et lui avait commandé de partir pendant la nuit pour Versailles avec ses tiercelets, sans parler de ce projet de chasse. Chose inouïe, le eoureur dti vin, chargé des provisions de bouche, n'avait point reçu d'avertissementi Quand Monsieur arriva de Paris avec Puylaurens, le roi, qui s'était habillé et chaussé dans les petits appartements, après avoir mis, en présence de la cour, ses habits ordinaires^ descendit avec Saint-^Simon, au grand dépit de messieurs les portemanteaux, qui devaient Taecompagner jusqu'au carrosse. On avait attelé
]e$ ebevaux, sur lin avi» secret 4u valet de chambré de Nycrt. M. de Saint-Simon aurail du porter sur un coussin le couteau de chasse et les éperons, en sa qualité de grand écuyer ; cependant^ par un scandale incroyable, ces éperons et ce couteau se trouvaient déjà attachés aux talons et au côté du roi. On ne sait comment un pareil désordre avait pu s'introduire dans le service. Monsieur Jui-méme, tout prévenu qu'il était, demeura stupéfait en voyant son frère sur le perron lui faire signe de rester dans son carrosse, et monter en voiture accompagné de Saint-Simon seulement. Aux fenêtres du château paraissaient dès visages décomposés par rétonnement et l'indignation. Monsîe^jr était ik un quart de lieue de Saint-Germain, suivant h toutes brides l'équipage du roi , quand le coureur du vin, averti par de Nyert, faillit s'évanouir en apprenant ce brusque départ. Le malheureux assemblait à la hâte les objets prescrits par son bréviaire : les huit pains, les biscuits, les conserves, le fruit, les quatre pétés de viande, les serviettes et les flacons de vin. 11 pleurait et soupirait en mettant tout cela dans le baudrier de drap rouge. Le coureur du
Î gobelet perdait la tète en préparant l'argenterie, es couteaux, les verres et les plats de vermeil. Au lieu déposer son bagage sur la haquenée de la petite chasse, il partit avec un chariot à six chevwix en tremblant d'arriver trop tard pour la collation en plein air.
Le roi était dans les bois de Versailles depuis
une heure, et on avait déjà pris^ avec les tier« eelets , une douzaine de pies et de corneilles, quand les officiers et leur chariot parvinrent au rendez-vous de chasse. L'émotion de ces pauvres gens mit le Toi en belle humeur. On servit la col\ation sur un petit pré. Les convives étaient au nombre de quatre, et il se trouva qu'on avait apporté des provisions pour quinze personnes. Monsieur présenta la serviette à son frère, et ce fut un valet qui goûta les vins, réehanson chargé de V essai étant demeuré à Saint-Germain. Au dessert, le roi fit un geste de la main , en disant aux officiers de la bouche :
— Messieurs, vous pouvez aller.
On comprit alors pourquoi tout ce désordre, et les gens se retirèrent au loin sous un arbre pour se livrer aux conjectures.
— Que de peine il faut se donner, s'écria le roi, si l'on veut dire quatre mots en liberté ! Depuis que j'ai à parler en confidence & mon frère, je m'aperçois de mon esclavage. Il y a tant de monde autour de moi , tant d'huissiers ou de gardes derrière les portes, que dans toute ma maison je n'ai pas un endroit pour confier un secret avec sûreté. Cette fois, à moins que les corneilles ne nous écoutent , je crois avoir trouve le lieu qui nous convient. Savez-vous, Monsieur , qu'il est fort divertissant de conspirer? Je. goûte aujourd'hui un plaisir dont vous avez bien souvent joui, vouçet Puylaurens. J'ai voulu vous consulter tous deux sur un parti extrême devant lequel j'hésite encore. M. le car-
dinal se donne les airs de me mettre au défi, en restant à Ruel. Il semble qu'on ne puisse- vivre sans lui. Je n'aime point ces façons de maire du palais, et je lui prouverai, s'il continue ce jeu, que je ne suis pas un roi fainéant. Écoutez bien, mou frère : lors de l'affaire de la suecessîon de Mantoue, mon cousin et allié le duc de Nevers me fit demander mon appui pour soutenir ses droits. J'assemblai le conseil. MM. de Schomberg et de Cbâtillon étaient de braves capitaines, qui ne reculaient pas devant une guerre sérieuse ; cependant tout le monde, dans ce oonseil, me détourna d'entreprendre une dépense fort coûteuse et une guerre difficile au delà des monts, pour un État aussi petit et un allié d'aussi peu d'importance que le duché de Mantoue et M. de Nevers. Une seule personne osa me déclarer que l'honneur de ma couronne m'obligeait à tout sacrifier plutôt que d'abandonner un allié fidèle et un prince injustement dépouillé. M. le cardinal est cet homme de cœur qui prit les véritables intérêts de ma gloire. Pensez-vous qu'on puisse se défaire d'un mi<nistre aussi courageux?
S'il n'y avait besoin que d6 courage, répondit Monsieur , c'est une vertu commune en France. L'habileté de M. le cardinal sera plus difficile à remplacer.
— Vous voyez pourtant que sans lui j- aurais manqué de courage et de fermeté.
— Sire, demanda Puylaurens, M. le comte de hissons était-il de votre conseil ?
'^Ncn^ répondit le roi. M. le eomte boudait contre le cardinal et se tenait dans son gouver*nement.
^ Il vous aurait conseillé la guerre. Et MM. de Guise et de Bouillon étaient^ils de ce oonaeil?
— Pas davantage : le premier se cachait en Provence, l'autre à Sedan.
— Et M. de Montmorency?.
— M. le cardinal l'avait envoyé à l'arg^.
— Votre Majesté remarquera que le ministre a soin d'éloigner les hommes de cœar, ausai avides que lui de gloire et d'éloges. Le duo de Montmorency, avec sa tète chaude, vous aurait engagé à la guerre ; MM. de Bouillon et de Guise vous auraient donné le même conseil, en termes plus modérés. M. le cardinal ne voulait point jouer seulement le rôle du sage qui dirige et refroidit les gens passionnés ; il s'est arrai^;é pour être à la fois le conseiller courageux et le modérateur ; mais écartez ce jaloux , et Votre Majesté verra la force, la fermeté, la prudence des gens que ce prélat sait tenir à distance du trône. Un ministre tout-puissant aura toujours cet inconvénient d'attirer à lui les petits et les faibles pour en faire des instruments, et de briser ou d'éloigner tous ceux qui ne veulent pas s'abnisser devant lui , et qui pourraient rendre par eux-mêmes des services dont la gloire et le profit ne lui reviendraient pas*
'^ Tu penses donc, reprit le roi, que si nous le laissons à Ruel, nou9 trouveronsi pour le rem-
placer, des gens de mérite qu'il étouffe sous sa puissance?
— N'en doutez pas, sire.
— Eh bien ! gardez-moi le secret; je vais réfléchira tout ceci.
Saint-Simon alla chercher messieurs de la bouche et du gobelet. Le service et l'étiquette se remirent peu à peu de leurs malheurs, et au retour à Saint-Germain l'ordre s'était rétabli dans la maison.
Quand M. le cardinal avait la goutte, il dictait, du fond de sa retraite, des ordonnances h Boutillier. Tout à coup les travaux cessèrent. On ne vit plus le père Joseph ; aucun écrit ne sortit de Ruel ; aucun serviteur de l'Éminentissime ne parut au Louvre ni au château. Les flatteurs du cardinal trouvèrent les portes closes. Bois-Robert et Bautru eux-mêmes, ces indispensables témoins de la toilette de leur maître, ne furent plus introduits. On ne savait rien ni de la santé, ni des projets, ni des résolutions de Son Éminence ; une terreur morue régnait sur les visages de tout son domestique. Ses amis se cachaient, et le bruit des cascades d'eau vive troublait seul le silence de sa maison de campagne.
Un matin, en allant au jeu de paume, Puylaurens rencontra Lopez au coin d'une rue. Le More baissait la'téte et voulait passer sans être aperçu.
— Tu ne m'échapperas pas, lui dit Puylaurens. Réponds-moi : d'où vient cette étrange immobilité de H. le cardinal ?
— Quesais-je, monsieur ? peut-^tre est-il fort malade. Je ne le vois pas plus que les autres.
— C'est impossible. Tes petites confidencesi ne sont pas interrompues dans ces moments de bouderie.
— Quand Son Éminence a de l'ennui ou du chagrin , elle n'écoute plus avec goût mes historiettes. M. le marquis, ce serait plutôt mon tour de vous demander des nouvelles.
Ditron au château qui sera premier ministre?
Aurez-vous Tun des titres de M. le cardinal?
l'amirauté générale de France, par exemple? On ne peut pas vous donner moins.
— Tu me railles , coquin ; mais , au moins , tu ne me demandes point mes cent écus, et je n'ai rien à craindre, k ce qu'il paraît.
— Vous êtes plus fort que nous ; le roi tient conseil avec vous en plein vent sur l'herbe de Versailles. Nous abaissons le pavillon devant votre crédit. Préparez- vous à voir M. le cardinal aussi noble , aussi éclatant dans sa disgrâce que durant son pouvoir... Et la petite Marguerite, vous ne Taimez donc plus? Elle sera sacrifiée comme son pauvre oncle ?
— Ah! Lopez, que dis-tu là? Je l'aime plus que jamais. Que n'ai-je assez de puissance pour en faire une princesse ! Que ne suis-je assez redoutable pour capituler avec le ministre! Je rendrais à M. le cardinal la faveur du roi en lui demandant la main de sa nièce; mais, sïl vient à tomber, dis-lui que jamais }e n'abandonnerai ma maîtresse. Dis aussi à cette aimable fille
qu'au fond c'est pour elle seule que j'expdse ma vie ; c'est à elle seule que je pense , et je prouverai que la vengeance n'a pas été mon guide.
— La petite saura cela^ répondit Lopez.
Adieu , M. le marquis. J'ai le mal du pays; je vais retourner en Espagne.
Le drôle fit un rire sardonique et s'enfuit en eourant;
M. du Hallier, capitaine des gardes^ était un gentilhomme d'une belle stature. Un soir le roi le regarda en faôe, et, se tournant vers Monsieur :
— Voilà, dit-il, un beau garçon qui he serait point embarrassé pour mettre un prélat en carrosse et le mener à Angouiéme.
— J'y mènerais, répondit du Hallier, tout un conclave, si Votre Majesté m'en donnait Tordre.
— Nous avons de bons serviteurs , dit le roi en passant.
Le même soir« au petit cou<^er , Monsieur présentait la chemise. Le roi demanda ei on avait des nouvelles de RueL Saint-Simon répondit que M. le cardinal faisait le mort.
— A force de le faire, murmura le rot ^ il le pourrait devenir tout à fait.
Au moment où le valet de chambre de service dressait son lit de camp au pied du lit royal, Louis X)II pressa la main de son frère, et, après lui avoir souhaité le bonsoir à haute voix , il ajouta tout bas :
— Venez demain à mon lever; il est temps que nous prenions des mesures» .
Le roi étaiC toujours , à son lever ^ dans un état de malaise et d'engourdissement qui ne lui laissait ni volonté ni mémoire. Monsieur ne manqua point de lui rappeler le mot de la veille. Louis XIII s'en souvint à peine, demanda des sels , de Teau glacée , s'inquiéta du temps , se i^aignit du froid, puis du chaud, et ne voulut parler que des sornettes dont on amusait sa mélancolie. Dans le courant de la journée, les forces commençant à revenir, leroi dit à Monsieur :
— Nous avons des mesures à prendre. Il faudra nous entendre à ce sujet aussitôt que je serai en meilleure santé.
L'occasion était perdue; mais de temps à autre le roi lançait quelques railleries dures sur la goutte et la solitude de M. le cardinal. Ses plaisanteries allaient jusqu'à l'injure; les défauts et les incomipodités corporelles du ministre excitaient des rires pleins de cruauté : tantôt c'était l'odeur de muse dont il se parfumait et qu'on ne pouvait souffrir , tantôt c'était sa toux sèche dont le bruit insupportable attaquait les nerfs, et puis il se mouchait d'une façon malséante, et ne nettoyait pas ses ongles avec assez de soin ; enfin, la conclusion de tous ces griefs, c'était qu'on se trouverait heureux et soul^igé de n'avoir plus à travailler avec un personnage aussi déplaisant. Deux semaines s'écoulèrent au milieu de ces discours menaçants et de ces projets vagues.
Un matin, Monsieur, qui guettait toujours
Toccasion, saisit le moment où le roi entrait seul dans l'appartement des chiens pour se glisser à sa suite.
— Sire, dit-il, prenons une détermination.
Rompez avec le cardinal et montrez une bonne fois que vous savez vous faire servir.
— Depuis huit jours , je ne songe à autre chose, répondit le roi; mais jy vois de grands obstacles. Si j'offre un portefeuille au petit de Noyers, à Boutillier, a Bullion, à Servîen, Je premier pas qu'ils feront sera pour courir à Ruel communiquer mes ouvertures au cardinal* Cet homme-là exerce un ascendant que je ne puis nier ; il viendra , et, si je le vois , je ne lui résisterai point.
— Ëhbien! sire, ne le voyez pas. Appelez de Noyers, Boutillier, Servien et Bullion dans votre cabinet; composez un ministère et un conseil nouveau ; que tout soit terminé en deux heures. Donnez-moi l'ordre de faire en votre nom les premières ouvertures , je saurai commander le silence.
— Je vous le donne.
— C'est bien convenu ? n'allez pas vous dédire. Je parlerai ce soir à de Noyers, Boutillier, Bullion et Servien. Quand voulez-vous nous recevoir tous ensemble et conclure ?
— Demain, à ma sortie de la chapelle.
— A demain donc. Vous serez affranchi de votre joug, et, si M. le cardinal arrivait à la traverse, fermez-lui votre porte.
•— C'est convenu ; je ne m'en dédirai plus.
Lorsque Gkiston d'Orlëans rentra dans le salon des jeux du château de Saint-Germain , un œil exercé aurait pu lire sur son visage la sentence du cardinal, tant ce visage trahissait le triomphe intérieur. Le premier soin de Monsieur, à son. retour k Paris, fut de réunir chez lui les nouveaux ministres. Le roi, avec ses nerfs de petitemaitresse , attachait de l'Importance à tant de bagatelles, que la cabale avait choisi à dessein pour chef du cabinet M. Servien, homme fort propre de sa personne et d'agréables manières; Monsieur le rencontra au parvis de Notre-Dame et le mena au Luxembourg. M. de BuUion, qu'un des secrétaires du prince poursuivait de maison en maison, arriva le dernier. Quant à M. Boutillier, comme il habitait Saint-Germain, on avait le temps de penser k lui. On introduisit les futurs ministres dans le cabinet des médailles. Monsieur, qui avait la parole k la main, leur exposa nettement les résolutions du roi, et leur distribua les hauts emplois auxquels on les appelait. M. de Noyers, d'une dévotion outrée, parut se résigner aux faveurs qui tombaient sur lui, comme tin bon chrétien au martyre. BulKon ne pouvait dissimuler sa joie. Les troiç élus ie^
meurèrent au Luxembourg jusqu'au souper, où l'on but au succès de leur gouvernement. De cette façon, aucune indiscrétion ne pouvait être commise. Cependant il y a toujours , dans les airs, on ne sait quel souffle révélateur qui annonce les grands événements. Au coucher de Monsieur vinrent soixante figures qui n'y paraissaient point à Fordinaire* On faisait la cour à Puylaurens, on épiait 1 occasion de lui dire une flatterie. Des ducs, des gouvenieurs dé proviûce^ se recommandaient a lui. C'était comme un pressentiment public; mais on ignorait que le (Rangement dut s'opérer le lendemain. Monsieur ne dormit guère, et Puylaurens ne dormit p^nt; tous deux passèrent la nuit à faire des châteaux en Espagne plus grands que ceux de Picrochole. Le jour se leva enfin et fort tard , car on était alors au i 1 novembre. Il y avait tout juste quatre «us que M. le cardinal s'était si bien joué des cabales à la journée des dupes. Cet anniversaire parut d'un augure favorable. Une revanche était due aux victimes du ministre.
Le ciel commençait à pâlir, quc^nd le carrosse de Monsieur s'avança devant l'escalier du Luxembourg. Les roues brûlèrant le pavé. En moins d'une heure et demie, on conduisit le prince à Saint-Germain. M. le Coudray-Montpensier, que Monsieur y avait laissé la veille, attendait & cheval au bas de la montagne. Il agita son ehapeau en l'air du plus loin qu'il vit leoaiTOsse*
-^ M. le eardinal e8t>^il tcûo? lui demundA Monsieur.
— Ame qui vive n'est venue de Ruel, répon* dit le Coudray ; le cardinal dort en paix.
— Que son sommeil soit profond ! s'ëma le prince.
M. de Boutillier ne se doutait de rien. Mon^ sieur le prit au saut du lit , et, le tirant par ses chausses, lui dit gaiement :
-^ 11 faut vous habiller à neuf, l'ami; ce ne sont pas là vêtements dignes d'un ministre.
— Gomment l'entend Votre Altesse? répondit Boutillier.
-^ Faite»*moi donner du vin, pour que je vous apprenne en échange une heureuse nouvelle, car je suis encore à jeun,.tant j'avais hâte de vous voir.
On apporta une eoUation, et , tout en man-
Séant, Monsieur raconta ce qui s'était passé «puis vingt-^quatre heures.
— Voilà une affaire bien menée, s'écria Boutillier. Rien n'y manque , pas même le secret , qui est si difficile à obtenir. Adieu la puissance du plus grand ministre du monde! Son héritage sera lourd à porter, mais nous serons trois au lieu d'un.
Six gentilshommes des plus confidents de Monsieur arrivèrent l'un après l'autre chet M. de Boutillier. G'étaientie Coudray, Ghamisey ^ Goulas, les deux frères Sénantes et du Plessis. Le roi devait enlendre la messe à dix heures. Neuf heures venaient de sonner, quand on appela
Paykurens dans rantichamhre pour- parier à un homme de figure bizarre qui disait avoir un avis important à iui communiquer. Cet homnie était le capitaine la Pistole. Il avait les cheveux en désordre et paraissait fort essoufflé.
— M. le marquis, dit le capitaine, quoique vous ne m'ayez pas confié vos desseins , je devine que vous exécutez aujourd'hui quelque grande entreprise. Sans avoir reçu vos ordres , j'ai imaginé de faire le guet devant la maison de Son Éminence au village de Ruel ; j'ai Vu tout à l'heure mettre les chevaux au carrosse. J'ai reconnu de loin M. le cardinal avec sa robe et sa calotte. Il vient au château , et c'est à peine si j'ai sur lui un quart d'heure d'avance. Faites ce que vous voudrez de cet avertissement.
Puylaurens rentra dans le salon avec les traits si bouleversés, que M. de Boutiilier dit en le voyant :
— Regardez cette mauvaise nouvelle qui vient à nous.
— Messieurs, dit Puylaurcns,:ne nous troublons point. M. le cardinal sera au château dans dix minutes. 11 va tenter de parler au roi. Si la porte lui est fermée, notre procès est gagné ; mais s'il est reçu par Sa Majesté...
— Nous sommes perdus! s'écria Monsieur.
Je ne reste pas ici. Fuyons en Lonraine. Holà! mes gens ! mes chevaux !
— Un moment ! reprit Puylaurens. 11 faut au moins attendre que M. le cardinal soit entré chez le rpj.
— Attende qui voudra, criait le prince hors de lui ; je ne veux point mourir à Yincennes. Partons sans différer.
— Eh ! monsieur, répondit Puylaurens, c'est moi qui serai mis k Yincennes, et non pas voua. Le roi est homme de parole ; il ne recevra point M. le cardinal. Descendez dans la cour du châ* teau , et ne reculons* pas devant un danger incertain. Au point où nous en sommes, il faut succomber honorablement. On nous prendrait pour des écoliers qui s'enfuient à l'approche d'un pédagogue armé du martinet. Qui vous dit que rÉminentissime ne va pas être arrêté par du HaHier? Peut-être est-il plus effirayé que vous. J'aime mieux mourir à la Bastille que d'abandonner honteusement une partie si belle. Descendons , messieurs , et montrons la face à l'ennemi.
Les six gentilshommes s'unirent à Puylaurens pour entraîner Monsieur dans la cour du château. Au bout de cinq minutes, le carrosse de M. le cardinal passa. Au lieu d'aller au grand escalier, le cocher tourna sur la gauche, et s'arrêta au pied des petits degrés, par où l'on montait aux appartements secrets. Monsieur pâlissait et roulait ses yeux dans leur orbite. Son Éminence avait jeté un regard calme sur le groupe des cabaleurs.
— Ne bougez d'ici, dit Puylaurens au prince
et à ses amis. Je vais essayer de pénétrer à la
. suite de M. le cardinal, pour savoir quel accueil
il reçoit 9 et qui est en danger de lui ou de nous.
ComiDe Puylaurens montait les premières marches, il entendit aunlessus de lui le bruit des pas du ministre. Le cardinal avait Foreille fine.
•^ On nous suit, dit^l à Gavoie; regardez qui est lÂ.
Gavoie écouta et répondit :
— Votre Éminence se trompe, il n'y a personne.
La porte des petits appartements s'ouvrit ; le valet de chambre de service à cette porte, n'ayant point reçu d'ordres, laissa passer le ministre. Puylaurens se présenta ensuite. Par grand bonheur, ce valet de chambre était de Nyert. Il entraîna Puylaurens à l'intérieur, du posant un doigt sur sa bouche pour recommander le silence. Puylaurens se glissa dans la garde^ robe des habits de chasse, et de Nyert lui fit signe d'écouter. A travers une cloison de planches, on entendait la voix de M, le cardinal*
-^ Le voilà, sire, disait^il, le voilà ce maudit homme qui se parfume d'odeurs insupportables, qui tousse d'une façon déplaisante, et ne nettoie pas ses ongles avec assez de soin. Gomment Votre Majesté a-t-elle pu souffrir aussi longtemps un ministre ainsi parfumé ? Le siège de la Rochelle est impl'égné de musc, le succès de la guerre de Lorraine en est tout gâté ; les historiens- à venir diront : «< Le pauvre cardinal eût fait assez bien la campagne d'Italie et donné quelque gloire au roi, sans une toux sèche qui détruisait tout le mérite de ses actions et la sagesse de ses avis» »
— Ah ! s'écria le roi en riant, je vois bien que Monsieur m'a vendu.
— Pour cela, non, reprit le cardinal. Monsieup veut régner à votre place, et Puyiaurcns gouverner h la mienne. Faisons retraite ensemble devant ces fortes tètes. .
— Demeurez, deriiearez; mais que feronsnous de mon frère?
«^ Au château de Blois avec bonne garde !
-^ Et Puyiaurcns?
-^ A Vincenncs, sire, eii prison !
•^ Jamais, monsieur. Je suis son complice.
Si je rabandonne, il a droit du moins à ma pitié, -i^ Je n'en suis pas en peine; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain que ces gens-là épuiseront votre pitié, vos bontés et votre patience. Ils ne sauraient échapper à leur sort.
De Nyert fit signe à PuylaurenS qu'il i>'avait plus qu'à prendre la fuite, et puis il lui ouvrit les portes en lui disant tout bas :
^^ Adieu, je vous souhaite un bon voyage.
*^ Je ne suis point encore parti, répoiidit Puyiaurcns.
Monsieur et ses gentilshommes attendaient au bas de l'escalier. Le prince, comme il avait accoutumé de faire dans les circonstances périlleuses, parlait sans interruption, remuant son argent dans sa poche, avec des gestes sans but et des mines si étranges qu'il resseniïblait phitAt à un habitant de Bioétre qu'à l'héritier de la couronne de France.
— Mes amis, dit Puyiaurcns, le roi nous
abandonne. On nous assure un sort dans ce moment : Monsieur ira dans son château de filois sous bonne garde ; je serai mis k Vincennes, et vous aurez tous des appartements à la Bastille. Il convient de délibérer.
— Et quelle diable de délibération veux-tu faire? s'écria Monsieur. Le lièvre délibère-t il devant les chiens qui le poussent?
— La partie n'est pas encore achevée. M. le cardinal va retourner à Ruel. Votre Altesse arrivera au conseil secret après la messe, et nous pouvons reprendre l'avantage en sommant le roi de tenir sa parole. Quant à moi, j'aime mieux mourir dans un donjon que de courir une troisième fois les grands chemins. Je reste.
— Je reste avec Puylaurens, dit le Coudray- Montpensier.
— ^ Et moi de même, s'écrièrent l'un après l'autre Goulas, Charnisay, les deux Sénantes et du Plessis.
-— Malheureux ! dit Monsieur d'un ton lamentable , vous allez me perdre avec vous. Grand Dieu ! que faire? quel parti prendre?
— Tuer l'ennemi, dit une voix. •
La Pistole, assis sur une borne et les jambes croisées, regardait paisiblement les cabaleurs en frottant avec sa manche le pommeau de sa rapière. Il y eut un moment de silence pendant lequel on voyait aisément qu'une idée terrible entrait dans toutes les létes à la fois. Le Coudray-Montpensier s'approcha de Puylaurens et lui dit :
-^ Cet estafier a pnfeon, la seule chance de salut qu'il nous reste est. de tuer le cardinal, à eettc place même, quand il va descendre.
— Il faut le tuer, s'écrièrent tous les confidents de Monsieur.
— Mes amis, dit Puylaurens, le ministre est mon ennemi mortel; cependant j'aime sa nièce, et je ne puis tremper dans un complot contre la vie de cet homme. Faites ce que vous voudrez, je ne m'en mêle point.
— Mettons la chose aux voix, reprit le Coudray. Considérez que le cardinal sait notre cabale, et ne pardonnera jamais à aucun de nous. Le plus grand, comme le plus petit, succombera, et sa vengeance nous poursuivra jusque dans la tombe. Monsieur y périra aussi bien que nous. Dans les cas désespérés, les remèdes extrêmes sont permis : je vote pour la mort.
— La mort ! dirent en même temps Goulas et les autres conseillers. -
— Insensés ! s'écria Monsieur, c'est pour garder mon honneur que je conspire depuis trois ans, et vous me réduisez au métier d'un coupe-jarret ! Non, je ne puis consentir & ce crime abominable.
Le Coudray - Montpensier fronça les sourcils d'un air farouche.
— Si telle est, dit-il, la volonté de Votre Altesse, elle peut se retirer, comme Puylaurens, dont nous admettons les scrupules; mais, comme il y va pour nous de la vie, nous exécuterons le coup malgré vos défenses. La mort du cardinal
a été mièe aux voix, et elle a passé à la majorité de cinq contre un. L'estafier la PIstoIe complétera la demi-douzaine.
La Pistole s'avança , le sourire sur les lèvres et le corps civilement penché en avant.
— Voilà donc enfin ce beau jour venu! dit-il. Je savais bien qu'on aurait recours aux seuls et vrais moyens de se défaire d'un ennemi. Tout le reste n'est que verbiage. Messieurs , donnezmoi le mot d'ordre, et je me charge de la besogne. Vous allez voir comme je m'en acquitte. Convenons, s'il vous plait, d'un signal.
Monsieur se mit à courir jusqu'au milieu de la cour du château et revint ensuite auprès des conjurés.
— Vous le voulez absolument? dit ^ il. Eh bien! j'y consens. Tuons le cardinal, puisque c'est Tunique et dernier moyen de nous sauver; mais laissez-moi le soin de choisir le moment. Je veux donner Fe signal moi-môme.
— Que Votre Altesse décide quand je devrai frapper, dit la Pistole.
— Écoutez, reprit Monsieur; je m'avancerai vers ce maudit homme, je lui reprocherai le mal qu'il m'a fait, ses persécutions, sa tyrannie, et, finalement , je lui pardonnerai ses méchancetés, et je lui présenterai ma main ouverte de cette façon. Aussitôt qu'il y mettra la sienne, vous le frapperez.
— Voilà qui est entendu, convenu et arrêté, répondit la Pistole. Aussitôt que sa main sera dans celle de Voire Altesse, il tombe mort.
^ — Tâchez, dît le Coudray, de ne point manquer votre coup. N'allez pas le blesser de sorte qu'il en réchappe.
— Fi! mon gentilhomme , répondit la Pistole; ce sont les cabaretiers pressés d'argent, les buveurs avec qui Ton a querelle, que Ton blesse et qu'on manque. Mais un prélat f un premier ministre, dont la vie ou la mort entraînent des conséquences! ceux-là n'en réchappent jamais.
— N'oubliez point le signal , dît le prince • sa main dans la mienne. Je veux avoir le temps de lui faire connaître ma pensée avant qu'il meure. Je veux lui reprocher ses cruautés, afin quïl sache bien pourquoi je le tue. Oui, j'aurai la satisfaction de soulager mon âme et d'assouvir ma vengeance. A présent que mon parti est pris, j'appelle ce montent décisif. Mon Dieu' soutenez-moi t je vais commettre un grand crime ; mais il faut que cet homme périsse ou que je meure moi-même.
Les chevaux du cardinal piaffaient à vingt pas de là. Puylaurens se retira à l'écart. On entendit bientôt un bruit de portes qui s'ouvraient et se fermaient, puis les pas vifs dje M. de Cavoie précédant le ministre pour appeler les gens. Dans son empressement, Cavoie passa devant les conjurés sans remarquer l'agitation que trahissaient leurs visages. Un pas plus lent et plus mesuré que le sien, accompagné d'un frôlement de robe, résonna dans l'escalier. Puylaurens sentit son sang et tous les rouages de sa
vie comme précipités. Mille pensées à la fois se pressaient dans sa tête. Il murmura tout bas ces paroles :
— Adieu, Marguerite ! vous n'épouserez point l'assassin de votre oncle.
En cet instant, M . le cardinal atteignit au bas des degrés. Son visage majestueux ne témoigna aucune surprise lorsqu'il se trouva en face des six personnes qui avaient le plus de sujets de le haïr. Les conjurés formèrent un demi-cercle autour de lui ; la Pistole s'approcha doucement par derrière, et Gaston d'Orléans rompit le silence.
L'acteur Mondory, qui représentait si bien les héros de l'antiquité, ne savait pas mieux que Monsieur prendre les airs et le ton du personnage qu'il voulait montrer. Les regards et l'accent de Gaston d'Orléans parurent tout à coup empreints d'un caractère de violence bien éloigné des mœurs de ce prince.
— M. le cardinal , dit Monsieur, j'ai à vous parler , et prenez garde à vos réponses. Je sais que vous venez de me perdre encore une fois dans l'esprit du roi.
— Votre Altesse se trompe, répondit le cardinal ; je ne songe point à lui nuire, et je ne crois pas lui avoir donné sujet de me soupçonner.
— Prenez garde, vousdis-je, reprit Monsieur.
Puylaurens vous a suivi tout à l'heure, et nous savons que vous avez demandé au roi mon exil et la ruine de mes amis.
Le cardinal tourna vers Puylaurens des yeux fulminants, et le rouge lui monta au visage.
— Je croyais, dit-il, que M. de l'Age avait de la répugnance pour le métier d'espion. Si Votre Altesse a fait épier mes démarches, il est inutile qu'elle m'interroge.
— Je n'interroge point , reprit Monsieur en élevant la voix ; je commande , et je vous dicte vos aveux. N'imputez qu'à vous même les suites terribles du nouvel éclat que vous préparez.
Cette guerre ne sera pas de longue durée; mais, avant de vous en faire la déclaration , je veux apprendre de vous-même d'où vient cette haine éternelle que vous m'avez vouée. Confessez hardiment pourquoi vous me détestez ; je vous dirai à mon tour pourquoi je vous hais.
— Votre Altesse m'embarrasse et m'offense , répondit le cardinal. Je n'ai point de haine. Dieu me préserve d'un sentiment aussi peu chrétien î Je suis ministre du roi, et, à ce titre, je combats les volontés contraires à l'intérêt du royaume, souvent malgré mes inclinations. J'aurais beaucoup de penchant à aimer Votre Altesse, si elle voulait bien témoigner plus de soumission au roi son frère.
— Ce sont là des paroles officielles, interrompit Monsieur. Épargnez-vous les discours menteurs dont on colore depuis cinq ans toutes les persécutions qui m'accablent. Ouvrez votre cœur, vous dis-je, ouvrez-le entièrement; cela peut vous être plus utile que vous ne Fimaginez. Confessez-moi les causes de votre haine et de votre mépris.
— Du mépris , grand Dieu 1 s'écria le ministre ; si cela était, rafiPection et le respect dont je fais profession pour Votre Altesse seraient donc une horrible hypocrisie ?
— J'en ai peur, pour votre honneur et votre salut.
— Ah ! Monsieur, reprit le cardinal, qu'avezvous aujourd'hui? Je ne vous vis jamais si implacable. Cessez, je vous en prie, ces discours offensants. Laissez ce ton cruel qui me met au désespoir. Je renonce à tout; je me relire des affaires plutôt que de donner lieu à des querelles si envenimées. Vos griefs contré moi étaient Oubliés, ne les réveillez plus. Ne m'enlevez pas cette amitié que vous m'aviez rendue si généreusement. Restons en paix, je vous le demande et vous en conjure.
Le ministre fit un pas vers le prince en lui présentant sa main.
— N'approche pas de moi , s'écria Monsieur en reculant; n'approche pas, Sataql tu n'échapperas point à mes justes reproches.
— Qu'ai-je fait , dit le ministre étonné, pour être traité de la sorte?
— Puisque vous ne voulez pas confesser vos
sentiments t reprit Monsieur, je vais vous les dire^ Votre ambition ne me pardonnera jamais d'avoir représenté au roi les dangers du pouvoir excessif qu'il vous donne. Vous savez que, si je montais sur le trône ,> mon premier acte serait votre disgrâce. Vous n'espérez doue rien de raoi^ et vous avez raison. Je suis la seule personne dans ce royaume qui puisse opposer quelque résistance à votre tyrannie, et vous ne vous croirez pas en sûreté tant que je serai debout; de là vient que vous employez les moyens les plus odieux pour ruiner ma réputation ^ flétrir mon caractère et détruire Tamitié qui m'attache à mon frère. Dès ma plus tendre jeunesse vous m'avez représenté comme un libertin perdu de mœurs , comme un prince lâche et faible , indigne du trône. Parce que , dans la fougue de l'enfance, j'ai couru les carrefours et brisé des enseignes de cabarets, vous m'avez charitablement dépeint comme une âme sans dignité. Grâce à ces bons ofilccs, la moitié du royaume |)enseque TÉtat sérail perdu si j'en prenais le gouvernement. Henri V, en Angleterre, a su montrer que la frivolité du jeune âge pouvait céder la place à des idées plus sérieuses quand la couronne apportait ]a sagesse sur le front où elle venait s'asseoir; mais vous vous êtes bien gardé de m'accorder cette ressource dernière dans l'estime du roi. A peine m'aviez-vous signalé c^nune un étourdi et un prince imbécilei que vous avez sonné l'alarme
sur mon ambition et mon envie de régner; la haine seule était capable d'une contradiction aussi manifeste, et cependant on a fini par vous croire. Je suis à cette heure un brouillon, une mauvaise tête ; je voudrais vendre la France à ses ennemis, de colère de ce que je ne puis pas régner; je souhaite la mort de mon frère , et, s'il arrivait au roi quelque malheur, on m'accuserait peut-être de l'avoir empoisonne.
— Bonté divine! s'écria le ministre, qui donc vous a soufflé toutes ces idées ?
— Que vos regards ne cherchent pas Puylaurens, reprit le prince avec impétuosité; ces idées ne viennent point de lui. Je les ai dans l'esprit depuis cinq ans. Aussitôt que j'ai témoigné de l'inclination pour la princesse Marie de Gonzague, vous vous êtes déclaré contraire à ce mariage. Vous m'avez cherché une femme que je ne connaissais point : double moyen de me plonger dans l'abîme de la désobéissance. Cependant, à votre grand regret, j'ai cédé aux volontés du roi ; j'ai étouffé mes gémissements et accepté pour épouse la princesse de Montpcnsier. -Ce n'est pas dans le dessein de vous jouer un mauvais tour que je l'ai aimée ; elle le méritait. Tant que la reine mère crut avoir h se plaindre de moi, vous êtes resté son ami fidèle ; après ma réconciliation avec cette reine malheureuse, vous devenez l'ennemi acharné de la mère et du fils. Sur ces entrefaites, je perds cette femme que vous m'aviez donnée par force. Je la regrette et je la pleure. Une seule princesse
poavait me bonsôler : Marguerite dé Lonrainc. I Vous apprenez qu'elle me plait , vous vous pro- Doncez d'avanee contre une alliance avec sa maison* C'est, k vous entendre, la seule per* sonne au monde que je ne doive pas épouser.
Tous les Guise tombent en disgrâce, sans que j'aie encore déclaré ma passion pour leur sœur. Vous m'avez persécuté pour me marier à une princesse que je n'aimais point; vous me persécutez ensuite pour m'empçchcr d'épouser celle que j'aime. Voyons maintenant quelle fut votre conduite à l'égard de mes amis.
— Eh ! Monsieur , dit le cardinal , tout cela était oublié et pardonné. Ces récriminations...
— Vous épouvantent, n'est-ce pas? La liste de vos noirceurs est longue. J'avais un gouverneur sage, considéré de tous, homme de grand sens et d'une âme noble. Le maréchnl d'Ornano se plaignit au roi de la dureté dont on usait envers moi ; il m'avait vu pleurer de douleur. Sa pitié devint un crime. On TaiTête sous mes yeux, on le jette dans un cachot, et quelle y a été sa fin? dites-le vous-même.
— Nous ne savons pas la véritable cause de sa mort, dit le ministre en hésitant ; les uns l'attribuent à un ragoût de champignons, les autres h l'humidité de l'appartement qu'il occupait au donjon de Vincennes. Je fus aussi surpris que fâché de cet accident.
— Oui, votre surprise égala vos regrets, car vous aviez ordonné cette mort ténébreuse.
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coups avant de réussir à Tachever. Et vous pouvez dormir ! Je vous en félicite : vous avez une coDscience à toute épreuve. Je ne parle point de Boutteville et Deschapelles, mis à mort avec une rigueur abominable pour un simple duel, ni du maréchal de Marillac; ceux-là n'étaient pas attachés k ma personne» Quant k M. de Moutmorency, il vivrait si je n'avais pas insiste pour obtenir sa grâce. Comment avez- Yous traité mes amis, mes créatures et ma mai*son ? Chaudebonnc, Barradas, Sauveterre , sont exilés pour m'étre demeurés fidèles dans mes disgrâces. Mes ofliciers ont perdu tous leurs biens. M. de Vaugelas, un savant occupé d'é^ tudes sur les beautés de notre langue , voit sa fortune confisquée j parce qu'il touche une pension sur ma cassette, car vous ne me pardonnez pas même de faire un peu de bien. Je ne dis rien de votre amour insolent pour la reine, ni des incroyables projets que votre ambition en délire avait formés sur sa personne; les dédains de cette grande princesse en ont tiré vengeance» Mais comment avez-vous traité le pauvre Puylaurens? On Ta poursuivi et chassé comme une bête fauve, parce qu'il refusait le beau rôle d'espion de Votre Éminence. Le succès vous encourage. Jusqu'fi présent ce sont mes serviteurs que vous accablez; mais aujourd'hui vous en vouliez à ma vie et k ma liberté, vous demandez au roi qu'on m'enferme au château de Blois sous bonne garde. La mesure est comblée ; il n'y a plus de paix à espérer entre nous.
— Jamais, interrompit M. le cardinal, jamais je ne renoncerai au bonheur de reconquérir les bonnes grâces et l'amitié de Votre Altesse. Puisqu'elle l'ordonne, je confesse mes torts ; j'avoue que mon zèle pour le bien de l'État a été poussé jusqu'à la cruauté. Je ne nie point que j'aie demandé tout à l'heure l'éloigncment de Votre Altesse; mais j'abjure cette mauvaise pensée. Je suis prêt à tous les efforts imaginables pour obtenir mon pardon. Disposez de moi, dîctczmoi les excuses que vous voulez entendre sortir de ma bouche; je donnerai satisfaction pleine et entière à vous et à vos amis. Encore une fois, faisons la paix. Laissez-moi presser votre main.
Le cardinal s'avança, les deux bras étendus, croyant que Monsieur allait s'adoucir. Le cercle des conjurés se resserra. Le Coudray-Montpensier porta la main à la garde de son épée , et le capitaine la Pistole tirait déjà son poignard du fourreau. Monsieur fit un bond en arrière.
— Va-t'en, traître ! s'écria-t-il hors de lui. Porte ailleurs tes baisers de Judas !
Le ministre parut stupéfait ; il n'avait jamais vu le prince dans cet état de violence et d'exaltation ; il croyait avoir perdu la clef de ce caractère versatile , et ne savait plus à quelle conjecture se rattacher.
— Au nom du ciel ! dit-il en s'avançant toujours, apaisez-vous. Croyez à mon respect et à mon dévouement.
Et puis il se tourna vers les conjurés, et prenant un ton suppliant :
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— Messieurs , leur dit-il , joignez vos prières aux miennes; vous vous en trouverez bien.
Faites que Son Altesse me pardonne. Il n'y aura pas de faveurs ni de grâces trop chères pour un service aussi important. Parlez pour moi ; j'ai à cœur de mettre fin à toutes nos querelles.
— Laissez-vous fléchir, Monsieur, dirent les conjurés. Donnez votre main à M. le cardinal.
— r Non , s'écria le prince. Retire cette main , homme sans pitié , tyran que je déteste ; retire cette main, elle est tachée du sang de mes amis, je ne la toucherai pas. Va-t'en, ou je te frappe, pour éviter tes odieux embrassements.
M. le cardinal s'arrêta ^ et, relevant la tête avec fierté :
— C'estassez, dit-il, j'ai poussé l'humilité à ses dernières limites. Votre Altesse se repentira peut-être de cette rigueur extrême. Le ciel est témoin de mes bonnes intentions ; mais , puisqu'on repousse mes avances et qu'on veut absolument la guerre, je vais pourvoir à ma légitime défense. Adieu , messieurs , je vous sais gré de votre entremise.
Le carrosse s'avança, et les chevaux, marchant vers le groupe des conjurés, les obligèrent à se disperser. Cavoie se glissa derrière son maître en écartant du coude l'indiscret la Pistole. M. le cardinal monta dans son carrosse et partit sans comprendre à quel danger il échappait. Les conspirateurs se regardaient entre euj^; Monsieur sifflait et mettait son chapeau de travers ; il rt'eût tenu qu'à lui d'être accablé de
confusion, mais, afin de couper court aux reproches, îl conserva le ton impérieux qu'il avait adopté pour jouer sa comédie.
- Messieurs, dit-il, j'ai mes raisons pour agir comme je viens de le faire. Suivez-moi : je vous apprendrai plus tard mes desseins. N'oubliez pas que le roi m'attend k la sortie de la messe. Dix heures sonnaient. Gaston courut à la chapelle. Les huissiers, écartant la foule, criaient : « Plflice au roi ! >• Louis XIII passa en baissant les yeux, sans vouloir regarder son frère. Monsieur suivit jusqu'à Tentréc de la chambre k coucher; mais à peine le roi eut-il franchi le seuil, que du Hallicr, fermant la porte, prononça de sa voix de stentor ces paroles significatives :
- Messieurs, vous pouvez aller. C'est l'ordre.
— J'ai rendez-vous avec le roi, lui dit Monsieur.
— Le roi ne recevra personne aujourd'hui , ajouta le capitaine des gardes. C'est Tordre.
— Mais il y a exception pour moi, reprit Son Altesse.
— Il n'y a point d'exception , répondit du HalHer. C'est l'ordre.