‹ Puylaurens (volume 4)Chapitre 4 sur 4 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 45, Elf FACE DE LA MAISON DURÉE.

11 y a deux ans d^ cela. Je venais de recevoir une lettre de ma tante de Saint-Brice. Elle m'avait déniché une femme, un parti magnifique qu'il ne fallait pas laisser échapper. Bref, on me mandait de venir dans le plus court délai ; tout était conclu, arrangé, grâce à elle : je n'avais plus qu'à me montrer et à épouser. Je ne savais, du reste, rien de bien positif sur ma nouvelle famille, sauf pourtant le chiffre de la dot, qui était alléchant. Mon beau-père futur éîait un riche nc-

godant, la perle des hommes, et veuf, ce qui complétait et parachevait ses qualités. Quant à In j^MiiiP fille, au dire de ma tante, c'était un bijou, .le lie pris que riaroureuseineiit le temps de fair»* ma malle. Ma ]dare était rHemie pour le leuil»»liiaiu au\ Messageries. i

Au moment où m)us montâmes en voiture, il J était sept heures du soir. J'avais droit à la première place du coupé, mais on m'avait devancé ; lorsqu'on ouvrit la portière, deux voyageurs, ' dont une voyageuse, étaient déjà intallés. Au ] reste, si Ton avait pris ma place, on m'abandonnait l'autre coin ; cela revenait pour moi absolu- j ment au même : je ne réclamai point. i

Vous vous figurez probablement que l'angle opposé était occupé par cette femme, dont je n'avais encore aperçu que les longues boucles blon- "^ des sortant d'un chapeau de velours noir : il n'en était rien. Son compagnon de voyage s'était alloué, sans façon, la meilleure place, et s'y était v déjà enfoncé, comme s'il y eût été cloué pour l'éternité. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, gros, riche en couleurs, le nez fleuri ^ et plantureux, la mine avenante et réjouie, l'air 'commun au possible, mais en définitive Tair qu'on désirerait aux maris des femmes qu'on courtise. *-

La jeune femme, celle que le manque absolu

' EiN DILIGE.NCE. 7

de galanterie de son chaperon faisait ma voisine

^ (car c'était une bien jeune femme, une enfant pour mieux dire), ayant tourné la tête de mon coté, par cette curiosité insoucieuse et machinale

^ qui fait qu'on regarde un indifférent, me mit à même d'embrasser l'ensemble de celte jolie figure d'ange. Imaginez-vous l'ovale le plus pur, la coupe la plus gracieuse, une peau de blonde d'une fraîcheur iqui n'a rien de commun avec cette fraîcheur lymphatique des Anglaises; des yeux bleus

p vifs, où perçait un je ne sais quoi de résolu et d'aventureux sous la réserve timide et chaste de la vierge; des lèvres roses et un peu épaisses, ce qui ajoutait au charme de ce visage ravissant.

Est-ce que, par hasard, me demandai-je, ce monsieur serait le mari de cette enfant? De pa-

^ reils accouplements ne sont que trop fréquents dans une société où l'on se marie pour tous les motifs, sinon peut-être pour le seul qui devrait river ces chaînes destinées à n'être brisées que par la mort seule. En tout cas, je lui sus gré de son sans-gêne ; je lui devais d'abord de ne Ta-

► voir pas pour voisin, puis d'avoir sa compagne pour voisine ; c'étaient deux services au lieu d'un. Tout le monde était monté, les portières s'étaient

^ refermées sur le dernier voyageur, la trompette du conducteur sonna, le postillon déchira l'air de

ce classique coup de fouet si bien compris des ciievaux ; la voiture s'ébranla et s'engagea, au galop, à travers les rues de Paris, qu'elle ne tarda pas à laisser derrière elle

Comme on s'offrait à moi en profil, le chapeau de velours ne me laissait voir que le bas des boucles et un bout de nez rose. C'était déjà quelque chose, mais c'était loin d'être assez. Cet obstacle était agaçant, et je m'évertuais à envoyer le chapeau de velours à tous les diables, quand celleci, sans se douter de l'irritation secrète qu'il me causait, en dénoua lentement les brides et l'enleva tout à fait. Jamais je ne vis une plus admirable, une plus merveilleuse chevelure. Cette enfant-là avait pris la part de trois ; et quels cheveux ! Une torsade vigoureuse, nouée sans trop de souci, les arrêtait sur le derrière de la tête; deux peignes d'écaillé fixaient sur les tempes, en en découvrant voluptueusement les petites veines bleuâtres, deux gros rouleaux qui descendaient jusque sur son cou. Elle attacha d'abord son chapeau au filet de la voiture, puis elle lira d'un cabas en tapisserie un foulard des Indes qu'elle déplia et replia en cravate. Il paraît qu'on allait s'arranger pour la nuit. Effectivement, elle s'en enveloppa les oreilles et le fixa sous le cou par un nœud. Comme cela ne m'empêchait aucune-

. ment de la voir, le foulard trouva grâce devant moi. Quant au chapeau, il flottait pendu aux sangles de la voilure; il le méritait bien.

Le monsieur, lui, n'était déjà plus de ce monde. A peine s'était-il établi le plus confortablement possible, qu'il avait clos sa paupière, et s'était mis, comme on dit, à battre de Tœil, sans trop s^alarmer de la partie belle qu'il eût faite à un amant. Si cet homme-là était dans la position de Bartholo, il était loin d'envisager son rôle tant au sérieux ; il en prenait et il en laissait, comme on voit. Au reste, la nuit était tout à fait venue, la lune n'était point encore levée, et une épaisse obscurité embrassait la campagne tout à l'entour. Quoi de mieux que de dormir alors? Les lanternes jetaient bien quelque lumière dans le coupé, mais cette demi-clarté n'était pas telle, qu'on pût voir très-distinctement. La jeune fille, ou la jeune femme, car je ne savais encore si c'était la femme ou bien la pupille de mon dormeur, après cette courte toilette de nuit, ne trouva rien de mieux que de Timiter. Des trois, bientôt je fus le seul qui eût les yeux ouverts. Ma foi, qu'ils dormissent l'un et l'autre jusqu'au jugement dernier, cela m'était bien égal. Je collai la joue contre le drap de la voiture, et je me mis à penser, faute d'autre exercice.

lu LIS AMUUU

Au fait, j'avais matière. N'avais-je pas cédé bien légèrement à des arrangements qui pouvaient convenir à ma tante infiniment plus qu'à moi? ma fiancée pouvait n'être pas tout autant de mon goût qu'elle se l'imaginait. Elle était jolie, mais comment rélait-elle? Il y a tant de manières d'être jolie ! Comment était son nez ? comment était sa bouche? comment étaient ses yeux? J'avais, à la longue, fini par me constituer un thème sur lequel ma pensée brodait amoureusement; j'avais, en un mot, complètement oublié mes voisins quand un grognement du gros homme m'arracha subitement à ce vagabondage dans le royaume des idées et des rêves.

— Ah çà ! Fifîne, vas-tu un peu te tenir ? disait notre homme; tu m'écrases! Est-ce que tu me prends pour ton oreiller?

Grâce à cette exclamation suffisamment bourrue, je savais qu'on s'appelait Joséphine, dont Fifine est le diminutif passablement vulgaire : c'était toujours autant. L'on m'eût donné le choix, que j'eusse préféré, par exemple, à celui-là le nom de Marie, que portait mademoiselle de Cour ville, la jeune fille que j'allais épouser. Mais il n'y a pas de vilains noms, il y a de vilains visages, voilà tout.

Blaintenant, voici ce qui était arrivé et ce qui

EN DILIGENCE. Il

explique la plainle de mauvaise humeur du bonhomme.

Mademoiselle Fifine, puisque Fifîiip il va, n'avait |wis lard*^, i'ohiium jf» Tai fail iviiiHrqii»*r, à sViiduriiiir. Elle irétail |»as 4'oiiimo(lnii»»iit p4inr »vïa. Sei'oué** par I»* lan^fuire il»' la voihiiv, elle se trouvait dans la situalion tVuhe pauvn; piaule dont le vent agite la lige à tous les moments, et qu'une dernière rafale va incliner à terre. Sa tête, penchée d'abord sur son épaule, avait insensiblement emporté le reste du corps, et le tout ne s'était arrêté qu'en s'abattant sur notre dormeur. Le poids de ce corps frêle et délicat ne devait pas être énorme, et il fallait vraiment être un psre ou un mari pour se récrier et protester contre une aussi charmante licence. On le prenait pour son oreiller, et il se plaignait ! on l'écrasait, et c'est à peine si l'on pesait une once! Parbleu î ce monsieur méritait bien qu'on ne prît plus à l'avenir son épaule pour un oreiller... et qu*on en prît un autre.

La pauvre enfant, tout endolorie par les cahots de la voiture et à demi réveillée, retira machinalement sa tête, sans mot dire, sans grande conscience de ce qu'elle faisait, et chercha à reprendre un sommeil interrompu si mal à propos. Gela fut facile : elle n'avait pas soulevé les yeux; Iroi

li UN AMOUR

secondes après, elle sommeillait de plus belle. Il va sans dire que monsieur son papa, monsieur son mari, monsieur son oncle ou monsieur son tuteur, au choix, s*était également rendormi après s'être délivré de ce poids écrasant. On n'en pouvait douter. Il est des gens (yii, pour charmer les loisirs du voyage, se munissent de tabatières â musique ; cet homme pouvait, au besoin, me tenir lieu de ce divertissement : il ronflait comme un tuyau d'orgue, de Barbarie s'entend. Je ne sais sur quelle clef cela se jouait et combien de 1 bémols il y avait à la clef; ce que je sais bien, c'est que cela était affreux. A chaque seconde, ii me venait des envies folles de secouer le bras de mon virtuose et de le prier de reprendre haleine ; et très-probablement j'eusse cédé à la fin à l'agacement que me causaient d'aussi étranges accords, si je n'eusse été à temps distrait par autre chose. Cette autre chose, comme vous lallez voir, devait m'occuper assez pour me rendre sourd à cette nasale et trés-infernale harmonie.

En ce moment, la lune, cette blonde et mélancolique Phœbé, cette bonne déesse si chère aux amants, commençait à montrer sa face sereine sur le bleu sombre du ciel et à éclairer l'intérieur du coupé. Bientôt j'y vis comme en plein jour. Mes yeux, vous le concevez (Je reste, s'inquiété-

renl peu de ce spectacle presque féerique qu'offrent les arbres, les vallées, les collines, la verdure, rhorizon, tout le paysage se dessinant sur un fond de mine de plomb assez semblable à une vue prise au daguerréotype. Ma foi, j'avais mieux, pour Tinstant, sans sortir de cbez moi.

Les traits de la jeune fille, illuminés par cette lueur phosphorescente, s'ils perdaient un peu de leur teinte rosée, y gagnaient un charme indéfinissable. Je ne pouvais me lasser d'admirer cette adorable enfant dans tout le naturel et la simplicité de sa beauté à peine éclose. Elle me fascinait. Je vous jure bien que je ne pensais guère alors à la beauté que ma chère tante me réservait, et que j'allais épouser les yeux bandés et en confiance.

Blademoiselle Fifine, pour se conformer à Tassez maussade sommation de son père ou de son tuteur (rien encore ne m'avait édifié sur ce point), s'était rejetée en arrière et, par conséquent, un peu vers moi. Cette jolie tête, que la volonté ne pouvait retenir, cherchant vainement un appui, oscillait sur son cou blanc et un peu long, mais gracieux comme Test le cou d'un cygne. Je vis avec un tressaillement inexprimable ce qui allait immanquablement avoir lieu : à chaque secousse de la diligence, Tinclinaison devenait plus accu-

sée, mon épaule semblait agir sur celte tête charmante comme Taimant sur Tacier, elle rappelait à elle; celle-ci luttait en vain, elle se soutenait encore, mais on sentait que son propre poids ne pouvait tarder à remporter.

Avec quelles titillations d'impatience j'attendis rinstant où, repoussce à droite» elle demanderait à gauche ce support qui, celte fois, ne serait pas inhumainement refusé ! avec quelle crainte aussi qu'elle ne se réveillât, ou qu'il ne se réveillât, lui, le vieux, le père, Toncle ou le mari ! Ce qui me rassurait à l'endroit de ce dernier, c'est que la symphonie pastorale qu'exécutaient ses voies nasales allait toujours son train, et était loin d'en être au finale.

Quand un ami vient à vous, et que cet ami n'est pas un de ces amis qu'on évite, c'est bien le moins que vous lui épargniez la moitié du chemin : ainsi fis-je à l'égard de cette tête blonde qui, à chaque seconde, rapetissait, par ses envahissements, l'espace entre elle et moi. J'avançai doucement le corps, je quittai sournoisement l'angle dans lequel j'étais enfoui ; j'avais du reste peu à combler pour nous mettre l'un et l'autre en situation de nous joindre. Toutefois, je m'arrêtai à quelques lignes du but, car il était important qu'on ne pût m'accuser de complicité au ré-

EiN DILIGENCE. i^

veil. La courbe s'arquait de plus en plus; le moment n'était pas éloigné où la jolie tête allait perdre son centre de gravité et chercher un soulien qu'elle avait tout près d'elle.

EnGn ! ! 1 Elle était bien là, inclinée sur mon épaule, sommeillant avec la même sécurité, le même calme que si elle eût reposé sur son oreiller de batiste ! Sa respiration douce et régulière soulevait à temps égaux les deux ailes d'un nez mignon comme les amours ; sa bouche entr 'ouverte laissait à découvert de petites dents bien ran • gées, blanches comme des perles et fines comme des dents de chatte. Oh ! que le diable connaît bien son métier, et qu'il sait admirablement s'y prendre de façon à ce qu'un pauvre homme n'en réchappe pas ! La portière opposée était ouverte et donnait accès à un air frais et allègre que le mouvement de la voiture ne contribuait pas peu à rendre incisif. Une bouffée d'air plus intense se précipita à travers la portière et me lança au visage le long rouleau de cheveux blonds qui pendait sur le cou renversé de la jeune fille.

Le reste du corps, insensiblement, avait suivi la tête ; j'en supportais tout le poids. Hélas! la jeune fille, sous toute apparence, aurait le sommeil un peu moins long que la Belle au Bois dormant, moins long sans doute aussi que son papa, qui

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jouait toujours des narines avec une vigueur des plus rassurantes, sinon des plus réjouissantes. Aussi, savourais-je mon bonheur comme ces mourants auxquels les jours sont comptés et qui veulent mettre leurs dernières heures â proOt.

L'air fraîchissait de plus en plus ; un petit vent rigide commençait à sévir. Je m'étais muni d'un ample manteau ; je songeai à saint Martin, qui donna à un pauvre la moitié du sien, et je me lis un point d'honneur d'imiter cet» illustre modèle de charité chrétienne. Je tirai doucement Tétoffe à moi, et la ramenai sur les genoux de la jeune lille, que j'enveloppai avec la sollicitude d'une nourrice pour son nourrisson.

L'abîme attire ; et la femme donc !

A force de contempler ce visage adorable que le sonuneil me livrait, je me sentis entraîné vers lui par une fascination que chaque minute grandissait. Vous comprenez bien que je ne cédai pas sur-le-champ au charme aspirant qui me sollicitait. Je combattis, je luttai, je me gendarmai. Avant d'obtempérer â l'abominable tentation, je commençai par en avoir horreur et la repousser bien loin. Ainsi procèdent les plus grands criminels : d'abord, l'idée seule fait frémir, puis elle devient moins hideuse déjà à être considérée de nouveau; l'on s'humanise d la longue, et, une

fois sur le terrain des concessions, vous savez où Ton s'arrête ; la main dans le coffre de son prochain... ou les lèvres sur le front candide d'une jeune fille qui dort et ne peut se défendre, — ainsi que cela m'arriva.

Voilà mon crime avoué.

Mais, je vous le répète, et je ne saurais trop le répéter, non pour ma justification, qui est impossible, mais pour pallier un peu mes torts, je me débattis longtemps avec le malin et en désespéré. Que vous dirai-je? Malgré mes efforts, mes yeux, comme fascinés, erraient des lèvres purpurines de la jeune fille à l'extrémité de cette petite et toute mignonne ligne blanche, le point de départ de deux bandeaux qui se terminaient par les merveilleuses grappes que je vous ai décrites ; ce front d'ailleurs était si blanc, si pur, et la dislance qui m'en séparait si courte ! Etait-ce donc si cnortne d'obéir à cette loi d'attraction des corps les uns vers les autres? Est-ce que deux pôles magnétiques commettent une action blâmable de se joindre? et que faisais-je autre chose, moi, en approchant mes lèvres de cette peau si douce, que, comparé à elle, le salin eût paru aussi grossier que cette toile de Hollande dont Mazarin menaçait Anne d'Autriche pour l'autre vie? Vous me direz que Dieu a donné à l'homme

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le libre arbitre; mais je tous répondrai qu'il le loi a donné la plupart du temps pour ne pas s'en senir; car qu'est-ce que la volonté, le libre arbitre, arec ces deux écueils de la volonté et du libre arbitre : un esprit prompt et une chair faible? Ce sont des pistolets sans poudre ni balle, qui ne peuvent ni tuer un ennemi, ni défendre leur possesseur. Ne me parlez pas de la volonté appliquée au bien; ah ! au mal, c'est peut-être différent.

Au bout de tout, je me conduisis avec une rare modération. Ce fut à peine si mes lèvres effleurèrent ce front virginal. Mais elles l'effleurèrent trop encore. 11 faut qu'il y ait dans le moindre contact de Thomme avec la femme quelc^ue chose d'électrique et de bien subtil, cour qu'un frôlement aussi délicat suffit à arracher celle-ci à l'assoupissement profond qui était le sien. Elle fît ces deux ou trois petits mouvements convulsifs qui précèdent le réveil, et ouvrit langoureusement ses yeux gros de sommeil. AUais-je affronter son regard étonné d'abord, puis indigné? ou bien ferais-je le mort ? En véritable poltron, j'optai pour ce dernier parti. J'abaissai sournoisement ma paupière, pas assez toutefois pour n'y point voir tout aussi complètement que si j'eusse eu les yeux tout grands ouverts, et je me pris à dormir.

au moins à faire semblant, de manière à ce qu'on ne pût soupçonner le peu de sincérité de ce sommeil de commande.

L'air frais qui filtrait à travers la portière et le bruit des roues ne tardèrent pas à dissiper les vapeurs opaques qui flottaient encore sur son cerveau et à lui rendre la conscience formelle des lieux où elle se trouvait. En découvrant que ce qui lui servait d'oreiller était une épaule, et une épaule qui n'était pas celle de son., (comment dirai -je)? de son parent, elle se redressa avec cette même hâte du nègre qui s'aperçoit qu'à trois pas de lui, dans les hautes herbes, dort au soleil un énorme boa. Gela fait, elle glissa de mon côté un regard confus et malheureux au possible, dans l'idée sans doute de m'adresser des excuses. Un autre à ma place se fut laissé demander pardon fort humblement de l'avoir rendu, pour quelques instants, le plus heureux des hommes ; je fus bon prince, je demeurai dans mon coin, sans bouger, immobile. 11 ne me manquait plus, pour compléter l'illusion, que de me mettre à ronfler comme mon voisin; mais j'avouerai que je n'eus pas l'héroïsme de pousser le dévouement à la couleur locale jusque-là.

En me trouvant les yeux fermés, tout le corps dms la posture d'un homme profondément as-

iO UN AMOUR

soiipi, la pauvre enfant poussa un soupir d'allégement : elle avait un poids de mille livres de moins sur les épaules. Je dormais: donc je ne m'étais aperçu de rien, donc c'était comme si rien de cela n'avait eu lieu ; bref, elle en serait quitte pour la peur. Je Tépiais à travers mes cils abaissés, et je lisais aussi distinctement que dans un livre sur cette physionomie mobile et singulièrement expressive.

Elle n'était qu'à moitié de ses surprises, et je voulais voir quelle mine elle ferait en apercevant mon manteau. Je n'eus pas longtemps à attendre. Son regard s' étant incliné, elle ne parut pas médiocrement ébahie de se trouvir emmaillottée de la sorte. J'eusse été éveillé, que, trés-vraisemblablement, elle eut pris assez mal la chose. Mais je dormais ; elle n'avait pas de rôle à jouer : elle se contenta de soulever doucement le pan dont elle était couverte et de le repousser de mon côté.

Jusqu'ici, elle n'avait pas fait attention à moi; je pouvais avoir vingt ans comme je pouvais en avoir quarante; elle eût été fort en peine de décider enfin quel homme j'étais. Et pourtant, l'osé de ma galanterie grandissait ou diminuait selon l'âge. Aussi, pour le coup, se mit-on à me passer en revue de la tête aux pieds avec une conscience

et une sécurité égales. Je n'étais pas précisément en tenue de bal : j'avais au cou une cravate de satin noir nouée plus que négligemment, un pantalon brun, mon manteau bleu et une petite casquette de voyage, pour l'heure assez aventureusement perchée sur le derrière de ma tête, comme si elle eût voulu faciliter l'investigation dont j*étais Tobjet. Ainsi que vous le voyez, il n'y avait certes pas là de quoi relever mes avantages physiques; à coup sûr, j'étais un homme perdu si mon juge n'était Findulgence en chair et en os. Mademoiselle Fifîne m'observait curieusement ; je me serais bien gardé de l'interrompre, et, puisque je suis en train de faire ma confession, je vous dirai ingénument que la longueur de Texamen me parut d'un assez bon augure. Je sais bien qu'il n'y avait point encore de quoi chanter victoire, mais enCn, pour me regarder aussi scrupuleusement, il fallait qu'on trouvât que j'en valusse la peine. Est-ce si mal raisonné?

Quoi qu'il en soit, cette sorte de dissection ne pouvait éfre éternelle. 11 devait être vers trois heures, et, pour les gens qui aiment à mettre le temps a profit, il en restait trois au moins, sinon quatre, à employer fructueusement. A dix-sept ans, on dort partout et malgré tout, on dormirait sur un volcan, on dormirait au bruit du canon,

Û3i UN AMOUll

à plus forte raison au bruit monotone des roues d'une diligence. Ma jolie voisine sentit de nouveau l'assoupissement la gagner, et bientôt elle succomba au sommeil.

— Parbleu î pensai-je, mademoiselle, vous avez fait fi de mon manteau et vous avez eu tort ; l'air fraîchit de plus en plus ; vous jouez là un jeu à attraper un rhume bel et bien, si je ne préviens à temps les immanquables résultats de votre imprudence. Ah ! vous croyez que tout est dit parce que vous avez repoussé l'étoffe protectrice. Eh l)ien ! voilà qui vous trompe. Je suis fort entêté de ma nature, et j'ai mis dans ma tête qu'elle vous abriterait contre l'àpreté mordante de cette brise de nuit; et cela sera, entendez-vous? lise jieut que vous vous fichiez demain, au réveil, mais vous ne pourrez pas faire alors que mon manteau ne vous ait garantie tout le temps que vous aurez dormi, et c'est là l'essentiel.

Ma première idée n'avait été que de partager mon manteau avec elle ; je m'en débarrassai cette fois complètement et je le posai le plus légèrement que je pus sur les genoux de la jeune fille, que j'avais une peur effroyable de réveiller, bien à tort, car elle dormait déjà du plus profond sommeil. C'était faire mieux que saint Martin : je me dépouillais tout à fait, quand lui s'était contente

EN DILIGENCE. âS

do trancher en deux le différend de la pointe de son épée.

Il est vrai que le saint homme n'agissait qu'en vue de Dieu, sans aucun mobile autre que la charité, et que inoi j'agissais bien un peu en vue du diable et ^vec une arriére-pensée qui sentait notablement le fagot ; et cela atténue quelque peu l'héroïsme de mon sacrifice, je dois en convenir. Au reste, j'avais compris que, pour imposer à la belle enfant la mitoyenneté de mon manteau, il eût fallu que j'eusse été dans les mêmes conditions d'intimité et de sans-géne qui existaient entre Paul et Virginie, de gracieuse mémoire, et j'avais encore quelque chemin à faire pour en arriver là.

Je pris longtemps un plaisir ineffable à regarder dormir cette ravissante créature dont les traits pars et reposés ne laissaient nul doute sur la placidité de son sommeil. Assurément, les rêves lui arrivaient par la porte d'ivoire, et passaient sur son esprit comme cette brise timide qui effleure sans le rider le niveau poli d'un lac de la Suisse. 11 faut vous dire que notre mari, père ou tuteur, jouait toujours des naseaux et ne semblait pas devoir être de sitôt à la fin de sa symphonie. Fut-ce le bercement soporifique de ces sonores ronflements, fut-ce la contemplation prolongée d'un même objet, fut-ce- tout uniment

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la faligiie et le besoin de repos ; ce qu'il y a de sur, c'est que, malgré moi, sans même en avoir conscience, mes paupières se voilèrent, mes yeux s'éteignirent, mon intelligence en fit autant : je m'étais assoupi profondément.

Je fus réveillé en sursaut par une voix forte et passablement rauque, qui n'était rien autre que celle de mon gros compagnon de route.

— Conducteur, conducteur, la portière! Je monterai la côte à pied.

Il faisait grand jour, mais la campagne, tout autour de nous, était encore enveloppée d'un immense réseau de vapeurs irisées par les rayons d'un soleil naissant. La côte était longue et rapide, et il ne fallait pas moins de vingt bonnes minutes pour la laisser derrière soi. N'allez pas croire pourtant que ce fût de sa part commisération pure; le tuyau fluet d'une pipe de Cummer sortait de la poche de côté de notre redingote, et, à certain regard amoureux que je surpris, je devinai qu'un mobile tout personnel nous déterminait autant et plus que le reste. Mon voisin, en quittant la place, me laissait la partie belle, et je lui en fus aussi reconnaissant que s'il l'eût fait tout simplement pour m'étre agréable, ce qui était moins encore que pour soulager ces cinq chevaux épuisés.

Durant cela, la jeune fille s'était éveillée.

Mais celui-ci avait déjà disparu, quand elle aperçut mon manteau sur ses genoux. Il est des attentions qui, pour être mêlées des démonstrations les plus respectueuses, n*en sont pas moins pour cela fort impertinentes au fond, et j'eus quelque peur que les miennes ne parussent de ce nombre. On me jeta un regard rapide. On m*eût trouvé les paupières closes, qu*on se fût contenté d'écarter derechef et le plus doucement possible mon malencontreux manteau. Maisj'avais les yeux grands ouverts, et on ne pouvait pas le repousser du pied sans un mot de politesse pour son propriétaire, dût ce mot avoir cette politesse froide et hautaine qui guérit à l'avenir de pareilles démangeaisons d'obligeance. Je crus devoir sauver à la jeune fille l'embarras du remercîment.

— Mademoiselle, fis-je hypocritement, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise de vous charger de cela. Mais monsieur votre père avait oublié de fermer la portière de son côté, et il s'était levé un petit vent glacial dont votre robe un peu légère \ous eût mal protégée. Vous réveiller, c'eût été une cruauté, et je ne m'en fusse pas senti le courage : vous dormiez de trop bon cœur pour cela.

La jeune fille était devenue de la couleur d'une cerise.

36 UN AMOUlt

— Monsieur, balbiUia-l-elle d'une voix tremblante en se débarrassant du manteau, je vous suis infiniment reconnaissante. Mais j'ai dormi toute la nuit; c'était un moyen de ne pas s'apercevoir du froid.

— Et monsieur votre père a dormi aussi toute la nuit.

— Oh ! en voiture il dort .toujours, et il dort tout haut. Vous Tavez peut-être remarqué?

— Un peu, fis-je en souriant.

— Je m'en doutais. Il vous aura empêché de dormir. C'est une b)pn mauvaise habitude... Moi, je dors tout de même ; j'y suis faite.

J'étais édifié sur un point : le brave homme était le père et non un mari.

A ce peu de mots et au ton candide et ingénu dont cela fut dit, je vis que j'avais affaire à une pensionnaire en vacances que le papa ramenait au pays. Mais si le ton annonçait une grande naïveté et une ignorance complète de ce pitoyable livre qu'on ne lit ni sans fièvre ni sans danger, et qui s'appelle la vie, il y avait sous cette timidité de vierge, pourtant, un certain air résolu, aventureux; dans ce regard qui n'ose encore se fixer, tant de feu et de passion en germe, que je sentis que, si cette jolie poupée n'était point encore une jeune fille, ce n'était plus aussi une enfant.

EN DILIGEUCE. S7

Les chevaux allaient au pas, la côte était tirante et â pic. Quelques voyageurs de Timpériale et de rintérieur avaient mis pied à terre et marchaient en tète de la diligence, les uns enturbannés de foulards, les autres enveloppés dans leurs manteaux, tous s'efforçant de se dégourdir de leur mieux et envoyant devant eux leur haleine précipitée qui montait au ciel en spirale comme autant de petites fumées blanches. Un peu en arriére et cheminant gravement, le bonhomme du coupé s'^évertuait à bourrer et à allumer sa pipe, â cent mille lieues de penser que son absence pût être un péril pour son enfant. Quelque longue que soit une butte et quelque lenteur qu'on mette à la gravir, il est bien impossible qu'on ne finisse pas par en voir le bout : ce fut la réflexion que je me fis pour m'exhorter à profiter des instants bien courts qui nous étaient octroyés, ne dussé-je cette fois que sonder le terrain. 11 faut bien commencer par quelque chose.

— Nous aurons une délicieuse journée ! m'écriai-jo.

— Il fait bien du brouillard, remarqua la jeune fille en regardant la nappe de vapeurs qui voilait la campagne comme une gaze éblouissante.

— Oh ! laissez faire ; encore un peu, et le soleil aura dissipé tout cela comme par enchantement .

— Il est bientôt temps qu'il fasse beau ; nous voilà au mois de mai, et toujours de la pluie et du froid jusqu'ici comme eu hiver !

— Vous haïssez donc bien F hiver? Il a pourtant, ce me semble, ses beaux côtés. L'hiver, on va dans le monde, au bal; on s'amuse, on danse, on polkcu

— Mais quand on ne fait rien de tout cela ?

— Vous n'avez pas dansé cet hiver? ^

— Oh ! si fait, monsieur. Je dansais très-souvent même .. Mais, vous comprenez, toutes femmes entre elles, ce n'est pas trés-réjouissant.

— Quoi ! rien que des femmes ?

— Oui, monsieur. Au couvent on ne laisse pas venir de jeunes gens. Les plus grandes de ces demoiselles faisaient les cavaliers. Biais ce n'est jamais la même chose.

Je faillis éclater de rire.

— Au reste, poursuivit-elle d'un air important, j'espère bien me dédommager Tannée prochaine.

Voilà qui commençait à m'intéresser. Se dédommager, c'était, l'hiver suivant, aller dans le monde, aux fêtes, aux concerts, au bal, danser, polker à outrance. Mais, pour cela, il fallait n'être plus au couvent. Notre éducation serait-elle terminée? Cela devait être, quoiqu'on eût bien encore quelques petites choses à connaître ; mais

EN DILIGEINCE. 29

ces riens-lé, ce n'est pas le couvent qui les apprend.

— On me marie, ajouta la jeune fille en baissant les yeux.

Il y avait dans cet on me marie plus de choses que dans un poëme en vingt chants.

Je ne voulus pas être en reste de confidence.

— Moi aussi, répondis-je aussitôt.

— Vous, monsieur?

— Hélas! oui, mademoiselle.

Mon hélas I ne fut pas remarqué, on n'entendit qu'une chose ; ce mot aussi a^'ait suffi pour me faire faire cent lieues en une seconde auprès de la fillette, qui m'enveloppa d'un regard doux et presque ami : je devais la sympathie subite qu'exprimaient ses yeux à ma position de fiancé, à mon personnage de mari en herbe. Gomme cela se trouvait bien pourtant que j'allasse me marier!

— Bientôt? me demanda-t-on d*un air où la timidité et la curiosité se servaient de contrepoids.

— Mais à mon arrivée. Je ne quitte Paris que pour cela.

— C'est comme moi, fit-elle à son tour.

— Mais vous, mademoiselle, c'est un mariage d'inclination que vous faites?... vous le ronnais* sez au moins, lui; tandis que mti...

— Tandis que vous, monsieur?

— Je ne connais même pas ma future.

— C'est comme moi.

■— Quoi ! mademoiselle, vous...

La voiture venait de s'arrêter; nous étions au haut de la côte.

Avant que j'eusse eu le temps d'achever ma phrase, le papa avançait à la portière sa face rubiconde et reprenait son coin dans le coupé prés de sa fille. C'était vraiment avoir du guignon !

Ce que j'avais prédit commençait déjà à se réaliser. Le brouillaurd se dissipait peu à peu devant les rayons d'un soleil éblouissant ; dans une heure ou deux, la chaleur serait accablante. La jeune fille fit voler le foulard de dessus sa tête, tira du cabas un petit miroir de poche et se mit à démêler, avec l'un de ses peignes d'écaillé, les longs rouleaux dorés qui tombaient jusque sur ses épaules. La fatigue, le désordre le moins arrangé, des cheveux épars, des vêtements fripés, tout va bien à cet âge. Qu'elle était belle dans celte robe trop courte de pensionnaire, les yeux quelque peu boufris encore par le sommeil, ses petits ongles roses crevant des gants de chevreau noirs qui demandaient des remplaçants, ses épaules à demi couvertes d'un tartan à carreaux verts et rouges, d'une date assez respectable, lui aussi ! Et cette

merveille de jeunesse et de gentillesse allait, demain oii après-demain, être la conquête de quelque courtaud de boutique, qui métamorphoserait Vange en dame de comptoir. Cela ne serait pas, ou j'y perdrais mon nom !

La jeune fille, après avoir rétabli Tordre et l'harmonie dans son ondoyante chevelure, chercha quelque chose au fond de son cabas et en retira bientôt un rouleau de papiers que je ne tardai pas à reconnaître à leur physionomie toute spéciale. C'étaient des feuilletons. D'après cela, il paraîtrait qu'on lit des romans au pensionnat, en cachette peut-être, mais enfin on en lit, et le diable y gagne d'autant. C'était bon à savoir.

J'eus tout le loisir de songer à mon plan de campagne, sans distraction aucune ; car, le nez une fois dans son rouleau de journaux, rien pour la fillette n'exista en dehors des trois colonnes de front qu'elle dévorait avec une curiosité et une avidité inexprimables. L'idée d'abord me vint de commencer le siège en liant conversation avec le papa, tactique assez habituelle en pareil cas. Ses traits, francs et ouverts, semblaient promettre le plus parfait accueil à mes avances. Mais je renonçai tout aussitôt à ce mode d'attaque, qui avait bien ses inconvénients. D'ailleurs, il avait donné sa parole, et, au point o\\ en étaient les choses, la

sympathie que je lui eusse inspirée par mes c«ijo- 1er ies n'aurait vraisemblablement pu le déterminer h rompre en ma faveur un mariage si prés de sa conclusion. Et puis, savais-je bien ce que je voulais, et n'eussé-je pas même reculé devant une telle marque de confiance, dans Thypothése fort gratuite où Ton m'eût instantanément rais le marché à la main ?

Tandis que je m'interrogeais sur la manière d'assaillir la place et de m'y créer des intelligences, la voiture marchait et le temps avec elle ; et, du train dont j'allais, il était fort à craindre que le terme du voyage ne me surprit aussi peu avancé qu'au départ. Je commençais à me dépiter et à me mépriser profondément pour Tindigence honteuse de mon imagination, lorsque la diligence s'arrêta à un relais où Toti avait coutume de stationner un quart d'heure.

Tout aussitôt une espèce de marmiton se présenta à la portière, et invita les voyageurs à venir prendre le café au lait, un consommé, quelque restaurant.

— Parbleu I ce n'est pas de refus, ce n'est pas de refus, murmura mon beau-père en expectative. Allons, petite, dépêchons-nous ! nous n'avons que tout juste le temps d'avaler une tasse de café. On ne couche pas ici, pardieu !

EN DIMGENCE. 55

— Merci, mon papa ! répondit colle-ci, qui ne leva pas même les yeux de dessus ses journaux : je n*ai pas faim du tout.

— Bah ! bah ! une bonne tasse de café au lait chaud...

— Merci, mon papa, mais il est bien trop matin.

— A ton aise, et tant pis si, après, tu sens te tirailler Testomac : ce sera ta faute.

Tout en parlant ainsi, il avait mis un pied et puis l'autre sur le marchepied de la voiture et se trouva bientôt à terre.

Je m'étais blotti dans mon coin, de façon à paraître le plus inofîensif possible. C'était un luxe de précaution que j'eusse pu m'épargner. Le brave homme n'était pas fort de guet ; l'idée ne lui était pas même venue qu'il pût être plus convenable et plus prudent de se faire accompagner de sa fille. Le marmiton m'invita également à descendre et à le suivre À la table des voyageurs ; mais je n'eusse goûté de vingt-quatre heures, que je n'aurais pas déserté moi) poste en un pareil moment.

L'interpellation du garçon fit lever les yeux de la jeune fille sur moi.

— Vous n'imitez pas mon père? me dit-elle.

— Non, mademoiselle. Ce n'est pourtant pas Taraour qui me coupe Tappétit.

— Comment, monsieur ! mais il n*est donc pas vrai que vous allez vous marier ?

— Hélas! ce n*est que trop vrai; mais ce n'est pas moi qui me marie, on me marie.

— Et si vous n'alliez pas aimer votre femme?

— Cela, j'en suis sur î

— Dieu du ciel 1 que deviendrez-vous donc tous les deux?

Je haussai les épaules d'un air de résignation apathique.

— Mais pourquoi dites-vous que vous êtes s *ir que vous ne Taimerez pas ?

— Pourquoi?...

Dans le fait, je ne savais si j'aimerais ma femme, mais j'ignorais tout autant si je ne l'aimerais point ; la question était donc embarrassante par sa naïveté même.

— Pourquoi? repris-je sans trop chercher, parce que, ne sachant comment était ma femme, je me la suis façonnée à ma manière. J'ai son portrait dans ma tôle tel que j'eusse voulu qu'elle fàt si j'avais eu à la choisir; et, ce qui est plus que probable, si elle ne ressemble point â mon type, fût- elle plus belle, je sens que je ne Taimerai jamais. Est-ce que vous ne concevez pas cela?

— Moi, jo ne sais.

— Ne m'avez-vous pas dit que, vous aussi, vous ne connaissez pas votre fiancé?

— Oui, monsieur.

— Et jamais il ne vous est arrivé de vous dire, en songeant à cet inconnu : <ic II sera ainsi, il ressemblera à ceci? x>

— Vraiment non.

— Mais s'il allait être laid ?

— Oh! cela ne se peut pas. Mon père m'a assuré que c'était le mari qui me convenait.

— Et vous pensez que ce qui semble ainsi à monsieur votre pcrevous le semblera également?

— Cela doit être au moins.

— J'aurais donc bien tort de me désespérer à l'avance, puisqu'on m'a assuré que la jeune fille qui m'était destinée était un excellent parti.

Cet argument était assez serré ; il parut donner â réfléchir.

— Ainsi, monsieur, me dit-on après une pause d'un instant, en se retournant brusquement vers moi ; ainsi, vous, monsieur, vous vous êtes fait en idée une image de celle que vous épouserez? Elle est jolie d'abord?

— Oh ! ravissante !

— Des cheveux bruns?

— Non, des cheveux blonds comme les vôtres.

— ■ Et les yeux bleus, alors?

85 UiN AMOUR

— Oui, de grands yeux bleus comme ceux qui me regardent en ce moment.

On se mit à rougir.

— Mais, monsieur, il ne s'agit pas de moi.

— Et si, par une de ces circonstances inouïes auxquelles on ne voudrait pas croire, vous ressembliez trait pour trait à ma femme?

J'eusse dit cela à tout autre qu'à un enfant, qu'on m'eût ri au nez ; mais j'avais affaire à une ingénue, le cas était bien différent.

— Vous la prétendiez si belle 1

— Me suis-je trompé?

— Eh bien ! monsieur, me dit-elle avec une Cnesse qui me fit bien augurer de son esprit, si ou est ravissante à aussi bon compte, je ne sais pas pourquoi vous vous désoleriez : vous rencontrerez une multitude de femmes ravissantes à ce degré-là.

Elle ne répondait qu'à un compliment, car elle n'avait pas le plus petit soupçon du but secret vers lequel tendait chacune de mes phrases : c'était à moi à me faire mieux comprendre.

— Dieu le veuille ! répliquai-je.

11 se fit une seconde pause^ un nouveau silence*

— Monsieur, reprit-on enfin d'un air songeur, est-ce que tous les hommes qui se marient se font ,

comme vous, un idéal auquel doit ressembler, sous peine de n'être pas aimée, celle qu'ils vont épouser?

La jeune fille, sans le savoir, m'offrait la parlie trop belle pour que je négligeasse d'en profiler. Il ne s'agissait pas ici de dire vrai, mais de réussir : la fin n'a-t-elle pas toujours légitimé les moyens ?

Je répondis donc affirmativement, avec le plus impudent aplomb.

— S'il en est ainsi, poursuivit-elle, lui aussi doit avoir son idéal...

— Qui cela ?

— Mais, monsieur, celui que j'épouse, me fut-il répondu avec une certaine impatience. Eh bien , s'il s'est avisé, comme vous, de se fabriquer une image dont il ne veuille pas démordre en ma faveur, je dois me résigner à n'être jamais aimée de mon mari... est-ce vrai ?

— Mon Dieu ! mademoiselle...

— Oh ! n'essayez pas de me rassurer. Mon mari ne m'aimera jamais ; car se peut-il que je ressemble juste à son idéal?

— Ah! s'il vous avait vue...

— Mais il ne m'a pas vue. Mon père lui-même ne l'a jamais vu.

— Quoi ! pas même votre père?

58 UiN AMOUU

— Non, moosieur : c'est un mariage arrangé entre parents. Mon père est riche ; il me domie une grosse dot. Le jeune homme a présentement une assez jolie fortune, à ce qu'il parait, et de brillantes espérances ; et mon père n*en a pas demandé davantage. S'il s'était encore informé, auprès des parents, de l'idéal de mon futur I G^était pouilant bien la moindre des choses, n'est-ce pas ?

— Sans doute.

— Gela une fois connu, il eût su à quoi s^en tenir et si c'était là l'homme qu'il me fallait. Et j'ai bien peur, à présent, d'être malheureuse pour le reste de mes jours ; car je serai assurément malheureuse si je m'aperçois qu'il ne m'aime pas!

— Et croyez -vous que ce soit là le seul écueil qtie vous ayez à redouter?

— N'en est-ce donc pas beaucoup trop déjà?

— Mais, mademoiselle, vous prétendez être aimée de votre mari ; cela implique, si je ne me trompe, le besoin de le payer de retour.

— En avez-vous pu douter, monsieur?

— J'admets que vous ressembliez trait pour trait à l'être idéal qu'il a rêvé; qui vous assure que vous seriez disposée à lui rendre affection pour affection, que vous l'aimeriez enfin? Il peut n'être pas beau, il peut n'être pas spirituel ; il

peut cire tout cela et ne pas vous plaire, car l'amour ne se commande pas.

— Oh! monsieur, vous m'épouvantez! Mais c'est vrai, cela, je puis ne pas ! Et si je Taimer ne Taime pas et qu'il m'aime, ce sera pis encore que si nous ne nous aimions ni F un ni Tautre...

En cet instant, nous entendîmes la voix pressante du conducteur qui gourmandait la lenteur des voyageurs.

La jeune fille posa vivement le doigt sur sa bouche et me dit :

— Voici mon pcre !

En effet, le bonhomme montrait alors sa tête à la portière, et il se trouva bientôt réinstallé dans son coin. Sa fille s'était à la hâte emparée des journaux, que notre dialogue lui avait fait complètement oublier. Mais ces pages si dramatiques, si émouvantes pour sa jeune imagination, avaient perdu tout leur prestige ; elles avaient pâli devant une réalité autrement intéressante pour elle : car c'était de tout son avenir qu'il retournait, et cela valait bien la peine qu'on y songeât.

Je pouvais me frotter les mains : son imagination travaillait au bercement monotone de la voiture, qui filait rapidement sur une route poudreuse et unie comme une glace. Par moments.

elle sortait de sa rêverie et tournait vers moi un regard qui décelait indiscrètement ses pensées. Son père, à plusieurs reprises, chercha bien à l'arracher à ce silence désespérant; mais elle répondait par oui et par non, et retombait dans le même mutisme persistant. Pas un événement, pas le plus léger incident, jusqu'à B***, où s'arrête la voiture un peu moins d'une heure; on eût dit le coupé composé de sourds-muets.

Celte fois, la jeune fille descendit avec son père et gravit les deux degrés qui mènent à la table d'hôte du Cheval-Blanc, où les Messageries ont coutume de s'arrêter.

Vous vous figurez sans doute que je n'eus rien de plus pressé que de suivre ma belle et de m'y prendre de façon à me poster à table auprès d'elle. Eh bien , point. J'avais aperçu en face du Cheval-Blanc une misérable gargote dont l'enseigne portait : « Au rendez -vous des voyageurs, » et qui 3'était établie dans le voisinage des diligences, à l'intention des petites bourses. Je m'y précipitai et m'installai à une table recouverte d'une serviette d'une blancheur et d'une propreté problématiques. Je sentis sur mes talons tout le personnel de l'impériale et de la rotonde qui venait là chercher pour trente sous un repas qui lui eût coûté trois francs de l'autre côté de

EN DILIGENCE. kl

la rue. J'étais en belle compagnie, comme vous voyez. Un garçon vint à moi.

— Que veut monsieur ?

— Une plume, de Tencre et du papier, et dépêchez-vous.

Le pauvre diable me regarda avec stupéfaction. Toutefois, il se hâta d'aller chercher ce que je lui demandais, et revint, quelques instants après, avec une plume en détresse, une écritoire au fond de laquelle dormait une encre épaisse comme de la boue, et du papier à lettres qui ressemblait bien plutôt à du papier à sucre. Mais c'était à prendre ou à laisser. Je me résignai.

— Et maintenant que désire monsieur ?

~ Ce que vous voudrez, répondis-je en ouvrant le bec de la plume sur Tongle.

— Monsieur veut-il un potage gras?

— Soit, un potage gras.

Aussitôt qu'il m'eut laissé, je me mis à Tœuvre. Ma plume allaita fond de train sur le papier ; suivez-la, si vous pouvez, à mesure qu'elle vole d'un bout à l'autre avec la vélocité d'une locomotive.

« Mademoiselle,

« Ce n'est pas un hasard, c'est le doigt de Dieu qui a fait que nous nous sommes rencontrés,

sans nous chercher, sans nous connaître, au moment où nous nous précipitions, tête baissée, dans un avenir de regrets el de malhein-s. Moi, je pars pour un mariage que mes pressentiments repoussent; vous, vous quittez votre couvent pour épouser, qui? Un homme que vous n'avez jamais vu, que vous n'aimez pas encore, que vous n'aimerez peut-être jamais ! Tenez, notre conversation si courte a été pour moi un jet de lumière. Ce mariage, auquel j'accédais si imprudemment, ce mariage, je le romps dès ce moment, quelles que doivent être les conséquences de ce dernier parti. Je veux aimer ma femme et je veux en être aimé.

« Je vous disais tantôt que j'avais la triste conviction de ne pouvoir aimer celle que j'allais pourtant épouser. Vous m*avez questionné, et je vous ai répondu que ce qui établissait cette quasi-certitude, c'était l'impossibilité que cette jeune fille ressemblât au type invariable que je m'étais imposé. C'était là une raison, mais ce n'était pas l'unique ; j'en ai une autre plus décisive, mademoiselle, et celle-là, c'est que cet idéal, que je rêvais depuis des années, je l'ai trouvé enfin. Hélas ! ce rêve, qui est devenu une réalité, à peine l'ai-je entrevu, qu'il va me falloir y renoncer. Elle se marie, elle aussi ; on la marie, pour mieux dire,

et, dans quelques jours, elle sera à un autre, qui peut être un homme sans cœur, et qui, en tout cas, ne l'aimera pas conmie je l'aurais aimée.

« Ah 1 si la fascination avait été mutuelle, tout ne serait pas perdu peut-être ; car, quelque faihle, quelque soumise qu'elle soit, la jeune fille qui a un amour dans le cœur se sent la force de se conserver pour lui. Mais si on m'a vu, si quelques phrases rapides se sont écliangées entre nous, c'est le seul avantage que j'aie sur mon rival, et moi-même je comprends que cela ne peut sufflre.

« Eh bien, qu'il ne soit pas question de moi : je n'ai aucun droit, aucun litre valable; je ferai abnégation de ma propre cause pour ne plus me préoccuper que d'elle. Qu'elle ignore qu'il existe au monde un homme qui eùl voulu lui consacrer sa vie ; mais qu*elle songe à elle-même et ne tente point un pas de plus dans la voie vers laquelle on la pousse ! Qu'elle fasse comme moi, qu'elle dise non, même après le oui qu'elle s'est laissé arracher, puisqu'il en est temps encore! Hélas ! il y aurait quelque chose de mieux à dire, et ce quelque chose, ce serait à moi qu'il faudrait le dire. Comprenez-vous ce que signifie cette phrase ambiguë que je n'ose formuler plus clairement?

« Lisez ceci, mademoiselle, et lisez-le, si c'est possible, avec votre cœur ; et si ma lettre vous

U U?i AMOUR

semblait téméraire, n'accusez que la gravité et rimminence des circonstances qui nous commandent et qui me font parler. »

A peine avais-je touché au potage que le garçon m'avait apporté, ainsi qu'aux deux ou trois autres plats qu*il lui plut de me servir, car je lui en laissai le tout ; après avoir écrit ce qu'on vient de lire, je pliai ma lettre, je payai l'addition et sortis. Les chevaux étaient à la voiture.

J'aperçus la jeune fille du coupé. Elle regardait autour d'elle ; évidemment elle cherchait quelqu'un ou quelque chose. Ses yeux finirent par rencontrer les miens, et changèrent subitement de direction, comme des voleurs qui entendent le retentissement, à quelques pas d'eux, des bottes de gendarmes. Etait-ce moi qui préoccupais et qu'on cherchait de cet œil inquiet ?

Les feuilletons de la jeune fille se trouvaient précisément à ma place ; je les pris, je glissai entre l'un des feuillets mon manifeste amoureux, et je remis ensuite le tout à ma voisine, qui me remercia de son plus gracieux sourire.

J'avais eu lieu de faire une remarque dont je pouvais tirer quelque parti; cette remarque est celle-ci ; c'est que le cher père était une de ces natures actives qu'un far ni«n(6 prolongé n'accom-

modérait guère. Pour ces natures-là, il n*y a pas ce milieu entre agir et dormir que remplit la pensée, que remplit la rêverie chez les organisations poétiques et contemplatives. Notre homme avait cherché à causer ; et, ne rencontrant que des visages moroses et taciturnes, il avait pris son parti et s'était endormi, comme nous Tavons vu. Je me dis qu'en ne lui offrant pas le moindre prétexte d'engager la conversation il fermerait les yeux derechef et ferait, pour nous être agréable, un nouveau somme. Et j'avais, pardieu ! raisonné juste. Dix minutes à peine s'étaient écoulées, que la musique, — vous savez, cette musique? — emplissait le coupé de ses notes ronflantes : ronflantes, ici, est le mot propre.

La jeune fille me regarda avec un franc sourire.

— Je vais le réveiller, me dit-elle; c'est à ne pas s'entendre.

— N'en faites rien, lui dis-je vivement, ce serait une vraie barbarie.

Elle tenait à la main son paquet de journaux ; mes regards étaient trop ardents pour ne pas embarrasser même cette exquise et complète innocence; elle redressa la corne désignatrice faite à la page où elle s'était arrêtée, et reprit sa lecture. Elle n'avait pas achevé une demi-colonne, que ma lettre glissait entre les feuillets et tombait sur ses

genoux. Elle parut surprise, s*einpara du papier, et le tourna sur tous les sens. Bien m'avait pris de ne pas le cacheter; car, ne sachant ce que c'était, elle eut, selon toute probabilité, reculé devant le bris du cachet. On lui avait prêté ces feuilletons, une camarade de pension sans doute : elle s'imagina que ce papier était quelque griffonnage insignifiant, et le déplia, bien éloignée de s'attendre à ce qu'il contenait.

 peine eut-elle parcouru les trois premières lignes, qu elle ne put douter que la lettre ne s'adressât à elle, et aussi que j'en fusse Fauteur. Elle s'interrompit et se tourna vers moi, comme pour me demander ce que cela pouvait signifier.

Je me penchai à son oreille et lui dis d*une voix suppliante :

— Je vous en prie, lisez !

Lu à part, à distance surtout de celui qui l'avait commis, mon poulet était convenable ; il ne pouvait offenser celle qui en était Tobjet. Mais vîtes-vous jamais amant forcer sa maîtresse à lire en sa présence sa première lettre d'amour? Une coquette eût tout à fait perdu contenance ; il n'y avait qu'une ingénue qui pût sortir de là. Je dis une ingénue, parce que, dans de pareils cas, il faut particulièrement de la candeur et du naturel, et que l'esprit ne fait qu'embarrasser.

Celle-ci lut ma prose jusqu'au bout, rougit extrêmement vers le milieu, mais n'en poursuivit pas moins sa lecture. Puis elle replia le tout et me le tendit.

Je repris ma lettre, mais j'étais bien déterminé â pousser ma pointe*

— Mademoiselle, lui dis- je d'une voix où l'émotion n'était pas simulée, vous n'avez pu vous méprendre sur l'intérêt plein de respect que vous m'avez inspiré... Acceptez-vous une amitié qui, pour ne dater que d'aujourd'hui, n*en sera pas moins dévouée, je vous jure?... Peut-être n*aurez-vous jamais plus besoin qu'en ce moment d'un guide et d'un ami.

— Monsieur... balbutia la pauvre enfant, étourdie autant que remuée par ces grandes phrases qui étaient venues d'elles-mêmes au bout de mes lèvres.

— Voyons, que comptez-vous faire? poursuivis-je avec le même entraînement.

— Que voulez-vous donc que je fasse ? murmura-t-elle en me regardant d'im air interrogateur.

— Obéirez-vous? consentirez-vous à ce mariage?...

— Mais maintenant, monsieur, puis-je dire que je refuse... quand on n'attend plus que ma présence pour terminer?.,.

4t ON AMOUR

— Est-ce là voire seule objection?

— Hélas ! monsieur, celle-là suffirait.

— Vous pensez?

— Mais vous, monsieur?

— Moi ? vous voyez bien que je pense un peu différemment, puisque, bien qu'au même point que vous, bien qu*on ait engagé ma parole, je suis résolu à garder ma liberté, à ne Féchanger, veux-je dire, que contre une chaîne plus douce mille fois que la liberté même.

— Oh! vous, vous êtes un homme.

— Et c'est parce que vous êtes une femme que Fabime est plus profond. Un homme malheureux dans son ménage peut en sortir; une femme y demeure emprisonnée comme dans un cachot sans issue. Le mari malheureux n'est malheureux qu'à demi; la femme mariée, lorsqu'elle est malheureuse, Fest bien complètement, bien irrémédiablement, elle.

Je procédais par intimidation.

— Sans doute, murmura-t-elle d'une voix altérée, je vois bien que je serai malheureuse... Mais je ne vois pas de même le moyen d*empécher que cela ne soit.

— Supposez -vous donc que monsieur votre père?...

— Mon père? s'il savait seulement que j'eusse

la pensée!... Il n*est pas méchant et il in*aime bien, mais je crois qu*il me tuerait. D*ailleurs, sa parole est donnée; et il n'est pas homme à la retirer, lui fùt-il démontré que ce mariage dût être le malheur de toute ma vie.

La jeune fille poussa un soupir de découragement et de résignation douloureuse qui ne faisait pas mon affaire. C'était de la révolte et non de la soumission que je voulais.

— Ainsi donc, rqpris-je après une courte pause, vous obéirez?

Elle me regarda fixement.

— Est-ce que vous pensez que je puisse m'en dispenser? Voyons î connaissez- vous un moyen de forcer mon père à rompre ce mariage; dites, en connaissez-vous un ?

— Peut-être, répliquai-je avec un tressaillement inexprimable.

— Oh ! parlez alors, dit-elle avec impétuosité; et que faut-il que je fasse?

La situation était singulièrement délicate, je touchais presque au but ; mais ce qui me restait à faire n'était ni le moins ardu ni le moins épineux, et pour en être arrivé aux dernières scènes, je n'en étais pas plus à Fabri de la clmte. J'hésitais, malgré tout, à lâcher ce mot décisif. Cependant il fallait parler, le temps et la jeune fille m'en

pressaient. J'aUais obéir, lorsque le malencontreux réveil du bonhomme brusqua, à son plus beau passage, la fin de notre conversation. C'était la troisième fois que pareille chose arrivait ; cela ressemblait fort à ces feuilletons qui cessent précisément au moment où l'intérêt devient palpitant, et vous renvoient sans pitié au prochain numéro. La petite fit un geste d'impatience : son père ne pouvait pas dormir cinq minutes de plus !

Elle reprit ses journaux, qu'elle avait de nouveau laissés glisser sur ses genoux ; moi, je collai la joue sur le drap de la voiture, et j'abaissai la paupière comme quelqu'un qui s'apprête à dormir. Grâce à cette double manœuvre et devant un mutisme aussi persistant, celui-ci ne trouverait rien de mieux sans doute que de prolonger indéfiniment la sieste. Si ce fut l'espoir de la jeune fille, il ne fut aucunement réalisé. On avait un tropplein de sommeil qui faisait craindre que le reste du voyage ne s'effectuât pour lui les yeux ouverts.

11 n'y avait pas là de quoi rire : échouer si prés du but I Toute l'après-midi et la soirée se passèrent dans l'attente de quelque incident heureux qui, d'une façon ou d'autre, nous débarrassât de ce cerbère sans le savoir.

Vers onze heures, nous nous arrêtâmes ù L*** ; on y soupait.

J'allai m*asscoir en face de la jeune fille. Elle fut tout étonnée en m'apercevanl. Au précédent repas, je m'étais évaporé, vous en savez le pourquoi, et peut-être supposait-elle que je profiterais de cette nouvelle halte pour donner un pendant à ma première lettre. Mais cette dernière n'eût pu être que la reproduction et h paraphrase de son ainée, et, par conséquent, elle n'avançait en rien mes affaires.

Dans rimpossibilité de parler à la jeune fille, je lui lançais fréquemment de ces coups d*œil significatifs que des complices savent échanger à la dérobée. Non-seulement on affrontait mon regard, mais encore on y répondait avec une innocente et candide audace. Je n'étais point un amant, j'étais une providence. Toutefois, il y avait de la bouderie, de la contrariété et du mécompte dans les yeux de l'enfant. Bien qu'elle m'eut forcé de reprendre ma lettre, elle en espérait une seconde, et elle m'en voulait de ne l'avoir pas deviné. Il était minuit quand nous remontâmes en voiture.

J'avais regagné mon coin avant mes deux autres compagnons, pour avoir le plaisir de tendre la main à la jolie voyageuse. Je devais payer ce plaisir-là. Le bonhomme de père, qui passa le premier, me marcha sur le pied sans me crier gare, de manière à m'écraser l'orteil. Mais je ne soufflai

Si UN AMOUR

mot; j*étais dans ces dispositions toutes chrétiennes qui font tendre l'autre joue (lisez Tautrepied) à linsulte et aux coups. Puis ce fut à son tour à elle; j'avais avancé la main, elle y plaça résolument la sienne et s*élança comme un oiseau. La situation m'autorisait suffisamment & serrer ses cinq doigts tout mignons, qui, Dieu me damne ! répondirent à cette pression par une pression pareille. Gela seul m'eût fait perdre la (été, si c'eût été encore à faire. Dussé-je tuer père et mère et cousins jusqu'au douzième degré, — le prétendu y compris et bien avant les autres, — cette jeune fille, j'en faisais le serment, n'aurait pas d'autre mari que moi ! Je me sentais capable, pour l'obtenir, de toutes les folies et même de toutes les extrémités : c'est i la lettre.

En attendant, je me tenais dans mon coin, épiant avec une impatience inquiète mon gros compagnon de voyage. Ce queje lui eusse demandé, ce n'était pas l'impossible ; j'étais plus raisonnable que cela : j'eusse désiré uniquement qu'il s'accommodât de son mieux pour dormir son sommeil, comme un grand de la terre, selon l'expression splendide de l'aigle de Meaux. Au fait, l'heure en était venue; mais les nombreux à-compte qu'il avait pris déjà devaient avoir lassé Morphée et rendu moins efficaces les pavots invisiblef que

ce dieu verse la nuit sur la paupière alourdie des mortels. S'endormirait-il ou ne s*endormirait-il pas?

Une interminable demi-heure s'écoula dans ces transes. Il faisait une foule de contorsions comme un homme qui est en quête de la meilleure position pour s'endormir, mais il ne s'endormait pas ; cela devenait intolérable. Cependant on venait de pousser un biillement à réveiller un mort ; deux secondes après, un nouveau bâillement retentissait, puis un troisième. C'étaient les dernières bordées avant de baisser pavillon. Enfin, le bonhomme s'exécuta et nous avertit, par le signal que vous savez, que nous pouvions, en toute sécurité, songer à nos propres affaires. Ce fut la jeune fille qui rompit la première le silence.

— Eh bien , monsieur, me dit-elle, vous m*avez tantôt adressé une parole d'espoir ; vous sembliez convaincu qu'il existât quelque expédient pour échapper au sort qui me menace ; s'il en est ainsi, parlez, expliquez-moi ce que je dois faire, le parti que je dois prendre.

— Écoutez-moi bien, mademoiselle, fis-je d'un ton d'une gravité solennelle, et promettez-moi de ne pas vous effrayer de mes paroles, quoi qu'elles puissent avoir d'inattendu. Notre position à tous deux est tellement étrange, qu'il serait injuste

de peser ce que vous allez entendre dans les balances de tous les jours; avant tout, donc, il faut m'assurer que vous vous sentez disposée à m'accorder une conGance dont Dieu est témoin que je n'abuserai pas : à celte condition, je parlerai, mais à cette condition seule. Y consentez -vous ?

— J'en prends rengagement, monsieur, articula-t-elle avec un tremblement dans la voix qui ne m'échappa point.

— Mademoiselle, ajoutai-je en m'emparant de sa main, il est bien convenu que vous avez pleine confiance en moi et que vous me tenez pour un honnête homme ! Cette assurance seule était capable de me faire rompre le silence, et, malgré tout, ce n'est pas sans un effort violent que je m'y décide. Je vous ai fait observer tantôt que, puisque votre mariage n'était point achevé, il n'élait pas, Dieu merci ! trop lard pour dire non. Vous m'avez opposé, et vous avez eu raison, l'autorité et la volonté de voire père ; car votre père, sous le prétexte de votre bonheur et de votre avenir, croira devoir user de violence, d'une contrainte morale à laquelle vous finrrez, je le sens aussi, par céder. C'est donc à quoi il faut obvier, et la seule arme peut-être contre une influence redoutable à tant de titres serait l'impossibilité matérielle de faiblir... d'obéir, en un mot.

Ses grands yeux bleus, éclairés par la pâle lueur d*une nuit constellée, semblaient me questionner et chercher sur mes traits un commentaire indispensable à ce début fort obscur. Je poursuivis avec le même air d*hésilation et d'embarras, trés-sincére, au demeurant :

— Hélas ! je Tavoue, il n'est qu'une chose capable de vous inspirer la résolution de vous roidir et de ne point mollir devant un parti pris et des arrangements si positifs, si formels. Et cette chose, c'est le sentiment qui m'a déterminé, moi, à rompre un mariage non moins avancé que le vôtre... Dans la lettre que vous m'avez forcé de reprendre, je vous disais qu'une jeune fille, quelque soumise, quelque faible qu'elle soit, qui a un amour dans le cœur, se sent la force de défendre cet amour et de se conserver pour lui. Vous seriez sauvée si vous aimiez.

Elle fit un mouvement. Je continuai avec une animation croissante :

— Oui, vous seriez sauvée! parce que vous trouveriez en vous-même l'énergie de faire face à l'orage ; parce qu'aussi, si vous aviez à lutter, vous ne seriez plus seule à lutter. Ah ! si vous aimiez !

— Mais, monsieur, balbutia-t-elle d'une voix tremblante, quand j'aimerais, cela ne servirait,

après tout, qu'à rendre le sacrifice plus pénible et mon malheur plus sur ! En pourrais-je davantage disposer de moi ?

— Vous n]auriez alors qu'à tendre la main à rhomme qui aurait votre cœur, et lui dire :

« Sauvez-moi. » Si cet homme-là était véritablement digne de son bonheur, vous n'auriez qu*à vous en reposer sur lui de votre salut.

— Mais, monsieur, reprit la jeune fille, je connais mon père, et je sais bien, moi, que rien au monde, rien n'est susceptible de le faire changer de dessein.

— Quelque opiniâtre qu'il soit, vous eussiez remis avec une confiance entière votre destinée en mes mains, qu'il faudrait pourtant que votre père se résignât à en passer par votre choix !

— Et comment vous y prendriez -vous? balbutia-t-elle d'une voii saccadée par Témotion et le pressentiment de ce qui allait suivre.

— Gomment, mademoiselle ! J'admets qu'on ait en moi une confiance entière, je dirais à la jeune fille : « Je vous aime, et vous n'en doutez pas ; préférez-vous être à moi qu'à cet autre que vous ne connaissez pas et que vous haïssez déjà comme par instinct? S'il en est ainsi, reposez-vous-en sur moi de votre sort, et ne craignez rien : votre honneur est le mien. Des chevaux, une chaise et

gagner la frontière sans être inquiétés, sans même qu'on s'aperçoive de notre fuite, sont choses si faciles à exécuter, qu'il est impossible qu'elles échouent. Une fois à l'étranger, nous implorons notre pardon. Le résultat de cette démarche, à laquelle on nous force, n'est pas douteux. Âpres cet éclat, votre mariage avec cet odieux prétendant est inévitablemeht rompu, tandis que le nôtre devient une nécessité. Et puis, si la jeune fille apporte à son fiancé une riche dot, le fiancé, de son côté, pourrait à la rigueur et sans pour cela la condamner à la gêne et à la misère, épouser la fille sans la dot. :» Voilà, mademoiselle, ce que je dirais à cette jeune fille, qui, quelles que fussent ses répugnances, comprendrait que, s'il existait un moyen plus régulier de Tarracher des bras de cet autre, j'épargnerais cette pénible démarche à celle dont je veux faire ma femme... Mais, j'en conviens, pour oser proposer un pareil parti â une jeune fille pure comme les anges, un homme a grand besoin de ne pas douter de la confiance qu'il a su inspirer...

Un enlèvement, rien que cela ! Je n'y allais pas de main morte. Gomment avais-je pu m'abuser au point de croire à la possibilité d'amener cette enfant à un pareil coup d'audace? Une Agnès, une ingénue, un ange de candeur et d'ignorance !

Eh ! c'était précisément cela qui devait me faire espérer. Est-ce que la candeur a jamais supposé qu'on songeât à la tromper? Et, en vérité, en écartant tout soupçon de mauvaise foi et de perfidie, si ma proposition était plus qu*étrange, n'avail-elle pas, dans une inexorable nécessité, sa raison d'être et son excuse? Hors Tenléyement, point de salut ! Et puis croyez bien que, pour la pauvrette, le mot d'enlèvement n'a pas toute la gravité qu'il eût eu devant un esprit moins novice. C'est purement une mesure qui ne pèche pas par le défaut d'étràngeté et de romanesque; mais on lit des feuilletons, ne l'oubliez pas, et il faut bien qu'on retire quelque fruit de ses lectures.

Bien entendu que la fuite n'a eu lieu que pour se précipiter, à quelque coin de l'Italie, aux genoux d'un prêtre qui vous bénit et vous marie ; après quoi, le père n'a plus qu'à imiter le prêtre, à bénir et à approuver tout ce qui s'est fait sans son approbation. C'est la sommation respectueuse perfectionnée et simplifiée.

La jeune fille avait oublié sa main dans la mienne; elle chercha doucement à la retirer.

Mais il n'est que de garder ce qu'on a : je la relins avec une demi-violence.

— Vous m'avez demandé, mademoiselle, pour- &uivis-je sans lui laisser le temps de respirer, si

j'entrevoyais un moyen de saUit. Je ne vous ai indiqué que celui-là, tout osé qu'il puisse vous paraître, parce que je n'en vois pas un autre. Hélas ! là n'est point Fembarras. Ce qui semble impraticable à celle qu'aucune affection ne grandit est facile à la femme qui aime et dont l'amour est la vie. Ah ! si vous aimiez ! Vous avez prés de vous quelqu'un qui saurait joindre l'effet à la parole... Dites-moi que vous me comprenez... et que vous m'approuvez !

Elle flt encore un effort pour retirer sa main ; mais j'étais sur mes gardes : on dut se résignera la laisser dans les miennes. La pauvre petite commençait à trembler bien fort.

— Vous ne me répondez pas!... Au nom du ciel ! mademoiselle, songez à la situation exceptionnelle dans laquelle iious sommes!... Qui sait si pareille occasion se présentera jamais? Il y va de notre sort à chacun, prenez-y garde! Si votre père se réveille avant que vous ne m'ayez donné le droit d'entrer dans votre vie et d'arranger votre avenir, je vous perds pour toujours, vous devenez irrémédiablement la conquête de cet autre dans les bras duquel on vous jette, sans s'être assuré à l'avance de la compatibilité de vos humeurs et de vos goûts ! J'ignore quel homme on vous destine; mais celui-1-i, je vous le jure, ne vous ai-

mera jamais comme je sens déjà que je vous aime ! Voyons, ai- je Tair de dire des paroles que mon cœur désavoue? Non, n'est-ce pas? Eh bien, répondez, et sans crainte, et décidez de nos deux destinées. A cette heure, elles dépendent du mot qui va sortir de votre bouche : quel sera-t-il?

Si vous Feussiez vue frémissante, tremblotante connue la feuille ! Si vous eussiez vu cette gorge naissante et toute virginale bondir sous les élans désordonnés de son pauvre petit cœur, ces yeux qui demandaient grâce et pitié, ces joues empourprées par la pudeur et aussi — ô bonheur I — par ce trouble qui ne provient pas uniquement de Teffroi et qui résulte d'une complicité secrète avec Tennemi qui nous harcèle!

Tout cela était de bon augure ; mais on ne répondait toujours pas, et je voulais un consentement, un acquiescement bien formel à des projets que j'étais maintenant fort résolu, coule que coûte, à mettre à exécution.

— Au nom du ciel! mademoiselle, un mot, un seul !... 11 faut bien que je sache- On se mit à fondre en larmes. Ce n'était pas répondre. Ces larmes étaient bien éloquentes pourtant et bien souveraines : elles étaient Texplosion ,de la contrainte nerveuse qu'on s'était imposée sans doute ; elles allaient jusqu'aux sanglots. J'en

EN DILIGENCE. 6f

fus effrayé ; j'eus peur qu'elles ne réveillassent notre dormeur.

— Oh ! vous nous perdez ! m'écriai-je en saisissant son mouchoir et le posant sur ses lèvres pour assourdir ses gémissements.

Ce cri de détresse, qui n'était pas feint, porta coup; car les pleurs et les sanglots cessèrent aussitôt. J'épongeais, avec une sollicitude de mère, ses joues inondées avec le mouchoir dont je m'étais d*abord emparé pour étouffer cette crise de larmes ; elle me repoussa doucement, dégagea sa main et se couvrit le visage dans ses dix doigts.

— Mademoiselle, mademoiselle, écoutez-moi !

fîs-je en détachant les deux jolies mains qui la cachaient. Ne voyez-vous pas que nous n'avons à nous que quelques minutes à peine? Oh ! je comprends et vos sanglots et vos larmes : aussi n'augmente raije point votre trouble. Je ne demande qu'un mot, qu'un ordre ; dites, dites-moi de vous sauver. Je saurai dés lors ce que j'ai à craindre et ce que j'ai à espérer, je saurai enfin ce qu'il me reste à faire.

Une rougeur de feu monta à ses joues. Je surpris dans ses yeux une indécision tumultueuse qui m'annonçait que notre sort se décidait en ce moment. Qui l'emporterait de moi ou de cet affreux inconnu?

— Eh bien , sauvez-moi ! articula-t-elle d'une

voix étranglée qui vibra à mon oreiUe aussi délicieusement qu*un concert de chérubins.

Aussi oubliai-je que nous étions trois. Je poussai un cri de bonheur insensé qui réveilla le papa en sursaut.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il en se frottant les yeux.

Heureusement pour nous, malgré la lueur phosphorescente des étoiles, il faisait un peu moins clair qu'en plein jour.

— Est-ce que Ton verse? ajouta-t-il : j'ai entendu crier.

— Tousser, voulez- vous dire, et c'est moi qui suis le coupable, répondis-je pour dispenser sa fille de parler, ce qui lui eût été complètement impossible sans se trahir.

— C'est différent. Je me serai trompé.

Le dialogue en resta là. Pour donner le change sur le bouleversement de ses traits, la jeune fille fouilla dans son cabas et en retira le foulard dont, la veille, nous l'avons vue s'emmitoufler, et procéda aussitôt à sa toilette de nuit.

Quant au bonhomme, il avait rouvert les yeux pour ne plus les refermer : et c'était moi qui avais fait ce beau coup-là !

Un quart d'heure s'écoula dans le silence le plus absolu.

£f< DILIGENCE. 63

La jeune Glle, qui voulait nous échapper à tous deux, se disposait pour le sommeil, sauf à le simuler s'il se montrait trop rétif. Je ne fus pas dupe de ce manège, comme vous le pensez bien. Ce n'est pas à la suite de semblables entretiens que le sommeil est vraisemblable. Mais, réel ou supposé, ce sommeil devait être respecté.

Son père ouvrit la glace et se mit à regarder, en sifflotant, le paysage-fantôme qui fuyait derrière nous. Mais il n'était pas de ceux que fixent longtemps les beautés de la nature : aussi ne tarda t-il pas à se blaser sur ce divertissement monotone. 11 tourna plusieurs fois les yeux de mon côté, comme s'il eût voulu m'adresser la parole, mais sans céder encore à cette velléité. A l'un de ses gestes, je devinai de quoi il s'agissait. Après une certaine hésitation, on retira celte pipe qu'on avait laissée dormir toute la journée dans une poche de côté; on la nettoya avec une lenteur amoureuse, on la bourra de même; puis, lorsque rien n'empêchait qu'on ne s'en servît, — qu'une question de convenance qui remettait, il est vrai, le sort du fumeur en mes mains,— on se décida à en requérir licence.

— Monsieur, l'odeur du tabac vous incommoderait-elle ?

— Non, monsieur; mais mademoiselle...

G) l'.N A Mût] Il

— Elle dort. Au reste, la fumée s'échappera par la portière : vous n'en sentirez rien. Vous permettez?

— Bien volontiers, monsieur, mais à une condition. L*air qui entre par cette glace n'est pas des plus chauds : mademoiselle votre fille pourrait en être incommodée; souffrez que je pose doucement mon manteau sur elle, il la protégera contre le froid, qui est assez vif. Tenez, comme cela.

Je n'avais pas attendu qu'il acceptât pour sa fille, que, joignant le geste aux paroles, j'étendais mon manteau sur les genoux de mademoiselle Fifine. Celle-ci fit involontairement un mouvement qui me prouva que Ton avait, en tout cas, le sommeil bien léger.

— Petite, lui dit son père, monsieur a peur que tu n'aies froid et t'offre son manteau ; remerciele et accepte, puisqu'aussi bien il s'en est déjà dessaisi en ta faveur.

Ainsi fit-elle d'une voix altérée.

Je rencontrai sa main, je la serrai tendrement, sans qu'elle tentât de bien énergiques efforts pour l'arracher à cette étreinte, qui, du reste, n'eut qu'un éclair de durée. Le bonhomme, lui, avait tiré de son gilet une petite boîte en fer-blanc renfermant des bougies chimiques ; il se mit en^e-

voir d*allumer sa pipe. Il ne fallait plus compter reprendre, de la nuit, une conversation interrompue bien par ma faute : on avait désormais de quoi charmer les loisirs et les ennuis de la route.

La jeune fille ne fit qu'un somme jusqu'au matin.

Elle se réveilla au premier rayon de soleil qui filtra à travers les glaces de la voiture, fraîche et éblouissante comme Taurore de cette matinée de mai. Son regard ayant croisé le mien, elle devint rouge comme une cerise. Mon manteau dormait sur ses genoux; elle me le rendit.

— Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle avec une inflexion de voix ravissante de trouble pudique.

— C'est bien peu de chose, lui répondis-je si bas, qu'une oreille plus aux écoutes que celle du papa n'eût pu rien saisir, pour qui voudrait que vous lui demandassiez sa vie.

Ses yeux, cette fois, se reposèrent sur les miens avec une expression de douceur infinie. Cela voulait dire qu'on croyait à mon dévouement, et que peut-être on le mettrait à l'épreuve.

Je comptais un peu sur le tête-à-tête de la veille, le tête-à-tête du café au ML Le papa, précisément parce qu'il avait passé la nuit blanche, devait se sentir en appétit, et il n'était guère

présumable qu'il fût devenu tout à coup soupçonneux et défiant. Quant à sa fille, elle n*avait pas coutume de goûter si matin, et elle demeurerait dans le coupé, tandis que Fauteur de ses jours absorberait une copieuse tasse de café ou de lait chaud. Gela prendrait bien un quart d'heure, et c'est quelque chose qu'un quart d'heure bien employé. J'attendais cette halte avec impatience. Au point ou nous en étions, cet entretien brisait tout â fait la glace et devait nous mettre l'un à Tégardde l'autre dans une certaine familiarité sentimentale.

Enfin, nous arrêtâmes à 6***. Même sommation nous fut faite par le marmiton du tournebride; même réponse de la part du papa, qui demanda à sa fille si elle se trouvait plus en appétit que la veille. C'était si facile de dire non et de s'étayer d'un précédent pour ne pas bouger et garder sa place! Vous croyez cela? Eh bien, soit crainte de se voir désormais seule avec moi, soit appréhension d'être devinée par son père, après une sorte d'hésitation, elle se leva et le suivit, sans oser tourner les yeux de mon côté.

J'étais furieux, j'étais au désespoir.

la haïssable petite espèce I Etait-ce de la coquetterie? Les femmes sont coquettes dès le berceau. Si dans cette manœuvre il y avait l'intention d'éperonner un amour qui n'avait nul bc-

soin d^un pareil stimulant? Toute stupide que fut cette supposition, ma colère trouvait trop bien son compte à la croire capable d'un machiavélisme de cette force, et je jurai de lui faire voir qu'on ne se moquait pas de moi. Vingt étemelles minutes se passèrent dans cette réjouissante situation d'esprit. Enfin, je pus apercevoir par la portière les voyageurs regagner, ceux-ci Tintérieur, ceux-là rimpériale, les autres la rotonde ; et, derrière eux, mon Albanaise avec monsieur son père.

Cette fois, je la laissai monter comme il lui plut, sans lui tendre la main. J'étais hors des gonds, et je tenais à ce qu'elle ne s'y méprît pardieu pas. Mes sourcils se joignaient presque, mes yeux avaient une expression plus que farouche, toute ma physionomie quelque chose de bourru, de rancunier, de maussade à l'excès. Elle devina à merveille la cause de ce grand ressentiment. Si, au point de vue de la morale et de la raison, elle n'avait été que prudente et réservée en fuyant ce piège tendu à sa faiblesse, sa prudence et sa réserve n'étaient-elles pas injurieuses pour l'amant qui s'attendait à plus de confiance et d'abandon ? On était donc coupable aux yeux de l'amour, on avait donc des torts à se faire pardonner et à expier.

68 UN AMOUlt

La jeune fille tourna vers moi un regard doux et très-propre à m*apaiser; mais je me roidis contre l'enchantement de cet œil velouté , et rien sur mon visage ne transpira de Témotion charmante qu'il me causa. Je me dis qu*il serait délicieux de se laisser assiéger en règle et de ne capituler qu'après une honorable résistance. C'était de la belle et bonne coquetterie de femme que tout cela ; mais pourquoi la coquetterie serait-elle l'arme exclusive de l'autre sexe, et nous serait-il défendu, à nous, d'en user en temps opportun? Mes sourcils gardaient toujours leur froncement significatif, mes lèvres pincées leur contraction de mauvais augure, mes yeux leur expression revéche et plus que boudeuse. Je tenais à ce qu'on me supposât fiché sérieusement. A l'air alarmé de la jeune fille, je vis que j*avais porté coup. De doux, de sereinement bienveillant, son regard s'était fait humble et implorant. Puisqu'on demandait grâce, c'est que Ton convenait donc d'avoir péché. Mais on ne devait pas espérer me fléchir à si bon compte. Aussi mes traits conservèrent-ils leur expression acerbe et ulcérée. La coupable parut douloureusement frappée de l'implacabilité de mon visage. Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux et roulèrent lentement sur ses joues.

Oh! pour le coup, mon inflexibilité s*évanottit

KN DILIGENCE. 09

comme une fumée. Que pouvavs-je exiger de plus ? Fallait-il qu'elle implorât son pardon à mes genoux? Et puis le moyen de résistera la séduction de ses pleurs ? Je me sentis pénétré d'outre en outre. Je me penchai à son oreille ; et, profitant d'un moment où son père avail la tète à la ])ortiére, je lui dis bien bas :

— Pourquoi n'étes-TOUS pas restée? Quel chagrin vous m'avez fait !

Pour toute réponse, elle me tendit sa petite main nue ; je la portai avec passion à mes lèvres, qui y laissèrent Tempreinte d*un brûlant baiser. C'est après de pareils élans qu'il n'y a plus ni réserve ni fausse honte : on se dit tout ce qu'on a refoulé jusque-là au plus profond de son cœur ; on ne se cache plus ui^ penchant auquel on a vainement voulu résister ; le torrent s'est fait un lit à la fin, rien ne l'arrête plus ; s'il rencontre des obstacles, il les écarte ou les brise. Mais encore faut-il être seuls, mais encore faut-il pouvoir se parler. Nous en étions réduits, nous autres, au langage des yeux. Mais connue ils étaient éloquents, nos yeux ! mais comme ils savaient bien exprimer, à défaut des lèvres, ce qui se passait en nous !

Jusqu'à la petite ville de Y***, où l'on dina, les heures s'écoulèrent de la sorte et bien rapidement, croyez-le.

J'allais oublier, toutefois, un petit incident qui peut sembler niais, et que je ne me rappelle point encore sans délices. Nous montions au pas des chevaux une butte longue et pénible. Au bas de cette butte étaient groupées une demi-douzaine de chaumières d'où nous vîmes tout aussitôt sortir une poussinée d'enfants misérablement vêtus. Ils étaient armés de bâtons au bout desquels ils avaient attaché de petits bouquets.

Tous les jours que Dieu fait, ces garnements déguenillés épient l'arrivée de la diligence et se ruent aux portiéresf leurs branches de coudrier â la main , provoquant incessamment la générosité du voyageur, qui, pour les faire taire et s'en débarrasser, échange quelque menue monnaie contre le bouquet de violettes ou de pervenches fleuries. C'est un vrai siège avec des lamentations psalmodiées à fendre le cœur et les oreilles.

Aux deux glaces du coupé s'étaient simultanément dressées deux gaules fluettes, dominées par leur appeau habituel. Je m'emparai d'un bouquet de violettes qui était venu se fourrer presque sous mon nez, et je jetai trois ou quatre sous au gamin qui suivait, pieds nus, la voiture. Le bonhomme, de son côté, en avait fait autant et s'était, tout aussitôt dessaisi de son emplette aromatique en faveur de sa fille. Son bouquet était une

simple touffe de thym retenue par un bout de iil blanc.

Celle-ci fit une mine dédaigneuse et dit en me regardant qu'elle aurait Lien mieux aimé un bouquet de violettes. Je crus comprendre son intention.

— Mademoiselle, fîs-je en lui lançant un regard plein d'amour, puisqu'il en est ainsi, changeons de bouquet; je ne partage pas, moi, votre antipathie pour le thym, je vous assure.

— Volontiers, monsieur, me dit-elle en approchant son bouquet de son visage avant de me le donner.

L'échange se fît aussitôt.

Je portai le sien à mes lèvres avec une ivresse presque folle. Heureusement, le papa avait les yeux sur la route et ne pouvait nous voir. La jeune fille, comme bouleversée par le feu de mes regards, détourna la vue et nicha mes violettes sous sa roiie. Trop heureuses violettes !

Il était plus que temps pour moi d'aviser et de prendre un parti. Dans la soirée, la diligence entrerait dans M***, le terme de mon voyage. Ma tante habitait une maison de campagne qu'elle avait à deux petites lieues de là. Mais le terme de ce voyage naturellemont devait changer avec le but, et en ce moment je ne savais pas trop où j'allais. Sans être curieux à l'excès, il m'était bien

7i UM AMOUR

permis de m'édîfler sur ce point, comme sur plusieurs autres ; et, pour cela faire, lorsque nous eûmes mis pied à terre à V***, je priai le conducteur, sous un prétexte quelconque, de me montrer sa feuille. Vous devinez parfaitement ce que je voulais voir. J'appris ainsi que mon compagnon s'appelait M. Dufour. Ce nom-là n'avait pas tout réclat de celui des Montmorency et des Rohan ; mais, une fois ma femme, mademoiselle Dufour n*aurait plus d'autre nom que le mien : le nom ne faisait donc rien ou que peu de chose à l'affaire. Renseigne sur ce point, il me restait à connaître vers quel coin de la France le père et la fille s'élançaient ; car j'étais désormais bien résolu à les suivre, dussent-ils m'entrainer jusqu'au bout du monde. Mais je découvris avec un mélange de surprise et de joie que la traversée serait un peu moins longue, et que nos deux voyageurs s'arrêtaient, ainsi que moi, à M***.

Je ne connaissais pas un chat dans cette dernière ville. Je ne venais guère que tous les deux ans à Couvert, chez cette excellente tante, où je m'ennuyais fort, et je ne faisais que traverser M***, sans jamais m'y arrêter. Rien de bien étonnant donc que le nom de M. Dufour ne fut pas parvenu jusqu'à moi. Je demandai au conducteur qui il était ; il me fut répondu que c'était on ri-

KN DILIGENCE. 75

che ûégociaot qui passait pour remuer Tor à la pelle. Je ne pouvais fuir ma destinée, car c'é^ tait aussi la fille d*un marchand que ma tante m'avait choisie pour femme; mais, heureusement, n'était-K;e pas tomber de Gharybde en Scylla.

Le père et la fille étaient passés dans le salon des voyageurs. Je les y suivis, fort en peine de trouver un moyen quelconque de convenir de nos faits avec ma fiancée ; car elle Tétait pardieu bien, en dépit des jalùuœ, comme disent les enseignes des barbiers de village* 11 était fort à présumer que d'ici â M*** Toccasion ne se représenterait plus d'échanger le moindre mot : donc c'était à moi d'aller au-devant d'elle, de la provoquer, de la faire naître.

hasard, divinité propice ! quelles hécatombes je t'eusse offertes en holocauste, si, depuis dixneuf siècles, tes autels n'eussent été renversés par cette autre Divinité qu'on appelle la Providence ! Que j'enviais alors le bonheur de Tityre, qui, lui, n'avait point à se plaindre des destins ; et que ne pouvais-je dire, comme ce berger de Virgile :

Mclibxei deus uobis hsic otia fccit!

(fn cheval ! un chevaU mon royaume pour un cheval I s'écfmi le roi Richard. Cinq minutes!

vingt secondes de solilude'j et j'eusse donné tous les trônes de la terre, si je les avais eus. Cela nous eût sufti pour nous entendre.

Les voyageurs avaient envahi la salle et s'étaient installés pêle-mêle autour de la table. Je manœuvrai de façon à me trouver auprès à'^elle. Mon Dieu I auprès d'elle, ce n'était pas mieux qu'en voiture ; c'était même moins bien : car, en voiture, je n'avais à prendre garde qu'au père, tandis que là je sentais que le plus léger signe d'intelligence pouvait la compromettre aux yeux de nos compagnons de voyage, et je ne me le fusse pas pardonné.

Elle me lança, en s'asseyant, un rapide coup d'œil qui m'informait qu'on partageait mes angoisses, qu'on ne redoutait pas moins que moi de se quitter sans s'être une dernière fois expliqués. Ce coup d'œil semblait être aussi un appel à mon habileté. J'avais promis de la sauver, je devais en avoir les moyens.

Bien qu'à jeun, je ne touchai à rien. Je regardais autour de moi comme une hyène qui rôde dans sa cage pour trouver une issue. Mademoiselle Fifine n'était guère en appétit non plus, elle commençait à douter de moi ; mais monsieur son père dévorait pour nous trois, en homme dont la conscience est positivement en repos. La demi-heure que

nous passâmes ainsi me parut un siècle. Tous ces gens qui mangeaient, qui buvaient, qui heurtaient bruyamment leurs assiettes, m'étaient odieux : je les haïssais tous comme si j'eusse eu des torts graves a leur reprocher ! Des torts ! ils avaient au moins le tort d'être là, quand je les eusse si bien voulu autre part.

L'on était au dessert. M. Dufour se frappe tout à coup le front en homme qui se souvient.

— Et cet animal de Raimblot, s'écra-t-il, qui devait se trouver ici î

— Raimblot ! fît la belle enfan!.

— Oui, je lui avais donné rendez-vous ici : cela Jui eût épargné le voyage de M***. C'est son affaire, au surplus.

Elle me jeta un coup d'œil expressif.

— Mais il se peut faire qu'il soit venu, et qu'il craigne de te déranger.

— Il m'aurait fait avertir, au moins.

— Ce n'est pas une raison : tu sais comme il est.

— C'est, parbleu ! ce que nous allons savoir. Garçon ! il n'y a personne ici pour moi ?

— Si fait, monsieur; un paysan...

— Mon papa, quête disais-je? s'écria la jeune fille avec une émotion qui avait bien une autre cause que la présence de ce Raimblot.

7(i UN ANOUn

— Et pourquoi, diable ! ne m'en préviens-lu pas ? demanda M. Dufour au garçon.

— Dame ! monsieur, il me Fa bien défendu ; il n*est pas pressé, à ce qu'il dit.

— Mais je le suis, moi, pardieu ! Va, dis-lui qu'il vienne... ou plutôt non, je vais le trouver : ( e!a vaudra mieux.

J'ignorais ce que c'était que M. Baimblot ;mais ce devait être un bien brave et digne homme.

— Attends-moi là, fit le commerçant à l'oreille de sa fille. Je ne serai qu'un moment, le temps de compter l'argent de Raimblot et de lui donner quittance.

Il se leva et courut vers la porte, qui se referma sur lui.

En étions-nous beaucoup plus avancés pour cela? Vraiment, non. Il eût fallu que son départ décidât la retraite du reste de l'assemblée. Quand nous débarrasseraient-ils de leur trés-odieuse présence, les malheureux ! On eût dit, à la lenteur qu'ils mettaient, celui-ci à peler une poire, celui-là à écosser une amande, un troisième à casser sa noix, qu'ils se faisaient un malin plaisir de notre martyre !

Je jetai à mon tour un regard de détresse à ma fiancée. Mais elle avait les yeux cloués sur son assiette. Ses petites lèvres pincées et ses sourcils

notablement froncés accusaient une impatience secrète, une irritabilité contenue contre ces cruels importuns. J*allais éclater, commettre quelque extravagance, quand le conducteur, qui était à un bout de la table et dînait en silence, jeta sa serviette de côté, vida un dernier verre et se leva :

— Messieurs, apprêtez-vous : on va mettre les chevaux.

A ce mot magique, chacun quitta la table, se secoua, pirouetta devant la glace de la cheminée pour se hichùnner quelque peu et ne tarda pas à vider la place. Enfin ! I !

Joséphine se leva, elle aussi. Si je neTeusse pas retenue, elle "les eût suivis par effroi pour ce moment si ardemment désiré pourtant par moi... et par elle.

— Mademoiselle I mademoiselle!., votre père est peut-être sur le seuil de cette porte; au nom du ciel ! écoutez-moi!... Vous allez à M***, je viens de l'apprendre... Une fois arrivée, je vous perds pour toujours... si vous ne montrez pas une intrépidité dont dépend notre sort à tous deux, songez-y bien ! Vous m'avez dit de vous sauver : le voulez-vous résolument ?

— Oui, balbutia- t-elle sourdement et sans lever les yeux.

78 I7N AMOCU

— Kh bien, pas d^hésilalion, pas d^objections, alors... Voici ce qu'il faut faire, voici ce que vous ferez... Demain soir, vers onze heures, lâchez de tromper une surveillance qui ne peut être bien grande, et trouvez-vous à Fangle de la place de rHôtel<^e-Ville : tout sera disposé pour notre fuite...

Un tressaillement universel parcourut tous ses membres. Elle fit un effort prodigieux pour parler, mais elle ne put en venir â bout.

— Rassurez-vous, continuai-je avec unentrainement passionné. Nous aurons bientôt touché et dépassé la frontière ; et, une fois en Italie, nous nous précipiterons aux pieds d'un prêtre, qui nous unira par des liens indissolubles.

Elle demeurait dans une immobilité complète et assez inquiétante, en définitive. Je compris que rien n'était moins certain que son concours, si je ne remuais d*autres cordes que celles du saisissement et de la peur.

— Mon cœur vous a devinée, lui dis-je avec un accent tendre et solennel: vous avez une noble et vaillante nature, le. courage ne vous faillira pas au moment d'agir. Aussi n'ai-je ni appréhension ni crainte.... Vous ne tromperez pas la confiance que j'ai en vous. Je ne suis pas plus sûr de moi que je ne le suis de vous : vous viendrez !

EN DlLItiENCE. 79

J'entendis des pas dans le corridor. On approchait ; c'était le père. Il était important qu'Û ne BOUS surprit pas ensemble : notre mine à tous les deux nous eut trahis.

Je m'élançai, comme un fou, par une autre porte, sans trop savoir où elle me menait, et je me trouvai dans la cour de Thôtel. J'avais la tête en feu, j'étouffais, j'avais besoin d'air.

Apparemment ma promenade se prolongea; un garçon d'écurie m'appela à grands cris, la diligence allait partir sans moi. D'un bond je l'eus rejointe : mes deux compagnons étaient montés.

Une chose que j'oubliais, c'est d^apprendre ce qu'était cet excellent M Raimblot. Mon Dieu, c'était tout bonnement un fermier qui tenait du père de Joséphine une métairie située aux portes de V***. Celui-ci, pour lui éviter un déplacement, lui avait donné rendez-vous à l'hôtel où descendent les messageries, et le brave paysan avait été ponctuel. Gela méritait bien une notable diminution à son prochain bail; et il pouvait y compter, si je devenais jamais propriétaire de la terre de V***. M. Raimblot, sans s'en douter, avait été notre Deus intersii

Oo a souvent besoin d*uu plus petil que soi.

Toute l'après-midi s'écoula en regards qui se

cherchaient et s*évitaient incessamment. Les heures passent vite ainsi. Puis vint le soir. Le soleil s'était couché â rhorizon dans un lit de pourpre et d'or, Tobscurité nous envahit insensiblement. Les sentiments tendres sont fils de Fombre et de la nuit; on ne se dit jamais mieux qu'on s'aime, on ne se laisse jamais plus volontiers arracher ce secret qui nous pèse, que quand la disparition du jour protège notre pudeur et voile notre rougeur. Oh ! la nuit ! une nuit noire, complète, silencieuse, en tète-à-tête de celle qui vous a fait battre le cœur, et si près d'elle que vos deux soufdes se croisent ! Tant que nous avions été en commerce de regards, cela nous avait suffi, nous n'avions pas demandé autre chose. Mais aussitôt que la nuit éteignit nos quatre yeux, comme des becs de gaz alors que se ferment les magasins, nous nous trouvâmes dans un triste dénùment. Il était naturel que, perdant Tusage d'un sens, on essayât de se rattraper sur un autre. Sans être M. Azaîs, on peut bien appliquer à sa propre économie le ystème des compensations ; c'est même le seul moyen de n'y être point du sien en ce bas monde. Je cherchai une main, que je finis par trouver ; et, une fois trouvée, vous sentez bien que je me fusse malaisément décidé à Ikher cette douce proie. Mais je n'eus point de violence à exercer,

même la moindre ; cette jolie menotte, que je serrais avec une passion bien réelle, frissonna dans ma main, mais ne tenta pas de m'échapper.

La diligence roulait sur les pavés de M***, que la main de la jeune fille était encore dans la mienne, répondant, par de petits tressaillements, à mes tendres et fréquentes étreintes. Il était pourtant onze heures et demie du soir, ce qui prouve que notre conversation avait été longue.

Bien que j'eusse à veiller à mes, malles et â mes valises, je ne perdais de vue ni elle ni son papa. J'avais même songé à une chose : c'était de laisser tous mes bagages au bureau et de m'assurer, en les suivant, quel était le nid de ce bel oiseau. Mais je comptais sans un empêchement qui me dispensa de me mettre en frais de jambes : une calèche attendait dans la cour des messageries, attelée de deux chevaux fringants avec lesquels il eût été extravagant de vouloir lutter de vitesse ; et cette calèche était au beaupère, qui y monta avec sa fille, après avoir fait charger derrière une malle assez mince, contenant la modeste et peu luxueuse défroque de la pensionnaire. Ce contre-temps eût pu me déconcerter, si un regard furtif et un sourire malin de ma jolie maîtresse ne m'eussent encouragé à prendre bon espoir.

g| UN AMOUR

çais à me sentir à bout de forces et de courage, quand j'aperçus une forme quelconque s*avançant dans Fobscurité, avec cette légèreté de la Camille de Virgile dont le vol rapide ne courbait même pas les blonds épis qu'elle effleurait. Plus de doute, c'était une femme ; et quelle femme pouvait-ce être, si ce n'éuïi elle?

Dans cette persuasion, je me dirigeai vivement de ce côté. Je ne m'étais pas trompé sur le sexe, mais c'était là tout. C'était bien une femme, mais nullement celle que j'espérais. Je la laissai passer, en me mordant la lèvre jusqu'au sang. Âpres tout, il n'était guère plus de la demie ! on avait pris le quart d'heure de grâce ; il n'y avait encore rien à dire. Ce retard, au reste, mille choses, mille incidents présumables l'expliquaient ; c'était à moi à savoir attendre et à ronger mon frein en silence.

Si une demi-heure d*anxiété m'avait mis dans cet état, que fut-ce donc quand une autre demi-heure succéda à la première, quand j'entendis sonner minuit ! Je ne pus tenir en place davantage. J'arpentais, drapé dans mon large manteau, l'espace vide autour de moi, articulant des mots sans suite,m'arrétant par soubresauts pour écouter le bruil de mes pas, que je voulais, à tout instant, prendre pour des pas étrangers, recommençant à mar-

EN DiLlGEISOË. »5

cher précipitamment et par saccades, comme un liomme qui vient de commettre un mauvais coup.

Mais je serai plus humain envers vous que le sort ne le fut envers moi ; je ne vous laisserai pas davantage dans cette plus que pénible incertitude. Sachez qu'une heure et demie me vit encore sur cette place, où Tair glacé du soir m'eut saisi, si jen'iBusse pas eu la fièvre, qui me préservait mieux du froid que mon manteau. Et personne ! personne ! Mais quoi imaginer ? mais qui accuser? La faute en était-elle au hasard? la faute en était-elle à elle ? C'est ce que j'aurais tout le temps de débattre lorsque j'aurais renvoyé ma chaise et regagné mon gîte, ce que je me décidai à faire la mort dans l'âme. Vraiment, j'aimais bien cette enfant.

Vous pensez bien que le reste de la nuit s'écoula pour moi dans une complète insomnie. Toutes les déterminations, toutes les folies, me passèrent à travers la tète. Je ne songeais à rien moins qu'a la relancer jusque chez son père et à la lui arracher de force. Je délirai jusqu'au matin, me tordant comme un possédé sur mon lit| où je m'étais jeté tout habillé. L'excès seul de l'épuisement me rendit quelque calme, en me fermant les yeux et en me permettant de m'assoupir.

Une fois réveillé, je ne pris que le temps de réparer û la hâte le désordre de ma toilette; je

sortis précipitamment et sans trop savoir à quel saint me vouer! Où aller? à (]ui me confier? à qui adresser des questions?

Ma télé était un chaos qui, pour que j'y visse quelque peu clair, avait grand besoin d*étre débrouillé; et c'était à quoi je m'évertuais quand le roulement d'une voiture de maître me fit lever le nez et jeter machinalement un coup d'oeil devant moi. Le temps était magnifique; aussi la calèche, — c'en était une, — élait-elle découverte. Un individu de quarante à quarante-cinq ans et une toute jeune fille en occupaient le fond. Il ne me fallut qu'un regard pour reconnaître et cet homme et cette enfant. C'étaient mes compagnons de route de la veille ! Le papa ne m'aperçut point; mais mademoiselle Dufour m'avait, elle, parfaitement remis. Je tirai précipitamment mon chapeau et saluai. Celle-ci me rendit mon salut par une inclinaison de tête.

Mais savez-vous ce que je lus sur ce visage, qui eût dû exhaler la tendresse, la compassion, la douleur et promettre une enivrante et prochaine compensation? Une expression de moquerie et de persiflage, un sourire sarcastique et railleur, trop peu équivoques pour que je me fisse un instant illusion !

Comprenez-vous? j'avais été joué par cette

petite, comme ne Teût pas fait la coquette la plus expérimentée, la plus rafiinée ! Ah ! je m'étais félicité, dans mon for intérieur, de la facilité avec laquelle je m'étais insinué dans ce cœur ingénu/ au lieu de suspecter bien plutôt cet excès de candeur ! Pardieu I je n'avais que ce que je méritais, et c'était bien fait, mille tonnerres l mais quelle haïssable, mais quelle noire créature ! Tant de duplicité, tant d'ingénuité menteuse, tant d'hypocrisie ! N'était-ce pas à en devenir fou de rage et de douleur? De douleur surtout ; car, — ce qui était le plus triste, — je l'aimais, cette odieuse sirène !... Allons ! je n'avais qu'à décommander chaise et chevaux, le voyage était tout fait.

Mes idées bouillonnaient dans ma tête. J'eus peur du désordre, du bouleversement sans cesse croissant de ma pauvre cervelle en travail. Heureusement pour elle et pour moi, l'enfantement ne se fit pas trop attendre : elle accoucha d'une résolution vigoureuse, à laquelle je me cramponnai aussitôt comme à mon unique planche de salut.

— Parbleu !je veux me marier, le même jour qu'elle, à la même heure et à la même église ! me dis-je en enfonçant mon chapeau sur mon front.

J'eusse donné dix ans de ma vie pour être déjà â'ce moment-lâ.

Au fait, à quoi bon décommander ma chaise?

Est -ce que M*** était pour moi absolument \e lermc du voyage? Non. Seulement, au lieu de prendre au galop, comme j'y comptais, la direction de la frontière, j'allais un peu moins loin, à deux lieues de là, à Couvert, chez cette bonne tante, qui, probablement, ne m'attendait pas de sitôt.

Effectivement, lorsque je lis mon entrée dans; le petit salon où elle avait coutume de se tenir, au coin d'une des fenêtres qui regardent le jardin, on ne voulut pas croire que ce fut déjà moi. Après les premières caresses du déboîter, mon mariage fut aussitôt sur le tapis. 11 me fut parlé plus au long, cette fois, de ma future, qu'on m'assura être charmante. Je ne répliquai rien ; tout me parut bon, avantageux, désirable. Je témoignai seulement l'envie de conclure au plus tôt ; donc, les bans et la cérémonie aussi vivement que possible. Ma tante dit oui à tout. Il fut décidé que, dès le lendemain, on mettrait les chevaux au coupé et que nous irions faire, in fiocchi, notre visite à M. de Gourville et à mademoiselle sa fille. Eh bien, voilà toujours un nom un peu plus comme il faut que le nom de Dufour, Gourville !

Le lendemain, après déjeuner, mademoiselle de Saint-firice alla à sa toilette et m'envoya à la mienne. Trois quarts d'heure après, nous mon-

lions dans la voiture, qui s'élança hors de Tavonue sablée en pleine grande i*oute.

Le trajet fut court, les chevaux étaient vigoureux et dévoraient Tespace; en un clin d'œil nous entrions dans M***, et, trois minutes plus tard, le cocher arrêtait devant une grande et belle maison, celle de M. de Courville.

Au moment de me trouver en présence de celle jeune fille que j'allais épouser par dépit, et, — qui sait? — peut-être aimer par dépit, j'éprouvai une émotion de curiosité assez forte pour me faire battre le cœur. On nous introduisit dans un grand et magnifique salon, trop magnifique sans doute pour être du goût le plus irréprochable ; mais il ne faut point être si exigeant envers la richesse parvenue. M. de Courville devait être déjà informe de notre arrivée et ne pouvait tarder à paraître. En effet, la porte du salon s*ouvrit presque aussitôt devant le maître de la maison, que suivait timidement mademoiselle sa fille.

Je. ne pus retenir un cri, M. de Courville un autre. Il n'y eut que mademoiselle de Counllle qui sut se contenir, sans toutefois réprimer complètement un sourire railleur et mutin. Quant à ma tante, elle nous crut fous tous les deux.

Je ne vous ferai pas languir après le mot de l'énigme. M. et mademoiselle de Courville nVlaient

90 UN âHOOR

rien antre que M. et mademoiselle Dofoar, mes compagnons de route. Mais ceci n>xpliqne encore les choses qu'à moitié et a besoin de commentaire.

M. de Counrille» autrement et plus justement dit Dufour, n*était connu dans M"** que sous ce dernier nom ; Gourville était le nom de son beaupère, qui, négociant comme lui, s'était associé à son commerce. Le gendre, à la longue, habitué à accoler à son propre nom le nom du père de sa femme, bien après la mort de celui-ci et sa retraite des affaires, signaitCourrille; mais comme complément à son appellation patronymique et sans prétention aucune à des dehors aristocratiques. Ma tante, elle, quoique aftriandée par rhonnèteté de la dot, rougissait bien tout bas de donner pour beau-père à son neveu ce gros homme tout franc, tout vulgaire et passablement commun qui s'appelait Dufour. Dans Timpossibilité de changer son passé, de changer son physique, de changer son esprit, elle voulut au moins dissimuler tout cela autant que c'était en elle, et laisser croire aux gens qui n'apprendraient celte union que par la lettre de mariage, que mademoiselle Marie-Césarine de Gourville (elle avait proscrit Joséphine comme trop commun) était de race Elle avait, pour en arriver là, pris ses pré-

cautions longtemps à ravance : jamais elle n*avait salué le bonhomme que de ce second nom, qui sonnait mieux à ses oreilles; et dans la lettre qu'elle m'avait adressée, et où elle me pressait de partir, il n'était question que de M. de Courville et pas le moins du monde de M. Dufour.

Ne s'en était-il pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu que j'enlevasse ma femme et que j'allasse l'épouser clandestinement dans quelque coin de ritaliei quand rien ne s'opposait à ce que la cérémonie eût lieu et plus tôt et plus prés I

Ce fut le bonhomme qui prit la parole.

— Mais c'est mon compagnon de voyage!

— Comment cela? fit ma tante.

— Sans le savoir, sans m*en douter le moins du monde, j'ai eu Thonneur de voyager dans le coupé avec M. de Courville, ajoutai-je pour répondre à la question de ma tante.

— Vraiment ! s'écria mademoiselle de Saint- Brice. Cest un singulier hasard. Gomme cela, la présentation est faite.

— Pas du tout, pas du tout ! répliqua M. Dufour, qui m'en voulait un peu de mon mutisme prolongé. Bien que nous ayons passé ensemble deux journées pleines, nous n'en sommes guère plus avancés ; car nous n'avons pas échangé quatre paroles dans la traversée.

92 L\\ AHOUA

— Cojuiueut, mon beau neveu, vous clés taciturne à ce point, lors même que vous avez pour compagnon de voyage un minois comme celui-là ?

— Mais, ma tante, ripostai-je d*un petit air liyl)0crile, est-ce que je pouvais me permettre, au point où j*en étais, de trouver mademoiselle jolie?

Celle première entrevue ne fut pas longue, comme cela se devait. Mais on m^avait octroyé, séance tenante, mes entrées à toute heure, et la faculté d'entretenir la jeune fille en parfaite li* cence. Pour cette fois, il ne nous fut pas loisible d'échanger le moindre mot. La maligne affecta, ce durant, de tenir les yeux baissés et d'éviter des regards qui faisaient tout pour attirer les siens.

Le lendemain même, dans la soirée, je me présentai chez l'ancien négociant; il n*y était pas, mais mademoiselle Marie s'y trouvait. Au fond, je n'en demandais pas davantage. Je passai au sr.» Ion, où la jeune fille, bientôt après, vint me rejoindre.

Je m'élançai vers elle; je lui pris la main, que je serrai dans les miennes, et la menant vers un fauteuil où elle glissa plutôt qu'elle ne se posa :

— mademoiselle, m'écriai-je, quelle aventure que la nôtre ! quel incroyable lionheur que hion bonheur ! IJuoi ! celle que Ton voulait me

faire épouser par convenance est celle que je voulais épouser par amour, celle que j'eusse épousée envers et contre tous ! Mais c'est à croire que je rêve ou que je suis devenu fou, si vous ne me dites que j'ai bien ma raison et que je suis bien éveillé !

Elle me regarda avec une expression de langueur amoureuse et de tendresse naïve.

— Mon Dieu ! poursuivis-je avec cette faconde des gens que la joie étouffe» mon Dieu ! comme on a bien raison de dire qu'il ne faut désespérer de rien ! Les apparences, la réalité, tout se dressait contre moi ; malgré votre promesse, vous m'aviez laissé me consumer d'impatience et d'angoisses toute une nuit, sans me donner aucun signe de vie... Bien plus, le lendemain, lorsque le hasard me fît vous rencontrer, si j'eusse douté encore de votre défection, le sourire plein de moquerie que vous me lançlles eût du me convaincre de mon malheur... Eh bien, en me rendant à l'évidence la plus palpable et la plus manifeste en apparence, je me trompais, j'accusais faussement le soit de cruauté et de barbarie, et vous d'inconstance et de légèreté!... Mais qui vous a appris?... ajoutai-je.

— Votre carton à chapeau , me fut il répondu. Votre nom n'élait-il pas dessus en touies lettres ?

94 OAMOLK

Ce uoiu était précisément celui de riioinine ((U*on me destmait; je compris tout..., et cela me fit rire.

— Oh î je saisis Lieu ce sourire ; mais comment en deviner la cause?

Il n'en fut pas dit davantage sur celte matière.

Ces projets d'enlèvement, si prés d'être réalisés, étaient bien plus à oublier qu'à rappeler. Un amant trouve son compte à éveiller les idées romanesques ; mais le mariage, lui, ne peut rencontrer de sûreté et de garantie que dans les idées saines, un certain positivisme pratique et une prévention éclairée contrece charlatanisme, contre ce déploiement de beaux sentiments qui ne dénotent qu'un grand fonds de perversité ou de niaiserie. J'étais bien un peu fàclié de ce que j'avais dit et fait durant notre voyage; mais il n'y avait point à revenir sur le passé. Au reste, la femme, à cet âge, est une pâte malléable et docile qui prend toutes les formes que Ton veut qu'elle prenne, quand Tamour est de la partie. Ma fiancée en était encore à connaître la vie ; c'était & moi à lui apprendre ce que je voulais qu'elle en sut, et à lui cacher le surplus.

— Eh bien, lui dis-je en Tenserrant dans un réseau de flamme, j'ai trouvé mon idéal I Mais <«* n est rienj hélas ! nI vous èîcs moins avauctc

EX DILlGE^CIv. îl3

que moi. C'est à vous, Marie, à me rassurer ou àm'enlever toute illusion... Votre idéal à vous... ^ Tavez-vous rencontré?

— Vous m'embarrassez, me rc))on€[it la malicieuse créature. Je serais assez portée à croire que le mari qu'on me destine est celui que j'eusse choisi entre mille, si vous ne m'eussiez certifié que je ne pourrais jamais l'aimer. Vous êtes un homme d'expérience, et votre opinion ébranle fort la mienne.

— Oh ! non, non, m'écriai-je en la serrant contre mon cœur avec passion. Ne croyez que vous-même, n'écoutez que votre cœur ! Mon opinion est une sotte qui n'a pas le sens commun et que je vous conjure d'oublier I Le veux-tu?

Un « oui » bien bas, ëtouffé dans un baiser, fut sa réponse.

A moins de vous. raconter les petits et futiles incidents d'un mariage qui ressembla n tous les mariages, que vous dirai-je encore? Qu'il y a deux ans que je suis marié; que j'aime ma femme comme le premier jour, et qu'elle paraît m'aimer tout autant ; qu'elle m'a donné un petit ange boufD comme les anges de la chanson de Bé' ranger; que nous vivons concentrés dans notre bonheur, sans regarder autour de nous ; que ma

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